1967-10 Cronstadt et l’Opposition ouvrière [Body]

Paru dans La Révolution prolétarienne N°531 (Octobre 1967)

Le cinquantenaire de la révolution russe (suite)

CRONSTADT ET L’OPPOSITION OUVRIÈRE

Chliapnikov et Kollontaï dénoncent l’isolement du Parti

Chliapnikov passe ensuite aux nominations d’office que le Comité central étendait de plus en plus à tous les rouages du Parti, des Soviets et des syndicats, se substituant ainsi aux comités locaux et régionaux et, bien entendu, aux organisations de base :

Les méthodes de travail du Parti ont besoin elles aussi d’être modifiées de fond en comble. Il faut en finir avec la direction unipersonnelle, avec la tendance à tout remettre entre les mains des délégués du centre désignés par le Comité central et investi de pleins pouvoirs. (…) Le C.C. n’est jamais venu en aide aux organismes locaux, il ne s’est jamais soucié d’éduquer leurs militants. Les choses ne peuvent continuer à aller comme elles vont en ce moment: il n’est pas possible de faire fond uniquement sur des délégués du centre désignés d’office. Cette façon de procéder aboutit à ceci que dans les hautes sphères du Parti et de l’administration soviétique, ce sont toujours les mêmes, peu nombreux, surchargés de besogne et à bout de forces que l’on mute d’un poste à un autre. On parle beaucoup de mettre à profit l’expérience des organisations locales, mais l’on fait très peu de choses  dans ce sens.

Chliapnikov va conclure en indiquant de quelle façon lui et les militants de l’Opposition ouvrière comprennent la discipline et l’unité du Parti :

Nous considérons comme nécessaire la discipline et l’unité du Parti ; mais nous voulons que les liens (entre la base et le centre) ne soient pas simplement de pure forme, mais redevienne ce qu’ils étaient naguère, des liens organiques… Quand nous visitons les usines et quand nous recevons les délégués syndicaux de tous les coins du pays, nous en sentons la nécessité: mais nous ne cédons pas à la panique et nous ne nous précipitons pas, comme beaucoup de camarades affolés, dans le cabinet de Vladimir Ilitch: nous proposons (à ceux qui s’adressent à nous) des mesures pratiques pour assainir nos rangs et faire passer un courant d’air frais dans nos rapports (avec la la base). Si vous voulez vous couper des masses, si vous voulez rompre avec l’élément révolutionnaire, continuez à agir comme vous le faites et comme vous l’avez fait jusqu’à présent. Ajoutez-y la chasse à l’Opposition ouvrière et les insinuations de toutes sortes. Nous estimons que tourner le dos à l’élément prolétarien, que les contre-révolutionnaires cherchent aujourd’hui à exploiter contre nous, c’est d’avance perdre la partie. Nous ne devons pas nous bander les yeux devant le mouvement spontané qui déferle en ce moment dans la Russie entière ; nous devons au contraire en étudier les causes et peut-être découvrirons-nous que les responsables de ce mouvement, ce sont nos organismes centraux et leurs méthodes.

Après ce discours où, dans le quart d’heure dont il disposait, Chliapnikov défendit le programme de l’Opposition ouvrière en illustrant par des faits précis les critiques formulées par elle, on entendit un certain nombre d’orateurs (Ossinski, Sovnoski, Milonov, Riazanov, Perepechko, Minine, Rafaïl) et la parole fut donnée à Alexandra Kollontaï. Elle attira tout de suite l’attention du Congrès sur les moyens mis en œuvre pour tromper le Parti :

Sur la couverture de ma brochure, l’Opposition ouvrière, publiée par les Editions d’Etat, il est indiqué qu’elle a été tirée à 1.500.000 exemplaires, d’où il ressort qu’elle aurait bénéficié d’une diffusion plus vaste que n’importe quelle brochure officielle. En réalité son tirage a été de 1.500 exemplaires et encore obtenus à grand peine. On a simplement ajouté  trois zéros…

Après cette… mise au point, Alexandra Kollontaï répondra à Riazanov qui, dans son intervention, lui avait reproché d’avoir écrit dans sa brochure que « les ouvriers traînent en Russie une existence scandaleusement misérable  » :

Tous les militants qui sont en contact avec la masse connaissent les conditions affreuses dans lesquelles se trouvent nos camarades ouvriers. Le cacher est impossible; il faut au contraire mettre ce mal à nu et montrer que jusqu’à présent on y a apporté trop peu d’attention; absorbés pour de lourdes tâches, nous ne nous sommes pas suffisamment penchés sur ce problème fondamental, à savoir, l’amélioration des conditions d’existence des ouvriers en corrélation avec la restauration de notre économie nationale.

Et Alexandra Kollontaï s’en prendra au rapport fait la veille par Lénine au nom du C.C. Elle lui reprochera de s’être montré peu prolixe sur les graves événements en cours:

