1975-11 Réponse à Lutte ouvrière [Acción Comunista]

La revue Lutte de Classe-Class Struggle, mensuel trotskyste édité par Lutte Ouvrière, a publié dans le n° 24 (décembre 1974) un long article de critique sous le titre : « Accion comunista, de la « recherche » à l’égarement théorique ». Nous accueillons par principe avec sympathie toute critique ; nous ne sommes que des borgnes dans un pays d’aveugles, et toute lumière supplémentaire est la bienvenue. LO voudrait corriger nos erreurs, et l’intention nous semble louable ; mais, nous en avons bien peur, nous ne pourrons tirer grand profit de la critique de LO Car si la semi-cécité est la règle générale dans le monde de l’extrême gauche, nous croyons que les camarades de LO y voient encore moins clair que nous. Nous allons essayer d’expliquer pourquoi.

Quelques questions de méthode

Toute citation est par définition un texte mutilé et déformé une fois sortie de son contexte. Les citations de Accion comunista qu’utilise Lutte Ouvrière n’échappent pas au sort commun et il est à vrai dire surprenant que certaines « déformations » particulièrement grossières n’aient pas été remarquées par le camarade de LO qui a rédigé l’article en question. Mais il s’agit sans doute de quelque chose d’inévitable dans tout choix de ce genre, et nous ne nous appesantirons pas là-dessus. Nos textes sont là, et nous y renvoyons tous ceux qui veulent savoir à quoi s’en tenir.

Ce qui est beaucoup plus grave, nous semble-t-il, c’est qu’on mélange, sans que le lecteur en soit averti, des citations tirées de textes signés par tel ou tel militant, et qui n’engagent donc que lui, d’autres du Comité de Rédaction de la revue, et d’autres enfin, élaborés par les instances centrales de l’organisation. Cela nous semble grave parce que cette confusion trahit un certain état d’esprit : il y a là-dessous l’idée que le monolithisme des conceptions est quelque chose « qui va de soi » dam une organisation ouvrière (c’est une chose qui va tellement de soi pour LO qu’ils utilisent des citations tirées de textes ouvertement opposés (l’un d’un militant « luxembourgiste » et l’autre du Cornité de Rédaction qui refuse tout « isme » quel qu’il soit, par exemple), sans même s’en apercevoir, apparemment. Il y a là l’indice d’une différence fondamentale entre LO et A.C., entre l’éducation que l’on donne aux militants de LO, et l’auto-éducation que nous, militants de A.C. essayons de nous donner.

La diversité d’opinion, dans le cadre des idées fondamentales et des problèmes exprimés dans notre plateforme politique, nous semble non seulement légitime mais féconde. Cette diversité, qui se manifeste de façon particulièrement bruyante dans notre Bulletin Intérieur, se manifeste également – elle doit se manifester – dans la revue, sur tous les points qui ne mettent pas en question des lignes d’action définies par des Conférences et des Congrès, d’après le principe majoritaire. Il nous arrive même d’offrir parfois les pages de la revue à des camarades qui ont des opinions différentes de celles des membres de A.C., mais qu’il nous semble utile de confronter avec les nôtres. Car, connaissant bien nos insuffisances, nous acceptons avec joie la moindre parcelle de vérité – même s’il faut aller la chercher en dehors de Accion comunista.

Sur certains points, les divergences dans les rangs de A.C. sont si considérables qu’elles sembleraient insupportables dans n’importe quelle organisation trotskyste. Ceci dit, dans la mesure où elles restent dans les limites du cadre auquel nous avons fait allusion, ces divergences n’aboutissent pas à des scissions, car tout le monde y voit des manifestations, provisoires mais inévitables, de notre façon d’aborder les problèmes. La discussion et la confrontation des opinions fait partie de notre méthode, et cette méthode est si bien ancrée chez les militants de A.C. qu’ils parviennent même à discuter sans béquilles du genre « petit-bourgeois », « opportuniste », « centriste », etc, etc. Chacun sait – du moins chez nous – que certains problèmes ne sont pas simples, et qu’il est difficile d’y voir clair ; on s’abstient donc d’attribuer systématiquement des intentions politiquement suspectes aux camarades avec lesquels on n’est pas d’accord ; on ne leur colle pas d’étiquette insultante, on ne les voue pas aux ténèbres extérieures ; on essaie d’argumenter inlassablement.

