1967-11 La conférence de Marcel Body

Publié dans La Révolution prolétarienne

La conférence-débat que nous avons organisée le 25 novembre a connu le succès. Elle l’a obtenu par le nombre des assistants: trois cents personnes emplissaient la salle de la rue Marcadet; par l’intérêt de la conférence et du débat animé qui l’a suivie; par la sympathie qui entoura notre initiative, notre rayon de librairie, etc… la collecte destinée à couvrir nos frais. Nous y avons retrouvé de vieux copains et nous avons aussi constaté la présence attentive de jeunes militants de la nouvelle vague.

Le président de la réunion était aidé de deux jeunes assesseurs : une jeune camarade syndiquée à la CGT, un jeune camarade adhérent à FO Dans notre esprit, cela était plus qu’un symbole. Le camarade président proposa à l’assemblée une organisation des débats qui fut d’ailleurs respectée. Il présenta le conférencier: Marcel Body, ouvrier typographe de Limoges, soldat de la mission militaire française en 1917, témoin, acteur et militant de la révolution russe, un des rares survivants de cette époque héroïque. Avec lui, nous allons avoir un témoignage irremplaçable et inestimable.

Body dégagera d’entrée le rôle éminent de Lénine, dès son retour en Russie, d’abord pour sortir son parti de la confusion où il se trouvait encore en avril 17, pour lui faire prendre conscience de la situation révolutionnaire unique: l’existence d’un autre pouvoir, analogue à la Commune de Paris, face au pouvoir débile des gouvernements « démocratiques » qui avaient succédé au tsarisme.

« L’union du prolétariat et des paysans pauvres », voilà le mot d’ordre, l’objectif de Lénine qui, à la faveur d’une situation exceptionnelle, devait conduire le parti bolchevik — très faible encore en avril où il ne comptait guère que 22.000 membres — à prendre le dessus sur les socialistes révolutionnaires largement majoritaires dans les campagnes, et sur les mencheviks qui avaient pourtant l’influence prépondérante sur les ouvriers des usines. Cette montée de l’influence des bolcheviks qui aboutit, en novembre 17 et presque sans coup férir, à leur prise du pouvoir en alliance avec les S.-R. (socialistes-révolutionnaires) de gauche fut surtout le résultat de leur politique de paix immédiate, correspondant au désir profond es masses. Body insiste beaucoup sur l’importance de ces  « paysans en capote grise », déserteurs du front et dont le nombre peut être évalué  à deux millions en octobre 17, après la criminelle offensive d’été commandée par Kerenski. C’est là le facteur décisif de ce que Body appelle: la deuxième phase de la révolution.

Si Lénine joua au début, ou sembla jouer, le « jeu soviétique », cela ne dura pas longtemps. Le révolutionnaire Lénine se mua en homme d’État, avec tout ce que cela comporte de duplicité et d’ingratitude. Body met en évidence cette « usurpation », notamment dans la question du contrôle ouvrier des usines. Le Conseil supérieur de l’Économie nationale remplaça en fait, de façon centralisée et autoritaire, ce contrôle ouvrier: : le fonctionnaire chassa l’ouvrier armé.

Toute la dernière partie de la conférence fut consacrée à cette évolution rapide vers l’étatisme et la dictature d’un parti minoritaire. Les S.-R. de gauche furent éliminés à propos de la signature du traité de Brest-Litovsk avec l’Allemagne impériale. Les bataillons anarchistes alliés réels dans le combat contre les blancs, furent traqués. Body insista sur le rôle de Makhno en Ukraine contre les généraux blancs Denikine et Wrangel. Les bolcheviks signèrent même un pacte militaire avec Makhno en 1920. Ils devaient bientôt le trahir (« La politique ne connaît pas la gratitude » aurait dit Trotski).

