Le communisme des conseils (J.-D. Martinet, 1970)

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Paru dans La Révolution prolétarienne avec une note de lecture de Pannekoek et les conseils ouvriers .  Jean-Daniel Martinet (1913-1976) était le fils de l’écrivain Marcel Martinet et l’un des signataire du « Manifeste des 121 ».

LE COMMUNISME DES CONSEILS

Cette doctrine, dont bien des éléments sont d’une actualité étonnante,s’est développée dans un contexte international particulier.

En juin 1920, V.I. Lénine publiait un ouvrage opportuniste et polémique d’homme d’État au pouvoir, dans le but de propager l’expérience russe en Occident, d’imposer aux révolutionnaires des pays évolués de l’Ouest un schéma calqué sur les phases successives du bolchevisme, triomphant en Russie mais incapable déjà de s’adapter aux réalités européennes.

Le titre exact de ce livre, dans le texte russe, est « Le gauchisme, maladie infantile du communisme », dont Daniel Cohn-Bendit a pris spirituellement le contrepied dans une brochure connue.

Les réponses et les critiques des communistes de gauche mis en cause ne se firent pas attendre. Dès juillet 1920, les tribunistes hollandais (dont le leader le plus connu, A. Pannekoek, s’était fait connaître dès 1909 pour son marxisme vivant et anti-réformiste), sortent la brochure de Herman Gorter: « Réponse à Lénine ». Les positions des tribunistes ont un retentissement international, puisqu’elles sont très voisines de celles des éléments les plus dynamiques du P.C. allemand (le KAPD), du PC anglais (avec Sylvia Pankhurst), de la fraction antiparlementariste du PC italien en formation (avec Bordiga, et même l’ « Ordine Nuovo » de Gramsci). Toutes ces tendances s’inspirent aussi d’assez près des idées de Rosa Luxembourg.

Fait curieux, à l’époque, ces prises de position « gauchistes » furent mal connues en France, où il existait une tradition syndicaliste révolutionnaire encore vivante et ralliée à la révolution russe, probablement parce que les tribunistes étaient aussi hostiles aux syndicats traditionnels qu’au parlementarisme et s’opposaient au dogme sacro-saint chez nous de l’unité syndicale, mettant tous les opportunistes dans le même sac.

LA THÈSE DE LÉNINE

I — Lénine croit (ou feint de croire) à un recommencement de l’Histoire, à l’imminence de la Révolution mondiale et au rôle important de la paysannerie, même dans les pays évolués de l’Ouest.

— Il affirme que l’Histoire se répètera: « l’inéluctabilité historique de la répétition à l’échelle internationale, de ce qui s’est passé chez nous… L’exemple russe montre à tous les pays quelque chose de leur avenir inéluctable et prochain. » Cette notion d’une imitation obligatoire de l’expérience russe est capitale et les conséquences de cette « bolchevisation » du mouvement ouvrier se font encore sentir à l’heure actuelle.

— Il utilise, comme masse de manœuvre, l’appoint de la paysannerie, qui représentait en Russie près de 90 % des masses travailleuses, celle- là était considérée comme « l’infanterie » du prolétariat dirigeant.

Il admet comme un postulat indiscutable un aspect spécifiquement russe, celui des « rapports entre le prolétariat dirigeant et la classe paysanne dirigée, hésitante et chancelante. » De là à « plumer la volaille » paysanne, comme la social-démocrate, il n’y a qu’un pas, qui sera allègrement franchi par ses épigones.

— Il surestime les perspectives révolutionnaires en Occident et la crise générale du capitalisme.

« La loi fondamentale des révolutions – la voici: il ne suffit pas pour que la révolution ait lieu que les masses exploitées et opprimées aient conscience de l’impossibilité de vivre comme autrefois et réclament des changements. Il faut, pour que la révolution ait lieu, que les exploiteurs ne puissent pas vivre et gouverner comme autrefois. C’est seulement lorsque les « couches inférieures » ne veulent plus de l’ancien régime et lorsque les « couches supérieures » ne peuvent plus continuer cet ancien régime, c’est seulement alors que la révolution peut triompher … la révolution est impossible sans une crise nationale générale (des exploités et des exploiteurs). « 

Cette crise générale, après la secousse de la première guerre mondiale, semblait une vérité criante pour bien des observateurs, et pour Lénine en tout premier lieu.

2 — Il insiste à maintes reprises, et c’est l’objet même de l’ouvrage, sur l’importance du travail parlementaire et de l’action dans les syndicats les plus réactionnaires : « apprendre à travailler légalement dans les Parlements les plus réactionnaires, dans les organisations syndicales, coopératives, dans les mutualités et autres associations, même les plus réactionnaires. »

Ce qui avait été le travail de sape des bolcheviks victorieux, Lénine pensait pouvoir le transposer dans les Parlements d’Occident et au sein des syndicats réformistes légaux.

— Sur le plan de la lutte politique, c’est au sein du Parlement bourgeois que doit retentir la bonne parole communiste et l’antiparlementarisme est condamné : « L’enfantillage de l’antiparlementarisme consiste justement à « résoudre » à l’aide de cette « négation » simple, facile et prétendue révolutionnaire, le difficile problème de la lutte contre les influences démocratiques bourgeoises, à l’intérieur du mouvement ouvrier. »

— Sur le plan syndical, c’est à propos de l’entrée dans les syndicats réformistes que Lénine écrit cette phrase trop fameuse : « Il faut savoir résister à tout cela, consentir à tous les sacrifices, user même — en cas de nécessité — de tous les stratagèmes, user de ruse, adopter des procédés illégaux, se taire parfois, celer parfois la vérité, à la seule fin de pénétrer dans les syndicats, d’y rester et d’y accomplir, malgré tout, la tâche communiste ».

On ne sait, à la lecture de ce texte publié par les soins de l’Internationale Communiste et traduit dans plusieurs langues, s’il faut s’indigner de tels procédés ou sourire de la naïveté de son auteur, qui prend ses adversaires pour des imbéciles.

Les fruits d’une telle tactique ne se feront pas attendre : jusqu’en 1935, les organisations syndicales et politiques communistes vont se vider en quelques années des éléments les plus sains et les plus combatifs de la classe ouvrière occidentale, d’autant plus vite que la lutte pour le pouvoir en Russie va conduire les zinoviévistes, les boukhariniens et les staliniens à lancer des exclusions dans toutes les directions.

3 — Une telle attitude opportuniste entraîne automatiquement la condamnation du gauchisme et une politique de « compromis pourri », qui dominent parlements et syndicats en Europe occidentale.

Partant de ce postulat de l’action parlementaire et syndicale au sein des organisations réformistes toutes puissantes en Occident, Lénine condamne l’anarchisme et tous les mouvements gauchistes, même communistes, qui n’acceptent pas le principe du Parti unique.

« L’anarchisme a souvent été une espèce d’expiation du mouvement ouvrier pour ses péchés opportunistes. Ces deux monstruosités se complètent l’une l’autre. »

Qui doit exercer la dictature, le P.C. ou bien la classe prolétarienne ? Faut-il choisir la dictature des chefs ou celle des masses prolétariennes ? Le choix est clair pour les maîtres de la Russie dite soviétique : la discipline du Parti est pour eux le dogme intangible et l’indépendance du syndicalisme à l’égard du « pouvoir prolétarien » leur apparaît comme une « régression » inadmissible; aux mieux les syndicats sont pour eux « l’école primaire du communisme », une sorte d’antichambre du grand Parti infaillible.

— S’opposant aux communistes de gauche, Lénine préconise le « compromis », avec ce « distinguo » subtil : « discerner les cas concrets dans lesquels les compromis sont inadmissibles, car ils n’expriment que l’opportunisme et la trahison », des compromis obligatoires, dont les exemples donnés sont la paix de Brest-Litovsk, la participation à la Constituante (pour mieux la dissoudre ensuite), la nécessité de « finir une grève quand la caisse des grévistes est vide et les ventres affamés » La position du compromis est formelle : « on ne vainc pas avec une avant-garde seule … il faut aussi utiliser (la compétence) des hommes venus d’un milieu bourgeois. »

Lénine, dans sa tentative désespérée de propager le communisme en Occident, accepte ouvertement les pires concessions, sur le plan international et même sur le plan russe, dont la N.E.P. de 1921 sera, après Cronstadt, l’exemple le plus caractéristique.

4 – Lénine admet certes, en théorie, que les conditions russes n’ont rien de commun avec celles du mouvement ouvrier occidental: la prise du pouvoir en 1917 a été plus facile, mais continuer la Révolution en Russie sera plus difficile, d’où la nécessité de l’étendre à n’importe quel prix vers l’Occident, en particulier en Allemagne.

