1952 Alexandra Kollontaï [Body]

Article paru dans Preuves (N° d’avril 1952, pp. 12-24).

MÉMOIRES

ALEXANDRA KOLLONTAÏ

par MARCEL BODY

DEPUIS la mort d’Alexandra Kollontaï, j’ai ouvert chaque jour la Pravda pour y trouver une nécrologie et, peut-être, un article consacré à la mémoire de cette grande figure de la Révolution que Lénine tenait en haute estime et que Staline a jugé opportun de ménager. La Pravda, si prolixe quand il s’agit de faire l’éloge posthume d’un  quelconque représentant de l’ "appareil", n’a pas consacré une ligne à Alexandra Kollontaï, elle n’a annoncé ni sa mort, ni ses obsèques. Cette ingratitude envers une vieille camarade qui, quelles qu’aient été ses réserves intimes, a servi de toute son âme le pays de la Révolution, juge un parti et un régime.

Après tout, il se peut que la Pravda ait compris qu’en mourant Alexandra Kollontaï ait cessé d’appartenir au parti et que si son corps repose au Diévitchépolé, son être immatériel survit en nous, ses amis d’Occident. Et nous avons le devoir de restituer cette belle nature qui, dans la tourmente révolutionnaire comme dans le déchaînement des passions partisanes et dans la guerre, sut rester profondément humaine, ses véritables traits.

EN été 1921, au Kremlin, les délégués au troisième congrès de l’Internationale communiste écoutaient dans une demi-torpeur les derniers orateurs. Le congrès touchait à sa fin. On avait entendu les leaders de l’Internationale: Lénine, Trotski, Zinoviev, Boukharine, et les jeux étaient faits, les principales motions votées. Soudain, il y eu un remous dans l’immense salle du Kremlin tout d’or tapissée. Le président venait d’annoncer qu’on donnait la parole à la "camarade Kollontaï", en un clin d’œil les délégués qui musardaient dans les couloirs eurent regagné leurs places. Kollontaï, émue mais très maîtresse d’elle-même, exposait à la tribune les « thèses » d l’opposition ouvrière. Le Presidium du congrès était là, au grand complet, et quelques minutes auparavant Lénine s’était furtivement glissé dans la salle…

Alexandra Kollontaï parlait en allemand et son beau visage s’empourprait. Les délégués étrangers écoutaient avec une attention soutenue cette femme qui, dans l’euphorie générale, osait dénoncer le « caractère archi-bureaucratique » du nouvel État soviétique et réclamait pour les ouvriers russes, soutiens du régime, des « conditions d’existence moins inhumaines » en même temps que le droit de posséder des organisations syndicales qui ne fussent pas inféodées au parti pour défendre contre l’État-patron leurs revendications et leurs intérêts. Kollontaï termina son discours par un appel à la solidarité des partis communistes étrangers. Hélas ! pas un applaudissement ne ponctua son discours. Je la vois encore ramassant ses notes avant de quitter la tribune. Ses veux ne fixaient pas l’auditoire. Ses pensées étaient ailleurs. Lénine était venu l’entendre exposer devant les délégués étrangers le point de vue de l’opposition ouvrière.  Avant qu’elle ne prît la parole, il lui avait demandé une dernière fois de renoncer à son intervention. Elle refusa. Elle s’était engagée envers ses amis à défendre au congrès les thèses de l’opposition ouvrière, elle leur tiendrait parole. Après son discours. Lénine la rejoignit dans les couloirs. "Alexandra Mikhaïlovna (on l’appelait ainsi dans nos milieux) lui dit-il, pas un pas de plus ou alors c’est la scission… »

A la fin de 1922, à Christiania qui ne s’appelait pas encore Oslo, Kollontaï me racontait cet épisode. Elle ajoutait: "Il m’en a fallu du courage pour aller contre la volonté de Lénine" Mais le courage était justement un des traits de cette belle nature qui méprisait le danger et allait toujours droit au but.

La chance voulait qu’Alexandra Kollontaï fît envoyée en disgrâce à Christiania où elle arriva le 18 octobre 1922. A cette époque, je faisais partie de la représentation plénipotentiaire de l’U.R.S.S., en qualité de secrétaire particulier du polpred (ministre). Un télégramme reçu quelques jours auparavant nous avait informés de l’arrivée d’Alexandra Kollontaï et il me souvient de l’étonnement du polpred Souritz qui, plus tard, fut ambassadeur soviétique à Paris, en apprenant la nouvelle. Le télégramme ne précisait pas les fonctions qu’occuperait Kollontaï à la représentation plénipotentiaire. De toute évidence, il ne s’agissait pas d’une nomination ordinaire. Le Comité central du parti nous l’envoyait pour se débarrasser d’une personnalité gênante mais que, pour différentes raisons, il fallait ménager.

Alexandra Kollontaï connaissait la Norvège où, de même qu’en Suède, elle avait séjourné pendant la guerre de 1914. Elle y avait de nombreux amis parmi les travaillistes norvégiens, Tranmael et Mme Grepp notamment, cette dernière veuve du fondateur du Parti ouvrier norvégien. En Norvège, Kollontaï était pour ainsi dire chez elle. Et elle ne cachait pas ses sympathies pour cette courageuse nation.

Après une brève apparition à la représentation plénipotentiaire, elle se retira dans une pension située sur le Holmenkoll, célèbre colline au pied de laquelle Oslo s’étend indolemment jusqu’au fjord. Là, elle écrivit quelques nouvelles et un livre, que les Éditions d’État ne publièrent qu’à contre-cœur.

Vue de Hollmenkollen

C’est dans cette pension que j’eus avec elle mon premier entretien. Je la mis au courant de notre activité, car nous avions appris entre-temps qu’elle serait attachée à la représentation en qualité de conseiller et nous fîmes, selon l’expression consacrée, un tour d’horizon général.

Cet entretien préludait à trois années d’étroite collaboration, de communion de pensée et à une amitié qui, pendant quinze ans, ne devait cesser de s’affirmer.

Quelques mois plus tard, quand Souritz quitta son poste pour représenter la Russie soviétique à Ankara, Kollontaï fut nommée à sa place représentant plénipotentiaire de l’U.R.S.S. auprès du gouvernement norvégien. Peu après, je devenais à mon tour premier secrétaire de la représentation, ce qui faisait de moi le collaborateur direct d’Alexandra Mikhaïlovna Kollontaï.

Il n’est pas dans mon propos de raconter ici ce que fut notre collaboration. Je n’en veux retenir qu’une chose: pendant trois ans, jour après jour, je fus le confident d’Alexandra Kollontaï. Je fus aussi le témoin de sa vie. Je vais donc essayer de détacher de mes souvenirs quelques épisodes qui éclaireront la route qu’elle a suivie.

