Archives d’Auteur

Pour une Biographie Monumentale de Karl Marx (Rubel, 1950)

24 avril 2013

Paru dans «La Revue Socialiste» n°40 (octobre 1950).

Parmi les nombreux livres parus en France au cours de ces dernières années et consacrés à Marx et à son oeuvre, on a pu en remarquer plusieurs qui visent tout particulièrement l’homme, son caractère, sa personnalité. Tout récemment encore, deux biographies de Marx ont paru en librairie, celle de Léon Schwarzchild, traduit de l’anglais (1), et l’autre de C. J. Gignoux (2). Ce fait pourrait surprendre. En effet il y aura bientôt soixante-dix ans que l’auteur du Capital est mort et les travaux dont certains sont assez remarquables, sur sa vie et sa carrière littéraire, n’ont pas manqué. La figure humaine et spirituelle de Marx serait-elle donc malgré tout insuffisamment éclairée et sondée, pour que les tentatives d’en tracer un portrait plus véridique paraissent naturelle ? Et est-ce bien à un mobile aussi légitime qu’obéissent, par exemple, les auteurs mentionnés, en nous donnant leur vérité sur Marx ? La vérité a-t-elle gagné à leur travail ?

Nous ne le pensons pas. Nous ne pensons pas que le dénigrement systématique soit de rigueur dans les travaux qui relèvent du genre biographique. Il l’est aussi peu que l’idolâtrie systématique. Mais n’est pas biographe qui veut. Les livres de M. Schwarzschild et de M. Gignoux ne s’imposaient pas, ce qu’ils ont écrit n’est pas nouveau, cela ne fait que renouveler les phénomènes signalés par Engels sur la tombe de son ami par ces mots : « Marx fut l’homme le mieux haï et le mieux calomnié de son temps ». Leurs livres ne comblent pas l’immense lacune que présente la littérature biographique qui continue à nous priver du seul portrait digne de l’homme et de l’esprit que fut Marx, ce portrait ne pouvant être que monumental.

I

Karl Marx est du petit nombre de ceux dont il est juste d’affirmer que l’essentiel de leur vie est dans leur oeuvre. Mais parmi les oeuvres qui ont marqué dans le destin de notre monde rares sont celles qui ont connu un sort semblable à celle de Marx. La réimpression, après sa mort, de ses très nombreux et très divers écrits tombés dans l’oubli, et la publication à titre posthume, de l’énorme masse de ses manuscrits économico-politiques et philosophiques font apparaître l’ensemble de l’oeuvre marxienne comme une oeuvre en majeure partie posthume. Or, ces réimpressions et ces publications, réalisées à des intervalles plus ou moins longs, s’étendent sur une période de plus de cinquante ans, et aujourd’hui, en 1950, donc presque 70 ans après la mort de Marx, nous n’avons pas encore une édition intégrale de ses oeuvres, établie selon des méthodes critico-scientifiques (3). Cette seule constatation peut expliquer pourquoi les biographies de Marx sont relativement rares, surtout lorsqu’on compare leur nombre aux masses immenses de monographies consacrées aux divers aspects de son enseignement théorique et de sa carrière politique. Aucun biographe scrupuleux, tenté d’éclairer la vie de Marx et sachant que cette vie s’était manifestée essentiellement dans son œuvre, ne pouvait aborder sa tâche avant d’en connaître toute l’ampleur et avant de disposer de tous les matériaux offrant les éléments indispensables à la reconstitution littéraire de la figure totale de son héros. Rien de plus logique alors, que l’idée d’une biographie de Marx se soit présentée tout d’abord à Friedrich Engels, héritier du legs spirituel de son ami, peu après la mort de celui-ci (4). Mais ce projet, Engels ne pouvait en envisager l’exécution qu’après s’être acquitté d’une tâche plus urgente, celle de publier l’œuvre inédite de Marx, et on sait que, contrairement à ses propres calculs, il a fallu qu’il donnât toutes les années qui lui restaient encore à vivre à la publication non pas de l’intégralité des manuscrits marxiens mais d’une partie, importante certes, de ceux-ci. Après la mort d’Engels, puis après la disparition d’Eleanor Marx-Aveling, chacun des exécuteurs testamentaires désignés par l’un ou par l’autre nourrissaient plus ou moins secrètement, et non sans un esprit de jalousie, l’espoir d’écrire tôt ou tard la biographie de Marx (5). Incontestablement, Franz Mehring, par ses dons stylistiques et sa culture littéraire était, dans cette équipe, le plus qualifié pour une telle entreprise, bien que Karl Kautsky et Edouard Bernstein, qui avaient vécu dans l’intimité d’Engels, lui fussent supérieurs en tant que théoriciens économistes. Quoiqu’il en soit, les luttes idéologiques déclenchées dans la social-démocratie allemande par la campagne dite « révisionniste » de Bernstein n’étaient pas de nature à faciliter et à favoriser la collaboration des trois meilleurs disciples d’Engels en vue des tâches littéraires qui leur étaient, en somme, communes. Néanmoins, Mehring put donner la mesure de ses qualités d’éditeur et de biographe de Marx, lorsqu’il fit paraître en 1902 les 4 volumes du Legs littéraire de Karl Marx, F. Engels et F. Lassalle, riches en introductions et commentaires historiques. Dès lors Mehring fit preuve d’un esprit critique qui ne pouvait pas manquer de mécontenter des marxistes aussi orthodoxes que Kautsky et, plus tard, D. Riazanov. Il est probable que Mehring était alors persuadé qu’il allait devenir le biographe, pour ainsi dire attitré de Marx, ce dont témoignent certains de ses essais de caractère biographique publiés dans la Neue Zeit et surtout sa critique malveillante du livre du marxiste américain John Spargo : Karl Marx, sa vie et son oeuvre, ouvrage qui fut indéniablement le premier et, vu l’état dans lequel se trouvait à ce moment la publication des oeuvres de Marx, le plus important document biographique dans son genre publié jusqu’alors (6). Mehring lui-même ne publia sa biographie de Marx qu’en 1918, sans tenir compte de l’opposition des « deux gardiens du Sion marxiste » Kautsky et Riazanov qui lui reprochèrent d’avoir blâmé l’attitude injuste que Marx avait souvent eue envers Bakounine et Lassalle (7). Le livre de Mehring, en dépit de son évidente supériorité sur celui de Spargo et malgré ses 600 pages n’est, de l’aveu même de l’auteur, qu’une esquisse biographique, destinée à un large public, surtout ouvrier, la présentation et l’analyse de l’oeuvre marxienne y étant moins que sommaire (8). La correspondance de Marx et d’Engels dont Mehring avait pu prendre connaissance encore avant la parution de l’édition réalisée par Bernstein et Bebel, fut une des sources majeures qui livrait à Mehring les traits intimes de la personnalité de Marx, mais le biographe se faisait scrupule de garder la discrétion sur certains passages des lettres de son héros, supprimés par les éditeurs soucieux de respecter le voeu exprimé par Laura Lafargue de ne pas étaler au grand jour les petitesses d’esprit et de coeur dont son père aimait à se décharger devant son meilleur ami (9). Il convient de signaler ici qu’en même temps que Marx avait trouvé en Mehring son premier biographe compréhensif, Engels allait trouver le sien en la personne de Gustav Mayer, remarquable chercheur et historien, qui sut utiliser judicieusement les richesses des archives Marx-Engels conservées par le parti social-démocrate allemand (10).

On ne saurait en dire autant d’un autre biographe de Marx, Otto Rühle qui, imitant l’exemple de Mehring, adversaire du « culte de Marx », désirait innover cette attitude critique par le recours à des méthodes psychanalytiques inspirées de l’école adlérienne (11). Rühle rend justice à la grandeur de l’oeuvre marxienne, mais le portrait qu’il fait de Marx est d’une extrême pauvreté psychologique et relève du genre journalistique de mauvais aloi : le secret du génie de Marx il en découvre la clef dans l’ascendance juive, la position de fils aîné et la maladie hépatique de son héros. Rühle trouvera à son tour des imitateurs, mais ceux-ci le dépasseront de loin dans le genre médiocre et superficiel.

