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Notes bibliographiques sur Mattick (Rubel, 1970)

15 avril 2013

Paru dans Économies et sociétés – Cahiers de l’I.S.E.A. (Etudes de marxologie N° 14, Le communisme : réalité et utopie).

Mattick, Paul, Marx and Keynes. The limits of the mixed economy. Boston, Porter Sargent, 1969, 364 p., index. (Extending Horizons Books.)

Plusieurs chapitres du présent ouvrage sont connus du lecteur français de ces Cahiers (cf. Paul Mattick : « Marx and Keynes », Etudes de Marxologie, 5 janvier 1962, pp. 113-215; «Valeur et socialisme», ibid.; 9, août 1965, pp. 139-172). Selon la thèse soutenue par l’auteur — qui se réclame des théories économiques de Marx — les solutions proposées par Keynes pour résoudre les problèmes économiques qui assaillent le monde capitaliste depuis la Première Guerre mondiale ne pouvaient avoir qu’une validité temporaire; en fait, les conditions qui ont permis aux réformes keynesiennes de révéler leur efficacité sont en train de disparaître, en sorte que l’analyse critique de Marx — prématurément considérée comme caduque — redevient actuelle, tant pour l’économie « ancienne » que pour l’économie « nouvelle ». Si Keynes, dont la connaissance du Capital paraît assez superficielle, s’est cru autorisé à taxer d’illogisme les théories marxiennes, à les tenir pour scientifiquement erronées et inapplicables à l’économie du monde moderne, il est facile de démontrer que dans la mesure où les conclusions keynesiennes paraissent « révolutionnaires », elles ne font que reprendre certaines thèses fondamentales de l’analyse marxienne que Keynes identifie trop vite à la théorie classique. Mattick démontre la « modernité » de la théorie marxienne de l’accumulation et de la baisse tendancielle du taux de profit en insistant particulièrement sur les aspects originaux de la méthode d’abstraction employée par Marx dans ses analyses des phénomènes de crises.

Ce n’est pas le moindre mérite d’un ouvrage dont les conclusions frappent par leur esprit peu orthodoxe quant à l’évaluation des perspectives du mouvement ouvrier: Mattick se garde bien de parler le langage de la « nécessité historique » du socialisme ou de la « mission historique du prolétariat ». Il tient pour probable que la classe ouvrière finira par refuser d’endurer indéfiniment les conséquences catastrophiques du système capitaliste dans ses diverses formes, allant du capitalisme privé traditionnel des pays développés au capitaliste « planifié » d’Etat des pays se disant socialistes.

M.R.

Mattick, Paul, Arbeitslosigkeit und Arbeitslosenbewegung in den U.S.A. 1929-1935. Frankfurt, Verlag Neue Kritik, 1969, 118 p. (Archiv sozialistischer Literalur 15)

Mattick, Paul, « Marxismus und ‘Monopolkapital’ », in Monopol- kapital. Thesen zu dem Buch von Paul A. Baran und Paul M. Sweezy. Frankfurt, Europäische Verlagsanstalt, Wien, Europa Verlag, 1969, pp 31-59

Mattick, Paul, Kritik an Herbert Marcuse. Der eindimensionale Mensch in der Klassengesellschaft. Frankfurt, Europäische Verlagsanstalt, 1969. 68 p. (Provokativ)

Mattick, Paul, « Der Leninismus und die Arbeiterbewegung des Westens », in Lenin. Revolution und Politik. Aufsätze von Paul Mattick, Bernd Rabehl, Juri Tynjanow und Ernest Mandel. Suhrkamp Verlag, 1970, p. 206

Mattick, Paul, « Worker’s Control » in The New Left. A Collection of Essays, Boston, Porter Sargent Publisher, 1969, p. 475, bibliogr., index (Extending Horizon Books)

Les écrits de Paul Mattick se distinguent par le souci constant d’interpréter les problèmes économiques du temps présent au moyen de la clef méthodologique fournie par l’auteur du Capital. Toutefois, le « marxisme » de Mattick ne se reconnaît aucune affinité avec un courant quelconque se réclamant de la même école de pensée. C’est dire qu’il se ramène essentiellement à deux postulats: 1°) la validité de la théorie marxienne de l’accumulation du capital, fondement de la «loi du mouvement économique de la société moderne»; 2° la vocation libératrice du prolétariat moderne.

Les travaux ci-dessus, récemment publiés ou réédités, témoignent dès lors d’une double préoccupation: 1° Démontrer que le développement peu harmonieux de l’économie mondiale au XX° siècle ne cesse d’obéir aux impératifs découlant de la loi de valeur telle qu’ele préside aux échanges économiques sous le règne du capital; 2° envisager la probabilité d’une intervention révolutionnaire des classes ouvrières inévitablement placées, à un moment crucial de cette évolution, devant un choix dont l’évidence s’impose de plus en plus brutalement: socialisme ou barbarie.

L’enquête sur le chômage et le mouvement des chômeurs aux U.S. A. fut faite par Mattick en 1936 pour une revue sociologique, mais des circonstances extérieures en empêchèrent la publication. Dans leur avant-propos, les éditeurs précisent les raisons qui les ont décidés à faire imprimer ce travail : « L’enquête de Mattick est tout d’abord une analyse concrète, du point de vue prolétarien, du comportement de la classe bourgeoise à l’égard du chômage dans une phase décisive du développement capitaliste. En outre, l’auteur a réussi (…) à interpréter les résultats de son analyse dans le cadre de la théorie marxiste des crises et des tendances catastrophiques du système capitaliste ».

L’essai critique consacré par Mattick à l’ouvrage de Herbert Marcuse, l’Homme unidimensionnel (en français, aux Editions de Minuit, Paris, 1968) reprend, pour l’essentiel, les thèses exposées par l’auteur dans l’article que nous avons publié dans ces Cahiers sous le titre: « Les limites de l’intégration » (Cahiers de l’I.S.E.A., N°176, août 1966, pp. 173-200). Le texte de la brochure allemande se termine par quelques remarques à propos des chances que la classe ouvrière possède de « briser avec l’idéologie unidimensionnelle de la domination capitaliste »: « Mais cela non plus ne saurait être prédit avec certitude. Comme Marcuse le fait remarquer dans un autre ordre d’idées — une seule chance subsiste. Toutefois, ce n’est pas parce qu’une partie du prolétariat échappe au processus capitaliste d’intégration, mais parce que le capitalisme pourrait détruire le monde avant qu’il ne soit possible de l’arrêter. L’intégration dans la mort est la seule dont la possibilité réelle s’offre au capitalisme. Si le capitalisme ne prend pas ce chemin, l’homme unidimensionnel n’existera pas longtemps. Il disparaîtra au premier effondrement de l’économie capitaliste — dans les hécatombes que le capitalisme est en voie de préparer. Parvenu à l’apogée de sa puissance, le capitalisme est aussi le plus vulnérable. Quelque minimes que soient les chances d’une révolte, il s’agit de ne pas abandonner le combat. »

Toute la force, mais aussi toute l’ambiguïté du raisonnement marxiste apparaît dans ces lignes : le concept de « capitalisme » condensant toute une conception d’un système social de production, son emploi risque de faire oublier que ce système présuppose des rapports antagoniques de classes. Il n’y a pas de capitalisme sans classe ouvrière, donc pas de capitalisme « barbare » sans complicité, volontaire ou forcée, de la classe qui en est virtuellement la négation. C’est dire que l’impératif du refus ne peut être rattaché mécaniquement à une phase, aussi fatale soit-elle, de l’évolution de l’économie capitaliste. Admettre le contraire, s’est s’obliger à parler non de « chance », mais de miracle. Or, les prétentions matérialistes des marxistes visent précisément un comportement des masses ouvrières qui semble tenir du miracle plus que de la fatalité historique.

L’exemple de la révolution russe permet à Mattick de préciser sa pensée sur le problème des « conditions objectives », qui n’a pas cessé d’embarrasser les tenants de l’école. La Russie de 1917 ne remplissant aucune des conditions matérielles qui eussent permis à ce pays de passer du stade mi-féodal au stade socialiste, le parti bochévique a trouvé la voie libre pour une expérience d’industrialisation forcée qui n’a pu se réaliser que sous la forme d’un capitalisme d’Etat dirigé par un parti qui n’avait de "communiste" que le nom et dont la fonction "historique" ne pouvait consister qu’à se faire l’instrument politique du processus d’accumulation, à l’exemple de la bourgeoisie des pays occidentaux.

L’accumulation du capital dont Marx a élaboré le modèle scientifique, loin de reposer sur le seul type du capitalisme concurrentiel, prend, au contraire, appui sur le concept abstrait de capital total, indépendamment de toute structure capitaliste spécifique, qu’elle soit concurrentielle ou monopolistique. Telle est la thèse que Mattick oppose à celle de Paul A. Baran et Paul M. Sweezy, auteurs d’un ouvrage sur le Capital monopolistique (New York, 1966, édition allemande 1967) dont l’innovation théorique consiste à substituer à la loi de la baisse tendancielle du taux de profit la « loi du surplus croissant », sous prétexte que l’économie capitaliste aurait subi depuis la disparition de Marx une transformation radicale, en passant de la concurrence au monopole. L’argument central opposé à cette « innovation » tire sa force d’une double considération irréfutable: 1° quelle que soit la forme physique du surplus capitaliste — donc de la plus- value — il s’agit toujours d’une certaine quantité de temps de travail, partie du temps de travail total, le taux de profit étant déterminé par les rapports de valeur entre le travail « vivant » et le travail « mort », et non par la masse des marchandises; 2° si l’on considère le capitalisme — à l’exemple de Marx — comme un système total, le problème de la consience de classe apparaît, chez Mattick, étroitement lié à celui des conditions de prospérité et de crise de l’économie capitaliste. La prospérité du système favorise l’« intégration », la crise produit la réaction inverse, qui prend des formes variées. Les tentatives des ouvriers pour rendre leur mouvement de résistance et de refus indépendant des fluctuations économiques sont elles aussi multiples, bien qu’elles n’aient encore produit aucun résultat décisif. Dans son essai sur le "contrôle ouvrier", Mattick passe en revue ces tentatives qui furent tantôt purement "idéologiques" (l’anti-réformisme de Rosa Luxemburg, de Lénine, etc.) tantôt réelles (le syndicalisme révbolutionnaire en France — dont Georges Sorel fut le théoricien le plus en vue — le Guild Socialism en Angleterre, l’organisation des Industrial Workers of the World aux U.S.A., etc.) Le cas des soviets russes illustre parfaitement les limites des efforts d’auto-émancipation ouvrière dans un pays dont les masses, après le renversement du tsarisme et de la bourgeoisie, devaient se heurter à l’immaturité des conditions économiques, alors qu’une nouvelle élite politique avait toutes facilités pour s’instituer en classe dirigeante et mettre fin aux expériences d’organisation autonome tentées par de nombreux ouvriers et paysans.

La rigueur logique du raisonnement suggère au lecteur une conclusion que Mattick devait faire sienne sous peine d’être taxé de… « matérialisme vulgaire »: le lien de causalité entre les « conditions objectives » et la conscience de classe constitue sans conteste le problème central du mouvement ouvrier; en tant que tel, ce problème, pour ne pas échapper à la stricte analyse scientifique, n’en est pas moins irréductible aux données empiriques de la réalité économique. Ce n’est pas pour des raisons scientifiques que le travailleur, investi par Marx d’une « mission historique », refuse son statut d’exploité et d’aliéné. Son comportement obéit aux mêmes impératifs éthiques qui sont à l’origine du mouvement d’idées et de transformation sociale qui porte le nom de communisme.

M. R.

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Lettre à Carl Moor (Rosa Luxemburg, 1914)

6 avril 2013

Extrait de J’étais, je suis, je serai! (1977). Carl Moor (1852-1932) était un socialiste suisse, membre du BSI. Il fut à Zimmerwald.

A Carl Moor [1]

12.X.[19]14.

Cher Carl,

Je profite de l’occasion pour t’envoyer ces quelques lignes par une voie détournée. Avant tout, merci pour le journal [2] que je reçois maintenant à la maison. C’est si réconfortant de voir à présent dans un journal social-démocrate où on écrit comme avant; ici, la presse du parti donne la nausée.

