1921 Préface à l’Adresse inaugurale de l’A.I.T. [Dunois]

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Amédée Dunois
Préface
à l’Adresse inaugurale de l’A.I.T.
de Marx
(1921)

Karl MARX, Adresse Inaugurale de l’Association Internationale des Travailleurs, suivie du Préambule et des Statuts de l’Association et précédée d’une Notice d’Amédée Dunois, Librairie de « l’Humanité », rue Montmartre, 142, Paris, 1921, 48 pages, imprimée à la Cootypographie (Société Ouvrière d’Imprimerie), à Courbevoie.

NOTICE

Le 28 septembre 1864, eut lieu à Londres, sous la présidence du professeur Edward Spencer Beesly (l’un des principaux représentants du positivisme en Angleterre), un grand meeting international en l’honneur de la Pologne ou, plus exactement, de l’insurrection polonaise que, par le fer et par le feu, le tsarisme venait de réduire à merci.
Des démocrates et des socialistes de tous les pays assistaient à
cette manifestation solennelle, à laquelle les ouvriers parisiens avaient envoyé une délégation composée du ciseleur Tolain, futur sénateur de la République, du monteur en bronze Perrachon et du passementier Limousin, signataires tous trois du récent Manifeste des Soixante.
Notons que ce n’était point la première fois que des prolétaires
français franchissaient ainsi le détroit : deux ans plus tôt (1862), une nombreuse délégation élue dans les ateliers de Paris s’était rendue, aux frais du gouvernement impérial, à l’exposition universelle de Londres et elle avait mis ce voyage à profit pour entrer en contact avec les trade-unionistes anglais. Dans une assemblée tenue le 5 août à la Taverne des Francs-Maçons, on avait échangé des toasts, et tandis que les Anglais formulaient l’espérance qu’on trouverait « quelque moyen international de communication et que chaque jour verrait se former un nouvel anneau de la chaîne d’amitié qui doit unir les travailleurs de tous les pays », les Parisiens, dans leur réponse, émettaient l’idée « que des comités ouvriers fussent établis pour l’échange de correspondances sur les questions internationales d’industrie. » Rien d’immédiat n’était sorti, il est vrai, de cette première entrevue, mais le courant était établi.
L’année d’après (1863), à deux reprises, les Parisiens retournèrent à Londres pour y assister à des meetings en faveur de la Pologne, alors en pleine insurrection ; on y parla de la paix universelle et, derechef, de la nécessité pour les travailleurs de s’unir par-dessus les frontières.
L’heure approchait où l’appel du Manifeste Communiste : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » allait enfin susciter des actes : elle sonna le 28 septembre 1864.
Une foule vibrante, enthousiaste, emplissait, ce jour-là, Saint-
Martin’s Hall ; tous sentaient que quelque chose de grand allait se passer.
Karl Marx, que les organisateurs du meeting (le cordonnier Odger et le maçon Cremer) avaient invité spécialement, était là « comme personnage muet sur l’estrade. » — « Je savais, dit une lettre de lui à Engels, que, tant du côté londonien que du côté parisien, c’étaient cette fois des « puissances » réelles qui entraient en scène ; c’est pour cela que je m’étais décidé à me départir de ma règle habituelle de refuser les invitations de ce genre. » — Marx ne se trompait pas ; c’était bien en effet le prolétariat lui-même qui entrait en scène, au nom d’un programme d’internationalisme ouvrier, qui ne ressemblait qu’assez peu aux vieilles déclamations sur la fraternité universelle.

