Entretien avec Nicolas Dessaux sur le(s) nationalisme(s) [2]

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Suite de l’entretien commencé le mois dernier (cf. ici).

Quel rôle joue, selon toi, l’héritage de la guerre d’Algérie dans le soutien de l’extrême gauche française aux luttes de libération nationale ?

N.D. – En effet, la guerre d’Algérie a constitué le creuset de l’extrême-gauche française actuelle. Nombre de militants, d’organisations, de courants et d’idées se sont formées durant cette période, qui continuent de marquer le paysage. Pour de jeunes militants anti-colonialistes, rejoindre l’extrême-gauche permettait d’échapper aux ambiguïtés du PCF sur la question algérienne. Les trotskistes, les « prochinois », mais aussi certains libertaires ou encore un groupe comme Socialisme ou Barbarie, ont vu affluer, du moins à leur échelle, des jeunes militants désireux de manifester concrètement leur soutien au FLN ou au MNA. Il en va de même des réseaux clandestins de Jeanson et de Curiel, qui ont été une véritable pépinière de militants dotés d’une formation solide et sérieuse. Certains de ces militants, comme Alain Krivine ou Jacques Jurquet, pour ne citer qu’eux, ont joué par la suite un rôle essentiel dans l’histoire de l’extrême-gauche française. Dans la guerre d’Algérie, certains développent une critique correcte de la direction du FLN, mais se laissent illusionner par l’existence d’une tendance marxiste minoritaire en son sein. C’est donc une extrême-gauche avant tout anti-colonialiste et anti-impéraliste qui s’est développée avec dynamisme à partir de la deuxième moitié des années 60. Des militants ouvriers l’ont rejoint, parce que celà permettait de poursuivre leur engagement révolutionnaire en rupture avec un PCF de plus en plus éléctoraliste et modéré. Jurquet, l’un des pionniers du maoïsme français, reconnait volontiers, dans ses mémoires, qu’il a toujours été plus intéressé par l’anti-colonialisme que par le mouvement ouvrier, malgré son attachement au caractère ouvrier du parti.

Quand on examine l’histoire de ces organisations, la tension entre l’engagement anti-impérialiste et les « tournants ouvriers » est un antagonisme récurrent, mais rarement identifié comme tel, ne serait-ce que parce que la ligne de partage ne passe pas vraiment entre les organisations, mais en leur sein, dans les pratiques concrètes des militants. La focalisation sur les ouvriers immigrés, à partir du début des années 70, permet d’une certaine façon de résoudre la contradiction, puisqu’il est à la fois exploité et colonisé – et délaissé par un PCF dont le discours confine parfois à la xénophobie. D’une certaine façon, l’anti-colonialisme subit l’hégémonie ouvrière, qui fait que dans cette période de luttes intenses de la classe ouvrière, tout discours de lutte doit se calquer sur un discours de classe.

Pour comprendre cela, pour comprendre comment fonctionne cet antagonisme au sein de l’extrême-gauche, il faut examiner la manière dont elle conçoit l’anti-colonialisme, l’anti-impérialisme, l’internationalisme. Dans la lutte contre la colonisation, ils sautent rapidement de l’analyse des méfaits du colonialisme, au soutien aux directions nationalistes, comme si c’était la seule solution possible, la conclusion naturelle. Ce qui est évacué dans ce raisonnement, c’est la possibilité que la classe ouvrière dirige la lutte contre le colonialisme sur ses propres bases, sans soutenir la petite-bourgeoisie ou la bourgeoisie nationale. C’est sur la base de ce raisonnement que certaines organisations d’extrême-gauche sont devenues les faire-valoir de telle ou telle organisation nationaliste, voire ont dissout leur section locale dans celles-ci, en renonçant d’emblée à se construire comme alternative. Certaines justifications, fondées sur la faiblesse de la classe ouvrière dans tel ou tel pays colonisé, placent les paysans dans le rôle d’avant-garde révolutionnaire, dévolu à la classe ouvrière en occident, comme si c’était une question purement tactique. Cette conception est ancrée dans l’histoire de l’anti-impérialisme. Au cœur de la révolution Russe, l’appel aux mouvements anti-coloniaux, indifféremment de leur base sociale, visait à saper les puissances coloniales qui menaient la guerre à la jeune Union soviétique et accentuer la crise politique et sociale dans ces puissances coloniales pour précipiter la révolution mondiale. On peut débattre aujourd’hui de savoir si c’était une bonne ou une mauvaise tactique, à partir du moment où on constate qu’elle a échoué. Mais ce qui était tactique s’est institutionnalisé en stratégie à long terme, s’est imposé comme une évidence qu’on ne pouvait plus remettre en cause : il fallait soutenir les organisations nationalistes, s’allier avec elle ou prendre la direction du mouvement nationaliste… en s’appuyant sur la même base sociale que lui. Dès lors, il y a une partition du monde entre un Occident où les luttes ouvrières seraient pertinentes, et un Tiers-monde où il faudrait s’appuyer sur les paysans, la petite-bourgeoisie, le « peuple » au sens large. L’internationalisme n’est plus considéré comme l’union mondiale de la classe ouvrière, mais comme le soutien aux luttes de libération nationales, conçues comme légitimes par essence au sein de leurs frontières nationales. On peut habiller tout ça de vocabulaire marxiste et même faire des analyses pertinentes des rapports de classes dans tel ou tel pays, cela ne change rien à l’affaire : dès lors qu’on essaie d’exporter le marxisme pour servir les intérêts d’une autre classe, on le vide de son contenu. Je ne crois pas qu’il s’agisse d’une erreur, d’une mauvaise compréhension du marxisme, même si cela peu exister : cette conception de l’anti-impérialisme fait partie d’intégrante du nationalisme de gauche, tout simplement parce que les bases fondamentales sont les mêmes : il s’agit de construire un capitalisme régulé par l’Etat, un capitalisme national.

Ce qui nuance le propos, et ce qui explique la tension que j’évoquais précédemment, c’est le fait que ces organisations, ou au moins certaines d’entre elles, prenaient au sérieux le travail en direction de la classe ouvrière, disposaient parfois d’une base ouvrière ou tout au moins salariée. Le communisme ouvrier se manifestait donc en leur sein, exerçant une pression sous la forme de l’intégration dans les luttes sociales, voire, dans les années 70, dans les luttes anti-hiérarchiques de la classe ouvrière. On pourrait sans trop de difficulté analyser l’histoire de l’extrême-gauche française sur la base de cette contradiction, et classer les organisations selon l’influence respective du communisme et du nationalisme en leur sein.

C’est ce phénomène qui explique, par exemple, les contradictions flagrantes d’une partie de l’extrême-gauche, marxiste ou anarchiste, entre un discours de classe plutôt correct pour l’Europe occidentale, et le soutien aux organisations nationalistes les plus réactionnaires dans d’autres parties du monde ; quand on les examine de près, on découvre que ce ne sont pas les mêmes militants qui produisent le discours au sein de l’organisation, que les deux courants coexistent simplement sans que les militants se soucient de cohérence, d’où une ligne confuse.

Le nationalisme en tant que mouvement séparatiste a pratiquement disparu en Europe après la disparition de l’empire austro-hongrois et la création des États polonais et irlandais. La question y est réapparue dans les années 90 avec la Yougoslavie qui s’est retrouvée dans une déconstruction rapide et violente de son État fédéral. Aujourd’hui, si l’on met de côté les nationalismes plus ou moins folkloriques, les pays européens avec des problématiques séparatistes me semblent surtout être:

  • la Belgique évidemment, avec le fort séparatisme flamand face à une Wallonie industriellement sinistrée (les capitalistes flamands pensent mieux attirer les investisseurs en se séparant des wallons),
  • Un vieil État: l’Espagne, où les basques et les catalans parlent des langues régionales, mais surtout où la Catalogne est une région très prospère,
  •  l’Italie, où là le séparatisme nordiste (« padanien ») n’a plus rien d’un « fait national » à base linguistique, mais exprime cyniquement le souhait d’un patronat régional de ne plus payer le déficit d’une autre région.

N.D. – En effet, le séparatisme en Europe est aujourd’hui essentiellement une affaire de régions riches contre régions pauvres. L’oppression nationale ou linguistique au sens strict est résiduelle, soit parce qu’une langue, celle de l’État central, l’a emportée comme c’est le cas en France, soit parce que la loi permet le développement de plusieurs comunautés linguistiques plus ou moins harmonieusement. A partir du moment où il a réussi son objectif, c’est-à-dire constituer une communauté nationale et linguistique à peu près homogène, un État peut très bien, à la marge octroyer quelques libertés aux locuteurs de langues minoritaires. C’est pour cela qu’on ne peut pas raisonner en se fondant uniquement sur le corpus théorique de l’avant-guerre. Même dans le cas de la scission de la Tchécoslovaquie de la division de la Yougoslavie, les considérations économiques sur le développement relatif de chacune des parties a joué un rôle central.

