Le régime soviétique est-il socialiste? (1946)

par

Article signé André Ariat, pseudonyme d’Aimé Patri, dans Masses / Socialisme et liberté N°2 (15 mars 1946) [I] et N° 3 (juin 1946) [II], revue mensuelle dirigée par René Lefeuvre. Nous avions déjà (re)publié un extrait en espagnol: ¿El régimen soviético es socialista?, traduit par Francisco sur l’ancien site Démocratie socialiste/Ateneo socialista.

I

Un schéma d’une irréprochable simplicité s’impose aujourd’hui à beaucoup d’esprits en France : le monde, au lendemain de la grande guerre mondiale se retrouve divisé en deux camps : d’un côté, les états capitalistes anglo-saxons, de l’autre, le seul état ouvrier et socialiste : l’U.R.S.S. Les pays anglo-saxons et l’U.R.S.S. ont pu se trouver coalisés pour abattre le fascisme. Leur opposition irréductible demeure cependant. Ce n’est pas seulement une opposition d’intérêts mais une opposition de principes, qui domine la lutte pour l’extension des sphères d’influence. Lors du règlement de comptes historiquement inévitable, il s’agit de se retrouver du bon côté. Dès maintenant, en toute circonstance, il faut s’y préparer.
La conception traditionnelle de la lutte des classes se trouve ainsi transposée dans l’arène internationale. Les antagonismes sociaux à l’intérieur de chaque pays n’ont plus de sens qu’en fonction du conflit fondamental qui oppose l’état prolétarien et les états capitalistes. Le serment d’allégeance prêté à l’U.R.S.S, devient l’unique caution de l’esprit révolutionnaire et socialiste. On l’estime suffisante aussi bien que nécessaire. Telle est, par exemple, la conception qui inspire un ouvrage comme « La Libération trahie » de M. Pierre Hervé.
M. Pierre Hervé défend l’orthodoxie de son parti, mais l’attraction d’une doctrine aussi simple s’exerce sur d’autres qui voudraient bien la suivre en réservant pour leur compte personnel la possibilité d’expressions plus nuancées. Dans le numéro 2 de « La Revue Internationale », M. Gilles Martinet déclare et souligne « qu’il ne s’agit pas d’être du camp de l’U.R.S.S., mais d’être dans le même camp que l’U.R.S.S. ». Cette subtile distinction ne modifie pourtant rien au fond des choses non plus que les réserves sur « L’Alleluisme officiel » empruntées à M. Georges Friedmann. M. Pierre Hervé montrerait facilement que le camp de l’U.R.S.S, et le même camp que celui dans lequel se trouve l’U.R.S.S., c’est tout un et qu’il s’agit uniquement de savoir si l’on y veut entrer ou rester sur le seuil, comme le faisaient certains néophytes aux premiers temps du christianisme. D’ailleurs, si l’on admet que l’U.R.S.S, est « la chose qui existe », on ne voit pas bien comment celles qui n’existent pas encore pourraient avoir la prétention de traiter d’égal à égal avec une semblable puissance.
Il faut reconnaître une véritable continuité dans la politique des partis communistes, malgré la ligne historiquement zigzagante qui leur est tant reprochée. A travers tous les tournants, il est facile de découvrir une constante : la défense inconditionnelle de l’U.R.S.S. De quel droit reprocherait-on de n’être pas conséquent avec eux-mêmes, à ceux qui admettent qu’il y a identité entre la stratégie de classe du prolétariat et les manœuvres tactiques de la politique extérieure soviétique. Mais c’est un tel postulat dont le bien-fondé demanderait à être démontré. Si on l’accepte sans examen, il va de soi que tout le reste s’ensuit. Mais c’est cette imperturbable logique, suspendue à un acte de foi pur et simple qui inquiète légitimement.

Qu’est-ce que le Socialisme?