Des trois biographies de Marx dont nous venons de parler, aucune ne s’élève au-dessus du niveau de la littérature de vulgarisation, toutes se contentant en appréciant diversement la personnalité et l’oeuvre de Marx, d’en esquisser les traits saillants. Mais ce qu’elles ont surtout en commun, c’est d’avoir été écrites avant la publication, de 1927 à 1935, des 11 volumes (sur 40 !) de l’édition historico-critique des oeuvres complètes de Marx et d’Engels, entreprise par Riazanov (12). De nombreux matériaux figurant dans ces volumes sont donc restés ignorés et inutilisés aussi bien par Spargo (1910) et Mehring (1918) que par Rühle (1928). Pour se faire une idée des perspectives qui s’ouvraient désormais aux biographes désireux d’étudier la vie et la pensée de Marx, il suffit de rappeler que la seule période et l’oeuvre de jeunesse de celui-ci ont pu fournir la matière biographique et idélogique de plusieurs monographies importantes parmi lesquelles celles d’Auguste Cornu (13), de Luc Somerhausen (14) et de G. Pishel (15) occupent un rang de choix. Par ailleurs, le Karl Marx de B. Nicolaïevski et O. Maenchen-Helfen (16), ouvrage fondé sur des documents historiques passés inaperçus, représente sans doute le meilleur portrait qui nous ait été tracé jusqu’ici du lutteur politique que fut Marx.

En laissant de côté d’autres travaux de moindre valeur (17), nous croyons avoir épuisé la liste des biographies de Marx qui, si elles n’atteignent pas le niveau de l’ouvrage analogue écrit par G. Mayer sur Engels, sont cependant les meilleures qui aient été publiées jusqu’à présent.

Que reste-t-il à dire des entreprises du genre de MM. Vène (18), Schwarzschild ou Gignoux ? Peu de chose, nous y reviendrons. C’est à une autre question que nous voudrions d’abord répondre : que doit être une biographie de Marx qui mériterait son titre ?

II

En 1934 l’Institut Marx-Engels-Lénine de Moscou publia une chronique de la vie de Marx comprenant plus de trois mille dates se rapportant aux faits et aux évènements importants de son existence et de son activité littéraire et politique (19). Il n’est pas exagéré de dire qu’aucune biographie sérieuse de Marx ne peut désormais se passer de l’inappréciable instrument de travail que représente cette publication. L’ouvrage étant devenu introuvable en librairie, — comme d’ailleurs l’ensemble des volumes de la Marx-Engels-Gesamtausgabe (20) — nous allons en retracer le plan d’après la table des matières.

La chronique distingue 18 phases dans la vie de Marx et note pour chacune d’elles les faits significatifs, dont elle indique, autant que possible, la date précise, jour, mois et année. Votons les diverses phases et leurs principaux moments :

I. 5 Mai 1918 – mi-avril 1841 : Ecole ; Université de Bonn ; Université de Berlin ; Club des Docteurs ; Etudes de Hegel ; Les « Athénéens » ; Thèse pour le Doctorat.

II. Mi-Avril 1841 – fin Mars 1843 : Bruno Bauer ; Projets de professorat ; Premières publications ; Ruge ; Feuerbach ; Etudes sur la religion et sur l’art ; Rheinische Zeitung ; Les Jeunes Hégéliens ; Questions économiques ; Socialisme français ; Rupture avec les « Affranchis » ; Démêlés avec la censure ; Projets.

III. Fin Mars 1843 – début Février 1845 : Critique de la philosophie du droit de Hegel ; Kreuznach ; Mariage ; Paris ; Annales franco-allemandes ; Premiers essais communistes ; Heine ; Rupture avec Ruge ; Economie politique ; Révolution française ; Proudhon ; Le Vorwaerts de Paris ; Engels ; La Sainte Famille ; Critique de la politique et de l’économie (manuscrit).

IV. Février 1845 – Février 1848 : Bruxelles ; Thèses sur Feuerbach (manuscrit) ; Etudes économiques ; Voyage en Angleterre ; L’Idéologie allemande (avec Engels, manuscrit) ; Débuts de propagande et d’organisation communistes ; Comités de correspondance communistes ; Circulaire contre Kriege ; Grün et Proudhon ; Rupture avec Weitling ; Wilhelm Wolff ; Harnay ; Ligue des Justes ; Anti-Proudhon ; Deutsche Brüsseler Zeitung ; Ligue des Communistes ; Association ouvrière de Bruxelles ; Association démocratique ; Fraternal democrats ; Discours sur le libre échange ; Salaire et capital (manuscrit) ; Question polonaise ; Manifeste communiste.

V. Fin Février 1848 – fin août 1849 : Tentatives d’insurrection à Bruxelles ; Expulsion ; Paris ; Club ouvrier allemand ; Revendications du Parti communiste en Allemagne ; Cologne ; Pour la fondation d’un parti ouvrier ; Gottschalk ; Neue Rheinische Zeitung ; Parlement de Francfort ; Insurrection de Juin ; Comité d’arrondissement de la Démocratie rhénane ; « Guerre à la Russie ! » ; Weitling ; Assemblée nationale de Berlin ; Le Ministère de l’action ; La révolution tronquée ; Voyage à Berlin et à Vienne ; Journées de Septembre à Cologne ; Etat de siège ; Contre-révolution de Berlin ; Grève de l’impôt ; Association ouvrière de Cologne ; Nouvelle vague révolutionnaire ; « République rouge ! » ; Procès pour délits de presse ; Le numéro rouge de la NRHZ ; Voyage à travers la région en révolte ; Paris.

VI. Fin août 1849 – Septembre 1850 : Londres ; Ligue des communistes ; Autorité centrale ; Association ouvrière ; Comité des réfugiés ; Willich ; Engels ; NRHZ (Revue d’économie politique) ; Les luttes de classes en France ; Miquel ; Crise et révolution ; Réorganisation de la Ligue des communistes ; Adresse de Mars aux sections ; Campagne contre la démocratie ; Les blanquistes ; Les chartistes ; La Société Universelle des Communistes Révolutionnaires ; Adresse de Juin ; Histoire économique de 1840-1850 ; Prospérité et réaction ; Scission de la Ligue.

VII. Septembre 1850 – Novembre 1852 : Etudes économiques ; Derniers fascicules de la NRHZ (Revue) ; Engels s’installe à Manchester ; Banquet des Egaux ; Conflit avec Herweg ; Lassalle ; Théorie de la rente foncière ; A la recherche d’un éditeur ; H. Becker, Essais choisis de Karl Marx ; Freiligrath à Londres; En Allemagne, la police découvre la Ligue Communiste ; Weerth ; Pieper ; Etudes technologiques et agronomiques ; New-York Tribune ; Weydemeyer et sa revue Die Révolution ; Cluss ; Kinkel et son « emprunt pour la révolution » ; Le 18 Brumaire ; Jones ; Bangya ; « Les grands hommes de l’exil » ; Szemere ; Zerffl ; Refus des éditeurs ; Kossuth et Mazzini ; Procès des communistes à Cologne ; Dissolution de la Ligue Communiste.

VIII. Novembre 1852 – fin 1856 : « Révélations sur les procès de Cologne » ; « Le chevalier de la conscience généreuse » ; New-York Tribune ; People Paper ; Politique anglaise ; Inde ; Palmerston ; Urquhart ; Guerre de Crimée ; Labour Parliament ; Révolution espagnole ; Neue Oder Zeitung ; Mort de Musch : Panslavisme ; Mort de Daniel ; Lassalle ; The Free Press ; « Révélations sur l’histoire diplomatique du 18" siècle »; Mort Weerth ; Histoire de la Prusse ; Conflit de Neuenburg ; Symptômes de la crise.

IX. Début 1857 – Juin 1859 : Première rédaction de la « Critique de l’économie politique » ; Histoire de la Russie ; New American Cyclopaedia ; Le Crédit Mobilier ; Révolte aux Indes ; Crise économique ; L’ « Introduction » à la « Critique de l’Economie Politique » (manuscrit) ; Mort de Schramm ; Lassalle à Berlin ; Politique intérieure de la Prusse ; Guerre italienne ; « Le Pô et le Rhin » ; Napoléon III ; Kinkel et son Hermann ; Freiligrath ; Das Volk ; « Contribution à la Critique de l’Economie politique ».

X. Juin 1859 – Juillet 1861 : Das Volk ; Liebknecht ; Blind et Vogt ; Guerre en Chine ; Vogt ; National Zeitung ; Daily News ; Conflit avec Freiligrath ; La « Schwefelbande » ; Borkheim ; Un procès ; Vogt, agent de Napoléon III ; « Prospérité et paupérisme en Angleterre » ; « Herr Vogt » ; Chez Lassalle à Berlin ; Blanqui prisonnier.

XI. Avril 1861 – Septembre 1864 : Deuxième rédaction du « Capital » ; Théorie de la plus-value ; La Presse de Vienne ; Guerre civile aux U.S.A. ; Mexico ; Lassalle à Londres ; Insurrection en Pologne ; Deuxième rédaction du « Capital » ; Théorie de la plus-value ; La Presse de Vienne ; Guerre civile aux U.S.A. ; Mexico ; Lassalle à Londres ; Insurrection en Pologne ; Deuxième rédaction du « Capital » ; Mort de W. Wolff ; Liebknecht à Berlin; Mort de Lassalle.

XII. Septembre 1864 – Septembre 1867 : L’Association Internationale des Travailleurs ; Adresse inaugurale et Statuts ; Lassalle fonde l’Association générale des ouvriers allemands ; Liebknecht et Schweitzer ; Rupture avec le Sozialdemokrat ; Section parisienne de l’A.I.T. ; Conférence de Londres ; Question polonaise ; Brouillon des trois livres du « Capital » ; Congrès de Genève ; Kugelmann ; Congrès de Lausanne ; « Le Capital », Livre I.

XIII. Septembre 1867 – Juillet 1870 : Propagande pour « Le Capital » ; Liebknecht au Reichstag ; Question irlandaise ; Livres II et III du « Capital » (manuscrits) ; Congrès de Bruxelles ; Nurnberg et Hambourg ; Liebknecht et Schweitzer ; Question syndicale ; Bakounine ; L’Alliance de la Démocratie socialiste ; Eisenach ; Congrès de Bâle ; Danielson ; Marx apprend le russe ; Les Feniens ; La « Communication confidentielle » ; Marx, secrétaire pour la Russie ; Mort de Schappen ; Luttes de fractions en Suisse.

XIV Juillet 1870 – Juillet 1871 : L’A.I.T. et la guerre franco-allemande ; Liebknecht ; Bebel ; Bracke ; Lettre au Comité de Brunswig ; Sedan ; République française ; Engels s’installe à Londres ; Favre et Odger ; La Commune ; « La Guerre Civile en France ».

XV. Juillet 1871 – Septembre 1873 : L’Alliance en Suisse ; Outine ; Conférence de Londres ; Action politique et économique de la classe ouvrière ; Sectes et Parti ; « Le Capital », 2e édition et édition française ; Préparation de Congrès de La Haye ; Eccarius ; « Les Prétendues Scissions » ; « Le Capital » en russe ; Procès de haute trahison à Leipzig ; La citation de Gladstone ; Congrès de La Haye ; Exclusion de Bakounine ; Discours à Amsterdam ; Conseil fédéral britannique ; Scission en Angleterre ; La 2e édition du « Capital » paraît ; Brochure sur l’Alliance ; Congrès de Genève.

XVI. Fin Septembre 1873 – Mai 1878: Mouvement ouvrier allemand ; Marx à Karlsbad ; Critique du Programme de Gotha ; l’Edition française du « Capital » paraît ; Kovalevski ; Gladstone et la Russie ; Lavrov ; Question orientale ; Lissagaray, « Histoire de la Commune » ; Le deuxième livre du « Capital » ; L’Anti-Dühring.

XVII. Mai 1878 – Décembre 1881: Loi contre les socialistes en Allemagne ; Lothar Bûcher ; Hôchberg ; La direction du parti s’installe à Leipzig ; Lettre circulaire ; La Freiheit de Most ; Le Social-Demokrat de Zurich ; A. Loria ; Le Parti Ouvrier français ; Hyndman ; Etudes sur la Russie et l’Amérique ; Bebel chez Marx ; Morgan, « Ancient Society » ; Lettre à Vera Zassoulitch ; Henry George ; Mort de Madame Marx.

XVIII. Janvier 1882 – 17 Mars 1885 : Maladie ; Voyage ; Etudes sur la Russie ; Deprez ; Mort de Jenny ; Mort de Marx.

Comme on peut le constater, les diverses étapes de la carrière de Marx, de sa vie tout autant que de son œuvre, n’apparaissent, dans ce tableau chronologique, que sous la désignation de quelques trois cents faits, noms ou titres. Or, pour beaucoup de ceux-ci, il existe désormais des monographies plus ou moins volumineuses dont certaines se rapportent à des faits ou à des événements peu connus de la vie de Marx, ses relations avec Koeppen, par exemple, ou avec l’espion Bangya (21), sans parler des grandes enquêtes sur certaines phases de la carrière politique de Marx que nous devons à Max Nettlau, Riazanov, G. Mayer ou B. Nicolaïevski, pour ne nommer que les marxologues les plus connus.

On pourrait, par un simple calcul, arriver à se faire une idée des dimensions que doit prendre une biographie de Marx, écrite avec le souci d’une objectivité totale et sans la moindre incursion dans le domaine de la fantaisie ou du romantisme. En supposant que pour les trois cents noms et titres énumérés, on n’écrive en moyenne que cinq pages de commentaires historiques et bibliographiques, on obtiendrait un volume de 1.500 pages, chiffre impressionnant lorsqu’on pense que les quelques biographies de Marx parues jusqu’ici oscillent autour de 500 pages.

III

En tant que figure marquante du 19e siècle, Marx a de quoi séduire le biographe intrigué par la puissance quasi mythique qui se dégage de la personnalité du promoteur du plus important mouvement social de notre temps. Mais c’est précisément parce que le nom et la pensée de Marx sont si étroitement mêlés aux grands bouleversements politiques contemporains, que la tâche du biographe sérieux d’objectivité devient particulièrement ardue. Comme Kierkegaard, son génial contemporain, Marx fut, sans certes le vouloir, ce « penseur subjectif » dont le philosophe danois a tracé le saisissant portrait et qui, à la fois esthéticien, éthicien et dialecticien, est hanté par les problèmes d’existence plutôt que par les problèmes de spéculation (22). Mais ce qui déroute, lorsqu’on lit les ouvrages de Marx, c’est l’impression que cette lecture nous laisse d’une indifférence totale à l’égard des problèmes dits intérieurs, moraux ou sentimentaux, c’est, en bref, ce que Nietzsche appelait le pathos de la distance.

Or, il n’en est pas de même quand on lit les lettres privées de Marx et notamment sa correspondance avec Engels. Malgré ses immenses richesses d’idées, elle nous montre un Marx réduit à ses proportions humaines, trop humaines. Elle nous fait comprendre pourquoi Marx avait choisi, pour répondre à une question de ses enfants, la maxime de Térence, qui fut aussi celle de Goethe:  « Je suis homme : rien de ce qui est humain ne m’est étranger ».

Quelle que soit l’opinion que l’on peut avoir sur son opportunité, la publication de ces lettres dans leur texte intégral, devait réjouir le biographe curieux de détails anecdotiques, petitesses humaines et quotidiennes, mouvements d’humeur, grandes et petites haines, accès d’orgueil, de jalousie et de cynisme, bref tout ce que la morale courante aime à mettre en évidence pour ravaler le génie au niveau de ses propres normes (23). C’est ce que C. J. Gignoux et surtout L. Schwarzschild ont fort bien compris, le premier en nous montrant un Marx imbu des défauts de sa race, prophète irascible, nomade paresseux vivant de mendicité, incapable de nourrir sa famille qu’il sacrifie à ses ambitions démesurées de meneur politique ; le second en nous présentant son héros comme l’auteur et l’incarnation du fléau de notre temps : le totalitarisme. En effet, L. Schwarzschild rend Marx responsable non seulement du « communisme » russe mais de « tous les autres Etats totalitaires », imitations ou variantes du modèle soviétique. Selon lui, Marx et Engels auraient été « imbus de l’idée

sianisme socialiste russe (24). C’est cette attitude invariable qui a valu à Marx et à Engels d’être traités très tôt de "russomanes" et de "slavophages" (25). Il faut donc un mépris total de la vérité ou une ignorance non moins totale de l’œuvre de Marx pour établir, comme le fait L. Schwarzschild, l’équation : Marx = Lénine = Staline = Hitler. Les pages consacrées par Marx et par Engels à la lutte contre la Russie autocratique se comptent par centaines et leur réunion pourrait former un beau volume dont l’actualité éclaterait à chaque ligne. Sans cesse, ils y flétrissent le tsarisme comme le bastion de la réaction européenne et comme une puissance qui aspire par les moyens les plus barbares à l’hégémonie mondiale. Beaucoup plus que dans certains ouvrages actuels on peut y trouver les critères historiques et politiques qui constituent là condamnation la plus énergique du totalitarisme russe, critères qu’on chercherait vainement dans l’arsenal de la morale occidentale traditionnelle.

Nous ne pouvons pas nous étendre, ici, sur cet aspect de l’oeuvre marxienne qui présente en même temps un des éléments fondamentaux dont aucune biographie sérieuse de Marx ne saurait se dispenser. Mais puisque M. Schwartzschild et M. Gignoux suggèrent à leurs lecteurs le portrait d’un Marx, père des régimes autocratiques modernes nous leur proposons de méditer les deux citations suivantes dont ils auront du mal à deviner l’auteur :

Une simple substitution de noms et de dates nous fournit la preuve évidente qu’entre la politique d’Ivan III et celle de la Russie moderne il existe non seulement une similitude mais une identité. Ivan III, pour sa part, n’a fait que perfectionner la politique traditionnelle de Moscovie que lui avait léguée Ivan I Kalila. Ivan Kalita, esclave des Mongols, acquit sa puissance en dirigeant la force de son plus grand ennemi, le Tarlar, contre ses ennemis plus petits, les princes russes. Il ne put utiliser cette force que sous de faux prétextes. Obligé de dissimuler à ses maîtres la puissance qu’il avait’ réellement acquise, il dut éblouir ses sujets, esclaves comme lui, par une puissance qu’il ne possédait pas. Pour résoudre ce problème, il dut élever au rang d’un système toutes les ruses de la servitude la plus abjecte et réaliser ce système avec la laborieuse patience de l’esclave. Même la violence ouverte, il ne put l’employer qu’en tant qu’intrigue dans tout un système d’intrigues, corruptions et usurpations secrètes. Il ne put frapper sans avoir, au préalable, empoisonné. L’unicité du but s’alliait chez lui à la duplicité de l’action. Gagner en puissance par l’emploi frauduleux de la force ennemie, affaiblir cette force tout en l’employant et, finalement, la détruire après s’en être servi comme instrument, — cette politique fut inspirée à Ivan Kalita par le caractère particulier de la race dominante tout comme par celui de la race asservie. Sa politique fut aussi celle d’Ivan III. Et c’est encore la politique de Pierre le Grand et de la Russie moderne, bien que le nom, le pays et le caractère de la puissance ennemie dupée aient changé. Pierre le Grand est réellement l’inventeur de la politique russe moderne, mais il le devint uniquement en dépouillant la vieille méthode moscovite d’usurpation de son caractère purement local et de ses ingrédients accessoires, en la distillant en une formule abstraite, en en généralisant le but. Grâce à lui, le désir de briser certaines limites données du pouvoir se transforma en l’aspiration exaltante au pouvoir illimité. Ce n’est pas par la conquête de quelques provinces, mais par la généralisation du système moscovite qu’il fonda la Russie moderne. En bref : C’est à l’école terrible et abjecte de l’esclavage mongol que Moscou s’est formé et a grandi. Il n’a acquis sa puissance qu’en devenant virtuose dans l’art de la servitude. Même après son émancipation du joug mongol, Moscou continua à jouer son rôle traditionnel d’esclave sous le masque du maître. Ce fut enfin Pierre le Grand qui combina l’art politique de l’esclave mongol et la fière ambition du maître mongol à qui Gengis Khan a légué la mission de conquérir le monde…

L’influence écrasante de la Russie a saisi par surprise l’Europe à différentes époques et a provoqué la terreur des peuples occidentaux. On s’y est soumis comme à une fatalité, on n’y a résisté que par soubresauts. Mais cette fascination exercée par la Russie s’accompagne d’un scepticisme sans cesse renouvelé qui l’accompagne comme une ombre, grandit avec elle, mêlant les notes aiguës de l’ironie aux gémissements des peuples agonisants et raillant sa puissance réelle comme une sinistre farce, montée pour éblouir et pour duper. D’autres empires ont, à leurs débuts, suscité de semblables doutes: seule la Russie est devenue un colosse sans cesser d’étonner. Elle offre l’exemple, unique dans l’histoire, d’un immense empire dont la puissance formidable, même après des exploits d’envergure mondiale, n’a jamais cessé d’être considérée comme étant du domaine de l’imagination plutôt que des faits. Depuis la fin du dix-huitième siècle jusqu’à nos jours, il n’est point d’auteur qui, voulant glorifier la Russie ou, au contraire, la blâmer, n’ait cru pouvoir se dispenser de prouver tout d’abord l’existence même de ce pays.

Mais que nous jugions la Russie en matérialistes ou en spiritualistes, que nous considérions sa puissance comme un fait palpable ou comme une vision de la mauvaise conscience des peuples européens, la question reste la même: Comment cette puissance, ou, si l’on veut, ce fantôme de puissance, est-elle parvenue à atteindre des dimensions telles qu’elle ait pu susciter les jugements les plus contradictoires, les uns croyant fermement, les autres contestant rageusement que la Russie menace le monde d’un retour à la Monarchie universelle ?

Les Schwarzchild, Gignoux et consorts admettront-ils que Marx – puisque c’est lui l’auteur des lignes ci-dessus – ne fut pas si mauvais prophète ? (26) Ou lui en feront-ils un grief de n’avoir pu rêver, dans ses pires cauchemars, que les maîtres futurs de la Russie se serviraient de son enseignement pour travestir leurs ambitions politiques tendant à instaurer dans le monde un absolutisme qui n’a pas son égal dans l’histoire ?

Si l’arbre est responsable de ses fruits, voudrions-nous qu’il répondit également de ses parasites ?

Notes:

(1) L. Schwahzschild, Karl Marx. Traduction de G. de Genevraye, Editions du Parois, Paris, 1950, 400 pages.

(2) C.-J. Gignoux, Karl Marx, Paris, Librairie Plon, 1950, 259 pages.

(3) Cette entreprise, commencée en 1927, par D. Riazanov, promoteur et directeur de l’Institut Marx-Engels de Moscou, et continuée après sa destitution par V. Adoratski, fut interrompue en 1935, après la publication de 11 volumes comprenant les oeuvres de Marx et d’Engels écrites avant 1849 et la correspondance entre ces derniers. Il faudra un jour raconter l’histoire dramatique du sort de cette publication comme du destin qui fut celui du legs littéraire de Marx et d’Engels.

(4) Voir, entre autres, la lettre d’Engels à Becker, du 22 Mai 1883. Cf. F. Engels, Vergessene Briefe, Berlin, 1920.

(5) Les divergences politiques entre Kautsky et Bernstein furent sans doute à l’origine des rivalités personnelles surgies après le suicide d’Eleanor Marx-Aveling, fille de Karl Marx, entre ces deux hommes qui avaient vécu dans l’intimité d’Engels.

(6) John Spargo, Karl Marx. His Life and his Works, New-York, 1910. Une traduction allemande en parut en 1912.

(7) Franz Mehring, Karl Marx. Geschichte seine Lebens, Leipzig, 1918, 580 pages, 2e édition en 1919. La 5e édition, parue en 1933, comporte une introduction et une postface d’E. Fuchs. Il en existe des traductions anglaise et espagnole.

(8) Dans le sous-titre initial, Mehring avait voulu mettre : « Histoire de sa vie et de ses oeuvres ».

(9) Cf. F. Mehring, Mein Vertrauensbruch. Article publié dans la Neue Zeit du 25 juillet 1913. Laura Lafargue avait autorisé la publication des lettres de son père à Engels tout en exigeant qu’on n’en publiât pas les passages insignifiants, de caractère purement intime et sans aucun intérêt historique. Le recueil, publié en 1913 par Bernstein et Bebel et revu, à la demande de L. Lafargue, par F. Mehring n’était donc pas complet. Riazanov crut de son devoir de refaire l’édition en ne tolérant aucune espèce de suppression, alléguant que Marx, sans être un ange, pouvait néanmoins supporter la critique la plus impitoyable. Cf. la préface de Riazanov à la correspondance Marx-Engels, dans Marx-Engels-Gesamtausgabe, section III, tome I, Berlin, 1929.

(10) Gustav Mayer, Friedrich Engels, 2 volumes, 2e édition, La Haye, 1934. (Environ 1.000 pages).

(11) O. Rühle, Karl Marx, Leben und Werk, Hellerau, 1928. Trad. française Grasset, 1933. On y lit des phrases comme celle-ci : « C’est le besoin de ressembler à Dieu qui dicte son programme de vie et lui trace ses directives ».

(12) V. supra, note 3.

(13) Auguste Cornu, La jeunesse de Karl Marx, Paris, F. Alcan, 1934, 430 p.

(14) Luc Somerhausen, L’humanisme agissant de Karl Marx, Paris, 1946, 290 p.

(15) Giuliano Pischel, Marx Giovane, Milan, 1948, 416 pages.

(16) B. Nikolaevski et O. Maenchen-Helfen, Karl Marx, Paris, Gallimard, 1937, 317 pages.

(17) On pourrait encore nommer : E.-H. Carr, Karl Marx. A Study in Fanaticism, 1934 ; — I. Berlin, Karl Marx, His Life and Environment, 1939.

(18) A. Vène, Vie et doctrine de Karl Marx, Paris, 1946. Rappelant la misère matérielle de la famille Marx à partir de 1851, cet auteur écrit : « La solution de bon sens, pour Marx, eût été de rechercher quelque emploi stable et rétribué ». Parlant de la théorie de la valeur de Marx : « …même si elles étaient exactes, les vues de Karl Marx, en raison de leur complication, ne pourraient être utilisées dans la pratique des affaires » (!). M. Vène a trouvé un émule en la personne de M. Gignoux chez qui nous lisons: « Il y a quelque chose d’insoutenable et de profondément inhumain dans le cas de ce prophète de la justice sociale, qui, muré dans son orgueil et dans la mission qu’il s’est attribuée, tient pour subalterne le devoir élémentaire auquel se plie le dernier des prolétaires : travailler pour nourrir les siens et ne pas laisser périr de misère les enfants qu’il met au monde ». Rarement la mentalité philistine a atteint ce comble de la bêtise et du cynisme ! Il est vrai que si Marx avait possédé le « bon sens » de MM. Vène et Gignoux… Nous laissons à nos lecteurs le soin d’imaginer ce qui serait arrivé.

(19) Karl Marx, Chronil seines Lebens in Einzeldaten. Publié par l’Institut Marx-Engels de Moscou, Moscou, 1934, 464 pages. Cet ouvrage a pu être composé grâce aux documents et matériaux recueillis par Riazanov. Son nom n’est pourtant même pas mentionné une seule fois ! En outre, des sources bibliographiques importantes n’y sont pas indiquées, considérées probablement comme hérétiques…

(20) Le sort des éditions de Marx et Engels en U.R.S.S. forme un chapitre des plus étonnants du drame que constitue l’histoire du legs littéraire des deux promoteurs du socialisme scientifique.

(21) Cf. Helmut Hirsch, Karl Friedrich Köppen, der intimste Berliner Freund Marxens. Dans « International Review for Social History », vol. I, Amsterdam, 1936. — R. Rodoiskvi, Karl Marx und der Polizeispitzel Bangya. Ibid, vol. II, 1937.

(22) V. S. Kierkegaard, Post-scriptum aux Miettes Philosophiques (1846).

(23) Voir supra, note 9.

(24) Voir, par exemple, mes essais dans la « Revue Socialiste » : Karl Marx et le socialisme populiste russe (Mai 1947) et La Russie dans l’œuvre de Marx et d’Engels (Leur correspondance avec Danielson), (Avril 1950).

(25) Notamment après leurs articles dans la Neue Rheinische Zeitung contre le panslavisme démocratique dont Bakounine s’était fait le porte-parole au Congrès slave de Prague, en Juin 1848.

(26) Les deux passages que nous avons ici traduits pour la première fois en français figurent dans la série d’études publiée par Marx dans la Free Press d’Août 1856 à Avril 1857 sous le titre Revelations of the Diplomatic History of the 18th Century. Ces articles ne furent que l’introduction à une étude plus vaste, restée inachevée. Ils furent réédités par Eleanor Marx Aveling sous le titre Secret Diplomatic History of the Eigteenth Century, London, 1899. Toutefois le premier passage que nous avons cité a été omis dans cette réédition. L’ensemble du texte a fait l’objet d’une analyse critique par D. Riazanov, dans un Supplément de la Neue zeit, paru en 1909, et intitulé Karl Marx über den Ursprung der Vorherrschaft Russlands in Europa (Karl Marx sur l’origine de l’hégémonie de la Russie en Europe). Dans ses commentaires, Riazanov fit un grief à Marx d’avoir considéré l’absolutisme russe comme un phénomène permanent de l’histoire russe. Par une ironie tragique du sort, l’éminent marxologue eut l’occasion, au moment de sa déportation en 1931, d’éprouver dans son âme et corps la justesse des vues marxiennes…

marx

Critique Sociale N° 24

7 janvier 2013

Le numéro 24 de Critique Sociale (janvier 2013) est disponible au format PDF.

Au sommaire :

- Actualité :
* L’austérité généralisée : un recul de civilisation
* Le reniement, c’est maintenant !
* Mariage pour tous, vote des « étrangers » : égalité pour tous

- Histoire :
* Parution de la première biographie de Fernand Loriot
* Victor Serge et les temps noirs, 1936-1947
* Un article du SPGB sur Eric Hobsbawm

- Théorie :
* Extraits des Grundrisse de Karl Marx

CS24couverture

Pour recevoir chaque numéro de Critique Sociale en PDF, envoyez un mail à : critiquesociale-subscribe@yahoogroupes.fr

http://www.critique-sociale.info/

Critique Sociale N° 23

30 octobre 2012

Le numéro 23 de Critique Sociale (novembre 2012) est disponible au format PDF.

Au sommaire :

- Actualité :
* Contre l’austérité, pour une riposte internationaliste !
* Solidarité avec les mineurs en lutte en Afrique du Sud
* Mais de quoi parlent donc les livres de P. Corcuff ?

- Histoire et théorie :
* Tribune : une nouvelle biographie de Rosa Luxemburg
* Rosa à l’école du socialisme

Pour recevoir chaque numéro de Critique Sociale en PDF, envoyez un mail à : critiquesociale-subscribe@yahoogroupes.fr

http://www.critique-sociale.info/

Parution d’une biographie de Rosa Luxemburg

6 octobre 2012

Les éditions Spartacus rééditent la biographie de Rosa Luxemburg par John Peter Nettl :

http://atheles.org/spartacus/livres/rosaluxemburg/index.html

Présentation de l’éditeur :

"Par les différentes facettes de sa personnalité, énergique et sensible, penseur et femme d’action, plus encore peut-être par son rôle d’opposante à ceux qu’elle tenait pour responsables du ralliement en 1914 des socialistes à l’Union sacrée, par son assassinat enfin, précurseur des massacres à venir, Rosa Luxemburg a suscité au cours des dernières dizaines d’années nombre d’interprétations et de créations. Pourtant, il reste difficile de trouver en français une biographie qui rende compte non seulement de son existence, mais du contexte où elle s’est déroulée et de la signification des orientations politiques qu’elle a défendues, souvent déformées pour servir telle ou telle cause sans rapport avec les conditions dans lesquelles elle les a élaborées.

Il y a 40 ans que François Maspero a publié l’édition française du Rosa Luxemburg de John Peter Nettl. Dès sa parution en anglais en 1966, ce livre de plus de 900 pages s’est imposé comme une référence : il s’agissait en effet de la première biographie systématique consacrée à Rosa Luxemburg, fondée sur la recherche et l’utilisation du plus grand nombre de sources possibles. Le seul recensement des publications où l’on retrouve ses écrits et ses discours y occupe une cinquantaine de pages.

En 1968, peu de temps avant sa mort accidentelle, John Peter Nettl a terminé une version abrégée de son livre pour le rendre accessible à un plus large public ; elle fut publiée l’année suivante en anglais et en allemand. Depuis, bien des livres ont été consacrés à Rosa Luxemburg ; pourtant, son ouvrage, y compris dans sa version abrégée qui, comme on le voit, reste substantielle, conserve un intérêt tout particulier car il rend compte des débats et des combats qui ont accompagné la naissance et la croissance des organisations de masse du mouvement ouvrier socialiste, contribuant ainsi à notre compréhension des succès relatifs et des défaites effroyables que celui-ci a connus au cours du XXe siècle.

Dès les années 1930, mais surtout à partir de 1946, René Lefeuvre, le fondateur des Cahiers Spartacus, a tenu à faire connaître et à tenir disponibles, contre vents et marées, les principaux textes de Rosa Luxemburg. Notre catalogue n’a cessé de s’enrichir de textes écrits par Rosa Luxemburg ou se rapportant à elle. Il manquait cependant une biographie permettant de les relier entre eux, un rôle que le livre de John Peter Nettl nous semble remplir parfaitement.

Rosa Luxemburg a appartenu à une époque où la révolution socialiste, à la fois désirable et inéluctable, semblait à portée de la main, et, comme d’autres fortes personnalités de l’époque, au caractère souvent solitaire, elle a consacré son existence à l’avènement d’un pouvoir collectif, d’une société où « le libre développement de chacun sera la condition du libre développement de tous ». De cette existence, de cette réflexion tournée vers l’action on ne tirera pas de recettes ; mais John Peter Nettl, en combinant récit et analyse, fournit d’amples matériaux à tous ceux qui pensent que des échecs mêmes du mouvement socialiste des leçons sont à tirer pour œuvrer à cet avènement."

Critique sociale N°22

4 septembre 2012

Le numéro 22 de Critique Sociale (septembre 2012) est disponible au format PDF.

Au sommaire :

- Actualité :
* Combattons l’austérité sauce Hollande
* Pourquoi nous soutenons la lutte du printemps érable
* Entretien avec Charles Reeve

- Théorie :
* Un livre d’A. Bihr sur les rapports de classes

Pour recevoir chaque numéro de Critique Sociale en PDF, envoyez un mail à : critiquesociale-subscribe@yahoogroupes.fr

Un militant nommé Lefeuvre (1985)

19 juillet 2012

Publié dans le mensuel Enjeu: pour la république et le socialisme n° 24, juillet-août 1985.

« Ma vie n’est pas très intéressante tu sais ! »: voilà comment débute un entretien avec René Lefeuvre. Modestie caractéristique de ces intellectuels ouvriers qui ont en dépôt une part de la mémoire du Mouvement ouvrier. Et pourtant, à 83 ans, quelle expérience ! Rappelons quelques traits de son itinéraire. Il est né en 1902 en Ille-et-Vilaine. Son père était maçon et sa mère brodeuse. A 16 ans, il deviendra apprenti maçon. Après l’armée, il monte à Paris et, en 1928, il devient commis d’entreprise, avant de se reconvertir pour « cause de chômage ». Il sera dorénavant correcteur. Nous sommes en 1934.

En 1930, secrétaire des Amis de Monde, l’hebdomadaire d’Henri Barbusse, il avait créé divers groupes d’études : études sociales et histoire du mouvement ouvrier, économie politique, groupe artistique, etc. Ces groupes ont donné naissance à la revue Masses en 1933, d’où sortirent, en 1934, Les Cahiers de Spartacus… Un demi-siècle au service de l’édition militante.

Quand va se faire chez toi la rupture avec le stalinisme, puis le bolchévisme ?

— J’étais soldat à Paris. Et pendant ces années 1923-24, j’achetais le Bulletin Communiste de Souvarine. Bien entendu, quand Souvarine a été exclu du PC, ça m’a posé des questions. Mais je n’étais pas, à ce moment-là, formé politiquement pour en tirer toutes les conclusions.

— Tu n’as jamais adhéré au PC ?

— Non, jamais. J’ai sympathisé seulement un temps. Mais quand j’ai été nommé secrétaire des Amis de Monde, je fréquentais déjà les cercles Souvarine. Et les questions que je posais à l’égard de l’URSS impliquaient des réserves très grandes. Mais je n’avais pas à provoquer des discussions à ce sujet dans le groupe. On faisait quand même des conférences d’un esprit aussi large que possible. Et il était difficile aux rédacteurs de Monde, qui étaient des anti-staliniens convaincus, comme Rossi et Laurat, de ne pas faire passer à travers leurs interventions leurs réserves, qui étaient d’ailleurs fort bien perçues par les camarades un peu avertis. Par contre, dans Masses, j’ai publié des articles doctrinaux qui affirmaient des positions en rupture avec le bolchévisme.

— Tu adhères quand à la SFIO ?

— C’est un peu plus tard, en 1934. On a été traumatisé par les événements de février. On a été écœuré de la collusion entre les communistes, plutôt les staliniens, car je n’aime pas salir le mot de communiste à leur sujet, et les fascisants, lors des manifestations de février 1934. Cela a amené une bonne fraction des collaborateurs de Masses à adhérer au Parti socialiste. Pour ma part j’adhère à la 5° section, à la tendance la « Bataille Socialiste », animée alors par Jean Zyromski et Marceau Pivert. Zyromski appartenait, d’ailleurs, à la 5e section. Puis, Marceau Pivert prend contact avec moi et quelques autres, et on décide de former une nouvelle tendance, la « Gauche Révolutionnaire ». A ce moment-là, j’avais cessé la publication de Masses parce que j’avais perdu mon travail, et que ça posait des problèmes de financement. On m’a alors demandé de me charger du bulletin La Gauche Révolutionnaire, ce que j’ai fait. Je m’occupais aussi particulièrement de la rubrique syndicale, je me suis mis d’accord avec Marceau pour pouvoir ressortir, parallèlement à ce bulletin, qui était interne au Parti socialiste, Masses, en remplaçant les articles qui posaient des problèmes intérieurs au Parti par des contributions d’anciens collaborateurs de Masses, contributions concernant des problèmes doctrinaux et d’histoire du Mouvement ouvrier. Malheureusement, toute initiative suscitant des jaloux, certains ont mené campagne pour que j’arrête Masses prétextant qu’ils en avaient déjà lu une partie dans La Gauche Révolutionnaire. C’est alors que j’ai décidé de lancer Les Cahiers de Spartacus.

— Qu’est-ce qui a séparé Zyromski et Pivert ?

Les positions de Marceau sur le plan révolutionnaire étaient plus nettes que celles de Zyromski. Et Zyromski, qui deviendra après la guerre sénateur communiste, avait déjà une attitude équivoque à l’égard de l’URSS. Cela le gênait que le problème de l’URSS soit posé. Si Marceau n’en faisait pas un cheval de bataille, l’esprit était nettement anti-stalinien.

Comment la « Gauche Révolutionnaire » arrivait-elle à concilier sa politique très unitaire à l’égard du PC et une attitude clairement anti-stalinienne ?

En fait, c’était assez difficile à tenir pour moi. J’étais anti-stalinien à fond. Je savais, par Souvarine et par les copains du Cercle Communiste Démocratique, ce qui se passait en URSS et ce qui se préparait. C’était en 1936 et on n’ignorait pas que la vieille garde bolchévique était condamnée. Mais, en même temps, il y avait un esprit unitaire en 1936 qui a emporté tout le monde. Même les gens deLa Révolution prolétarienne, la revue syndicaliste révolutionnaire de Rosmer et Monatte. Mais, contrairement à Zyromski, la « Gauche Révolutionnaire » menait son action unitaire tout en osant poser les problèmes concernant l’URSS.

A propos de Blum, Daniel Guérin, alors militant de la « Gauche Révolutionnaire », écrit dans son livre sur le Front populaire : « Nous avons contribué nous-mêmes à la sacralisation de Léon Blum (…) Qui est metteur en scène de ce culte ? Nul autre que Marceau Pivert. Un peu plus tard, trop tard, il invitera les militants à sa libérer d’une « certaine religiosité » qui leur interdit de juger sainement la politique des « militants les plus prestigieux » (mai 1937) ; mais en attendant c’est lui qui fait office de grand prêtre »1

— C’est un peu vrai que la « Gauche Révolutionnaire » a participé à la création d’un « mythe Blum » et que cela s’est retourné contre elle. Mais elle a surtout participé, en fait, à l’enthousiasme général que créait le Front Populaire. Des nuances, il y en avait, mais au fond elles n’étaient pas tellement accusées face au Parti qui prenait le pouvoir. La « Gauche Révolutionnaire » a été entraînée par le mouvement.

Que peux-tu dire des rapports entre la SFIO et le gouvernement ?

C’était la même chose pour le Parti. Il y avait une nette influence de la situation sur lui. Il jouait le jeu, avec des réticences peut-être, mais il jouait le jeu. A ce propos, je vais te citer une anecdote qui m’a été racontée par Marceau Pivert. Cela se passait lors d’une réunion de la C.A.P. (Commission Administrative Permanente) du Parti socialiste où il était question de manifestations au cours desquelles il y avait du sang. Marceau préconisant la résistance aux éléments fascisants, Blum s’est alors écrié : « Oh, du sang, du sang dans la rue, je ne veux pas ! ». Il a piqué une crise, presque hystérique. Alors, le vieux Bracke lui a dit : « Mais, enfin, Léon, nous sommes des révolutionnaires »… Cette anecdote m’est toujours restée en mémoire.

