Mao Tse-Toung (Souyri, 1968)

Note de lecture de Pierre Souyri parue dans les Annales, Année 1968, Vol. 23, N°5.

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Sur l’idéologie et la personnalité de Mao Tse-tung.

C’est un Mao Tse-tung sans légende que présente Stuart SCHRAM a qui a pris soin, aussi bien dans son introduction que dans les textes qui suivent, de rétablir, à chaque occasion, et autant qu’il est possible, la pensée et les écrits de Mao tels qu’ils étaient avant que les biographes et éditeurs chinois ne les remanient. Suivie d’une bibliographie critique qui fait le point sur l’état des connaissances et des recherches, cette publication de textes, dont beaucoup étaient inédits dans les langues occidentales, fait de l’ouvrage de S. Schram un bon instrument de travail, qui permet de juger sur pièces de la valeur théorique des écrits de Mao Ze-dong et de leur originalité.
S. Schram est de ceux qui sont assez informés pour ne pas être entière¬ment persuadés du génie de Mao comme théoricien marxiste. En plusieurs occasions, il rend manifeste la médiocrité de la pensée du dirigeant chinois et notamment à propos de sa célèbre enquête sur le mouvement paysan dans le Hunan en 1927 : Mao tâtonnait encore dans le maniement des catégories et de la dialectique marxiste-léniniste et, si Chen Du-Xiu s’opposa à la publication de ses articles, c’est en raison de leur niveau théorique trop bas et non pas parce qu’ils contenaient une juste critique de la politique droitière du Parti sur la question paysanne. Les mêmes observations pourraient être faites à propos des écrits philosophiques de Mao Ze-dong où de jeunes marxistes prétendent trouver, aujourd’hui, tant de riche substance. La dialectique de Mao relève autant de la pensée chinoise traditionnelle que d’un marxisme-léninisme dont il n’avait qu’indirectement connaissance à travers des publications soviétiques de l’époque stalinienne, encore que la pensée maoiste se soit, par la suite, développée dans des directions fort éloignées du stalinisme. Est-il légitime à ce propos de parler comme le fait S. Schram de « théorie de la révolution permanente » ?
L’expression avait chez Marx, Parvus, Trotsky une signification bien précise qui ne coïncide guère avec les idées de Mao sur la « révolution interrompue ». La vision de Trotsky, aux termes de laquelle « la société changerait sans cesse de peau » pendant la période de transition vers le socialisme, était reliée à une conception de la révolution comme processus international qui faisait dépendre la physionomie et le destin du premier État ouvrier de contradictions qui seraient tranchées dans « l’arène de la lutte des classes mondiales ». Pour Mao au contraire, qui a admis, avec Staline, la possibilité du socialisme dans un seul pays, les changements brusques imprimés successivement à la société chinoise depuis 1949 ne sont que le résultat des actions de l’appareil : selon une expression de Mao, le peuple est comme une « page blanche » sur laquelle le Parti peut inscrire l’histoire. On est, en réalité, passé d’une philosophie de la lutte des classes à une philosophie de la manipulation du peuple.
S, Schram, d’ailleurs, a bien souligné ce côté de la pensée maoiste qui semble s’être accusée démesurément au cours des dernières années : il y a chez Mao, et probablement depuis sa jeunesse, un volontarisme effreiné qui le fait dériver bien loin du marxisme et du léninisme, qui explique sans doute l’importance des campagnes de « remodelage idéologique » qui se sont succédé dans la Chine populaire et qui tend à poser, contrairement à toutes les présuppositions marxistes, qu’il est possible de changer la civilisation et le visage même de l’homme, alors même que n’existent pas les conditions matérielles de tels bouleversements. Il est banal de dire que Mao a procédé à une « sinisation » du marxisme. Mais s’agit-il bien de cela ? Au terme de la prodigieuse aventure que fut sa vie, cet homme qui a sans doute mieux connu la pensée chinoise classique et contemporaine, que les écrits de Marx, qui a donné sa véritable mesure non pas dans l’élaboration théorique mais dans ses incomparables capacités d’agitateur, d’organisateur et d’homme de guerre, n’a-t-il pas abouti à une sorte d’utopisme inquiétant et grandiose ? Dans les dernières pages de son introduction, S. Schram, notant que, par tout son tempéramment et sa façon de penser, par son goût de la lutte et du drame, Mao ne peut que difficilement s’adapter aux tâches pacifiques et techniques de l’industrialisation, se demande si le vieux leader des guerres de paysans n’aura pas fait son temps à une époque où il deviendra plus important d’être « expert » que « rouge ». M. Schram écrivait en 1963. Les évènements qui, depuis lors, bouleversent de nouveau la Chine, montrent assez que S. Schram avait singulièrement bien compris le personnage de Mao et ses problèmes.

PIERRE SOUYRI

Notes

1. Skinkichi ETO, « Hai-lu-feng- The First Chinese Soviet Government », in The China Quarterly, n» 8 (oct.-déc. 1961) et n° 9 (janv.-mars 1962).
2. Stuart SCHRAM, Mao Tse-toung, Éd. Colin, Collection U, Paris 1963, 415 p.

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