Personne ne niera que le but final du socialisme tel que l’ont toujours compris les marxistes, soit l’abolition de l’exploitation économique et de la domination politique de l’homme par l’homme. Par société socialiste, il faut entendre une société qui s’achemine vers la disparition des différences sociales et la résorption des fonctions de l’État dans la société. Les deux buts socialistes sont d’ailleurs absolument solidaires : c’est l’oppression économique qui engendre l’oppression politique et vice-versa. C’est l’oppression politique qui l’entretient ou qui la fait renaître. Le cercle vicieux de la misère et de la contrainte est de nos jours plus évident que jamais. C’est pourquoi le socialisme fut toujours inséparable d’un idéal de bien-être et de liberté.
Il est remarquable de constater qu’à cette définition du socialisme par ces buts, lorsqu’on veut administrer la preuve du caractère socialiste du régime soviétique actuel, on en substitue une autre qui concerne seulement la forme juridique de la propriété : le socialisme est le régime économique où les moyens de production et d’échange deviennent la propriété collective du peuple représenté par l’État. Dès lors, il n’est pas malaisé d’établir que, quels que soient en fait les rapports humains qui existent au sein de l’usine comme dans la vie publique soviétique, il s’agit bien d’un régime « socialiste », le « socialisme » étant défini en fonction de la seule administration des choses. Mais se contenter d’une pareille définition, n’est-ce pas se placer à un point de vue typiquement « bourgeois » : les partisans du capitalisme traditionnel ont toujours feint de croire que l’étatisme économique était l’âme même du socialisme. Se contentera-t-on de leur répondre que, lorsque le capitalisme privé continue à l’emporter sur le capitalisme d’état, dans leurs proportions respectives, le régime capitaliste persiste? Ce serait admettre implicitement que, lorsque la proportion du capitalisme privé tombe à zéro et que le capitalisme d’état envahit tout, alors le socialisme est réalisé.
Les marxistes ont toujours soutenu que la différence entre le capitalisme d’état et le socialisme, réside dans la nature même de l’État et dans ses rapports avec la société. Or, personne ne peut nier que l’U.R.S.S, vive sous le régime politique du parti officiel unique, que ce parti qui rejette les tendances soit dans son sein aussi totalitaire que le régime auquel il préside et que, finalement, la totalité des pouvoirs effectifs se trouve concentrée en Russie entre les mains d’un seul homme. En face d’une pareille centralisation du pouvoir, la contrepartie d’un contrôle démocratique n’existe pas, car on ne saurait donner ce nom à un plébiscite périodique où l’opposition est absente. C’est un pareil état qui dispose de la totalité du pouvoir économique en même temps que du pouvoir politique. Est-ce là le socialisme? Redire que sans contrôle démocratique de la société sur l’État, il ne saurait y avoir de socialisme, c’est rabâcher une vérité première. Elle est cependant utile à rappeler, lorsqu’on nous invite à défendre l’U.R.S.S., inconditionnellement et en toute circonstance, sous prétexte qu’elle est le pays du socialisme.

Socialisme et Capitalisme d’État

En régime socialiste, les moyens de production et d’échange doivent bien être la propriété collective du peuple ou de la nation. Mais, si c’est là une condition nécessaire, ce n’est pas une condition suffisante. L’État n’est pas le peuple, il n’est pas la nation. Dans le meilleur des cas, il ne peut être que son mandataire. La gestion par l’État, des organes de l’économie ne peut avoir une signification socialiste, que dans la mesure où cet État lui-même est contrôlé démocratiquement. Les capitalistes privés ont pu être expropriés. Si l’État, maître de l’économie se soustrait au contrôle populaire, ce sont les conditions d’une nouvelle expropriation qui se trouvent réalisées. Mais, cette fois, il ne s’agit plus de l’expropriation des capitalistes privés, mais de celle du peuple dépossédé par l’État. Pour que cette expropriation soit effective, aucune formalité juridique nouvelle n’est nécessaire. Il suffit que l’exercice de la démocratie politique soit suspendu en fait. La transformation de l’État, de serviteur en maître de la société, transformation conforme selon Marx et Engels, à la tendance naturelle de cette institution, a cependant des conséquences autrement graves en régime d’économie étatisée, qu’en régime de capitalisme privé. Elle n’a pas seulement la signification d’un changement de régime politique, mais celle d’un changement de régime social. Pour cette raison, Marx et Engels, et après eux Lénine, insistaient sur la nécessité de détruire l’ancien appareil bureaucratique de l’État, comme condition préliminaire à la construction du socialisme. Avaient-ils cependant suffisamment songé à l’éventualité de sa renaissance sur des bases nouvelles? Il faut bien reconnaître que cette question, posée par Bakounine et par Proudhon est une de celles auxquelles le marxisme classique n’a pas répondu. Mais, n’ayant pas la prétention de donner des «recettes pour faire bouillir les marmites de l’avenir », il avait prévenu par avance, qu’il ne saurait répondre à tout.

