Les idées de "l’Opposition ouvrière" (Medvediev, 1924)

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Paru dans le Bulletin communiste N°16 (janvier-mars 1927).

Quelques camarades se rappellent peut-être que le dernier conflit public dans le P. C. Russe a été annoncé par la dénonciation de “ l’opposition ou­vrière”, dans la Pravda du 10 juillet dernier, à propos d’une lettre privée de Medvediev, vieille de deux ans, et adressée à des communistes de Bakou.

Cette lettre n’a jamais été publiée.

Avec l’honnêteté spéciale qui est devenue de règle dans notre Parti Russe depuis que les intérêts de clan y ont pris le pas sur les intérêts de classe, l’auteur de la lettre a été dénoncé comme contre-révolutionnaire, à grand renfort de falsifications du document révélateur.

Dans la Révolution Prolétarienne d’août 1926, le rédacteur du B. C., ignorant le texte au­thentique de la lettre, a réussi, par une scrupuleuse critique de texte et quelque connaissance du sujet, à indiquer exactement tous les points tripatouillés par la Pravda, ainsi que tous les matériaux reçus ultérieurement l’ont démontré. "Vous avez mis le doigt sur tous les faux », nous écrivait de Moscou un camarade bien renseigné.

Voici le texte intégral non falsifié de la lettre de Medvediev.

Nous répétons encore une fois qu en reprodui­sant un document de cet ordre, nous entendons donner à nos lecteurs des éléments pour se faire une opinion, et non reprendre à notre compte toutes les idées qui s’y trouvent exprimées.

Voir, comme complément à cette lettre, l’article de Chliapnikov: " La vérité sur l’Opposition ouvrière " (Révolution prolétarienne d’octobre).

Cher camarade V.,

Nous avons reçu votre lettre et les rensei­gnements sur la discussion à Bakou. Nous avons vu, aussi bien par la lettre que par la conversation avec le camarade Kobysiev que vous n’avezpas en­core connaissance de notre article publié dans la Pravda du 18-1-24. Il fut écrit et remis à la rédac­tion dès le 20-12-23, c’est à dire à une époque où la discussion continuait encore à s’étendre même chez nous, à Moscou. A ce moment là, tout le monde avait pris position et nous prîmes dans notre article une attitude nette sur toutes les questions posées au cours de la discussion. Il est bien regrettable que cet article ne vous soit pas parvenu.

En tous cas, maintenant vous le recevrez; nous vous l’envoyons par l’intermédiaire de Kobysiev, et nous y joignons des éclaircissements sur nos conclusions d’ensemble contenues dans le discours sténographié de Chliapnikov, rapporteur à la conférence du Parti du Rayon de Khamovniki, ainsi qu’une copie de la résolution que nous avons présentée surtout dans les cellules ouvrières. Lisez-les attentivement, et vous y trouverez une réponse aux questions principales de votre lettre. Ne perdez pas de vue que dans ces documents nous ne définissons que la ligne générale de la politique du Parti, sans aborder ses manifesta­tions spéciales dans divers domaines. Dans cette lettre, je n’examinerai que les aspects de cette politique qui pourraient rester obscurs pour vous même après connaissance des renseignements indiqués ci-dessus.

I. — Voici ce que nous devons dire de votre résolution : elle ne définit pas exactement le rôle et l’importance de la politique intérieure du C. C. Il ne faut jamais perdre de vue que cet aspect de l’activité politique du Parti est subordonné, dérivé. Il dépend de la politique économique fondamen­tale du Parti, qui détermine l’ensemble.

Or, celle-ci est en dernière analyse une résul­tante du rapport des forces des classes dans notre pays, de leur poids spécifique (1) et de leur puis­sance économique dans l’économie générale. Mais, directement, elle est déterminée par la composition sociale de notre Parti, dans lequel les masses ouvrières ne constituent que le sixième ou le septième de l’effectif. C’est de cela que dépend, selon nous, la politique intérieure du Parti, c’est également, ainsi que nous l’expli­quons dans nos documents.

Il serait tout à fait erronné de croire possible de diviser les divers domaines de la politique du Parti en secteurs complètement indépendants l’un de l’autre, et, tout en approuvant la politique économique fondamentale du C. C., de critiquer logiquement et avec succès les divers aspects de sa politique, qui ne sont au fond que la résultante directe du contenu, du caractère et de la tendance de cette politique économique. Cette erreur est le défaut principal de votre résolution.

Elle s’aggrave du fait qu’en tentant de défen­dre celle-ci, vous soulignez que vous ne critiquez nullement la politique générale du C. C. ou plutôt vous dites que vos divergences de vues sur la politique intérieure du Parti ne sont pas liées à la politique d’ensemble. Chez nous à Moscou « l’opposition de septembre » (Préobrajensky, Piatakov, Smirnov, etc.) fut complètement battue et démoralisée parce qu’elle avait ainsi posé la question. Cela se serait inévitablement aussi produit chez vous, s’il y avait eu à Bakou dans les sphères officielles des politiques plus expé­rimentés.

