(Le Socialiste, 10-17 janvier 1904)
Le socialisme a acquis, depuis quelques années, une puissance considérable qui lui a permis de faire pénétrer au Parlement une poignée énergique et conséquente de ses défenseurs considérés comme l’avant-garde du prolétariat en marche vers la conquête du pouvoir politique. L’action exercée par le parti socialiste au parlement a été regardée comme très significative à plus d’un titre, – et l’on a eu raison. Les progrès socialistes constatés après chaque consultation générale influencent profondément la politique dans l’ensemble du pays, et donnent à réfléchir à la bourgeoisie.
Les positions conquises par le socialisme constituent autant de tribunes où nos idées d’affranchissement peuvent être facilement exposées. Ce sont des bureaux de recrutement à nos doctrines et à notre parti. Du haut d’une tribune officielle – si modeste d’ailleurs que soit l’orateur – la parole socialiste est toujours entendue et susceptible d’entraîner des adhérents, des combattants derrière notre drapeau. Grâce au Journal officiel et à la presse de toutes nuances qui se trouve obligée de ne pas les passer sous silence, les discours prononcés sont portés jusque dans le moindre des hameaux et font, malgré eux, connaître nos militants et le but qu’ils poursuivent.
On doit le reconnaître, les postes enlevés à la pointe du scrutin sont d’excellents tirs dirigés sur l’ennemi capitaliste. Les députés socialistes, comme leurs collègues bourgeois, jouissent d’une situation particulière ; ils voyagent gratuitement et ils sont inviolables durant le cours de sessions. Les socialistes profitent et doivent profiter de cette situation, pour aller, à travers le pays, semer nos idées et organiser les travailleurs. Ce sont, comme on l’a dit, des commis-voyageurs en socialisme que les prolétaires viennent écouter plus nombreux et avec plus d’empressement en raison du titre qui s’attache à leur nom. Ce sont là des motifs qui doivent engager les travailleurs à conquérir le plus possible de sièges législatifs. D’autre part, plus nombreux seront les élus, plus grande sera la force du socialisme, de la classe ouvrière, mais plus affaiblie sera aussi la classe bourgeoisie.
Et la force d’attraction dont nous disposons sur la masse sera d’autant plus sera et féconde en résultats que nous serons plus en mesure de conserver les citadelles passées des mains bourgeoises aux mains socialistes, – ce qui ne sera pas difficile, si nous possédons dans ces citadelles des travailleurs suffisamment conscients et organisés et des élus sachant remplir leur rôle et leur devoir. Les élus socialistes sont les défenseurs naturels de la classe ouvrière. Ce n’est pas pour dormir, comme le savent très bien les élus bourgeois, mais pour travailler – et travailler au profit de leur classe – qu’ils sont envoyés dans les pouvoirs publics. Rien ne doit les immobiliser, les arrêter dans la bataille qu’ils ont à engager contre toute la bourgeoisie. Continuellement, ils ont à dénoncer le mauvais vouloir ou l’impuissance de ceux qui nous gouvernent et de ceux qui possèdent ; ils n’ont à reculer devant aucun obstacle, aucune considération, pour prêcher la venue du monde nouveau et extraire du vieux monde qui croule le plus d’avantages possible pour les travailleurs des usines et des champs. Sur tous les terrains et dans toutes les occasions, les élus du parti socialiste doivent se dresser avec tout ce qui peut servir les travailleurs. C’est pourquoi, en ne perdant jamais de vue le but final, qui est tout, c’est-à-dire la socialisation des forces productives, ils ont, contre la bourgeoisie qu’ils doivent combattre, à arracher tout ce qui, dans une certaine mesure, peut intéresser les travailleurs et les mieux armer pour leur lutte contre leurs adversaires de classe.
Trop longtemps la classe ouvrière a été trompée par toutes les fractions bourgeoises, depuis l’extrême droite jusqu’à l’extrême gauche. Les représentants du capital, portés au pouvoir par le prolétariat confiant mais ignorant, n’ont toujours eu qu’un but : défendre leur classe et ses divers intérêts. Les travailleurs ont attendu longtemps sous l’orme, et quand, las d’attendre, ils se sont levés et sont allés réclamer la réalisation des promesses faites, l’accomplissement des réformes promises, la réponse bourgeoise est venue sous la forme des massacres de juin 1848 et mai 1871.
Dans le Parlement, les socialistes sont les représentants d’un parti de classe, et ils ont à pratiquer une politique de classe. Ce qui distingue justement le Parti socialiste des partis bourgeois, c’est que sa politique est absolument opposée à la leur. Les socialistes ne doivent se mêler aux fractions bourgeoises pour les combattre indistinctement. Au Parlement, plus que partout ailleurs, ils sont et doivent rester en l’état d’opposition irréductible avec la bourgeoisie. Cela ne veut pas dire qu’ils doivent prendre le contre-pied de ce que font nos adversaires, car, à ce compte, s’il prenait à nos gouvernants la fantaisie de proposer la journée de huit heures, ou, ce qui serait plus grave mais moins certain, la socialisation des moyens de production, nous devrions voter contre ces propositions, – histoire de ne pas être d’accord avec eux.
Cette opposition là n’est pas la nôtre. Quand nous disons que les socialistes doivent rester à l’état d’opposition avec la bourgeoisie, nous entendons dire par là qu’ils ne doivent pas se commettre dans des combinaisons ou dans des alliances avec les partis bourgeois, pas plus qu’ils ne doivent accorder aucun moyen qui puisse prolonger la domination bourgeoise. Les élus socialistes n’ont pas à être systématiquement pour ou contre le gouvernement, pour ou contre telle ou telle fraction bourgeoise ; ils sont contre la classe capitaliste et ils ont à rester fidèles au programme de leur parti et à agir toujours au mieux des intérêts du prolétariat. La Déclaration du Parti socialiste de France dit, précisément, ceci du Parti :
“ Parti de révolution, et par conséquent d’opposition à l’état bourgeois, s’il est de son devoir d’arracher toutes les réformes susceptibles d’améliorer les conditions de lutte de la classe ouvrière, il ne saurait, en aucune circonstance, par la participation au pouvoir central, par le vote du budget, par des alliances avec des partis bourgeois, fournir aucun des moyens pouvant prolonger la domination de la classe ennemie. “
Le Congrès ouvrier socialiste de Marseille, de 1879, a tracé ainsi le rôle du représentant des travailleurs :
“ Le représentant ouvrier doit prendre part à toutes les manifestations dans lesquelles il pourra défendre les intérêts et les droits du prolétariat. Il devra réclamer les libertés nécessaires aux réformes que le parti des travailleurs a inscrites dans son programme et s’abstenir de toute compromission, quelle qu’elle soit, avec tous les partis politiques représent1s aux divers corps élus du pays. “
Les élus socialistes ont un devoir double. Ils ont, jusqu’au triomphe du prolétariat, l’obligation de continuer dans les assemblées bourgeoises la propagande socialiste, communiste et expropriatrice. Une autre obligation leur est imposée : celle d’arracher aux possédants et aux dirigeants toutes les armes qui permettront à la classe ouvrière d’alléger ses charges, de diminuer ses maux et de se préparer pour un avenir meilleur.
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