« Il est infiniment plus malaisé qu’en Russie de créer dans les Parlements occidentaux une fraction parlementaire authentiquement révolutionnaire. Certes, mais ce n’est qu’un aspect de cette vérité générale qu’il fut facile dans la Russie de 1917, avec sa situation historique concrète extrêmement originale, de commencer la révolution socialiste, alors qu’il sera plus difficile en Russie que dans les pays occidentaux de la continuer et de la mener à son terme. » il admet également, en Russie, « l’existence dans la masse paysanne d’un mouvement révolutionnaire démocratique-bourgeois si profond que le parti du prolétariat put s’approprier les revendications révolutionnaires du parti des paysans (le parti socialiste-révolutionnaire en majorité violemment hostile au bolchevisme) et les réaliser aussitôt grâce à la conquête du pouvoir politique par le prolétariat.

Mais toute l’argumentation de cet ouvrage opportuniste consiste à minimiser ces prémisses théoriques et à nier les différences tactiques essentielles entre la Russie et l’Occident plus évolué, puisqu’il faut à tout prix gagner au communisme d’autres pays.

Et c’est là-dessus qu’Herman Gorter va attaquer.

LA REPONSE A LENINE DE GORTER

A l’opposé du schéma bureaucratique et réformiste que l’Etat russe veut imposer aux révolutionnaires d’Occident, le ton des tribunistes hollandais est passionné et spontané, dans un style comparable à celui de mai 1968, malgré un contexte politique très différent : critique vigilante des syndicats et du parlementarisme, appel à l’« autogestion » et aux masses contre les « chefs », peur d’être « récupéré » par les bureaucrates réformistes de tout poil, qui s’infiltrent dans l’Internationale communiste dès 1920.

H. Gorter dans sa « Réponse à Lénine » a été le porte-parole le plus conséquent des gauchistes de son époque, en particulier des gauchistes allemands du K.A.P.D. dont dépendaient, semble-t-il, les chances d’une révolution mondiale : le Communisme des conseils fut la première et la plus cohérente tentative de critique du bolchevisme, peut-être la seule critique marxiste vivante de la révolution russe à ses débuts, dans un esprit véritablement soviétique et libertaire.

1 — Répétition de l’Histoire, imminence de la révolution occidentale et rôle d’appoint de la paysannerie.

- Répétition de l’Histoire.

H. Gorter, après lecture approfondie et « a priori » bienveillante de la brochure de Lénine met d’emblée le doigt sur l’erreur théorique de départ :

 « Vous avez tort, selon moi, au sujet du parallélisme entre la révolution de l’Europe de l’Ouest et la révolution russe, au sujet des conditions de la révolution dans l’Europe de l’Ouest, autrement dit du rapport des forces de classes, et à cause de cela vous méconnaissez le terrain de développement de la gauche, de l’opposition. »

Les différences entre l’Occident et la Russie sont saisissantes.

« La suite naturelle de ces différences, c’est que le compromis, la pactisation dans toutes les directions, l’utilisation des divisions jusqu’entre les libéraux et agrariens, avaient leur valeur chez vous. Chez nous, ces manœuvres sont impossibles. »

La répétition mécanique de l’Histoire est une monstrueuse erreur pour l’Occident.

« Ni vous, ni l’exécutif de Moscou, n’êtes en état de mener la révolution ouest-européenne, et par conséquent la révolution mondiale, si vous persistez dans cette tactique… Votre livre présente quelque chose qui n’existe pas : les divisions des bourgeois occidentaux dans la révolution. Il fait croire aux ouvriers (de l’Occident) qu’un compromis avec les social-patriotes et les éléments hésitants (?) du parlement peut apporter quelque chose de bon, alors qu’il n’apporte à peu près que des désastres. »

« La Troisième Internationale croit que la révolution occidentale ira tout à fait d’après les lois et la tactique de la révolution russe. La « gauche » croit que la révolution ouest- européenne produira et suivra ses propres lois. »

« La tactique de la révolution occidentale doit être tout autre que celle de la révolution russe, car le le prolétariat est ici tout seul … contre toutes les classes . »

Cette notion d’isolement total du prolétariat occidental conduit les tribunistes à une négation peut-être exagérée d’une alliance avec la petite paysannerie, d’une infiltration possible au sein des Parlements, d’une tactique d’unité syndicale.

Perspectives révolutionnaires en Occident.

Les exemples russes ne valent donc rien pour l’Occident.

« Nous vous disons aujourd’hui, à vous Lénine, et à vos camarades de la droite : nous mettons au-dessus de tout la croissance des masses dans la volonté d’action (ce qui veut dire en clair l’action autonome du prolétariat sans se soumettre aux « chefs » réformistes et autres).

«… Comment la tactique en Europe occidentale et en Occident pourrait-elle être la même ?  La Russie est un pays pourvu d’une agriculture tout à fait prépondérante, d’un capitalisme industriel qui n’est qu’en partie hautement développé et reste très petit relativement à l’ensemble. Encore était-il nourri en grande partie par le capital étranger. En Ouest-Europe, surtout en Allemagne et en Angleterre, c’est précisément le contraire. Chez vous : vieilles formes du capital subsistant sur la base du capital usurier. Chez nous : prépondérance presque exclusive du capital financier hautement développé. Chez vous : résidus formidables des temps féodaux et pré-féodaux, vestiges même de l’époque des tribus et de la et de la barbarie. Chez nous, surtout en Allemagne et en Angleterre : un ensemble agriculture, commerce, transports, industrie, dirigé par le capitalisme le plus avancé. Chez vous : restes énormes du servage, paysans pauvres, classe rurale moyenne paupérisée. Chez nous : relation des paysans pauvres eux-mêmes avec la production moderne… Vous avez encore des classes avec lesquelles le prolétariat montant peut nouer des alliances. L’existence seule de ces classes est déjà une aide. Et naturellement la même chose est vraie sur le terrain des partis politiques. Chez nous rien de tout cela. »

« Si votre but est de faire ici la révolution, je vous préviens qu’avec cette bouillie de Labour Party et d’Indépendants, de centre français, de parti italien, etc. — et avec les syndicats — l’issue sera fatale à la Russie… Au contraire si vous constituez des groupements radicalement communistes, solides intérieurement, solides même dans le petit nombre, ces groupes-là feront peur aux gouvernements, car eux seuls sont capables dans la révolution d’entraîner les masses à de grandes actions, ainsi que l’a montré la Ligue Spartacus à ses débuts … notre tactique « gauchiste » est pour la Russie, comme pour nous, non pas seulement la meilleure, mais la seule voie de salut. »

Paradoxe de l’Histoire: durant la « période sectaire de l’I.C. » dans les années 30, les P.C. adopteront mécaniquement ces vues ultra-gauchistes.

Rôle de la paysannerie

Au sujet des rapports entre les ouvriers et les paysans pauvres l’analyse léniniste est particulièrement inadéquate aux conditions européennes :

« Nulle part vous ne faites ressortir clairement et distinctement la très grande différence qui existe en cette matière entre la Russie d’une part (avec quelques pays de l’Europe orientale), et, de l’autre, l’Europe de l’Ouest, c’est-à-dire l’Allemagne, la France, l’Angleterre la Belgique, la Hollande, la Suisse et les Pays Scandinaves, peut- être même l’Italie… Vous connaissez naturellement aussi bien que moi cette différence, mais vous n’en avez pas tiré les conclusions pour la tactique en Europe occidentale … et, à cause de cela votre jugement est faux… Parce que vous autres en Russie avez une immense classe de paysans pauvres, et que vous avez vaincu avec leur aide, vous présentez les choses comme si en Europe occidentale nous avions aussi cette aide en perspective … mais cette conception n’est pas la vérité… En général, l’importance des paysans pauvres comme facteur révolutionnaire diminue de l’Est à l’Ouest. Dans les parties de l’Asie, de la Chine et de l’Inde, cette classe serait absolument déterminante si une révolution y éclatait… Mais qu’est- ce que les communistes d’Europe occidentale peuvent offrir aux paysans pauvres pour les amener à la révolution, pour les rallier à eux ? »

Avec chiffres à l’appui, H. Gorter démontre clairement que la paysannerie occidentale soutient le capitalisme, n’aspire pas au communisme et que cette « troupe auxiliaire » du prolétariat est un songe.

« Les ouvriers en Europe occidentale sont tout seuls… ils devront porter tout seuls le poids de la révolution. Voilà la grande différence avec la Russie. »

2 — Lutte parlementaire et syndicats

Les tribunistes, comme le K.A.P.D. allemand, préconisent la lutte sans compromis du prolétariat contre la bourgeoisie, le boycottage du Parlement et la destruction des Syndicats, en même temps que de tout l’appareil étatique du capitalisme, lui opposant la dictature des masses prolétariennes (et non des chefs), sous la forme proche du système soviétique authentique, celui des conseils d’usine, d’où l’expression de « Communisme des conseils », dont les principales options rajeunies seront revendiquées en mai 1968, au moins sur le plan théorique.