Je dirai sans ambages que malgré tout ce que chacun de nous éprouve pour Vladimir Ilich – et je pense que chacun de nous au fond de son cœur a pour lui un sentiment unique — on ne doit pas cacher que le rapport qu’il a présenté hier a satisfait peu de monde. Et même si cela n’a pas été exprimé (à cette tribune), les camarades ici présents attendaient certainement de lui autre chose qui aurait apporté une réponse aux événements qui se déroulent dans notre Russie soviétique, dans notre Russie laborieuse: événements lourds de conséquences. Nous attendions que devant la plus haute instance du Parti, Vladimir Ilitch, en découvrirait et montrerait la vraie nature et nous dirait quelles mesures le C.C. compte prendre pour en empêcher le retour. Vladimir Ilich a éludé la question de Cronstadt et celle de troubles de Pétrograd et de Moscou. A ces questions il n’ a pas apporté de réponse. Peut-être le fera-t-il dans son discours final. Personne ne contestera, et le C.C. lui-même l’a reconnu dans ses motions, que nous traversons une crise grave. S’il n’en était pas ainsi, le C.C. n’aurait pas porté la question devant le Congrès (…) Qu’est-ce qui a déterminé cette crise ? D’une part, des causes extérieures (des difficultés qui, en grand nombre, ont surgi devant nous) et d’autre part des causes intérieures, en premier lieu, le changement constaté dans la composition sociale de notre Parti. Personne ne suspectera le camarade Smilga d’être un partisan de l’Opposition ouvrière et pourtant il s’en est fallu que celle-ci, aussi « pou- gatchéviste » (2) soit-elle, ait tenu le langage que vient de nous faire entendre ce camarade. Il nous a dit que le type de l’ancien militant a disparu et que nous avons maintenant des gouvernants et des gouvernés, les uns en haut, les autres en bas, et il nous a cité un tas d’exemples, que je ne reprendrai pas, pour appuyer sa critique impitoyable de la situation qui s’est créée à l’intérieur du Parti.

Et Alexandra Kollontaï parlera de l’épuration du Parti et surtout de l’envoi en disgrâce, dans des régions lointaines, des militants qui ne partagent pas la manière de voir du CC :

L’essentiel est que le Parti ait les yeux bien ouverts sur cette crise et qu’il reconnaisse qu’un tas d’éléments qui nous sont étrangers se sont glissés parmi nous ; qu’il reconnaisse aussi que les décisions prises en ce qui concerne l’épuration du Parti restent sur le papier et ne sont pas appliquées. Aussi bien, je voudrais demander au C.C. pourquoi il n’a pas été donné suite jusqu’à présent à la décision du VIII° Congrès d’épurer le Parti ? Pourquoi également la décision de la Conférence de septembre (1920) ordonnant qu’il soit mis fin à l’envoi dans des régions lointaines de camarades ayant une opinion différente de celle du C.C. est restée lettre morte ? Or nous savons que dans la coulisse les camarades sont passés au cible et classés en deux catégories: ceux qu’il faut laisser en place et ceux qu’il faut envoyer loin des masses sur lesquelles ils ont une influence.

Alexandra Kollontaï justifiera ensuite par des exemples la proposition de l’Opposition ouvrière de faire contrôler les départements économiques par un Congrès des producteurs dont les délégués seraient désignés par les syndicats d’industrie. Elle ajoutera:

Le camarade Lénine a déclaré que nous n’avions pas  su prévoir en temps voulu la crise alimentaire et celle du combustible. Mais c’est avec raison que les ouvrières nous répondent quand nous leur rapportons ces propos:  » A quoi bon être le gouvernement si vous ne savez pas analyser la situation politique, si vous ne savez pas résoudre les questions économiques et si vous savez si peu évaluer nos réserves de combustible que deux ou trois perturbations dans les transports suffisent à provoquer une crise de cette ampleur ?

Avant de conclure, Alexandra Kollontaï dénoncera une fois de plus la bureaucratie et insistera sur la nécessité, pour le CC, de s’appuyer sur l’initiative des masses :

Je pose à nouveau la question au C.C.: Qu’a-t-il fait pour créer des conditions permettant aux masses de donner libre cours à leur initiatives ? A chaque Congrès, à chaque conférence du Parti, on parle de cette initiative et on vote des résolutions. A la Conférence de septembre, le camarade Zinoviev s’est mis en quatre pour faire l’apologie de cette initiative. Mais qu’a fait le C.C. pour la concrétiser dans le pays, pour la faciliter non seulement dans les masses, mais chez les militants du Parti ? Avez-vous, camarades du C.C., éclairé cette question dans la presse, envoyé des instructions, des circulaires soulignant l’urgence de décisions dans ce sens: avez-vous signalé les erreurs commises ? Dans ce domaine, rien n’a été fait, en dehors de quelques articles officiels ne mentionnant pas la moindre pratique susceptible de donner aux masses la possibilité de manifester leur initiative.

Et Alexandra Kollontaï en terminant montrera la défiance nourrie par le C.C. à l’égard des masses:

Le malheur est que nous sentons une défiance qu’on n’avoue pas à l’égard des masses, et que nous sentons aussi que celles-ci s’éloignent de nous. Dans les réunions, dès qu’on parle d’un communiste qui a la confiance des masses, c’est pour entendre dire que celui-ci n’a rien d’un communiste, qu’il n’est pas comme les autres, ce qui explique la confiance ouvrière dont il jouit. Cela montre qu’en Russie les communistes sont une chose et que la masse en est une autre.

A nous de nous demander: à qui la faute ? Or nous sommes obligés de dire que le C.C. doit réviser sa politique et la corriger dans le sens d’une politique de classe.

La réplique de Lénine ne se fera pas attendre. Après l’intervention de Iarolavski qui, a la tribune, succédera à Alexandra Kollontaï, Lénine prendra la parole pour répondre aux représentants de l’Opposition ouvrière. Nous donnerons l’essentiel de son discours qui, par les décisions qu’il appellera, pèsera lourdement sur l’évolution de la vie intérieure du Parti et, à plus lointaine échéance, sur le sort des des populations ouvrières et paysannes soumises à sa tutelle.

Marcel BODY.


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