Lorsqu’elle arriva à Christiania, je recevais chez moi journellement le représentant du Komintern qui, à l’époque, s’appelait Kobetski. J’avais travaillé avec lui à Smolny (Pétrograd), de 1919 à 1920, Zinoviev en avait fait ensuite le secrétaire administratif de l’Internationale communiste, mais nous étions restés très liés l’un à l’autre. Au cours d’un voyage à Moscou à la fin de 1922, Kobetski vit Zinoviev, alors président de la III° Internationale, qui lui parla de Kollontaï et lui demanda comment elle se comportait en Norvège. Kobetski n’était pas homme à porter un jugement défavorable sur quelqu’un qui ne le gênait d’aucune manière et Zinoviev dut s’étonner de cette objectivité, car il lui dit : « Faites bien attention, vous n’avez jamais vu une femme pareille… » Il s’avérait ainsi que Zinoviev qui, à l’époque, devait songer à la succession de Lénine, n’avait pas été le dernier à « expédier » en Norvège, loin de tout contact avec le parti et les travailleurs soviétiques.

En été 1923, nous nous rendîmes, Kollontaï et moi, à Moscou. A Christiania nous avions commencé à donner une sérieuse impulsion à notre activité politique et commerciale. Nous étions heureux de pouvoir jeter un pont entre la Russie soviétique et la Norvège, de montrer que la coexistence de deux systèmes économiques opposés était possible et profitable aux deux pays. Et nous allions à Moscou pour exposer nos plans, demander des directives, solliciter des appuis. Nous fîmes le tour des commissariats des Affaires étrangères et du Commerce extérieur. Mais de tous ces entretiens, nous sentions que rien de positif ne sortirait. Je proposai alors de demander une audience à Staline, alors secrétaire général et déjà pratiquement maître du parti, voire de l’administration soviétique tout entière. L’audience fut accordée et nous nous présentâmes au siège du Comité central. Dans l’antichambre, de jeunes secrétaires, devenus depuis les lieutenants de Staline, s’affairaient. Ils nous accueillirent avec cette solide assurance que leur conférait le fait de détenir déjà une partie de cet immense pouvoir que Staline avait concentré entré ses mains. La porte du cabinet de Staline s’ouvrit pour laisser sortir Unschlicht, président du tribunal militaire suprême, et nous fûmes introduits.

Staline était assis derrière un bureau de dimension moyenne garni d’un téléphone et d’un bloc-notes et sur lequel rien ne traînait. Je le voyais de près pour la première fois. Il avait maigri (la lutte battait son plein entre lui et Trotski) ; je regardais avec curiosité ce visage jaune et grêlé. Le chef géorgien nous écoutait. Ses yeux rusés nous examinaient et de temps en temps, comme si cela lui eût coûté un effort, il ponctuait nos propositions d’un signe de tête ou d’un mot approbateur.

Il avait fait à Kollontaï un accueil plutôt réservé. Elle était encore pour lui une énigme. De quel côté cette ancienne révolutionnaire, dont le prestige dans le parti et dans le pays était encore grand, tournerait-elle ? Et fallait-il envisager ou non contre elle des "mesures d’organisation" ?

Dès ce moment Staline savait qu’elle avait reçu à Moscou des représentants de l’opposition ouvrière ou du moins de ce qu’il en restait. En ma présence, plusieurs de ces délégués étaient venus lui parler et, loyalement, elle s’était refusée à prendre aucun engagement envers eux. Je me souviens qu’un de ceux-ci, Kouznetsov, je crois, lui avait dit : « Alors vous serez notre représentant à l’étranger ? » Elle l’avait regardé sans répondre.

Traduit quelques temps après le départ de Kollontaï devant la commission centrale de contrôle, Kouznetzov avait reconnu qu’il avait eu des contacts avec elle, qu’il lui avait demandé de représenter l’opposition ouvrière à l’étranger, mais qu’elle n’avait pas donné de réponse.

Nous étions alors, Kollontaï et moi, très intrigués par des articles publiés à intervalles réguliers dans la Pravda. Ils occupaient généralement tout le bas de la page 3 et étaient signés : « AMK ». L’auteur traitait de l’amour libre, de la famille, des rapports entre komsomols des deux sexes et autres problèmes de ce genre. Et les idées que l’ « auteur » exposait étaient si saugrenues, si outrancières qu’elles valaient à Kollontaï un volumineux courrier de Russie où on lui demandait comment elle pouvait défendre des conceptions aussi contraires à l’éthique du parti.

A plusieurs reprises elle avait écrit à la Pravda et au secrétariat de Staline pour faire cesser une confusion qui lui était préjudiciable. Mais les article, continuaient à paraître, sous les mêmes initiales, et les lettres manifestant l’étonnement ou demandant des éclaircissements arrivaient toujours. Pour moi, il ne faisait aucun doute que la campagne de discrédit contre Kollontaï était commencée et je lui en fis part. Avec son esprit de décision habituel, elle résolut de se rendre incontinent à Moscou. Convoquée peu après son arrivée par la commission centrale de contrôle, elle comparut devant un aréopage d’inquisiteurs qui lui demandèrent de s’expliquer sur ses rapports avec les éléments actifs de l’opposition ouvrière. Chaque soir, elle devait se rendre devant cet aéropage et s’entendre poser de nouvelles questions qui s’étendaient à toute son activité antérieure. Comprenant que l’on voulait obtenir d’elle un reniement et une capitulation en règle, elle pria Staline de lui accorder une audience. Ayant déféré à ce désir, il la reçut chaleureusement, s’enquit de sa santé, de son travail diplomatique, et lui demanda si elle n’avait pas besoin d’aide.

« C’est justement pour vous demander cela que je suis venue vous voir » dit-elle. « Au fond que me veut-on ? Chaque soir je dois m’expliquer devant la commission de contrôle pour une activité politique a laquelle j’ai renoncé. » « Quoi, répondit Staline en lui prenant la main, on vous fait des misères ? » Et il promit de « s’enquérir ».

Le lendemain, il n’y eut pas de convocation devant la commission de contrôle. Les jours passèrent. Des invitations officielles parvenaient à à Kollontaï. Elle retrouvait les honneurs correspondant à son rang. Bien entendu, la Pravda elle-même avait cessé la publication des feuilletons signés AMK et tout allait pour le mieux. Un ordre de Staline avait stoppé le chantage…

De retour à Oslo, Kollontaï me racontait ses tribulations. « Oh ! me dit-elle, dans quelle atmosphère sinistre m’ont-ils tenue pendant des jours et des jours. Mais dès que j’ai vu Staline, tout a cessé comme par enchantement. » Elle n’avait pas de rancune. Ancienne menchévike, elle se savait trop marquée par ses attitudes passées pour échapper, dans cette période de luttes partisanes, aux investigations de la commission de contrôle chargée de dépister les adversaires du Comité central de l’époque. Et elle en prenait son parti.

Au demeurant, nous n’avions pas la moindre intention, en Norvège, de nous mêler aux compétitions des successeurs de Lénine. Nous nous contentions de les déplorer, nous rendant parfaitement compte que, quoi qu’il arrivât, cela se traduirait par la disparition des derniers vestiges de démocratie à l’intérieur du parti et par des mesures encore plus répressives à l’intérieur du pays. Il n’était que trop facile de prévoir qu’étant donné l’âpreté et l’enjeu de la lutte pour pour le pouvoir, la répression deviendrait de plus en plus dure.