Je n’ai pas reçu la moindre réponse de ta part à mes deux cartes postales; je suppose que tu as écrit, mais que ta réponse ne m’est pas parvenue. A l’heure actuelle, le moindre signe de vie d’un étranger qui pense comme nous est précieux à double titre. Ici, nous nous sentons coupés du monde par un double mur : celui de l’état de siège et celui de l’attitude officielle du parti [3]. Il faut te dire à toi et aux autres amis (ce n’est pas destiné à l’information du public) que ce serait une grave erreur que de penser que la position officielle du groupe parlementaire, du Comité directeur et des rédacteurs du parti correspond aux sentiments et aux aspirations de tout le parti. Au contraire, on peut constater partout une irritation croissante. On ne peut prévoir pour le moment les proportions qu’atteindra par la suite ce mécontentement, de quel côté se rangera la majorité dans la mesure où, pour le moment, les opposants à la tactique officielle du parti sont muselés et dans la mesure où la vie politique des masses est complètement étouffée. L’état d’esprit aussi se modifie tout le temps, certains de ceux qui étaient pour le vote des crédits [4] ont été pris d’une crainte salutaire devant les changements qui se produisent, et aujourd’hui ils sont opposés à cette politique ou le seront demain. En même temps, une autre partie des camarades glisse chaque jour davantage vers le lit de la plus pure politique national-patriotique du gouvernement. C’est ainsi que le développement interne du parti en temps de guerre produit insensiblement un processus irréversible de décantation entre les éléments qui appartiennent à proprement parler au camp de la bourgeoisie et constituent tout au plus un parti prolétarien réformiste fortement teinté de nationalisme, dévoué à l’armée, et ceux qui ne veulent pas renoncer au noyau de la lutte de classe révolutionnaire et de l’internationalisme. La lutte interne tacite a déjà commencé, bien qu’en fait nous ne souhaitions pas la poursuivre dans des conditions aussi défavorables. Mais il est à peine possible de masquer la méfiance et la haine réciproques dont les premières étincelles viennent déjà se briser à la surface. Tout le monde se rend bien compte que, lorsque la guerre s’achèvera et que sera levé l’état de siège, la lutte interne revêtira une violence incommensurable: il est tout aussi vain d’espérer qu’avec l’acuité des dissensions internes il sera possible de préserver l’unité autrefois tant vantée du parti. Seuls la guerre et l’état de siège maintiennent articifiellement notre unité. Il n’y a aucun doute là-dessus: le socialisme allemand et international est dans un état de crise comme jamais auparavant dans l’histoire, et cette guerre lui pose la question de son destin. Si après la guerre on ne parvient pas à marquer une distinction absolue, authentique et sérieuse, même pour les temps de guerre, entre le socialisme international et l’impérialisme et le militarisme dans tous leurs subterfuges, alors le socialisme peut se faire enterrer, ou plutôt il aura déjà été son propre fossoyeur. C’est de cela, de la position qui sera adoptée après la guerre, que dépendra l’existence ou la non-existence du socialisme. Et, dans la mesure où ce choix revêt une importance immense à l’échelle historique mondiale, il devra être arrêté de manière concrète, honnête et réfléchie. C’est pourquoi il serait important que du côté de l’Internationale on n’entreprenne pas de démarches hâtives et irréfléchies, par exemple pour convoquer aussi vite que possible une réunion du Bureau international ou une conférence. Pour l’instant, il n’y a que deux issues possibles : ou bien les représentants des différentes nations se brouilleront et refuseront de se justifier les uns les autres, ce qui serait en tout cas une confirmation regrettable de la faillite de l’Internationale, ou bien les partis belligérants se présenteront — peut-être avec la bénédiction des neutres — des excuses pour leur parfaite ignominie et, se montrant tolérants les uns envers les autres, ils déclareront que chaque parti comprend que l’autre ne pouvait agir autrement, mais alors ce serait pire encore, car cela signifierait qu’ils enterrent en fait le socialisme international en préservant l’illusion hypocrite de l’existence de l’Internationale. Par conséquent, il vaut mieux ne pas tenter de rafistoler l’Internationale avant que soit recréée une base saine et solide, et cela n’est possible que par la définition claire des positions à l’intérieur de chacun des partis nationaux. Dès que nous pourrons préciser quel est l’état d’esprit de la majorité du parti en Allemagne et quelle est la position qu’elle adopte face à la guerre, et dès que les Françsis, les Anglais, les Italiens vpourront faire de même, l’Internationale saura où elle en est et comment elle peut se recréer. A l’heure actuelle, toutes les tentatives convulsives pour ravauder le plus rapidement possible les fils de l’Int.[ernationale] ne peuvent être qu’un semblant de rafistolage, si toutefois elles ne sont pas animées d’un esprit encore plus répréhensible semblable à celui des missions dans les pays neutres parties de Berlin ou de Vienne et qui poursuivent l’objectif avéré de renforcer la "neutralité" dans l’intérêt de la stratégie militaire germano-autrichienne et de disposer l’étranger en sa faveur [5].

En somme, notre position à l’intérieur du parti est fort fâcheuse: il nous faut constamment concentrer toutes nos forces et faire preuve d’un grand courage pour traverser ce marais à gué. Par exemple, la résignation du Vorwärts [6] a été pour beaucoup d’entre nous un rude choc et nous avons parfois carrément honte d’avoir « presque s à participer à tout cela. Crois bien que nous nous efforçons à chaque occasion de lutter contre ce courant de débandade. Malheureusement, dans toutes les instances centrales du parti qui disposent actuellement du pouvoir extérieur, ce sont les éléments opportunistes qui dominent, toute opposition se brise, car les masses, en grande partie dispersées sur les champs de bataille, ne peuvent y opposer de résistance.

N.B.

J’ai été très contente de lire mon article dans ton journal du 30 septembre [7]. Mehring et moi-même continuons en effet à publier notre Correspondance [8] et il y a toujours un ou deux journaux qui la reproduisent (« La comédie » du 28 septembre était de Mehring [9]).

Maintenant, plusieurs demandes:

1) Sois gentil et fais publier la déclaration ci-jointe dans ton journal et dans le Volksrecht [10].

2) Ecris aux gens du Volksrecht pour leur demander de m’envoyer désormais un exemplaire du journal chaque jour (donne-leur mon adresse) et aussi les numéros anciens à partir du 1.9.

3) Ecris à Angelica Balabanoff [11] que je lui envoie en même temps une lettre par la même voie, qu’elle me confirme par carte postale (donne-lui mon adresse) qu’elle a reçu la lettre. En effet, Clara Zetkin lui a écrit il y a un mois à l’adresse de Mussolini [12] mais n’a pas reçu la moindre réponse.

4) Confirme toi-même par retour la réception de cette lettre par une carte postale anodine et dis-moi si tu vas satisfaire à mes demandes.

5) Ecris à la rédaction de l’Avanti! [13]: pour leur demander de m’envoyer aussi de suite un exemplaire de leur journal.

6) Envoie aussi la "déclaration" à l’Avanti!, car on ne peut savoir s’il la recevra par une autre voie.

Et maintenant, salutations et poignées de main cordiales à toi et à tous les amis de ma part et de la part des autres camarades qui sont restés de tout leur cœur fidèles à l’Internationale. Ecris- moi bien vite en donnant plus de détails, mais aussi en faisant plus attention, à l’adresse suivante: Monsieur Hugo Eberlein [14], Berlin-Mariendorf, Ringstrasse 82. Rien d’autre. Ainsi, je recevrai la lettre.

R. L.

Transmets mes salutations particulièrement cordiales à Otto Lang [15].

Notes:

1. Original IML, Moscou. Publié dans Niedersächsische Arbeiterzeitung n°182 du 7 août 1926.

2. La Berner Tagwacht, dont le rédacteur en chef était Robert Grimm, était en fait dirigée par Carl Moor. Ce journal allait d’ailleurs servir d’organe officieux de l’opposition de la gauche socialiste en Allemagne. Ainsi, en novembre 1914, Karl Radek se rend en Suisse « pour s’efforcer de faire jouer à la Berner Tagwacht le rôle d’organe à l’étranger de l’opposition allemande ». Clara Zetkin écrit à ce propos à Robert Grimm le 3 décembre 1914: « La Tagwacht est une joie pour nous. Nous nous jetons dessus chaque fois. Qui écrit les articles de " Berlin " ? ».

3. C’est-à-dire l’Union sacrée (Burgfriede).

4. Le 3 août 1914, le groupe parlementaire social-démocrate au Reichstag, le groupe vota à l’unanimité pour les crédits de guerre, la minorité se conformant à la décision de la majorité au nom de la « discipline » du parti.

5. Rosa I.uxemburg se réfère aux missions déjà entreprises par l’Autrichien W. Ellenbogen à Rome, Südekum à Stockholm et à Rome, Philipp Scheidemann en Hollande, ou bien par Wilhelm Janssen qui se rend également à Stockholm et compte aussi informer les paretis danois et norvégien. Au moment où elle écrit cette lettre, Rosa Luxemburg ne sait pas encore que Südekum a entrepris entre le 1er et le 16 octobre une nouvelle mission secrète en Roumanie. Elle en a eu vent à la mi-novembre (cf. lettre n° 239, note 78). Devenue publique, la mission de Südekum provoque des affrontements à l’intérieur du parti. A la réunion du 22 décembre 1914 de la direction du groupe parlementaire et du Comité directeur du SPD, G. Ledebour réclame la convocation du groupe parlementaire pour examiner le cas Sudekum qui « à l’insu du Comité directeur du parti s’est rendu en Roumanie envoyé par le gouvernement » et demande son exclusion du parti et du groupe parlementaire. La motion de Ledebour est rejetée.

6. Après le 4 août 1914, la rédaction de l’organe central du parti chercha à garder une certaine indépendance vis-à-vis de la direction du parti. Ph. Scheidemann affirme même que « la Commission de presse berlinoise, qui partageait à égalité avec le Comité directeur la responsabilité du Vorwärts. était entièrement contrôlée par Rosa Luxemburg ». L’aile droite à la direction du parti attendait le moment opportun pour frapper les rédacteurs rebelles au nombre de neuf qui avaient adressé dès le 3 août une protestation à la direction du parti et à la Commission de presse contre le vote des crédits de guerre. Le Vorwärts fut interdit une première fois pour trois jours le 21 septembre 1914 pour avoir publié une lettre du front. Or, le 28 septembre, le Vorwärts publiait un éditorial de Siegfried Nestriepke, vraisemblablement approuvé par le Comité directeur et intitulé « Deutschland und das Ausland » (L’Allemagne et l’étranger). Le numéro fut saisi par la censure et la parution du Vorwärts suspendue. Il reparut le 30 septembre avec une déclaration de Hugo Haase et de Richard Fischer s’engageant à ne plus aborder en temps de guerre les thèmes "de la guerre et de la lutte des classes ». La rédaction s’inclina, et c’est à cet épisode que se réfère R.L. Il faut noter toutefois qu’elle ne fut pas matée. Le Vorwärts, dont le rédacteur en chef était Hilferding, continua à garder une ligne politique indépendante, provoquant les attaques de l’aile droite du parti, et les majoritaires ne purent exercer leur contrôle exclusif et absolu sur le Vorwärts qu’à partir d’octobre 1916.

7. Cf. lettre à Mehring du 13 septembre 1914, note 29.

8. Sozialdemokratische Korrespondenz (cf. lettre à Mehring du 8 septembre 1914, note 13).

9. Il s’agit de l’article « Komodienspiele », repris de la Bremer Bürgerzeitung et paru dans la Berner Tagwacht du 28 septembre 1914.

10. Cf. lettre n° 234. Le texte de la déclaration était joint à la lettre. Elle paraîtra en effet, outre dans la Berner Tagwacht, dans le Volksrecht de Zurich, n° 254 du 31 octobre 1914, et dans la Schwäbische Tagwacht de Stuttgart du 11 novembre 1914.

11. Angelica Balabanova (1877-1965), originaire de Russie, fut l’une des dirigeantes de l’aile gauche du Parti socialiste italien qu’elle représenta à partir de 1912 au BSI. Secrétaire de la Commission permanente du mouvement de Zimmerwald fondée en 1915, elle fut l’une des fondatrices du Komintern qu’elle quitta en 1924.

12. Benito Mussolini était à l’époque directeur de l’Avanti! et considéré depuis le Congrès de Reggio Emilia du PSI (1912) comme le principal leader de la tendance révolutionnaire du PSI. Partisan de la neutralité lors du déclenchement des hostilités — l’Italie n’entrera en guerre qu’en 1915 — , il évolua assez rapidement vers l’ « interventionnisme de gauche » et fut démis de ses fonctions à la tête de l’Avanti! quelques jours après la date de cette lettre.

13. L’Avanti!, organe central du PSI depuis décembre 1896.

14. Hugo Eberlein (1887-1944) ; dessinateur, il fit partie du groupe t Internationale ». Arrêté à deux reprises pendant la guerre, il fut envoyé au front en 1916. Elu membre de la Centrale de la Ligue Spartacus en novembre 1918, il fut chargé de la diffusion de la Rote Fahne. Membre du CC du PCA, puis émissaire du Komintern, il fut arrêté en 1937 et mourut vraisemblablement en déportation en Union soviétique.

15. Otto Lang (1863-1936), dirigeant social-démocrate suisse, juriste. Rosa Luxemburg l’avait pressenti pour l’assister dans son divorce d’avec Gustav Lübeck.


Luxemburg - correspondance II

Agustín Guillamón à Barcelone le 11 avril

6 avril 2013

Entretien avec Asqar Karimi [2]

3 avril 2013

Suite de l’entretien réalisé et traduit par Nicolas Dessaux.

Tu te souviens de ta première impression quand tu es arrivé dans la zone contrôlée par Komala ?

Je me suis mis à respirer. C’était physique. J’étais libéré, je n’avais plus peur d’être arrêté. On venait de se faire contrôler, mes amis et moi, les forces gouvernementales semaient la terreur. ici tout était différent.

 Quelle force avait Komala, à ce moment là ?

Pendant deux ans, Komala avait le contrôle sur les cités, partout, du nord au sud. Mahabad, Bukkan, Saqqez, Sanandaj, Qorveh, Marivan… Mais au nord, les nationalistes du KDPI [parti démocratique du Kurdistan iranien], avaient plus d’influence, tandis qu’au sud, c’était Komala. Dans certains coins, c’était les deux.

 Quand tu dis qu’ils contrôlaient les villes, tu veux dire qu’il n’y avait pas d’armée gouvernementale, pas de police et tout ça ? Ou c’était un contrôle plus informel ? Est-ce qu’ils contrôlaient les villes complètement ?