* * *

La séance, qui devait se terminer au chant de la Marseillaise
entonnée à la fois en français, en anglais et en allemand, commença par l’audition d’un chœur d’ouvriers allemands. Après un discours du président Beesly « rempli de sympathie pour les peuples opprimés », on entendit la lecture d’une adresse des Anglais aux Français, puis la réponse des Français, lue « avec un vrai chic » par Tolain et traduite par Le Lubez (1). Parlèrent ensuite Wheeler, au nom du comité organisateur, Dell, Eccarius (2), le major Wolff, le réfugié français Bocquet. Les oraleurs ne se bornèrent pas à glorifier la Pologne martyre ; ils dénoncèrent avec vigueur le despotisme brutal que la réaction, partout victorieuse, faisait peser sur l’Europe ; ils dirent quelle aggravation de souffrance le régime de compression policière imposait à la classe la plus faible et la plus opprimée, le prolétariat ouvrier :
— « Les Polonais souffrent, s’écria l’un des orateurs. Mais il y a de par le monde une grande nation plus opprimée, plus foulée encore : c’est le prolétariat !
« Que de cette réunion sorte le premier cri de délivrance, et que ce cri retentisse partout où l’on meurt de fatigue et de privation ; partout où l’on est spolié ; partout où l’on végète dans l’ignorance et dans la misère ; partout où les forces physiques sont atrophiées ; partout où les facultés intellectuelles sont étouffées ; partout où l’on gémit ; partout où l’on souffre ; partout où l’on a soif de justice » (3).
L’adresse lue par Tolain au nom des Français proclamait une fois de plus la nécessité d’une entente internationale des travailleurs. Au nom du comité organisateur, Wheeler répondit par une proposition ferme, dont voici le texte :
« Le meeting ayant entendu les réponses de nos frères français, nous proclamons encore leur bienvenue et, comme leur programme est de nature à améliorer la condition des travailleurs, nous l’acceptons comme base d’une organisation internationale. Le meeting nomme un comité, avec pouvoir de s’adjoindre de nouveaux membres, afin de rédiger des règlements pour cette association. »
La proposition fut adoptée d’enthousiasme et, séance tenante, un comité de vingt membres fut chargé de jeter les bases de l’association, d’en rédiger les règlements et de préparer pour l’année suivante un premier congrès constituant. Dans ce comité, Odger, Cremer, Wheeler, Lucraft, John Weston, Howell, Osborne représentaient l’Angleterre ; Le Lubez, Denoual, Bocquet (tous les trois réfugiés politiques), la France ; Fontana et le major polonais Wolff, l’Italie ; Eccarius et le Dr Karl Marx (membres tous les deux du cercle ouvrier communiste de Londres) représentaient l’Allemagne.
En sa première séance, le Comité forma un sous-comité (subcommittee) chargé de rédiger pour l’Association internationale des Travailleurs (4) — c’est le nom qui, dès l’abord, fut choisi — une déclaration de principe et des statuts. Faisaient partie de ce souscomité Karl Marx, le major Wolff (que suppléa par la suite Fontana), Le Lubez, Cremer et Weston. Mais Marx, souffrant, ne put assister aux deux premières séances du sous-comité, non plus qu’à la première séance plénière du Comité. C’est donc en son absence que Le Lubez et le major Wolff firent approuver par le sous-comité, l’un, une déclaration de principe, l’autre, un projet de règlement qui démontraient combien leurs auteurs, démocrates avant tout, étaient étrangers aux préoccupations du socialisme, tel que l’entendait Karl Marx, et aux réalités du mouvement ouvrier.
Toutefois, Marx veillait. Le 18 octobre, à la troisième séance
plénière du Comité, il était présent, bien résolu à ne rien négliger pour que son point de vue prévalut. Ce qui se passa au cours de cette séance, une lettre de lui, adressée à Engels va nous le dire :
« Eccarius m’ayant écrit qu’il y avait péril en la demeure, je vins, et je fus vraiment effrayé en entendant le brave Le Lubez lire un préambule d’une phraséologie effrayante, mal écrit et tout à fait enfantin… En outre les statuts italiens (5) avaient été conservés dans leurs traits essentiels, et ces statuts, indépendamment de leurs autres défauts, instituaient quelque chose de tout à fait inadmissible : une sorte de gouvernement central (avec Mazzini dans la coulisse, naturellement) des classes ouvrières d’Europe. Je fis quelques observations sans rien brusquer et, après de longues discussions, Eccarius fit décider que le sous-comité aurait à examiner de nouveau la chose « pour rédaction » ; toutefois, les sentiments contenus dans la déclaration de Le Lubez furent votés. »
Il s’agissait dès lors, pour Marx, de faire écarter et le verbiage de Le Lubez et les statuts du major Wolff. Il était fermement décidé « à ne pas laisser subsister une seule ligne, si possible, de tout leur fatras. »
Comment s’y prit-il ?
Le 20 octobre, le sous-comité, à l’exception de Weston empêché, se réunit chez Marx. Celui-ci propose qu’on commence par les statuts.