Kollontaï et Body en Norvège (1924)

En Norvège, nous avions d’ailleurs fort à faire. Les échanges russo-norvégiens avaient pris une réelle ampleur et nous préparions le terrain pour que la Norvège reconnût de jure le gouvernement soviétique. Ce but absorbait notre activité et nos pensées. Certes, il y avait bien eu, fin 1923 je crois, la scission du parti ouvrier norvégien (affilié jusqu’alors à la III° Internationale) et la formation d’un parti communiste plus strictement inféodé au Komintern. Et cet événement nous avait troublés. Les travaillistes norvégiens avaient été les premiers à apporter à la Russie soviétique, au lendemain d’Octobre, l’appui de leur solidarité effective. Mais la plupart des dirigeants de ce parti ne voulaient pas se laisser annexer par le Komintern. Ils tenaient à leur indépendance et voulaient garder leur droit de libre critique. Or Zinoviev et son entourage ne se résignaient pas à les laisser se gouverner eux-mêmes. Des délégations arrivaient de Moscou pour accentuer la mainmise du Komintern sur le parti ouvrier norvégien et le contraindre d’une manière ou d’une autre à « rejeter les opportunistes ». A l’occasion du congrès que le parti ouvrier norvégien devait tenir pour décider de son orientation, Zinoviev envoya à Oslo un délégué, député communiste au Reichstag, avec le mandat impératif de proroquer une scission. D’un cœur léger, ce brave imissaire nous informa de sa mission et se mit à œuvre. Or, le deuxième jour du congrès, alors que la scission était déjà rendue inévitable par le délégué du Komintern, nous reçûmes un télégramme chiffré disant à peu près textuellement: " S’il y a la moindre possibilité d’empêcher la scission, faites le nécessaire pour l’éviter". Je me précipitai au congrès au risque de me compromettre pour informer le représentant du Komintern. Mais celui-ci, conformément aux instructions de Zinoviev, avait fixé son programme et n’entendait nullement le modifier. La scission fut consommée.  Peu après, Kollontaï fit un voyage à Moscou et fut reçue par Staline.

— Alors, lui dit-il, vous n’avez pu éviter la scission ? Nous vous avons pourtant envoyé un télégramme ?

— Il eût fallu en même temps nous envoyer un délégué intelligent, répondit-elle.

Malgré la scission, grâce à l’action personnelle et au prestige de Kollontaï, nos relations avec les milieux norvégiens influents aussi bien qu’avec le gouvernement ne cessaient de s’améliorer. La reconnaissance de jure était en vue, les échanges commerciaux se multipliaient au mieux des intérêts des deux pays. Nous recevions beaucoup de représentants des grandes administrations soviétiques, du Comité central du parti et des gouvernements des Républiques fédérées. Nous les faisions piloter par un interprète norvégien entré à notre service et nous lui recommandions toujours de leur faire visiter les nouveaux quartiers, édifiés, pour le plus grand confort des ouvriers et des fonctionnaires, par la municipalité travailliste. La plupart de ces visiteurs étaient émerveillés et ne le dissimulaient pas. Et Kollontaï me disait:

" Qu’ils voient au moins ce qu’on fait ici pour les travailleurs. Ça leur servira peut-être d’exemple.»

En 1924, la Norvège reconnut de jure le gouvernement soviétique. Depuis longtemps le Conseil des ministres avait pris cette décision mais en avait différé l’annonce pour ne pas déplaire à quelques grandes puissances. Nous estimions, Kollontaï et moi, que, sans sortir des directives générales du commissariat des Affaires étrangères, nous devions aller aussi loin que possible dans la voie des concessions à la Norvège, pays voisin de la Russie où, depuis des temps immémoriaux, les Russes du Nord venaient échanger leurs produits contre du poisson ou des articles manufacturés. Or ces contacts de populations et courants d’échanges étaient contrariés par la politique soviétique qui interdisait de sortir de Russie et cherchait surtout à placer ses commandes dans les pays dont l’influence dans le monde était déterminante.

Au cours de notre entretien avec Staline, en 1923, et dont j’ai déjà parlé, nous avions attiré son attention sur cet aspect des rapports de la Russie avec la Norvège en soulignant que nous ne devions pas donner l’impression de pratiquer à l’égard des petits pays une politique impérialiste. Et Staline avait semblé approuver.

Or Litvinov estimait maintenant que nous avions payé trop cher la reconnaissance de jure, d’autant qu’elle avait non précédé, mais coïncidé avec celle de l’Angleterre et de la France. Litvinov se révélait beaucoup plus un joueur avide de rafler toute la mise qu’un politique désireux de laisser au partenaire le bénéfice, de ses bonnes dispositions antérieures.

Mais là encore Kollontaï donna la mesure de son énergie. Elle défendit les concessions faites à la Norvège (la question du Spitzberg n’était pas en cause) et par une lettre au Politburo elle rappela à Staline les aspects particuliers de la politique soviétique dans dans un petit pays comme la Norvège. Les foudres de Litvinov firent long feu et l’incident n’eut pas de suites.

Notre activité était de plus en plus fructueuse. Avec un minimum de personnel que nous encouragions de toutes les manières et qui nous témoignait sa reconnaissance en travaillant dix heures par jour, nous importions de Russie et exportions de Norvège de grosses quantités de denrées alimentaires et de produits industriels. Nous avions éliminé la paperasserie, ce fléau des administrations soviétiques, établi un courant de confiance et d’émulation entre tous les membres de la légation et de la, représentation commerciale et, au début de 1925, notre balance commerciale dépassait cent millions de couronnes.

Pendant ce temps, en Russie, la lutte entre Trotski et Staline, que Zinoviev et Kaménev n’avaient pas encore lâché, prenait sans cesse plus d’ampleur.

De notre observatoire, Kollontaï et moi suivions les péripéties de cette lutte que nous avions prévue en apprenant que Lénine, frappé de paralysie, ne reviendrait jamais au pouvoir. Ni elle ni moi n’avions la moindre intention d’intervenir.

Tout indiquait d’ailleurs, dès la fin de 1924, que Staline serait le maître de la situation. Il avait pour lui les organismes supérieurs du parti et la police politique étroitement liée à son secrétariat. Par le truchement de l’Orgbureau (le bureau de l’organisation) il destituait, révoquait, bannissait tous ceux qui lui paraissaient hostiles, douteux, voire simplement tièdes. "Qui n’est pas avec moi est contre moi" était devenu sa maxime.

Kollontaï et moi nous félicitions d’être à l’écart et de pouvoir nous rendre utiles en travaillant à concilier les intérêts permanents de la Russie avec ceux de la Norvège qui, par tant de côtés, nous était sympathique. Au printemps de 1925 arriva à Oslo un membre de la commission centrale de contrôle. Nous en avions vu d’autres. Mais celui-ci venait dans l’intention bien arrêtée de découvrir des points faibles.

— Je n’ai pas vu flotter notre drapeau au-dessus de la légation, dit-il sur un ton sans réplique [dès] qu’il se trouva en ma présence.

— Mais, camarade, nous ne devons hisser le drapeau qu’à l’occasion des fêtes portées au calendrier révolutionnaire, répondis-je. Et ce n’est pas [illisible] tous les jours.

— Avez-vous fait sonder les murs ? Êtes-vous si qu’il n’y a pas de micros installés par l’ennemi pour enregistrer vos conversations ?