Ils contrôlaient les villes, ils y avaient des forces, des écoles, des locaux, et ainsi de suite. Dans certaines viles, ils n’avaient qu’un contrôle partiel et dans d’autres, il y avait à la fois les forces gouvernementales et les peshmergas. a télé et la radio étaient sous le contrôle du gouvernement. Je crois que Komala ou le KDP l’ont contrôlé quelques jours, je ne me souviens plus très bien. Mais le gouvernement avaient de grosses bases militaires dans ou autour des villes. Ils n’ont jamais quitté le Kurdistan, mais ils ont lancé deux offensives.

La première fois, c’était cinq semaines après la chute du Chah. C’était Newroz, le jour de l’an dans le calendrier iranien. Ils ont attaqué Sanandaj, ils ont été battus et ils sont repartis. La deuxième fois, c’était l’été après la révolution culturelle dans les universités, ils ont lancé une grande offensive après l’attaque de Khomeiny contre le Kurdistan. Bani Sadr, le premier ministre à ce moment-là, avait fait un discours très fameux. il disait : « Je n’enlèverais pas mes chaussures tant que je n’en aurais pas fini avec le mouvement au Kurdistan ». Donc, ils ont lancé cette grande offensive à l’été 1980, un an et demi après la chute du gouvernement.

Ils ont commencé à éliminer les conseils ouvriers à Téhéran et dans le sud de l’Iran, ils se sont attaqués aux étudiants et ils ont attaqué le Kurdistan. Il y avait plein d’endroits où ils n’avaient pas le contrôle, la révolution continuait, le nombre de grèves augmentait chaque jour. En 1979, durant les six premiers mois de l’année, selon le calendrier iranien, il y en a eu deux cent. Le gouvernement n’avait pas tout les pouvoirs, ils ne pouvaient pas exécuter tant de gens que ça, donc ils avaient besoin de faire quelque-chose. C’est au mois de Khorbad, le 10 Khorbad 1360, c’est-à-dire dans les derniers jours du printemps 1981, qu’ils ont commencé à éliminer, à exécuter. C’était les dernières semaines de la révolution, deux ans et demi après la chute du gouvernement.

 Après ça, il n’y avait plus que la lutte au Kurdistan ?

 Au Kurdistan , la situation était très différente. Le gouvernement n’avait pas d’influence, un peu comme les soldats américains au Vietnam par exemple. C’était quelque-chose comme ça. Il y avait quelques groupes islamistes, mais avec l’arrivée des Mullahs, ils ont été mis en échec. Au sud, il y avait aussi une organisation influencée par le baasisme [nationalisme, au pouvoir en Irak en Syrie], mais Komala les a attaqués, leur a pris leurs armes et c’était terminé. Donc, il n’y avait plus que deux grandes organisations au Kurdistan.

 Et sheik Ezzedine ?

Tu veux parler de sheik Ezzedine Hossein ? Il était contre le gouvernement ce moment-là. c’était un mullah islamique, mais à ce moment là il était sous l’influence de Komala et il était très connu au nord du Kurdistan, dans la zone du KDP. Donc, Komala exerçait son influence comme ça. Il était plus proche de Komala que du KDPI. Je l’avais rencontré, quand j’avais été au Kurdistan, avant d’être arrêté. J’était à Mahabad, comme touriste politique, et ils venaient voir sheik Ezzedine Hossein aussi. C’était un vieil homme, tout le monde l’aimait bien parce qu’il était contre le gouvernement. Il soutenait le mouvement, le peuple, Komala, à ce moment là. Plus maintenant. Je crois qu’il vit toujours, il doit avoir 75, 80 ans…

 Donc, comment ça a commencé pour toi là-bas ?

C’était pendant l’été 1982, six ou huit semaines après avoir été libéré de prison pour la deuxième fois, que je suis allé dans la zone libérée du Kurdistan. Tout était différent. Je me sentais vraiment libre. Les premiers jours, une dizaine de partisans de Komala avait tendu une embuscade aux forces du régime. Ils avaient fait des prisonniers, je ne me rappelle plus bien combien. C’était un ou deux jours avant. Ils prenaient vraiment soin d’eux et au bout de quelques jours, ils les ont libérés. Ca avait beaucoup d’effet sur eux. Au bout de quelques mois, le régime a du arrêter les soldats, les envoyer en prison, parce qu’ils savaient qu’après deux jours avec Komala, ils connaissaient les idées de Komala, la situation, ils savaient que c’était des gens qui se battaient pour la liberté, pour le peuple, pas pour la tyrannie. Le gouvernement n’avait pas le soutien des gens, donc c’était un problème pour lui quand les partisans attaquaient quelque part et faisaient des prisonniers parmi les soldats. Prisonniers n’est pas le bon terme. Ils les emmenaient pendant quelques jours, ils les nourrissaient, ils les soignaient s’ils étaient blessés, ils leurs parlaient avec beaucoup de respect, discutaient de la situation du gouvernement, de celle des gens puis ils les libéraient.

 C’était très intéressant pour moi de voir les partisans, de voir les gens. On était dans les villages, dans les maisons des gens. Tous les jours, on changeait de village. On était prêt de divan, une petite ville au sud du Kurdistan, où j’ai reçu deux ou trois jours de formation. Ils nous ont montré comment tirer, avec trois différents types d’armes. J’ai tiré quelques balles.

 Qu’est-ce que c’était comme armes ?

Kalachnikov, GSA, Uzi. Les GSA venaient des USA, Les kalachnikovs venaient de Russie, d’Irak, de Syrie, je pense.

Donc, après quelques jours, les partisans préparaient l’attaque des bases gouvernementale dans un village. Le gouvernement avait six ou huit bases dans le village. J’ai insisté pour participer. Au début ils ont dit non, puis ils ont accepté que je fasse partie de l’équipe médicale, pour aider les blessés si on en avait. J’ai vite compris que c’était un mauvais plan, une mauvaise politique. On a perdu sept partisans dans l’attaque, l’information était insuffisante, on pensait qu’ils n’avaient que quatre ou cinq bases, alors qu’il y en avait six ou huit, on ne savait pas exactement où chacune se trouvait. Ca a été une défaite pour nous. Beaucoup d’hommes du gouvernement avaient été tués, mais on en peux pas comparer avec les partisans.

Quelquefois, même si tu tue deux cents, trois cents, quatre cents soldats gouvernementaux, mais que tu perds deux ou trois partisans, c’est une défaite pour toi. Ca dépend des gens, de la guerre, de ses objectifs. Ca nous a affecté négativement, de perdre des partisans. C’est comme ça que j’ai compris que, non seulement le plan et les informations étaient mauvaises, mais l’objectif était erroné.

 C’était une stratégie que Komala avait à ce moment là. Un membre du comité central de Komala était venu dans le sud du Kurdistan. On s’est rencontré dans une mosquée, à deux heures du village qu’on devait attaquer, et il a expliqué le but de l’attaque. Il a dit : « ce village est très important pour Komala, il y a un magasin d’alimentation, et une route très importante stratégiquement, qu’il faut libérer, et tout ça », donc, quand on a été battus, les partisans parlaient de cette attaque tellement importante, et voyaient ça comme une défaite politique. Ca leur faisait perdre espoir. C’était très important pour eux, une guerre entre la vie et la mort.

 Comment tu expliques que ça aie été aussi mal préparé ?

Je connaissais pas tous les détails, parce que j’étais nouveau. Je ne savais même pas comment ils s’organisaient. Je savais que le commandant était en dehors du village. Il voulait relier trois unités de partisans de différentes zones. Je crois qu’il manquait de capacités pour mener une attaque. La plupart des commandants de Komala étaient des gens pratiques, ils savaient comandant dans la bataille, mais pas s’ils étaient en dehors. De plus petits groupes, peut-être. Donc, il était trop faible pour ça. Certains partisans ont laissé leurs armes et sont partis en Irak, par exemple, ou sont retournés en Iran, peut être. Ca nous a affectés. Ce n’était pas une attaque si importante. Tous les jours, Komala menaient plusieurs attaques, donc ce n’était pas trop dangereux pour Komala, que nous soyons affectés.

 Quel genre de personnes sont partis ? des jeunes gauchistes venus des villes, ou des kurdes ? Qui était le plus affecté par ce genre de problèmes ?

99% des partisans venaient du Kurdistan. Il n’y avait que quelques personnes qui venaient d’ailleurs. Par exemple, on était deux sur 200 partisans dans cette région. Ils venaient des villages ou des villes, la plupart d’entre eux venaient des villes du Kurdistan. Si le comité central de Komala avait expliqué l’attaque sans y mettre autant d’importance, ça ne nous auraient pas affecté de la même manière.

 Pour moi, c’était la première expérience. Je me souviens que j’ai pu aider à ramener l’un des partisans tués. C’était un type très sympa, je ne suis plus sûr de son nom. Il y en avait six ou sept. C’était important pour nous de ne pas laisser le gouvernement les prendre.

 Après quelques jours, je suis allé dans une autre région, celle de Marivan. Là-bas, j’ai rencontre plein de partisans, des membres du comité. Chaque région avait un comité. Comité de Divandar, comité de Sanandaj, comité de Marivan, pour tout diriger : la lutte armée, l’approvisionnement des partisans, la propagande et l’organisation du peuple, tout.

Il y avait des comités pour d’autres tâches ?

Un comité pour chaque ville et sa région. On vivait en dehors des villes. Par exemple, pour Marivan et les villages alentour, c’était le comité de Marivan. On devait entre dix et quatorze comités, à ce moment là. Chaque comité avait entre 100 et 300 partisans, sauf dans le nord où nous étions plus faibles, soixante. Ils dirigeaient tout.

Donc, j’ai parlé à quelques uns d’entre eux des combats qui avaient eu lieu dans la région, des relations qu’on avait avec les gens, avec les paysans, avec les ouvriers, les pauvres, qui formaient la base de Komala. J’ai vu comment les gens aidaient Komala. On ne pouvait pas voir de différences entre eux et les partisans. Dans certains coins, les partisans installaient des bains et des douches pour les gens qu’i n’en avaient pas. Les médecins de Komala aidaient les gens, il y avait des dentistes, parce que les gens n’avaient pas de docteurs, pas de médicaments.

 Dans certains villages, ils éduquaient les enfants, s’ils avaient une base pour plusieurs mois. Mais après quelques années, on ne pouvait plus rester pour un temps long dans les villages, donc on ne faisait plus rien, juste se nourrir, se reposer une journée et aller vers un autre village. Mais en 1982, on avait des bases pour plusieurs mois, des années dans certains villages, donc on avait des relations plus proches des gens.

 Au bout de quelques années, Mansoor Hekmat nous a demandé : qu’est-ce que vous faites pour les gens ? Quand vous quittez le village, les gens doivent se dire qu’ils ont perdu beaucoup. Qu’est-ce qu’ils perdent quand vous quittez un village ? C’était une très bonne question, parce qu’on s’est aperçus qu’on avait pas fait assez. Les gens nous aimaient, mais… Politiquement, on pouvait organiser les gens pour plein de choses, mais on manquait d’expérience pour ça.

 Qu’est-ce que vous faisiez, dans les villages, à propos des rapports de classe, des propriétaires terriens ?

 Bonne question. Par exemple, dans le sud du Kurdistan, particulièrement à Marivan, le mouvement paysan était très fort contre les propriétaires terriens et Komala les soutenait, les organisait, et beaucoup de gens sont devenus des partisans après ça, parce que c’était un mouvement social. Ce n’était pas aussi fort partout, bien sûr. Tout le monde, partout, savait que Komala soutenait les pauvres, les paysans, contre les propriétaires.

 Est-ce que certains propriétaires ont été tués ou expulsés ?

 Ils n’ont pas été tués. Juste, s’ils soutenaient le gouvernement, ou lui fournissaient des informations, d’accord, c’était différent. On soutenait les gens qui s’emparaient des terres. Mais on ne peux pas parler de socialisme ou quelque chose comme ça. C’était des villageois pauvres, on ne les a pas organisés pour ça, il y avait des paysans pauvres qui avaient leur terre, quelques moutons ou des chevaux, par exemple. Pas beaucoup, bien sûr.

Donc, j’ai bougé, bougé, pendant environ six à huit semaines, jusqu’à un grand village qui s’appelait Salamat.Là,j’ai rencontré le docteur Jaffar Chafiq,qui a été tué ensuite dans un accident de voiture, et puis Hamid Taqvaee et d’autres personnes, puisque j’étais militant de l’Union des combattants communistes. C’était quelques semaines après le premier congrès de l’UCC, où ils avaient discuté à propos des méthodes d’activité. C’était une discussion très importante. Tout le monde parlait de ça, quelquefois deux cents, trois-cent personnes se rassemblaient à la mosquée pour discuter à propos des méthodes.

 Vous utilisiez les mosquées comme lieux de discussion ?

Oui, parce que les mosquées étaient la plus grande et la meilleure construction dans chaque village. On pouvait faire rentrer vingt, cinquante, cent personnes dedans. On pouvait y dormir.

 Donc, c’était en hiver, ou plutôt à la fin de l’automne. Le comité central de Komala était là. Mais comme les forces du gouvernement étaient proche, on a bougé vers un autre lieu, au nord du Kurdistan, dans la région de Mahabad et de Bokan, plus près de Bokan, à Haneva [ ?]. Là, j’ai rencontré Mansoor Hekmat et quelques autres personnes. J’ai commencé à organiser une bibliothèque, pour prêter des livres aux partisans. Avec un partisan kurde, on a organisé une cellule ouvrière dans un village. Puis au bout de cinq ou six semaines, j’ai été envoyé dans la région de Mahabad, donc je suis parti là-bas. C’était une région où les gens avaient de bonnes relations avec les autres villes, où ils parlaient mieux persan, c’était plus développé que dans les villages, alors ils ont pensé que c’était un meilleur endroit pour moi pour organiser des gens.

 La ville était-elle sous le contrôle du gouvernement ou celui de Komala, à ce moment là ?

 Au nord du Kurdistan, c’était surtout les démocrates [Parti démocratique du Kurdistan Iranien, PDKI]. Dans certains villages, on avait des bases, dans d’autres c’étaient eux qui étaient les plus influents, mais globalement, au nord, ils étaient plus influents que Komala. C’était la région de Shardaviran [?] ; c’est le nom d’une cité en ruines, mais ça désignait une quarantaine de gros villages. Tous les jours, on allait à deux ou trois parler aux gens dans les villages. Ca n’a duré que cinq semaines avant que le gouvernement n’attaque. On a du partir, à une dizaine de kilomètres de là.

 Dans chaque zone, par exemple à Mahabad, on avait une organisation qui groupait 10, 20 villages. Il y avait un comité central pour l’ensemble, mais il n’y avait pas de comités partout.

 Quand tu parles de comité, c’est combien de personnes ?

 Quatre ou cinq. Les comités de ville étaient élus. Les autres, non. par exemple, celui dont je parle comptait, selon les moments, entre deux et cinq personnes. J’étais responsable de ce comité. Après quelques semaines, ils ont commencé à me faire confiance ; je crois qu’ils ont vu que je pouvais faire de la propagande, entretenir de bonnes relations avec les gens… en tout cas, après quelques semaines, j’ai été invité au quatrième congrès de Komala. Pas comme délégué, mais ils m’ont invités, moi et d’autres personnes. Je me souviens que j’ai fait un discours, cinq minutes, au congrès sur la propagande communiste. Ensuite, j’ai participé à une commission pour la résolution politique, avec le Dr Jaffar Chafiq, un membre du comité central de Komala et un autre. Le congrès était très long, une semaine, matin, après-midi et soir, parce qu’on pouvait discuter deux jours d’un truc. A ce moment, toutes les rencontres étaient très longues. C’était une bonne expérience pour moi. J’ai rencontré une fois encore Mansoor Hekmat, Hamid Taqvaee, Ibrahim Alizadeh, Abdulah Mohtadi, de nombreux dirigeants de Komala et du Parti communiste d’Iran. C’était durant le printemps ou l’été 1984, le Parti communiste d’Iran avait été formé en 1983.

 Ensuite, avec d’autres délégués ou invités, on est retournés dans la région de Mahabad, et j’ai été choisi comme vice-président au comité là-bas. Après quelques mois, la guerre entre Komala et le PDKI a commencé. Comme j’étais dans le comité de Mahabad, je me souviens qu’on a fait un rapport de trois jours aux membres de Mahabad. C’est là que les membres m’ont choisi comme vice-président, par ce que, je crois, notre rapport était bien, clair et détaillé. C’était un bon meeting pour la formation des membres. je savais qu’on allait avoir une attaque généralisée des démocrates. Le PDKI a attaqué Komala en différents endroits parce qu’ils ne toléraient pas la propagande de Komala contre eux, contre le capitalisme, contre le féodalisme, ou plutôt, contre les propriétaires terriens, contre l’exploitation des travailleurs, contre la religion, pour les idées socialistes. Komala grandissait rapidement. Ils ne pouvaient pas le tolérer. Alors, ils ont tendu des embuscades aux partisans de Komala et en ont tués. Il y a eu une embuscade particulièrement dure contre de nouveaux partisans, ils ont tués 15 ou 20 d’entre eux, des garçons et des filles. Komala leur a lancé un avertissement, à dénoncé les coupables et leur responsabilité dans la guerre.

 A ce moment là, Komala avait une radio, et le PDKI aussi. Tout le monde, au Kurdistan, dans les villes et les villages, écoutait ces radios-là. Des centaines de milliers. La population du Kurdistan, à ce moment là, c’était 4 ou 5 millions de personnes, peut-être plus. Tout le monde, sans exception, connaissait Komala et le PDKI. Je ne veux pas dire que tout le monde les soutenaient, mais le Kurdistan était très organisé politiquement. Les partis avaient une place particulière chez les gens. Tu ne peux pas comparer ça avec une autre partie de l’Iran. La tradition d’être membre d’une organisation politique est très, très forte au Kurdistan, c’est son histoire. Et la lutte armée, bien sûr.

 On menait une très bonne propagande. On mettait en avant trois revendications : liberté de parole pour les gens – ils [le PDKI] ne l’acceptaient pas ; liberté d’activité pour Komala ; responsabilité et procès des démocrates pour avoir tué nos partisans. Parfois, ils arrêtaient des sympathisants de Komala, des villageois, leurs disaient de ne pas faire de propagande pour Komala.

 Vous faisiez la même chose pour eux ?

 Non, bien sûr. On pensait que tout le monde est libre. On discutait, et on gagnait dans les discussions. On pouvait parler aux gens. Donc, on a mis en avant ces trois revendications. Les démocrates ne pouvaient pas dire qu’ils étaient contre, mais ils ne pouvaient les accepter. Donc, durant l’hiver 1984, nous avons attaqué, dans le sud du Kurdistan. Nombre d’entre eux ont été tués. On a perdu quelques partisans aussi. C’était l’un des centres de la zone du PDKI. On a attaqué leur base et ensuite, ça a été la guerre partout. Donc, on était sur deux fonts différents : les forces du gouvernement et le PDKI. C’était une situation très difficile, des temps durs pour les partisans. Beaucoup ne pouvaient pas comprendre comment on pouvait attaquer d’autres partisans, pourquoi est-ce qu’on se battait les uns contre les autres. Le courant nationaliste était encore fort au sein de Komala, à cause du manque d’éducation. C’était très dangereux, on pouvait en perdre un grand nombre, les deux camps adverses pouvaient en tuer, c’était dur de se battre contre le gouvernement quand on était en guerre contre le PDKI, et les gens n’acceptaient pas ça. Partout, ils critiquaient. Une bonne chose, c’est qu’on a appelé les gens dans les mosquées ou ailleurs dans les villages, on leur a parlé, et on leur a dit : le PDKI est responsable de cette guerre, on a trois revendications. Et tout le monde nous a dit : vous avez raison. Même dans certains villages où le PDKI avait plus d’influence. Parce que les revendications, c’était quelque chose que personne ne pouvait être contre. On a mené une très bonne propagande, au nord du Kurdistan, meilleure que dans la zone de Komala. Dans tous les villages où on a été, les gens signaient la résolution pour ces revendications et demandaient au PDKI de stopper la guerre.

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Les idées d’Alexandra Kollontaï (Louise Weiss, 1921)

1 avril 2013

7ème chapitre de Cinq semaines à Moscou, paru dans L’Europe nouvelle du 17 décembre 1921.

Au cours de mes investigations charitables, si je contemplais la mort, je regardais aussi la vie, et j’abordais, avec d’infinies précautions, les plus graves problèmes de l’existence humaine.

De quels fils était tissée, pour les êtres qui m’entouraient, la trame des jours ?
J’ai décrit la misère. Il me faut maintenant peindre le malheur.

– Je lis, tous les soirs, Tolstoï à mes filles pour leur enseigner la société de jadis, me confiait une mère de famille, car, ici, il ne reste rien du monde d’autrefois.

De fait, parfois, au spectacle d’un si prodigieux bouleversement, le vertige me gagnait comme devant une sarabande. J’ouvrais une armoire j’y découvrais un lustre brisé. Je rendais visite à un ouvrier un professeur m’ouvrait la porte. Je demandais du thé la tasse était en porcelaine et la soucoupe en faïence.
J’achetais des cigarettes à une mendiante elle me répondait en une langue de duchesse. J’entrais dans une boutique acheter de la mortadelle on me proposait des souvenirs de Napoléon.

*

Celui de mes maris que je préférais… Ainsi commençait l’histoire d’une sœur journaliste.
Je souriais.

Mais oui, répondait elle, un tantinet agressive, pourquoi ne les appellerais-je pas tous mes maris ?

Le manque de farine, de lait, de linge, de bois, auquel les chefs essayaient de pallier par des promesses brûlantes de bonheur universel à venir, l’exiguïté des demeures, l’obligation incombant à chacun de travailler dur pour gagner une nourriture insuffisante, la nationalisation des biens, l’avilissement du papier-monnaie qui avait ramnené tout le monde à une égale pauvreté, les emprisonnements arbitraires, la fin des traditions, la volonté de donner à la terre entière l’exemple d’un ordre nouveau, l’impuissance de maintenir même les progrès de la vieille civilisation, la perpétuelle transformation des décrets et des lois, créaient dans le pays un ensemble social dont il me paraissait délicat, intrinsèquement ou relativement, de juger la valeur. A Moscou, ville des assiettes dépareillées, des meubles trop grands pour des logements trop petits, des tableaux sans cadre, ville sans jeunesse insouciante, sans superflu, mais énivrée d’indépendance, ville des couples désassortis, et réassortis après d’affreux drames, il n’y a plus rien que la Révolution.

- Et il ne nous reste qu’elle, me disait l’un de ceux qui l’avaient faite.

La hantise d’un désastre me poursuivait.

Je pensais qu’Alexandra Kollontai m’orienterait, en m’indiquant les lois générales qui, quand même, devaient ordonner ces essentiels déplacements et régir l’indispensable morale.

Alexandra Kollontai !
De beaux yeux bleus, un teint coloré, des cheveux grisonnants coupés en frange sur le front, une intelligence de feu, de la grâce dans le sourire avec la force épanouie de celles qui ont vécu, mais qui ne connaissent pas la vieillessé, une conquérante – voilà la femme.

Organisatrice clandestine des ouvrières russes dès le début du siècle, collaboratrice des sociaux-démocrates allemands au cours des années d’exil, participante à la grève des ménagères en août-septembre 1911 à Passy, aux Batignolles, aux Buttes-Chaumont, à Asnières agitatrice aussi en Belgique, en Suède, en Norvège, en Danemark, aux Etats-Unis avant la guerre ; arrêtée en Allemagne dès les premiers jours d’août 1914, et passant en Suède grâce à l’intervention de Karl Liebknecht; expulsée de Suède, surveillée en Danemark, appelée en Amérique par les socialistes d’extrême-gauche et y parlant dans 81 cités contre la guerre nationale, mais pour la guerre civile rentrant en Russie à la chute du tsarisme, adversaire de Kerenski, qui l’enferme, mais n’a pas le loisir d’instruire son procès commissaire du peuple à l’Assistance publique dès l’avènement du bolchevisme, démissionnaire lors de Brest-Litowsk, faute d’admettre la paix avec les impérialistes allemands chargée, en 1919, de la propagande en Ukraine, à la tête actuellement du mouvement des femmes communistes et en opposition avec « la nouvelle politique de Lénine » voilà la révolutionnaire.

Son entourage ? Pour une part des collaboratrices sérieuses qui mettent leur compétence professionnelle et leur dévouement au service des institutions sociales créées par la réformatrice, pour une autre, des mégères qui, sous couleur d’obéissance à l’idéal nouveau, se livrent aux, pires extravagances ou qui, d’une voix fanatisée niaient la criante détresse d’autrui.

Ses idées ? Quoiqu’elles aient négligé absolument les faits humains, et qu’elles n’aient oublié qu’une chose en voulant transformer la société, à savoir cette société elle-même, il faut les exposer aussi exactement que possible.

Elles relèvent de la conception communiste, radicalement opposée à la philosophie individualiste, et s’inspirent de la plus stricte défense des intérêts de la femme, considérée, ainsi que l’homme, comme une unité de travail.

*

En résumé, la femme a le droit et le devoir d’exercer ses facultés de travail, soulagée dans ses fonctions maternelles, précisément par la société reconnaissante qu’elle perpétue en procréant. Les formes de la famille et par conséquent, du mariage, ne sont que les aspects d’une réalité économique, et transitoires comme cette réalité. Avec l’évolution vers le capitalisme d’Etat et, au delà vers le communisme, la famille, recevant de l’extérieur tous les produits qu’elle consomme, se composant de membres qui travaillent en dehors d’elle, tend à devenir inutile, nuisible même par le gaspillage de temps et de matières premières que son organisation suppose. Au terme de cette évolution, la femme, se suffisant à elle-même et prise en charge par la Collectivité dès que l’enfantement l’affaiblit, se libérera complètement des chaînes du mariage et de la famille. La famille, telle que la conçoivent les bourgeoisies européennes, s’oppose à l’avènement du communisme. Il faut la détruire ou, plutôt, la réduire à sa plus simple expression l’union de l’homme et de la femme fondée sur l’amour. Quand cesse l’amour, cesse la vie du couple.

La république des travailleurs ne s’intéresse qu’à l’enfant, unité de travail qui accroît sa force. Elle ne possède aucun droit de regard dans les affaires conjugales, sauf au point de vue de l’hygiène de la race et à celui de l’accroissement ou de la diminution des naissances.

Les ultimes conséquences de ces théories s’aperçoivent. Je les résumerai, sans trahir la pensée de Kollontaï, par une de ses propres formules:

Au lieu de la devise ancienne Tout pour l’aimé, notre éthique écrit Tout pour la communauté. (Thèses sur la morale communiste et le mariage. Brochure en préparation.)

