Avant-propos à la plateforme Sapronov (Le Réveil communiste, 1928)

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Extrait de Avant Thermidor : Révolution et contre-révolution dans la Russie des soviets : plateforme de l’Opposition de gauche dans le parti bolchévique (Sapronow, Smirnow, Obhorin, Kalin, etc.), Éditions du Réveil communiste, 1928.

AVANT-PROPOS

Cette traduction de la plateforme de l’opposition. de gauche (Sapronow, Smirnow, Obfhorin, Kalin), au sein du parti bolchevique russe, paraît à un un moment où ce qu’on aime appeler aujourd’hui la lutte fractionnelle un peu partout dans les milieux staninistes, social-démocratiques et mêmes pseudo-oppositionnels ou pseudo-gauchistes, la lutte fractionnelle, que nous appellerons avec plus de précision, la reprise de la lutte des classes, en Russie, atteint son tournant décisif. Ce que les créateurs et exécuteurs de la Bolchévisation, les Zinoviev, les Kamenew, etc…, ont préparé, donne aujourd’hui ces fruits. On a mené une lutte acharnée et sans trêve pour détruire ce qu’on aime appeler l’ «ultra-gauche », pour liquider, par la confusion et la falsification, ce qu’il y avait de plus marxiste dans le Trotzkisme, la conception de la révolution permanente, pour réduire au néant la capacité politique des militants ouvriers des sections de la Comintern. On a lié la pensée du communisme au préjugé disciplinaire et unitaire ; c’est ainsi qu’on a préparé, par la dégénérescence de la 3° Internationale d’abord, par le manque de résolution après, les prémisses du Thermidor, qui est aujourd’hui une réalité qui devient inexorablement.

Cette plateforme, présentée en juin 1927, au Bureau Politique du Parti Communiste Russe à été naturellement interdite par le C. C. du P. C. R. Elle a été déjà éditée en Allemagne, il y a à peu près deux mois par un groupe de combattants de l’Octobre Hambourgeois, expulsés du P.C.A. Sa parution en France, déjà annoncée sur le « Réveil communiste » de Novembre 1927, a subi quelques retards à cause de l’étroitesse de nos moyens qui ne sont point ceux des bolchevisateurs. Nous pensons qu’à un moment où des éléments qui ont signé la « Plateforme de l’Opposition Russe » éditée en France par les soins de G.Faussecave, tels que Zinoview et Kaménew, les hommes de 1917, se soumettent de la façon la plus honteuse au Stalinisme, brisant en même temps ce « bloc des oppositions » que nous n’avons jamais soutenu ainsi que l’on fait des soi-disant Bordighistes à un moment où tout le groupe des signataires de la présente plateforme est exclu dtu P. C. R., cette brochure conserve toute son importance politique pour le prolétariat français. Elle se différencie nettement de la « Plateforme de l’Opposition Russe » éditée par les soins de Faussecave. Un tableau plus minutieux et en même temps plus substantiel des conditions du prolétariat et de l’économie russe proclamée socialiste par tous les organes officiels de la bolchevisation y est contenu. On y trouvera une description particulièrement impressionnante du milieu politique soi-disant communiste, où les idées et les mœurs à l’Ustraliov gagnent le terrain au jour le jour. Également remarquable est la position de nos camarades russes vis-à-vis de la question de l’État prolétarien ou démocratie ouvrière et s’ils n’osent pousser leur critique à ses conclusions logiques, il faut reconnaître que leur conception à ce sujet n’est pas si équivoque que la conception ressortie du compromis Trotzki-Zinoview. Plus claire et plus courageuse que la plateforme du bloc oppositionnel, la plateforme Sapronow a pris sur la question de la guerre une position qui, si elle n’est pas un hardi renversement de la conception officielle, représente toutefois un pas en avant.

Enfin, nous sommes sûrs que la « Plateforme Sapronow » apportera une contribution très remarquable à l’information des éléments qui suivent avec attention cette phase particulièrement douloureuse de la lutte prolétarienne. Cette publication représentera aussi un démenti objectif aux charlataneries qui ont été débitées par des extrémistes tels que Schumacher, et des socialistes tels que Carbone. Et on pourra constater de quelle sorte les rêves de Marx, Lafargue et Guesde ont été réalisés, ou bien mieux, de quelle sorte nos grands maîtres sont ridiculisés et insultés dans la presse Staliniste.

Nous ne pouvons pas, ici, nous entretenir longtemps sur le contenu politique de cette plateforme. Mais nous nous voyons forcés par la tendance à équivoquer de quelques éléments, qui sont toujours en quête de la petite spéculation politique, de ces "bégueules" du communisme, que l’école de la bolchévisation a produit par centaine, de souligner les principales différences de notre pensée politique de la ligne de nos camarades russes.

Pour ceux qui auront déjà lu notre « Plateforme de Gauche », présentée par un groupe de Bordighistes au C.C. du P.C.F. et qui auront réfléchi en même temps sur son contenu idéologique et tactique, et encore plus, pour ceux des camarades italiens en particulier qui connaissent les « thèses de Rome » et la précise formulation tactique du C.C. bordighiste, qui a dirigé le P.C.I. depuis la scission de Livourne en 1921 jusqu’au moment de l’élimination de Lénine de la scène politique en 1923, ces différences ne représenteront pas des prémices. Nous devons tout d’abord remarquer que nous ne tenons pas du tout à la pureté de la ligne Léniniste, ainsi que nos camarades Russes. Notre pensée, à ce sujet, n’a, subi aucun changement et elle correspond précisément au contenu de la ligne politique de Bordiga, qui peut être suivie à travers les différentes manifestations de la pensée de ce camarade. Et pour faciliter la clarification sur ce terrain nous espérons pouvoir présenter aux camarades français, la brochure contenant un discours de notre camarade Bordiga, sur « Lénine ».

La dernière polémique Boukharine-Bordiga, est au fond le résumé de cette divergence substantielle entre nous et Lénine, entre notre tactique et la tactique de Lénine. Nous devons remarquer à ce point-ci que nous n’avons pas peur, à un moment où tous affirment d’être « Léninistes », que nous ne sommes pas « Léninistes », tout au moins sur un terrain, où il est facile de glisser vers l’opportunisme. Nous ne sommes pas de ceux qui songent à l’apothéose du corps "incorruptible" du grand tacticien russe vers le « Panthéon national ». Nous sommes simplement des « communistes » et, tout en conservant un profond amour envers l’homme dont la voix a surtout retenti contre les traîtres du prolétariat, nous estimons avoir, en tant que communistes, le droit de ne pas nous arrêter à Lénine. Nous n’aimons pas à cacher l’importance de ce différend tactique entre nous et nos camarades Russes, qui se proclament tout à fait attachés à la ligue tactique du Léninisme. Nous croyons que c’est (là, en effet, un problème de la plus haute importance pour l’élite révolutionnaire du mouvement prolétarien. Nous avons admis que la ligne léninienne, sur le terrain des solutions tactiques, a été bien praticable dans les conditions historiques russes, mais nous ne pouvons pas l’accepter comme une solution intégrale pour le mouvement du prolétariat dans les pays plus avancés au point de vue industriel. Nous conservons, par conséquence, en Bordighistes qui n’ont aucune prétention de représenter officiellement la pensée de Bordiga, qui malheureusement est aujourd’hui forcé au silence, notre aversion vis-à-vis du compromis avec les éléments social-démocratiques et nous donnons toujours à la tactique du front unique, l’interprétation que la gauche italienne a déjà donné dans les « thèses de Rome ». Nous rappellerons à ce sujet qu’un article exposant notre tactique sur le « front unique » a déjà paru, il y a deux ans, sur le « Cahier du Bolchevisme », organe théorique du P. C. F. Par rapport à la particulière interprétation de la situation russe, nous estimons que la position des camarades Sapronow, etc…, vis-à-vis de la question de la démocratie ouvrière soit très acceptable, en ce qu’elle se pose sur un terrain marxiste et offre au prolétariat international le terrain pour une large discussion, sur un problème vital de la révolution prolétarienne.

Pour ce qui se rapporte aux particuliers développements de la dictature prolétarienne et de sa dégénérescence dans l’union des Soviets, nous sommes obligés de remarquer que nos camarades russes sont tombés dans une contradiction très visible en ce qu’ils en ont nié d’abord à peu près l’existence, quand, dans le chapitre « l’Etat des Soviets », à page 42 de l’édition allemande [ils] affirment que la continuation d’une politique telle que la politique du Stalinisme mène à la formation d’un gouvernement bonapartiste, ainsi qu’a été défini par Engels, tandis que dans le chapitre sur  « le parti », à page 51 de la même édition allemande,ils affirment que pour la totale liquidation de la dictature prolétarienne, est nécessaire la totale liquidation du parti communiste. Nous ne comprenons pas d’ailleurs, quelle garantie un parti dégénéré offre à la dictature prolétarienne. Nous ne comprenons pas non plus, comment on puisse faire des distinctions entre parti et tête du parti et baser sur cette distinction de pure forme, l’existence de la dictature prolétarienne. L’histoire donne déjà sur ce terrain l’expérience très nette de la social-démocratie, qui offre une réfutation complète de cette position qui n’est ni gauchiste, ni marxiste.

Enfin les solutions que note camarades russes envisagent pour une situation, dont le tableau n’est pas du tout flatteur pour cette prétendue conservation de la dictature prolétarienne en Russie sont basées, ainsi que les solutions de toutes les autres sections de la Comintern, sur le mythe de l’unité du parti. Ce mythe détache le parti de la situation objective et le place au-dessus du processus historique. Il est donc anti-marxiste et anti-historique. C’est pour cela que nous lui opposons et lui opposerons toutes nos forces.

La réalité a, au demeurant, détruit tous les mythes. Aujourd’hui elle a fait justice aussi de ce mythe de l’unité du parti. Et si, au dernier discours de Staline, prononcé à la veille de l’assassinat de Joffe posant nettement la question : ou avec nous, ou contre nous, les Zinoview et Kamenew répondent en désavouant tout leur programme, toute leur critique, pour l’unité du parti, nous déclarons que ce sont là des nouveaux (et même anciens) traîtres du prolétariat qui rejoignent leurs amis de la bolchevisation. Et à ce moment où le découragement et l’épidémie des suicides menace les forces révolutionnaires survécues à cette rapide succession de défaites et de déviations du mouvement prolétarien, les conscients communistes, qui savent opposer leur volonté révolutionnaire contre le courant, répondront sans hésiter au défi lancé par le représentant de la Nep-bourgeoisie et du koulakisme russe, le seul mot que la lutte des classes impose aux représentants du prolétariat: « Contre vous et contre tous les traîtres et renégats de la classe ouvrière ».

Les Groupes d’Avant-Garde Communistes. Lyon, 1° janvier 1928.

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