Adopté. Mais à une heure du matin, on n’est parvenu à mettre debout que le premier article. Force est donc de s’ajourner à huitaine, et les papiers de Le Lubez et de Wolff sont confiés à Marx, à charge d’examen et de remaniement. Il se met aussitôt à l’oeuvre :
« Je vis qu’il était impossible de tirer quelque chose de ce galimatias. Pour justifier la très singulière manière dont je me
proposais de « rédiger » les sentiments déjà votés, j’écrivis une Adresse aux classes ouvrières (dont il n’était pas question dans le plan primitif), une sorte de revue des faits et gestes des classes ouvrières depuis 1845 ; puis, sous prétexte que tous les faits historiques étaient contenus dans cette Adresse et que nous ne pouvions répéter trois fois les mêmes choses, je changeai tout le Préambule, je déchirai la Déclaration de principes et enfin je réduisis à dix les quarante articles des statuts. Là où il est question, dans l’Adresse, de la politique internationale, je parle de « pays » et non de « nationalités » et je dénonce la Russie, et non les minores gentium. »
Le 27 octobre, quatrième séance du sous-comité. Marx ne rencontre pas de résistance tant la supériorité de ses propositions a d’évidence. On lui impose seulement d’introduire, dans le préambule des statuts, deux courtes phrases sur la Vérité, la Justice, la Morale, sur les devoirs et sur les droits ; mais il les y intercale de telle sorte « que cela ne pourra pas faire de mal » (6).
Le 1er novembre enfin eut lieu la quatrième séance plénière du Comité. Marx y donna lecture de l’adresse, du préambule et des statuts. Le tout fut adopté « avec un grand enthousiasme et à l’unanimité. »
Marx pouvait être content de son ouvrage ; il était parvenu à faire prévaloir son point de vue — le point de vue du socialisme moderne — sur celui des démocrates sentimentaux, des petits bourgeois radicaux, héritiers impuissants d’une tradition épuisée.
« C’était donc très difficile, écrivait-il trois jours après, que d’arriver à présenter notre point de vue sous une forme qui le rendit acceptable dans la phase où se trouve actuellement le mouvement ouvrier.
Représente-toi bien que ces mêmes gens vont aller faire, dans quinze jours, des meetings pour le suffrage universel avec Bright et Cobden !
Il faudra du temps avant que le réveil du mouvement permette l’ancienne franchise de langage. Pour le moment il faut agir fortiter in re, suaviter in modo (7). »

* * *

Telle est en raccourci l’histoire, non seulement de l’Adresse inaugurale dont nous réimprimons aujourd’hui la traduction française, mais encore du Préambule et des Statuts que nous croyons devoir reproduire en appendice.
Rédigés, comme on vient de le voir, entre le 21 et le 27 octobre 1864, l’Adresse, le Préambule et les Statuts formèrent la teneur d’une brochure qui parut en novembre-décembre de la même année Address and Provisionial Rules of the International Working Men’s Association.
Préambule et Statuts (Provisional Rules) furent immédiatement traduits en français « par un ami sûr » dont nous ignorons le nom, et le 8 janvier 1865, les deux premiers exemplaires de cette traduction (une simple feuille imprimée de 3 pages in-8o) furent envoyés sous pli, l’un au préfet de police de la Seine, l’autre au ministère de l’Intérieur.
Quant à l’Addresse, c’est seulement en 1866, un peu avant le Congrès de Genève, que Charles Longuet la traduisit en français et la publia en brochure à Bruxelles, sous ce titre : Manifeste de l’Association Internationale des Travailleurs, suivi du Règlement provisoire (8).
L’Adresse inaugurale était depuis longtemps devenue introuvable quand elle fut réimprimée, non sans coquilles, dans le Mouvement Socialiste, il y aura bientôt vingt ans (9). Nous en avons collationné soigneusement le texte avec celui de la brochure originale conservée au Musée Social.
Comme le Préambule et comme les Statuts, l’Adresse est un document historique d’une valeur inappréciable, que les militants communistes d’aujourd’hui étudieront avec profit. Marx y a brossé largement un saisissant tableau de la situation du prolétariat, et surtout du prolétariat anglais, entre 1848 et 1864 ; situation misérable qu’accusent officiellement les enquêtes et les statistiques industrielles et que l’enrichissement sans cesse croissant des « seigneurs de la terre et des seigneurs du capital » rendait plus irritante et plus intolérable. Celle situation d’ailleurs n’était en rien particulière à l’Angleterre ; elle était générale dans le monde ; elle résultait partout des conditions fondamentales d’un régime de production et de propriété qui, par les crises périodiques qu’il engendre, creuse « nécessairement » un abîme de plus en plus profond entre les classes.
Est-ce à dire pourtant que la période considérée n’ait été pour la classe ouvrière qu’une sorte de longue nuit pesante et sinistre ? Non, la loi des 10 heures en Angleterre (1847) et le mouvement coopératif un peu partout jettent sur cette noire période l’éclat d’un rayon d’espérance. Et Marx de montrer avec force que la loi de 10 heures et les premiers essais de travail coopératif ont marqué un triomphe de l’économie politique du travail, qui aspire à une « production sociale contrôlée et régie par la prévoyance » sur l’économie politique du capital, consistant tout entière dans la loi aveugle de l’offre et de la demande.
Mais, ni la législation ouvrière ni la coopération ne sauraient
affranchir la classe ouvrière, tant que le pouvoir politique restera dans les mains des maîtres de la terre et des maîtres de l’argent. Conquérir le pouvoir politique, devient donc, pour cette raison, « le premier devoir de la classe ouvrière. »
La classe ouvrière a le nombre pour elle. Mais, que peut le nombre sans le savoir et sans l’union ? L’union surtout est nécessaire, et, pour être efficace, elle doit s’étendre aux ouvriers de tous les pays ; telle est l’obligation dont est sortie l’Association Internationale des Travailleurs.
Celle-ci ne servira pas seulement la cause de l’émancipation du travail ; elle servira aussi la paix. Encore faut-il que les travailleurs s’initient « aux mystères de la politique internationale » et surveillent, pour « la combattre, au besoin par tous les moyens en leur pouvoir », l’action diplomatique de leurs gouvernements respectifs. Car, de même qu’il y a une économie politique du travail, il doit y avoir aussi une politique étrangère propre aux travailleurs. Et Marx, en terminant, reprend au Manifeste communiste le cri fameux, inoubliable, le cri qu’on ne peut entendre sans tressaillir et qui — comme l’Aimez-vous les uns les autres ! — traversera les siècles en suscitant des révolutions : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »
Est-ce qu’un tel document si plein de choses et d’idées, si véritablement « inaugural » et prophétique, ne vaut pas d’échapper à l’oubli ? Ne mérite-t-il pas de devenir classique ?