Et la poussée de la Gauche au sein de la SFIO ? Au 34e congrès de Marseille, juillet 1937, la « Gauche Révolutionnaire » et la « Bataille Socialiste » font, si on totalise leurs votes, plus de 45 %…

Oui, incontestablement, il y avait une poussée de la gauche. Mais nous nous sommes heurtés à la force de l’appareil, dominé par Paul Faure et des municipalités. Il faut toutefois préciser que l’appareil de la SFIO n’avait rien à voir avec la puissance d’un appareil stalinien. Alors, les grandes idées sur lesquelles on a réuni occasionnellement une majorité n’étaient pas appuyées sur un mouvement solide, structuré. Malgré, par exemple, un début de développement des « Amicales Socialistes » d’entreprise, impulsées par la « Gauche Révolutionnaire »2, dans lesquelles je n’étais pas directement impliqué, et qui étaient conçues comme complémentaires à l’action électorale. Il n’empêche que cette majorité occasionnelle a quand même flanqué la frousse à Paul Faure. Mais il a su jouer habilement – c’était un fin manoeuvrier – sur les divergences réelles qui existaient entre la « Gauche Révolutionnaire » et la « Bataille Socialiste ». Et puis, il a manoeuvré pour faire apparaître la « Gauche Révolutionnaire » comme scissioniste. En fait, un des rares scissionistes clairement déclaré au sein de la « Gauche Révolutionnaire » était Daniel Guérin. Finalement, on a été poussé par l’appareil à la scission à cause de la dissolution de la Fédération de la Seine alors animée par Marceau et la « Gauche Révolutionnaire ». Personnellement, j’étais contre cette scission et la création du PSOP (Parti Socialiste Ouvrier et Paysan) qui l’a accompagnée. J’ai suivi parce que je ne pouvais pas quitter les gens avec lesquels j’étais en accord. J’ai donc suivi, mais en considérant, contrairement à Guérin, que c’était une blague. Seulement, il n’était pas de bon ton de le dire. Mais je l’ai quand même dit. Cela ne pouvait que conduire à l’échec, les gens étant extrêmement attachés au Parti. Et Marceau lui-même, c’est à contre-coeur qu’il l’a fait.

On parle d’environ 6 000 adhérents au PSOP dont 4 000 dans la région parisienne, sur 30 000 sympathisants de la « Gauche Révolutionnaire ».

Ces chiffres ne m’étonnent pas.

L’hétérogénéité de la « Gauche Révolutionnaire » a provoqué des divisions internes, notamment sur la guerre d’Espagne. Ainsi Marceau Pivert, dans un premier temps, tout en participant à l’aide clandestine à la République espagnole, va approuver la politique de non-intervention de Blum, puis il reviendra sur sa position pour rejoindre la lutte contre l’embargo…

Ça, c’est la contradiction qu’il y avait en Marceau Pivert lui-même, qui était un pacifiste. C’était, il ne faut pas l’oublier, un ancien « gazé » de 14-18.

Au début, il y a eu alors désaccord entre Pivert et ceux qui, comme Colette Audry et Michel Collinet, participaient avec des militants de la « Bataille Socialiste », par exemple Longuet et Zyromski, au Comité d’Action Socialiste pour l’Espagne (CASPE). Dans cette controverse, tu te situais comment ?

J’étais pour le soutien à l’Espagne et la levée de l’embargo. J’avais déjà été en rapport personnel avec le POUM 3 (Parti Ouvrier d’Unification Marxiste) pour lequel j’avais beaucoup de sympathie. La « Gauche Révolutionnaire » a d’ailleurs fortement développé ses contacts avec le POUM. Marceau entretenait une correspondance monumentale : c’est fou, l’importance qu’il accordait aux liaisons avec les groupes révolutionnaires des autres pays !

D’autres divergences vont apparaître, notamment lors du 1er congrès du PSOP en mai 1939. En gros, on va voir s’opposer les « pacifistes intégraux » à ceux qui, comme Guérin, se présentent comme des « pacifistes révolutionnaires » et ceux qui, comme Michel Collinet, insistent sur la différence entre le fascisme et les démocraties bourgeoises. Dans son livre, Guérin critique la position de Collinet, jugée par lui proche du « social-patriotisme » de Zyromski. Tu as pris quelle position dans ces débats ?

Tu sais, Guérin n’était pas avare de jugements sur les autres mais il ne faisait pas souvent son autocritique. Il y avait une tendance générale à appliquer les schémas de la Première Guerre mondiale à ce qui se préparait. Le pacifisme issu de la Première Guerre a pu, alors, freiner la prise de conscience face à l’hitlérisme. Personnellement, je considérais qu’on allait fatalement à la guerre et qu’on ne pouvait pas être déserteur. Mais en tant que secrétaire de rédaction de Juin 36, l’organe du PSOP, j’ai vu parfois se passer des choses qui étaient loin de me plaire. Et, contrairement à Guérin qui est parti à l’étranger, j’ai accepté la mobilisation. J’ai plus été entraîné par le mouvement, d’ailleurs, que je n’ai pris position pour la mobilisation. Puis, j’ai été fait prisonnier à Dunkerque et amené en Allemagne où j’ai passé le reste de la guerre. J’ai vu alors la terreur que le totalitarisme pouvait faire régner sur un pays. Mais il y avait aussi des opposants, par exemple, cet ancien social-démocrate qui a été un de mes gardiens et qui me parlait des réunions clandestines qu’il tenait avec ses camarades. Pour en revenir aux débats du PSOP, je me situais assez nettement aux côtés de Collinet.

Lors de ce congrès du PSOP, tu es monté au créneau contre les « activités fractionnelles » des trotskystes…

Oui, c’est ce qui m’a alors vivement opposé à mon vieil ami-ennemi Guérin qui était trotskysant à cette époque et qui, d’ailleurs, me traite dans son livre de « Fouquier-Tinville au petit pied ». Car je n’ai pas hésité à demander au congrès l’exclusion des trotskystes. Je ne suis pas, par tempérament, un épurateur, mais quand tu vois venir dans ton organisation des gens qui sont assez bavards et assez crétins pour dire : « On vient pour ramasser des jeunes pour les emmener chez les trotskystes » et foutre en l’air les jeunes du PSOP, eh bien, je pense qu’on n’a qu’une chose à faire : leur répondre « va-t-en faire ton boulot ailleurs ! » et les flanquer dehors. Or, ils étaient aussi nets que ça. Guérin le savait parfaitement, mais il ne fallait pas les toucher. Une des choses fantastiques était leur facilité de bluff, et elle est permanente. Quand ils sont entrés au PSOP, ils étaient, paraît-il, 500, mais on n’en a jamais vu plus de 50… Et puis, les trotskystes restaient très bolchévisés.

Quelles ont été les brochures que tu as publiées avant la guerre dans le cadre de Spartacus ?

— On a publié La Révolution russe de Rosa Luxemburg — j’avais déjà publié en 1934 dans Masses le « Discours sur le programme de la ligue spartakiste », prononcé par Rosa en décembre 1918 et qui m’avait fortement marqué, 16 fusillés à Moscou de Victor Serge, Union sacrée de Rosmer et Modiano, Au secours de l’Espagne socialiste de Prader, ainsi que plusieurs autres brochures sur la Révolution espagnole et les crimes staliniens en Espagne.

A la Libération, tu as participé au secrétariat de rédaction du Populaire, Pivert va lui-même rejoindre la SFIO. Il fait partie d’ailleurs de la coalition « de gauche » qui porte Guy Mollet au secrétariat contre Daniel Mayer

Ce qui n’a pas été pour le mieux… Après le Populaire, je suis passé aux Éditions de la Liberté, les éditions du Parti dirigées par Mme Fuzier. Certaines brochures ont été ainsi co-publiées par les Éditions de la Liberté et Spartacus, que j’avais repris, notamment des textes de Jaurès. Mais en 1949-50, une chute des ventes, liée au climat général de désintérêt pour la critique politique, m’a amené à arrêter Spartacus. Et puis, avec la politique coloniale de Mollet, j’ai quitté la SFIO, mais sur la pointe des pieds, sans fanfare… J’avais quitté auparavant les Éditions de la Liberté qui tombaient en quenouille. Parce qu’une des caractéristiques de Mollet alors, c’était son désintérêt pour la formation culturelle et doctrinale des militants. Après sa mise à l’écart du PS, il a créé l’OURS, qui n’est pas mal, qui apporte des éléments intéressants, mais ce n’était pas du tout le cas quand il était Secrétaire général. Après, je n’ai guère eu d’activité politique jusqu’à ma retraite, car j’étais assez découragé. En 1957, j’ai entrepris la construction d’un maison sur un terrain de banlieue. Un maçon est orphelin, s’il n’a pas de maison…

Est-ce que tu connais les conditions dans lesquelles Zyromski est entré au PC à la Libération ?