On a coutume de dire que le personnel de l’appareil d’État, la bureaucratie ne saurait constituer une classe sociale au sens propre du mot, parce que l’État est une superstructure politique et que les classes ne peuvent se former que dans l’infrastructure économique de la société. Mais ce raisonnement d’apparence « marxiste » ne s’applique précisément pas à un état du type de l’État Soviétique actuel. Dès lors, que l’état devient le maître de l’économie, l’infrastructure économique et la superstructure politique tendent à se confondre. Dans la mesure où l’État exerce ses nouvelles fonctions économiques, en dehors du contrôle démocratique populaire. La bureaucratie tend à s’élever au-dessus du reste de la société, en assumant la fonction des anciennes classes dirigeantes, et en héritant aussi de quelques-uns de ses privilèges. Il importe assez peu qu’ici on chicane sur ces mots pour savoir s’il s’agit d’une « classe», d’une « couche sociale» ou d’une « caste» dirigeante. Il suffit que la relation de maître à serviteur soit rétablie en fait, dans l’ordre économique aussi bien que politique, pour que l’on puisse considérer qu’un tel régime n’est pas le Socialisme. Il va de soi qu’il n’est pas davantage identifiable au capitalisme privé et il serait aussi vain que ridicule de sous-estimer d’énormes différences. Dire que « l’U.R.S.S, est un état capitaliste bourgeois comme les autres », est le type même de la formule vide de sens. Mais, s’empresser de conclure que, puisqu’il ne s’agit pas d’un état capitaliste bourgeois, il doit s’agir nécessairement d’un état socialiste, ouvrier, c’est se satisfaire à bon compte de la simplicité des formules et se dérober devant l’analyse des faits. Il n’est pas douteux que l’économie planifiée est un élément essentiel de la construction du socialisme, mais la démocratie politique et économique en est un autre. Or, ni la démocratie politique, ni la démocratie économique n’existent en U.R.S.S.

Valeurs et limites de l’exemple soviétique

Procéder à cette dernière constatation n’est pas articuler un grief, mais reconnaître un fait. Il se peut que les conditions historiques pour l’avènement d’une démocratie à la fois politique et économique ne se soient pas trouvées réalisées en Russie, après l’écroulement du tsarisme. C’étaient celles d’un pays arriéré qui devait rattraper un énorme retard et qui ne pouvait le faire qu’au prix d’un « forçage ». Forçage et démocratie ne sont guère compatibles. Dans son discours du 9 février 1946, Staline justifie les méthodes soviétiques de gouvernement des hommes et d’administration des choses par des considérations qui n’ont rien à voir ni avec le bien-être, ni avec la liberté du peuple travailleur. C’est la perspective de la guerre prochaine qui selon lui, a orienté les différents plans quinquennaux, imposé le rythme de l’industrialisation et celui de la collectivisation. La supériorité des méthodes planificatrices sur celles du capitalisme privé, vient selon Staline de ce que le développement de l’industrie lourde cesse d’être subordonnée à celui de l’industrie légère. La fabrication des moyens de production et des engins de destruction peut ainsi avoir systématiquement le pas sur celles des objets de consommation directe. La victoire obtenue dans la guerre est la justification de cette méthode, et Staline estime qu’il faut poursuivre dans cette voie, puisque les dangers d’autres guerres ne sont pas à écarter. Nous ne trouvons rien à redire à condition qu’on veuille bien ne pas confondre ni les buts, ni les moyens avec ceux du socialisme. Les marxistes avaient toujours pensé que l’industrialisation était la tâche propre du capitalisme. Le système soviétique apparaît comme une méthode pour hâter l’industrialisation des pays arriérés où la bourgeoisie s’est montrée défaillante dans l’exécution de sa tâche historique. En ce sens, le caractère progressif de ce système ne saurait être nié. Mais, par rapport à un certain type de conditions initiales, et non pas n’importe où et dans n’importe quelles conditions.
Un coup d’œil rapide sur la carte du monde contemporain suffirait d’ailleurs à montrer que les régions les plus favorables à l’influence communiste soviétique ne sont pas les pays aucunement industrialisés où l’on trouve un mouvement ouvrier puissant, en possession d’une forte tradition syndicale et politique, mais des pays où la structure de l’économie repose encore sur la base d’une agriculture arriérée, où le prolétariat est d’origine paysanne encore récente. L’identification du communisme d’inspiration soviétique à la fraction la plus avancée du mouvement ouvrier mondial est une notion à réviser. Seule, parmi les grands pays de l’Europe Occidentale, la France possède un mouvement communiste qui passe pour avoir achevé la conquête de la majorité de la classe ouvrière parce qu’il a réussi à installer ses militants aux principaux postes syndicaux. (La carte électorale même récente de la France appellerait cependant d’autres constatations et montrerait que ce ne sont pas les régions les plus industrielles qui ont donné le plus de voix au Parti Communiste.)
La France n’est certes pas un pays arriéré du type de la Yougoslavie ou de la Bulgarie. Mais, quoiqu’il doive en coûter à notre amour-propre national, il faut reconnaître que ce grand pays mi-agricole, mi-industriel dont on vante l’équilibre est caractérisé depuis longtemps déjà par une économie stagnante. Il faut tenir compte enfin d’un facteur idéologique et sentimental habilement exploité, pour maintenir le prestige de la Révolution russe, quel que soit l’évolution du régime auquel elle a donné naissance : il s’agit de la tradition révolutionnaire française elle-même.
Qu’on le veuille ou non, les problèmes économiques et sociaux qui se posent devant le mouvement ouvrier occidental sont d’une autre nature que ceux qui ont été résolus en Russie, par les méthodes du capitalisme d’État. Les théoriciens de l’économie soviétique se flattent d’avoir résolu le problème des crises de surproduction et du chômage grâce à l’économie du plan. La Russie s’est trouvée en réalité devant le problème exactement inverse de celui qui se pose en Occident : il ne s’agissait pas pour les Russes d’amener la consommation au niveau des possibilités d’une production excédentaire, mais de construire dans un pays arriéré et au prix de n’importe quels sacrifices un appareil de production capable d’assurer l’indépendance nationale et la puissance militaire. A mesure que des conditions plus normales reviendront en Occident, on s’apercevra au contraire qu’il ne s’agit pas tellement de résoudre un problème de production, qu’un problème de répartition dans les pays où le capitalisme a normalement accompli sa tâche historique. Le pire défaitisme serait celui qui consisterait à attendre d’une troisième guerre mondiale, dont l’issue serait d’ailleurs incertaine, le salut d’une Europe retombée au point le plus bas de la barbarie, salut qui devrait être opéré grâce à l’imposition des méthodes du capitalisme d’état soviétique. La tâche propre au mouvement ouvrier occidental n’est pas de se considérer dès maintenant comme mobilisé par une troisième guerre mondiale, aux côtés de l’U.R.S.S. Elle consiste à frayer sa propre voie entre le bloc américain et le bloc soviétique par la construction en commun d’un socialisme démocratique qui serait en même temps la meilleure garantie de la paix. Si, pour des raisons objectives et subjectives, cette percée ne pouvait s’accomplir, cela ne signifierait pas que nous marchons vers le socialisme, mais en droite ligne vers la barbarie.

II

NOUS Voyons s’accomplir une évolution prédite dans ses grandes lignes par Marx et  Engels : Au capitalisme libéral de la libre concurrence a succédé le capitalisme des monopoles privés, puis au capitalisme des monopoles privés succède à son tour le capitalisme des monopoles d’État. Il est vain de songer à revenir en arrière aux bons vieux temps du libéralisme : le processus dialectique par lequel la libre concurrence engendre le monopole privé, puis le monopole privé le monopole d’État n’est pas réversible. Lorsqu’on en est arrivé au Capitalisme d’État, la question se pose cependant : Est-ce là le Socialisme ?

Qu’est-ce que le Capitalisme d’État ?

La réponse donnée par Engels à cette question qu’il a examinée directement dans l’« Anti-Duhring » ne laisse pas au premier abord de paraître ambiguë. Le Capitalisme d’État pour le collaborateur de Marx est une sorte de Janus à double face : il n’est pas le socialisme mais il peut être l’antichambre du socialisme. « L’état moderne, quelle qu’en soit la forme, est une machine essentiellement capitaliste, l’état des capitalistes, le capitalisme collectif idéal (c’est nous qui soulignons). Plus il s’approprie de forces productives, plus il devient un véritable capitaliste collectif, plus il exploite de citoyens. Les travailleurs restent des salariés, des prolétaires. »
« Mais au point extrême, il prend un autre tour. L’état propriétaire des forces de production n’est pas la solution du conflit, mais il renferme le moyen formel, l’anse par où peut être saisie la solution. »
A quelles conditions le Capitalisme d’État peut-il se transformer en socialisme ? Engels nous enseigne que la condition la plus proche c’est la transformation de la nature de l’état lui-même. L’état doit cesser d’être l’instrument d’une classe pour devenir « le représentant effectif de la société tout entière ». C’est à ce titre qu’il prend possession des moyens de production et d’échange. Mais par lui-même s’il assume une nouvelle fonction à l’organisation centrale de l’économie, il doit, perdre son ancienne qualité d’état policier. Selon la formule saint-simonienne que l’auteur de l’Anti-Duhring n’hésite pas à reprendre à son compte « le gouvernement des personnes fait place à l’administration des choses ». L’état cesse donc d’exister « en tant qu’état » de la même façon que le prolétariat, en devenant chose dirigeante, cesse d’exister en tant que prolétariat (1). Engels précise bien sa pensée lorsqu’il déclare : « Le premier acte par lequel l’État se manifeste réellement comme représentant de la société tout entière, la prise de possession des moyens de production au nom de la société, est en même temps son dernier acte caractéristique d’état… L’état n’est pas aboli il meurt ». Par « dépérissement de l’état » il faut entendre la renonciation de l’État à sa fonction policière et par suite sa résorbtion au sein de la société. L’opposition de l’état et de la société cesse. L’état n’est plus élevé au dessus de la société productrice. Il se confond avec elle parce que la division de la société en classes dans laquelle l’État policier trouve son aliment, a cessé d’exister.

Le capitalisme collectif idéal

Les formules bien connues de l’auto-destruction de l’état et du prolétariat au lendemain de la prise du pouvoir, ne pêchent-elles pas cependant par un excès d’optimisme dialectique ? Elles ont été maintes fois citées et notamment par Staline lui-même pour justifier le caractère socialiste de l’économie et de l’État soviétique (2).

Où voyons-nous cependant que les conditions marquées par Engels se soient trouvées remplies en U. R. S. S. ? L’état soviétique a-t-il cessé d’être un état policier? Reconnaît-il la liberté des personnes pour ne plus s’intéresser qu’à l’administration des choses ? Au contraire il prétend régenter les consciences aussi bien que les actes, il se transforme en Église avec la prétention d’assurer le salut collectif au prix du sacrifice de toutes les libertés individuelles ou sociales. Le prolétariat a-t-il cessé d’exister en U. R. S. S. en tant que prolétariat ? Comment pourrait-on le soutenir puisque le régime du salariat subsiste, en ayant simplement changé de forme ? Les travailleurs soviétiques sont mis dans l’obligation de Vendre leur force de travail, au prix qu’on leur propose ou de disparaître physiquement. Ils la vendent à l’état, devenu capitaliste au lieu de la vendre à des patrons privés. Mais ils continuent à la vendre et c’est l’état qui recueille la plus-value en même temps qu’il dicte les conditions dans lesquelles s’effectue le travail. On dit que cet état c’est «l’État des travailleurs », de telle sorte que le prolétariat se Vend à lui-même sa propre force de travail. Ce subterfuge verbal ne saurait masquer la réalité. L’État soviétique prétend régenter les consciences aussi bien que les actes, il se transforme en Église avec la prétention d’assurer le salut collectif au prix du sacrifice de toutes les libertés individuelles ou sociales. La libre discussion n’existe pas davantage en U. R. S. S. sur le plan économique que sur le plan politique. En l’absence de tout syndicalisme libre, les travailleurs ne sont même pas appelés à débattre les conditions de leur travail et de leur rétribution. En l’absence de toute liberté politique, l’état se trouve soustrait au contrôle démocratique de la société, il établit un plan de production comme il ‘entend. Un tel état, n’est-il pas, dans la réalité, le « Capitaliste collectif idéal » dont parlait Engels ?
Ainsi malgré l’expropriation des anciennes classes possédantes les conditions du dépérissement de l’état ne se sont pas trouvées réalisées en U. R. S. S. Nous voyons l’état soviétique à la fois conserver les anciennes fonctions de l’état capitaliste et en acquérir de nouvelles.

Un cas de conscience socialiste

C’est ici que se pose un véritable cas de conscience pour la pensée socialiste. Engels s’est-il trompé dans ses prédictions sur « le saut du royaume de la nécessité dans celui de la liberté » puisqu’assurément l’État Soviétique n’est pas le « royaume de la liberté » et se trouve même réaliser tout le contraire en fait ? Dans ces conditions ne faut-il pas remiser au magasin des utopies les espérances traditionnelles selon lesquelles, moyennant l’expropriation totale des capitalistes privés, le Capitalisme d’État se transformerait de lui-même en socialisme tandis que l’état et le prolétariat disparaîtraient également d’eux-mêmes ?
Il ne sert à rien d’invoquer la théorie contre les faits. Prétendre transformer le marxisme en théorie qui aurait raison contre les faits c’est lui faire perdre tout caractère scientifique et l’ériger en scolastique. Aussi bien ce que nous reprochons aux communistes staliniens, ce n’est pas de citer les textes d’Engels pour démontrer qu’ils ont raison en théorie, mais d’omettre la démonstration complémentaire : celle qui devrait montrer comment s’accorde avec les faits, la théorie qui suppose le dépérissement de l’état et l’extinction du prolétariat en U. R. S. S.

D’autres plus cyniques se contentent de dire en cachette ou même ouvertement : « au diable la théorie ! contentons-nous des faits comme de noire seul bien tangible. Acceptons l’U. R. S. S. telle quelle est, même si la réalité soviétique n’est pas conforme aux conditions posées par Engels pour caractériser une société socialiste. » Nous ne suivrons pas davantage les défaitistes de la pensée marxiste. On ne fera pas cette injure à Engels de supposer qu’il ne savait pas ce qu’il disait lorsqu’il distinguait soigneusement le Capitalisme d’État du socialisme. La théorie est aussi indispensable pour juger les faits que les faits pour juger la théorie. Si les conditions établies par Engels pour caractériser un régime socialiste authentique ne sont ni réalisées ni en voie de réalisation en U. R. S. S., dans la mesure où l’on reste fidèle à la pensée marxiste, il faut bien conclure qu’il ne s’agit pas du socialisme. Au demeurant nous savons de quoi il s’agit c’est-à-dire du Capitalisme d’État.
La question qui subsiste et qui demeure d’un intérêt capital est celle de savoir comment une pareille évolution a pu se produire en Russie, puisque les anciennes classes dirigeantes ont été dépossédées sans retour. « Comment en un vil plomb l’or pur s’est-il changé? » Comment les prémices du socialisme ont-elles pu amener finalement le Capitalisme d’État qui reste une forme du capitalisme ?
S’il est vrai qu’un peu de clairvoyance scientifique peut éloigner du marxisme tel qu’on le présente actuellement, une analyse suffisamment serrée de la réalité actuelle Vous y ramène sans cesse, à défaut d’une théorie générale plus satisfaisante pour interpréter les faits.

Volontarisme et matérialisme historique

Le volontarisme excessif des théories bolchevistes a fini par faire oublier la thèse essentielle du matérialisme historique. Ni Marx ni Engels n’ont jamais prétendu que les conditions du socialisme pouvaient être confondues avec l’acte politique de la prise du pouvoir par un parti armé d’un programme de socialisations et qui se réclamerait de la classe ouvrière. Ils ont même dit expressément le contraire. Les promoteurs du matérialisme historique ne pouvaient pas ne pas soutenir que les conditions du socialisme ne sont avant tout d’ordre matériel, c’est-à-dire économique. Le socialisme ne peut être construit que sur la base d’un développement suffisant des forces productives, et c’est ce développement qui constitue la tâche propre au capitalisme. Marx et Engels n’ont jamais cessé de dire que lorsqu’on veut forcer l’histoire, l’histoire prend nécessairement sa revanche. Marx écrivait deux ans avant le Manifeste Communiste : « le développement des forces productives est pratiquement la condition première absolument nécessaire du  communisme, pour cette raison encore que l’on socialiserait sans lui l’indigence (souligné par nous) que l’indigence ferait recommencer la lutte pour le nécessaire et par conséquent ressusciterait toute la vieille histoire. » On pourrait trouver ici en raccourci toute l’histoire de l’Union Soviétique. En prenant le pouvoir dans un pays agricole arriéré pour socialiser les moyens de production, le parti bolchevick. ne pouvait réaliser les tâches du socialisme puisqu’il trouvait devant lui celles qu’un capitalisme trop faible n’avait pas su accomplir. L’économie étatisée en U. R. S. S. devant réaliser les tâches historiques du capitalisme ne pouvait donner naissance qu’à une forme originale de Capitalisme d’État.
Écoutons donc encore Engels lui-même à ce propos :

« La division de la société en une classe exploitrice et une classe exploitée, en une classe régnante et une classe opprimée, a été la conséquence nécessaire du faible développement de la production dans le passé. Tant que le travail total de la société ne fournit qu’un rendement de très peu supérieur au strict nécessaire de tous… la société se divise nécessairement en classes. A côté de la grande majorité vouée à la corvée du travail, se constitue une classe libérée du travail directement productif et qui se charge des affaires communes de la société : direction du travail, gouverne¬ment, justice, sciences, arts, etc. ».

