Spinoza et Marx (Bonnier, 1904)

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Article de Charles Bonnier paru dans Le Mouvement socialiste N°132 du 15  janvier 1904.

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I

La Théorie des Classes

Concludimus itaque in potestate uniuscujusque hominis non esse ratione semper uti et in summo humanae libertatis fastigio esse, et tamen unumquemque semper, quantum in se est, conari suum esse conservare.

Spinoza montre que la raison d’être est le principe même de toute existence, de tout organisme physique ou social. L’autre raison n’est qu’une vision supérieure, générale, donnée à quelques êtres, une faculté de comprendre momentanément à côté de leur raison d’exister celle que d’autres créatures possèdent au même titre qu’eux. Au fond la raison n’est que l’extension de la raison d’être. Par suite elle se détermine à elle-même sa limite par le nombre de raisons d’être qu’elle a embrassées. Mais il faut toujours qu’elle s’appuie sur sa base inébranlable, sa raison d’être. Si elle l’abandonnait, ne fût ce qu’un moment, l’être perdrait non seulement l’équilibre mais toute relation avec les autres êtres. On a pu se figurer, idée chère aux professeurs de philosophie : « L’esprit, une fois en possession de la vérité, ne relevant plus ni du prince (ou du roi d’Italie ?), si de la société, ni de l’humanité; la vérité elle même devenant avec son ordonnance et son enchaînement le milieu immédiat de l’esprit. »

Un milieu est soumis à la notion et à la mesure d’espace. Peut-on se figurer — hors d’une chaire de faculté – une vérité, c’est-à-dire une conception qui n’est que la mesure adéquate couvrant certains faits, imposant tout d’un coup son ordonnance et son enchaînement aux objets, qui au contraire la forment, comme une couverture s’adapte à la forme des objets couverts.

Marx reprochait déjà à Proudhon « de créer un idéal de justice, de justice éternelle et de le tirer des rapports légaux répondant à la production des marchandises…. puis, par un procès contraire, voulant modeler la véritable production des marchandises et le droit réel qui en résulte sur cet idéal. Que penserait-on d’un chimiste qui, au lieu d’étudier les véritables lois des transformations de la matière…. voudrait remodeler ces transformations sur les idées éternelles de la « naturalité » et de l’ « affinité » ?

Mais Proudhon a été encore surpassé, « Il nous plaira » dit son successeur direct, « à travers l’évolution à demi mécanique des formes économiques et sociales, de faire sentir toujours cette haute dignité de l’esprit libre, affranchi de l’humanité elle-même par l’éternel univers. » Il faudrait pour que l’esprit pût être affranchi de l’humanité qu’il s’aflranchît de lui-même, puisqu’il fait partie de l’humanité, puisqu’il est le produit d’une raison d’être. Bien plus, en admettant même cette proposition énorme, est-ce que l’éternel univers ne le réduirait pas à une autre sorte d’esclavage ? Spinoza qui a, plus que tout autre philosophe, mesuré l’univers qu’il a réduit à des formules de force, reconnaît qu’à la base de tout est cette nature individuelle, qui ne possède qu’une raison d’être. Quand elle en est consciente, c’est-à-dire lorsque les « passions » ne dominent pas en elle l’action, elle peut alors comprendre les affinités qu’elle a avec les autres raisons d’être et se construire ainsi une raison générale. A plus forte raison dans une société. Un individu naît et se développe dans un milieu qui favorise ou contrarie sa nature; les chocs ou les impulsions qu’il subit l’aidentà comprendre sa propre nature, c’est à dire sa raison d’être. Il la reconnaîtra d’autant plus facilement que le milieu sera plus favorable à son épanouissement. S’il appartient aujourd’hui à la variété dite bourgeoise, il se développera sans contrainte, car il trouvera dans le système de la production, dans les lois sociales, un encouragement et une aide. Si au contraire une mauvaise étoile l’a fait naître dans la sous-classe du prolétariat, ou bien il disparaîtra, dominé ou entrainé par des forces plus puissantes que la sienne ; il mourra de misère ; ou bien il découvrira que d’autres êtres souffrent les mêmes peines que lui, d’autres raisons d’être que la sienne sont opprimées. Alors la souffrance, l’adversité formeront des êtres durs à la lutte, et ce qui devait écraser l’être le perfectionnera.

