Intervention de H. Brandler au Congrès de l’I.C. (1924)

par

Ve CONGRÈS DE L’INTERNATIONALE COMMUNISTE
(17 JUIN – 8 JUILLET 1924)
COMPTE RENDU ANALYTIQUE

~

8° SÉANCE
dans la salle Saint-André du Kremlin
(23 juin 1924)

Président : KOLAROV.
Orateurs : BRANDLER, AI-QUAC, THALHEIMER, KLEINE.

BRANDLER (Allemagne). — Les accusations qu’on élève contre nous sont : 1o d’avoir trahi la révolution, de nous être lâchement dérobés au combat ; 2o de vouloir réviser le communisme et la théorie de Lénine sur l’État ; 3o de n’avoir pas compris que le Parti ne pouvait être sauvé que par la lutte contre la petite bourgeoisie et la social-démocratie.
Nous nous reconnaissons coupables d’avoir avant tout appliqué et réalisé (de toutes nos forces) la ligne des IIIe et IVe Congrès. Nous ne le regrettons pas, car nous tenons cette ligue pour juste, non pas seulement en ce qui regarde le passé, mais encore aujourd’hui. Nous déclarons qu’on ne saurait lui attribuer la défaite d’Octobre. La passion ne permet pas toujours aux camarades de voir les choses comme elles sont. Au lieu des fautes que nous avons réellement commises, on en suppose d’imaginaires. À mon avis, nous avons été battus parce que nous nous sommes proposé l’offensive au lieu de la défensive là où l’adversaire s’était déjà emparé de l’initiative et que nous avons mal apprécié la corrélation des forces. De cette faute nous ne portons pas seuls la responsabilité. Nous l’avons commise tous ensemble : la gauche, le centre, la droite, l’Exécutif et les représentants des autres Partis qui ont pris part aux délibérations décisives.
Après la crise de Rathenau, nous devions nous rendre de nouveau aptes à la lutte : a) en nous préparant à la situation illégale ; b) en nous préparant moralement et matériellement à la guerre civile. Cela se passait au mois d’août 1922. En ce qui regarde l’organisation, notre proposition de mettre à la base du Parti les cellules d’usines avait trouvé peu d’écho. Zinoviev nous reproche d’être des théoriciens de la révolution. Ce reproche reste pour moi incompréhensible. Nous sommes d’avis que le Parti ne peut marcher au combat que s’il est organisé. Si nous entraînons la classe ouvrière à la lutte sans avoir réalisé le maximum de préparation, si nous l’exposons légèrement aux coups, alors ce n’est pas la bourgeoisie, mais c’est bien nous que les masses rendront responsables. Nous avons fait plus pour l’organisation de la révolution que les camarades qui ne font que parler d’organisation.
La fissure éxistait déjà entre Berlin et les Fédérations, nous n’en sommes pas l’auteur. Nous pouvions admettre les camarades de l’opposition de Berlin, Maslov et Ruth Fischer, dans le Comité Central et boucher cette fissure d’un commun accord, ou bien ne pas les admettre et fermer la fissure sans eux. Nous avons choisi la deuxième voie. C’était une faute. Lorsque Cuno arriva au gouvernement, nous l’avons salué par une mobilisation en masse de la classe ouvrière, comme on ne l’avait jamais encore fait. En réponse à la déclaration gouvernementale, le Congrès des Comités d’usines du Reich publia son programme pour le prolétariat allemand. Nous avons tout fait pour réaliser ce programme.
Dans la Ruhr, dans la région du Rhin, dans la Westphalie, dans la Haute-Silésie et dans l’Allemagne centrale notre travail d’organisation fut très fécond. Dans les centres avancés de Berlin, Hambourg, Francfort-sur-le-Mein, dans lesquels la puissance gouvernementale n’était pas encore aussi affaiblie, nous avons échoué.
Lors de l’occupation de la Ruhr, nous avons lancé le mot d’ordre : lutte non seulement contre Poincaré, mais aussi contre Cuno. Nous avons fait cette propagande de toutes nos forces, nous avons remporté de grands succès, mais nous ne pouvions pas cependant risquer d’envoyer les ouvriers allemands au-devant des baïonnettes françaises et allemandes. Il devenait de plus en plus clair que les deux bourgeoisies cherchaient un accord, en préparant un carnage de la classe ouvrière. Nous n’avons pas regardé comme de l’opportunisme, mais comme un devoir communiste, de reculer devant la lutte. Nous avions lancé le mot d’ordre antifasciste pour voir ce que nous pouvions par nos propres forces sans l’aide des social-démocrates et nous avons incontestablement enregistré un succès. Mais nous ne pouvions pas naturellement, après le premier essai de mobilisation, accepter le combat, car les préparatifs d’organisation faisaient défaut.
Passons maintenant à la défaite d’octobre.
Nous avons alors passé quatre semaines à Moscou, pour conférer sur la situation politique ; et, précisément pendant ce temps, les camarades qui nous adressent maintenant les reproches les plus ardents, avaient en mains la direction. C’est précisément à cette époque que les fautes décisives ont été commises. Lorsque que je suis revenu en Allemagne, il ne restait qu’à commander la retraite, les préparatifs étant insuffisants et la volonté de lutte faisant défaut. L’entrée dans le gouvernement saxon s’est faite malgré mon conseil et malgré le résistance des camarades saxons, et je regarde encore aujourd’hui comme ma plus grande faute de m’être finalement laissé persuader. Nous sommes entrés dans le gouvernement saxon pour assurer notre marche en avant : 1o en armant le prolétariat et 2o en assurant notre approvisionnement. À la conférence de Chemnitz, nous vîmes que les ouvriers croyaient toujours que l’entrée des troupes en Saxe était dirigée contre la Bavière. Dans cette conférence, j’ai dénoncé la trahison de la social-démocratie. Mais si nous avions risqué la lutte, nous allions seuls au-devant d’un écrasement sanglant et d’une terreur blanche épouvantable, comme celle que le prolétariat hongrois a subie après le renversement du gouvernement des Soviets. La petite bourgeoisie était prête à marcher résolument contre la classe ouvrière dans l’Allemagne centrale et à s’entendre avec les Français pour cela. Nos comités de contrôle en étaient responsables : ils avaient en effet mené une lutte beaucoup plus vive contre la petite bourgeoisie que contre les grands capitalistes.
La panique qui s’est emparée ensuite de notre Parti est due moins à la défaite qu’aux conflits intérieurs. La preuve en est que, jusqu’en décembre, nos effectifs ont augmenté. C’est après, avec la lutte pour le pouvoir dans nos propres rangs, que la panique s’est déclarée. Toutes les élections qui ont eu lieu depuis ont signalé une dégression et cela continuera. La politique actuelle rend très difficile de gagner de nouvelles sympathies. La force combative de la classe ouvrière n’est pas encore brisée, mais la capacité combative du Parti Communiste est mise en danger.
Nous ne pourrons jamais faire du Parti Communiste allemand un Parti véritablement révolutionnaire, à la hauteur de sa tâche, tant qu’on n’aura pas reconnu exactement les fautes réelles qui ont conduit à la défaite d’Octobre.

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