AMÉDÉE DUNOIS

Notes:

[1] Lettre de Le Lubez à H. Lefort, 29 septembre 1864 (dans le Parti républicain sous le Second Empire, de I. Tchernoff, p. 448-450).
[2] Le tailleur George Eccarius avait été désigné par Marx pour parler au nom des ouvriers allemands ; il résidait à Londres depuis 1847.
[3] Benoît Malon, qui cite ces paroles dans une brochure devenue introuvable, l’Internationale, son histoire et ses principes, Lyon (1872), n’en indique pas l’auteur : ce pourrait être le jeune professeur Le Lubez.
[4] En anglais : International Working Men’s Association.
[5] Les statuts proposés par Wolff (major polonais et disciple de Mazzini) étaient inspirés de ceux des sociétés ouvrières italiennes (mazziniennes).
[6] Ces deux phrases, d’un marxisme évidemment douteux, sont les suivantes : « Nous soussignés… déclarons que cette association internationale, ainsi que toutes les Sociétés ou individus y adhérant, reconnaîtront comme devant être la base de leur conduite envers tous les hommes : la Vérité, la Justice, la Morale, sans distinction de couleur, de croyance ou de nationalité.
« Ils considèrent comme un devoir de réclamer non seulement pour eux-mêmes, les droits d’homme et de citoyen, mais encore pour quiconque accomplit ses devoirs. Pas de devoirs sans droits, pas de droits sans devoirs. »
[7] « Avec fermeté dans le fond, modération dans la forme. »
Engels expliquera plus tard (préface de 1890 au Manifeste communiste) que l’Internationale ne pouvait prendre pour point de départ les principes mêmes du Manifeste : « Il lui fallait un programme qui n’exclut ni les trade-unions anglaises, ni les proudhoniens français, belges, italiens, espagnols, ni les lassalliens allemands. Le programme présenté dans le préambule qui précède les statuts de l’Internationale fut rédigé par Marx avec une maîtrise reconnue même de Bakounine et des anarchistes. Le triomphe final des propositions émises dans le Manifeste, Marx ne l’a jamais attendu que du seul développement intellectuel de la classe ouvrière, qui devait amener l’action commune et la discussion en commun… Marx eut raison de penser ainsi. »
[8] Bruxelles, Alliance typographique, M.-J. Poot et Cie, rue aux Choux, 33-1o, 20 pages in-32, prix : 10 centimes. La traduction que donne Longuet, du Préambule et des Statuts, est un peu différente de celle publiée à Paris en janvier 1865 ; elle est d’ailleurs plus exacte. La brochure contient en outre la liste des questions inscrites à l’ordre du jour du Congrès de Genève, liste suivie de cette indication pratique : « Pour toutes les correspondances et renseignements, s’adresser à Monsieur Dupont, ouvrier en instruments de musique, Londres, Great Newport street, 11, Leicester square. » (Il s’agit d’Eugène Dupont, ouvrier parisien qui, s’étant rendu à Londres, avec les délégations ouvrières de 1862, s’y était fixé. Il présida en 1867 le congrès de Lausanne. Marx appréciait beaucoup sa vive intelligence).
[9] Mouvement Socialiste, nos 84 et 85 (22 et 29 mars 1902).


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