Peu à peu les circonstances elles-mêmes se mettront de son côté, car le milieu social sera de plus en plus influencé par cet élément compact, nouveau, dont il n’aura pu se débarrasser ; l’existence d’un élément réfractaire modifiera le milieu, et celui-ci s’y adaptera. Il faut remarquer que, même dans les moments les plus durs à la sous-classe du prolétariat, le capital et la classe hourgeois ont dû conserver forcément les éléments résistants qui leur étaient utiles, et c’est ainsi que, suivant la parole de Marx, le Capital a développé l’élément qui le détruira — sa négation — le Prolétariat.

« Par la destruction de la petite industrie et du travail domestique, le Capital anéantit les derniers refuges de la masse et ainsi la soupape de sûreté de toute la combinaison sociale du procès de production ; il intensifie les contradictions et les antagonismes de ses formes capitalistes, et en même temps, les éléments formateurs d’une nouvelle et les « moments » d’agonie de l’ancienne société. »

Il existe en un mot chez la plupart des hommes une impuissance naturelle à discerner la force qui les régit, c’est-à-dire leur raison d’être et à plus forte raison celle qui détermine les autres hommes. Lorsqu’un Cornély par exemple, dit : « je ne connais pas de classes ; il est absurde d’en parler », il ne fait qu’exprimer l’opinion c’est-à-dire l’ignorance générale. On ne connaît pas son déterminant mais on prétend savoir parfaitement ce que sont « la justice, la vérité, telle ou telle forme de gouvernement, voiles qui ont été mis devant le temple du Capital par les fripons pour duper les imbéciles ».

Qu’est-ce qu’une forme de gouvernement, qu’on l’appelle aristocratie, absolutisme ou démocratie ; ce n’est que l’apparence qui cache la réalité sociale. Jamais une classe ne dira quelle est sa raison d’être ; elle mettra en avant son prétexte d’exister. La monarchie représentera une forte bureaucratie centralisée de privilégiés dont l’expression sera un roi ; l’aristocratie sera la classe même des privilégiés au pouvoir, avec un collègue (duc ou doge) pour chef  nominal ; la république enfin sera une classe sans chef, représentée sucessivement par ses diverses fractions. Voilà la raison d’être de ces trois formes ; le prétexte pour la royauté sera le droit divin ; pour la noblesse le privilège de la race ; pour la république les droits de l’homme et du citoyen.

Aucune de ces classes ne subsistera une minute après le divorce du prétexte et de la raison d’être. « Les hommes, dit Spinoza, sont menés plutôt par le désir aveugle que par la raison ; et ce désir, c’est leur puissance naturelle, leur raison d’être [1] ». Ici le mot passion est pris dans son sens étymologique de passivité ; en politique les passions troublent le développement des différentes raisons d’être et obscur cissent, comme dans une Affaire récente, par des conceptions étrangères les intérêts des différentes classes, les faisant agir à rebours de leurs véritables besoins ; les partis politiques souffrent de ces crises et sont longtemps à s’en remettre. Il faut compter avec ces passions mais ne s’en laisser jamais influencer ; tout au plus les diriger pour le plus grand mal de la classe ennemie.

Par ce droit, Spinoza entend la compréhension même des lois de la nature et d’une nature ; et il le limite par la puissance même (c’est-à-dire la force) de l’individu ; et l’homme qui agit suivant les lois de sa propre nature agit selon le droit suprême de la nature [2]. L’homme, et par suite la classe n’existent en politique que comme puissance, et la constatation de cette puissance n’est faite que par l’affirmation de sa nature. Le voile, c’est-à-dire le prétexte, est mis non seulement pour cacher la véritable raison d’être d’une classe aux autres classes, mais aussi pour la faire oublier aux membres de cette classe et les faire agir ainsi plus librement, sans avoir besoin d’être hypocrites.

