Extrait de Le Marxisme après Marx (Pierre Souyri, 1970)
Lorsque le bolchevisme débordant des frontières de la Russie était devenu un courant international, il s’était heurté à l’esprit d’indépendance de minorités radicales – en Allemagne, en Hollande et en Italie -qui se refusaient à accepter sans aucune contestation l’hégémonie des sommets du Komintern.
Rosa Luxembourg avait la première montré l’exemple d’une attitude de soutien critique de la politique des bolcheviks.
Dès avril 1917, elle avait estimé, comme les bolcheviks, que la lutte des classes en Russie conduirait à la dictature du prolétariat et, se démarquant nettement des sociaux-démocrates, elle avait pleinement approuvé Octobre. Mais, dès l’automne 1918 elle faisait des réserves sur les pratiqués des bolcheviks et notamment sur le partage des terrés dont elle redoutait qu’il ne soit à l’origine du renforçaient d’une classe de paysans riches qui ultérieurement constituerait un obstacle pour le passage au socialisme. Surtout, mal persuadée que les Soviets soient nécessairement la seule forme d’expression possible de la démocratie prolétarienne elle regrettait que les bolcheviks aient dissous la Constituante, n’aient pas laissé coexister les Soviets et un Parlement des travailleurs. C’est qu’en effet, elle s’était alarmée très vite de la concentration des pouvoirs qui s’effectuait au sommet du Parti, et elle avait entrevu la menace d’un dépérissement de la démocratie des Soviets conduisant à une dictature jacobine des chefs bolcheviks qui serait capable de balayer l’ancien régime mais non pas d’édifier le socialisme. Celui-ci ne pouvait prendre forme que si le prolétariat apprenait à devenir une classe dirigeante en participant, dans le cadre d’une démocratie sans limite, à l’élaboration de toutes les décisions.
A bien des égards, la pensée de Rosa Luxembourg trouvera ses prolongements dans les groupes radicaux de Berlin, de Brême, de Hambourg, de Saxe, de la Ruhr, etc. qui se situent dans la filiation du spartakisme mais aussi du Tribunisme hollandais et des «woblies américain et se sépareront du P.C. allemand pour fonder le KAPD (Parti communiste ouvrier allemand). C’est dans ce milieu que s’est en critique la plus radicale de la social-démocratie et du bolchevisme.
Tandis en effet qu’aux États-Unis, de Leon, principal théoricien des I.W.W. (Ouvrier industriels du monde ) avait montré dès 1902 que les leaders ouvriers, comme autrefois les chefs de la plèbe romaine, manipulaient et utilisaient le prolétariat pour se faire admettre aux étages privilégiés de la société, les radicaux hollandais, influencés par le socialisme libertaire de Nieuwenhuis, avaient abouti à des conclusions analogues et rompu en 1909 avec la social-démocratie. Les organisations politiques et syndicales, expliquaient-ils, étaient constituées à l’image de la société bourgeoise. Une couche de dirigeants professionnels, utilisant les mécanismes de la démocratie formelle, de la même manière que les politiciens bourgeois, avait constitué des appareils, en fait inamovibles, exproprié le prolétariat de la direction de ses propres activités et tendait à intégrer les organisations ouvrières, politiques et syndicales, au fonctionnement normal du régime capitaliste.