On croirait lire ici trait pour trait la description de la bureaucratie militaire et civile de l’État Soviétique qui monopolise le pouvoir politique en même temps que les moyens de production et d’échange. On trouve en même temps dans ce texte l’explication de ses origines : le faible développement des forces de production dans l’ancien régime des tsars, aggravé encore au lendemain de la Révolution d’Octobre par les ruines de la guerre mondiale et de la guerre civile et par l’isolement auquel sa situation dans un monde hostile, contraignait l’état révolutionnaire. Ce texte a été maintes fois cité par Trotsky qui s’est toujours refusé cependant à en tirer les conséquences nécessaires puisqu’il n’a jamais voulu admettre la nature de classe de la bureaucratie soviétique. Il faut cependant reconnaître que les conditions pour la renaissance d’une division de la société en classes sont les mêmes que celles qui expliquent la naissance de cette division.
S’il est vrai, comme le dit Engels que le faible développement des forces productives est « le titre de légitimité historique » des classes dirigeantes, la bureaucratie soviétique possède ce titre en raison de la situation initiale quelle a trouvée devant elle, mais cela n’excuse pas pour autant l’ensemble de ses procédés. Car il est bien vrai qu’à l’origine des classes dirigeantes, comme le souligne un peu plus loin Engels, on trouve aussi « la violence et la fraude » et ces caractéristiques n’ont pas manqué en U. R. S. S. Avant d’applaudir ou de s’indigner il est toutefois nécessaire de comprendre.

La Planification Soviétique et le Socialisme

Si l’on veut être renseigné sur les véritables objectifs de la « Planification Soviétique » et sur la nature de ses incontestables succès, on pourra se reporter utilement à l’ouvrage capital de Charles Bettelheim et surtout à sa dernière édition de 1945 (3). On peut dire que les différents plans quinquennaux, sauf le dernier qui a été interrompu par la guerre ont réussi à 80 %. L’U. R. S. S. s’est transformée de pays agricole et industriel en pays industriel et agricole : cette transformation a été acquise sans mettre le pays sous la dépendance du capital étranger, elle a permis de mettre l’Union Soviétique militairement
en état de défense et de traverser victorieusement la plus terrible des guerres. Si l’on songe cependant qu’un cinquième objectif était fixé au moins nominalement : le relèvement du niveau de vie des masses laborieuses resté très inférieur à celui des grands pays capitalistes d’Europe et d’Amérique, c’est cet objectif-là qui n’a pas été atteint. Les autres objectifs se trouvant remis en question du fait de la guerre et l’ordre d’urgence continuant à être établi en leur faveur comme le montre encore le dernier discours de Staline, il ne faut pas espérer que le cinquième objectif des plans quinquennaux se trouve bientôt atteint. Mais sans doute comme le remarque Bettelheim, était-il considéré comme d’une importance secondaire par les dirigeants soviétiques de telle sorte qu’on pourrait dire que la réussite a été acquise à 100 %.
Il est vain de nier cette réussite. Il est aussi vain de prétendre qu’il s’agit de celle du socialisme. Ou bien les néo-marxistes voudraient-il soutenir que leur socialisme doit être aussi étranger aux questions du bien-être qu’à celles de la liberté.

André ARIAT.


Notes de la deuxième partie
:

(1) II est assez étonnant à ce propos de voir Ch. Bettelheim, (Revue Internationale, n° 4) caractériser le Saint-Simonisme par « le respect de la puissance de l’état ». La formule Saint-Simonienne que cite par ailleurs Ch. Bettelheim, mais sans en reconnaître l’origine, a été reprise aussi bien par Proudhon, que par Marx et Engels. Le courant autoritaire dans la pensée socialiste du XIXe siècle est représenté, sous des formules différentes, par Lassalle et par Cabet.
(2) Voir, dans le N° 2 de « Masses » notre première étude sur la nature de l’État Soviétique.
(3) Ch. BETTELHEIM. La Planification soviétique. Ed. Rivière, 1945.

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7 Réponses à “Le régime soviétique est-il socialiste? (1946)”

  1. marie-noelle Gues dit :

    L’urss aurait rempli le rôle du capitalisme selon l’auteur. la force de travail serait vendue non pas au privé mais à l’Etat qui est supposé répartir les bénéfices à l’ensemble de la population.
    L’Etat disparaîtra avec les classes sociales.

    J’aimerais savoir si des groupes politiques ont réfléchi à comment faire en sorte de ne plus avoir d’Etat tout en assurant la répartition des richesses produites pour répondre aux besoins humains. Les positions anarchistes sont séduisantes mais je ne comprends pas comment on réussirait par exemple à assurer la satisfaction de besoins tels que la Santé, la Recherche et autres trucs très utiles pour la vie. Je ne me vois pas en train de participer à des réunions quotidiennes pour discuter et nommer un mandataire qui représenterait nos décisions prises à la majorité, dans un autre ensemble aussi démocratique qui récolterait les opinions de tous. Ou alors, l’Etat c’est nous et on se débrouille avec ce que l’on a.

