Le lock-out des usines Citroën (Monatte, 1924)

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Article de Pierre Monatte dans l’Humanité du 18 février 1924.

Cette semaine commence avec une foule de grèves dans tous les coins du pays. Rien que dans la Seine on peut compter au moins 30.000 grévistes ou lock-outés.

Ce qu’il y a de frappant, c’est que ce sont, en majorité, des grèves de non-syndiqués. Chez Citroën, sur 11.000 ouvriers, il y avait 300 syndiqués au grand maximum.

Dans la chaussure c’est l’usine Dressoir, où il n’y avait pas une demi-douzaine de syndiqués, qui a ouvert la danse. Dans les pétroles, situation à peu près pareille.

Qu’est-ce que cela veut dire ? Tout simplement que la classe ouvrière, même dans ses éléments non organisés, ne peut plus vivre avec les salaires qu’on lui donne ni supporter l’exploitation qui pèse sur elle. La classe ouvrière est à bout de patience et le moindre appel à une action prochaine trouve un écho immédiat.

La C.G.T.U. a eu beau mettre en garde contre les grèves partielles, il a suffi qu’elle lance le mot d’ordre des 6 francs pour qu’éclatent de toutes parts des grèves forcément partielles. Il ne faut pas plus s’en étonner que s’en désoler. Rien ne donne mieux la température réelle dans les couches les plus profondes et les plus passives de la classe ouvrière que cette multitude de grèves.

C’est parce qu’il s’en rend parfaitement compte et qu’il prévoit les mouvements de demain, que le Comité des Forges a provoqué le second lock-out Citroën.

L’an dernier, il s’était trouvé devant une situation à peu près semblable. Le deuxième Congrès des usines métallurgiques de la seine avait décidé en principe un mouvement revendicatif. De toutes parts on s’y préparait. Mais le Comité des Forges n’a pas voulu attendre que les préparatifs ouvriers soient terminés. Il n’a pas voulu laisser aux Conseils d’usine le choix de l’heure. C’est lui qui a choisi cette heure. Il a frappé, sabré dans quelques boîtes. La réaction escomptée s’est produite; quelques grèves sont parties. Finalement, toutes les espérances forgées au Congrès des usines ont été brisées.

Le Comité des Forges espère recommencer le même coup que l’an dernier. Il voit le mouvement pour les 6 francs lancé par la C.G.T.U. rallier et entraîner toute la classe ouvrière. Il s’agit, pour lui, d’écraser les premières troupes rassemblées.

Citroën avait cédé sur la question des salaires pour le travail à la chaîne. Il avait demandé à recevoir des délégations ouvrières.

Pas de ça ! lui a dit le Comité des Forges. Céder, c’est capituler. On ne capitule pas. Il faut reprendre votre parole, renier vos engagements. Mieux vaut une lutte partielle aujourd’hui contre vos 11.000 ouvriers qu’une lutte englobant les 200.000 métallurgistes de la Seine dans un mois ou deux.

Citroën s’est incliné; il a repris sa parole, renié ses engagements. Il est tellement convaincu d’avoir voulu le conflit et chassé lui-même ses ouvriers de l’usine qu’il a dit et fait dire par tous les journaux bourgeois que ses usines étaient lock-outées.

En effet, il ne s’agit pas d’une grève chez Citroën, mais d’un lock-out, d’un lock-out préventif, d’un lock-out destiné à briser le mouvement pour les 6 francs, avant même qu’il n’ait pris son élan.

Le patronat se propose un tas de choses, mais les ouvriers disposent. Ceux d’Halluin viennent de nous montrer comment on peut flanquer une rossée à des colosses du genre du Consortium du textile de Roubaix-Tourcoing.

Pierre MONATTE.

Extrait de l'Humanité du 17 février 1924

Groupe de délégués des ouvriers lock-outés (photo prise le 18 février 1924, publiée dans l'Humanité du 19)


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