Extrait de Programme Communiste (revue théorique du Parti communiste international, “bordiguiste“) N° 57 (octobre-décembre 1972). L’article complet est disponible sur http://www.sinistra.net.
S’il était nécessaire de souligner à quel point est ruineuse l’adoption d’un programme de transition et comment les mesures qui semblent conduire au but final peuvent, au contraire, constituer des obstacles sur sa route, on ne pourrait pas trouver une meilleure illustration que le passage que Trotsky consacre à «l’expropriation des banques privées» et à «l’étatisation du système de crédit». Comme «mesure transitoire» destinée à élever la conscience des masses, Trotsky propose la revendication d’ «expropriation de certaines branches de l’industrie parmi les plus importantes pour l’existence nationale ou de certains groupes de la bourgeoisie parmi les plus parasitaires». En réalité, une telle revendication ne constitue pas le moins du monde un moyen pour «aider les masses» à comprendre la nécessité du socialisme. Réclamer de l’État bourgeois qu’il assume lui-même la gestion capitaliste des entreprises «les plus importantes pour l’existence nationale», c’est contribuer à tout ce que l’on voudra, sauf à aider les masses à «faire le pont entre leurs revendications immédiates et le but final». La mesure est tellement… transitoire qu’elle ne sort pas d’un iota… du cadre ordinaire des réformes bourgeoises ou, comme disent ces Messieurs, de la politique d’extension du secteur étatisé. Mieux encore: l’adoption d’une telle mesure accompagnée des «rationalisations nécessaires» qu’organiserait la bourgeoisie serait le meilleur moyen de discréditer aux yeux des masses ce qu’on leur aurait présenté comme une revendication «transitoire» vers le socialisme.
«Seule la montée révolutionnaire générale du prolétariat peut mettre l’expropriation générale de la bourgeoisie à l’ordre du jour. L’objet des revendications transitoires est de préparer le prolétariat à résoudre ce problème». Comment le passage de certaines branches d’industrie dans les mains de l’État capitaliste – passage qui s’accompagnera souvent d’une exploitation accrue et qui ne «socialise» que le passif – peut-il «préparer le prolétariat» à résoudre le problème de l’expropriation générale de la bourgeoisie, c’est ce qu’on ne peut absolument pas comprendre. Ce qui apparaît clairement par contre, c’est le danger que constitue le raisonnement opportuniste qui croit habile de crier haro sur «les capitalistes les plus parasitaires» afin d’élever la conscience des masses et qui ne peut avoir d’autre résultat en réalité que de débarrasser le capitalisme de ses tares les plus apparentes (spéculations et «abus») en laissant subsister l’exploitation.
«Afin de réaliser un système unique d’investissements et de crédits selon un plan rationnel qui corresponde aux intérêts de toute la nation, il faut fusionner toutes les banques dans une institution nationale unique. Seule l’expropriation des banques privées et la concentration de tout le système de crédit entre les mains de l’État mettront dans les mains de celui-ci les moyens nécessaires réels et non pas seulement fictifs et bureaucratiques pour la planification économique. L’expropriation des banques ne signifie en aucun cas l’expropriation des dépôts bancaires. Au contraire, pour les petits déposants, la banque d’État unique pourra créer des conditions plus favorables que les banques privées. De la même façon, seule la banque d’État pourra établir pour les paysans, les artisans et les petits commerçants des conditions de crédit privilégiées, c’est-à-dire à bon marché. Cependant, il est encore plus important que toute l’économie, avant tout l’industrie lourde et les transports, dirigée par un état-major financier unique, serve les intérêts vitaux des ouvriers et de tous les autres travailleurs». Cette fois, il est vrai, Trotsky estime que pour la réalisation de ce programme extraordinaire, la prise du pouvoir par les travailleurs est absolument nécessaire.
A force de proposer des transitions intermédiaires entre les luttes immédiates et le but final, Trotsky finit par avancer des revendications qui non seulement ne sortent pas du cadre du capitalisme, mais qui détruisent l’analyse de ce mode de production en débitant une écœurante propagande de bien-être mercantile et national. Ces mesures de transition vers le socialisme offrent l’image du capitalisme d’État le plus achevé, le plus populaire et donc le plus barbare. «Afin de réaliser un système unique d’investissements et de crédit selon un plan rationnel qui corresponde aux intérêts de toute la nation…»: on croirait entendre parler n’importe quel spécimen de la faune politique de la société bourgeoise, n’importe qui sauf un communiste. Pour les communistes – et ils sont prêts à le répéter jusqu’à l’épuisement – il ne peut exister jamais et nulle part aucun «plan rationnel» qui repose sur le crédit. Le crédit en particulier et l’argent en général ne sont pas des «outils» dont pourrait se servir le prolétariat planificateur, même sous la direction d’un «état-major financier unique», mais des rapports de production; l’existence de l’argent et du crédit est absolument incompatible avec tout plan rationnel; elle démontre que la société n’est pas organisée selon un plan conscient, que les hommes ne dominent pas leurs rapports sociaux, mais sont dominés par eux. Ceci est un point élémentaire et en même temps fondamental de la doctrine marxiste, foulée aux pieds par toute la contre-révolution contemporaine, dont Trotsky se fait ici le lamentable compagnon de route.
Pour des communistes, non seulement il n’existe aucun plan rationnel d’utilisation étatique du crédit – si ce n’est dans la propagande bourgeoise des États modernes démocratiques et fascistes – mais encore ils considèrent comme une honte pure et simple de se proposer de réaliser quoi que ce soit qui corresponde aux «intérêts de la nation». Les nations se sont constituées en Europe sur les ruines du système féodal et sont un produit de l’époque bourgeoise. La nation est un ensemble mercantile dont les intérêts sont ceux de la bourgeoisie et non ceux du prolétariat. Les intérêts du prolétariat transcendent les différents intérêts nationaux concurrents et hostiles et c’est pourquoi il est internationaliste et vise à la destruction des nations. C’est l’ABC du marxisme. Ne peut assigner au prolétariat le rôle de «défendre les intérêts de toute la nation» que celui qui a roulé au fin fond de l’abîme de l’opportunisme.
Voir aussi:
- Critique de la théorie de l’état ouvrier dégénéré (autre extrait du même numéro).
- La nationalisation des banques est fondamentalement une politique nationaliste (Paddy Hackett, 2009)
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