Impressions d’un délégué (Louis Bouët)

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Source: A. Rosmer/ Le mouvement ouvrier pendant la guerre (1936) (p. 359-361). Première publication internet en 2006 dans la brochure du courant Ensemble Les syndicalistes et la Première guerre mondiale. Instituteur, Louis Bouët devait militer après guerre dans la Majorité fédérale de la Fédération unitaire de l’enseignement (oppositionnelle dans la CGTU) puis dans la tendance École émancipée (qui reprit le nom de la revue dont Bouët avait été le gérant).

J’étais à la Conférence confédérale du 15 août 1915, au titre de délégué suppléant de l’Union des Syndicats de Maine-et-Loire, en désaccord pour la première fois avec le délégué titulaire, Bahonneau, secrétaire de l’Union, influencé par Jouhaux qui venait assez souvent à Angers-Trélazé. C’est Loriot qui est intervenu au nom de la Fédération de l’Enseignement, plus en socialiste qu’en syndicaliste car il avait assez peu milité dans les syndicats, et il se trouvait pris de court, défendant une cause qui était la sienne depuis la veille au soir seulement.  Nous réagîmes avec vigueur lorsque Luquet (des Coiffeurs), qui présidait, traita notre camarade d’Aliboron à cause de sa manière « d’enseigner l’histoire » ! Loriot venait de rappeler les congrès socialistes et les résolutions contre la guerre.
Des autres interventions, je me rappelle celles de Frossard, sur une question de procédure et dans notre sens; de Bourderon, difficile à suivre avec ses phrases restant en route, emberlificotées, mais s’affirmant tout de même avec nous pour finir; de Péricat, un peu filandreux lui aussi, nettement pacifiste néanmoins; de Merrheim (que j’entendais pour la première fois) qui fit certes la meilleure intervention, situant dès ce moment-là les responsabilités de Poincaré, celles de l’Angleterre, se prononçant pour la reprise des relations internationales entre socialistes.
Pour la première fois sans doute, Jouhaux, dans son discours, parla de « réalisations » (!?) qu’il opposait à l' »agitation vaine ». Keufer et Saint-venant parlèrent aussi pour la continuation du massacre, ce dernier se basant sur les malheurs de la population du Nord envahi.
Je me souviens, lors du vote, des exclamations qui accueillirent Chasles (Union d’Indre-et-Loire) votant avec nous parce qu’il y avait à Tours un bon noyau de pacifistes: « L’imbécile, disait-on au pied de la tribune, il est en sursis d’appel ! » Il l’était en effet, au titre de je ne sais plus quelle coopérative. Je le revis un peu plus tard; il était complètement retourné…
La veille, nous avions tenu notre Congrès fédéral dans la petite salle de la rue de la Grange-aux-Belles. Toute la journée, nous avions discuté avec Hélène Brion et Loriot, qui sortaient les clichés courants de la guerre du droit, de la justice, de la barbarie allemande, etc. J’avais avec moi, pour les combattre, Lafosse, Marie Guillot, Marie Mayoux, Raffin (du Rhône), etc. Le soir, nous battions, à une forte majorité, les jusqu’auboutistes de notre Bureau fédéral : Hélène Brion, secrétaire par intérim, et Loriot, trésorier. Aussitôt après le vote, Hélène Brion déclara en substance: « je m’incline devant la majorité, et j’appliquerai fidèlement les décisions du congrès en faveur de la propagande pacifiste. » Elle tint en tous points sa promesse, se classant dès ce jour dans la minorité du Comité confédéral.
Loriot fit une déclaration dans le même sens. « Je m’incline également, dit-il, devant la majorité, et, si vous m’y autorisez, je défendrai le point de vue de notre Fédération demain, devant la Conférence. Le fait aura d’autant plus d’importance que j’étais jusqu’à maintenant avec la majorité du Parti et avec l’état-major confédéral. » Nous acceptâmes, non sans quelque hésitation, nous réservant d’intervenir si cela devenait nécessaire; mais il n’y eut rien à redire à l’attitude de Loriot, ni ce jour-là ni plus tard.

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En ce qui concerne la Fédération et l’Ecole Emancipée, mes souvenirs sont très précis. Dans les trois premiers numéros de la revue (octobre 1914), on avait publié successivement des articles de Rebeyrol (de la Gironde), de James Guillaume et de Laisant, que nous considérions comme l’anéantissement de notre oeuvre. L’article de Loriot (à part une ou deux phrases, celles que Renaudel lui rappelait par la suite) était plus acceptable. Ce n’était pas pour cette besogne que nous faisions vivre l’Ecole Emancipée, rédigeant la « Vie scolaire » à quelques-uns. Nous avons aussitôt, ma femme et moi, envoyé une réponse un peu vive, rappelant à Laisant et à James Guillaume leur passé, déclarant que nous ne les comprenions plus, et que nos chemins seraient désormais divergents.
Quelques jours plus tard, Lafosse nous écrivait que nous n’étions pas les seuls à protester, que d’autres, et notamment Marie Guillot et les Mayoux, je crois, avaient écrit également, mais que les épreuves soumises à la censure avaient indigné l’autorité militaire qui suspendait la revue… et le numéro ne parut pas ! Lafosse ajoutait que Audoye et lui s’employaient à faire paraître la revue sous un autre titre, mais que notre son de cloche ne serait jamais admis par la censure. Je répondis sans délai: « Si nos articles ne peuvent paraître, supprimez les articles guerriers. » Ainsi fut fait… Les premiers numéros de l’École, puis de l’Ecole de la Fédération, étaient réduits à la « partie scolaire » où l’on supprimait jusqu’aux extraits de La Bruyère, de Victor Hugo ou de Maupassant contre la guerre. Nous nous sommes pourtant enhardis peu à peu à refaire une « partie pédagogique », puis « corporative », puis « sociale », mais jamais le son de cloche belliciste ne se fit entendre désormais. Et dès 1916, notre premier désaccord avec Mayoux est venu de là: il voulait la liberté absolue, même au risque de travailler exclusivement pour la guerre.

vie scolaire

1912: deux ans avant le ralliement d'une majorité de la CGT à l'Union sacrée

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Une Réponse to “Impressions d’un délégué (Louis Bouët)”

  1. Le Comité pour la reprise des Relations internationales « La Bataille socialiste Says:

    [...] Impressions d’un délégué , L. Bouët [...]

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