Ainsi, Alexandra Kollontaï, romantique dans son effréné marxisme, avec un dédain superbe des bonheurs sûrs, conquis au cours des âges par le groupe familial et pour l’amour d’une construction sociale, dont l’expérience russe elle-même aurait dû lui prouver l’utopie, balayait le passé.
Je lui opposai le spectacle de la réalité révolutionnaire.

D’abord, comment justifiait-elle le décret autorisant les avortements, elle qui ne rêvait que « de palais de la maternité, où les mères n’auraient qu’à jouir du radieux sourire de leur enfant ? » Elle n’ignorait pas plus que moi que, dans les hôpitaux, les médecins ne suffisaient pas aux opérations de ce genre, et que les maisons clandestines se multipliaient « ayant à leur porte des queues plus interminables que celles qui stationnaient aux boulangeries », prétendaient les mauvaises langues.

- C’est l’affreuse misère qui seule a motivé cette loi. Les femmes ne peuvent pas nourrir leurs enfants. La communauté n’a pas encore les moyens de les élever. Que faire ? Il valait mieux autoriser, provisoirement, ce que nous ne pouvions pas empêcher.

- Et dans la ville, toutes ces unions d’un jour ou d’une semaine, toutes ces femmes qui loin d’obéir au sentiment cèdent à celui qui leur apporte un supplément de nourriture, un morceau de savon, une paire de bas.

- Je sais bien, dit Alexandra Kollontaï, dont tant de véritable générosité animait les paroles, qui, inlassablement, avait sauvé des enfants, qui toute sa vie avait cherché sincèrement une plus haute loi d’amour, mais dont l’obstination à tirer des faits mêmes qui les condamnaient, la justification de ses chimères, me paraissait insensée, je sais bien comment les choses se passent. Les dures nécessités matérielles pèsent lourdement sur les épaules féminines. La femme, en cette période transitoire, n’a pas encore pu acquérir de suffisantes capacités techniques pour lutter à armes égales contre l’homme, et est contrainte de recourir à lui.

- Dès quinze et seize ans, remarquai-je.

- Mais aujourd’hui la femme qui se vend ne se méprise plus elle-même. L’homme qui la prend ne la méprise pas non plus. Tout le monde a trop souffert. Tout le monde comprend.

Fallait-il que le malheur fût absolu, pour inspirer aux uns une telle compréhension des autres ! Mais déjà, Alexandra Kollontaï, non sans finesse, esquissait la psychologie de certains couples révolutionnaires. Elle raconta comment l’absence du moindre superflu rendait difficiles les anciennes fantaisies, comment la vie de parti absorbant les forces vives de l’élite l’empêchait de sacrifier au sentiment, comment les jeunes femmes, sans goût aux occupations ménagères, s’accordaient les mêmes libertés que les hommes de leur âge, et la tendance délibérée du plus grand nombre à ne pas essayer d’obtenir du même être les joies complexes dont il est pourtant permis à un seul, de rêver.

Pour ma part, j’avais déjà reçu beaucoup de confidences.

L’humanité est à nu en temps de famine et ceci me frappait :

La disparition absolue des conventions du monde laissait à chacun une inimaginable liberté. La tolérance, en matière de morale individuelle, n’existait plus, car elle eût supposé l’intolérance. Mais, aussi, les accaparantes obligations de l’existence quotidienne empêchaient les savantes constructions intellectuelles que Stendhal indique à l’origine des passions, et pour lesquelles, vraiment, il ne restait pas de temps.

Le monde d’autrefois mourait. Celui de demain, en dépit d’Alexandra Kollontaï, de ses amis ou de ses adversaires, ne vivait pas encore. Divisée à  l’extrême, morcelée à l’infini, décomposée, la palpitante masse sociale attendait… Quoi ?… Des espérances confuses, je dois le reconnaître, fermentaient. Et, en cette période qui malgré les apparences n’appartenait pas au communisme, les personnalités s’affirmaient avec éclat.

Quelles tragédies des amours qui se brisaient, des désespoirs de vieillards qui sentaient la jeunesse les renier, des lâchetés, des colères, des héroismes ! Et en marge du malheur, quels déchaînements ! Journalistes, mercantis, artistes, fonctionnaires, philosophes, écoliers, voyageurs et voleurs, aujourd’hui, en Russie, vous pouvez agir à votre guise gardez-vous, seulement, de gêner la Révolution.

La police veille.

rougetravailleur

Intervention de Germaine Goujon au Congrès de la C.G.T.U. (1929)

31 mars 2013

Germaine Goujon est aussi l’auteur d’un article: Ce que fut la grève du Textile de Rouen, dans La Révolution prolétarienne n°77 (avril 1929).

Avant d’entamer mon exposé, je voudrais dire un petit mot a notre camarade Deveaux qui, ce matin, a parlé des mœurs établies et dans le Parti et dans la C. G. T. U.

Ce matin, on s’étonnait de lettres volées je voudrais dire que c’est parce que Deveaus ne connaît pas encore toutes les vertus des néo-bolcheviks, sans cela il y a longtemps qu’il serait au courant de ces mœurs. Je vais vous citer un petit fait. Quand notre camarade Engler est allé à Moscou, il a eu l’occasion d’entendre Doriot expliquer avec un cynisme tout à fait révoltant comment on devait voler les lettres envoyées par Ruth Fischer à Maslov, emprisonné en Allemagne, car cela permettait de connaître la position de ces deux camarades et de les combattre plus commodément. Voilà les mœurs, voilà l’honnêteté néo-bolchevique qu’on emploie dans les organisations (Applaudissements.)

J’en viens à mon sujet, je voudrais parler des grèves. Il y a différentes genres de grèves, il y a ce qu’on appelle les grèves « sporadiques », il y a les grèves
préparées par les syndicats, par les corporations il y a les grèves préparées de toutes pièces que l’on veut déclencher d’une façon, artificielle.

Et c’est pourquoi nous disons qu’il ne peut pas y avoir une stratégie unique des grèves, il y a une ipsychologie des grèves, il y a un savoir-faire des militants il y a une expérience, une connaissance des militants, de la masse. Je dis que, dans le mouvement ouvrier, il y a des, grèves heureuses et malheureuses, il y a des grèves victorieuses et des grèves qui sont des défaites; mais il faut, dans la majorité des cas, essayer d’obtenir le maximum de résultats. C’est cela qu’il faut avoir, en vue..

Nous disons que, dans les grèves sporadiques, déclenchées bien souvent par des camarades inorganisés, les militants doivent s’orienter d’une façon sérieuse. Tout dépend de la clairvoyance des militants, qui doivent s’occuper des desiderata de la masse, de sa mentalité, de bien connaître à fond la situation, et si ces grèves sporadiques sont bien dirigées, bien orientées, on obtient le maximum de résultats.

Il y a d’autres grèves, les grèves préparées par les syndicats de la corporation. Là, c’est le travail de tous les jours, c’est le travail permanent des militants;
nous devons en tout temps, en toutes circonstances, avoir les yeux sur cette masse, nous devons rester tout le temps en contact avec ces ouvriers, connaître leurs aspirations, connaître leur mentalité, veiller toujours au grain. Quand nous sentons que la masse est prête, que le moment est venu, que les ouvriers sont décidés à la lutte, alors le moment est bon ‘et il appartient aux syndicats, avec les ouvriers, de déclencher le mouvement.

Mais, je le répète, les grèves ne sont pas toujours victorieuses, et tout l’heure je m’expliquerai sur ce point.

Il y a encore d’autres grèves que l’on peut déclencher artificiellement. Pour cela, on réunit quelquefois des comités, des conférences, où il vient bien souvent des délégués triés sur le volet, à qui on fait la leçon ils se trouvent ainsi bercés d’illusions, ils croient que le moment est venu, alors que la masse n’est pas prête, on lance le mouvement et on aboutit alors à un fiasco.

Nous disons que c’est la masse elle-même et les militants qui sont toujours auprès d’elle, qui doivent voir si le moment est mûr ou pas. Il arrive, en effet, que dans ces comités, ou dans ces conférences, ou dans ces Congrès ouvriers, on établit des revendications. Ces revendications ne sont pas toujours établies par les militants responsables de la corporation bien souvent des camarades irresponsables, qui ne connaissent pas la mentalité de la corporation veulent imposer des mots d’ordre, imposer des revendications qui ne sont pas comprises des masses. (Applaudissements.)

Nous disons que ce qu’il faut c’est surtout une expérience approfondie des grèves, il nous faut des militants sérieux, qui connaissent la situation de l’industrie, la situation des camarades, et qui travaillent d’une façon adroite, puis, au moment du’déclenchement de la grève et pendant la grève, il y a surtout beaucoup d’adresse à employer pour éviter les bêtises.

C’est pourquoi, quand on nous dit que le rôle dirigeant des grèves doit revenir au Parti communiste, nous disons que non. Nous disons que si, à l’intérieur du syndicat, il y a des militants communistes organisés, s’ils sont les meilleurs combattants, bien sûr nous serons d’accord pour qu’ils aient leur part de responsabilité, ils entreront dans le comité de grève et nous accepterons leurs suggestions, s’ils sont membres responsables de la corporation. S’ils ne le sont pas, s’ils ne connaissent rien dans la corporation, nous disons Non. Voilà comment nous entendons, nous, mener les grèves. (Applaudissements.)

Je dois tenir compte de ce que le temps est limité, mais quand même je dois parler des grèves de notre région. J’y suis bien obligée, puisque nous avons été tellement salis dans les journaux ouvriers, dans les rapports fournis par la C. G. T. U. aux organisations, à La Vie Ouvrière et dans L’Humanité. Nous savons que certains, camarades ont des mandats impératifs, mais je dis que ces camarades ont une conscience et qu’ils devront réfléchir quand ils auront été éclairés.

Chez nous, vous avez vu par les journaux, par les rapports, qu’on a parlé de la grève textile de Rouen-Darnétal. Ce fut une grosse grève. On a dit « A Rouen, pas de préparation, pas de comité de grève véritable, pas de solidarité, pas d’organisation! Rien, moins que rien !»

Nous sommes un vieux syndicat, comme on l’a dit cette semaine à la Fédération Textile, et nous avons la prétention d’être près de la masse et de  connaître ses aspirations.

On a dit « Pas de préparation ! ». La grève a été déclenchée le 26 octobre, les revendications générales ont été envoyées à la Chambre patronale le 8 août, une lettre envoyée à la Fédération Textile le 9 août indiquait que les revendications générales avaient été envoyées à la Chambre patronale, les revendications particulières de chaque usine aux directions des usines. Les procès-verbaux en font foi.

Les revendications générales ont été établies par les ouvriers syndiqués dans leurs assemblées générales.

Il est certain que, pour la grève, il n’y avait pas de cahier de revendications dans toutes les usines parce que nous n’avions pas de syndiqués dans toutes les usines, mais partout où il y en avait, il y a eu des cahiers de revendications. On a dit que les ouvriers méconnaissaient les revendications nous disons, nous, que c’est faux. Partout où il y avait des syndiqués, des cahiers étaient établis et, là où nous n’avions pas de syndiqués, les revendications étaient diffusées par tracts à 1a porte des usines, et l’on priait les ouvriers de, les commenter et de les expliquer à l’intérieur des usines.

Après cette préparation à la porte des usines, il est certain que cela grondait. On a dit que c’était à la suite de la grève de Darnétal. Il est certain que les ouvriers qui avaient déterminé un peu leurs revendications avec le mot d’ordre sur lequel nous n’étions pas d’accord n’étaient pas du même avis que les autres. On disait qu’il fallait réclamer 10 sous d’augmentation, mais les 10 sous n’étaient pas un mot d’ordre général et les revendications devaient être adaptées aux milieux, suivant les habitudes de la corporation ou de la région. Ce sont les ouvriers eux-mêmes qui sont qualifiés pour élaborer les revendications.

Pour presque toute la corporation, à l’exception des apprêts, teinture et blanchiment, dans le travail aux pièces, ce sont les pourcentages, les primes de vie chère, etc., qui jouent.

Par exemple, dans le Nord, c’est la prime de vie chère à Elbeuf et à Louviers aussi, alors que, chez nous, c’est un pourcentage qui joue sur la production.

Nous sommes les adversaires du pourcentage, il y a longtemps que nous l’avons déclaré, mais, tant qu’on n’a pas la force de faire reviser les tarifs pour obtenir une augmentation, on est obligé momentanément de demander un pourcentage qui correspond à une augmentation de salaire.

En attendant, nous avions donc demandé, dans nos revendications, 65 au lieu des 42 que l’on avait sur les tarifs de 1920.

Si nous réussissions à obtenir cette augmentation, cela renforçait nos possibilités de recrutement et, par la suite, la revision du tarif s’imposait. Nous n’avons pas l’habitude de mettre la charrue avant les bœufs, nous travaillons sérieusement et méthodiquement.

Nous avons donc présenté des revendications qui ont été connues de tous les ouvriers par diffusion de tracts à la porte des usines.

Comment la colère a-t-ellé éclaté ? Elle a éclaté parce que les ouvriers savent bien faire leur compte, ils savent bien que 42 % leur donne tant et que 65 leur donnera tant. Ils ne sont pas si bêtes qu’on veut bien le dire! (Applaudissements.)

Les ouvriers comptaient bien, après avoir posé leurs revendications, obtenir au moins 10 s’ils n’obtenaient pas le maximum de leur demande. Comme les
patrons ont affiché 4%, la colère est venue, les ouvriers ont dit: « On se fout de nous! Les patrons vont trop fort. Le Syndicat demande 23 et on nous offre 4% d’augmentation! » La colère a donc grondé.

