Griffuelhes est mort (Dunois, 1922)

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Article d’Amédée Dunois dans l’Humanité du 1er juillet 1922.

Griffuelhes est mort hier matin dans le petit village de Saclas (Seine-et-Oise) où il était allé se reposer auprès de son vieux camarade Garnery, l’ancien secrétaire de la Fédération de la bijouterie. Il n’avait guère plus de quarante-sept ans. Sa mort prématurée attristera tous ceux qui, amis ou adversaires, savent quel rôle considérable a joué Griffuelhes pendant les dix années de sa vie militante et quels éminents services il a rendu au prolétariat.

Le nom de Griffuelhes restera indissolublement attaché à la période héroïque du mouvement ouvrier. Venu jeune à Paris, il adhéra d’abord à une organisation blanquiste et fut même, en 1900 je crois, candidat au conseil municipal de Paris. Mais le socialisme électoral ne faisait point son affaire. Ouvrier cordonnier, c’est dans le syndicat de sa profession qu’il trouva le milieu propice où sa personnalité allait pouvoir se développer à l’aise. Dans la lutte contre la corruption millerandiste, il se distingua assez vite, pour qu’à la fin de 1902, au retour du Congrès de Montpellier où s’était réalisé l’unité ouvrière, il fut élu secrétaire de la Confédération générale du Travail.

Et dès lors, sept années durant (1902-1909) la vie de Griffuelhes se confondra avec celle de la C.G.T. Il en fut plus que le chef, il en fut l’âme. Il avait des dons extrêmement remarquables d’intelligence, de volonté et de commandement. Une énergie un peu sèche, mais puissante, était en lui, animant l’acte et la parole. L’ascendant qu’il exerçait fut bien souvent décisif; ceux qui en ont subi une fois le prestige, ne s’en sont jamais complètement affranchis.

Griffuelhes quitta le secrétariat confédéral en février 1909. Niel qui le remplaça, imbécile et faiseur, ne put tenir que quelques mois et céda la place à Jouhaux – qui alors… qui depuis…

Griffuelhes rentra dans la vie privée, mais avec, dans le cœur, la nostalgie brûlante de l’action. En 1912 il fondait la Bataille syndicaliste qu’il abandonna au bout de quelques mois. Il tenta de créer, l’année suivante, l’Encyclopédie syndicaliste dont quatre fascicules seulement parurent. La guerre surgit, Griffuelhes, hélas ! fut alors du mauvais côté de la barricade. Sa haine de la social-démocratie allemande l’entraînait… Il collabora à la Feuille (celle de Paris hélas ! non celle de Genève). La Révolution russe, sous sa forme bolchevique, le rendit enfin à lui-même. Je ne sais rien du voyage qu’il fit récemment en Russie; mais je sais qu’à la différence des hommes qui, dans la C.G.T. unitaire, se réclament le plus volontiers de lui – les Verdier, les Besnard, les Quinton – il était un partisan déterminé de l’adhésion sans réserve à l’Internationale syndicale rouge.

Il restera pour nous, ses amis d’il y a quinze ans, le Griffuelhes des congrès de Bourges, d’Amiens et de Marseille, le Griffuelhes de la grande bataille des huit heures, le Griffuelhes du syndicalisme révolutionnaire… Mon cœur se serre en écrivant hâtivement ces lignes. Je me dis que la vie n’a pas été équitable à Griffuelhes, qu’il eût pu donner davantage, qu’il eût désiré davantage et que le destin a contrarié jalousement et sa capacité et son désir. Je me dis qu’il en a, dans l’intimité orgueilleuse de son cœur, amèrement souffert. Et je m’incline avec mélancolie devant la tombe prématurément ouverte du militant révolutionnaire dont j’ose dire ici, anticipant sans hésiter sur le jugement de l’histoire, qu’il a été un moment de la conscience prolétarienne française.

Amédée DUNOIS.

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