Spartacus (Thalheimer, 1924)

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Article d’August Thalheimer paru dans le Bulletin communiste du 25 juillet 1924.

Sous les nuées du pacifisme socialiste, parmi les gaz asphyxiant de l’impérialisme allemand, il y eut un flambeau: celui de Spartacus.

A partir du 4 août 1914, Spartacus poursuivit avec patience et courage son œuvre d’éducation des masses. Dès le premier jour de son activité, Spartacus se donne pour but de terminer la boucherie impérialiste par une révolution prolétarienne; le nom de Spartacus apparut pour la première fois en janvier 1916, lorsque la première Lettre de Spartacus parut. Auparavant, ce groupe était connu sous le nom de l’Internationale, nom de la revue que Rosa Luxemburg et Franz Mehring avaient fondé en mai 1915 et que la dictature militaire avait promptement supprimée.

Spartacus  — ou le « groupe de l’Internationale » —  garda sous différents noms une attitude révolutionnaire invariablement ferme et claire. Jusqu’à décembre 1918, Spartacus appartint formellement à l’organisation qui devait être plus tard le parti social-démocrate indépendant; mais il avait sa propre organisation et jouissait d’une complète autonomie. Avec les groupes internationalistes de Brême et de Hambourg, Spartacus représentait, dans l’Allemagne en guerre, l’action révolutionnaire.

Le groupe Spartacus, qui allait devenir le Spartacusbund, puis le Parti Communiste allemand, était le produit d’une persévérante action idéologique contre la droite chauvine de la social-démocratie (Ebert, Scheidemann, Legien) et contre le « centre marxiste » (Kautsky, Hilferding, Eckstein, Haase). La guerre et le problème du mouvement révolutionnaire des masses amenaient dans la social-démocratie la différenciation des éléments de gauche: les discussions sur la grève générale, connexes à la Révolution russe de 1905-1906, avaient déjà montré que ni Scheidemann, ni Legien, ni Kautsky n’étaient capables de voir au-delà de l’action parlementaire et qu’ils ne pouvaient comprendre la grève générale que comme un moyen de défense de la démocratie dans l’État bourgeois. Les discussions sur le suffrage universel en Prusse avaient ensuite montré le centre marxiste incapable de se servir de la grève générale même pour la conquête de droits politiques dans la démocratie bourgeoise. La crise marocaine de 1911 avait révélé — bien que ceux qui s’en rendissent compte étaient peu nombreux  — l’incapacité de la social-démocratie à rien faire de sérieux en présence d’un péril de guerre impérialiste. En 1911, les dirigeants du P.S.D.A. ne songèrent qu’à mettre en sécurité la caisse du parti. Les discussions sur les armements montrèrent que le centre marxiste ne pouvait — à une époque impérialiste qui [mot manquant ? ] préparation la révolution prolétarienne — s’élever au-dessus de l’horizon de la démocratie bourgeoise. Enfin, le 4 août 1914, le "centre marxiste" vota comme la droite les crédits de guerre, et le petit groupe de Rosa Luxembourg et de Franz Mehring fut le seul à élever une protestation.

On voit que l’action du groupe Spartacus avait de profondes racines dans le passé. Mais nul d’entre les critiques les plus sévères de la social-démocratie n’avait prévu le désastre du 4 août.

Le 4 août 1914, lorsque Rosa Luxembourg apprit la conduite des députés du parti au Reichstag, le vote des crédits, la déclaration de Haase et de l’opposition centriste, le silence de Liebknecht même, je me trouvais par hasard en sa compagnie. Rosa Luxembourg chancela d’abord sous le coup. C’était l’effondrement de la 2° Internationale, en même temps que celui du parti. Elle le dit tout de suite. Mais elle se ressaisit à l’instant pour commencer la bataille contre le chauvinisme socialiste, préparer la renaissance du socialisme allemand et international.

En ces heures-là, ce fut un groupe infime, mais qui ne devait jamais défaillir, qui se mit à l’œuvre. On vit bientôt qu’il n’y avait rien à attendre des parlementaires centristes. Liebknecht fut l’exception. Il fut suivi par Rühle, mais celui-ci n’osa pas assumer le rôle exigeant un si grand courage, qu’assuma Liebknecht. Les députés social-démocrates considérant Liebknecht comme un peu déséquilibré.

