La lutte sociale aux Etats-Unis (Ch. Bonnier, 1908)

par

Article de Charles Bonnier dans Le Socialisme, 17 mai 1908

L’approche de l’élection présidentielle et le nombreux messages envoyés récemment par le président Roosevelt aux Congrès ont attiré de nouveau l’attention sur l’antagonisme des classes qui existe aux Etats-Unis. Il n’y a pas de pays où l’écart soit plus grand entre l’extrême pauvreté et la richesse absurde ; la seule constatation des fortunes des milliardaires américains suffit à faire reculer même les plus hardis partisans du capitalisme en Angleterre et sur le continent européen.
Les excentricités des grands rois des chemins de fer, et autres branches d’industrie ; les alliances que leurs filles contractent avec des nobles décavés de l’ancien monde ; les orgies de richesse et de mauvais goût, qui s’étalent à l’occasion des cérémonies nuptiales ; les séparations ou les divorces bruyants qui ne tardent pas à leur succéder, tout cela « avertit » l’aristocratie capitaliste des États-Unis comme la plus compromettante pour l’ordre social existant, et la plus scandaleuse. Un Pierpont Morgan, un Rockefeller, un Carnegie, un Jay Gould, ont plus fait pour la propagande révolutionnaire que des légions d’anarchistes.
C’est au point que le président actuel des États-Unis, qui n’a pourtant dû son élection qu’aux hommes des « trusts » et des « rings », les répudie aujourd’hui et les signale au mépris du public. Il les considère comme un danger pour la société capitaliste dont ils empêchent le fonctionnement normal et harmonieux. Mais le président, et ses messages, tout pavés de bonnes intentions qu’ils soient, ne peuvent enrayer le char de la société capitaliste qui roule sur la pente, avec une effrayante vitesse. Les milliardaires américains ne veulent pas comprendre ni suivre les conseils bien intentionnés de leurs amis qui leur recommandent le calme et la modération. Ils veulent au contraire, avec ce caractère « extrémiste » qui est essentiellement américain, faire face à l’orage qui se prépare et au besoin le provoquer.
C’est ainsi que le secrétaire d’Etat, Taft, annonçait récemment à Chicago qu’il allait se livrer une lutte gigantesque entre le Capital et le Travail, et que cette lutte déciderait une fois pour toutes la question de savoir comment le Capital et le Travail allaient diviser entre eux les profits qu’ils créent. Cette prédiction n’est pas difficile à faire, car les chefs du mouvement capitaliste ont déclaré la guerre aux unions ouvrières, et, à leur instigation, la Cour suprême a décidé qu’elle appliquerait aux syndicats la loi Sherman destinée à l’origine, à combattre les « Trust ».

Dans une bonne société capitaliste, toute loi, même dirigée contre les agissements du capital, se retourne contre le travail. Comme le fait remarquer le camarade Gompers :

« On peut condamner toute activité, individuelle ou combinée, des travailleurs et y voir une conspiration pour arrêter le commerce et l’industrie : les rôles sont changés et ce ne sont plus les Trusts qui seront poursuivis par la loi, mais les Syndicats ».

Le résultat de cette loi sera, comme le fait remarquer le même écrivain socialiste, de créer des organisations secrètes, comme à l’origine du mouvement trade-unioniste. Et cependant, le gouvernement et la justice américaine devraient se rappeler combien la « Taff Vale » juridiction a contribué à faire entrer les Unions anglaises dans la lutte politique, aux dernières élections.

En même temps que cette lutte législative, on exploite contre les ouvriers l’attentat anarchiste d’« Union Square » à New York. Les journaux à la solde capitaliste demandent que l’on déporte les citoyens américains dont la propagande et le travail dans les « colonies ouvrières » excite le mécontentement. Toute cette machinerie de la loi et de la presse est mise en œuvre pour défendre le milliardaire que le président Roosevelt a dépeint dans les termes suivants en son dernier message:

« Cet homme dont on a dit avec raison que ses traits sont devenus durs et cruels à mesure que son corps s’amollissait ; celui dont le fils est un imbécile et dont la fille est une princesse étrangère; dont le plaisir consiste en un luxe vulgaire et extravagant, mais dont la joie et l’occupation sont l’accumulation et l’abus de l’argent de la façon la plus sordide et la plus basse ».

Samuel Gompers en 1908

About these ads

Tags:

Une Réponse to “La lutte sociale aux Etats-Unis (Ch. Bonnier, 1908)”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen Linken - eine Auswahl « Entdinglichung Says:

    [...] (1969) * Raya Dunayevskaya: The USSR is a Capitalist Society (1941) * Charles Bonnier: La lutte sociale aux Etats-Unis (1908) * Boris Souvarine: Staline et la Géorgie (1940, Auszug aus Staline) * Socialisme mondial: [...]

Les commentaires sont fermés.


Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Joignez-vous à 381 followers

%d bloggers like this: