Fernand Pelloutier (Dunois, 1921)

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Article d’Amédée Dunois (probablement écrit en prison) dans L’Humanité du 13 mars 1921.

Il était bien malade lorsque je le vis pour la dernière fois dans la maisonnette qu’il habitait sur les hauteurs de Bellevue et dont ses livres, ses innombrables livres, faisaient la richesse unique. Il était venu là, me dit-il, pour n’être plus tenté, comme à Paris, de courir les réunions et pour vivre au milieu des arbres qui le consolaient des hommes. Je le revois, frileux, chétif, un cache-nez autour du cou, les pieds dans des galoches; je revois son front haut et grave, ses yeux dont un binocle abritait la mélancolie, son nez, son pauvre nez rongé par un lupus, sa bouche surplombée d’une épaisse moustache. J’étais venu, jeune étudiant mécontent de lui-même, cherchant sa voie, lui demander des directions, des conseils. Je percevais que c’était lui, l’organisateur ouvrier, qui avait raison contre tous les autres, contre les anarchistes qui se refusaient à toute organisation et réduisaient l’action à une sèche propagande, contre les socialistes qui ne songeaient qu’à recruter des électeurs et s’enfermaient de plus en plus dans les barrières de la légalité bourgeoise.

Il y a vingt ans aujourd’hui qu’il est mort. Et l’hommage de la classe ouvrière qu’il a servi avec une sorte de passion concentrée derrière laquelle, peut-être, se cachait le pressentiment de sa fin prochaine, continue à monter fidèlement à lui. Ce n’est rien, ou pas grand chose, qu’une des salles de la Bourse du Travail porte aujourd’hui le nom de Fernand Pelloutier; c’est quelque-chose, c’est beaucoup que les chefs du syndicalisme révolutionnaire le désignent comme le plus authentique précurseur de leur pensée et de leur action. C’est quelque chose, c’est beaucoup qu’un Monatte, qui n’est ni tout à fait marxiste, ni tout à fait proudhonien, veuille ne pas être autre chose que le continuateur loyal de l’œuvre théorique et pratique dont Fernand Pelloutier, mort au seuil de la maturité, n’a fait qu’ébaucher les grandes lignes.

*

La carrière de Pelloutier à été brève. Quand il entra dans la vie militante, c’était, si je ne me trompe, peu après les élections de 1893 dans lesquelles le socialisme avait remporté de si grand succès que Jules Guesde, enthousiasmé, crut pouvoir annoncer que par "l’arme légale du suffrage universel" et seulement par elle, les prolétaires avant la fin du siècle se seraient emparés du pouvoir politique.

De telles prophéties laissaient Pelloutier sceptique. Après avoir passé par le socialisme, il s’était rendu compte de l’extrême vanité des luttes électorales, de l’impuissance foncière du suffrage universel et du parlementarisme. Il était devenu anarchiste. Mais l’anarchisme, tel qu’il était, ne le satisfaisait guère. Il avait, lui, le sens réaliste de l’organisation; il avait, lui, qui avait été socialiste, le sens de la lutte de classes, de la révolution par le prolétariat. Pour faire plus de bruit que le bulletin de vote, la dynamite ne faisait pas plus de besogne – à peine plus que la propagande théorique de la Révolte, condamnée à tourner sans cesse dans le même cercle, à ressasser sans fin les mêmes idées, les mêmes mots.

C’est dans les "chambres syndicales", comme on disait alors, dans "l’organisation corporative", que Fernand Pelloutier crut découvrir la voie de la révolution sociale. Les syndicats, jaloux de leur indépendance, échappaient alors non sans peine à la domination des partis socialistes: ils se groupaient nationalement en fédération de métiers et d’industrie à peu près uniquement à l’amélioration des conditions économiques; ils se groupaient localement en bourses du travail qui à leur tour se fédéraient nationalement. Laissant de côté les fédérations de métiers – dont allait sortir en 1895 la Confédération Générale du Travail – Fernand Pelloutier entra, comme secrétaire, à la Fédération des Bourses. Il avait compris que ces unions ouvrières locales pouvaient devenir l’organe de luttes autrement décisives que les vieilles luttes corporatives du passé, il avait compris que la grève générale dont l’idée commençait à hanter les cerveaux, ne pourrait se réaliser que si, par-delà les distinctions et les catégories professionnelles, les travailleurs ne formaient plus qu’une classe. Et ayant compris cela, il avait vu dans la fédération des Bourses le véritable parti de classe des travailleurs, celui qui préparerait la révolution prolétarienne sans recourir au bulletin de vote et qui l’accomplirait sans passer par l’intermédiaire de l’État. La "Société future", elle-même, ne devant être autre chose qu’une vaste fédération d’union ouvrières traitant directement entre elles de production, d’échange et de consommation, n’avait-elle pas son germe dans l’organisation corporative ? Le syndicat professionnel n’était-il pas la cellule génératrice d’où devait sortir l’an-archie – cette anarchie que Proudhon n’avait fait jadis qu’entrevoir, en qui De Paepe avait salué l’avenir de l’humanité et que Marx, dans une brochure parue au lendemain de la Commune, avait désigné comme le but final de "tous les socialistes" ? Les Bourses du travail, Pelloutier en fût l’âme les six ou sept années (1894-1901) qui lui restaient à vivre. Elles furent appelées par lui à jouer dans le mouvement ouvrier un rôle considérable: c’est elles qui, dans son esprit, devaient assurer la liaison entre des corporations qui, auparavant, s’ignoraient l’une l’autre et dispersaient leurs forces en luttes isolées; c’est elles qui devaient faire "l’éducation morale, administrative et technique" des masses, en les habituant au maniement des affaires communes;  c’est elles enfin qui devaient constituer une élite d’hommes de confiance, vivant au milieu des masses, recevant d’elles l’impulsion, et ayant, pour parler en leur nom, une autre autorité, une autre compétence que les "politiciens".

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Telle était, réduite à ses traits généraux, la doctrine de Pelloutier. Et je ne cède point qu’au point de vue marxiste et communiste, cette doctrine prête à plus d’une critique. C’est rétrécir, [illisible] affaiblir, la lutte de classe du prolétariat que de la ramener à un ensemble de [illisible] supra-corporatives, économiques, où toute lutte de classes étant une lutte politique», celle du prolétariat contre la bourgeoisie capitaliste doit aboutir au renversement de l’État bourgeois et à son remplacement par le prolétariat lui-même, s’érigeant finalement en Etat après avoir commencé par s’ériger en classe.

L’infaillibilité n’est pas de ce monde. Pelloutier s’est trompé comme nous nous trompons tous. Même allégée du poids de ses erreurs, son œuvre d’organisation et de théoricien du mouvement ouvrier garde aujourd’hui, après vingt ans, une valeur de premier ordre.

Son syndicalisme antipolitique et libertaire a été une réaction utile, heureuse, salutaire contre les illusions détestables du parlementarisme et du réformisme qui, après 1893, tendaient à se substituer, pour le scandale du vieil Engels, aux conceptions de lutte de classes et de révolution. Oui, le syndicalisme de Fernand Pelloutier a été la réplique des organisations ouvrières aux fariboles du programme de Saint-Mandé qu’allait suivre significativement, deux mois plus tard, l’exclusion des anarchistes de l’Internationale; il a été une protestation anticipée contre les forfaitures et les malversations du millerandisme. Le syndicalisme voulait dire: puisque les partis socialistes embourgeoisent le socialisme, c’est aux syndicats ouvriers de le sauver.

Le mouvement spontané dont Pelloutier fut l’interprète qualifié a véritablement donné le branle aux idées qui quelques années plus tard allaient devenir le syndicalisme révolutionnaire. Ces idées qui, pendant un temps, ont fait l’originalité et la force du mouvement ouvrier français, elles vont renaître, elles renaissent, après l’éclipse de la guerre grâce à nos camarades des C.S.R. Quand les Jouhaux, les Dumoulin et les Merrheim prétendent se rattacher à Fernand Pelloutier, ils ne font qu’aggraver encore la honte de leurs reniements malpropres: c’est comme si les préfets de l’Empire se fussent réclamés de Robespierre et de Babeuf !

Pelloutier appartient aux syndicalistes révolutionnaire et n’appartient qu’à eux. Ils permettront pourtant aux communistes que nous sommes de saluer aujourd’hui la mémoire demeurée vivante de cet apôtre sans tache de l’émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes, de cet annonciateur de la "libre association des producteurs" et de la réorganisation sociale "de bas en haut". Puisse ce salut être le signe de la réconciliation qui s’opère, par la souveraine vertu de l’action, entre syndicalistes et communistes, entre révolutionnaires des syndicats et révolutionnaires du Parti !

AMEDUNE.

Note d’origine, au titre:

(1) Fernand Pelloutier est mort il y a aujourd’hui vingt ans (13 mars 1901).

 

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