Les autres formes de gouvernements sont toutes tombées aujourd’hui ; la forme républicaine (et par là on entend aussi bien royauté constitutionnelle que présidence) a survécu. C’est elle qui a « uni » ou qui a « divisé le moins » suivant le fameux mot de Thiers, les différentes fractions de la classe bourgeoise ; c’est le  prétexte qui couvre leurs appétits et leur soif de pouvoir ; c’est aussi celui qui masque le mieux le Capital tout en lui permettant son plus libre développement.

Marx, de ce coup d’œil critique qui perce tous les voiles, avait découvert le fourbe et l’erreur. « Le capitaliste [3], écrit-il, n’est pas capitaliste parce qu’il est directeur industriel, mais il devient directeur industriel parce qu’il est capitaliste »  et plus loin. « Cette croyance bénévole au génie d’invention, que manifeste le capitaliste isolé dans la division du travail, s’est réfugiée dans la cervelle de professeurs allemands… le plus ou moins d’emploi de la division du travail dépend de la longueur de la bourse, et non de la grandeur du génie ».

En d’autres termes, c’est la possession du capital qui est la raison d’être ; les aptitudes commerciales ne sont que le prétexte. Il en est de môme de l’Etat bourgeois par excellence, de la République. Les Capitalistes s’en sont emparés, non parce qu’ils étaient partisans des idées vulgaires qu’entraîné ce mot, mais parce que le Capital exigeait cette forme spéciale, qui le débarrasse des entraves apportées par le restant des classes privilégiées. Aux États-Unis où les voiles et les prétextes ont disparu, la classe capitaliste, représentée par les rois de l’Argent, du Fer, du Pétrole, etc., gouverne sans contrainte et presque sans hypocrisie, Bryan, le candidat démocrate malheureux à la présidence, le disait dans sa dernière campagne : « Les Rouages du Gouvernement sont employés pour favoriser les intérêts de ceux qui sont en position de s’assurer des faveurs du gouvernement ». Voilà ce qui est la raison d’être de la République américaine; le prétexte ce sont les fameuses maximes de Jefferson : « droits égaux à tous, privilèges spéciaux à aucun » et de Lincoln « gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple » [4].

II

Raison d’être et Patriotisme de Classe

Peccat ego civitas, quando es agit, vel fieri patitur, qune causa esse possuat ipsius ruinae : atque tam eamdem eo sensu peccare dicimus, quo Philosophi vel Medici peccare dicuni, et hoc sensu dicere possumus civitatem peccare, quando contra Rationis diclamen aliquid agit. (Tract. Poli. Ch. IV).

Une cité, une patrie sont des cadres mobiles renfermant des individus qui peuvent, par définition, y être contenus. Ce sont les mouvements d’expansion ou de rétraction de ces individus qui créent l’individualité même du cadre qui à son tour réagit sur les existences qu’il contient et les remodèle. Il s’établit ainsi un rapport entre le contenant et le contenu, qu’il s’agisse de l’eau dans un vase ou de citoyens dans une cité.

Spinoza, né dans un siècle où la théologie dominait les Esprits, ne fût-ce que par ses formules, a qualifié de péché le plus grand crime que puisse commettre un individu ou une cité : c’est-à-dire d’être la cause de sa propre ruine. Ce terme de péché peut être remplacé, dans un sens plus moderne, par celui de déséquilibre. Pécher contre la raison d’être signifie « suicide » (felo de se, comme dit la loi anglaise), car cette raison est la base même de l’existence. Il serait intéressant d’examiner combien les grands mots de patriotisme, d’orgueil national, n’ont été employés que pour cacher cette suprême raison, celle qu’on n’invoque jamais et à laquelle on pense toujours, la raison d’être.

