L’Insurgé : un mouvement socialiste sous l’occupation

by

Extrait de Les socialistes rhodaniens sous l’occupation (1940-1944), mémoire de fin d’études de Célian Faure à l’Institut d’Études Politiques de Lyon (septembre 2003). [pdf]

L’Insurgé est un petit mouvement de Résistance qui étonne. Créé par Marie-Gabriel Fugère, ex-secrétaire fédéral du Rhône et de la Loire du P.S.O.P., parti scissionniste de Marceau Pivert, apparenté à la gauche révolutionnaire du socialisme, l’Insurgé est un mouvement exclusivement local qui va prendre son importance dans la carte régionale de la Résistance.

Un mouvement organisé

Syndicaliste et militant dynamique, M-G. Fugère a une expérience solide en matière de rassemblement et d’organisation. De surcroît, le poste de secrétaire fédéral qu’il occupait avant-guerre lui facilite la tâche de la reprise de contacts.
Cependant, Fugère ne laisse rien au hasard et est imprégné d’une exigence à la hauteur de ses aspirations. En véritable « professionnel », il fait attention de ne sélectionner au comité central que les individus les plus sûrs et les plus compétents : « Les camarades honnêtes mais trop bavards, qui constituaient un véritable danger furent éliminés. » [1] . Le comité central prend une coloration très proche du P.S.O.P., comme l’ensemble des cadres de l’Insurgé. En plus de Fugère, celui-ci se compose de Barboyon, un jeune syndicaliste S.F.I.O., de Joseph Poncet, ancien pivertiste et révolutionnaire convaincu, de Guilhot, ancien S.F.I.O. et syndicaliste, de Madame Cottin, ancienne S.F.I.O. Il convient d’ajouter plus tard l’adhésion de militants dont l’action eut un rayonnement conséquent. Parmi eux, l’instituteur Julien Godard et l’imprimeur villeurbannais Martinet. Il s’agit d’une composition dans l’esprit pivertiste, dans laquelle l’ouvrier syndiqué est un archétype fiable. Fugère est électromécanicien, Barboyon est aide à la pharmacie de l’hôpital de Grange-Blanche de Lyon, Poncet est ouvrier serrurier, Guilhot est ajusteur aux Carburants Zénith. En accord avec la doctrine de leur chef de file, les militants de l’Insurgé font partie du socialisme de gauche et ne dissocient pas la lutte contre l’occupant de la libération des classes laborieuses.
D’autres groupes se forment à Lyon et dans sa banlieue, à Villefranche sur Saône notamment. Ces groupes se composent de militants P.S.O.P. de façon majoritaire, ainsi que de quelques socialistes, de libertaires et de sans parti. [2] Reprenant le modèle des fédérations, le mouvement divise Lyon en plusieurs secteurs auxquels leur sont attachés des responsables : Louis Seurre dirige le secteur Croix-Rousse-Caluire, Louise Voulat s’occupe de Vaise, Mascaras se consacre au secteur Lyon-centre, et Lyon-rive Gauche est animé par Joseph Poncet.
Soucieux de ne pas dissocier le combat de la lutte prolétarienne et convaincus que la croissance des effectifs passe par la persuasion des classes populaires, les militants de l’Insurgé forment dès septembre 1942 des groupes dans les usines de Lyon et de sa banlieue, ainsi qu’à Saint-Étienne. Les plus importants d’entre eux sont ceux de la Compagnie Electro-Mécanique de Fugère, des Carburateurs Zénith de Guilhot, des usines Rochet-Schneider, de l’hôpital Grange-Blanche où travaille Barboyon.
Un autre aspect de l’organisation de l’Insurgé est incontournable. Il s’agit de son journal, qui comme Combat ou Franc-Tireur, est celui qui a donné son nom au mouvement. C’est Joseph Poncet qui propose « l’Insurgé » en janvier 1942. Il semble que le premier numéro paraisse en mars 1942 [3] . Ce pilote est financé grâce à la cotisation des membres du comité central, à hauteur de 100 Frs par personne. Conçu grâce au « système D », il est surtout l’œuvre des efforts et des risques personnels de Joseph Poncet. Pour le deuxième numéro, Julien Godard trouve une aide pour le financement, en la personne de son ami Mercier. La part principale du financement du journal demeurera dans les dons assurés par les amis du mouvement, notamment grâce au dévouement de ceux qui sont pourtant les plus modestes. Dès le troisième numéro, le tirage est assuré par le petit imprimeur Martinet, 5 rue Mozart à Villeurbanne. Quant à la distribution, elle est assurée par les militants du mouvement qui s’approvisionnent rue Centrale à Lyon, où une cave a été louée [4] .
La rédaction est assurée par Julien Godard, Pierre Stibbe et un militant italien, Joseph Bogoni, et l’Insurgé parvient à sortir son journal tous les mois.