— Nous sommes en Norvège, pays calme par excellence et au demeurant libéral.

Ce premier contact m’avait indisposé. J’avais affaire, de toute évidence, à un « revizor" malveillant et je prévins Kollontaï.

Au cours d’un premier entretien, il lui posa à brûle-pourpoint cette question:

— Comment se fait-il que nous ne recevions aucun rapport de vous et du camarade Body ?

— Quels rapports ? dit-elle.

— Eh bien oui, des rapports sur l’un et sur l’autre. Il n’y a que vous deux qui n’en envoyez pas.

— Mais je n’ai que des éloges à faire de Marc Iakovlévitch (elle m’appelait à la manière russe). Nous collaborons étroitement, nous poursuivons le même but, nous travaillons pour la même cause.

— Peut-être, mais cette solidarité est étrange.

— Voudriez-vous que nous fussions à couteau tirés ?

— Pourquoi pas ? Diviser pour régner.

Quand Kollontaï me mit au courant de ces propos mon sang ne fit qu’un tour.

" Ce sont ces personnages qui peuplent aujourd’hui les plus hautes instances du parti, lui dis-je. Il n’est pas possible que le socialisme tel qu’on l’entend en Occident puisse former une mentalité pareille. D’où viennent ces gens ? Quels intérêts servent-ils ?" Elle était indignée et apprenant que le « revizor " interrogeait le portier (un Russe que nous avions embauché en Norvège) pour savoir s’il n’avait rien remarqué d’anormal, elle le rappela à la décence.

Quand il quitta Oslo pour se rendre à Berlin, nous savions qu’il n’était pas très content de notre accueil. Nous écrivîmes une lettre au secrétaire de la commission de contrôle (Kouïbychev à l’époque) pour le mettre au courant de l’étrange conduite de son envoyé. Bien entendu, elle fut communiquée à l’intéressé qui, pour se venger, demanda qu’on me séparât de Kollontaï. Peu après nous reçûmes une lettre de Litvinov annonçant que j’étais rappelé à Moscou et devais attendre mon successeur. Kollontaï voulut partir aussitôt pour Moscou afin de déjouer l’intrigue et faire annuler la décision. Je la retins.

— Non, lui dis-je. La mentalité que nous avons découverte dans ce type n’est pas fortuite ; je crains qu’elle ne soit le produit du régime. Pour moi l’heure me paraît venue de rentrer dans le rang.

— Si vous partez, je vous suivrai, me dit-elle,[page 17 manquante]

(…) beaucoup de partisans auxquels il confie dans le Parti, dans la Police, dans l’Armée et dans l’État les leviers de commande.

« Mais il est évident que Staline ne peut être comparé à Trotski sur le plan intellectuel. Il n’a pas la culture ni les connaissances marxistes de son rival, il n’est ni un écrivain ni un orateur, il n’a pour lui que sa poigne, sa ténacité, sa patience. Cet homme terre-à-terre correspond bien au gabarit des militants moyens du Parti et il en tire avantage.»

Kollontaï n’aimait pas Zinoviev qu’elle regardait comme un vaniteux, tout gonflé d’une puissance inespérée, laquelle, à Pétrograd, lui avait fait commettre bien des excès.

En revanche, elle estimait Boukharine, quoique sur le plan politique ils n’eussent pas toujours été d’accord.

Rykov lui inspirait confiance: " C’est un homme solide, me disait-elle, il n’est pas dévoré d’ambition et il a du bon sens. Dans le Parti comme au gouvernement, c’est un facteur d’équilibre."

Quant à Molotov, elle s’étonnait de le voir jouer un rôle aussi en vue. Selon elle, il n’en avait pas les moyens et ne pouvait être qu’un exécuteur des volontés de Staline.

Je lui disais: " Alexandra Mikhaïlovna, il faut écrire vos mémoires, c’est de l’histoire, et qui mieux que vous pourrait impartialement relater ces événements, montrer le vrai visage des hommes de la Révolution ? » Elle approuvait. Et c’est pour écrire en toute liberté et aussi en toute objectivité qu’elle aspirait, en 1925, à demander, si je quittais la Légation, un long congé qui préluderait à son retour à la vie libre.

Au début de l’hiver 1925,  bien que la lutte entre Staline et Trotski n’eût cessé de s’envenimer, les rapports de Kollontaï avec Staline s’étaient beaucoup améliorés. Il est vrai qu’entre temps, elle lui avait rendu, peut-être sans le vouloir, un grand service en envoyant aux archives du Parti les lettres que Lénine lui avait adressées à Christiania pendant la guerre. Ces lettres furent publiées aussitôt dans le Léninski Sbornik et certaines reproduites dans la Pravda. La deuxième mettait en cause Trotski que Lénine traitait d’ "élément hésitant" avec lequel il était "dangereux de se laisser embourber ». Staline qui rassemblait alors tous ceux qui, par le prestige attaché à leur nom, pouvaient lui servir, avait vu dans l’envoi de ces lettres un geste en sa faveur et certainement donné des ordres pour qu’on laissât Kollontaï en paix. Au demeurant, elle n’était pour lui ni un obstacle, ni un danger. Il lui suffisait de savoir qu’elle ne soutenait pas Trotski.

Mon rappel datait d’avril 1925. Nous l’avions presque oublié quand, au début de novembre, Litvinov nous informa que mon successeur était désigné et allait arriver. Derechef, Kollontaï voulut partir pour Moscou et voir Staline pour faire annuler cette décision. Je m’y opposai. L’heure était bien venue de rentrer dans le rang et de laisser à des fonctionnaires dociles et prudents le soin de continuer notre œuvre.

- Dans ces contions, me dit Kollontaï, nous partirons ensemble.  Je demanderai au Comité central de me donner un congé prolongé pour me soigner (« avait été très malade en 1924) et ne reviendrai à Oslo que pour présenter mes lettres de rappel.

- Vous savez que dans le Parti les démissions ne sont pas admises, lui dis-je. Faites bien attention que votre départ ne soit interprété comme un geste de solidarité avec moi.

Après des adieux touchants au personnel de Légation et de la Représentation commerciale nous quittâmes Oslo, le 12 décembre 1925. Nous allions d’abord à Berlin pour y rester quelques jours, hasard voulut que nous rencontrâmes là Rakovski, ambassadeur à Paris, qui me conseilla de me rendre en France pour régulariser ma situation et voir ma famille dont j’étais séparé depuis 9 ans.

Je quittai Alexandra le 23 décembre. Elle partit le même jour pour Moscou.

De là-bas, elle m’écrivit journellement pour me donner des nouvelles ou des impressions (à cette époque, on pouvait encore le faire). Elle avait obtenu du Comité central qu’on la remplaçât à Oslo où elle allait retourner pour transmettre ses fonctions. La lutte entre Staline et Trotski entrait dans sa dernière phase, et le premier ne voyait sans doute [que] d’un mauvais œil que Kollontaï quittât la Norvège pour aller au Mexique, à l’expiration de son congé. Une mauvaise angine m’ayant retenu en France je ne pus repartir que fin avril. Entre temps, Kollontaï avait présenté à Oslo ses lettres de rappel, il était convenu que je la rejoindrais à Berlin [où] elle devait suivre un traitement de plusieurs mois. De la gare où elle vint m’accueillir, elle m’emmena à Halensee, dans une pension de famille où elle avait retenu pour moi une chambre. Tandis que nous  allions vers Halensee, elle me mit au courant de ce qui s’était passé depuis notre séparation: démission plus ou moins avouée, retour à Oslo et surtout entretiens et impressions de Moscou. La tournure prise par la lutte entre Staline et l’opposition lui inspirait les pires craintes.