Je crois que cela pose une question théorique très importante sur la relation concrète que la bourgeoisie entretient avec l’État. J’ai déjà à plusieurs reprises souligné le rôle de la fiscalité, et le fait que c’était l’un des angles morts du marxisme. Marx lui-même y accordait une attention particulière, mais n’a pas vécu assez pour développer cette question dans le Capital comme il aurait souhaité le faire, si l’on en croit le plan de l’ouvrage complet qu’il avait dressé. Par la suite, les marxistes ont le plus souvent considéré l’État que du point de vue de ses fonctions politiques, sans prendre en considération cette base, économique, comme s’il était une pure superstructure. C’est une conception idéaliste, non matérialiste, de l’Etat. La bourgeoisie privée à une conception pratique bien plus concrète que ces marxistes : elle paye des impôts et des taxes, pris sur la masse de la plus-value, en échange d’un certain nombre de structures et de services. Pour ce prix, elle considère qu’elle a le droit à un certain niveau de paix sociale, de salaires, de formation pour les ouvriers, d’infrastructures routières et portuaire, et ainsi de suite. C’est particulièrement vrai dans la période de capitalisme globalisé, car elle peut « faire jouer la concurrence », entre les Etats, en déplaçant ses capitaux la ou les conditions sont les meilleurs. Or, il existe des cas de figures ou les conditions offertes sont bonnes, que ce soit du point de vue des infrastructures, de la main-d’oeuvre, des matières premières, de la proximité des marchés, ou autre, mais le coût fiscal et/ou salarial élevé. C’est particulièrement le cas quand il y a des différences fortes de développement entre plusieurs régions la bourgeoisie, qu’elle soit nationale ou internationale, il est souvent les deux à la fois, peut alors avoir intérêt à séparer ces régions pour obtenir les meilleures conditions : un pays qui offre des conditions satisfaisantes pour un coût fiscal et/ou salarial maigre. C’est notamment le cas lorsqu’il existe un déséquilibre géographique fort du chômage. Jusqu’à un certain point, un taux de chômage élevé est favorable au capital puisque cela exerce une pression sociale sur les salariés. Mais cela a un coût, puisque l’indemnisation du chômage fait partie de la masse salariale globale, quelque soit le système de répartition. Créer, comme en Flandre, une région à faible taux de chômage pour abandonner une autre, peu rentable du fait d’un coût élevé du chômage, comme la Wallonie, peut être une tactique rentable.

Évidemment, la bourgeoisie n’est pas dénuée de contradictions. Le seul cas où vous la trouverez unie, c’est lorsque ses intérêts en tant que classe sont menacées. Chaque actionnaire, chaque entreprise, chaque patron peu apprécier de manière différente quels sont ses intérêts dans une question comme celle-ci. D’une certaine manière, le séparatisme est l’expression du néolibéralisme, dans la mesure où sa préoccupation, c’est d’alléger le poids de l’État dans l’économie, plus particulièrement celui de la dette et de la fiscalité.

Bien sûr, il existe en Europe, à côté de ces séparatismes de droite, des séparatisme de gauche, généralement créés, sous leur forme actuelle, en référence aux mouvement de libération nationale du tiers-monde. Ils peuvent, comme au pays basque, jouer un rôle substantiel, y compris dans les luttes sociales. Mais, en l’absence d’une situation coloniale bien identifiable qui justifierait leur existence, ils sont coincés entre évoluer vers le nationalisme de droite, en revendiquant la capacité de leur territoire à constituer une entité économique viable, ou ne différer en rien du nationalisme de gauche, c’est-à-dire de revendiquer un Etat-providence, quoique à une autre échelle. Dans ces régions, on voit mal au nom de quoi les communistes s’investiraient dans ces luttes, dans la mesure où elles ne constituent pas un enjeu réel pour la classe ouvrière ; le principal point de contact pourrait être la question des prisonniers politiques, de la liberté d’organisation et d’expression, bref sur des questions « démocratiques », que nous défendons par principe. Par exemple, après l’annonce du dépôt des armes par l’ETA, qui est une bonne nouvelle, la libération massive des prisonniers politiques basques est une revendication justifiée, même si nous sommes opposés à leurs idées comme à leurs pratiques.

Comment faire la distinction entre du séparatisme nationaliste et des problématiques coloniales tardives ? Je prends le cas de la Tchétchénie: est-ce ça ne relève pas d’un colonialisme russe ? Ou le Tibet d’un colonialisme chinois ? Quand ça prend cette forme là, est-ce que ça n’apporte pas un questionnement spécifique en termes de « légitimité » de la revendication séparatiste, qui devient aussi un moyen d’échapper à l’oppression et/ou à la colonisation ? Imaginons qu’il y ait un prolétariat organisé en Tchétchénie ou au Tibet, sa tâche serait bien rude de lutter pour la liberté sans se laisser piéger…

N.D. – La distinction est importante, en effet. Le problème du nationalisme, c’est de sauter directement du constat, c’est-à-dire de l’existence d’une situation coloniale, aux solutions qu’ils préconisent, c’est-à-dire l’indépendance nationale sous le contrôle de n’importe quel parti nationaliste bourgeois, quelque soit son programme – voire, dans certains cas, d’aller directement à la solution indépendamment de l’existence ou non du problème. La première chose à faire, d’un point de vue communiste, c’est de rompre avec cet enchaînement pseudo-logique, et d’analyser les problèmes du point de vue des intérêts de la classe ouvrière. Mansoor Hekmat disait, en plaisantant à moitié, que dans un pays où il n’y aurait qu’un seul ouvrier, nous devrions nous battre pour que cet ouvrier soit communiste. Je crois que c’est un point de départ important : nous sommes un partis ouvrier qui veut organiser la classe ouvrière pour le communisme à l’échelle mondiale. Admettons que dans un pays soumis à une pression coloniale, la lutte pour l’indépendance constitue une nécessité vitale pour la classe ouvrière. Est-ce que cela signifie pour autant qu’il faille que le parti ouvrier se mette à la remorque de nationalistes bourgeois, qui souhaitent le développement économique du pays lié par un État fort ; de nationalistes petits-bourgeois qui souhaitent plus de place à prendre dans l’administration et les professions libérales pour les « indigènes » ; de nationalistes paysans qui souhaitent que leur terre échappe à la puissance coloniale, et ainsi de suite ? On peut prendre un exemple historique connu, celui du Vietnam dans les années 30, le mouvement animé par Ngo-Van organisait les ouvriers contre le colonialisme sur une base spécifiquement ouvrière et refusait l’alliance avec les nationalistes, contrairement à Ta Tu Thau et son assassin Ho Chi Minh.

En soit, l’indépendance peut être, comme tu le suggères, une solution recevable même pour les communistes ; nous n’avons pas de raison d’y être farouchement opposés sur des bases principielles, abstraites et dogmatiques. Prenons par exemple la situation au Timor oriental, ancienne colonie portugaise devenue indépendante grâce à la révolution des œillets au Portugal, aussi envahie par l’Indonésie, et aujourd’hui indépendant : les massacres commis par l’armée indonésienne, les incendies de plaine organisés pour traquer les rebelles, le racisme anti-noir, faisaient que l’indépendance était la meilleure manière de protéger les civils. Notons que l’objectif de l’invasion indonésienne était les champs de pétrole ; la classe ouvrière ne représente sans doute que quelques pourcents de la population timoraise, mais c’est bien eux qui étaient l’enjeu du conflit. S’il avait existé, un parti communiste ouvrier au Timor aurait eu raison de défendre l’indépendance immédiate et de se battre, avec ses propres méthodes, pour l’obtenir, sans pour autant se soumettre aux nationalistes.

Il faut examiner le contenu spécifique du nationalisme dans chaque pays et sa signification pratique. Par exemple, prenons la situation complexe du Kurdistan d’Irak. Le nationalisme Kurde et le nationalisme Arabe visent l’un et l’autre à l’hégémonie de leur « ethnie », ce qui entraine des conflits dans des cités comme Mossoul et Kirkouk. Lorsque les nationalistes arabes étaient au pouvoir, sous Saddam Hussein, ils ont « arabisé » ces villes, en expulsant des familles kurdes. Puis quand les nationalistes Kurdes sont arrivés au pouvoir, ils ont fait le contraire. Là dedans, les êtres humains n’existent que selon des déterminations ethniques et sont déplacés au gré des politiques nationalistes. Au milieu de tout cela, vivent des Yézidis, des Turkmènes, et ainsi de suite, qui subissent malgré eux la domination des nationalistes puisqu’ils sont minoritaires. Dans la guerre civile, nos camarades communistes-ouvriers sont intervenus pour la paix entre ces communauté. Leur lutte contre le nationalisme porte spécifiquement contre la division de l’humanité en communautés ethniques et/ou religieuses. Si je prend cet exemple, c’est parce qu’il s’applique sans problème à bien des nationalismes à base ethnique ou religieuse, plus ou moins explicite. Nous parlions de l’Algérie : lorsque le FLN insistait sur son caractère arabo-musulman, l’extrême-gauche française ne semble pas avoir compris ce que cela signifiait. Pourtant, dans la pratique, c’était la négation des droits des non-arabes et des non-musulmans, qui a conduit à l’oppression des berbérophones, au départ massif des juifs, et ainsi de suite. Or, la plupart des nationalismes ont une base ethnique, souvent masquée par des appels emphatiques à « l’unité nationale ». Mais il n’existe presque aucun territoire « ethniquement » homogène. La victoire des nationalistes conduit donc la plupart du temps, au mieux, à la domination d’une communauté sur les autres ; au pire, à la colonisation au sens strict, c’est-à-dire au déplacement massif de population, ou au nettoyage ethnique comme on l’a vu au Rwanda, en Yougoslavie, au Congo,…

J’hésite toujours à répondre sur des scénarios « Et si… », en occurrence « Et s’il y avait un prolétariat organisé en Tchétchénie », parce que ce n’est pas une question de savoir ce qu’il devrait ou pourrait faire, mais comment l’existence même d’une telle organisation de classe modifierait la situation. La classe ouvrière industrielle, dans ce pays majoritairement rural, ne compte pas plus de 5% de la population tchétchène, très concentrée sur l’industrie pétrochimique. Mais ce fut précisément l’un des enjeux de la guerre, si bien que leur rôle est tout à fait significatif dans la situation. On peut toujours se demander ce qui se serait passé si les ouvriers tchétchènes s’étaient organisés sur une base de classe ? Mais ça ne nous apprend pas grand chose, puisque ça ne s’est pas passé comme ça.

Il faut donc procéder à l’analyse des situations réelles, en dehors du cadre de pensée nationaliste. Tu cites le cas du Tibet, où la Chine mène une politique coloniale par l’installation massive de Han, c’est-à-dire de l’ethnie majoritaire, notamment dans la capitale. Il est évident que, même pour une organisation ouvrière autonome, la question de la colonisation se poserait puisque face à eux, ils trouveraient des militaires Han, des fonctionnaires Han, installés par le pouvoir Chinois. Il faudrait à tout prix se battre pour éviter de rentrer dans une conception ethnique de la lutte de classe. Un critère essentiel, comparable à la politique des communistes-ouvriers en Irak, serait celui du statut des Han dans un Tibet indépendant. S’il s’agit de retourner l’oppression, ou de diviser la population sur une base ethnique, alors on se trouve en plein nationalisme. La pensée nationaliste attache l’homme au sol et à la communauté, fait de l’être humain en tant qu’individu un simple prolongement du « sol » et du « sang ». Le communisme, au contraire, est fondé sur l’être humain qui cherche à se libérer des déterminations pour exister comme individu au sein d’une communauté humaine mondiale.

Avant la première Guerre mondiale, Rosa Luxemburg a combattu avec talent et opiniâtreté le courant nationaliste au sein du socialisme polonais. Son travail fait référence dans le corpus théorique des communistes internationalistes européens. Pourtant, avec les réserves dues à l’importance de la part non traduite de son œuvre, Mansoor Hekmat ne semble pas ou très peu s’y référer alors que tant de ses textes et de ses problématiques nous y font penser. Était-elle à ce point méconnue dans la gauche iranienne ?

N.D. – En règle générale, Mansoor Hekmat cite peu ses sources. Il fait largement référence à Marx, parfois à Lénine, au moins dans la première partie de l’œuvre, et il ne se réfère que très sporadiquement à d’autres auteurs. Je ne crois pas qu’il cite Rosa Luxembourg où que ce soit, mais selon ses proches, sur la question nationale, il n’approuvait ni Rosa Luxembourg, ni Lénine, dans la mesure où il était favorable à l’idée qu’une population puisse faire le choix de se séparer sans pour autant mettre l‘accent sur le « droit des peuples à l’autodétermination » comme un axe essentiel pour les communistes. Mais il ne semble pas s’être exprimé directement à propose de Rosa Luxembourg. Il faut rappeler qu’il écrit largement à l’attention de militants iraniens qui n’ont pas accès à ces textes non traduits en farsi, et plus largement à la société iranienne qui ignore ces débats. C’est l’attitude qu’il a de manière générale vis-à-vis de Bordiga ou de Raya Dunayevskava par exemple. Il nous faut donc chercher dans son silence ni approbation, ni désapprobation, mais comparer ce qu’il écrit sur des situations données avec ce que peuvent avoir écrit des auteurs antérieurs.

Sur la question nationale, Mansoor Hekmat admet que celle puisse être, dans certains cas, un problème existant dans la société et que l’indépendance puisse être une réponse à ce problème, mais il ne cherche pas à la parer de vertus socialistes, d’assimiler nationalisme et socialisme – ce qui est le propre du nationalisme de gauche. Il cite fréquemment l’exemple palestinien, considérant que l’indépendance de la Palestine couperait l’herbe sous le pied des islamistes, Hamas et Hezbollah, et donnerait de meilleures bases pour que la lutte des classes se reprendre un cours « normal ». Il faut bien comprendre que lorsqu’il parle de nationalisme, ça n’est pas seulement une question d’indépendance nationale, mais une conception globale du développement économique soutenu par l’État dans un cadre national, donc opposant économie nationalisée et impérialisme. C’est dans ce sens qu’il est approprié de parler de nationalisme de gauche pour des courants qui ne sont pas ouvertement souverainistes, ni spécialement patriotes ou chauvins, simplement parce que leurs conceptions économiques et sociales sont fondées sur l’Etat-providence et le protectionnisme.

Il faut comprendre le contexte dans lequel le marxisme révolutionnaire, puis le communisme-ouvrier se sont développés en Iran. Le premier parti communiste, fondé durant la révolution russe, avait disparu rapidement après l’effondrement de la république soviétique du Gilan, proclamée dans le nord du pays ; ses derniers partisans en exil en Russie furent massacrés par les staliniens. C’est seulement dans les années 40 que fut fondé le parti des masses (Tudeh), pro-soviétique, qui joua un rôle majeur dans l’après-guerre. Il n’y a, à ma connaissance, rien qui ressemble à ce qui a pu exister en Europe occidentale où, malgré tout, il existait une tradition vivante d’opposition de gauche au stalinisme. Donc, la référence à Rosa Luxembourg, qui a souvent été arborée, à tort ou à raison, comme un drapeau du marxisme non-léniniste en France, depuis les années 30, n’a pas du tout le même sens en Iran. Par contre, en 1978, lorsque Mansoor Hekmat et Hamid Taqvee fondèrent le « cercle pour l’émancipation de la classe ouvrière », première pierre des partis communistes-ouvriers actuels, la question nationale se posait de la manière suivante : l’extrême-gauche, majoritairement marxiste-léniniste, considérait l’Iran comme un pays « semi-colonial et semi-féodal », selon la terminologie maoïste de l’époque. Autrement dit, pour eux, l’Iran n’était pas encore un pays capitaliste et cela justifiait l’alliance avec la « bourgeoisie nationale progressiste », réputée anti-impérialiste. C’est au nom de cette conception qu’ils justifièrent le soutien à l’ayatollah Khomeniny et aux islamistes, qui n’avaient pourtant rien de progressistes, mais qu’ils identifiaient à cette « bourgeoisie nationale ».

Le travail théorique et politique de Mansoor Hekmat, ce fut de démonter cette mythologie, en s’appuyant sur une lecture serrée du Capital de Marx, pour démonter en quoi l’Iran était un pays capitaliste, où les relations sociales fondées sur le salariat et la marchandises étaient largement développées, pourquoi cette bourgeoise nationale progressiste était un leurre et pourquoi il fallait se fonder exclusivement sur la classe ouvrière. La critique du nationalisme et de l’anti-impérialisme, même si elles étaient fondées sur un cadre théorique solidement ancrée dans le marxisme, partaient directement de la réalité vécue de la révolution iranienne, pas de simples questions de principes. C’est grâce à cette critique théorique et pratique que le petit cercle de Mansoor Hekmat est devenu en quelques années l’une des plus puissantes organisations de la gauche iranienne. Mais elle ne s’est pas limitée à analyser le nationalisme de gauche dans son cadre iranien, et c’est bien cela qui la rend pertinente pour l’Europe occidentale, même si elle mérite d‘être adaptée et précisée. C’est ce que nous sommes en train de faire, en défrichant peu à peu.

(Questions par Stéphane Julien)

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