II. — a) Dans les questions concernant la politique économique, encore une fois nous n’approuvons pas le caractère général que lui donne le C. C. dans sa résolution et qu’elle a réellement. Je parle du «caractère général» non pas parce que nous serions des partisans de cette politique en tous ses points. Loin de là. Mais je suis obligé d’être bref dans cette lettre ; je n’aborderai donc que l’essentiel en laissant de côté les aspects particuliers.

Le point essentiel de la résolution du C. C. déterminant tout le reste est de n’assigner au fond à toutes les branches de l’industrie lourde d’Etat qu’un rôle d’annexe, de complément aux petites et même aux infimes entreprises rurales. Tout ce qui ne peut trouver à s’employer dans ces entre­prises est condamné à la réduction par la préten­due « concentration » ; ce n’est que quand une pareille réduction peut provoquer directement l’indignation de la masse ouvrière condamnée à un long chômage que cette réduction ou « con­centration » fait place à des considérations d’ordre politique. Mais il va de soi qu’ainsi la réduction se trouve simplement retardée, sans que soit nullement résolue la question du maintien réel et de l’extension de nos foyers industriels et des forces révolutionnaires prolétariennes.

Celui qui connaît, ne serait-ce que dans les grandes lignes, l’histoire de notre industrie, ou s’y intéresse tant soit peu, se rend aisément compte qu’elle ne compta jamais sur les entreprises rurales, ni dans sa création, ni pour son dévelop­pement, en ce qui concerne ses branches fonda­mentales : sidérurgie, constructions mécaniques, extraction du charbon et du pétrole, combustibles en général ; elle reposait sur la construction des chemins de fer, l’établissement des voies fluviales, des routes et chaussées, sur l’extension incessante de toutes les branches industrielles de l’économie nationale, en leur fournissant des machines, du matériel, des outils, etc., sur la croissance de l’économie des villes et sur les grandes ressources réservées à la « défense nationale ». Le monde paysan consommait pour une somme infime com­parativement à ces consommateurs et n’était même pas un auxiliaire sérieux pour l’industrie lourde.

Aussi, lorsque maintenant le C. C. annonce que ce marché paysan est une limite que l’indus­trie d’Etat ne peut franchir, que c’est précisément dans ce sens qu’il résoudra toutes les questions industrielles, nous voyons naturellement dans une telle politique une menace dirigée contre la grande industrie, l’existence même de la classe ouvrière, et dès maintenant contre les avantages immédiats que le prolétariat s’assura par la Révo­lution d’octobre.

Je puis vous citer ici un exemple concret de la situation qu’une telle politique crée, par exem­ple pour l’industrie du pétrole de Bakou. Comme nous avons pour le moment d’importantes réser­ves de pétrole, d’essence et d’huile minérale, comme la demande est jusqu’à maintenant très limitée, conformément au caractère général ci-dessus signalé de la politique économique d’en­semble du Parti, toute l’industrie du raffinage du pétrole de Bakou et de Grozny se restreindrait et tout le travail de l’industrie pétrolifère se concen­trerait sur l’obtention du combustible. Cela signifie que nous aurions une réduction inévitable des cadres dans l’industrie pétrolifère, et en même temps un affaiblissement numérique de notre base politique.

Tel est le caractère fondamental de la politi­que économique du Parti, fixée dans la résolution du C. C. pour la plus prochaine période de notre exercice du pouvoir. Il s’y cache à notre avis un grand danger pour les intérêts de la classe ou­vrière et l’avenir de l’industrie lourde.

b) Ce danger apparaîtra encore plus pressant si nous examinons un autre facteur de notre politique intérieure au Parti : l’attitude de celui- ci, c’est-à-dire de ses dirigeants, soutenus par la majorité écrasante des membres, en face de la « Nouvelle Politique Economique ».

Jusqu’aux tout derniers temps, ils représen­taient cette politique comme une manœuvre socialiste.

Poussés par une nécessité impérieuse, on avait eu l’intention, par cette manœuvre, de donner une certaine liberté à la pression petite-bourgeoise capitaliste de la paysannerie, intime­ment liée à la bourgeoisie commerçante des villes et des campagnes ; en même temps, 0n aurait pendant cette période, reconstitué, consolidé avec le maximum d’énergie la base matérielle de notre domination, l’industrie lourde d’Etat ; on aurait commencé sur le marché libre, avec l’aide de l’industrie d’Etat consolidée, la lutte contre la croissance inévitable de la Nep et du capital privé.