- On n’en est encore qu’aux exclusions, me disait elle et à la relégation des opposants dans les provinces lointaines de la Russie, mais tout laisse prévoir que le sang finira par couler. »

Après notre arrivée à Halensee, quand elle m’accueillit chez elle, je vis sur la table une lettre [dont] l’enveloppe portait mon nom. J’interrogeai Kollontaï du regard et elle me dit: " C’est pour vous. Je n’ai pas osé vous dire de vive voix, le contenu de cette lettre. »

Et je lis : Cher Marcel Iakovlévitch. C’est après mûre réflexion que je veux vous proposer de continuer à travailler ensemble, ce qui implique, bien entendu, que nous devons loyalement informer le Comité central de cette décision. Nous nous installerons en France ou dans tout autre pays. Et là nous écrirons. Redevenus libres, nous dirons objectivement, honnêtement ce que nous savons des événements et des hommes de la Révolution et nous mettrons ceux-ci en garde contre les excès où la politique partisane en train de les conduire. Dites-moi ce que vous pense» !

- Alexandra Mikhaïlovna, lui dis-je, vous me demandez une chose grave. Quelque prétexte que nous invoquions et quelles que soient nos intentions, [illisible] décision sera interprétée par le Comité central comme une rupture. Et vous savez qu’on ne vous laissera pas, sans réagir, écrire des ouvrages ou des mémoires sans les livrer au crible des services que Parti a créés justement pour que la vérité sur les événements et les homme soit altérée. Avez-vous oublié ce que vous me disiez naguère au sujet d’Angelica Balabanova ? Avant même que vous ayez parlé, on nous représentera comme des transfuges, on nous discréditera et la Pravda vous couvrira d’injures. Vous sentez-vous assez de forces pour affronter ce combat pour la vérité ? Pensez à la lutte que vous devrez soutenir. Vous avez été très malade, il deux ans, êtes-vous sûre que vos forces ne vous liront pas ? »

- Vous dites vrai, répondit-elle, ils me calomnieront, comme ils l’ont fait pour Angélica Balabanova. Mes amis en Russie n’oseront plus prononcer mon nom et personne ne connaîtra les mobiles qui auront [men]é ma conduite. L’injure, le mensonge sont des [illisible] qu’ils ont pris l’habitude d’employer à l’égard de ceux qui échappent à leur [illisible]. Et par mes origines, je suis sans doute plus vulnérable que d’autres…

- Réfléchissez encore, Alexandra Mikhaïlovna, et [illisible] s’il n’est pas préférable que vous poursuiviez en Russie même votre œuvre d’humanité. Vous êtes une des dernières personnalités auxquelles tant de citoyens soviétiques innocents des crimes qu’on leur impute peuvent s’adresser pour que leurs dossiers soient examinés avec tout le sérieux nécessaire. En intervenant auprès de Dzerjinski, de Menjinski et de ses adjoints vous avez déjà sauvé bien des gens que les juges d’instruction ordinaires eussent fait envoyer aux travaux forcés ou dans l’autre monde. Quand vous ne serez plus là, à quelle autorité morale ces gens pourront-ils faire appel ?

Angelica Balabanova

-  J’y ai pensé, Marcel Iakovlévitch. Mais il m’est plus en plus difficile d"intervenir. Cette immixtion dans les affaires judiciaires en cours est très mal vue par le Secrétariat du Parti depuis que la lutte contre l’Opposition a pris une si grande âpreté. Le jour n’est pas loin où je ne pourrai plus rien faire pour les personnes injustement accusées.

Finalement nous décidâmes de réfléchir avant de prendre une détermination. Le lendemain, je lui dis : « Votre intention est d’écrire vos mémoires sans parti pris et avec la plus grande objectivité possible. En vous retirant dès maintenant, alors que de grands événements sont encore susceptibles de se produire dans le Parti et dans le pays, vous allez vous couper de toutes vos sources d’information et dans quelques années, au train où vont les choses, vos Mémoires, comme ceux que d’autres ont écrit sur le même sujet, paraîtront vieillis ou incomplets. Puisqu’il est bien entendu que vous voulez écrire, non pour alimenter des polémiques ou fournir des armes aux adversaires, mais pour que les historiens aient une claire vision des événements auxquels vous avez été mêlée et un portrait véridique des hommes que vous avez coudoyés, n’abandonnez pas un poste d’observation incomparable: notez, écrivez, et faites en sorte que lorsque vos Mémoires seront publiés ils portent sur une période embrassant toutes les phases de la Révolution. »

En définitive, Kollontaï se rangea à cet avis et il fut convenu que nous nous retrouverions à Moscou en juillet. A ce moment, elle aurait terminé son traitement à Berlin et moi j’aurais fait entre temps un court séjour en Norvège.

En juin 1926, j’arrivai à Léningrad, puis à Moscou. A Léningrad, je retrouvai Victor Serge que je n’avais pas vu depuis 1921, bien que nous eussions toujours été en relations épistolaires. Malgré sa prudence et son désir de ne pas sacrifier sa situation de fonctionnaire de l’Internationale communiste, Victor Serge, conquis par le prestige de Trotski, poussé aussi par un certain goût de l’aventure, penchait pour l’Opposition. Je le mis en garde contre sa propension à se frotter à des leaders qui, en admettant qu’ils fussent un jour victorieux, ne changeraient rien aux méthodes dictatoriales que nous déplorions. Lui, mettait l’accent sur la " parure intellectuelle » de l’Opposition. Il énumérait les littérateurs et théoriciens du Parti qui avaient rallié Trotski et la perspective de les rejoindre le séduisait. Je connaissais bien les faiblesses de Victor Serge. De 1919 à 1921 nous avions travaillé à Smolny, dans les bureaux de Zinoviev, aux éditions de l’Internationale. A mon arrivée à Pétrograd, Victor Serge n’était pas encore membre du Parti. Il faisait figure de militant révolutionnaire étranger réfugié en Russie (il avait été expulsé de France au début de 1919) et c’était là son seul titre, auquel il joignait sa qualité de traducteur de l’Internationale communiste que nous éditions sous la direction de Zinoviev. Quand je fondait le groupe communiste français de Pétrograd, en novembre 1919, V. Serge y adhéra et me donna un sérieux coup de main. Brillant orateur, imprégné déjà d’une bonne culture littéraire, il séduisait nos auditoires par tous les dons d’un esprit remarquable. En adhérant au groupe français, Victor Serge devint par cette voie ipso facto membre du Parti communiste russe dont nous formions une section. Il comprenait parfaitement tous les avantages que cela lui valait et lui qui avait toujours été un " en-dehors », réfractaire à tous les régimes, il aspirait à une vie stable et confortable. Mais il avait beau se faire violence, il n’arrivait pas à étouffer les sentiments anarchistes qui le poussaient à détester le conformisme et les excès d’une bureaucratie qui prenait chaque jour plus d’ampleur. De là cette attitude à double face que lui reprochaient les anarchistes étrangers qui, dès 1920, eurent des entretiens avec lui. Ils étaient frappés par la contradiction entre ses propos et ses écrits. Les premiers étaient d’un réfractaire, les seconds d’un communiste de stricte obédience. En s’accrochant à Trotski, V. Serge cherchait à corriger sa propre nature. Il avait là un maître ès-dialectique auquel il lui suffirait d’emboîter le pas pour ne plus dévier de la ligne marxiste. Et pourtant, un mois plus tard, à Moscou. Victor Serge me disait :