  2. lucien dit :

    Marie-Noëlle j’espère que des "groupes politiques" répondront à ta question. A titre personnel et au pied levé j’y vois en gros deux problèmes et non un seul: il y a l’exploitation et il y a la planification. L’exploitation disparaît avec l’instauration d’une société non-marchande de gratuité, de libre-accès, sans salariat. La planification, et c’est vrai que ça ne paraît pas simple à imaginer de façon résolument non-bureaucratique, non bureaucratisable, c’est la question de prévoir les besoins. C’est surtout un problème en "période de transition", quand tout n’est pas encore devenu gratuit, pour éviter soit 1. qu’un système trop tôt fédéraliste ne recrée des îlots de richesse et d’inégalités futures (anarchistes), soit 2. qu’un système trop centraliste ne recrée une bureaucratie qui pourrait avoir intérêt à éterniser la transition et récréer de l’accumulation de capital derrière une façade distributive (léninistes).

  3. mondialiste dit :

    Cet article explique comment on pourrait organiser la production et la distribution sans argent et sans Etat: http://membres.lycos.fr/resdisint/Arch_commun/020801ABco.htm

  4. marie-noelle Gues dit :

    (j’ai regardé aussi le commentaire de Jacques Wajnsztejn en remontant la page d’accueil sur le lien. Ce qui était très intéressant.)

    Pourtant d’autres questions me reviennent à l’esprit.

    A la propagande de diabolisation de l’URSS par les capitalistes, les partis communistes ont réalisé une propagande inverse.
    Pourtant, la révolution de 1917 et le système soviétique ont soutenu idéologiquement les luttes ouvrières dans de nombreux pays.

    Actuellement, est-ce que le recul idéologique de ceux qui ont renoncé à défendre un système socialiste aussi imparfait que celui de l’URSS ne conduit pas les salariés à ne plus voir comment il est possible de se passer du système capitaliste?

    Est-ce que la critique de l’URSS n’a pas engendré des organisations syndicales qui toutes sont parties prenantes du capitalisme?
    Et donc, de fait, n’ouvre plus aucune perspective politique à longs termes mais ouvre plutôt la voie à l’acceptation pure et simple du capitalisme le plus outrancier et à tous les dangers démocratiques qu’il représente puisqu’il n’y a pas d’autres solutions revendiquées qu’un aménagement du système capitaliste.

    Est-ce que la lutte de classes est nécessaire à l’émergence d’une société sans argent? Même si ceux qui produisent avaient le pouvoir sur la production des richesses et leur répartition, parlerait-on de communisme? Faut-il d’abord prendre le pouvoir avant de l’abattre?

  5. lucien dit :

    Est-ce que les staliniens ne cherchaient pas avant tout à encadrer les luttes ouvrières? N’oublie pas le rôle contre-révolutionnaire de l’URSS dans la Révolution espagnole. Est-ce que justement il ne faut pas dénoncer l’axiome [socialisme=URSS qui a échoué] que les plumitifs bourgeois nous assènent depuis 1991? (cf ici par exemple).
    La lutte de classes n’est pas nécessaire, elle est, c’est tout. Quand le rapport de forces est défavorable, quand les luttes sont atomisées, elle n’a pas "disparue" pour autant.
    "Faut-il d’abord prendre le pouvoir avant de l’abattre?" c’est un vieux débat entre marxistes et anarchistes. Je serai tenté de dire que là aussi, la Révolution espagnole a tranché.

  6. michel dit :

    C’est presque le titre d’un livre de John Halloway: Change the World Without Taking Power, The Meaning of Revolution Today, je ne l’ai pas lu mais il y a une note de lecture ici: http://marxsite.com/powerpdf.pdf
    Extrait: "Bien que Holloway formule quelques critiques à l’égard de Tronti et d’Antonio Negri, les parents intellectuels des courants de l’autonomie italienne, ses principaux arguments viennent directement de cette source : n’affrontez pas les patrons dans le monde du travail, retirez vous de ce monde. Créez des espaces autonomes – autonomes vis-à-vis des patrons et autonomes vis-à-vis de l’État capitaliste."

  7. From The Archive of Struggle no.42 « Poumista dit :

    [...] L’expérience Berliet et son sabotage par les politiciens (1948) * Aimé Patri (André Ariat): Le régime soviétique est-il socialiste? (1946) * Anton Pannekoek: The German Revolution (1918) * Maximilien Rubel: La leyenda de Marx o [...]

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