3 versions du 18 Brumaire

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Extrait de L’Humanité du 25 juillet 2007

Le 18 Brumaire sur les étals d’avant-rentrée

Réédité, le texte de Marx expliquant le coup d’état de l’ascension de Napoléon III retrouve sa force critique en ces lendemains d’élections

Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Karl Marx.

- présentation et nouvelle traduction de Grégoire Chamayou, éditions Garnier-Flammarion, 2007, 6,80 euros.

- traduction de Marcel Ollivier, introduction, chronologie et notes d’Emmanuel Barot et Jean-Numa Ducange, éditions Le Livre de Poche, 5,50 euros.

- traduction Maximilien Rubel, éditions Gallimard, 9,70 euros.

Que se passe-t-il ? Par quelle étrange prémonition les édiles pédagogiques commis aux programmes des classes préparatoires scientifiques ont-ils fait pleuvoir sur les étals d’avant-rentrée trois versions d’un vademecum particulièrement adéquat à la conjoncture politico-sarkozyque où nous baignons et allons baigner quelque temps ?

Entendons : trois versions, bien équipées d’appareil, d’un texte célèbre écrit par Marx en 1852 pour commenter et tenter d’expliquer la résistible ascension de Napoléon le Petit, et réédité par lui en 1869, un an avant l’irrésistible chute du même Louis Bonaparte, pour servir depuis Londres dans un livre en allemand et par l’exemple français à l’instruction politique d’une classe ouvrière qui entre-temps avait fondé son Internationale. Saluons et ce choix et ces parutions.

D’abord peut-être parce que les cent cinquante pages de Marx sont un grand livre de la littérature universelle : la démonstration du bénéfice de compréhension que dispense une plume d’écrivain, une espèce de rappel paradoxal des vertus théoriques de l’écriture littéraire. La première page est belle comme une fable de La Fontaine. Beaucoup la savent par coeur, tel le Loup et l’agneau de leur studieuse jeunesse : Hegel fait quelque part cette remarque/Que tous les grands événements et personnages historiques/Se répètent pour ainsi dire deux fois/Il a oublié d’ajouter :/La première fois comme tragédie,/La seconde fois comme farce.

En l’espèce, le genre pratiqué par Marx n’est pas la fable, mais l’analyse polémique : ça y cogne à la Cassius Clay avec un talent époustouflant, sur les faux-culs, les truqueurs, les médiocres, les arnaqueurs. Et dans le même temps exhibe avec limpidité les ressorts du réel : cherche sur qui dans le peuple s’appuie cet ennemi du peuple.

Ensuite parce que ce livre-ci, outre l’examen fouillé d’un moment précis de l’histoire française, est l’occasion d’un examen « différentiel » particulièrement intéressant : entre la première mouture du 18 Brumaire, sous forme d’articles en 1852 peu après le coup d’État du 2 décembre 1851, et la réédition sous forme de livre en 1869, le temps a passé. Le régime du Second Empire s’est installé, a prospéré et vieilli. La société française a changé. Le capital a triomphé. Marx ne se départit pas du rigoureux critère socio-économique pour analyser les événements de la structure politique qui ont présidé à ces mutations. Le livre change assez peu : la réédition témoigne de ce que l’analyse des rapports de classes en France autour de 1848 demeure juste. Mais les petites interventions sur le texte initial (bien signalées dans l’édition GF) manifestent une prise en compte plus pragmatique des facteurs idéologiques. Le texte, en résistant à la disparition de sa conjoncture immédiate, devient un modèle critique d’analyse historique en ce quexhibe, précisément, jusque dans ses manques, le poids de cette conjoncture. Les présentateurs insistent à juste titre sur cet aspect.

Enfin, l’horizon de philosophie de l’histoire constamment visible depuis les événements intéresse aussi la philosophie en général, et la question du mal : comment les hommes font-ils l’histoire et/ou leur histoire ? Marx rompt de façon un peu abrupte et spectaculaire avec la philosophie hégélienne, au besoin en la réduisant quelque peu (ainsi, la « farce » après la tragédie est déjà chez Hegel in nuce).

Gageons que la conjoncture présente (le sarkozysme tous azimuts comme imagerie envahissante) la fera revenir dans le débat, sous une forme moins téléologique : comment les petites « passions », les fréquentations louches et les grands appétits individuels d’un « aventurier » manipulateur (le « petit homme » dont parle Grégoire Chamayou) peuvent-ils passer aux yeux d’une bonne moitié de l’électorat sinon pour le souverain bien, du moins pour le ressort du progrès général et légitimer les débauchages de tous les « pairs » censément adverses, mais également passionnés d’eux-mêmes ?

Il est vrai que même le génial Henri Heine, le grand ami de Marx, dans le Fragment Waterloo, avait failli succomber aux sirènes et à la mythologie napoléonienne resucée par « le Neveu ».

Jean-Pierre Lefebvre, germaniste, professeur à l’ENS.

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