Dictature du prolétariat (Ch. Bonnier, 1901)

par

Article de Charles Bonnier dans Le Socialiste, 20 mai 1901

A ceux qui lui demandaient ce qu’il entendait par dictature du prolétariat, Engels répondait en montrant, lors de la Commune de Paris, une partie du Gouvernement tombant aux mains de la classe ouvrière et celle-ci paralysant les gouvernants de Versailles pendant deux mois et désorientant la bourgeoisie internationale qui n’avait jamais assisté à ce spectacle et qui n’est pas près de l’oublier.
En effet, du jour au lendemain la vaste machine dont s’était emparée la bourgeoisie et qu’elle faisait manœuvrer depuis tant d’années était restée sans direction et il avait fallu que le prolétariat la remît en mouvement. Ceci fut un avertissement terrible pour la classe possédante et comme une annonce de fin de bail. Des ouvriers avaient pu résister, pendant deux mois, aux attaques de toute l’armée, retour non de Coblentz, mais des casemates d’Allemagne ; et, entre temps, ils avaient pris possession des positions ennemies et avaient su en tirer parti.
Or ce que la Commune de Paris fit un jour, les municipalités socialistes le répètent ; il avait été impossible il y a 29 ans, de conserver le pouvoir, parce que les villes de province n’avaient pas imité l’exemple du prolétariat parisien. Le mouvement communaliste était condamné d’avance, parce que l’idée d’autonomie, si fatale à toute organisation et à toute résistance, s’était emparée des combattants parisiens. Les communards avaient voulu lutter quartier par quartier contre l’armée versaillaise et ils prétendaient de même, résister seuls à la bourgeoisie coalisée.
Depuis 1891, le Parti ouvrier a repris la lutte en dessous ; il a apporté ce contingent des communes provinciales qui manqua à Paris le 18 mars ; mais il a fait plus, il a transformé toutes les villes conquises à coups de bulletins de vote en forteresses et en arsenaux pour la lutte future. Non seulement la résistance bourgeoise ne pourra plus compter sur l’appui des ruraux, mais elle sera obligée de diviser, d’éparpiller ses forces et son armée autour de différents centres socialistes.
Cette préparation [de] la dictature de classe se fait au grand jour ; elle s’opère organiquement. Lorsqu’une municipalité ouvrière s’établit dans une ville, comme Lille ou Roubaix, par exemple, elle ne peut pas, sans doute, transformer l’outil communal en instrument d’émancipation du prolétariat. Mais – et [on] ne l’a pas assez remarqué – à côté des réformes qu’on a pu obtenir, un plus grand résultat était atteint : l’instrument de classe de la bourgeoisie était désormais faussé.
Ce pouvoir municipal, l’administration bourgeoise, comme à Lille par exemple, l’avait fait servir à des malversations ; la municipalité socialiste a porté la lumière dans les tripotages et, par cela même, habitué le public à contrôler de plus en plus la gestion des finances de la commune. Même en supposant un retour offensif du parti opportuniste ou réactionnaire à Lille, il y aurait gros à parier que les nouveaux occupants seraient hantés par la crainte des enquêtes futures ; ils verraient dans leurs rêves les budgets socialistes qui leur pèseraient comme un remord.
Tous ces employés, tous ces agents, qui jadis obéissaient mécaniquement aux dirigeants bourgeois, ont vu s’améliorer leur sort matériel et ils ont eu une leçon de choses. On ne sait ni qui vit, ni qui meurt, et la politique qui consiste à se trouver du côté du manche devient tous les jours plus difficile et plus complexe.
Enfin, les bourgeois eux-mêmes ne sont plus sûrs de rien après les surprises violentes qu’ils ont éprouvées. Ils ont eu conscience d’une force qu’ils avaient longtemps niée. A Roubaix, par exemple, les riches fabricants ont vu passer le maire prolétaire fumant sa pipe, et ce spectacle leur a fait dire comme à l’huissier des Tuileries introduisant le ministre Roland, qui se présentait devant la cour avec des souliers sans boucles : « Ah ! Monsieur, tout est perdu ! »
C’est ainsi que partout, dans tous les rangs de la société actuelle, l’ébranlement produit par les succès électoraux des socialistes n’a fait que se prolonger et s’étendre. Un second coup abattra le colosse aux pieds d’argile. La conquête du pouvoir politique, but suprême de la classe ouvrière, sera ainsi préparée et rendue plus manifeste, car les élections municipales, moins troubles que les campagnes législatives, sont jusqu’à présent ce qui représente le mieux la pure lutte de classe, où rien ne vient s’interposer entre la classe encore au pouvoir et celle qui veut la supplanter.

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