— Un chapitre entier de la brochure de H. Gorter est consacré à la question syndicale.

« De même que la parlementarisme exprime le pouvoir intellectuel des chefs sur les masses ouvrières, le mouvement syndical incarne leur domination matérielle… Dans le capitalisme développé, et plus encore à l’époque impérialiste, les syndicats sont devenus toujours davantage des associations géantes, qui montrent la même tendance de développement qu’en d’autres temps l’appareil d’Etat bourgeois lui-même. Malgré la démocratie qui est censée régner au sein des syndicats, ses membres ne sont pas en situation de faire prévaloir leur volonté contre le fonctionnarisme et la bureaucratie. »

A propos des « grèves sauvages », en Angleterre, en Allemagne et aux U.S.A., Gorter démontre quel « corps étranger » représentent les bureaucraties syndicales :

« Les ouvriers ne sont pas souverains dans leur association, mais elle les domine comme une force extérieure contre laquelle ils peuvent se révolter, bien que cette force soit cependant sortie d’eux- mêmes … le mouvement syndical s’est mis à remplir un rôle dans le capitalisme et il est devenu lui- même de cette manière un membre de la société capitaliste. Mais du moment où la révolution commence, en tant que le prolétariat, de membre de la société capitaliste se mue en son destructeur, il rencontre devant lui le syndicat comme un obstacle. »

Le remède à cette évolution inéluctable des grands syndicats occidentaux, ce sera le communisme des Conseils:

« Nous vous disons aujourd’hui, à vous Lénine, La Révolution ne peut vaincre qu’en détruisant l’appareil syndical… Le système des conseils, par son développement propre, est capable de déraciner et de faire disparaître non seulement la bureaucratie étatique, mais aussi la bureaucratie syndicale … toute forme d’organisation qui ne permet pas aux masses de prendre en main la direction de leurs propres affaires … doit être remplacée par une autre organisation révolutionnaire… Les syndicats, par leur nature, ne sont pas de bonnes armes pour la révolution contre le capital organisé au plus haut degré, comme il l’est en Ouest-Europe.»

Il faut remplacer ces « organisations de métier » par de véritables « associations d’industrie » directement appuyées sur les usines, les ateliers et le lieu de travail. « Les seules armes pour la révolution en Europe occidentale sont les organisations d’usine, rassemblées dans une grande unité. »

Gorter affirme que, devant une situation révolutionnaire, il ne faut pas reculer devant les risques de la scission, aussi bien syndicale que politique, ce qui l’oppose à la tradition du syndicalisme révolutionnaire à la française, dont le contexte (avant 1914) était bien différent de celui des pays germaniques.

 « Pendant la révolution les ouvriers révolutionnaires se sépareront toujours des social-patriotes… A cause de cela les gauchistes ont créé l’Union générale ouvrière. » Dans cette organisation, chaque ouvrier est lui- même un « chef » décidant de la tactique et de l’orientation, et peut révoquer immédiatement ses hommes de confiance et les remplacer, ce qui n’exclut pas la discipline.  « La masse livre et dirige son propre combat. C’est la formation, l’éducation d’un groupe qui montre dans sa lutte ce que doit devenir la masse. » Au sein des comités d’usines, les gauchistes ne peuvent perdre contact avec les masses: au sein des syndicats réformistes il ne sont qu’une infime minorité impuissante, ce qui justifie pleinement la scission syndicale contre les chefs opportunistes.

« Comme les syndicats sont des armes défectueuses, il faut les supprimer ou les transformer radicalement, et mettre à la place des organisations d’entreprise, réunis dans une organisation générale. »

— Le chapitre suivant traite du parlementarisme. « La ligne de gauche, aussi dans cette question, repose sur les mêmes raisons générales et théoriques que dans la question syndicale : isolement du prolétariat, puissance énorme de l’ennemi, nécessité pour la masse de s’élever à la hauteur de sa tache, de ne se fier, avant tout, qu’à elle- même, etc. »

L’appareil idéologique de la culture bourgeoise est profondément ancré dans les masses d’Occcident:

« Chez nous l’idéologie bourgeoise s’est emparée de toute la vie sociale et, par conséquent, aussi politique, elle a pénétré plus profondément dans la tête et le coeur des ouvriers… Ils sont saturés des idées bourgeoises », comme le souligne une étude approfondie de la culture occidentale.

C’est pourquoi une cure de désintoxication s’impose, dans tous les domaines touchant à la politique: presse, école, église, syndicat ou parlement.

« L’ouvrier doit lutter seul avec sa classe contre le formidable ennemi. Il doit faire tout par lui-même … Le parlementarisme est la forme typique de la lutte par le moyen des chefs, où les masses elles-mêmes jouent un rôle secondaire … tant que la classe ouvrière est portée à croire à la possibilité d’un chemin plus facile où des autres agissent à sa place — mènent l’agitation d’une tribune élevée, prennent des décisions, donnent le signal pour l’action, font des lois — elle hésitera et demeurera passive sous le poids de la vieille mentalité et des vieilles faiblesses … les ouvriers de l’Occident doivent agir avant tout par eux- mêmes, non seulement sur le terrain syndical, mais aussi sur le terrain politique… Ici, pour la première fois, à un degré plus élevé qu’en Russie, l’émancipation de la classe ouvrière sera l’œuvre des ouvriers eux-mêmes. »

Gorter développe à nouveau longuement la vertu de l’exemple de lutteurs libres, sans chefs, c’est-à-dire sans chefs de l’ancienne sorte, sans députés au Parlement, unissant ainsi les traditions libertaires aux données vivantes du marxisme.

« Rompez avec le Parlement, le symbole de la puissance capitaliste. Formez votre propre Parti et vos propres organisations d’usine. Ne vous appuyez que sur vous-mêmes… L’usage du parlementarisme pendant la révolution est une chose maudite en Europe occidentale. »

« Comme le prolétariat doit faire seul la révolution, et ne dispose d’aucune aide, il doit s’élever très haut en conscience et en courage. Et il est préférable de laisser de côté le parlementarisme dans la révolution. »

3 — Gauchisme, dictature des masses et non de chefs: pas de compromis réformiste.

- Signification tactique du gauchisme et rôle des masses.

Lénine parle avec ironie de l’ineptie ridiculement puérile de cette lutte en Allemagne à propos de « dictature des chefs ou des masses », « du sommet ou de la base ».

à cela H. Gorter répond: « Nous sommes encore à la recherche des chefs véritables qui ne cherchent pas à dominer les masses et ne les trahissent pas, et, aussi longtemps que nous ne les aurons pas, nous voulons que tout se fasse de bas en haut, et par la dictature des masses elles-mêmes… Avec ce sarcasme, vous faites le jeu des éléments opportunistes de la Troisième Internationale.

Cela signifie que chez nous les efforts, exigés des masses par la situation sont encore beaucoup plus grands qu’en Russie. Et deuxièmement que l’importance des chefs est proportionnellement plus petite. »

L’application du gauchisme en Allemagne, par le KAPD

« Les prolétaires allemands, pour ne parler que d’eux, savent qu’ils ont contre eux tout le capitalisme allemand avec toutes les classes… Ils se trouvent en face d’un capitalisme beaucoup plus fort que ce n’était le cas pour les Russes, et sans armes. Les Russes étaient armés. La révolution exige donc de chaque prolétarien allemand, de chaque individu, encore beaucoup plus de courage et d’esprit de sacrifice que des Russes. Cela découle des rapports économiques, des rapports de classe en Allemagne, et non d’une quelconque théorie ou imagination de révolutionnaires romantiques ou d’intellectuels. Dans la mesure où l’importance de la classe augmente, baisse en proportion l’importance des chefs… La puissance du prolétariat, en face d’un ennemi aussi formidable et d’une supériorité d’organisation et d’armement si écrasante, est fondée surtout sur sa qualité. »

Jamais on n’avait tracé un si remarquable tableau des perspectives révolutionnaires à l’Est et à l’Ouest, une étude aussi précise que celle des tribunistes:

« Si l’on va de l’Est à l’Europe de l’Ouest, on traverse, à un certain endroit, une frontière économique. Elle est tracée de la Baltique à la Méditerranée, à peu près de Dantzig à Venise. C’est la ligne de partage de deux mondes. A l’Ouest de cette ligne, le capital industriel, commercial et bancaire, unifié dans le capital financier développé au plus haut degré, domine presque absolument. Le capital agraire même est subordonné à ce capital ou a déjà dû s’unir à lui. Ce capital est hautement organisé et se concentre dans les plus solides gouvernements  et Etats du monde. A l’Est de cette ligne n’existe ni cet immense développement du capital concentré de l’industrie, du commerce, des transports, de la banque, ni sa domination presque absolue, ni, par conséquent, l’Etat moderne solidement unifié.

Ce serait déjà en soi-même un miracle que la tactique du prolétariat révolutionnaire à l’Ouest de cette frontière fut la même qu’à l’Est. »

On comprend mieux avec ces quelques citations la position « gauchiste » des meilleurs militants du K.A.P.D. allemand, qui se heurtera aux intérêts immédiats du nouvel Etat russe et sera impitoyablement balayé de la scène de l’Histoire, au profit de… l’hitlérisme.

Ce qu’il fallait, selon Gorter, ce n’était pas des masses inéduquées, attirées par des compromis opportunistes, c’était une secte, une minorité agissante comme le bolchevisme de 1903, car l ‘avant-garde du prolétariat occidental n’était pas gagnée au communisme.

La suite de l’Histoire dira qui avait raison de Lénine ou de Gorter.

LE COMPROMIS AVEC LES RÉFORMISTES

« Toute cette question de l’opportunisme révolutionnaire est bien pour nous, en Europe occidentale, une question de vie ou de mort… Tout ce que les social-patriotes et les réformistes disaient des désaccords entre les partis, des divisions utilisables — un plat que vous, Lénine, réchauffez aujourd’hui — était déjà de la blague. C’était de la blague dans tous les pays de l’Europe occidentale. Et on l’a bien vu en juillet-août 1914. … C’est donc une certitude, en pratique comme en théorie. Il n’y a pas à tabler, dans la révolution en Europe occidentale et surtout en Angleterre et en Allemagne, sur l’existence de « divisions » de quelque importance entre les classes en question».

A la nécessité de soutenir des gouvernements sociaux-démocrates, comme « première étape » de la révolution, communiste, H. Gorter répond longuement, en analysant la situation réelle en Occident, et principalement en Allemagne et en Angleterre. « Il se pose encore la question de savoir si cette étape des gouvernement « purement » ouvriers doit intervenir chez nous. Ici vous vous laissez peut-être induire de nouveau en erreur par l’exemple russe (Kerensky) ».

Il insiste sur le danger de brouiller les idées de l’avant-garde ouvrière par des solutions de compromis…

« Nous ne coopérons pas à cela parce qu’en Europe occidentale les ouvriers sont tout seuls dans la révolution. C’est pourquoi tout, vous entendez bien tout, dépend ici de leur volonté d’action et de leur clarté de tête. »

Et surtout il montre qu’en Occident la propagande auprès des ouvriers sociaux-démocrates ne se fera plus au sein du Parlement ou des syndicats réformistes mais à l’usine et dans la rue.

« A chaque occasion nous les appelons à l’action commune : à la grève, au boycott, à l’insurrection, aux combats de rue et surtout aux conseils ouvriers, aux organisations d’entreprises. Nous les cherchons partout. »

« Seulement plus comme avant sur le terrain parlementaire. Cela appartient, en Europe occidentale, à une époque passée. Nous les cherchons à l’atelier, dans les organisations et dans la rue. C’est là qu’on peut aujourd’hui les joindre, c’est là que nous gagnons à nous les ouvriers. Telle est la nouvelle pratique, qui succède à la pratique social-démocrate. C’est la pratique communiste. »

La gauche doit se dresser contre l’opportunisme au sein de la Troisième Internationale. « car l’opportunisme est notre plus dangereux ennemi, non seulement à l’extérieur, comme vous le dites, mais dans nos rangs… La gauche, même quand elle va trop loin pour une fois, reste toujours révolutionnaire… La droite opportuniste est vouée à devenir de plus en plus opportuniste. » « La Troisième Internationale croit que la révolution ouest-européenne pourra conclure des compromis et des alliances avec des partis petit- paysans, petit-bourgeois et même grand bourgeois. »

La « gauche » croit que c’est impossible.

La Troisième Internationale croit qu’il y aura en Ouest-Europe pendant la révolution des « divisions » et des scissions entre les bourgeois, petit-bourgeois et petits paysans. La « gauche » croit que les bourgeois et petits- bourgeois formeront un front unique, à peu près jusqu’à la fin de la révolution. « Comme la Troisième Internationale ne base pas sa tactique sur la nécessité de libérer les esprits, ni sur l’unité de tous les partis bourgeois et petits bourgeois, mais au contraire sur des perspectives de compromis et de « divisions »,  elle laisse subsister les vieux syndicats et essaie de les faire entrer dans la Troisième Internationale. Comme la « gauche » veut en premier lieu la libération des esprits, et qu’elle croit à l’unité des bourgeois, elle reconnaît que les syndicats doivent être détruits et que le prolétariat a besoin de meilleures armes… Pour les mêmes raisons elle supprime le parlementarisme. »

4 — Conditions particulières en Occident.