« Je viens d’avoir un entretien avec Trotski. Il m’a fait une drôle de déclaration. Quand je lui ai dit qu’il fallait détruire l’ "appareil" du Parti (lire: la bureaucratie), il m’a répondu: "Pas du tout ! Il faut s’en emparer. "

A Moscou, je devais ne pas tarder à revoir Pierre Pascal. Lors de mon arrivée, il était en vacances quelque-part dans le Sud. A son retour, je le trouvai en pleine forme. Et en pleine opposition au régime, il assistait avec la plus parfaite indifférence ou le plus franc dédain au « règlement de comptes qui mettait aux prises les « vojdi » (les chefs) du Parti. Pour lui, tous ces chefs étaient les ennemis du peuple russe, qui d’ailleurs en avait parfaitement conscience et se gardait bien d’intervenir pour les départager.

Comme Pierre Pascal, la grande masse russe pensait qu’il n’y avait que des coups à recevoir, sans raison et sans profit, en se mêlant à la bagarre. Au demeurant, comment aurait-elle pu s’orienter dans ce déluge de thèses et d’antithèses que Trotski et Zinoviev d’une part, Staline et Boukharine d’autre part se jetaient à la tête du haut de la Pravda ?

La masse russe, ouvrière et paysanne, avait appris depuis pas mal d’années – et cet apprentissage avait coûté cher – à ne pas se mêler de ce qui ne regardait que ses maîtres, qu’elle n’avait pas choisis, encore moins élus, mais qui parlaient en son nom sans y être autorisés, interprétaient ses aspirations sans les connaître et prétendaient défendre ses intérêts en les confondant avec les leurs.

Inconsciemment, la masse russe se rendait compte qu’en définitive elle paierait les pots cassés et elle les a payés au-delà des appréhensions les plus pessimistes : des millions de déportés, sans parler des fusillés, des internés condamnés à mourir plus ou moins lentement dans les terribles camps de redressement de la toundra ou de la taïga sibériennes, ou des déserts de l’Asie centrale.

A Moscou, P. Pascal constituait à sa façon une opposition au régime. Le Guépéou reculait devant cette force morale, car on savait en haut lieu qu’on ne pourrait ni la fléchir ni la briser. Autour de Pascal gravitaient les derniers citoyens libres que Moscou hébergeait encore. Parmi ceux-ci, je citerai Bouley et Ghezzi, morts tous les deux dans les camps de concentration. L’un était un réfugié français anarchisant, l’autre un syndicaliste italien. Tous deux avaient cru trouver un abri sûr au pays de la "dictature du prolétariat". Envers les leaders du Parti qui avaient frustré le peuple de sa révolution en la détournant à leur profit, Pascal ne cachait ni son hostilité ni son mépris. Et le soir, quand le « Petit-Paris », maison meublée où logeaient des fonctionnaires du Parti et du Komintern, s’apprêtait à écouter, sur des postes à galènes, le bla-bla-bla de la propagande officielle, une voix nasillarde emplissait soudain les couloirs : un gramophone jetait les accents de « No-No-Nanette », note gaie et même goguenarde, dans cette maison des morts.

Un jour, passant sur la place où face à l’édifice du Soviet de Moscou s’élevait l’affreuse bâtisse en forme de cube où logeait l’Institut Lénine, l’ami Pascal dit en pointant le doigt: " Un monument d’horreur au service d’une doctrine de mort."

Fin juillet,Kollontaï arriva à Moscou. Je la mis au courant des événements et des propositions que m’avaient faites Evguéniev, le secrétaire de l’Orgbureau. Dans la hiérarchie du Parti, Evguéniev était alors immédiatement après Molotov qui avait seulement Staline au-dessus de lui. Evguéniev, après [illisible] bon accueil, me proposa un poste équivalent à celui que j’occupai en Norvège, à l’ambassade de Pékin ou de Tokio.

Je lui fis remarquer que je ne connaissais pas les conditions de ces pays d’Extrême-Orient et que très certainement je m’y adapterais difficilement.

Kollontaï préparait son départ pour le Mexique. Mais dès son arrivée, Trotski avait envoyé un émissaire auprès d’elle, une jeune fille dont le père avait eu un rôle dans la diplomatie soviétique. Kollontaï refusa l’offre de Trotski d’adhérer à l’Opposition si réunissait à ce moment, dans une même et violente hostilité à Staline — Trotski, Zinoviev, Kamenev, Radek et autres leaders du Parti moins connus à l’étranger.

Rakovski, de passage à Moscou, reprocha à Kollontaï son attitude en ajoutant que la lutte n’était as terminée et que Staline n’avait pas encore gagné la partie.

En effet, la lutte faisait rage. Elle n’était pas loin d’atteindre son paroxysme. Tous les hauts fonctionnaires du Parti et de l’État étaient saisis par la fièvre et la peur. Trotski et Staline les obligeaient à se prononcer en faveur de l’un ou de l’autre.  Et les « capitulations" ne se comptaient plus parmi les partisans de Trotski et de Zinoviev. Ceux qui résistaient étaient déférés à la commission centrale de Contrôle, menacés d’exclusion et envoyés au loin à des postes subalternes.

La tête de l’Opposition était de plus en plus isolée, et ses partisans, dispersés dans l’immense territoire de la Russie d’Europe et d’Asie, se sentaient déjà à la merci du Guépéou qui n’attendait plus qu’un ordre pour les « liquider ». Trotski et Zinoviev, avec le dernier carré des chefs en minorité, se livraient à des gestes désespérés. Vaincus dans le Parti, ils portaient le débat devant les ouvriers, dans les usines. Ils ne pouvaient mieux faire le jeu de Staline qui dénonçait leur « criminelle indiscipline » et leurs agissements frisant la contre-révolution. Et les ouvriers se détournaient de ces débats comme d’une chose qui ne les regardait pas. L’atmosphère devenait irrespirable. La peur gagnait toutes les couches du Parti et de l’Administration.

Un jour, Kollontaï me dit: " Hier, après votre départ, Litvinov est venu me voir. Nous avons parlé à mots couverts de la situation. Lui aussi a peur. En me quittant ,il m’a dit: " Oh, si je pouvais me tirer de là et me réfugier à l’étranger dans n’importe quel trou ! » Nous étions en septembre. A cette époque, à Moscou, les nuits sont froides et brumeuses. Je quittais Kollontaï le soir vers dix heures et rentrais chez moi. Une fois, en m’engageant sur un pont pour traverser la Moskova, j’entendis dans la nuit d’encre des sanglots. Je m’approchai. Je distinguai alors une forme humaine, une femme qui tenait le parapet qu’elle s’apprêtait à enjamber. Je la saisis à bras-le-corps en lui faisant lâcher prise.