Je ne le sais pas précisément. Ce serait à travers la Résistance, le PC lui aurait offert un poste de sénateur. Je ne veux surtout pas le rabaisser. Je crois que c’était un type honnête au fond. Du moins tel que je l’ai connu, tel que je l’ai vu vivre à la 5e section. Il n’a pas été parmi les acharnés contre Marceau Pivert. En général, quand les gens se séparent, ils se salissent mutuellement. Je n’ai jamais entendu dire qu’il l’ait fait.

Tu as redémarré l’édition quand ?

En 1968. J’avais 66 ans et je disposais d’un stock important de brochures dont la vente avait repris. Entre 1968 et 1979, je vais publier 15 numéros de la revue Spartacus et une centaine de bouquins : Pannekoek, Korsch, Mattick, Archinov, etc. A la fois des marxistes hétérodoxes et des libertaires, ce qui a fait découvrir au public des éléments de l’histoire et de la pensée révolutionnaires qui étaient encore peu connus. Même Rosa Luxemburg, Maspéro n’a commencé à s’y intéresser qu’une fois que les bouquins que j’avais publiés dans les années 50 ont été remis en vente.

Quelle est ton attitude aujourd’hui par rapport au marxisme ?

Je serais pour un marxisme libertaire. Je considère encore que l’apport de Marx est fondamental. Mais il a quand même donné naissance à des courants autoritaires. Par exemple, Lénine, qui s’est recommandé de lui en le tortillant comme il pouvait, en le trahissant selon moi. Et il y a dans le marxisme des idées parfois contradictoires qui demandent à être révisées. De toute façon, il n’existe pas un marxisme, il existe de multiples interprétations de Marx, multiplicité qui est assez justifiée par les nuances mêmes de la pensée de Marx qui a évolué. Par exemple, il n’aurait pas écrit, après la Commune, le « Manifeste Communiste » de la même façon. Et puis, il y a l’apport non négligeable de gens comme Bakounine. Sur un autre plan, Marx et Bakounine utilisaient des moyens vraiment « politiciens » pour se tirer dans les pattes. Pour en revenir à ta question, je considère le marxisme comme la base la plus solide jusqu’à ce qu’on ait trouvé quelque chose de nouveau. Mais aujourd’hui, il s’agit surtout de tirer des leçons des expériences et des mouvements révolutionnaires qui se sont produits depuis la dernière guerre, et surtout tirer les leçons de ce qu’on a pu faire du marxisme à travers le bolchévisme, qui est une véritable négation du marxisme tel que je le comprends.

(propos recueillis par Philippe Corcuff)

Notes:

[1] Daniel Guérin : « Front populaire, révolution manquée. Témoignage militant », Ed. Maspéro, 1970.

[2] Cf. Jean-Pierre Rioux : « Les socialistes dans l’entreprise au temps du Front Populaire. Quelques remarques sur les Amicales socialistes, 1936-1939 », revue Le Mouvement social, janvier-mars 1979.

[3] Le POUM était un parti essentiellement catalan, d’abord trotskysant mais qui a finalement rompu avec Trotsky. Il était considéré comme « le parti frère » de la Gauche Révolutionnaire, Michel Collinet ayant même la double appartenance. Il subira la double répression des franquistes et des agents de Staline.

Mouvement au Québec : débat le 13 juin 2012

6 juin 2012
"Mouvement au Québec – Réunion d’information et de débat avec des étudiant(e)s québécois(es) le mercredi 13 juin à 19 h

À l’heure où le mouvement étudiant démarré il y a plusieurs mois semble s’étendre à de nombreux secteurs de la société au Québec, la revue Critique Sociale propose de faire le point sur les événements avec des étudiant(e)s québécois(es) mobilisés à Paris autour de la solidarité internationale.
L’idée est de débattre des origines et des formes du mouvement, de ses effets politiques massifs sur toute la société, ainsi que d’échanger sur ce qu’il est possible de faire ici pour le soutenir (voire pour s’en inspirer !).

La réunion aura lieu le mercredi 13 juin à 19h au Couvent, bar-restaurant du 13ème arrondissement de Paris, situé au 69 de la rue Broca (sous le boulevard de Port-Royal), près du métro M7 Les Gobelins."

Critique sociale N°21

12 mai 2012

Le numéro 21 de Critique Sociale (mai 2012) est disponible au format PDF.

Au sommaire :

- Actualité :
* La lutte sociale auto-organisée, c’est maintenant !
* Et si on essayait plutôt la démocratie ?
* Le pouvoir aux travailleurs ?
* Jacques Rancière : "L’élection, ce n’est pas la démocratie"

- Histoire et théorie :
* Pierre Clastres, l’anthropologie politique

Le but de Critique sociale est de contribuer à l’information et à l’analyse concernant les luttes sociales et les mouvements révolutionnaires dans le monde. Nous nous inspirons du "marxisme", en particulier du "luxemburgisme", certainement pas comme des dogmes (qu’ils ne sont en réalité nullement), mais comme des outils contribuant au libre exercice de l’esprit critique, à l’analyse de la société, et à la compréhension de sa nécessaire transformation par l’immense majorité. Nous combattons le capitalisme et toutes les formes d’oppression (sociales, politiques, économiques, de genre). Nous militons pour que "l’émancipation des travailleurs soit l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes", pour une société démocratique, libre, égalitaire et solidaire : une société socialiste, au véritable sens du terme.  contact – @ – critique-sociale.info

Critique Sociale N° 20

8 mars 2012

Le numéro 20 de Critique Sociale (mars 2012) est disponible au format PDF.

Au sommaire :

- Actualité :
* Pour un mouvement social européen, contre tous les nationalismes !

- Histoire et théorie :
* Le legs précieux de Paul Mattick
* "Marx et les nouveaux phagocytes", de Maximilien Rubel

Site : http://www.critique-sociale.info

Pour recevoir régulièrement ce bulletin, envoyez un mail à : critiquesociale-subscribe@yahoogroupes.fr

Appel de femmes socialistes (1919)

4 mars 2012

A l’occasion de la Journée mondiale des femmes du 8 mars (initiée en 1910 par Clara Zetkin), nous republions cet appel de femmes socialistes paru dans l’Humanité le 15 septembre 1919 :

Appel aux femmes

Malgré toutes les promesses, la France va être consultée sans que nous puissions jouir de nos droits de citoyennes.

Notre devoir est de parler au pays.

Le Congrès socialiste réuni extraordinairement à la veille des élections joint sa protestation à la notre en présence de l’injure que nous fait le Sénat en nous considérant comme incapables de participer aux destinées de la nation.

Françaises et internationalistes, nous tenons à faire remarquer à toutes celles qui espèrent la réalisation du désarmement général qu’il ne sera assuré que par l’évènement de la Révolution sociale ; l’abolition du capitalisme entraînant celle des militarismes.

Elles doivent entrer en masse dans le seul Parti politique qui a toujours réclamé nos droits. Elles pourront alors s’intéresser utilement aux problèmes économiques et politiques qui s’imposent à l’attention des travailleurs du monde entier.

Elles ne peuvent plus rester indifférentes et ne pas clamer avec nous leur indignation d’une continuation sournoise de la guerre, de l’intervention criminelle contre des peuples coupables de vouloir la paix dans la liberté ! Elles seront avec nous pour dénoncer un traité de paix, germe de guerres futures ; elles s’uniront à nous pour demander compte à notre militarisme de l’assassinat en Russie de notre compatriote Jeanne Labourbe et exiger l’amnistie immédiate pour ses autres victimes du temps de guerre.

Nous envoyons, du haut de cette tribune, notre salut à nos camarades de tous les pays, confuses de notre infériorité sociale dans une France qui renie son passé et sa Révolution.

Les citoyennes : Jeanne Mélin, Marthe Bigot, Annette Charreau, Louise Bodin, Alice Jouenne, Léonie Kauffmann, Marianne Rauze, Monette Thomas, Leycia-Thérèse Maurin, Lithucci, Bully, Lucy Paille, Doizié, Féliziani, etc.


Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Joignez-vous à 122 followers