Que l’on suppose une nation, telle qu’elle est constituée aujourd’hui en période industrielle, comme aurait dit Fourier. Sa raison d’être est son industrie, et c’est par conséquent le mot qu’on ne prononcera jamais mais qui déterminera cependant toutes les actions de ce groupe d’individus. Une classe se formera, produit du développement de l’industrie et agira à son tour pour le plus grand bien de cette industrie. Si cette classe devait se développer mathématiquement, sans obstacle, on pourrait calculer exactement le moment où elle serait adéquate à l’industrie même qu’elle incarne, mais il n’en est presque jamais ainsi .

D’autres classes en effet existent à côté d’elle ; les unes, incarnations de puissances et d’éléments du passé, formant un poids mort que la classe bourgeoise doit traîner et qui paralysent son mouvement ascensionnel ; et encore ces classes pourraient s’éliminer graduellement, mais l’industrie pour son développement même a besoin du travail d’une autre classe qu’elle exploite et pourtant développe.

Voilà donc les éléments que la bourgeoisie moderne entraîne dans son orbite ; le Clergé,- la Noblesse ne peuvent que retarder sa marche, et même dans certaines occasions elles lui servent de dérivatif,  comme les appâts qu’on jette aux loups en Russie pour retarder leur poursuite, d’où l’excellence du cléricalisme par exemple, que la bourgeoisie subventionne par le Concordat en France, pour l’avoir toujours sous la main, afin de le jeter en pâture aux lutteurs du Prolétariat. Le patriotisme et la raison d’être de la bourgeoisie , c’est l’industrie, c’est le commerce. La partie bourgeoise est régie par les besoins du commerce ; la guerre patrio- tique par excellence est aujourd’hui la guerre commerciale.

C’est ce que les socialistes ne cessent de répéter, mais — remarquons-le bien — sans jamais blâmer la bourgeoisie d’accomplir sa mission historique. Il est même curieux que le seul argument qui serait inattaquable, les journaux aux gages de la bourgeoisie ne l’emploient jamais. Si l’Angleterre avait répondu aux nations du Continent: « j’attaque les républiques du sud de l’Afrique parce que c’est une question de vie ou de mort pour mon commerce que l’extraction d’un élément étranger et réfractaire », qu’auraient pu répondre les autres nations qui agissent exactement de même chaque fois que leur raison d’être commerciale est menacée ou contrariée.

Si on n’invoque jamais cet argument de la raison d’être, c’est qu’il est le dernier. C’est le voile d’Isis ; si on le soulève et cela arrive fatalement un jour ou l’autre, on ne trouve plus rien, car cet argument ou ce voile était  l’existence môme de la classe. C’est pourquoi on lui a superposé d’autres arguments artificiels qu’on appelle patriotisme, civilisation, religion, pour arrêter les curieux, les violateurs de temples.

Une classe n’a jamais eu à répondre à l’heure critique que ceci « je défends mon existence parce que je ne puis me suicider. » C’est là le péché impardonnable dont parle Spinoza. Mais la réplique de la part de l’agresseur est simple : « En détruisant l’être, je supprime la raison. »

Au moment où tout le milieu économique favorise l’ravènement d’une classe, il n’est même pas besoin pour elle de justification, excepté celle que donne Spinoza : « Tantum juris habet quantum potentia valet. » Le machinisme de la grande industrie ne s’est pas justifié lorsqu’il a détruit la manufacture ; il a existé tout simplement, c’était toute la raison qu’il avait à donner. De même le prolétariat, au moment où il saisira le pouvoir trouvera les esprits tellement transformés par l’évolution économique qu’il n’aura qu’à donner acte de sa mission historique.