Ce qu’on pouvait attendre du centre marxiste nous fut révélé de façon étonnante par l’attitude de Kautsky. Au jour décisif, Kautsky ne sut balbutier ni oui ni non. Puis il écrivit dans la Neue Zeit — organe de l’Internationale, « instrument de temps de paix, mais non de temps de guerre » – ces mots lamentables: « La victoire non pour l’impérialisme ou pour la révolution, mais pour notre pays. »

Il fallait donc, pour réunir les forces de la classe ouvrière allemande, rompre avec les social-chauvins comme avec les social-pacifistes. La lutte idéologique commença par les correspondances adressées à toute la presse du parti. La poltronnerie des éditeurs social-démocrates et le crayon des censeurs empêchèrent la diffusion de nos idées.

Le groupe Spartacus se fortifiait. Homme à homme, les meilleures têtes du parti se joignaient à nous. En 1914-15, nous crûmes déjà possible de nous insurger dans le parti. Ce n’est que beaucoup plus tard que nous acquîmes la conviction que l’on ne pouvait rien attendre de l’ancienne organisation. La social-démocratie avait connu des luttes de fractions —entre les partisans de Lassalle et ceux d’Eisenach, notamment — et l’idée d’une scission répugnait aux ouvriers les plus avancés. Bebel lui-même n’avait pas osé se prononcer contre le révisionnisme, par respect de l’unité. Nous sommes convaincus que si une rupture avec les révisionnistes s’était produite à la Conférence de Dresde (1903), la formation d’un Parti communiste et le progrès de la révolution eussent été en Allemagne beaucoup plus faciles.

Au début, le groupe Spartacus travailla avec l’opposition centriste. (Lettre des fonctionnaires du Parti au Comité directeur, juillet 1915.) Quand, en mai 1915, le premier numéro de l’Internationale de Rosa Luxembourg et Franz Mehring parut, attaquant le « centre marxiste » avec autant de sévérité que la droite social-démocrate — ce que l’Internationale fut aussi lors de la Conférence de Zimmerwald en septembre 1915 — les divergences de vues de Spartacus et de Ledebour furent mises en lumière. Ledebour préconisait la paix par un accord entre les belligérants; il était partisan de l’abstention au vote des crédits de guerre, qui aurait pu faire impression au début de la guerre, mais était maintenant trop tardive. Les perspectives révolutionnaires l’effrayaient.

Ce qui nous séparait du groupe bolchevik de Lénine était aussi visible. Ce n’est que pendant la guerre et les premiers mois de la révolution de 1918 que le groupe Spartacus devint un parti bolchevik.

La séparation du groupe Spartacus et de l’opposition social-démocrate berlinoise, hâtée par des discussions locales, fut consommée à une conférence nationale qui se tint le 1er janvier 1916 chez Karl Liebknecht et décida le lancement d’un organe de propagande. La conférence adopta les thèses de Rosa Luxembourg. Liebknecht et Mehring promirent des articles. Nous adoptâmes le pseudonyme de Spartacus. Les premières Lettres de Spartacus furent dactylographiées. Plus tard on les imprima illégalement. Après les arrestations de Karl Liebknecht à la manifestation de la Posterdamerplatz du 1er mai 1916, de Rosa Luxembourg et de Franz Mehring, Léo Yogichès devint l’organisateur du groupe. Grâce à son inlassable énergie et à son expérience de la vie illégale les Lettres de Spartacus continuèrent à paraître en dépit des arrestations et de l’envoi des militants au front. Spartacus était le point de concentration d’une jeune organisation centralisée, surtout active dans les usines, non du fait de notre conception, mais de par les nécessités de l’action illégale.

Le principe de Spartacus était la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile. La révolution russe de mars 1917 donna au mouvement une impulsion nouvelle. On sait que Rosa Luxembourg et ses amis étaient d’abord opposés à certains aspects du bolchevisme. C’eut été un miracle que la gauche de la social-démocratie allemande accédât d’un bond au communisme. Des conflits psychologiques devaient se produire et ils résultèrent précisément de l’appel à l’énergie révolutionnaire du prolétariat allemand. Si Rosa Luxembourg indiqua aux ouvriers allemands le grand danger de la politique de paix des bolcheviks, ce fut pour inviter les travailleurs d’Allemagne à remplir leur devoir révolutionnaire et à rendre impossible l’étranglement de la révolution russe par l’impérialisme allemand.