De là que majorité et minorité changent ou disparaissent, en fonction de l’évolution de l’opinion collective, grâce aux débats et aux expériences pratiques. Sur certains points – la question syndicale, le problème national – l’évolution est évidente ; elle s’est faite à travers des discussions parfois très âpres, mais à aucun moment les minoritaires n’ont songé à faire bande à part. Ce qui nous unit – la référence commune à la Plateforme Politique, à ses idées, à ses préoccupations et à ses interrogations fondamentales – est donc suffisamment puissant et efficace pour permettre à notre instrument d’action, l’organisation Accion comunista, de s’adapter sans incidents majeurs à l’évolution de la collectivité des militants et d’être ainsi, malgré des insuffisances et des limitations qui sont pour nous évidentes, l’instrument le moins mauvais dans l’actuel panorama politique espagnol.

Le socialisme et les états dits socialistes

Les divergences qui nous séparent de LO proviennent en grande partie d’un désaccord sur la question des États dits socialistes, question qui est étroitement liée à celle de la définition même du socialisme. Dès les premières pages de notre Plateforme Politique, nous avons essayé de présenter schématiquement notre conception du socialisme, car notre façon de poser le problème ne correspond ni à celle de maoïstes, ni à celle des camarades trotskystes, même si nous nous sentons plus proches de ces derniers. Ce qui est essentiel dans notre façon d’aborder le problème, ce n’est pas seulement l’importance que nous donnons à la démocratie ouvrière ; c’est également notre attachement à une perspective que l’on passe généralement sous silence, celle de la gestion ouvrière, dont les camarades de LO ne semblent pas faire grand cas, peut-être parce qu’ils attachent également moins d’importance que nous au problème de la bureaucratie.

L’importance que nous accordons à ces deux problèmes, qui est probablement ce qui nous distingue essentiellement des deux grands courants de l’extrême-gauche aujourd’hui, et nous fait donc exister en tant qu’organisation distincte, est due à deux constatations : la profondeur et l’extension du « phénomène bureaucratique », d’une part, la nécessité d’intégrer au projet révolutionnaire les nouvelles aspirations des masses que traduit la lutte de classe, expression des changements dans la situation morale et matérielle de la classe ouvrière et des travailleurs opprimés, d’autre part.

Nous ne pouvons nous étendre longuement ici sur nos propres conceptions sur les États dits socialistes. Il est pourtant indispensable de signaler qu’à notre avis la position de LO est insoutenable : pour LO, l’URSS est un « État ouvrier dégénéré », mais il n’y eut à Cuba, en Chine ou dans les « démocraties populaires » européennes que des révolutions bourgeoises, d’où le caractère bourgeois de ces États. Incapable de percevoir la profondeur du phénomène bureaucratique, LO ne voit pas ce que l’URSS, la Chine, la Pologne, la Yougoslavie, par exemple, ont en commun. Ce qui est assez original, car les camarades de LO doivent être à peu près seuls au monde à ne pas voir ce que ces sociétés ont en commun : une économie étatisée, gérée bureaucratiquement.

Il est difficile de ne pas sourire en assistant aux contorsions théoriques auxquelles ils doivent se livrer pour-défendre une position aussi extravagante. La Russie fut un État ouvrier, certes, mais il y a pas mal de décennies qu’elle ne l’est plus. S’accrocher à une définition génétique et la maintenir coûte que coûte, c’est fuir le présent et croire que tel événement historique qui a marqué ses débuts suffit à déterminer de façon définitive la nature d’un régime social. A ce compte-là, on pourrait définir l’État français actuel comme une « monarchie absolue révolutionnée », ce qui à vrai dire ne nous est d’aucun secours si ce que l’on veut c’est comprendre la lutte de classe en France aujourd’hui et offrir une perspective révolutionnaire au prolétariat français.

C’est assez surprenant que cette argumentation fasse appel, comme dernier recours, à une phrase du Manifeste Communiste sur la simplification progressive des classes sociales, et que l’on prétende en conclure que cela veut forcément dire « qu’il ne peut exister à notre époque (plus d’un siècle après que ces lignes aient été écrites) que des États bourgeois ou des États ouvriers ». Cette argumentation est si nettement scolastique et anti-marxiste, qu’au lieu de faire appel à l’analyse des classes et de la structure économique, elle n’hésite pas à évoquer la dichotomie des sexes (L. de C. page 21), alors que la complexité de la réalité est infiniment supérieure à celle de la réalité biologique et que même ici, il y a des cas irréductibles comme le syndrome de Klinefelter (sujet avec des chromosomes XXY, absence de spermatogenèse, développement des mamelles et testicules minuscules) qui, d’après les critères de LO, ne peuvent tout simplement pas exister.