Le « moment » troublant est celui que nous traversons, car les deux classes, comme deux chevaux dans une course, se trouvent à la même distance du but ; ils se balancent. Aussitôt que le prolétariat aura dépassé, ne fut-ce que d’une tête, la classe bourgeoise montée par son jockey, le capital, l’opinion publique hésitante jusque-là penchera de tout son poids en sa faveur et les paris seront pour lui.

Mais, en attendant ce moment, la Bourgeoisie qui sent son avantage à être adaptée à son milieu, reproche au Prolétariat de vouloir « le » détruire ; elle l’accuse de vouloir supprimer la patrie qu’elle prétend représenter. D’où l’accusation de « sans patrie » que l’on jetait jadis à la bourgeoisie et qu’elle relance aujourd’hui au Prolétariat.

Quelle peut et doit être la réponse de ce dernier, simplement la suivante : [«] comme classe je ne puis admettre que les éléments qui favorisent ma raison d’être; il serait vain de vouloir m’enthousiasmer pour les obstacles qui entravent ma marche en avant. La patrie telle que vous, Bourgeois, la concevez, dans sa forme étroite et protectionniste, m’empêche de m’unir aux prolétariats des autres pays, qui souffrent et luttent comme moi pour le résultat que je cherche à obtenir. Les entraves au développement international ne me sont opposés que dans l’intérêt d’une patrie qui ne représente ni mes besoins ni mes aspirations. Je combats donc tout ce qui rétrécit la patrie à laquelle j’appartiens ».

Voilà la réponse que, comme classe isolée, le prolétariat peut faire à la bourgeoisie. Mais en même temps il a conscience et pressentiment du rôle qu’il est appelé uu jour à jouer, et que Marx a résumé ainsi : « suppression du mode de production capitaliste et suppression des classes [»]. ll sait que sa raison d’être,dans son plein épanouissement, sera la destruction des classes et l’union de l’humanité en un tout harmonique : l’Internationale. Il faut donc qu’il conserve et développe tout ce qui, dans la patrie actuelle, favorise son développement, et ces élémeats auxiliaires il les transportera un jour pour les remettre au dépôt commun de l’humanité.

Comme classe destructive des classes, le Prolétariat doit être patriote, mais patriote d’une patrie qui se transformera, en s’y adaptant, en société communiste. Cette opération, Spinoza la définit ainsi : Lorsque nous disons que quiconque peut disposer comme il veut un élément qui lui appartient de droit, cette puissance doit être définie non seulement par la puissance de l’agent, mais encore par l’aptitude de ce patient même [5].

Il donne ainsi les deux mesures de la patrie que possède toute raison d’être, qu’elle appartienne à un individu ou à une classe. La puissance et la patience de l’esprit détermine l’attaque, l’agression ; la classe prolé- tarienne par exemple s’étend par son organisation, par la conquête qu’elle a faite des municipalités, de sièges de députés et par les quelques lois protectrices du travail qu’elle a arrachées au pouvoir ennemi. Voilà la puissance, c’est-à-dire le droit qu’elle possède ; partout où elle peut exercer cette puissance, partout est sa patrie.

Mais ce territoire qui envahit une classe destinée au triomphe en mesure même les progrès par son aptitude à lui céder. C’est lui qui définit la classe ; et la patrie du prolétariat peut se mesurer par les conquêtes qu’il a faites et qu’il fait tous les jours. Il arrache à la bourgeoisie tout ce qui peut être utile à son développement à lui. Ce ne sera pourtant que lorsque la patrie (c’est-à-dire la terre conquise) du prolétariat sera plus grande que la part réservée à la bourgeoisie que l’on pourra parler de patriotisme prolétarien. D’ailleurs le prolétariat n’a-t-il pas un exemple dans l’histoire du passé? Ce ne fut que lorsque les gens du Thiers eurent accaparé, par la confiscation et l’incendie, la propriété territoriale de la noblesse et du clergé, qu’ils purent avec raison se nommer « Patriotes ». En réalité, ce fut dès ce moment qu’ils eurent quelque chose à défendre contre les anciens propriétaires, qui, eux, n’avaient plus de raison d’être.