Il y avait déjà eu une propagande faite par le Syndicat, comme l’indiquent les lettres adressées à la Fédération Textile. Déjà, nous faisions des adhésions.
nous avions des usines avec de bonnes sections et, dans ces usines, la colère était beaucoup plus forte que dans les autres.

Je citerai La Foudre, où on parlait de partir depuis longtemps, de même chez Marchand, de même chez Mumm.

Nous avions le devoir de retenir les ouvriers d’une façon adroite et nous avons continué notre propagande.

Quand les patrons ont affiché les 4 %, une usine oit il n’y avait pas d’organisés est venue nous trouver et nous a dit: « Nous avons réclamé au patron, mais celui-ci nous a renvoyé au syndicat » Nous lui avons répondu que nous allions établir immédiatement son cahier de revendications et que les ouvriers devaient dire à leur patron que, dès le lendemain, nous irions en délégation accompagnée de la secrétaire du syndicat.

Entre temps, on me faisait demander, à Darnétal, à l’usine Thaon. Je vais à cette réunion et je dis aux camarades : « Il y a trois usines de cette firme à Darnétal. Demain, il doit y avoir une grande réunion de propagande, vous verrez vos camarades de cette même firme, mettez-vous d’accord avec eux, établissez votre cahier de revendications et quand vous serez bien d’accord, vous partirez sur le même mot d’ordre ! »

A Rouen, cela grondait également et nous ajoutions « Tenez-nous au courant de ce qui se passera à Darnétal pour que nous puissions partir ensemble ! »

En revenant de Darnétal, j’ai été trouver l’usine Mahieu et lui ai dit: « Attendez à demain ! Vous me ferez demander et nous pourrons partir ensemble  ! »

Le lendemain, j’étais à cette usine et nous allions immédiatement dire : « Puisque les usines grondent, nous allons envoyer un ultimatum au patronat. »
La première lettre avait été envoyée le 8 août, une deuxième avait été envoyée le 13.

Le 23 octobre, nous envoyons une lettre-ultimatum signifiant aux patrons qu’il nous fallait une réponse pour le jeudi 24 octobre ou que nous ne répondions plus de la situation.

Le mercredi, nous faisons tract sur tract. Nous en faisons distribuer à profusion à la porte des usinés. Résultat le jeudi, à la Bourse du Travail, la salle était trop petite pour contenir tous les ouvriers. Cela nous prouvait que les trois usines n’étaient plus isolées, que les camarades étaient disposés à marcher. Il faut battre le fer pendant qu’il est chaud il ne faut pas attendre d’avoir 150 de chances pour faire une grève suffisent, et là nous n’avons pas hésité à dire: « Camarades, demain c’est la grève ! »

Rouen - Bourse-du-Travail

La Bourse du travail de Rouen (bâtiment détruit en 1944)

Le lendemain matin, vendredi, neuf usines ‘étaient arrêtées. Nous avons fait le débauchage. A midi, nous avions 14 usines d’arrêtées le samedi matin, 17.
Ceci prouve que la grève avait été préparée, que les revendications étaient comprises des ouvriers.

Le déroulement de la grève. On a dit: pas de comité. de grève. Nous avions fait désigner cinq camarades par usine pour former le comité de grève. Pour
17 usines en grève, avec un comité de cinq camarades par usine, j’avoue qu’il n’y avait pas toujours la discipline voulue, parce que les camarades manquaient d’expérience.

Quand nous avons vu cela, nous avons tracé un travail pour chacun et un camarade par usine a été désigné pour former le comité central de grève avec
les membres responsables des organisations locales, régionales et centrale. Donc, nous disons que le comité de grève a fonctionné.

Autre chose. On dit « Pas de solidarité ».

« Pas de solidarité » ! Nous avons commencé dès le lendemain, malgré l’interdiction du imaire, à faire des quêtes en ville. Malgré que nos quêteurs aient été quelquefois menés au poste de police, nos quêtes en ville ont rapporté des sommes assez rondelettes. Des syndicats nous ont aidés. Les Dockers de Rouen nous ont donné 2.000 francs sur leur caisse. Voilà tout ce que nous avons reçu. Quand vous voyez au rapport financier de la C.G.T.U. qu’il y a eu 24.000 fr. de versés pour les grèves de Rouen-Darnétal, nous pouvons dire aux camarades de la majorité que’le Syndicat de Rouen a eu un beau zéro. pour la solidarité. (Applaudissements.)

MARTIN. — OÙ est passé l’argent?

Germaine Goujon. Nous ne craignons aucun démenti. Il a été écrit dans Le Prolétaire Normand que nous avions reçu des subsides. Je dis que nous n’avons rien reçu. Qu’on nous apporte des reçus signés, et nous verrons si nous avons touché un sou.

Quel est l’argument qu’on a fourni ? La semaine dernière on m’a dit « On vous a offert de l’argent. » Une première fois c’était « Vous n’avez rien demandé. »

Dans une corporation comme celle du Textile, où c’est la misère, où les ouvriers vivent au jour le jour, où, bien souvent, le lendemain de la quinzaine il n’y a plus de sou, surtout quand il y a des gosses, il est impossible d’avoir des avances.

Voilà pour la solidarité. Vous voyez si elle joue bien.

On nous a reproché de n’avoir pas bien organisé la solidarité. Mais, camarades, dans une grande ville comme Rouen, où les ouvriers demeurent un peu partout, à cinq ou six kilomètres à la ronde, il est bien difficile d’organiser la solidarité avec des vivres. Nous avons été obligés, pour assurer les premiers
secours, de donner de l’argent.

Comme il y avait 5.000 grévistes à Rouen et 2.500 à Darnétal, si nous avions reçu la part qui nous revenait, nous aurions pu faire une solidarité sérieuse,
effective, et peut-être bien que notre grève aurait été victorieuse. (Applaudissements.)

On a dit aussi qu’il n’y avait pas d’organisation.

Nous devons répondre qu’à la faveur de ce mouvement nous avons exécuté les ordres de l’I. S. R. qui écrit dans un rapport qu’à la faveur des mouvements on doit recruter, que c’est possible quand on sait s’y prendre.

Oui, nous avons fait du recrutement et, avant la reprise du travail, nous avons organisé solidement notre syndicat. Nous avons créé des sections d’usine, avec des collecteurs et des délégués d’usine. Nous pouvons dire que le syndicat fonctionne sérieusement, malgré que nous ayons été obligés de rentrer le treizième jour.

Il n’y a pas que des grèves victorieuses. Le mouvement de classe est fait de i’ictoires et de défaites. Notre mouvement a été une défaite. Nous sommes rentrés le treizième jour, mais avec une organisation solide.

Voila comment s’est déroulée la grève de Rouen et quel a été son résultat.

Autre chose A Bordeaux, on a parlé ardemment du resserrement syndical.

A Rouen, nous avons depuis longtemps un syndicat d’industrie, formé de section syndicales. Pour les besoins de la cause, par esprit de tendance, ce sont les représentants de la majorité confédérale qui ont divisé notre syndicats, parce que nous n’avons pas voulu accepter dans notre comité général des  membres irresponsables, ne travaillant pas en usine. On a séparé la section de Darnétal du syndicat de Rouen pour former un syndicat à Darnétal. A Pavilly, nous disons que ce n’est pas un syndicat, mais une section syndicale qu’il fallait former.

Voyez comme on comprend le resserrement syndical dans la majorité confédérale quand il s’agit de servir les besoins de la cause.

Autre point: Dans le rapport d’activité, il y a des grèves que l’on connaît, et d’autres que l’on méconnaît. Par exemple, la grève du port de Rouen, grève victorieuse, menée par ces « sales réformistes » que sont Engler et consorts. Cette grève victorieuse ne figure pas dans le rapport d’activité. La grève des chauffeurs d’auto, menée par les militants de l’Union locale de Rouen, on ne la connaît pas plus.

UN DÉLÉGUÉ. Charbit non plus ne la connaît pas.

GERMAINE Goujon. La grève des tramways de Rouen, conduite par les militants de l’Union locale de Rouen, avec l’aide de la Fédération des Moyens de transport, avec laquelle nous étions entièrement d’accord, on ne la commît pas davantage.

Le rapport d’activité parle également des. inorganisés. Il y a là une innovation. Les inorganisés ont joué un rôle de premier plan dans toutes les grèves: à eux toutes les initiatives à eux probablement la direction des mouvements ouvriers. Et tout cela, uniquement parce que l’on a l’habitude de mettre la charrue avant les bœufs.

Dans l’ensemble, on a écrit pas mal d’erreurs sur le rôle des inorganisés, Dans La Vie Ouvrière, sous la signature d’Henry, on a pu lire que ce sont les inorganisés qui donneraient encore des leçons aux sceptiques et aux réformistes que nous sommes et qu’on leur laisserait la tribune, dans ce Congrès, où ils devaient avoir tous les pouvoirs. Mais l’accord n’a pas duré longtemps et l’on a pris bientôt, au Bureau confédéral, une résolution qui fixe le rôle des inorganisés.

Bref, on a fini par où on aurait dû commencer.

Le Bureau me demande de dire au Congrès combien la C. G. T. U. a dépensé pour les dockers de Rouen. Je regrette, mais je ne connais pas le chiffre exact. Celui que je connais bien, par exemple, c’est celui des sommes dépensées par les syndicats de cette ville, qui ont vidé leurs caisses avant que la C. G. T. U.
ne vienne à leur aide. C’est que la C. G. T. U. avait dit « Nous ne soutiendrons la grève des dockers de Rouen que lorsque le syndicat aura vidé sa caisse. »
(Applaudissements.)

J’ajoute également que les dockers de Dunkerque n’ont pas attendu, eux, que la caisse du syndicat de Rouen soit vide pour envoyer à deux reprises 10.000 francs en faveur de leurs camarades.

Pour en revenir aux inorganisés, on répète toujours que ce sont eux qui déclenchent les grèves. C’est qu’en effet il y a parmi eux, comme parmi les syndiqués, des sursauts de révolte devant la pression de la bourgeoisie et devant la rationalisation contre la classe ouvrière. Mais alors, ne voyez-vous pas que c’est à ce moment que les militants doivent intervenir ? Puisqu’ils sont avec nous an moment de la lutte de classe, il faut en profiter pour les organiser, car, une fois la lutte terminée, ils oublient et se séparent à nouveau de nous. C’est parce que l’on n’agit pas dans ce sens que l’on voit, au sortir des grèves, les effectifs de la C. G. T. U. diminuer au lieu d’augmenter.

On a cru arranger tes choses en invitant les inorganisés à nos travaux. Le Congrès les intéressera. Cela fera de la propagande dans les usines et nous verrons nos camarades inorganisés se rapprocher peu’ à peu de nous. Tel n’est pas notre avis. camarades. Le Congrès ne peut pas les intéresser il ne peut pas intéresser des camarades inexpérimentés. Ayons le courage de revenir en arrière et nous nous souviendrons de nos propres débuts, alors que nous n’étions pas encore aptes à saisir toutes les discussions de ces Congrès. Rappelons-nous combien il était difficile de les assimiler et plus encore de les interpréter devant les autres. C’est pourquoi nous disons qu’il est impossible à des camarades sans expérience d’aller faire part exactement aux autres de ce qui se passe dans nos réunions, puisqu’ils ne les comprendront pas toujours eux-mêmes.

Ce n’est point comme cela que l’on peut faire de la propagande auprès des inorganisés. C’est, au contraire, tous les jours, à l’usine, par des mots d’ordre sérieux et concrets, .que tous pourront comprendre. C’est par une propagande directe, mais adroite, que nous arriverons à faire leur éducation, à les attirer vers nos syndicats et surtout à les y garder. Tant que l’on lancera des mots d’ordre que les ouvriers ne comprendront pas, parce qu’ils les dépassent, nos camarades diront qu’on se moque’ d’eux, n’auront pas confiance et s’éloigneront de nous.

Car tout cela, voyez-vous, c’est une question de confiance. Si nous sommes véritablement des militants sérieux, si nous savons intéresser les camarades à
des choses qui sont leur portée, nous les verrons venir à nous en grand nombre.

Une autre question, c’est la question de l’étiquette. Il est possible de dire aux ouvriers : « La C. G. T. U., c’est une organisation d’exploités qu’il vous appartient d’orienter et où tout le monde a le droit de cité. » Mais si vous leur dites « La C. G. T. U. est dirigée par le Parti communiste vos grèves seront dirigées par les communistes; vos mots d’ordre sortent du Parti communiste. » Si vous dites cela aux ouvriers qui ne sont pas encore communistes, quoi qu’on dise vous les effrayerez et ils ne viendront pas. C’est que, je le répète, la plupart des ouvriers sont encore très éloignés du communisme et nombreux sont encore ceux qui subissent l’influence de la presse bourgeoise. Leur parler du communisme, c’est les détourner, à priori de nous.

Si nous voulons que nos effectifs ne continuent pas de fondre, mais qu’au contraire ils augmentent pour que vous puissiez plus ‘facilement atteindre le but
que nous poursuivons tous, ce n’est pas ce procédé qu’il faut employer ce sont des moyens plus adéquats qui vous permettront d’organiser la masse. (Applaudissements.)

On a parlé Bordeaux de la Caisse nationale de solidarité. Où sont donc les résultats qu’on en attendait. Je crois qu’on peut les chercher. Or, au Congrès de Bordeaux, nous vous avions fait une proposition. Engler vous avait dit : « Commencez par le commencement. Faites d’abord l’expérience de pareilles caisses de solidarité dans les syndicats. Quant de pareilles caisses auront fait leurs preuves et que vous aurez conquis la confiance des ouvriers, quand ces caisses régionales auront de profondes assises, vous pourrez les grouper et former à coup sûr une caisse nationale de solidarité ».