En 1921, le divorce est grand entre le parti au pouvoir et la masse paysanne qui se considère comme trompée et aussi avec les travailleurs industriels dont la situation est devenue intolérable. C’est ce qui explique l’insurrection de Cronstadt : la révolte des marins de Cronstadt en alliance avec toute la population ouvrière de la ville, est une insurrection spontanée qui pose de justes revendications économiques et politiques (notamment les élections libres aux soviets) en accord avec les objectifs premiers de la révolution. Sa répression impitoyable est le début d’une troisième phase dans laquelle tout le stalinisme se trouve déjà impliqué.

*

Il fallait s’attendre à une discussion ardente. Nous l’avons eue puisque intervinrent à leur tour les camarades Lime, Hagnauer, Rimbert, Leval, Rignidel, Constantis, et deux jeunes camarades dont nous nous excusons de n’avoir pas retenu le nom. C’est par eux que nous commencerons parce qu’on peut estimer qu’ils représentaient l’opposition. Ce qui ne les empêcha pas, au contraire, d’être écoutés avec sympathie et applaudis même par ceux qui ne les approuvaient pas. Le premier (que nous désignerons par : le jeune camarade au chandail rouge) exprima cette crainte que l’argumentation de Body « puisse servir à certains qui veulent justifier leur reniement». Il contesta « les arrière-pensées de Lénine. Les événements donnèrent raison à celui-ci et à son défaitisme révolutionnaire contre les S.-R. de gauche. Étant donné la situation qui résultait de la guerre civile et des interventions étrangères, il n’y avait pas moyen d’agir autrement que les bolcheviks l’ont fait. (Mais les hommes d’État ont toujours dit, pour justifier leurs répressions et leurs tyrannies, qu’il n’y avait pas moyen de faire autrement. Cette remarque est de notre cru.) Le second nous conseilla de lire  » l’État et la Révolution» (opposant ainsi un livre aux faits). Il déclara que c’étaient « les problèmes de notre époque » qu’il fallait résoudre, avec une vue mondiale. « Jamais, affirma-t-il, nous n’accepterons d’amalgame entre stalinisme et bolchevisme ». Maurice Lime reprocha à Body un certain « culte de la personnalité» de Lénine. Pour lui, Staline et la nouvelle classe de technocrates couvaient derrière Lénine. La révolution était déjà trahie dès l’installation d’un régime policier et le développement rapide de l’inégalité économique et de nouveaux privilèges.

Hagnauer voit dans la conférence internationale de Zimmerwald et dans la division qui sépara Lénine des autres participants, les préludes, à la fois de la révolution russe et des divergences qu’elle devait faire apparaître à l’intérieur de la Russie comme dans l’Internationale. Hagnauer souligna la différence fondamentale entre deux conceptions de la révolution: ou bien, la révolution c’est la prise du pouvoir; ou bien , la révolution c’est l’accession de la classe ouvrière à l’autogestion directe.

Pour Pierre Rimbert, il est faux d’opposer à Karl Marx ce qu’ont fait en Russie ceux qui se réclament de lui. Les révolutionnaires de 17 n’ont résolu que « les problèmes qu’ils pouvaient résoudre » dans les conditions historiques où ils se trouvaient. Or, ces problèmes n’étaient pas ceux d’une révolution socialiste, et il est dérisoire d’opposer au socialisme les actes des bolcheviks. Ceux-ci ont été pour le peuple russe ce qu’avaient été les Jacobins dans la révolution française. ils ont tenu les promesses des autres: ils ont fait la paix et entériné la prise de la terre par les paysans.

Gaston Leval ne partage pas cette opinion qui veut s’appuyer sur le matérialisme historique et la dialectique marxiste. Il a vu en Russie, en 1921, la mise en tutelle des syndicats et des comités d’entreprise. La conception dictatoriale des bolcheviks devait les conduire là où Rosa Luxemburg avait prévu qu’ils iraient. Cette conception en conduira d’autres, même bien intentionnés, aux mêmes méthodes et aux exactions. Leval en trouve un autre exemple dans l’attitude des communistes en Espagne à l’égard des collectivités libertaires.