A présent, presque personne ne présente cette question sous cet angle. Au contraire nous entendons surtout des formules d’admiration pour cette politique qui nous fut dictée par une force hostile au prolétariat; c’est, là un signe que cette politique de nécessité devient maintenant la vertu politique suprême, c’est-à-dire que l’on cesse de la présenter comme un recul forcé permettant de sauver une grande partie de nos conquêtes. D’autre part, elle prend de plus en plus souvent l’apparence de l’unique politique économique possible pour nous ; elle serait soi-disant la consolidation de toutes les conquêtes d’Octobre, politique qui par sa tendance et par son essence représenterait en elle même un renforcement direct de la dictature du prolétariat.

Ainsi, si vous tenez compte de ce facteur : l’attitude envers la Nep qui n’est en réalité que l’expression directe, immédiate des intérêts des masses petites-bourgeoises des villes et des campagnes (elle fut d’ailleurs proclamée afin d’en affaiblir la pression politique), la tendance à trans­former la grosse industrie en une annexe destinée à satisfaire les besoins des petites entreprises rurales dans leur vie domestique restreinte et ceux des masses paysannes menace plus forte­ment encore les conquêtes essentielles de la classe ouvrière.

c) Nous en sommes déjà à plus d’un million de chômeurs pour un million d’ouvriers au travail.

Le développement prochain, accéléré, de l’économie rurale, particulièrement de celle des masses paysannes riches (koulaks) ou plus ou moins aisées, soi-disant moyennes, tout en étant un phénomène améliorant considérablement notre économie délabrée, amènera néanmoins inévita­blement l’élimination des paysans les plus dépour­vus de réserves et surtout des ex-ouvriers et en emplira les villes.

Dès à présent, ce flot entraîne des masses de plus en plus considérables. A côté de cela, puisque l’Europe nous reconnaîtra prochainement, nous entrerons en liaison plus intime avec le marché mondial ; autrement dit, dans l’économie de notre propre Etat, nous devrons nous régler d’après le niveau de l’économie et du développement des Etats européens.

Quant à notre économie rurale, qui dans sa masse prépondérante appartient au type de la petite exploitation, elle devra en ce qui con­cerne les débouchés de ses produits sur les mar­chés mondiaux se guider non seulement d’après l’Europe, mais aussi d’après l’Amérique ; cela accélérera de plus en plus l’auto-disparition, l’élimination des exploitations les plus faibles de nos campagnes, cela chassera vers les villes des quantités de plus en plus grandes de dépossédés. Si à ce moment, dans l’industrie d’Etat, nous étions dans une situation pire que maintenant quand nous ne pouvons même pas donner de travail aux chômeurs actuels, il pourrait arriver que quelque bande de canailles bonapartistes tente de nous renverser ; de telles tentatives pourraient ne pas rencontrer la résistance qu’elles méritent du côté de la masse des chômeurs des villes, martyrisée par la misère ; cette masse, dans une pareille situation pourrait non seulement être passive, mais même, en ce qui concerne ses éléments les plus éprouvés, voir avec plaisir ce concours de circonstances, espérant que la domi­nation du capital privé, tout en les vouant à une exploitation atroce, ne les laisserait au moins pas crever de faim. Un pareil état d’esprit peut se créer non seulement parmi les chômeurs, mais également chez ceux des ouvriers au travail qui s’attendent toujours à être renvoyés.

Si un pareil malheur nous arrivait, nous aurions encore moins à compter sur l’appui des paysans pauvres, en raison des considérations exposées plus haut.

Ce n’est pas pour rien que l’on a établi indu­bitablement pendant la discussion que ceux-ci abandonnent les rangs de notre Parti.

Nous n’approuvons donc point la politique du C. C. qui tendra au fond, pendant la période à venir, à maintenir, consolider, et même, semble-t-il, développer la petite exploitation rurale basant sur les besoins actuels de celle-ci toute la politique industrielle.

Nous estimons que la petite et infime exploi­tation paysanne sous la Nep à l’intérieur du pays en dépendance du marché étranger, est vouée à végéter dans des conditions barbares et à périr sans rémission.

Toutes les tentatives faites pour la sauver, pour l’aider à se maintenir, et même à se développer en conservant sa forme actuelle, sont utopiques et réactionnaires.

Ces paysans ne peuvent trouver qu’une issue à leur situation, une industrie d’Etat se déve­loppant, s’étendant, et à laquelle ils pourraient appliquer leurs bras et leurs forces.