A partir de là, radicaux allemands et hollandais s’étaient efforcés de repenser les modalités de l’action révolutionnaire. Considérant le parlementarisme comme une forme politique spécifiquement bourgeoise et entièrement inadéquate à la lutte pour le socialisme, ils se refusaient désormais à participer aux compétitions électorales : celles-ci ne pouvaient que retarder le moment où les travailleurs, cessant de considérer la politique sous le même angle que la bourgeoisie, la penseraient en fonction de la spécificité de leurs objectifs de classe, c’est-à-dire comme une action collective, organisée pour abolir, en même temps que le rapport capitaliste de production, la division entre chefs et masses. Pour des raisons analogues, ils se refusaient également à militer dans les syndicats : ces lourdes machines bureaucratiques ne deviendraient jamais les instruments d’une action révolutionnaire. Les organisations traditionnelles formées pour un certain type de luttes – marchandages syndicaux du prix de la force de travail et pression réformiste au Parlement – à l’époque du capitalisme ascendant, ne constituaient plus des cadres adaptés aux tâches révolutionnaires qui s’imposaient maintenant au prolétariat. D’ailleurs, dès 1918 la lutte des classes avait – de la Russie à l’Italie – fait surgir d’elle-même les formes d’organisation – conseil d’ateliers et d’usines, soviets, – qui, échappant à l’emprise des bureaucraties réformistes, seraient le lieu privilégié de la pratique révolutionnaire. Alors que les anciennes organisations étaient, par leurs structures internes hiérarchisées, marquées des stigmates de la société bourgeoise, les conseils, dépassant le dualisme dirigeants-exécutants, en étaient la négation radicale : ils étaient en même temps que des instruments de lutte supérieurs, les éléments d’une organisation socialiste encore investis par la société capitaliste. A la même époque, le mouvement des « Shop-Stewards Committees » écossais et anglais, et surtout le groupe italien qui avait en 1919 créé l’Ordine nuovo et impulsait à partir de Turin la formation de conseils d’usines, avaient abouti à des conclusions voisines : l’action révolutionnaire se concentrerait désormais dans les comités et les conseils où le futur Pouvoir prolétarien se trouvait préfiguré,
Lorsqu’en 1920 le Komintern voulut convaincre les radicaux de renoncer à leurs positions anti-parlementaristes et anti-syndicales pour ne pas s’isoler des masses ils s’y refusèrent et Gorter répliqua vivement à la critique que Lénine avait faite de la « maladie infantile du communisme ». Lénine, disait Gorter, prétend imposer comme. un modèle universel les formes de luttes et d’organisation qui ont en Russie assuré la victoire aux bolcheviks, mais il sous-estime, par là les profondes différences qui existent entre les pays occidentaux et ceux de l’Est. Si le Prolétariat de l’Europe occidentale est pins nombreux que celui de la Russie et de l’Europe orientale, il est par contre sans alliés – car il n’est pas vrai qu’il puisse attirer à lui la paysannerie et les classes moyennes – face à un capitalisme supérieurement organisé et, par ailleurs, les barrages que les illusions parlementaires et les organisations réformistes opposent à l’action révolutionnaire ont beaucoup plus de force que dans les pays de l’Est. De Dantzig à Venise, une ligne coupe l’Europe et les mêmes conceptions tactiques et stratégie qui à l’Est peuvent accélérer le Processus révolutionnaire, changent à l’Ouest de signification et deviennent un dangereux opportunisme qui provoquerait une régression de la conscience de classe du prolétariat.
Dès lors, certains radicaux – Pannekoek, Gorter, Rühle etc. – furent rapidement amenés à contester, en même temps que la ligne politique du Komintern, la nécessité même de constituer un parti prolétarien. Seuls les comités d’usines et les conseils qui en Allemagne S’étaient fédérés pour former une Union Générale du Travail, pouvaient constituer une structure adéquate à la lutte pour le socialisme, car ils réalisaient la démocratie directe au sein de laquelle pouvait se déployer la créativité et la volonté révolutionnaire du prolétariat. Un parti révolutionnaire, par contre, reproduisait, comme la social-démocratie, une subordination de la base à un appareil qui risquerait, après la conquête du pouvoir, de devenir le noyau d’un nouvel État oppressif.
Tous les radicaux cependant n’acceptent pas les vues des Communistes des conseils, auxquels ils objectaient que les comités ouverts à tous seraient hétérogènes et engloberaient inévitablement des éléments irrésolus et insuffisamment conscients, qui pèseraient sur les décisions à prendre tout en étant incapables de s’élever à la hauteur des exigences de la lutte révolutionnaire. Pour les «communistes de Parti », il restait nécessaire d’organiser une avant-garde politique, protégée contre l’opportunisme par un recrutement restreint et sélectif, qui aurait pour fonction de sauvegarder et de développer l’acquis théorique du mouvement révolutionnaire ainsi que d’aider le prolétariat à clarifier ses conceptions politiques. En Italie, la plupart des militants de l’Ordine Nuovo se refusant également à créditer la spontanéité prolétarienne de toutes les vertus, se prononçaient, avec Gramsci, pour la formation d’un parti qui, n’imposant par une vérité déjà donnée mais déchiffrant la réalité et pensant la pratique dans une communication constante et réciproque avec le prolétariat, exercerait des fonctions dirigeantes mais non pas dominantes.