L’ombre du capital financier, tout-puissant en Occident, domine le débat :

« Le camarade Lénine dit que le petit commerce, le petit transport, la petite industrie et l’agriculture sont vacillants entre le capital et les ouvriers. Cela est faux. C’est le cas en Russie, et, jadis aussi chez nous. En Europe occidentale, en Allemagne et en Angleterre, ils dépendent maintenant si complètement du grand capital qu’ils ne vacillent plus. Le petit boutiquier, le petit industriel, le petit négociant sont tout à fait soumis à la puissance des trusts, des monopoles, des banques. Ceux-ci leur fournissent des marchandises et du crédit. Même le petit paysan dépend par sa coopérative et par les hypothèques, des trusts, des monopoles et des banques…

» Que s’ensuit-il, camarade ? Que la société et l’Etat moderne ouest-européen (et américain) forment un grand tout structural jusque dans ses branches et ses rameaux les plus éloignés, et qui est dominé, mis en mouvement et réglé entièrement par le capital financier ; que la société est ici un corps organisé, organisé suivant le mode capitaliste, mais organisé quand même ; que le capital financier est le sang de ce corps, qui coule dans tous les membres et les nourrit: que ce corps est une unité organique et que toutes ses parties doivent à cette unité leur extrême vitalité, de sorte que toutes lui restent attachées jusqu’à la mort réelle. Toutes excepté le prolétariat qui, lui, crée le sang, la plus-value.

A cause de cette dépendance de toutes les classes par rapport au capital financier et de la puissance formidable dont il dispose, toutes les classes sont hostiles à la révolution, et le prolétariat est seul… Cette puissance, cette souplesse, ce soutien mutuel de toutes les classes, sont capables de subsister longtemps encore lorsque la révolution aura éclaté. »

« La prolétarisation, il est vrai, a fait des progrès énormes du fait de la guerre. Mais tout (quasiment tout) ce qui n’est pas prolétarien, se cramponne d’autant plus plus fort au capitalisme, le défend s’il le faut les armes à la main, et combat le communisme. »

« La Troisième Internationale sous-estime la puissance du capital ouest-européen et nord-américain. »

La « gauche » prend cette grande puissance pour base de sa tactique. La Troisième Internationale méconnaît dans le grand capital, dans le capital financier, la puissance unificatrice de toutes les classes bourgeoises. La « gauche » prend cette puissance unificatrice pour base de sa tactique. »

Si cette analyse des tribunistes avait été, sérieusement et démocratiquement, discutée au sein de l’Internationale communiste, l’évolution ultérieure de l’Allemagne vers le fascisme aurait été plus vite comprise et il n’est pas impossible qu’on eût pu ainsi éviter le nazisme: le retournement dialectique de l’histoire aurait facilement convaincu les gauchistes d’hier de s’entendre à tout prix avec la social-démocratie contre l’hitlérisme naissant.

En un certain sens le raisonnement de Lénine aurait été « a posteriori » plus juste que l’analyse des gauchistes… et à l’opposé de la tactique stalinienne !

EN CONCLUSION

Transposer mécaniquement la tactique historique d’une situation internationale telle que celle de 1920 serait trahir aussi bien la pensée de Lénine que celle de Pannekoek et Gorter.

Un siècle est passé sur les écrits de Marx, un demi-siècle a transformé aussi bien les pays de l’Ouest que ceux de l’Est.

Il n’est pas dit que les méthodes à employer aujourd’hui soient forcément les mêmes.

Mais aucun des problèmes soulevés par Gorter n’a trouvé sa solution : perspectives révolutionnaires à l’Est comme à l’Ouest, rôle des chefs et des masses, démocratie politique et syndicale, dangers des « compromis » dans la lutte politique.

Comme l’écrivait Pannekoek en 1927:

« Tous les rapports de production sont des rapports humains… Les contradictions du développement social sont des contradictions ressenties par les hommes et, par conséquent, le renversement d’un mode de production ne peut être que l’œuvre des hommes… (Il faut) surmonter la tradition des phases précédentes, afin de pouvoir clairement distinguer ses tâches propres et les mener à bonne fin.»

Disons plus simplement que la théorie, marxiste ou gauchiste, est un instrument. Son utilisation dépend de la valeur des hommes.

J.-D. MARTINET.

Herman Gorter

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