1918-12 Assemblée nationale ou gouvernement des conseils? [Luxemburg]

Article de Rosa Luxemburg paru dans Die Rote Fahne du 17 décembre 1918. Traduit de l’allemand par Stanislas Ache.

Telle est la question posée au deuxième point de l’ordre du jour de l’Assemblée nationale des conseils des ouvriers et soldats, telle est en réalité la question centrale de la révolution en ce moment. Assemblée nationale ou tout le pouvoir aux Conseils des ouvriers et soldats, abandon du socialisme ou lutte de classe la plus résolue du prolétariat armé contre la bourgeoisie, voilà le dilemme.
Réaliser le socialisme par la voie parlementaire, par simple décision majoritaire, que voilà un projet idyllique! Il est navrant de voir que cette fantaisie rose tombée du ciel ne tient même pas compte de l’expérience historique de la révolution bourgeoise, et encore moins du caractère propre de la révolution prolétarienne.

Que s’était-il passé en Angleterre? C’était là le berceau du parlementarisme, c’était là qu’il s’était développé le plus tôt et le plus vigoureusement. Lorsqu’en 1649, l’heure de la première révolution bourgeoise moderne sonna en Angleterre, le Parlement anglais était déjà vieux de plus de trois cent ans d’histoire. Aussi le Parlement devint-il, dès les premiers moments de la révolution, son centre, son bastion, son quartier général. Toutes les phases de la révolution anglaise, depuis les premières échaffourées jusqu’au procès et à l’exécution capitale de Charles Stuart, s’étaient déroulées dans le célèbre Long Parlement qui était un outil inégalable et docile aux mains de la bourgeoisie montante.

Et qu’en résulta-t-il? Ce parlement fut obligé de mettre sur pied une "armée parlementaire" spéciale, conduite par des généraux parlementaires, élus en son sein, afin de battre le féodalisme – l’armée des "Cavaliers" fidèles au roi – au cours d’une guerre civile longue, acharnée et sanglante. Le sort de la révolution anglaise s’était décidé, non pas au cours des débats dans l’abbaye de Westminster – quel que fût son rôle de centre spirituel de la révolution – mais sur les champs de bataille de Marstor Moor et Naseby; non pas grâce aux brillantes joutes oratoires au Parlement, mais grâce à la cavalerie paysanne, aux "côtes de fer" de Cromwell. Ainsi la révolution parcourut son chemin, du Parlement à la guerre civile, à la violente "purge" du Parlement, opérée à deux reprises, pour aboutir enfin à la dictature de Cromwell.

Et en France? C’est là qu’a germé pour la première fois l’idée d’une Assemblée nationale. Intuition géniale de l’instinct de classe, à la dimension de l’histoire universelle que celle-là, lorsque Mirabeau et les autres déclarèrent en 1789 que les trois états, la noblesse, le clergé et le tiers état, séparés jusqu’alors, devraient désormais siéger en commun sous le nom d’Assemblée nationale. Cette assemblée fut, en effet, en raison même de la session commune des états, un outil de la lutte de classe bourgeoise. Grâce aux fortes minorités apparues au sein des deux autres états, le tiers état, c’est-à-dire la bourgeoisie révolutionnaire, disposa d’emblée d’une majorité compacte dans l’Assemblée nationale.

En qu’en résulta-til? La Vendée, l’émigration, la trahison des généraux, l’insurrection de cinquante départements, les guerres de coalition de l’Europe féodale et, finalement, comme unique moyen d’assurer la victoire de la révolution, la dictature et son aboutissement: la Terreur!

C’est dire le peu de poids que possédait cette majorité parlementaire pour mener à bien la révolution bourgeoise. Et pourtant, qu’est-ce que l’opposition entre la bourgeoisie et le féodalisme comparée à l’abîme béant que sépare de nos jours le Travail et le Capital? Qu’est-ce qu’est la conscience de classe de l’un ou de l’autre des combattants entrés en lice en 1649 et 1789 comparée à la haine mortelle et inextirpable qui anime le prolétariat comme la classe capitaliste? Ce n’est pas pour rien que Karl Marx a braqué la lumière de sa science sur les ressorts les plus cachés des mécanismes économiques et politiques de la société bourgeoise. Ce n’est pas pour rien qu’il a étudié les actes et les agissements de celle-ci jusque dans les moindres recoins de ses sentiments et de ses pensées, en tant que la conséquence du grand fait central: que la bourgeoisie se nourrit, tel le vampire, du sang du prolétariat.