Un mouvement indépendant et militant

Bien que modeste et précaire, le mouvement l’Insurgé cultive sa verve militante et son indépendance. On l’a déjà répété, le mouvement pivertiste s’interdit de séparer l’action résistante de la lutte pour la libération prolétarienne. Le sous-titre du journal ne ment pas : « Organe socialiste de libération prolétarienne ». Dès le premier numéro, on peut trouver ces lignes :

Pourquoi l’Insurgé ? Parce que nous nous insurgeons contre toutes les puissances d’oppression, quelles qu’elles soient : nazisme, fascisme, église, capitalisme, et que nous sommes résolus à opérer la transformation radicale et révolutionnaire de la société pourrie vivant de la guerre et de la misère des classes prolétariennes, en une société socialisante où le bonheur ne sera pas un privilège et la misère une fatalité. [5]

Le journal fait en quelques sortes songer aux cris du cœur d’un adolescent tout à la fois idéaliste et révolté. En associant les termes « nazisme », « fascisme » et « capitalisme », l’Insurgé semble à la fois se justifier et mettre en garde : le mouvement s’est créé avec la guerre et contre les allemands, certes, mais nazisme et fascisme ne viennent que s’ajouter à une liste d’ennemis qui comporte déjà le capitalisme.
Le syndicalisme est inséparable du mouvement, et l’un des griefs principaux de l’Insurgé porte sur les politiques du travail et la toute puissance des trusts. Ainsi les militants diffusent-ils notamment des tracts d’appel à la grève, comme celle des cheminots de Vénissieux, ou encore celles des usines Berliet [6] . L’Insurgé lance également une grande offensive contre les départs en Allemagne au titre de Service de Travail Obligatoire (S.T.O.), en appelant encore à la grève.
Les opinions très tranchées et volontiers assumées de l’Insurgé lui valent d’être un mouvement très indépendant, aussi bien par les distances que l’on souhaite observer à son égard, que par le désir des cadres eux-mêmes de ne pas s’allier avec des individus et groupes aux opinions et aux agissements trop éloignés des leurs. L’Insurgé restera jusqu’au bout un mouvement relativement marginal, conséquence de son originalité doctrinale.
Mais relativement, seulement, puisqu’il serait faux d’affirmer que l’Insurgé n’entretient aucune relation avec les autres organes de la Résistance. Ainsi des contacts ont été pris avec les principaux mouvements [7] . Par exemple, Fugère et Godard entrent en contact avec André Philip et Libération Sud par l’intermédiaire de Pierre Stibbe, qui après avoir été l’un des pionniers de la réunion de Trévoux passe à Libération. Encore, Pierre Stibbe permet un contact avec Franc-Tireur et des rapports brefs sont esquissés avec le M.O.F.
Mais les contacts sérieux demeurent ceux entretenus avec Combat et Libération.
En octobre 1942, Libération Sud demande à l’Insurgé de lui faire régulièrement une partie de ses impressions. Dès novembre 1942, le petit imprimeur villeurbannais clandestin de l’Insurgé Martinet tire 10 000 exemplaires par mois de Libération. Ajouté à cela, des militants de l’Insurgé parmi lesquels Fugère, assurent des livraisons et une partie de la diffusion du grand journal de la Résistance. En échange de bons procédés, Libération fournit à l’Insurgé le papier nécessaire à son tirage [8] et propose de prendre en charge tous ses militants en situation dangereuse. Toujours en octobre 1942, l’Insurgé et Combat entreprennent une action commune contre le S.T.O. Les deux mouvements rédigent un tract en commun signé « L’Insurgé-Combat » [9] . Enfin, notons les bons rapports entretenus avec les toulousains de Libérer-Fédérer, mouvement à bien des égards analogue à l’Insurgé [10] .
Malgré ces rapprochements et coopérations, l’Insurgé reste autonome. Fin 1942, Combat va ainsi tenter de provoquer une fusion, pour combler le manque d’éléments ouvriers dont il fait preuve. Fugère refuse. Libération propose également à l’automne 1942 l’adhésion de l’Insurgé à la France Combattante, mais cela n’aboutit pas [11] , et en juillet 1942, Raymond Aubrac, de Libération, s’insurge contre « ces communistes de 1930 ». En somme, l’Insurgé a toujours souhaité exister et s’est refusé à se perdre sous l’influence d’un « grand » de la Résistance. L’attachement de Fugère pour « son petit enfant », selon les mots de l’imprimeur Martinet, est sans doute également un élément déterminant pour comprendre comment l’Insurgé a pu continuer à exister à côté des Libération et autre Combat malgré sa précarité.