Tout encouragement donné aux illusions des petits paysans qui croient que le pouvoir des Soviets doit les sauver, et les sauvera du péril pourvu qu’il leur conserve la concurrence capi­taliste et le commerce libre, ne ferait que les corrompre au point de vue politique ; ce serait provoquer constamment de leur part de nouvelles exigences envers l’Etat, pourvu que celui-ci, par toutes sortes d’aumônes budgétaires, paie la différence entre la valeur des produits de leur travail, déterminée par le marché mondial, et le minimum de ressources nécessaire à leur exis­tence comme exploitants et comme individus. Ces traits existent déjà dans notre politique actuelle. A l’avenir, avec la politique économique que le C. C. fixe dans sa résolution en affirmant qu’un vaste développement de ces petites entreprises rurales est possible, ils s’accentueront inévita­blement; le budget qui déjà maintenant comporte un déficit, se déséquilibrera davantage, et pèsera comme un fardeau immense sur la classe ouvrière : en effet, l’Etat puisera principalement toutes ces aumônes comme le dit la résolution du C. C. «dans les revenus des entreprises des biens de l’Etat », c’est-à-dire en intensifiant l’exploitation des ouvriers de l’industrie d’Etat.

La partie de la paysannerie qui est en dehors de la masse dont nous avons parlé est la bour­geoisie rurale des paysans koulaks, qui ne nous est pas moins ennemie que la bourgeoisie d’an­cienne formation. Notre attitude envers elle ne peut être qu’une lutte politique implacable.

Tel est le fond de nos divergences de vues à propos des questions de la politique économique du Parti. Nous considérons qu’elle fait prédo­miner les intérêts des six septièmes de ses effec­tifs, qui sont des éléments petits-bourgeois, au lieu de consolider la dictature du prolétariat aussi bien au point de vue politique qu’économique.

Que pouvons-nous opposer comme contre­partie à cette politique ?

a) Considérer comme objectif principal de la politique économique non plus l’exploitation ru­rale, mais la grosse industrie, son extension, son développement, l’utilisation de toutes les res­sources de l’Etat précisément en ce sens. Cette politique servira les intérêts des prolétaires des villes ainsi que des semi-prolétaires des campa­gnes ; ceux-ci se réuniront de plus en plus pour les raisons exposées plus haut; comme par une ironie du sort, leur ruine sera d’autant plus écra­sante que leurs récoltes seront plus belles, car c’est précisément dans ces conditions que les produits de leur travail seront le plus dépré­ciés.

Cette politique servira aussi nos buts com­munistes. Elle est la seule politique communiste juste, possible, réaliste, capable d’assurer pour nous la solution la moins pénible du problème des petits paysans et de consolider leur alliance politique avec la classe ouvrière dans notre République.

b) A de pareilles propositions, on oppose habituellement la question : Où prendre les res­sources pour les réaliser ? Il n’y en a point.

A cela nous répondons ainsi : si nous ne possédons pas de ressources suffisantes pour y  arriver, nous en avons encore passablement, même dans le budget actuel, qui sont destinées non pas à développer la grande économie d’Etat, mais à soutenir l’économie petite-bourgeoise des paysans aisés et à entretenir les illusions utopi­ques des petits paysans, exposées plus haut.

c) Nous estimons que dans la situation actuelle de l’économie de notre pays, en tenant compte de l’avenir qui l’attend tel que je l’ai expliqué plus haut, de gros sacrifices matériels au capital inter­national disposé à ranimer nos régions indus­trielles en léthargie sont le moindre mal plutôt que la situation actuelle et plutôt que celle où nous pourrions nous trouver dans de prochaines années en matière d’économie industrielle et rurale, et qui peut s’avérer pour nous désastreuse.

Pefiser que nous pourrions avec le poids spécifique dont jouit la classe ouvrière dans la politique de l’Etat, en appliquant un système d’impôts sur le revenu, constituer la masse de capital indispensable pour développer l’industrie éteinte, c’est se bercer d’une vaine illusion.

Croire que nous pourrons accumuler ce même capital, mais plus lentement, « centime par cen­time, sou par sou», en les obtenant dans l’indus­trie elle-même, c’est ajouter aux illusions de la petite paysannerie celle d’héritiers décadents des petits-bourgeois des villes. Pour un pareil mode d’accumulation il nous faudrait un demi-siècle. Nous ne pouvons pas encore nous représenter même approximativement dans combien de temps nous triompherons du déficit de notre budget. Seuls, de vains bavards peuvent dans de pareilles conditions parler d’accumulation réelle.

Tels sont nos désaccords essentiels au sujet de la politique économique du Parti et du système actuel de relations avec les paysans. Les conséquences de cette politique pèsent dès maintenant de tout leur poids sur la masse ouvrière, celle-ci en ressentira à l’avenir le poids encore bien plus fortement.

Se figurer qu’elle continuera à courber l’échine, c’est ne pas voir les phénomènes se produisant autour de soi, ou ne pas en comprendre la portée.

III. – La politique de notre Parti à l’extérieur, de même que celle de tout autre Parti, n’est que le prolongement, dans le domaine des relations internationales, de notre politique intérieure.

La plupart des traits caractéristiques de celle-ci se retrouvent dans la politique extérieure.Son défaut principal est qu’elle persiste à tout voir sous des couleurs propres à notre pays.