L’activité de Spartacus s’étendit au front et à l’arrière. Partout où s’allumèrent en Allemagne les premières étincelles du mouvement révolutionnaire, dans les grèves de Brunswick (1916) et Berlin (1917) Spartacus fut au centre du mouvement. L’apparition de Karl Liebknecht au Reichstag donna l’exemple du parlementarisme révolutionnaire et de la propagande à l’armée. Et quand il fut emprisonné, ce seul fait devint un facteur révolutionnaire.

La continuation de la guerre devenait de plus en plus pénible. Les tendances pacifistes de la social-démocratie se fortifiaient. A l’occasion de la conférence de Stockholm, les Lettres de Spartacus dirent:

« Aujourd’hui comme il y a trois ans, l’alternative est unique: socialisme ou impérialisme. De ce fait chacun doit tirer les conclusions pratiques dans son propre pays. C’est le seul effort socialiste et prolétarien pour la paix qui soit aujourd’hui possible. »

A propos de la conférence de Stockholm, Spartacus disait:

« L’abandon du socialisme d’État . . . doit différencier les vrais socialistes de ceux qui font une politique bourgeoise sous le manteau de la social-démocratie. »

Spartacus dénonçait le confusionnisme dangereux de Stockholm.

Quand M. von Kühlmann annonça au Reichstag qu’on ne pouvait plus attendre la fin de la guerre par les événements sur le champ de bataille, Spartacus écrivit:

« Il faut le bras sauveur et libérateur du prolétariat. Mais que fait le prolétariat allemand ? Il assiège, il dévaste le seul pays où la classe ouvrière a conquis le pouvoir politique pour en finir avec la guerre et l’impérialisme et faire du socialisme une réalité. Nos "braves" soldats pillent et affament le peuple russe pour prolonger la domination sanglante de l’impérialisme allemand. »

Lorsque Ebert et Scheidemann entrèrent dans le gouvernement du prince Max de Bade, Spartacus dit:

« Des socialistes allemands réalisent la collaboration ministérielle à la fin de la guerre, à un moment où l’expérience de la collaboration gouvernementale a sombré en France et en Belgique dans la corruption. Ils le font à l’heure où les masses reviennent à la lutte des classes, où la révolution russe ébranle la société bourgeoise, où l’impérialisme est épuisé, où le gouvernement de classe traverse en Autriche une crise sans issue, où la discipline de l’armée allemande défaille, où les masses populaires fermentent en Allemagne, en Autriche, en Bulgarie, — à une heure en un mot, où la dialectique d’une guerre de quatre ans rend inévitable une révolution prolétarienne internationale. Guesde et Vandervelde désertent la lutte des classes aux premières journées de la guerre, quand les bataillons allemands entrèrent dans leur pays; Scheidemannn et Bauer entrent au gouvernement bourgeois au moment où s’avancent les bataillons révolutionnaires du prolétariat socialiste. »

L’article se terminait par ces lignes prophétiques:

« Le règne de Scheidemann et de Bauer commencé par des effusions d’enthousiasme finira par des fusillades d’ouvriers. Le socialisme ministériel est le sauveteur du capitalisme, en présence de la révolution qui vient. Mais la révolution lui passera sur le corps. »

Le 7 octobre 1918, une conférence du groupe Spartacus décidait la création de  Conseils révolutionnaires d’ouvriers et de soldats, l’extension de l’agitation à l’armée, l’action collective des groupes révolutionnaires.

Aujourd’hui encore la tâche assignée par Spartacus au prolétariat allemand n’est pas accomplie. La décomposition du cadavre de la social-démocratie empoisonne l’air de miasmes. La révolution prolétarienne n’en est qu’à son début. La poignée d’ouvriers du groupe Spartacus, organisée et trempée par quatre années de guerre, est devenue un puissant parti de masse. L’histoire du groupe Spartacus fait partie de celle du Parti Communiste Allemand et de la prérévolution allemande.

A. THALHEIMER.

Liebknecht le 1er mai 1916, Potsdamer Platz à Berlin (H.Mocznay, 1952)

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