— Laissez-moi, laissez-moi, me criait-elle, vous ne pouvez rien pour moi.

— Nous verrons bien ! Dis-moi pourquoi tu veux sauter dans le bouillon ?

Elle se tordait, essayant de se dégager en répétant que je ne pouvais rien pour elle. Je lui montrai ma carte du Parti et l’assurai que j’aurais le moyen de lui venir en aide. Alors elle m’expliqua que le comité de maison avait obtenu du tribunal « populaire » un jugement pour l’expulsion de sa chambre, une misérable chambre dans une sordide maison d’un ancien quartier populeux. Je lui dis : « Conduis-moi chez toi, je vais lui parler à ton comité de maison ! » Après des hésitations et des pleurs, elle accepta. Arrivé chez elle, elle appela le secrétaire du Comité qui, en me voyant, ne se montra qu’à demi rassuré.

— Pourquoi faites-vous expulser cette citoyenne, dis-je. Elle dit que vous voulez prendre sa chambre pour un de vos parents. Elle est enceinte et par surcroît elle relève d’un grave accident de travail (en Russie les femmes font les travaux qu’en France on réserve aux hommes). Vous n’avez pas honte de vous conduire ainsi?

— Mais voyons c’est le tribunal "populaire" qui l’expulse. Pas nous, citoyen.

— Qui a demandé l’expulsion, coquin ?

— Jusqu’à nouvel ordre, laissez cette femme tranquille, sinon il pourra vous en cuire.

Le lendemain, je mis Kollontaï au courant de cette scène qui, hélas! n’était pas un fait isolé. L’arbitraire était partout: dans le Parti, dans l’administration dans la vie quotidienne, et les victimes ne se comptaient plus. Kollontaï me remit une lettre pour le secrétaire de la section féminine du Parti. Dans cette lettre, elle demandait qu’on aide cette femme à défendre ses droits. Le secrétariat de la section féminine écrivit au président du tribunal "populaire" qui avait prononcé le jugement et remit la lettre à l’ouvrière expulsée. Comme elle était illettrée, je l’accompagnai le jour suivant chez le président. Ayant pris connaissance de la lettre, ce dernier se tourna vers moi et me dit : " Pourquoi n’êtes-vous pas venu me trouver plus tôt ? Nous n’aurions pas rendu ce jugement si l’on avait su qu’elle avait des appuis … » Pour comprendre ce drame, il faudrait le replacer dans son ambiance et savoir ce que représente pour le travailleur russe une chambre, voire un misérable bout de chambre. Combien de fois ai-je entendu, pendant les années que j’ai vécues en Russie, répéter par des femmes, jeunes ou vieilles, en se tenant le front : « Petite mère Russie, comme tu es devenue inhumaine… » Et cette inhumanité nous révoltait, Alexandra Kollontaï et moi. A chaque instant, soit qu’on me les signalât, soit qu’elle en eût connaissance elle-même, nous apprenions des arrestations que rien ne paraissait justifier. Renseignements pris il s’avérait le plus souvent que l’inculpé était innocent. Alors Kollontaï intervenait. Tout acte d’injustice la blessait profondément, elle se sentait responsable envers ces pauvres gens et elle allait trouver Menjinski, chef du Guépéou, pour lui demander d’examiner lui-même le dossier. Elle était heureuse quand elle avait obtenu simplement justice. Mais, en 1927, ses interventions devenaient de plus en plus difficiles.

Je me souvins que la dernière fois qu’elle intervint, avant de partir au Mexique, en faveur d’un inculpé manifestement innocent, elle dut aller voir plusieurs fois Menjinski. Le juge d’instruction ne voulait pas lâcher sa victime et trouvait toujours des prétextes pour la garder. Enfermé dans la prison intérieure du Guépéou, l’inculpé n’avait plus de système nerveux. Le cœur délabré, tous ses membres enflaient. Raison de plus pour ne pas le remettre en liberté dans cet état. Quand, finalement, Menjinski le fit libérer, Kollontaï me dit: " Je ne pourrai plus recommencer un tel effort. J’ai l’impression que Menjinski lui-même hésite à dessaisir les juges d’instruction en cours d’examen".

Ce fut la dernière personne qu’elle fit libérer en ma présence. Au début d’octobre 1926 elle prit le train pour Berlin et rejoignit  ensuite son poste au Mexique. Je l’accompagnai jusqu’à Smolensk et après nos adieux je la vis, dans l’encadrement de la porte du wagon, s’enfoncer dans la nuit et dans l’espace…

Elle quittait la Russie au moment où la lutte entre Staline et l’opposition atteignait le paroxysme. Il n’avait encore exigé d’elle aucune déclaration répudiant l’opposition et approuvant cent pour cent le comité central (lire: le secrétaire général du Parti). Mais en arrivant à la frontière polonaise, on ne trouva pas ses malles. A la gare frontière, le [illisible] du Guépéou la rassura: "Continuez votre voyage, camarade Kollontaï, nous allons faire des recherches et nous enverrons vos malles à Berlin! »

Huit jours après, elle les reçut. Mais le Guépéou ne s’était même pas donné la peine de faire disparaître les traces de son effraction…

EN mars 1927, après bien des tribulations et grâce aux lettres et télégrammes de Kollontaï qui, de Mexico, harcelait Boukharine, successeur de Zinoviev à la tête du Komintern, et Hélène Stassova, conseillère de Staline pour les affaires du Komintern, je quittai Moscou pour la France. De Berlin, je me rendis à Oslo où se trouvaient femme et ma fille que je n’avais pas vues depuis neuf mois. Le ministre soviétique, un certain Makar, me fit un accueil plein d’hypocrites prévenances et me demanda, comme déjà dix mois auparavant, le secret de l’estime des milieux norvégiens envers Kollontaï

— Tout le monde ici me tourne le dos, me dit-il. Que faut -il faire pour acquérir du prestige dans ce pays ?

— Essayer de le comprendre d’abord, répondis-je. Et faire que les relations diplomatiques et commerciales soient normales. Or vous avez arrêté tout courant d’échange et les avez remplacé par de la propagande (la plus grossière, aurais-je pu ajouter).  Kolllontaï et moi avions une autre conception de notre mission.

— Que fait Alexandra Mikhaïlovna au Mexique ?

— Elle s’y ennuie. Elle ne supporte pas le climat à cause de son cœur.

— Voudrait-elle me céder son poste et reprend celui qu’elle avait ici ?

— Je lui ferai part de votre proposition.

Quand Kollontaï était partie pour le Mexique, je savais qu’elle n’y resterait pas. Elle accepta la proposition de Makar. Le comité central et Litvinov ayant approuvé cette mutation, Kollontaï revint à Oslo où elle fut accueillie avec une sympathie qui n’avait rien de diplomatique.