C’est toujours la même chose on veut tout obtenir d’un seul coup, et finalement, on n’aboutit à rien du tout.

En ce qui concerne le Congrès de Bordeaux, je suis d’accord avec ce que disait Deveaùx ce matin « Dans ce Congrès, comme dans tous les congrès, on voit les camarades voter comme un seul homme, plutôt des deux mains que d’une, toutes les résolutions qu’on leur présente, mais, lorsqu’il s’agit de les appliquer, ces résolutions restent lettre morte. »

Pour nous, nous disons que ce n’est :pas sérieux. On ne doit prendre que les engagements que l’on est capable de tenir. Si l’on n’est pas sur de soi, on doit avoir le courage de le dire.

Ma couclusion sera celle-ci: les syndicats que je représente – moins sept camarades de Saint-Etienne-du-Rouvray, je dois le dire en toute honnêteté qui m’ont dit que je ne devais pas les tromper en votant contre le rapport moral, et je m’exécute, – le syndicat du Bois en grume de Rouen, le syndicat des Cheminots d’Oissel, celui des Tramways de Rouen voteront contre le rapport. En outre, mon syndicat du Textile votera égalenunt contre le rapport financier pour la raison que j’ai indiquée tout à l’heure, savoir que, sur le 24.000 francs, nous n’avons rien vu, alors que, cependant, nous y avions droit.

Je termine, comme le camarade qui m’a précédé, en vous disant : « Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, nous resterons l’intérieur de la C. G. T. U. parce que nous sommes profondément unitaires ». On nous a dit plusieurs fois « Vous êtes des scissionnistes, vous êtes des autonomistes, vous êtes des diviseurs de la classe ouvrière ». Nous, nous disons que nous ne sommes rien de tout cela et que nous entendons rester profondément attachés la C. G. T. U.

Il y a maintenant trop de divisions dans la classe ouvrière qui profitent seulement à la bourgeoisie. Or, camarades, nous sommes toujours des irréformistes, nous restons toujours partisans de la lutte de classes. C’est dire que nous resterons à la C. G. T. U., nous lutterons, nous bataillerons pour ramener la C. G. T. U. dans le bon chemin. (Vifs applaudissements.)

germaine

Germaine Goujon en 1921

Contro le illusioni nazionaliste

31 mars 2013

Traduction en italien par Fabienne du tract de l’Assemblée libertaire de Caen.

Contro le illusioni nazionaliste, Per le lotte sociali e libertarie!

Con la crisi, i politici risfoderano tutti dei discorsi nazionalisti, con tonalità di destra, di estrema destra o di sinistra. A sentirli, basterebbe che la Francia ritrovasse la sua "sovranità" diluita nell’Europa, che il commercio internazionale fosse limitato dal protezionismo, o che si espellessero gli immigrati e che si rimettessero al passo i "cattivi francesi", perché tutto vada bene. Loro ci colpevolizzano quando non acquistiamo francese, come se si avesse la scelta quando si deve contare tutto. Loro tentano di adulare gli operai che ancora sono rimasti in questo paese. Ci prendono per delle pecore, raggruppate dietro ad una bandiera, pronte ad essere tosate e sognano di essere i nostri pastori.

Tutti i discorsi nazionalisti e protezionisti servono soprattutto gli interessi di una parte del padronato, che non è orientato verso l’esportazione. Noi, i proletari, il nostro solo interesse è di lottare per i nostri diritti, i nostri stipendi, le nostre condizioni di vita e di lavoro, il nostro ambiente, le nostre libertà di uomini e di donne. Occorrerà finirla un giorno col capitalismo, che sia nazionale o mondializzato, altrimenti saremo sempre sfruttati e dominati,

Il nazionalismo è ciò che vuole farvi credere che ci sono degli interessi comuni a tutti in questo paese, come se non ci fossero classi sociali e lotte tra esse, come se avessimo gli stessi interessi del padronato e dei governanti. I Mullier, Bétencourt ed Arnaud non sono dal nostro stesso lato della barriera, non abbiamo le stesse preoccupazioni. In tal modo il nazionalismo vuole che le persone si dispongano dietro lo stato ed il capitalismo ed il loro "Ordine" disuguale. Genera da sempre il razzismo, la repressione e la guerra. Quelle e quelli che ci aderiscono sono stupidi e quelle e quelli che "non condividono" il progetto ne diventano i bersagli (gli immigrati, i contestatari, le minoranze ecc..)

Non lasciamoci dividere, indebolire da quelle e quelli che vogliono regnare sulle nostre vite: lavoratori e lavoratrice, disoccupati e precari, con o senza documenti, siamo una sola classe proletaria, una sola classe sfruttata, ovunque nel mondo. Le loro frontiere non sono le nostre. I capitali della borghesia, la speculazione e l’inquinamento sono internazionali!

Il nostro interesse è la nostra liberazione, la nostra emancipazione collettiva ad opera nostra. Rifiutiamo le divisioni tra i popoli, tra le sedicenti "comunità" nazionali o religiose, riuniamoci contro tutti i progetti anti-sociali, autoritari, fascistoidi, integralisti, razzisti e tutte le oppressioni. La nostra arma per far questo è la nostra solidarietà, la nostra determinazione a lottare. La nostra unica patria è l’umanità.

Contra las ilusiones nacionalistas

31 mars 2013

Traduction en espagnol, par la revue Trasversales, du tract de l’Assemblée libertaire de Caen. Paru dans Trasversales n° 28.

Con la crisis, los politicastros vuelven a sacar a relucir todos los discursos nacionalistas, en tonalidades de derecha, extrema derecha o izquierda. Según ellos, para que todo vaya bien bastaría con que Francia recuperase su "soberanía" diluida en Europa, que el comercio internacional fuese limitado por el proteccionismo o que se expulsase a los inmigrantes y se metiese en cintura a los "malos franceses". Nos culpan cuando no compramos francés, como si pudiésemos elegir cuando hay que contar hasta el último céntimo. Intentan halagar a los trabajadores que aún quedan en el país. Nos toman por corderos, reunidos tras una bandera, dispuestos a ser esquilados. Sueñan en convertirse en nuestros pastores.

Todo discurso nacionalista y proteccionista sirve principalmente a la parte de la patronal que no se orienta a la exportación. Nuestro único interés, el de trabajadoras y trabajadores, reside en luchar por nuestros derechos, por nuestros salarios, nuestras condiciones de vida y trabajo, nuestro entorno natural, nuestras libertades como hombres y mujeres. Necesitaremos acabar algún día con el capitalismo, ya sea nacional o mundializado, pues bajo él siempre estaremos dominados y explotados.

El nacionalismo quiere hacernos creer que hay intereses comunes para todos en este país, como si no existieran clases sociales y luchas entre ellas, como si tuviéramos los mismos intereses que los patrones y los gobernantes. Los Mullier, Bétencourt y Arnaud no están del mismo lado de la valla que nosotros, no tenemos las mismas preocupaciones. El nacionalismo quiere que las personas se alineen tras el Estado, el capitalismo y su orden desigualitario. Genera en todo momento racismo, represión y guerra. Los que se adhieren a a él están engañados y los que no se tragan el proyecto se convierten en el punto de mira (inmigrantes, disidentes, minorías, etc) .

No nos dejemos dividir y debilitar por los que quieren gobernar sobre nuestras vidas: trabajadores, desempleados, con o sin papeles, somos una clase obrera, una clase explotada en cualquier parte del mundo. Sus fronteras no son las nuestras. Los capitales de la burguesía, la especulación y la contaminación son internacionales.

Nuestro interés es nuestra liberación, nuestra emancipación colectiva por nosotros mismos. Rechazamos las divisiones entre los pueblos, entre las llamadas "comunidades" nacionales o religiosas, unámonos contra todos los proyectos antisociales, autoritarios, fascistizantes, integristas, racistas, contra todas las opresiones. Nuestra arma es nuestra solidaridad y nuestra determinación de luchar. Nuestra única patria es la humanidad.

t28couverture

Guy Debord est vivant et nous sommes morts

30 mars 2013

Tract de Critique sociale.

La BNF organise en ce printemps 2013 une exposition (payante !) sur Guy Debord, cofinancée par l’Etat et le lobby alcoolier. L’alliance entre l’aliénation étatique et l’aliénation privée est donc réalisée une fois de plus – cette fois sur le dos de l’un de leurs ennemis.

Curieuse exposition en vérité : une partie des notes de lecture de Debord sont placées entre 50 cm et plus de 2 mètres de hauteur, ce qui en rend une bonne partie absolument illisibles. Elles ne manquent pourtant pas d’intérêt, entre autres concernant des textes de Rosa Luxemburg, Karl Korsch, Anton Ciliga, Maximilien Rubel, etc.

Tout comme ces derniers, Debord était engagé « contre tous les aspects de la vie sociale aliénée ». En luttant pour l’auto-émancipation universelle, il s’agissait pour lui d’élaborer et de construire « la forme désaliénante de la démocratie réalisée », qu’il voyait dans l’expérience historique des conseils ouvriers. Debord participait donc à la critique impitoyable de nos conditions d’existence au sein de la société capitaliste traditionnelle, ainsi qu’à une tout aussi impitoyable critique du capitalisme d’État léniniste de l’URSS, qui était « la continuation du pouvoir de l’économie » et le maintien du « travail-marchandise », donc de l’exploitation et de l’oppression.

Hier comme aujourd’hui, on est intellectuellement mort si l’on se résout à la résignation ambiante, si l’on accepte cette société de l’ersatz généralisé à la viande de cheval avariée et à l’eau en bouteille contaminée. Contre cet état de choses, nous pouvons participer à la critique active de la société hiérarchique-capitaliste, par les luttes sociales en insistant sur leur aspect auto-organisé, pour l’abolition du système du salariat, des États et des frontières.

 Le tract en PDF

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L’État-nation et le nationalisme (Mattick)

30 mars 2013

Extrait de Marxisme, dernier refuge de la bourgeoisie ? (Paul Mattick).

L’État-nation moderne est une création du capitalisme. Celui-ci exige la transformation des États faibles en États viables pour que soient réalisées les conditions d’une entrée victorieuse dans la concurrence sur le marché mondial. La grande affaire de la bourgeoisie devint alors, de manière prédominante, le nationalisme. Elle voyait, dans l’expansion capitaliste et l’unification nationale, des processus complémentaires, même si le nationalisme sous sa forme idéologique était considéré comme une valeur en soi. C’est sous cette forme que ce dernier prit des aspects révolutionnaires dans ces nations, comme l’Irlande ou la Pologne, qui subissaient la domination étrangère. L’existence du capitalisme suppose celle de la nation, c’est pourquoi ceux qui étaient en faveur du premier se devaient de défendre la seconde. Et cela valait aussi pour ceux qui voyaient [dans l’avènement du capitalisme] un préalable à la révolution prolétarienne qui, du moins le supposait-on, mettrait fin à la séparation en nations de l’économie mondiale. C’est dans cet esprit que Marx et Engels se prononcèrent pour la formation de nations suffisamment puissantes pour assurer un développement capitaliste rapide. Bien entendu, le fait que Marx et Engels aient été en faveur de la formation d’États-nations viables n’a eu réellement aucune importance, car leur influence sur le cours véritable des événements fut moins que mince. Tout ce qu’ils purent faire fut d’exprimer leurs sentiments et leurs préférences dans le cas des diverses luttes nationales qui accompagnaient la capitalisation du continent européen. C’étaient des luttes dans lesquelles les ouvriers ne pouvaient encore que fournir la chair à canon dans des batailles pour des intérêts de classe qui n’étaient pas les leurs, ou ne l’étaient que d’une manière tout à fait indirecte en ce qu’un rapide développement capitaliste pouvait leur promettre une amélioration de leurs conditions de vie dans le cadre de leur situation dépendante de travailleurs salariés. Ce n’était qu’au sens de l’Histoire que leur participation aux soulèvements révolutionnaires nationalistes de l’époque et aux guerres qui en résultèrent pouvait être justifiée ; pour le moment elle ne pouvait que servir les intérêts de classe spécifiques à la bourgeoisie montante entrant dans la concurrence [mondiale]. L’Histoire était certainement faite par la bourgeoisie, mais l’existence de cette classe exigeant celle du prolétariat et même son développement, il fallait considérer le processus historique aussi du point de vue de la classe ouvrière et proposer des politiques qui, selon toute probabilité, feraient progresser les intérêts de celle-ci au sein du développement capitaliste.

Or la formation d’États-nations viables entraînait l’absorption d’entités nationales moins viables, si bien qu’il fallait distinguer entre nations possédant le potentiel nécessaire à un vaste développement capitaliste et celles qui en étaient privées. Friedrich Engels, par exemple, faisait ainsi la différence entre les nations destinées à influer sur le cours de l’Histoire et les autres, incapables de jouer un rôle dans le développement historique [1]. Selon lui, le nationalisme en tant que tel n’était pas une force révolutionnaire, il ne le devenait qu’indirectement, dans des situations où il permettait un développement capitaliste rapide. Il n’y avait aucune place pour des nations petites ou arriérées dans le monde capitaliste qui se développait. C’est pourquoi les aspirations nationales pouvaient être soit révolutionnaires, soit réactionnaires, selon leur impact, positif ou négatif, sur la croissance des forces sociales de production. Ce n’était donc que dans la mesure où les mouvements nationaux appuyaient le développement capitaliste général qu’on pouvait les considérer comme progressistes et présentant un intérêt pour la classe ouvrière, le nationalisme n’étant que la forme contradictoire au sein du système capitaliste d’un développement préparant la voie à l’internationalisation de la production du capital et, partant, à l’internationalisme prolétarien.