Un mouvement socialiste rhodanien important

L’Insurgé, malgré sa modestie et sa marginalité, doit être considéré comme un mouvement de Résistance  d’importance.
Au niveau régional, le mouvement de M.G. Fugère, atteint un rayonnement conséquent. En plusieurs points de la zone Sud, des contacts sont renoués avec d’anciens militants du P.S.O.P. Le mouvement s’étend dans l’Ain, dans le Languedoc et à Montpellier, où les contacts Louis Tégaro et Valière sont eux-mêmes en relation avec Nîmes, Narbonne et Béziers, dans le Var, et dans les villes de Toulouse, de Saint Etienne, d’Avignon, de Grenoble, d’Annecy, de Clermont-Ferrand, etc.. [12]
En marge de son influence et de sa portée, l’Insurgé se structure de façon identique à un autre « grand » mouvement. Il possède son journal, dont la parution est régulière et la diffusion relativement importante et il émet des tracts, comme ceux dénonçant les S.T.O. Il possède en outre un réseau de faux papiers, notamment à Villefranche sur Saône où se trouve un centre de gravure pour faux tampons (chez le graveur Valla), et recrute dans les milieux ouvriers des spécialistes de la gravure sur bronze pour les fausses cartes d’alimentation et les pièces d’identité. Martinet note qu’en septembre 1942, « les services des identités fonctionnent à plein. [13]». L’Insurgé possède aussi un maquis situé à Annecy, et un service médical assuré par le Docteur L. [14] , au 285 cours Lafayette à Lyon. Pour toutes ces raisons, à considérer l’importance de l’organisation du mouvement, l’Insurgé ne doit pas être sous-estimé.
En outre, il doit également être considéré comme un mouvement socialiste, ou tout du moins comme un mouvement de forte influence socialiste. L’immense majorité de ses cadres et de ses militants sont en effet issus de la S.F.I.O. d’avant-guerre. Il faut cependant remarquer la particularité doctrinale qui anime la plupart d’entre eux, étant issus du P.S.O.P. de Marceau Pivert, mais il faut aussi constater le fait que ce jeune parti n’a fait scission qu’en 1938, et que Marceau Pivert demandera à ses fidèles de réintégrer le parti S.F.I.O. dès la fin de la guerre [15] , comme en témoigne l’une de ses lettres [16] :

Le seul groupe de copains qui n’aient pas abandonné la lutte et l’action, c’est celui de Lyon. Malheureusement, il fut décimé comme vous devez le savoir, et ceux qui ont suivi Rous ont rejoint la S.F.I.O., mais Fugère est décidé à faire quelque chose dans le même sens… Je l’y ai encouragé… Je conseille donc de considérer le P.S.O.P. comme dépassé.