Les années passèrent et je n’avais plus entendu parler de Makar. Un jour j’appris par les journaux que la police mexicaine avait perquisitionné l’ambassade soviétique où le ministre (Makar) avait voulu l’empêcher de s’emparer des documents secrets et du coffre. Et les policiers lui avait copieusement botté le derrière avant de l’expulser du pays. En 1929, je fis un voyage en Norvège. Pour échapper aux regards curieux, nous nous rendîmes, Kollontaï et moi, à Lillehammer, petite ville située au à d’Oslo, sur les bords d’un lac plus grand que lac de Genève. Là nous revîmes ensemble la traduction française de son livre, que les éditions de l’Internationale communiste s’abstinrent toujours de publier. ‘Kollontaï me mit au courant de ce qui se passait  dans les hautes sphères du Parti. Toute opposition était brisée, les chefs exclus et relégués au fin fond pays. Trotski était exilé à Prinkipo. Quant aux simples militants, le Guépéou les avait « pris en otage ». Kollontaï me disait : « En dehors d’une demi- Haine de camarades, je ne connais plus personne Moscou. Tout a tellement changé. Mais que puis-je y faire ? On ne peut aller contre l’« appareil». Pour ma part, j’ai mis dans un coin de ma conscience mes principes, et je fais aussi bien que possible la police qu’on me dicte. » Et elle ajoutait : « Les Norvégiens sont si gentils. »

Fréquemment, elle m’écrivait pour donner des nouvelles. Parfois elle disait: "Les lettres ne suffisent plus, il faut se voir.»

En 1930, au cours d’un voyage prolongé qu’elle fit à Moscou, Staline, en lutte contre l’opposition de droite (Boukharine, Rykov, Tomski) exigea d’elle une déclaration de loyalisme. Deux articles signés Kollontaï parurent alors dans la Pravda, reproduits ensuite par l’Humanité. Malgré tout son talent d’écrivain, elle n’avait pu éluder des affirmations de principe qui équivalaient à une « capitulation » en règle alors que de toute évidence elle était plus près des " droitiers » que de Staline et surtout de l’entourage stalinien.

Notre dernière rencontre remonte à l’été de 1936. Kollontaï avait quitté la Norvège et représentait le gouvernement soviétique à Stockholm. Ayant été malade, elle se reposait tout près de Stockholm, à Ulricehamn. Je ne l’avais pas vue depuis trois ans. Je lui téléphonai en arrivant à Göteborg. Sa voix n’avait pas changé, chaude et bien vivante, malgré l’âge. D ‘Ulricehamn, je devais aller en voiture jusqu’au Tourist-hotel, situé assez loin de la ville, au flanc d’une colline en pleine forêt de sapins. Parvenu à un certain point, je demandai au chauffeur de me laisser là. J’avais aperçu une forme blanche qui se mouvait sur la route. Alexandra Mikhaïlovna venait à ma rencontre..

Nous avions tellement de choses à nous dire. Chaque jour, nous cheminions dans la forêt. Nous nous arrêtions de temps à autre pour cueillir une fleur, une baie sauvage que nous nous offrions tour à tour.

Elle me parlait de son travail, de ses collaborateurs formés à la nouvelle école. Elle me disait: " C’est drôle, ces hommes nouveaux sont complètement dénués de sens critique et de faculté d’analyse. On les a tellement habitués à ne plus penser par eux-mêmes qu’ils sont perdus si les directives qu’on nous envoie n’ont pas prévu ce qui arrive. Alors il faut vite écrire à Moscou pour demander des instructions. » Et elle ajoutait : « Cher Marcel Iakovlevitch, notre époque romantique est bien révolue. Avec vous, nous pouvions prendre des initiatives, stimuler les administrations, faire des suggestions. Maintenant, nous devons nous contenter d’exécuter ce qu’on nous dicte. Entre mes collaborateurs et moi, il n’y a ni camaraderie ni amitié. L’activité de chacun de nous est d’ailleurs strictement compartimentée. Nos rapports sont froids et la méfiance est partout. » Au cours d’un de nos entretiens, je lui dis:

— Qu’est devenu Chliapnikov ?

— Mort…

— Et Medvédiev ?

— Mort…

— Et Dybenko ?

— Mort…

— Mais Dybenko était un antitrotskiste forcené ! Il n’a jamais fait partie non plus, contrairement à Chliapnikov et Medvédiev, de l’Opposition ouvrière?

— Oui, mais il y a eu l’épuration de l’armée. Il n’a pas su se taire…

Je citai d’autres noms d’anciens camarades membres du Comité central après l’élimination de Trotski et Zinoviev. Eux aussi étaient « morts »… Elle me dit : « Moi, j’ai compris que la Russie ne pouvait pas passer en quelques années de l’absolutisme à la liberté. La dictature de Staline ou d’un autre qui aurait pu s’appeler Trotski était inévitable. Cette dictature fait couler des flots de sang, mais sous Lénine le sang, et sans doute beaucoup de sang innocent, coulait déjà. Rappelez-vous les massacres d’otages qu’ordonnait Zinoviev à Pétrograd pour arrêter la main des terroristes Combien de dizaines d’années faudra-t-il à la Russie pour arriver à un régime de liberté ? Je ne saurais le dire. Historiquement, la Russie, avec ses masses innombrables sans culture sans discipline, n’est pas mûre pour la démocratie. »

En parlant de Staline, elle me fit cette déclaration:

— Staline est avant tout un homme d’État. Il manœuvre pour éviter la guerre — qu’il redoute. — Et que pense-t-il de Hitler ?

— Qu’il faut s’entendre avec lui, si possible, car pour la Russie il est l’ennemi le plus dangereux.

— Dans ces conditions, il pourrait essayer de contourner la menace en la faisant retomber sur d’autres nations.

- Si cela devait éviter la guerre à la Russie, n’hésiterait certainement pas à le faire…

Au cours de mon séjour au Tourist-hotel, les journaux suédois nous apprirent que Franco venait de déclencher son action militaire contre la République espagnole. Tout de suite, Kollontaï comprit la gravité de l’événement. Pour elle, les nuées tragiques s’accumulaient déjà à l’horizon.

Je la quittai pour me rendre en Norvège. En partant elle me recommanda de voir ses amis Tranmaelet Mme Grepp, leaders du parti ouvrier norvégien, de leur faire part de nos entretiens.

Quand, après un séjour à Oslo, où je rencontrai nos amis communs, je fus de retour en France, nous reprîmes notre correspondance. Les lettres de Kollontaï étaient sombres, pessimistes. Sans doute avait-elle de bonnes raisons dès 1937 de croire la guerre inévitable. Vers la fin de 1937, elle fit un voyage à Moscou. C’était l’époque où Iéjov, chef du N.K.V.D., commissaire à l’Intérieur de l’U.R.S.S., obéissant aux ordres de Staline, cherchait partout des "ennemis du peuple". Une effroyable répression s’abattait sur la Russie. Ce n’est qu’aujourd’hui, quinze ans après, que le monde commence à savoir ce que fut l’épuration "iéjovienne": des fusillés par milliers, des déportés par millions.

Le bruit courut à ce moment en Occident qu’Alexandra Kollontaï était menacée. Elle retourna néanmoins en Suède. De là, elle me fit savoir qu’elle ne pourrait plus m’écrire, mais qu’elle me gardera quoi qu’il advint, son amitié.

MARCEL BODY.


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