Cependant, la critique que les « Communistes des conseils » avaient fait de la conception léniniste de la politique révolutionnaire devait les amener à remettre en question, au nom d’un « marxisme occidental » qui se considérait comme l’expression des formes les plus avancées de la conscience de classe produite par le prolétariat des pays situés à la pointe du développement capitaliste, presque tous les apports du marxisme russe.
A mesure en effet que le régime de l’U.R.S.S. s’éloigna de ses formes soviétiques initiales, les « marxistes occidentaux » se mirent à rendre compte du bolchevisme comme d’un courant qui, dès ses origines, avait été marqué par le retard historique de la Russie et par la nature bourgeoise de la révolution qui devait y être accomplie, C’est ainsi que Pannekoek n’hésita pas à définir rétrospectivement la révolution russe comme la dernière en date des révolutions bourgeoises. L’irruption des masses sur la scène politique, la formation des soviets et de conseils de fabriques avaient fait illusion. En réalité, il n’y avait eu là rien qu’un phénomène analogue à cette contestation embryonnaire du pouvoir bourgeois par les couches Populaires, qui s’est manifesté, bien qu’avec moins d’ampleur, dans toutes les révolutions bourgeoises antérieures. Par la suite, l’étouffement du pouvoir ouvrier par l’État avait traduit l’impossibilité pour la révolution russe d’aller au-delà des limites que lui assignait sa nature bourgeoise, encore que la retombée du processus révolutionnaire au niveau bourgeois se soit faite en Russie d’une manière très particulière : en raison de son extrême faiblesse et de la violence du choc qu’elle avait subi la bourgeoisie russe avait dû céder la place à un capitalisme d’État dont la dictature bolchevik avait couvé l’éclosion. Car en fait, le parti bolchevik était, dès son origine, d’une nature ambiguë : aussi bien par sa structure hiérarchisée qui reproduisait la structure dualiste des sociétés d’exploitation et même la portait à l’extrême sous la forme du rapport officiers-soldats, que par son programme d’étatisation de l’économie, le Parti de Lénine était tout autant un parti jacobin bourgeois qu’un parti ouvrier. Un moment entraîné par le mouvement des masses vers la conception prolétarienne de l’État-Commune, son jacobinisme avait reparu avec une force irrésistible dès que la poussée ouvrière avait décliné, et il avait enfanté, non pas la négation socialiste du capitalisme, mais sa métamorphose étatique. Entre Lénine et Staline il n’y avait pas eu de cassure.
Récusé dans ses réalisations historiques, le marxisme russe le fut aussi dans les présuppositions philosophiques de sa pratique, Exclu du Parti communiste allemand en 1926, Korsch avait soutenu que la philosophie des bolcheviks n’avait pas plus que celle des sociaux-démocrates conservé tout le radicalisme libérateur de la théorie de Marx. Reich, confrontant marxisme et psychanalyse, montrait de son côté que la répression sexuelle qu’impliquaient les sociétés d’oppression et d’exploitation était en train de renaître en Russie sous le masque de la morale communiste, révélant au niveau des éthiques sociales la parenté du capitalisme et du stalinisme. A son tour, Pannekoek soutiendra, en 1938, que le matérialisme de Lénine n’était en réalité qu’un matérialisme bourgeois, impliquant des conceptions épistémologiques qui tendaient à créditer les dirigeants d’un savoir établi, à priori et séparément de l’activité des masses, lesquelles n’avaient dès lors d’autre rôle que d’être les agents exécutifs d’une histoire pensée et conduite par d’autres.
Que signifiait cependant l’apparition du capitalisme d’État russe par rapport à l’évolution générale du système d’exploitation ? La plupart des « marxistes occidentaux » voyaient dans le totalitarisme russe une des préfigurations possibles de l’avenir des autres États capitalistes. La Russie, parce qu’elle constituait « le maillon le plus faible du capitalisme » avait été la première entraînée à effectuer sous la direction de l’État une réorganisation planifiée de l’économie. Mais dans les autres pays, l’ampleur de la crise du système capitaliste exigerait tôt ou tard des mesures de restructuration plus ou moins analogues. Les « marxistes occidentaux » ont les premiers formulé l’idée qu’une convergence entre le système russe et le capitalisme était concevable et que les partis communiste s n’étaient, peut-être, que les porteurs d’un des modèles possibles de la réorganisation des sociétés d’exploitation.
