Réformes ? (Bruckère, 1905)

par

(Le Socialiste, 19-26 février 1905 )

A propos d’une résolution du Congrès de Bourges

Deux tendances, qui semblent contradictoires, se manifestent dans la tactique socialiste au sujet des réformes.

D’un côté, le principe même du Socialisme se trouve en opposition avec les illusions démocratiques. Au lieu de voir la solution de ce qu’on a appelé la « question sociale » dans l’expansion des libertés, dans la réalisation d’un idéal de justice, dans le perfectionnement du régime républicain par le moyen du suffrage universel, – le Socialisme établit que tous les phénomènes sociaux de notre temps résultent du mécanisme capitaliste, et sont des manifestations de la lutte de classe, qui ne cesseront qu’avec la disparition des classes. En conséquence, le Parti Socialiste est un parti de classe et de révolution.

D’un autre côté, le désir d’une amélioration immédiate de son sort tient trop au coeur de l’homme pour qu’il n’espère pas, même contre toute logique. La logique est faible contre la puissance d’un désir instinctif. Les partis politiques promettent des réformes à la foule électorale, comme une nourrice promet la lune à un enfant.

Le Parti Socialiste se trouve ainsi pris entre la logique de son principe scientifique et le désir universel d’un soulagement immédiat. Il ne peut pas trahir son principe, mais il est impossible que ce parti – d’hommes – puisse se soustraire à ce désir humain de réformes.

Cette contradiction n’a rien d’insoluble, si on précise la distinction entre les conditions de lutte et les conditions d’existence de la classe prolétarienne.

Les conditions d’existence des salariés dépendent de leurs salaires. Elles ne sont pas déterminées par la loi légale, mais par la loi économique de l’offre et de la demande.

Ce sont les progrès du machinisme et de la concentration industrielle, la proportion des chômeurs, armée industrielle de réserve, les stocks de marchandises, qui déterminent les conditions de vie des salariés dans chaque corporation.

Les réalités sociales sont en dehors des parlements. Le troupeau d’ambitieux qui s’agite dans l’atmosphère malsaine des Chambres ne peut rien – rien – pour modifier le salaire réel des travailleurs.

La loi légale est de paille ; la loi économique est d’airain.

Pourquoi changer l’assiette de l’impôt, si vous n’en changez pas l’incidence ?

Pourquoi faire de l’anticléricalisme, puisque le cléricalisme est une nécessité sociale ? Tout au plus pouvez-vous substituer l’idolâtre du drapeau à l’idolâtre du crucifix.

L’amélioration, par voie politique, des conditions d’existence est une utopie.

Bien que l’amélioration des conditions d’existence par voie de réforme politique soit impossible, il n’en est pas de même de l’amélioration des conditions de lutte, et il nous semble possible de rendre plus aisée au prolétariat sa guerre contre la bourgeoisie capitaliste.

Nous ne faisons pas là une distinction spécieuse. Ce n’est pas couper un cheveu en quatre que de distinguer les conditions de lutte et les conditions d’existence. La différence est réelle.

Lorsqu’un soldat marche sous la pluie, c’est améliorer sa condition d’existence que de lui fournir un parapluie qui le garantisse de l’eau – et c’est améliorer ses conditions de lutte que de lui donner un Lebel à la place d’un fusil à pierre.

Par le fait même de la production capitaliste, le Prolétariat se trouve en lutte avec la Bourgeoisie. Cette lutte est tantôt sourde, tantôt ouverte, mais elle sans trêve. Loin de s’atténuer, les conflits vont en s’aggravant ; certaines réformes rendraient les coups du prolétariat plus puissants, son adversaire plus débile, feraient son effort plus aisé et plus efficace.

Il est une réforme qui, plus que toute autre, est considérée comme une amélioration des conditions de lutte du prolétariat ; c’est la réduction de la journée de travail.

La réduction de la journée de travail rend les prolétaires physiquement et intellectuellement plus forts, elle en fait de meilleurs soldats pour la guerre sociale. On ne fait pas des révoltés avec des miséreux : la révolte est un luxe.

La réduction de la journée de travail facilite la concentration des capitaux, précipitant ainsi la disparition de la classe moyenne, clarifiant la lutte sociale.

C’est la réforme-révolutionnaire par excellence.

Ce n’est pas une amélioration des conditions de vie. Les applications qui ont déjà été faites depuis plusieurs années en Angleterre et en Amérique de la journée de huit heures ont établi que la quantité de labeur fourni est sensiblement la même : le travail plus court devient plus intense. La proportion de sur-travail est peut-être même plus forte : la journée de huit heures, augmentant probablement la plus-value-relative, augmenterait d’autant les profits capitalistes.

La journée de huit heures est une amélioration des conditions de lutte, rien que cela. C’est un immense résultat.

A l’heure où les syndicats reprennent l’agitation pour la journée de huit heures, dont le socialisme eut jadis l’initiative ; à l’heure où tant d’élus parlementaires s’enlisent dans les combinaisons ministérielles et perdent la notion des réalités économiques dans les réformettes pour rire dont les radicaux sont prodigues, – le Parti Socialiste ne peut (à mon sens) que trouver profit à diriger son effort vers la réduction de la journée de travail.

Sans vouloir chercher aujourd’hui quelle est la valeur de l’action parlementaire pour obtenir cette réforme révolutionnaire, nous tenterons d’établir dans un prochain article qu’il serait possible d’élaborer une loi réduisant effectivement la journée de travail.

Car le difficile n’est pas de faire voter une loi, mais de la faire appliquer.

A. Bruckère

Voir aussi:

- le texte en anglais (pdf)

- autres documents extraits du Socialiste:

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Une Réponse to “Réformes ? (Bruckère, 1905)”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen Linken - eine Auswahl « Entdinglichung Says:

    [...] * Marceau Pivert: Du troisième camp au troisième front (1945) * André Bruckère: Réformes? (1905) * Maximilien Rubel: Lettre de Rubel sur le suffrage universel et réponse (1981) * Andrew [...]

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