Ce n’est pas pour rien qu’August Bebel s’écria à la fin de son célèbre discours au congrès de Dresde: "Je suis et je reste un ennemi mortel de la société bourgeoise!"

C’est le grand combat final où il y va de l’existence ou de la fin de l’exploitation y va d’un tournant de l’histoire de l’humanité. C’est un combat qui ne souffre aucune tergiversation, aucun compromis, aucun quartier.

Cet ultime combat, dont les tâches considérables dépasseront toutes celles du passé, devra réussir une chose qu’aucune lutte de classes, aucune révolution n’a jamais réussi à faire, c’est-à-dire de réduire la lutte à mort entre ces deux mondes à des joutes oratoires parlementaires et à des décisions majoritaires!

Le parlementarisme, il est vrai, fut une arène de la lutte de classe du prolétariat, et cela tant que dura la vie tranquille de la société bourgeoise. Il fut alors une tribune du haut de laquelle nous pouvions rassembler les masses autour du drapeau du socialisme et l’éduquer pour la lutte. Mais aujourd’hui, nous sommes au cœur même de la révolution prolétarienne, et il s’agit à présent d’abattre l’arbre même de l’exploitation capitaliste. Le parlementarisme bourgeois, tout comme la domination de classe bourgeoise qui fut sa raison d’être la plus éminente, a perdu sa légitimité. A présent, la lutte de classes fait irruption à visage découvert, le Capital et le Travail n’ont plus rien à se dire, il ne leur reste plus qu’à s’empoigner d’une étreinte de fer et à trancher l’issue de cette lutte à mort.

Plus que jamais le mot de Lassalle est aujourd’hui d’actualité: l’acte révolutionnaire consiste toujours à exprimer ce qui est. Et ce qui est s’appelle: ici le Travail – là le Capital! Non à l’hypocrisie de négociations amiables là où il va de la vie ou de la mort, non à la victoire de causes communes là où il y a deux côtés de la barrière. Clair, franc et sincère, et fort de cette clarté et de cette sincérité, le prolétariat constitué en classe, doit prendre en main tout le pouvoir politique.

"Égalité des droits politiques, démocratiques!", voilà ce que ne cessaient de répéter pendant des dizaines d’années les grands et petits prophètes de la domination de classe bourgeoise.

"Égalité des droits politiques, démocratiques!" répètent aujourd’hui comme en écho les valets de la bourgeoisie, les Scheidemann.

D’accord, mais il s’agit précisément de la réaliser maintenant. Car l’ "égalité politique" s’incarne à partir du moment où l’exploitation économique est radicalement anéantie. Et "la démocratie" – en tant que pouvoir exercé par le peuple – ne commencera que le jour où le peuple travailleur prendra le pouvoir.

Il faut faire la critique pratique, la critique devenue acte historique, des mots dont les classes bourgeoises ont abusé durant un siècle et demi. Il faut que les "liberté, égalité , fraternité" que la bourgeoisie a proclamé en France en 1789 deviennent pour la première fois réalité – par l’abolition de la domination de classe de la bourgeoisie. Le premier acte de cette action libératrice sera de déclarer haut et fort devant le monde entier et devant les siècles de l’histoire universelle: ce qui passait jusqu’à présent pour égalité et démocratie, à savoir le Parlement, l’Assemblée nationale, le bulletin de vote pour tous, était pur mensonge! Tout le pouvoir, arme révolutionnaire de la destruction du capitalisme, aux masses laborieuses – c’est là, la seule véritable égalité, c’est là, la seule véritable démocratie!

Une Réponse to “1918-12 Assemblée nationale ou gouvernement des conseils? [Luxemburg]”

  1. 90° anniversaire de la Révolution allemande « La Bataille socialiste Says:

    [...] Assemblée nationale ou gouvernement des conseils? (Rosa Luxemburg, 12-1918) [...]

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