Salut à la crise (Living Marxism, 1938)

par

Article non signé mais attribué à Paul Mattick paru en édito de Living marxism en mars 1938, et publié en français dans L’Internationale N°38 (août 1938).

Un des derniers tableaux de l’artiste Wortman montre un tailleur disant à ses employés:

"Ils disent que la crise est psychologique,mais moi, je la sens directement ici dans mon estomac."

Et c’est ainsi que sentent les capitalistes, même ceux qui , d’accord avec John L. Lewis , répandent des nouvelles  sur la grève des "bras croisés" des capitaux, contre certaines mesures gouvernementales. C’est ce que sentent aussi les ouvriers qui sont débauchés en masse et qui trouvent leurs salaires réduits par suite de la diminution des heures de travail. Pour le m0ment sont oubliés les miséricordieuses "médications psychologiques" destinées à combattre la crise; l’optimisme artificiel s ‘est dépensé dans le vide, la gestion favorable de  Roosevelt envers les patrons grands et petits.

Quel abrutissement partout ! Chaque article dans chaque journal financier dit tout juste une chose : "Nous savons qu’on ne peut rien savoir" .Beaucoup d’experts ayant donné des pro­nostics ridicules pour les perspectives d’avenir des capitaux s’en excusent maintenant, honteux, avec des lignes nécrologiques très embarrassées, et ces journalistes aux très courtes lignes nécrologiques se limitent eux-mêmes à ne citer que quelques faits et à mâcher des statistiques non-officielles.Pas d’expli­cation réelle, absence de suggestions sérieuses; les lecteurs comprennent bien chaque mot, mais pas une seule phrase.

Les faits ne manquent pourtant pas. L’Economist de Londres, l’Annalist de New-York et d’ innombrables journaux économi­ques de moindre importance, sans parler de beaucoup de publica­tions gouvernementales abattent 100.000 arbres dans la forêt canadienne pour raconter à leurs lecteurs ce qu’il en est. Élevons donc l a colère de Stuart Chase à son comble en parti­cipant nous aussi à cette exploitation des ressources naturel­les.

De notre point de vue, il est presque impossible de parler d’une nouvelle crise,car nous sommes convaincus que l ‘ancienne durait encore lorsque la nouvelle dépression fit son appari­tion. Dans la mesure où les chiffres signifient quelque chose considérons ceux-ci: en été 1937, la production mondiale excé­dait de 15 % celle de 1929, si nous y incorporons la Russie,ce que nous faisons bien entendu. Toutefois,cette situation ne fut que de courte durée ; trois m0is plus tard, la production mondia­le était de nouveau au-dessous du niveau de 1928.Le travail mondial n’a jamais retrouvé la position de 1929, et beaucoup de pays, y compris les États-Unis,n’ont jamais atteint le niveau de production d’avant la crise. La prospérité, c’est comme le "socialisme" de Staline: des inégalités plus grandes en vue
de nouvelles réalisations .Les pays totalitaires ont été les plus actifs; les pays "démocratiques" n’ayant pas la possibi­lité d’obtenir du travail pour rien, furent m0ins atteints par le manque de matières premières. Mais maintenant, la crise peut redresser beaucoup d’injustices; et à défaut , la guerre peut y aider.

Quelle fut donc cette nouvelle prospérité,que nous n’avons pas enregistrée et qui se trouve de nouveau en souffrance? Arthur .D Gayer nous fournit une réponse dans The New Repu­blic du 2 février 1938. Il dit:

« La prospérité qui a précédé cette crise extraordinaire était très particulière et à certains égards,elle n’était point en accord avec les règles des manuels. Normalement, la prospérité prend son point de départ dans un accroissement des investissements privés et dans une expansion accélérée des industries produisant des marchandises valeurs d’usage. Par ce temps de grande envergure, c’est le gouvernement par ses dépenses qui a pris sur lui le rôle d’ impulser la reprise. Mais l’espoir qu’après un court moment, les demandes accrues des sources privées pourraient remplacer la "pompe d’amorçage" qui se soutient elle-même et donne naissance à une prospérité ferme, ne s’ est pas réalisé. Du moment où les dépenses publiques à cela destinées se sont arrêtées, la re­prise elle aussi s ‘est arrêtée net ».

Cette réponse peut n’être pas entièrement satisfaisante mais elle met bien les choses à leur place. Dans quelques par­ties du m0nde, de nouveaux investissements ont eu lieu de la façon traditionnelle. Par la rationalisation et par des améliorations techniques, l’ industrie privée était en partie capable d’ élever la productivité des ouvriers assez haut pour, malgré la dépression, être en mesure de tirer des pro­fits et d’élargir l’expansion. Mais, en général, la crise a été "surmontée " dans les différents pays par ce qu’on appelle "plans gouvernementaux" et qui impliquaient surtout des mani­pulations monétaires et de crédits. C’est à dire que le capi­tal a été rendu profitable, et par conséquent productif, en rejetant le fardeau de la crise sur d’autres nations ou en puisant dans la masse générale pour donner aux capitalistes.

En admettant même que tous les facteurs agissant sur la prospérité jouaient déjà, sous une forme plus ou moins dif­férente dans les années de dépression jusqu’en 1932, il reste toujours évident que les interventions des gouvernements étaient nécessaires pour créer une interruption dans la crise. Le stimulant qu’en a reçu la production ,exprimé matériellement dans les travaux publics et les armements, n’a pu changer le caractère aigu de la crise capitaliste, même dans la période de prospérité. Une reprise réelle ne peut avoir lieu que par une accumulation progressive de capital; une nouvelle reprise ne peut être reconnue que lorsque le nombre des ouvriers occupés augmente progressivement. L’ab­sence de beaucoup de ces signes, même pendant la période de pleine "reprise", explique notre refus d’aider à célébrer la "nouvelle prospérité" .

En quoi donc a consisté cette prospérité? Le niveau de la production industrielle en Amérique a été en 1937 de 9,4 % inférieur au niveau normal. Celui du revenu national a même été inférieur au niveau de la production. D’après les chif­fres du ministère du commerce, le revenu national distribué en 1937 approchait 67,5 milliards de dollars .Cette somme de 1937 était une fois et demi plus grande que celle de 1933 qui s’ élevait à 45 milliards de dollars,mais est restée de 14 % environ au-dessous de 1929 ( 78 ,2 milliards). Les salaires étaient en:

1929 …. 51.340 millions de dollars
1933 …..29.349 "                           " ­
1937 …..44.983 "                           "

Les dividendes, intérêts, rentes, réserves industrielles,etc . étaient en:

1929 …..26.886 millions de dollars

1933 …..15.606 "                            "

1937 …..22 . 480 " ­                         "

En acceptant ces chiffres insuffisants, puisqu’on ne dis­pose pas de meilleurs, il devient clair qu’il n’y avait au­cune raison de parler d’une fin de la crise en 1937, même si l’ on ne prend pas en considération l ‘effroyable armée de chômeurs que la reprise n’a pu réduire.

Mais  "si la mort n’ est pas un prix par trop élevé pour passer une nuit au paradis", il paraît y avoir assez de rai­sons pour jubiler en 1937. Dans la American Economic Rewiew de juin 1936,Carl Snyder a déclaré:

« Le trait le plus frappant de cette dépression a peut être été l’arrêt complet pendant six ans de ce prodigieux développement industriel qui pendant plus d’un siècle a été la caractéristique la plus saillante du pays. Cet arrêt brusque du développement industriel n’ a pas son égal » .

Aussi, les nouvelles usines construites en 1937 en Amérique et s’ élevant à 500 millions de dollars, ont fait naître de nouveaux espoirs pour l’ avenir, bien que la même activité en 1929 se chiffrant à 547 millions n’a pas été en mesure d’ar­rêter la dépression, car cette somme était à la fois trop grande et trop faible; trop petite pour l’accumulation et trop grande pour une situation stagnante. Suivant le Federal Re­serve Index, le volume de la production industrielle est tombé, depuis, de plus de 117 en aout, à 84 en décembre, soit 33 points en quatre mois. La dépression de 1929 a eu besoin de plus de treize mois pour accomplir une telle baisse!

Depuis janvier, l’indice a continué à baisser, mais avec moins de rapidité. Un peut dire qu’en ce moment la marche vers le bas de la crise a été temporairement arrêtée, et que les affaires essaient de se stabiliser sur le nouveau bas niveau. Mais quel niveau! Avec plus de 13 millions de chômeurs,  avec des prix agricoles qui baissent constamment, avec des profits qui disparaissent. Et il n’y a pas de perspectives pour une augmentation de nou­veaux investissements dans les industries, d’autre part, depuis la fin de l’ année, les dépenses concernant le capital-marchan­dises ne montrent aucune possibilité d’ amélioration.

En attendant, la nouvelle crise s’est déjà emparée d’autres pays et tout particulièrement du Canada et de l ‘Angleterre. D’après les chiffres publiés récemment par le Ministère du Travail, le chômage en Angleterre s’ est accru entre la mi-dé­cembre et le 17 janvier de 162.000 unités. A cette date , il s’élevait à 1. 827.607 – le plus haut niveau pendant les 21 der­niers m0is. Et encore pis que cela ! La Business Week du 11 décembre 1937 écrit:

« D’ importants restaurants du quartier très animé de Londres, West-End, commencent déjà à sentir les effets de la dépression. Des endroits qui autrefois regorgeaient de monde chaque nuit, ne font plus que trois bonnes nuits par semaine».

Et cela peut n’être qu’un commencement. Ce que pourra être la fin ressort du récent rapport du professeur Voytinsky du B.I.T, qui estime que la dépression entre 1930 et 34, a causé une perte de 176 milliards de bons dollars d’or d’autrefois, somme égale aux dépenses de la Grande Guerre.

Le déclin actuel avec sa crise générale ont surgi brusque­ment, de la même manière que la dépression elle-même. Les prix des obligations ont baissé à la fin de 1936. Les prix des mar­chandises en stock les ont suivi en mars 37. Les intérêts à court terme ont augmenté, les prix de gros ont baissé. Tous les signes indiquant l’insuffisance de rentabilité ont réapparu. Ce qui ne fait aucun mystère ici. Seul un accroissement de la "pompe d’amorçage" aurait pu mitiger ce processus. Mais cette politique a aussi ses limites. Seul un renforcement plus grand des "tendances au capitalisme d’État", accompagné d’une plus grande misère du "secteur économique privé" aurait pu ajour­ner le dilemme actuel, et seulement ajourner.

Le nouveau déclin présentant tous les symptômes d’un début d’une longue période de dépression a, une fois de plus, fait surgir toutes les vieilles suggestions et propositions dont s’était montrée fertile la période précédente. On commence à redemander de nouveau un accroissement du "pouvoir d’ achat des masses", principalement dans la presse libérale et ouvri­ère. Et ceci malgré le fait si bien souligné par D. W. Ells­worth, dans l’ Annalist du 21 janvier 1938:

« La présente dépression a démontré une fois de plus, mais d’une façon encore plus impressionnante, la fausseté de la théorie du pouvoir d’achat sur le cycle d’affaires. Le pouvoir d’achat des masses de ce pays n’a jamais été aussi élevé qu’au moment où a commencé la présente dépression ».

Le pouvoir d’achat des masses a été créé en partie par une plus grande exploitation, et en partie par les mesures gouver­nementales mentionnées plus avant. Puisque celles-ci se sont limitées à changer ou à créditer le pouvoir d’ achat existant elles n’ont servi qu’à étendre la misère d’ auparavant. Né en grande partie des mesures gouvernementales, le "pouvoir d’ a­chat des masses" fut donc un autre facteur empêchant le ré­tablissement de la rentabilité qui seule permet une expansion capitaliste réelle. La nécessité de telles mesures ne change pas le fait que cette nécessite exclut cette autre nécessité, à savoir la rentabilité des entreprises d’ exploitation. Toute­fois,le capital privé a combattu ces mesures par d’autres slogans comme: équilibre du budget, abolition de la réglemen­tation, opposition à la législation ouvrière.

Le capital n’est pas quelque chose d’uniforme, s’accordant pour une simple nécessité. La simple nécessité ,c’est-à-dire le maintien du système d ‘exploitation capitaliste, n’est réalisée que par une lutte entre les capitalistes eux-mêmes, nationale­ment et internationalement, et entre capital et travail et les autres classes. Dans cette lutte générale, la demande pour un pouvoir d’ achat des masses accru n’ est qu’un élément agissant en vue de la nécessité finale de secourir le système capita­liste. Chaque fois qu’il a été appliqué,cil a servi des buts entièrement différents de ceux qu’invoquaient ses apôtres. Les "pertes" temporaires se sont soldées par des "gains" dé­finitifs, et ainsi la formule du "pouvoir d’achat des masses" , employée par les libéraux, est devenue un instrument idéologique du capital favorisant le processus de diminution du pouvoir d’achat.

Nous ne prétendons pas affirmer par là que la lutte des ouvriers pour des salaires plus élevés et des conditions meilleures est, dans état actuel du capitalisme, sans issue. Tou­tefois, il est nécessaire de souligner que plus le pouvoir d’ achat des masses est élevé par rapport à la production totale plus grandes sont aussi les difficultés du capital pour sur­monter sa dépression et maintenir sa société. C’est pour cela que précisément nous suggérons une lutte continue pour de meilleures conditions de vie. Les "réformistes" qui espèrent amener la prospérité par l’augmentation du pouvoir d’achat des masses montrent une fois de plus qu’ils visent simplement à réformer le capitalisme. Or, la seule réforme capitaliste ob­jectivement possible aujourd’hui est la réforme fasciste.

Dans une brochure récente,"La stratégie socialiste sur le front économique" publiée à Londres, le Dr. H. Schneider écrit:

 «La reconnaissance de l’importance fondamentale du pou­voir d’achat des masses comme moyen capable de surmonter la crise doit servir de point de départ au mouvement de la clas­se laborieuse.»

Ceci est évidemment une pure absurdité; le pouvoir d’achat des masses a une importance pour surmonter le capitalisme et non sa crise. Autrement, la question du pouvoir d’achat perd toute sa signification. Pour la vérité de la chose,il faut di­re qu’il n’ y a que deux voies pour surmonter les crises et les dépressions. La première c’ est de surmonter le capitalisme en tant que tel; l’autre , (avec des résultats temporaires),c’ est de surmonter la résistance des ouvriers à l’abaissement continu de leur standard de vie. Celui qui veut opérer exclu­sivement dans les limites du capitalisme sera à la fois forcé de reconnaitre cette vérité, et aidera à surmonter la résistan­ce des ouvriers. C’est pour cette raison que John L. Lewis a maintenant capitulé devant l’industrie de l ‘ acier et qu’il prône, bien qu’avec une mauvaise grimace, un contrat qui a per­du tout droit pour une telle appellation.

Le renouvellement du contrat des ouvriers métallurgistes n’a été possible que parce que ses signataires ignoraient en­core quel chemin prendrait la dépression et quelles seraient les mesures dont userait le gouvernement pour la combattre. Si ce sont des tendances déflationnistes qui s ‘affirment, le con­trat pourra être résilié avec un préavis de dix jours. Si, par contre, ce sont des mesures d’inflation qui seront appliquées, le contrat consacrera l’aggravation des conditions de vie des ouvriers. Et Lewis était obligé de signer s’il ne voulait pas combattre le système en tant que tel, et appeler aux grèves pour les grèves. En réalité, tous les théoriciens du pouvoir d’ achat étaient toujours prêts à admettre, au moins dans beau­coup de cas comme par exemple dans le bâtiment, que les prix et les salaires étaient trop hauts. Et de la découverte que quelques salaires sont trop hauts, il n’y a qu’un pas pour re­connaître que tous les salaires ont besoin d’être rognés.

En effet,toutes les mesures pratiques prises en vertu de la théorie du pouvoir d’achat des masses ont toujours mené à une réduction de ce pouvoir d’achat. Avec le temps toutefois, la théorie économique du pouvoir d’achat ne laisse pas longtemps attendre pour montrer son vrai contenu, car elle cesse d’être une théorie économique et n’exprime que la nécessité politique de demander des fusils à la place du beurre. Toutes les théo­ries de la sous-consommation sont sacrifiées pour l’honneur de la nation.

En attendant, les arguments vont continuer, mais tous seront finalement d’ accord avec ce qu’exprimait la lettre de la "Na­tional City Bank" de New-York,en décembre 1937:

 « Une des premières nécessités dans le. situation actuelle c’est d’encourager la formation de capital.»

La question est seulement de savoir comment le faire. Et la solution, si on en trouve une, pose immédiatement un autre pro­blème, car la formation de capital a toujours conduit aux cri­ses et dépressions. La "solution" attend une solution. C’est pour cette raison que tous ceux qui sont effrayés devant les perspectives de l’avenir se lamentent:

 « Des entreprises de libre-concurrence ne peuvent persister dans une atmosphère de plans économiques nationaux – dès que le gouvernement s’est embarqué dans un contrôle partiel, il doit inévitablement procéder au plein contrôle.» ("The case for Freedom from Federal Control of wages and hours­", Machinery and Allied products institute, 1938,p. 13)

Et ceux-là, plus craintifs encore pour l ‘avenir,ou accep­tant ce "plein contrôle", ou désirant vivement revenir sur le passé. La New Republic du 16 février 1938 publie un article pour montrer que le progrès par la voie de la libre concur­rence se serait soldé, rien que dans l ‘industrie de l’acier, par l’introduction de machines continues, par 85.000 victimes licenciées. Que va-t-on faire avec ces nouveaux chômeurs? Et le "Conseil pour le Progrès industriel" exprime ainsi son opinion paradoxale dans le New-York Times du 8 août 37 :

 « La capacité toujours grandissante de notre appareil productif pose la question s’il nous est possible de donner une solution à la dépression future, si nous la faisons dé­pendre du jeu des forces économiques réelles. »

Oui, répond à cela l’industrie mécanique, dans la brochure déjà mentionnée:

 « Ce dont l’Amérique a besoin, c’ est d’encoumger la con­currence et les bas prix.»

Et M. Knudsen, de la General Motors (Christiam Science Mo­nitor, du 1/2/37) le confirme:

 « Quelqu’un doit réduire les prix si l’on veut que les affaires soient encouragées, . . . à l ‘ heure actuelle, ceci se ma­nifeste d’ une façon éclatante, … faire des achats à New-York, c’est comme si l’on visitait un bazar oriental. »

« C ‘est vrai , fait remarquer Roosevelt dans son récent mes­sage consacré aux problèmes de reprise, certains prix sont très hauts, d’autres très bas. Mais la continuation de l’expan­sion et l’abondance plus grande dépendent de l’équilibre des prix. » Diminution des prix des marchandises signifie que le prix du travail doit baisser, et si les prix des autres mar­chandises augmentent, le prix du travail diminuera. De quelque côté que vous la preniez, la politique des prix ne peut reflé­ter que ce qui constitue la base des prix et leur mouvement . C’est la question de savoir quelle part de la production so­ciale sous sa forme capitaliste ira aux travailleurs et quelle part ira aux non-travailleurs.

Ces derniers ont ici l’avantage, car ce sont eux qui la rè­glent. Equilibrer ne peut avoir autre chose pour objet que d’équilibrer l’exploitation des ouvriers avec les besoins du capital. Si certains "individualistes enragés" croient encore qu’ils peuvent le faire eux-mêmes et tirer profit par leur propre effort, d’autres groupes capitalistes et leur gouvernement considèrent comme nécessaire un règlement central de la distribution des richesses créées par les ouvriers et un con­trôle suivi des investissements. Une exploitation "libre-pour­ tous" doit faire place à une exploitation soigneusement pla­nifiée; le pouvoir du capital doit être augmenté grâce à la sagesse du gouvernement. Que dans les mêmes conditions la con­currence procède ici de façon à se soutenir elle-même, et qu’ ailleurs ce soit la "sagesse" du gouvernement,comme actuelle­ment en Allemagne, qui liquide des capitalistes juifs, ou comme en Amérique qui liquide les entreprises plus faibles, ceci est à la base de tous les arguments contre une réglementation centrale. Car ceux qui sont en faveur de l’encouragement de la concurrence savent fort bien que "l’ élimination" de la concur­rence est une autre forme de concurrence qui fait d’eux des sacrifiés.

Contrairement à ce qui est arrivé au sage Ben Akiba, rien n’apparaît deux fois. Ceux qui croient que la nouvelle dépres­sion va immédiatement réchauffer un peu plus les inconséquen­ces du "New-Deal" se trompent. Ceux qui croient en une "secon­de" révolution Roosevelt, "sans effusion de sang, en faveur des masses", seront désillusionnés comme l’a été Roehm quand Hitler le lui a fait croire. Car les mesures appliquées par l’adminis­tration de Roosevelt ont été dépensées jusqu’ici sans utilité. Des mesures plus rigoureuses doivent suivre, mais plus dans la vieille direction, car aussi longtemps qu’il est possible de "s’attaquer aux affaires", le gouvernement peut appliquer la formule: diviser pour régner. Mais quand affaires et gouverne­ment deviennent de plus en plus identiques, le gouvernement de­vrait s’attaquer lui-même. Il oubliera donc la division et sau­ra seulement régner. Tristement le professeur L.Robbins de l’ "E­cole économique" de Londres déclare dans l’Annalist:

« Dans la plupart des cas, les vrais expédients qui ont été adoptés dans la dernière dépression, ont empiré la capacité de résister à une nouvelle dépression. Dépréciation de la monnaie, budgets déséquilibrés,vastes programmes de travaux publics, sont les mesures à l’aide desquelles le travail a été stimulé dans le passé récent. Et il est clair que ces mesures ne peu­vent pas être appliquées indéfiniment. Par conséquent,la posi­tion actuelle n’est pas stable; et il faut s’attendre à un rebondissement d’une longue crise, avec des conséquences vraiment graves.Il n ‘ est pas exagéré d’ affirmer que le sort des insti­tutions démocratiques est dans les nains de ceux qui ont en leur pouvoir de faire revivre la confiance. » -ce qui veut dire dans les mains du gouvernement. Mais la réponse ne réside pas dans l a direction qu’espère le professeur Robbins. Comme l’a remarqué récemment Roosevelt, les forces démocratiques seront à la fin forcées de "prendre la place de dictature" .

Il existe deux avenirs, un lointain et un immédiat. Mais les deux dépendent du rétablissement de la rentabilité des capi­taux en dépit de qui contrôle ces capitaux: individus, trusts, ou gouvernement. La différenciation qui existe entre le pouvoir économique et politique permet de dépouiller Pierre au profit de Paul. Mais à la fin, ce processus appauvrit les deux. Le problème ne consiste pas à savoir comment partager le bu­tin, mais comment créer des profits plus grands, et toujours plus grands. Mais les nécessités immédiates de tous les capita­listes ne mènent qu’à une seule fin, à la destruction progres­sive pour le tenps qui vient de toute base du système de profit. Sur la roue du capitalisme, sa fin mortelle est déjà en vue, tant en période de prospérité qu’en période de crises. Et nous nous en réjouissons.

UNE FIN DU CAPITALISME, MÊME PLEINE DE TERREUR, EST TOUJOURS PRÉFÉRABLE A UNE TERREUR SANS FIN. AUSSI, SALUONS-NOUS LA CRISE !

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Une Réponse to “Salut à la crise (Living Marxism, 1938)”

  1. The Weekly Archive Worker: La Follette’s Leaky Tub « Entdinglichung Says:

    [...] Salut à la crise (Living Marxism, 1938) [...]

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