Les acteurs de l’Insurgé doivent donc être considérés comme d’authentiques socialistes, et le mouvement, par l’extrême importance du nombre des socialistes qui l’animent, et par leurs qualités de fondateurs, de rédacteurs du journal et de leaders d’opinion, doit être considéré comme le mouvement de Résistance socialiste rhodanien.

Notes:
[1] A.D.R. (31JB74 et B20)
[2] A.D.R. (31J B20) déposition de Martinet. Marcel Ruby ajoute la présence de communistes n’ayant pas admis le pacte germano-soviétique.
[3] Il y a là une incertitude. La déposition de Martinet aux archives départementales du Rhône note que le premier numéro parait en octobre 1941. Cependant, Marcel Ruby dans son livre Résistance et contre résistance à Lyon et en Rhône—Alpes cite Fugère affirmant que le premier numéro est sorti en mars 1942. Le nom ayant été trouvé en janvier 1942, on privilégiera la date donnée par Fugère, tout en accordant le bénéfice du doute à Martinet. Il se peut qu’un « ancêtre » de l’Insurgé soit paru avant, mais que Fugère ne le considère pas comme tel.
[4] Marcel Ruby, op.cit., p149.
[5] Mémorial de l’Insurgé, textes et documents rassemblés par M.G. Fugère, présentés par Fernand Rude, imprimeries nouvelles, Lyon, 1968.
[6] A.D.R. (31J B20)
[7] A.D.R. (31J B20)
[8] Marcel Ruby, op. cit., p149
[9] Mémorial de l’Insurgé, op. cit.
[10] Libérer-fédérer est, comme l’Insurgé, un petit mouvement régional qui cultive son originalité doctrinale et son indépendance. Lui aussi rassemble des militants catalogués à gauche du socialisme, disciples de l’antifasciste italien Silvio Trentin, dont les trois valeurs maîtresses sont : révolution, socialisme et fédéralisme.
[11] A.D.R. (31 J B20) Martinet précise qu’il s’agit d’un refus des socialistes réformistes, sans s’étendre sur le sujet.
[12] Mémorial de l’Insurgé, op. cit.
[13] A.D.R. (31J B20)
[14] Écrit en l’état dans les A.D.R., il rendit de « prodigieux services » selon Martinet.
[15] Fugère fait parti de la commission des conflits de la fédération S.F.I.O. du Rhône dans les années qui suivent la guerre.
[16] Fond ancien Fernand Rude, carton n° 249.

About these ads

2 Réponses to “L’Insurgé : un mouvement socialiste sous l’occupation”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    [...] „Arbeiterstaates“ in Rußland (1952) * Stephen Coleman: Impossibilism (1987) * Célian Faure: L’Insurgé : un mouvement socialiste sous l’occupation (2003, Auszug) * Pierre Souyri: Marxisme et révolution russe (1979) * B. Malon: 1871 La 3° [...]

  2. From the archive of struggle, no.33 « Poumista Says:

    [...] „Arbeiterstaates“ in Rußland (1952) * Stephen Coleman: Impossibilism (1987) * Célian Faure: L’Insurgé : un mouvement socialiste sous l’occupation (2003, Auszug) * Pierre Souyri: Marxisme et révolution russe (1979) * B. Malon: 1871 La 3° [...]

Les commentaires sont fermés.


Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 454 autres abonnés

%d bloggers like this: