Rapport à l’Internationale (De Leon, 1905)

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Publié en annexe dans Bureau socialiste international: Comptes rendus des réunions manifestes et circulaires (G. Haupt, 1969). Texte paru aussi à l’époque dans L’Avenir social.

Le comité exécutif a reçu du citoyen De Léon, délégué du Socialist Labor Party, le rapport suivant relatif à l’année 1905:

Ceux qui auront lu le rapport du Socialist Labor Party, adressé au Congrès d’Amsterdam, seront agréablement surpris des événements signalés dans ce rapport, qui détaillait des faits encore embryonnaires l’année dernière.

Aux yeux de nos camarades de l’étranger, la situation en Amérique doit sembler chaotique. Elle doit apparaître comme une querelle qui engloble le mouvement politique socialiste jusqu’au mouvement économique ou trade-unioniste. Quand on cesse de l’examiner superficiellement, le chaos devient intelligible.

Deux grands principes se trouvent à la base de la lutte du mouvement socialiste et ouvrier en Amérique. Le premier de ces principes est que le mouvement politique du socialisme ne peut, s’il le voulait, et ne devrait, s’il le pouvait, ignorer le mouvement économique; qu’aucun mouvement politique sain et fécond du socialisme n’est possible s’il n’est pas fondé assis et basé sur un mouvement économique et trade-unioniste. En un mot, ce principe signifie qu’en Amérique un mouvement politique bona fido ou socialisme ne peut être que le reflet d’un mouvement économique d’égale bona fido.

L’autre principe est que le mouvement politique du socialisme ne devrait pas, s’il le pouvait, et ne pourrait, s’il le voulait, avoir quelque relation avec le mouvement économique. Il prêche la neutralité. Toutes les dissensions du mouvement socialiste et ouvrier, en Amérique, portent la trace de la collision de ces deux principes opposés.

Le Socialist Labor Party soutient le premier principe, et, comme conséquence, il essaie de favoriser la fondation d’un trade-unionisme ‘bon fide’.

Le champ du trade-unionisme en Amérique a été trouvé, par le mouvement politique du socialisme, dans un état d’occupation par ce que l’on appelle ‘craft-unionism’, l’unionisme pur et simple.

Ce système d’unionisme organise les métiers non seulement comme des unités, mais comme des corps souverains et autonomes. L’erreur fondamentale de ce système économique a été bientôt considérée comme désirable par la classe capitaliste. L’union de métier rendait tout mouvement économique stérile. En effet, si les salaires de ces unions étaient plus élevés que ceux des ouvriers non organisés, le prix que cette organisation payait pour ces salaires plus élevés était la division sans espoir de la classe ouvrière. Tout d’abord, la ‘craft union’ [4] excluait délibérément de la participation de la majorité des membres par l’apprentissage, les hautes cotisations, des droits élevés d’initiation [sic!] et d’autres expédients. En deuxcième lieu, chacune de ces "craft-unions’ ne pouvait en retour obtenir son denier de Judas, qu’en s’alliant avec l’employeur chaque fois qu’une autre union similaire était en lutte avec la classe possédante. Il est superflu et il me conduirait trop loin de dresser le long catalogue d’actes délibérés de trahison commis au détriment de la classe ouvrière en Amérique et ailleurs, ainsi que de relever les cas multiples de corruption que ce genre d’unionisme a engendrés. Il suffit de dire, comme preuve, que ces craft-unions sont reliées à une organisation de capitalistes appelée la "Civic Federation", dont le but est d’établir des relations harmonieuses entre le capital et le travail. Ces unions sont organisées surtout par l’American Federation of Labor [5].

Un mouvement politique de travail — et que peut être un Parti politique du socialisme si ce n’est un mouvement politique de travail? — ne peut faire des recrues que dans le camp de la classe ouvrière. Il était inévitable que ces querelles, engendrées par l’unionisme pur et simple dans le mouvement ouvrier, devaient se transmettre au mouvement politique. Dans ces circonstances, la classe ouvrière n’était pas seulement divisée politiquement en adhérents aux divers Partis politiques du capitalisme, mais ces dissensions se reflétèrent en Partis socialistes hostiles.

L’évidence croissante que cette conjoncture était insupportable, donna finalement naissance, au mois de juillet de l’année 1905, à une gigantesque révolte contre l’unionisme capitaliste. L’organisation Industrial Workers of the World [6] était lancée avec un nombre de membres qui dépasse déjà 150 000. Sa devise est que la classe ouvrière et la classe possédante n’ont rien de commun; son but est de prendre et de garder ce ui est nécessaire à la production, afin d’établir la république administrative du travail, sa méthode est l’unification de la classe ouvrière tant sur le champ politique que sur le champ économique. Les recrues viennent non seulement des catégories des non-organisés, mais encore des unions « pur et simple » qui ont pris conscience de la trahison de leur chef.

Tandis que cet événement fertile a eu comme résultat premier et immédiat de troubler la paix qui régnait dans la Varsovie capitaliste, son effet rapide et ultime est de construire les fondements larges et solides d’un mouvement politique du socialisme en Amérique et, par là, de réaliser en Amérique cette unification des forces politiques du socialisme que le Congrès d’Amsterdam a ordonnée.

Je suis heureux de dire que cette question, dont la solution est si désirable, est en bonne voie d’aboutissement.

Notes:

[4] Craft-union : il s’agit des Trade-Unions traditionnelles. Les membres du Socialist Labor Party qui en faisaient partie voulaient les politiser de l’intérieur. Leurs adversaires les plus résolus fondèrent l’Industrial Workers of the World; cf. G. D. H. Cole, The Second International, 2e partie, p. 790.

[5] L’ American Federation of Labor compta dans ses rangs en 1904

[6] L’Industrial Workers of the World fut fondé à Chicago en 1905; son principal soutien fut la Western Federation of Miners et son implantation initiale, l’extrême Ouest. Elle s’opposait au trade-unionisme orthodoxe et au socialisme réformiste. Cf. Cole, op. cit., 2e partie, p. 790 et suiv. est l’unification de la classe ouvrière tant sur le champ

Voir aussi:

deleon

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