Riguidel rappela la position des syndicalistes révolutionnaires et la nécessité absolue, dans toutes les circonstances, d’avoir des syndicats indépendants, défendant d’une manière autonome les revendications du prolétariat. Il dénonça la responsabilité du Parti communiste actuel, et de la CGT qu’il dirige, dans la défense de la hiérarchie des salaires, expression d’une nouvelle classe exploiteuse. Constantis distingua encore pouvoir politique et gestion économique. Pour combattre la technocratie, il faut l’étudier et, sur la base d’une connaissance réelle des problèmes économiques, faire de l’anti- technocratie. Nous ne dirons pas que, finalement, Marcel Body répondit à toutes ces interventions. On remarquera d’ailleurs, pour le regretter, que peu de questions directes lui furent posées sur le thème de sa conférence et, surtout, sur une expérience personnelle qu’aucun de nous n’avait eue au même titre. Notre ami se contenta de rappeler le contenu de ses articles de « la RP » sur l’opposition ouvrière. Il annonça d’autres études et d’autres œuvres éclairant la plupart des questions soulevées dans le débat. Mon seul objectif, conclut Body, est de servir avec obstination la vérité historique sur des événements et des positions qui ont été outrageusement déformés.

LETTRE D’UN ANCIEN

De même qu’il y a la face inconnue de la Lune, il y a aussi la face inconnue de la Révolution russe. Le grand public qui lit les journaux du PC et suit ses manifestations, n’entend jamais parler ni de Cronstadt, de l’Ukraine de Makhno, et cela depuis la fondation du communisme français. Nous devons reconnaître loyalement que dans ce domaine, nous tous ici, les anciens, nous avons au moins notre part de responsabilité. Notre seule excuse est que, jadis, nous étions mal renseignés et surtout soucieux de ne pas apporter de l’eau au moulin de la réaction. Compte tenu du recul et du fait de notre prise de position contre le stalinisme, nous pouvons peut-être plaider non coupable ou simplement réclamer des circonstances atténuantes. Ici, je peux rappeler un souvenir, au temps où j’étais secrétaire des Jeunesses communistes du 20e arrondissement de Paris. L’ami Malfatti me parlait déjà de Makhno et cela me troublait beaucoup, mais j’étais persuadé, comme tant d’autres, que la Révolution russe formait un bloc et qu’il fallait l’accepter comme telle, sans se soucier de ceux qu’elle écrasait, sans se soucier non plus de leur appartenance et de leur contribution à la Vérité vraie (qui n’est jamais dans la fameuse ligne).

Néanmoins, après la remarquable conférence de Marcel Body, il est bon de souligner que cinquante ans après la prise du pouvoir par les bolcheviks, tout un travail énorme de démystification demeure à faire. Body a tracé un premier sillon avec son autorité de témoin authentique ; nous devons aux jeunes, dans la mesure de nos connaissances, apporter le maximum de renseignements sur la Révolution russe, du moins pour ce qu’elle fût pour nous autres militants vivant en France lors de son apparition. Pour ma part, je me souviens avoir rencontré, à deux reprises Chliapnikof, à la suite de la dissolution de l’Opposition ouvrière, fut un certain temps conseiller d’ambassade à Paris. En ce temps-là les persécutions contre les opposants — du moins pour ceux du Parti — n’en étaient pas encore à la phase tragique. Par exemple, Alexandra Kollontaï fut nommée ambassadrice à Christiania, Chliapnikov, pour sa part, échoua à. l’ambassade de la rue de Grenelle. C’était une façon élégante d’empêcher les opposants irréductibles de cristalliser leurs forces en URSS Par la suite, on sabra impitoyablement, on massacra aussi beaucoup.