Autres « communistes de gauche », les bordiguistes italiens, qui s’étaient formés en luttant à la fois, dès avant 1914, contre l’opportunisme parlementaire et l’anarchosyndicalisme, se situent sur des positions qui sont presque toujours à l’opposé de celle des « communistes de conseils ».
Si en 1920, la « gauche italienne » avait soutenu au 2° Congrès du Komintern, une politique d’abstentionnisme électoral qui lui paraissait particulièrement nécessaire dans les pays d’ancienne tradition parlementaire, le groupe de Bordiga récusera toujours les critiques de gauche du léninisme : l’opposition ouvrière russe et le « communisme des conseils » seront dénoncés comme des déviations semi-anarchistes du marxisme. Pour la gauche italienne en effet, la nécessité du Parti centralisé et hiérarchisé ne se discute pas : il est le dépositaire de la théorie révolutionnaire et celle-ci est tenue pour un système totalement cohérent et intangible, livrant aussi bien une connaissance critique du capitalisme que des lois du développement de la lutte des classes et de la politique à mettre en œuvre pour parvenir au socialisme. Même si, par suite d’un rapport de forces durablement défavorable, le prolétariat perd de vue ses objectifs de classe, le Parti doit, sans redouter l’isolement, maintenir sans compromission l’idéologie et le programme communistes, armé de la certitude que le dénouement révolutionnaire des contradictions du capitalisme fera un jour passer l’histoire par ses voies.
Ainsi, les bordiguistes ont abouti à une représentation du processus historique qui leur est propre.
Celui-ci est conçu comme un mouvement qui, au-delà des apparences évènementielles et des illusions que se font sur eux-mêmes et sur le sens de leur action les protagonistes des luttes sociales et politiques, est ordonné dans ses profondeurs par les lois immanentes du capitalisme dont seul le « vrai marxisme», franchissant l’écran des idéologies mystifiantes qui projettent sur la réalité de fausses significations, livre l’intelligibilité. Dès lors, prenant leur distance par rapport à tous les autres courants de la gauche marxiste, les bordiguistes se penseront comme les seuls véritables démystificateurs des réalités contemporaines et en particulier du phénomène stalinien.
Pour eux, il n’y a pas de dégénérescence du bolchevisme. Celui-ci ayant été brutalement détruit par le stalinisme au moment où la défaite des révolutions étrangères étant consommée, la Russie s’était trouvée confinée dans sa misère économique, le pouvoir prolétarien, surgi d’Octobre mais resté isolé, n’avait pas pu se maintenir comme tel sur la base de rapports de production qui n’atteignaient même pas au stade moyen du développement capitaliste. Altération puis négation de la théorie et de la pratique du bolchevisme, le stalinisme avait d’abord été l’agent de la rechute des superstructures de la société russe au niveau de son économie capitaliste et précapitaliste. Puis, en plaçant la Russie dans une situation de demi-autarcie, en privilégiant la croissance de l’industrie lourde et la fabrication d’armements et en brisant toutes les forces qui pouvaient s’opposer à une accumulation forcenée, la dictature stalinienne avait créé les conditions qui, avant 1917, avaient fait défaut pour que la bourgeoisie russe, atrophiée et à demi vassalisée par l’impérialisme, puisse créer un vigoureux capitalisme national.
L’étatisme stalinien n’était en réalité que le creuset où se formait un deuxième capitalisme russe. Les formes coopératives et étatiques de la propriété ne faisaient que voiler le lait travail qui s’accomplissait dans la société russe : les lois de la production capitaliste faisaient progressivement: naître les catégories sociales – kolkhoziens enrichis, couches moyennes privilégiées, dirigeants des grandes entreprises, etc. – qui, pratiquant de manière licite ou illicite l’accumulation, émergeraient un jour comme classe capitaliste et s’émanciperaient de la tutelle de l’État.

8 décembre 2008 à 11:39 |
[...] des crises (1974) * Pierre Souyri: Le 3° âge du capitalisme de Mandel (1979) * Pierre Souyri: Le luxembourgisme et les « communismes de gauche» (1970) * Paul Mattick: A propos du “Traité d’économie marxiste” de Mandel [...]