LO, comme les autres groupes trotskystes, attribue une grande importance au fait que la révolution prolétarienne russe ait donné naissance à un État ouvrier. Nous avouons, quant à nous, que nous ne voyons pas quelle importance cela peut avoir pour les ouvriers russes aujourd’hui le fait que leurs grands-parents aient été capables de créer des soviets. Si, comme le rappelle LO, « c’est précisément le marxisme qui a forgé la notion de nature de classe d’un État, comme instrument de domination d’une classe sociale », il faut ajouter que cette affirmation est en contradiction totale avec la définition qu’ils donnent de l’URSS, pays où, à moins d’avoir recours à des sophismes, il faut bien admettre qu’il n’y a pas de domination du prolétariat. Le fait que LO défende des positions aussi saugrenues n’aurait à vrai dire qu’une importance assez limitée, si tout ceci n’impliquait pas en même temps le rejet de quelque chose d’essentiel pour le mouvement ouvrier réel : la gestion ouvrière. Enfermée dans l’utilisation et la répétition de vieilles formules, LO s’interdit d’entreprendre un travail théorique de plus en plus indispensable, que ce soit pour analyser les contradictions des pays dits socialistes ou pour stimuler et développer la lutte politique dans les pays capitalistes. Il est navrant de constater que notre effort de clarification en ce sens, ainsi qu’à notre discussion des revendications de transition correspondantes, la seule réponse de LO soit un geste de refus définitif et indigné : « Ia mise en avant de revendications dites autogestionnaires », c’est « une autre tarte à la crème de l’extrême-gauche petite-bourgeoise ». (page 25).

La conception du parti

Nous avons critiqué plus d’une fois ce qu’il y a d’unilatéral et de faux, en tant que proposition générale, dans la thèse bien connue de Trotsky : « Ia crise historique de l’humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire ». Pour les camarades de LO, nos objections sont « paradoxales », et ils nous renvoient à l’étude des causes de la défaite du prolétariat espagnol en 1937. C’est ce qu’on appelle passer tout à fait à côté de la question. Ce qui fait pour nous problème, ce n’est pas qu’à tel ou tel moment particulier l’action des organisations d’avant-garde puisse jouer un rôle décisif ; ce dont il s’agit, c’est de savoir si la thèse de Trotsky résume de façon essentielle la clef des problèmes et des difficultés auxquels se heurte actuellement le mouvement ouvrier mondial. Notre réponse sur ce point est parfaitement claire : nous affirmons que l’adhésion à cette thèse implique une conception profondément bureaucratique non seulement du mouvement de masses mais aussi de l’histoire, ainsi qu’une fidélité absurde à la lettre de toutes les positions que Trotsky a pu défendre à un moment déterminé (en général avec des arguments beaucoup plus sérieux que ceux de ses épigones, soit dit en passant).

Ce qui nous semble paradoxal, c’est qu’on puisse nous accuser d’un côté « d’idéalisme historique » parce que nous croyons que les formes organisationnelles du parti bolchévik ont joué un rôle non négligeable dans le processus de bureaucratisation, et réduire par ailleurs la crise de l’humanité à la crise de la direction révolutionnaire. C’est donner trop d’importance au rôle des organisations, ou pas assez, selon les cas. Nous savons bien, quant à nous, que toute explication en termes d’institutions est totalement insuffisante si l’on veut expliquer vraiment les phénomènes historiques, mais nous trouvons néanmoins surprenant que l’on puisse dénier toute influence sur la dynamique de la révolution russe à des facteurs comme l’élimination de la pluralité des organisations ouvrières ou des droits des minorités (tendances ou fractions) au sein du parti ouvrier hégémonique, c’est-à-dire à l’élimination de ce qui aurait pu faire contrepoids à la bureaucratisation.

Il faut reconnaître que, sur ce point, les positions de Lutte Ouvrière ne sont pas incohérentes, même si elles sont extrêmement éloignées des nôtres. Ils affirment que le programme trotskyste, « qui est le programme marxiste révolutionnaire de notre époque », « ne suffit certes pas à protéger des errements opportunistes ». Il faut également « des méthodes organisationnelles rigoureuses » qui permettent « d’échapper, au moins en partie, à la pression de la petite bourgeoisie, intellectuelle ». (L. de C. p.26). En ce qui nous concerne, nous préférons insister sur cette idée que « l’émancipation des travailleurs sera l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes », nous croyons que le parti doit être un instrument destiné à éclairer et informer le choix des masses, mais non à s’y substituer ; nous rejetons la conception d’un parti-tuteur pour une classe ouvrière qui serait éternellement mineure ; nous estimons que le fondement de toute « méthode organisationnelle » doit être « la liberté de critique et l’unité d’action », que la discipline organisationnelle est nécessaire mais ne doit jamais limiter le débat politique permanent et les droits d’expression des minorités ; nous refusons de transformer les organisations de classe en « courroie de transmission » ; nous voulons enfin retrouver les éléments libertaires du marxisme que le stalinisme a fait disparaître, et nous préférons l’État et la Révolution au Que faire ? .

Cest dans ce contexte qu’il faut examiner le jugement que nous portons sur le POUM, qui n’est pas celui que LO nous attribue. Pour nous, le POUM n’est nullement un modèle ; mais c’est la forme politiquement la plus achevée atteinte par le mouvement ouvrier réel de la péninsule ibérique. Cela ne veut pas dire qu’il s’agissait d’une forme satisfaisante ou admirable, mais tout simplement qu’elle fut la meilleure des formes réelles. Le POUM et sa politique peuvent être critiqués. Mais les groupes et les sectes trotskystes de l’époque furent, eux, insignifiants pour ce qui est de la lutte de classes réelles ; ils ne font pas partie de l’histoire du mouvement ouvrier, ils sont tout au plus un sujet de l’histoire des idées, des sectes et des groupuscules qui se sont réclamés du marxisme.

Attitude cléricale et déformation scolastique de LO

Il serait inutile, et de toute façon trop long, d’examiner en détail toutes les critiques de LO Dans certains cas, on peut même douter de la bonne foi de la critique : il faut une interprétation très malveillante pour croire, ou faire semblant de croire, que nous voulons nous emparer de l’État bourgeois et non pas le détruire pour construire une démocratie ouvrière (L. de C. p.20). Ce qui nous semble par contre digne d’être mentionné, c’est un parallélisme frappant entre les conceptions et les arguments qu’utilise LO et certains comportements et attitudes typiquement ecclésiastiques et scolastiques.

Pour LO, il n’y a pas de problèmes nouveaux, ni pour ce qui est de la nature de la bureaucratie et de la définition du socialisme, ni en ce qui concerne une éventuelle transformation du capitalisme. Les textes de Marx, Engels, Lénine et Trotsky, forment une sorte de Somme Théologique, où le militant de LO trouve réponse à tout. Quant aux auteurs qui ne font pas partie de la Somme (Rosa Luxembourg, Kollontaï, Gramsci, Korsch … ), cela ne vaut même pas la peine d’y jeter un coup d’oeil. Il est dangereux de se poser des questions sur la façon dont les auteurs des textes sacrés ont posé tel ou tel problème, (sur la position de Lénine et de Trotsky sur la bureaucratie par exemple). Prétendre que le capitalisme a changé, c’est le péché caractérisé ; insinuer que le mouvement ouvrier fait du sur-place, c’est de l’hérésie. Nous préférons le risque d’erreur à la foi aveugle. Pour LO, c’est l’inverse. Le droit à la recherche et à l’erreur n’intéresse pas LO, il lui suffit d’être fidèle à l’orthodoxie de la Somme.

Le résultat d’une telle attitude, c’est cette idée alambiquée et incohérente que ces camarades se font de la réalité dans laquelle ils vivent. Leur respect superstitieux de la lettre des textes fait qu’ils affirment que l’URSS est un « État ouvrier », mais que la Chine ou la Yougoslavie sont des États bourgeois, dont la réalité sociale n’a, paraît-il, rien à voir avec celle de l’URSS ; toute réflexion réelle sur la bureaucratie, sur la gestion ouvrière ou sur n’importe quel autre sujet qui sorte du cadre de la Somme, ou qui ne corresponde pas à la définition orthodoxe donnée par celIe-ci, ne peut être qu’une innovation petite-bourgeoise ; le capitalisme est immuable, et il est par conséquent inutile de chercher une nouvelle tactique et une nouvelle stratégie pour le mouvement ouvrier.

Ce n’est pas non plus un hasard si l’action de LO a des limites bien précises, est axée sur des luttes élémentaires, syndicales, à un niveau où il ne peut y avoir conflit entre l’action de tous les jours et une position politique générale. Mais LO est incapable d’offrir une perspective globale, une alternative socialiste pour des ouvriers des dernières décennies du 20e siècle. Car sa seule raison d’être politique c’est le culte du passé, un effort pour maintenir en vie de façon artificielle et répéter inlassablement des idées qui furent peut-être valables il y a quarante ans.

Disons pour conclure que le ton et le contenu des critiques de LO nous ont semblé futiles ; ce que nous regrettons profondément, car nous croyons à la nécessité et à l’efficacité de la critique, et nous attendions tout autre chose de nos camarades.

Novembre 1975

Acción Comunista


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