Le mot d’ordre du soi-disant «gouvernement ouvrier et paysan » n’a fait qu’exprimer une tentative vouée à l’insuccès de résoudre les problèmes principaux posés par le mouvement ouvrier de l’Europe occidentale, en se servant de moyens et de méthodes appliqués dans notre pays. Cela cause des échecs et, consciemment ou non, cette politique discrédite continuellement le rôle exercé par les parties les plus organisées du prolétariat de l’Europe occidentale ; elle cherche à trouver des points d’appui parmi les éléments prolétariens les moins cons­cients et «les paysans» de l’Europe Occidentale. Mais il n’y a pas là-bas de classe paysanne pareille à celle qui existait chez nous à l’époque de notre Révolution ; elle existe dans l’Extrême et le Pro­che-Orient. Mais nous savons maintenant ce qu’amène une tentative de s’appuyer sur les paysans; exemple : la Bulgarie. Cette tentative imposée par le Comintern eut comme consé­quence la débâcle du P. C. bulgare.

Nous savons exactement aussi que dans la Finlande paysanne, le mot d’ordre du «gouver­nement ouvrier et paysan » n’a pas de chanees de succès, moins encore que partout ailleurs.

Telle est la principale orientation de notre politique dans les relations internationales. C’est elle qui détermina la tactique de l’I. C. en Alle­magne, en Italie et en France. Dans tous ces pays d’une importance décisive pour la révolution internationale, cette tactique a conduit à arracher les forces des parcelles communistes de l’ensem­ble des forces organisées du prolétariat, à les opposer au reste du prolétariat en tant que partie la plus révolutionnaire, par contraste avec la masse ouvrière soi-disant incapable de participer consciemment aux actes de la révolution, ce qui a désorganisé et le mouvement ouvrier en général et sa partie communiste, isolant celle-ci de la masse ouvrière du prolétariat organisé et la pri­vant de la possibilité d’une action permanente sur ces masses à l’intérieur de leurs rangs.

Nous sommes les adversaires les plus achar­nés de cette politique. Nous ne voyons aucune possibilité de hâter la marche des événements en Europe occidentale dans le sens de la Révolution en agissant en dehors de la masse écrasante de la classe ouvrière et contre celle-ci. Nous voulons que les masses ouvrières communistes restent partie intégrante des masses ouvrières organisées dans les syndicats, les coopératives, les conseils et les comités d’usine, etc., pour que toute tenta­tive de s’emparer du pouvoir dans ces organi­sations contre la volonté de la plus grande partie de leurs membres, ou d’établir des organisations du même ordre séparées de ces membres, soient résolument répudiées, car ce serait ainsi risquer des aventures périlleuses désorganisant le mou­vement ouvrier.

Telle est dans ses grandes lignes notre posi­tion dans la question de la politique internationale.

Si, jusqu’à présent, nous avions besoin d’être soutenus par le prolétariat occidental, maintenant que nos relations avec l’Europe s’étendent et se régularisent, cet appui nous est encore bien plus nécessaire. Mais la politique qui consiste à discréditer toujours les ouvriers les plus orga­nisés et les plus conscients, politique que nous avons toujours défendue et appliquée par l’inter­médiaire de l’I. C., nous a amenés à isoler complètement les masses ouvrières de notre pays, du prolétariat de l’Europe occidentale, et à isoler pareillement la partie communiste de celui-ci des grandes masses prolétariennes de là-bas.
Les tentatives d’implanter mécaniquement nos méthodes de travail dans tous les pays de l’Europe occidentale créent des situations comme celle que nous voyons, par exemple, en Norvège. Cet exremple fait voir avec une netteté particulière comment ces tentatives conduisent littéralement à la désorganisation du mouvement ouvrier de ce pays, à l’implantation de sections « communistes » matériellement faibles, et à leur entretien en puisant dans les ressources conquises par les masses ouvrières russes, ressources qu’elles ont payées de leur sang et de leurs sacrifices, mais dont elles ne peuvent jouir dans les conditions actuelles.

En fait il se crée des ramassis de valets petits-bourgeois qui, soutenus par l’or russe, se font passer pour le prolétariat, et comme étant les représentants dans l’I. C. des «ouvriers révolu­tionnaires ».

Les méthodes par lesquelles l’I. C. tente de conquérir les masses ouvrières occidentales sont évidemment sans espoir. Non seulement elles ne nous rapprochent pas des masses du prolétariat international organisé, mais au contraire nous en séparent.

En présence de ces échecs, les dirigeants de l’I. C., en la personne des dirigeants de notre Parti, cherchent des soutiens à notre politique en dehors de ces masses ; ils annoncent, par exemple, que les farmers américains sont plus révolution­naires que les masses ouvrières organisées d’Amérique.

De là, il est naturel de faire un pas de plus vers ces farmers. Ils apparaîtront alors précisément comme l’unique base du « communisme » sur laquelle doit porter toute l’activité des com­munistes américains. Des tentatives analogues se font dans tous les autres pays d’Europe. Elles témoignent de ce que la politique de l’I. C., sous la direction des dirigeants de notre Parti, comme conséquence de l’échec subi dans les masses prolétariennes, est pénétrée de tendances l’entraînant vers des classes propriétaires petites-bourgeoises. Celles-ci sont de plus en plus sou­vent opposées aux associations de la classe ouvrière, comme étant capables d’accomplir le bouleversement socialiste, et auxquelles il ne manquerait qu’une direction organisée.

Si on leur en fournit une sous la forme des P. C., ils seront les premiers à réaliser ce bouleversement. Voilà le défaut essentiel de toute notre politique internationale.

Ce défaut explique qu’on dénigre et discré­dite systématiquement les unions prolétariennes de classe de l’Europe occidentale n’adoptant pas encore les mots d’ordre communistes. Ce dénigrement est désastreux pour la cause de la révolution socialiste réelle.

Notre appréciation des partis socialistes de l’Europe occidentale diffère profondément de celle de nos dirigeants.

Tons les cadres directeurs de ces partis sont considérés par eux comme composés de traîtres, renégats, serviteurs de la bourgeoisie, etc., etc… Cela se rapporte aussi bien au parti social-démocrate allemand qu’aux autres.

Ce seul fait suffit à nous faire répudier cette façon de caractériser ces cadres, puisqu’elle n’explique rien, et à nous faire douter que ce soit précisément eux la cause essentielle de ce que la bourgeoisie continue à régner encore en Europe occidentale. Cette explication n’est visiblement pas marxiste ; elle nous amène à une situation sans issue.

Une pareille interprétation de la domination bourgeoise ne laisse aucune lueur d’espoir ; si précisément les cadres les plus conscients, les plus organisés, les plus disciplinés de la classe ouvrière, où les sphères dirigeantes des Partis socialistes se recrutent, sont des traîtres, des rénégats, etc., etc., où sont alors ceux qui repré­sentent vraiment la révolution socialiste?

En réalité, les grandes masses prolétariennes de l’Europe occidentale non seulement ne voient pas que ces éléments trahissent les intérêts de la classe ouvrière, mais au contraire les consi­dèrent comme étant les militants les plus dévoués à leurs intérêts.

C’est pour cette raison que les social-démocrates sont encore si forts et si puissants. C’est justement pour cela qu’ils jouissent encore d’une confiance aussi profonde de la part des masses du prolétariat.

Justement, l’analyse marxiste explique facile­ment pourquoi les grandes masses ouvrières apprécient ainsi ces partis et leurs chefs. Toute la solidité des liens qui les unissent à ces masses, toute la confiance profonde dont ils jouissent auprès de celles-ci s’expliquent par le fait que les chefs social-démocrates n’opposent jamais les besoins quotidiens des ouvriers et les revendica­tions partielles des diverses catégories existant parmi ceux-ci, à l’intérêt de la révolution. Au contraire, ils estiment que celui-ci revient surtout à satisfaire les besoins quotidiens des masses ouvrières.

Parfois ils considèrent comme une véritable révolution le fait de résoudre avantageusement les problèmes touchant aux besoins immédiats des ouvriers, que ce soit sous forme de réduction de durée de la journée de travail, d’augmentation de salaire, du rôle joué dans l’Etat et les munici­palités. Or le prolétariat international ayant quantité de besoins, il n’y a rien de merveilleux à ce qu’il confie la direction de sa lutte, pré­cisément à ceux qui ne lui apportent pas de belles inventions présentées comme vues d’ave­nir, mais le défendent savamment contre les maux de tous les jours.

Voilà la base sur laquelle s’est formée la solidité diabolique des liens existant entre les partis socialistes de l’Europe occidentale et la classe ouvrière de leurs pays, solidité que nous pouvons constater jusqu’à présent malgré la conduite parfois vraiment criminelle des diri­geants de ces partis aux moments les plus impor­tants de la lutte des masses.

En prenant cette appréciation du rôle des partis socialistes et de leurs chefs comme point de départ, nous disons que l’I. C. pour conquérir les masses ouvrières de l’Europe Occidentale n’a pas besoin de discréditer constamment les asso­ciations de classe des prolétaires et leurs diri­geants en les traitant de rénégats, traîtres, etc. ; ce n’est pas ainsi qu’on y arrivera ; il faut pour cela prendre patience et savoir défendre précisé­ment les revendications immédiates des masses ouvrières, pour d’autant mieux leur divulguer combien sont illusoires les suppositions faisant croire que la satisfaction de pareilles revendications pourraient modifier radicalement leur situation matérielle et sociale.

Il faut résolument répudier toute tentative de réaliser le bouleversement socialiste autrement qu’en conquérant les associations prolétariennes de masse de l’Europe occidentale.

Il faut enfin modifier nettement les rapports qui se sont présentement créés avec ces groupements.

Nous estimons en raison du véritable état des choses que des organisations comme l’I. S. R. sont, qu’elles le veuillent ou non, des instruments de séparation entre les masses ouvrières russes et les masses communistes de l’Europe occiden­tale d’une part, et les masses décisives de tout le prolétariat d’autre part. Elle est un vrai obstacle, ne pouvant en fait être justifié d’aucune façon, à la formation du véritable front ouvrier unique dans chaque pays et dans le domaine international.

Voilà l’essentiel de ce qui nous sépare des dirigeants actuels du Parti dans les questions de la politique internationale.

IV. — Maintenant au sujet du camarade Lénine.

Sa perte est, il va de soi, un événement important et douloureux. Mais tout est relatif en ce monde. Nous ne perdons nullementtout espoir pour l’avenir, comme le font certains milieux de notre Parti. Nous sommes renforcés dans nos conceptions sur ce point par le fait de l’entrée en masse des ouvriers dans les rangs du Parti. Celle- ci n’a, selon nous, qu’un lien chronologique avec la mort de Lénine. Elle ne peut nullement être considérée comme une conséquence directe de cette mort. C’est la deuxième phase du mouve­ment qui se produisit dans les masses ouvrières russes débutant en août-septembre par des grèves en masse pour améliorer leur situation désespé­rée. Nous voyons dans cette phase des tentatives faites par les éléments les plus actifs de la masse, tâchant de trouver dans le Parti un levier pour changer la situation matérielle pénible dans laquelle ils se trouvent jusqu’à présent, et l’obliger à adopter le point de vue des intérêts ouvriers dans sa politique et son activité de tous les jours. Nous considérons ce fait comme grandement encourageant, et pour la classe ouvrière de notre pays, et pour le Parti, et pour nous personnel­lement.

Ce phénomène donne une forte satisfaction à nos efforts tendant à faire de notre Parti un véri­table parti d’ouvriers. Quels que soient les élé­ments ouvriers que ce mouvement a entraînés, nous le considérons comine un événement favorable.

Si même ce ne sont pas là les éléments les plus conscients, nous n’en sommes nullement alarmés. Au contraire, cela nous renforce bien plus fortement dans l’espoir que, justement sous la pression de ces éléments, peut-être moins conscients, mais en revanche plus nombreux, le Parti se placera plus tôt, sera obligé de se placer sur le terrain d’une politique qui le rapprocherait des intérêts ouvriers.

En effet, les intérêts immédiats de ces éléments-là sont ceux des masses ouvrières; leur pression est plus capable d’assurer à un plus grand degré la défense des intérêts immédiats que ne le ferait la pression des milieux les plus conscients des masses. Il est impossible que ces adhésions n’influent pas sur la politique éco­nomique du Parti. Il est par exemple bien plus facile de fermer une usine comptant 10-15 com­munistes sur 500 personnes que de le faire quand il y en a 150-200, même 50-100 dans la même masse. Cela suffit pour que nous puissions nous en réjouir profondément.

Seulement, bien entendu, il ne faut pas qu’on se laisse tromper par cette naïveté hypocrite, que l’on a sortie à propos de ce phénomène, en faisant supposer que tous ces ouvriers se sont rués dans le Parti « pour apprendre le léninisme », qu’il faut immédiatement établir pour eux le plus possible « de cours, d’écoles, de conférences du Parti, etc. »

Il faut considérer un pareil accueil comme un vrai danger pouvant immédiatement rejeter du Parti, non seulement les nouveaux adhérents mais, qui sait, peut-être aussi ceux qui en faisaient déjà partie.

V. — Parlons maintenant des résultats de la discussion.

La question même du « cours nouveau » aussi bien que la discussion et son point de départ n’étaient nullement en rapport avec la mort de Lénine. Ce cours commença avant la conférence panrusse, longtemps avant qu’on put prévoir même la mort de Lénine et la marche que pren­drait la discussion.

Il est donc impossible de lier entre eux tous ces événements. Quant à votre question principale : est-il possible que tout cela n’ait rien amené ? vous y trouverez une réponse dans notre article de la Pravda du 18 janvier 1924. Nous y avons clairement exposé pourquoi depuis le X° Congrès la démocratie ouvrière fut enterrée dans les tréfonds du C. C. Vous trouverez encore de plus grands éclaircisements dans le compte-­rendu sténographique du rapport de Chliapnikov.

Tout cela semble si simple et si clair que c’est comme s’il n’y avait pas besoin de l’expliquer en détail.

Nous estimons que dès le Xe Congrès, la composition sociale de notre Parti était devenue à ce point hétérogène, qu’il fut bien près de se désagréger, à la suite d’une discussion violente. C’est là une première considération.

Deuxièmement : au Congrès même, et après celui-ci, le C. C. se fixa comme tâche l’unité du Parti, sans laquelle, naturellement, on aurait été menacé de la possibilité d’une nouvelle guerre civile.

Troisièmement : l’unique fraction qui pouvait dans l’avenir compter sur l’appui de la classe ouvrière était celle de « l’opposition ouvrière » ; c’est justement pour cela que tous les châtiments prévus dans les paragraphes secrets de la réso­lution sur « l’unité » étaient précisément dirigés contre les partisans de « l’opposition ouvrière », contre les partisans de la nécessité de protéger résolument les intérêts immédiats des masses prolétariennes de notre pays.

Quatrièmement : le C. C. pouvait-il dans de telles conditions appliquer au sein du Parti les principes de la démocratie ouvrière? Naturellement non. Au lendemain de l’application de ces principes, il aurait eu à compter avec le groupe­ment des éléments ouvriers du Parti autour de «l’opposition ouvrière» : cela aurait rendu abso­lument impossible la politique économique fixée par le C. C. au Congrès même, et qui, plus tard, prit un caractère nettement dirigé contre les in­térêts de ces masses, ne serait-ce que dans la question des emprunts en or, en céréales, etc.

L’application des principes de la démocratie ouvrière n’aurait pas permis de réaliser non plus la «concentration», c’est à dire la réduction de l’économie, qui devint dès cette époque le contenu fondamental de la politique industrielle du C. C.

D’une part tout cela. De l’autre : les effectifs surtout petits-bourgeois du Parti lui-même, qui peuvent bien être des partisans actifs de la démo­cratie bourgeoise, mais non de la démocratie ouvrière, c’est à dire d’une démocratie qui non seulement assure à chaque membre du Parti la possibilité de prendre part activement au travail de celui-ci, mais l’oblige aussi à diriger ce travail vers les intérêts de la classe ouvrière, et le péné­trer de l’esprit des ouvriers et de leurs intérêts. Ce sont ces deux conditions fondamentales qui déterminèrent le fait que la résolution du X° Congrès, bien qu’elle contînt de sérieuses réserves aux principes de la démocratie ouvrière, demeura néanmoins inappliquée.

Demandez-vous s’il y a eu quelque modi­fication sérieuse de ces conditions. Si oui, dans quel sens cette modification s’est produite. Vous obtiendrez alors une réponse nette à votre « serait-il possible ». Ces considérations ont frappé comme un jet d’eau glacée tous les éléments ouvriers des usines et des établissements d’en­seignement supérieur qui par endroits soutenaient très énergiquement «l’opposition de septembre». Ils éprouvent maintenant une cruelle désillusion, aussi bien à propos de la possibilité de réaliser la démocratie ouvrière avec les effectifs actuels du Parti qu’au sujet de «l’opposition de septembre». Mais tout leur désappointement et leur amertune ne sont que la conséquence de leurs illusions et de rien d’autre.

Il serait triste de vous laisser entraîner par des illusions du même genre pour être désappointés plus tard. Nous sommes convaincus qu’il ne vous sera pas difficile maintenant, en vous fondant sur nos renseignements, de résoudre toutes les questions se rapportant à la période écoulée ainsi qu’au présent.

Là-dessus, je dois finir ma lettre.

Je me préparais à vous écrire brièvement ; en réalité c’est devenu comme vous le voyez toute une brochure ; mais si tout cela vous permettait de voir plus clair dans les questions qui vous paraissaient troubles jusqu’à maintenant, je ne regretterais pas de vous avoir écrit cette lettre pendant deux jours.

Pour conclure, je vous exprime notre ardent souhait que vous entriez solidement en contact avec les nouveaux cadres ouvriers qui sans doute, dans votre région, ne manqueront point de répon­dre à l’événement ébranlant toute la Russie par leur entrée au Parti.

S’il restait encore quelque imprécision après ces écrits, ne laissez passer aucune occasion pra­tique de correspondre ; on pourra alors vous communiquer quelque chose de plus.

Salutations communistes de nous tous.

Medvédiev.

Encore une dernière demande, instante et grave.

S’il vous fallait conserver cette lettre, ne serait-ce que pendant quelque temps, faites s’il vous plaît tout votre possible pour la recopier pour vous à la machine ; renvoyez-moi à tout prix l’original. Je ne l’ai pas écrite d’un coup. Cela explique peut-être une certaine négligence, ame­nant des corrections. Pendant que je l’écrivais, on m’a dérangé cent fois, interrompu, etc., de sorte que vous devrez corriger vous-même. Je ne puis pas recopier cette lettre. Je le répète, tâchez de me la renvoyer coûte que coûte et autant que possible à bref délai.
8e_annee_no16-17_janvier-mars_1927-9

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