En attendant le prolétariat fonde l’Internationale, mais qu’on le remarque bien, l’Internationale pour la lutte, l’Internationale de l’organisation ouvrière et socialiste. Il faut bien distinguer en effet entre l’Internationale des travailleurs qui existe aujourd’hui et qui fonctionne, et dont le but est la suppression du mode de production capitaliste, et l’Internationale humaine qui n’existera qu’après la suppression des classes. En ce sens Pottier avait raison d’écrire :

Levons-nous, et demain

L’Internationale

Sera le genre humain !

III

(…)

La contemplation et l’action ne font qu’un en poli tique, où toute idée devient acte et tout acte se transforme en idée par répercussion. Mais, avant ce stage, avant que l’on ne possède ce que Balzac appelle quelque part « une tête métallique », ne considérant plus que les effets à produire ; avant ce temps, une passion vous a lancé dans la politique et c’est votre raison d’être qui a prédominé en vous et vous a poussé à reconnaître la raison d’être d’une classe et d’un parti. Ceci a été plutôt l’effet d’une impulsion ; c’est à ce moment que les sentiments du juste et de l’injuste (formes idéales pour vos besoins essentiels d’ « être ») peuvent vous déterminer : ce sont vos « propriétés », comme le dit Spinoza [5]. Mais, aussitôt le choix fait — et en politique  il n’y a qu’un choix, comme il n’y a qu’un acte pour un homme, pour un parti, pour une classe, — il faut revenir à la conception de Spinoza ; ne plus se considérer que comme une force en lutte avec d’autres forces ; juger celles-ci, tâcher de les comprendre, et ne les bénir ni les maudire. C’est leur être, leur « natura naturata » qui pourrait mériter ces passions ; leur « raison d’être » n’est qu’un sujet à calcul et à dosage. C’est cette intelligence, si rare en politique, qui permettait à Marx, comme l’a dit Engels, de doser, d’apprécier les événements qui se passaient sous ses yeux et d’en discerner les lois.

C’est ce qui le rend l’égal de ces deux géants de la pensée politique ; Spinoza et Machiavel. Ces deux grands penseurs et leur doctrine sont loin d’avoir fourni toute leur part à l’activité humaine; Machiavel [6] n’a été que le conseiller des princes pendant tout le 16° siècle ; quant à Spinoza son traité politique, après avoir fait horreur au siècle pendant lequel il avait été écrit, a paru retomber dans l’oubli.

Et cependant l’un comme l’autre, ils ont établi la loi suprême des forces humaines en conflit ; ils ont fixé la science de la pensée active contrôlant les forces et les faisant mouvoir. Marx, bien par delà Hegel et la philo- sophie allemande, a été retrouver ses parrains comme on disait au moyen-âge, ceux qui lui fournirent ses armes les meilleures et lui donnèrent la tactique que lui seul pouvait appliquer. Pendant ce temps que faisaient les intellectuels et les Docteurs? Qu’est-ce d’abord qu’être intellectuel? N’est-ce pas avoir l’habitude d’un milieu préparé, d’instruments et de renseignements tout faits? Aussi bien dans un laboratoire que dans une archive, la somme d’énergie créatrice est minime, car on n’y fait que se laisser aller à une impulsion déjà imprimée. C’est une erreur de croire que l’habitude, l’entraînement de la science, produisent les grands savants. Ceux-ci sont les créateurs de leur propre milieu, de leurs propres instruments, de leur propre méthode.

Il faut donc distinguer entre l’habitude de la pensée toute faite, de la méthode toute prête et l’acte de création intellectuelle. Lorsqu’un grand savant meurt, l’impulsion qu’il a donnée, l’énergie qui se dégage de son œuvre, transportent encore pendant quelque temps ses disciples immédiats. Mais bientôt le poids mort, le « dead weight »,  le poids de la matière inorganique, intransformable,  s’accumule sur les « intellectuels » et leur ôte jusqu’à la volonté de trouver ou d’inventer.