Chliapnikof,, qui parlait très bien le français, ayant travaillé avant 1914 dans une usine d’automobiles de Suresnes, nous expliqua, à mes copains et à moi, ce qu’était devenu l’État soviétique après la mort de Lénine (janvier 24). Il nous apprit, sans farder quoi que ce soit, qu’une énorme bureaucratie, plus redoutable par certains côtés que celle du tsarisme, prospérait désormais sur les ruines de la Révolution de 1917. Dans la mesure où nous pouvions être entendus, alors que la littérature de propagande du P.C. français exaltait le paradis soviétique (que l’on revoie en particulier le magazine « France-URSS » de cette époque qui donnait le ton), le traumatisme que nous provoquions partout où nous tentions de dire un peu de vérité sur ce qui se passait en Russie, nous fit considérer très vite comme des traîtres (en particulier dans la C.G.T.U. colonisée l’atmosphère était atroce).

C’est pourquoi lorsque la courageuse Angélica Balabanof, il y a quelques aimées, forte de sa longue expérience des hommes et des méthodes du bolchevisme, parla à une conférence de «la Révolution Prolétarienne», nous comprimes que dès le début même avec Lénine, le ver était dans le fruit.

Ainsi, la Révolution russe, qui fut la passion de notre jeunesse, ne pouvait avoir un autre destin que celui que nous lui connaissons.

Marcel Body nous a dit que Trotsky avait l’habitude de proclamer qu’en politique il n’y avait aucune gratitude à attendre. Ainsi l’organisateur de l’Armée rouge victorieuse dans la guerre civile contre les blancs, rejoignait Paul Claudel qui, dans le « Soulier de satin », fait dire à l’un de ses personnages : « que l’ingratitude est la récompense des souverains à l’égard de ceux qui ont tout perdu en défendant leurs intérêts». Trotsky devait payer cher cette lucidité, mais d’autres avant lui et par lui, ont eu à en connaître leur large part, trop souvent funèbre. Hélas ! ce qui est le plus affreux, c’est d’être obligé de croire en la supposition de la revue américaine « Look » que, si des élections à la mode occidentale avaient lieu en U.R.S.S. aujourd’hui, le P.C. aurait la majorité, comme en France, sur le plan syndical, il a la majorité du fait de ses méthodes et de l’influence du «clergé» qui est sous sa coupe, guignant toutes les écharpes tricolores possibles, sans parler des légions d’honneur « impériales ». Pourquoi ? Sans doute que les hommes, même les travailleurs, sont plus sensibles en général au mensonge qu’à la vérité et que le plus grand nombre aime se trouver du côté du manche, même rouge du sang des victimes.

Peut-être que Stendhal avait raison lorsqu’il disait « que l’opinion d’un homme en place, c’est son traitement». Des places, il y en a à prendre, et le « refus de parvenir » n’a jamais été à la mode, voir du côté de la Fédération Mitterrand. Beaucoup, en lisant ces lignes, pensent qu’elles sont trop pessimistes. Oui et non ! Mais il est bon de crier sur les toits que si, dans les grands cataclysmes de l’Histoire, souvent ce qui est en bas, aspire à faire surface en supprimant les privilèges de ce que était en haut il n’en reste pas moins vérifiable que la tendance classique des révolutions avortées va vers la reconstitution quasi automatique de nouveaux privilèges, d’autant plus scandaleux qu’ils sont nés de l’hypocrisie des démagogues et de la bêtise des foules, du moins de leur naïveté.

Combien d’orateurs exaltés des clubs jacobins sont devenus d’excelllents préfets de Napoléon ? Racovsky, qui fut un oppositionnel, qui fut aussi ambassadeur rue de Grenelle, qui fut aussi déporté dans un camp de la mort par Staline pour ne pas en revenir, aimait à rappeler ce phénomène historique.

Je crois donc qu’il faut aujourd’hui plus que jamais proclamer que l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. Plus que jamais « A bas le métier politique » !

Albert LEMIRE.


Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 478 autres abonnés

%d blogueurs aiment cette page :