Or, vouloir transporter la science, l’intellectualité plutôt, sur le terrain de l’action politique, serait justement livrer le maniement des choses à des manchots. Qu’on se figure Renan dans une assemblée ; d’ailleurs il n’en est pas besoin ; on a vu son ami Berthelot à l’œuvre. Claude Bernard a été représenté par Paul Bert,  et tutti quanti.

En effet la réflexion (ici dans le sens littéral du mot)  tue l’action et surtout cette faculté de recul immédiat et de jugement actif, qui permet à un Marx de « saisir » un phénomène dans son procès même et de l’objectiver, le reliant à une série de phénomènes connexes, au moment même où il apparaît. Un intellectuel de marque serait incapable de cette « sagacité », si nous entendons par ce mot une « sagesse qui agit ». Dans l’industrie plutôt, chez les « pratiquants », qui ne sont pourtant pas éloignés de la vision scientifique, peut-être trouverait-on ce que la science peut donner de plus énergique et de plus actif.

L’intellectuel n’est donc qu’un reliquat, un poids mort. Lorsqu’on jouit ainsi du travail des autres, lorsqu’il a suffi simplement de s’adapter aux découvertes, tout en étant incapable de les développer, l’on mérite le beau nom de savant distingué. C’est une des grandes joies de notre époque que cet accolement d’une épithète de salon à l’une des plus hautes qualités de l’intelligence.

Conséquemment, si le savant distingué ne devient pas vulgarisateur, sa mission, son message, comme on dit en Angleterre, est de parler à la foule, et il gagne alors en popularité ce qu’il perd en sérieux. D’où cette farce qu’on appelle « la Conférence » populaire, Association philotechnique ou Université. Il s’agit d’établir cette échelle de Jacob qui permettra aux simples et aux ignorants de ce monde de monter jusqu’à l’empyrée de la science. Et l’on n’oublie qu’une chose c’est que les conférenciers n’ont « rien » à transmettre ; le savant pourrait être compris du peuple ; l’adaptateur, jamais. En effet, il y a plus d’énergie et par conséquent plus de potentialité de science chez un ouvrier qui travaille à se rendre maître de son outil, chez un contre-maître qui introduit un perfectionnemenf dans une machine que chez tous les savants de salon et d’antichambre.

L’essence de la science même est en eux ; et ils sont les égaux du vrai savant, parce qu’ils n’ont pas l’accumulation, le poids mort des résultats inutilisés à s’assimiler ; parce qu’ils possèdent l’élan, le ressort.

Si l’on considère ce qu’on appelle souvent avec mépris un « autodidacte », un homme qui a fait son instruction lui-même dans ces années précieuses dont parle Balzac, entre vingt et trente ans, on verra que comme « qualité » son énergie est supérieure, non seulement à celle du savant amateur, mais souvent même à celle du savant véritable. En effet, il n’a pas à « désapprendre, ni à déblayer » ; il a vécu en apprenant, c’est-à-dire qu’il a pris de la science ce qu’il lui fallait juste pour son développement à lui.

C’est pourquoi le savant a fait tout ce qu’il doit même pour la société, lorsqu’il a exposé sa méthode et donné à sa découverte sa propre généalogie, pour permettre de la rattacher aux autres. Le peuple — c’est à dire les autodidactes — saura bien sans le secours des Universités populaires retrouver dans la marchandise-science ce qui est applicable immédiatement. En un mot, les intellectuels sont les gardiens du palais qui veillent au dehors à ce qu’on n’y entre pas, mais vous distribuent l’adresse des magasins du bon marché et de la vulgarisation.

Charles Bonnier

Notes

[1], [2] et [5] citations en latin

[3] p. 331 (ou 391?). Capital I.

[4] p. 367. [(]Note 75).

[6] Voir la révolution sociale à Florence, où l’idée de classe est saisie sur le fait.

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