Il va de soi que cette conception générale dut être explicitée plus clairement dans des situations empiriques : on prit donc parti, au moins verbalement, pour tel ou tel mouvement national, ou pour tel ou tel belligérant dans les guerres nationales qui marquèrent le xixe siècle. Mais ce soutien, modulé selon le développement capitaliste ou selon le désir ou le besoin flagrant de telle ou telle nation d’assurer sa position dans la concurrence économique mondiale, débouchait sur la défense de la nation en tant que telle, ne serait-ce que pour sauvegarder ce qui avait été déjà acquis. Autrement dit, plus la classe ouvrière s’estimait avancée et plus elle s’identifiait avec le nationalisme régnant. Là où les travailleurs ne contestaient pas du tout les rapports sociaux capitalistes, comme en Angleterre et aux États-Unis, l’acceptation du nationalisme bourgeois et de ses conséquences impérialistes fut totale. Là où, au moins, il y avait opposition idéologique au système capitaliste, comme dans le mouvement marxiste, les sentiments nationalistes furent prônés de manière plus hypocrite : on les présentait comme des moyens tant de transformer la nation en une nation socialiste suffisamment puissante pour résister à une possible attaque de forces contre-révolutionnaires extérieures. On se mit donc à distinguer entre nations sur la voie du socialisme, clairement reconnaissables à la puissance grandissante de leurs organisations socialistes et à leur influence croissante sur la société en général, et nations encore complètement sous la domination de leurs classes dominantes traditionnelles, à la traîne du développement social général en route vers le socialisme.

C’est pourquoi une certaine nation pouvait devenir une sorte de « nation d’avant-garde », destinée, par son exemple, à conduire les autres nations. Ce rôle avait été joué par la France dans la révolution bourgeoise ; on le revendiquait maintenant pour l’Allemagne, dans la révolution socialiste, à cause de son rapide développement capitaliste, de sa position géopolitique et de son mouvement ouvrier, orgueil de la iie Internationale. Une défaite de cette nation dans une guerre capitaliste non seulement ferait reculer son développement et son mouvement ouvrier, mais retarderait l’avancement du socialisme lui-même. Ce fut donc au nom du socialisme que Friedrich Engels, par exemple, se fit le défenseur de la nation allemande face à des nations moins avancées comme la Russie, mais aussi face à des nations capitalistes plus avancées comme la France, au cas où celles-ci ne fussent alliées à l’adversaire russe potentiel. Et ce fut August Bebel, le populaire dirigeant de la social-démocratie allemande, qui se déclara prêt à se battre pour la patrie allemande si cela était nécessaire pour assurer la continuité de son développement socialiste.

Dans le monde capitaliste de nations en concurrence, les gains de certaines sont les pertes des autres, même si tout le monde accroît son capital grâce à l’élargissement du marché mondial. La concentration du capital progresse aussi bien au niveau international que dans le cadre de chaque nation. Et, comme la concurrence débouche sur la monopolisation, le « marché libre mondial », libre théoriquement, devient un marché partiellement contrôlé. Les moyens mis en oeuvre pour ce contrôle – protectionnisme, colonialisme, militarisme, impérialisme – sont employés pour garantir les privilèges nationaux, dans une économie capitaliste mondiale en expansion.

La monopolisation et l’impérialisme entraînent un certain taux d’interférence consciente dans le mécanisme du marché, même s’il ne s’agit que de viser à l’accroissement de la puissance nationale. Or le contrôle conscient est aussi le but du socialisme si bien que certains socialistes, comme les Fabians en Angleterre, en vinrent à considérer la régulation économique, résultant de la monopolisation du capital et de ses activités impérialistes, comme un pas progressiste vers le développement d’une société plus rationnelle.

Dans un capitalisme en ascension, les organisations de travailleurs peuvent avoir une croissance relativement sans à-coup si le taux d’accumulation est tel qu’il fournisse des profits suffisants, tout en permettant une amélioration graduelle des conditions des classes laborieuses. C’est pourquoi les mouvements ouvriers, organisés par nations, luttant pour des réformes sociales et, de fait, essentiellement pour une augmentation des salaires, ne pouvaient éviter de favoriser l’expansion de leur capital national. Qu’on l’admette ou non, la concurrence internationale touche aussi bien la classe ouvrière que le capital. L’aile socialiste du mouvement ouvrier elle-même ne saurait être immunisée contre cette pression extérieure, sinon elle perdrait contact avec la réalité et ne pourrait maintenir son influence sur la classe ouvrière et cela en dépit de toutes les paroles idéologiques, déversées en faveur d’un internationalisme prolétarien, présenté comme un but final mais lointain, du mouvement socialiste.

La division nationale de la production capitaliste « nationalise » aussi la lutte de classe prolétarienne. Ce n’est pas là une simple question d’idéologie – c’est-à-dire une acceptation non critique du nationalisme bourgeois par la classe ouvrière – mais c’est un besoin pratique, car c’est dans le cadre de l’économie nationale que la lutte de classe est menée. Lorsque l’unification de l’humanité apparaît comme un but lointain et peut-être utopique, c’est l’État-nation, avec son évolution historique et ses succès dans la course concurrentielle au capital, qui détermine le destin de son mouvement ouvrier et celui de la classe ouvrière en ce qui concerne ses conditions d’existence. Pour être efficace le nationalisme doit, comme toute idéologie, avoir quelques contacts précis avec les besoins réels et les possibilités, non seulement ceux qui correspondent aux intérêts de classe directement associée au nationalisme, mais aussi à ceux qui lui sont soumis.

Une fois établie et systématiquement perpétuée, l’idéologie du nationalisme prend, comme l’argent, une existence indépendante : elle affirme sa puissance sans révéler les intérêts de classe matériels et spécifiques qui, au premier chef, conduisent à sa formation. De même que ce n’est pas le processus de production sociale, mais son apparence fétichiste qui structure la compréhension consciente que la société capitaliste a d’elle-même, de même l’idéologie nationaliste, séparée des rapports sociaux de classes qui la sous-tendent, apparaît comme faisant partie de la fausse conscience qui domine la société tout entière. Le nationalisme prend donc l’apparence d’une valeur en soi et devient la seule forme dans laquelle une sorte de « socialité » peut se réaliser dans une société, par ailleurs asociale et atomisée. C’est, bien sûr, une « socialité » abstraite et non pas réelle, mais elle atteste le besoin subjectif de l’individu isolé d’affirmer son humanité en tant qu’être social. Comme tel, le nationalisme est le réflexe idéologique d’une société capitaliste, système de production social d’un gain privé reposant sur l’exploitation d’une classe par une autre. Il seconde ou remplace la religion dans son rôle de force de cohésion de l’existence sociale, car aucune autre force de cohésion n’est viable à ce stade du développement des forces sociales de production. Le nationalisme est donc un phénomène historique mais qui semble aussi « naturel » que la production capitaliste elle-même et qui prête à cette dernière une aura de « socialité » qu’elle ne possède pas réellement.

Les ambiguïtés des idéologies, nationalisme compris, sont à la fois leur faiblesse et leur force. Pour garder son efficacité au cours du temps, une idéologie doit être cultivée sans cesse. L’extension à toutes les nations du nationalisme idéologique ne peut être abandonnée au processus contradictoire de socialisation ; il doit être systématiquement propagé pour éradiquer tout doute sur sa validité pour la société dans son ensemble. Mais comme les moyens d’endoctrinement sont, comme ceux de la production et du contrôle physique direct, entre les mains de la bourgeoisie, les idées de la classe dominante sont les idées sociales dominantes. Sous cette forme, elles répondent au besoin subjectif d’intégration de l’individu dans une communauté plus large et protectrice.

Le capital opère à l’échelle internationale, mais regroupe ses profits au niveau national. Son internationalisation prend donc l’apparence d’un nationalisme impérialiste, visant la monopolisation des sources de plus-value. C’est un processus à la fois politique et économique, même si la connexion entre les deux aspects n’est jamais clairement discernable, à cause de l’existence relativement indépendante de l’idéologie nationaliste qui masque les intérêts économiques spécifiques qui sont à la base du capitalisme. Ce camouflage est d’autant plus efficace que toute l’histoire connue a été celle de pillages, de guerres, où s’affrontaient divers peuples, engagés dans la construction ou la destruction d’un groupe ethnique ou d’un autre, d’un empire ou d’un autre. La sécurité « nationale », ou plutôt la sécurité « nationale » assurée par l’expansion, semble bien être la matière dont est faite l’histoire, lutte « darwinienne » sans fin pour l’existence qui ne tient aucun compte des spécificités historiques des rapports de classes au sein des entités « nationales ».
Monopolisation et concurrence, libre-échange et protectionnisme sont des aspects d’un même et unique développement historique. Il en va de même pour le nationalisme et l’impérialisme, qui sont indissociables, quoique ce dernier puisse prendre toute une variété de formes, depuis la domination directe jusqu’au contrôle indirect, économique et financier. Vue sous l’angle politique, l’accumulation du capital apparaît comme une expansion concurrentielle de nations et donc comme une lutte impérialiste pour obtenir une part plus grande des ressources exploitables du monde, réelles ou imaginaires. Ce processus, implicite dans la production capitaliste, entraîne une division du monde en nations capitalistes plus ou moins couronnées de succès. Certaines nations cédèrent avant d’autres à cet impératif impérialiste spécifique au capitalisme, voire profitèrent les premières des possibilités d’une expansion impérialiste. L’Angleterre et la France entrèrent en lice dès le XVIIIe siècle, l’Allemagne et les États-Unis au XIXe seulement. Quelques nations, plus petites, furent totalement incapables d’entrer dans la compétition impérialiste et durent se caser dans une structure mondiale dominée par les grandes puissances capitalistes. Cette lutte des nations impérialistes pour une plus grande part des profits mondiaux connut des fortunes diverses dont le résultat se voit, dans le domaine économique, par la concentration d’un capital mondial, croissant dans un nombre diminuant de nations. On aurait eu finalement le même résultat si l’expansion du capital s’était faite, en l’absence d’interventions impérialistes, par des capitaux nationaux en concurrence les uns avec les autres : ce n’est pas la concurrence qui détermine la course du développement capitaliste, mais la production capitaliste qui fixe la course de la concurrence et gouverne l’histoire sanglante du capitalisme.

L’objet des rivalités nationales est d’amasser du capital, car c’est sur lui que repose toute puissance politique et militaire. Le nationalisme est une idéologie qui s’appuie non sur l’existence de la nation, mais sur celle du capital et sur son auto-expansion. En ce sens, il médiatise une internationalisation de la production de capital qui ne conduit pas plus à une unification de l’économie mondiale que la concentration et la monopolisation à une élimination du caractère de propriété privée des capitaux nationaux. Que ce soit dans le domaine national ou international, la production capitaliste crée l’économie mondiale à travers la création du marché mondial. Pourtant, à la base de ce processus général concurrentiel se trouve un besoin réel, bien qu’encore abstrait, d’une organisation mondiale de la production et de la distribution qui soit bénéfique pour toute l’humanité. Ce n’est pas seulement parce que la Terre serait mieux adaptée à une telle organisation, mais aussi parce que développer encore plus les forces productives sociales et libérer la société du besoin et de la misère ne peut se réaliser que par une coopération internationale complète qui ne fasse pas entrer en compte des intérêts particularisés. Toutefois cette interdépendance irrésistible que suppose tout développement social progressiste s’affirme dans le système capitaliste à travers une lutte sans fin pour le contrôle impérialiste. C’est l’impérialisme et non le nationalisme qui a été le grand problème du tournant du siècle. Les intérêts « nationalistes » de l’Allemagne se transformèrent en intérêts impérialistes, entrant en concurrence avec les intérêts impérialistes des autres nations. Les intérêts « nationaux » de la France se confondirent avec ceux de l’Empire français, comme ceux de l’Angleterre avec ceux de l’Empire britannique. La lutte pour le contrôle du monde, la division et la redivision de ce contrôle entre grandes puissances impérialistes et, aussi, quelques moindres nations, déterminèrent les politiques « nationales » qui culminèrent dans la Première Guerre mondiale.

La crise révèle les contradictions fondamentales de la production capitaliste. De même, la guerre capitaliste révèle la nature impérialiste du nationalisme. L’impérialisme, cependant, cherche à se présenter comme un besoin national, comme la nécessité d’éviter ou de surmonter une situation de crise, comme une lutte défensive contre les desseins impérialistes des autres nations. Il y eut pourtant des cas où ces autres nations n’existaient pas. L’impérialisme prit alors l’apparence de mesures destinées maintenir le bien-être de la nation, tout en remplissant une mission « civilisatrice » dans des territoires nouveaux. Il n’est pas trop difficile d’obtenir le consentement, pour une aventure impérialiste, de la part d’une classe ouvrière plus ou moins habituée aux conditions capitalistes et donc sous la domination de l’idéologie nationaliste. L’état de dépendance absolue des travailleurs leur fait sentir que leur sort, pour le meilleur et pour le pire, est indissolublement lié à celui de leur nation. Incapables, jusqu’à présent, de se battre pour une quelconque sorte d’autodétermination, et, par conséquent, ne le voulant pas, ils trouvent facilement le moyen de se convaincre que ce qui concerne leurs maîtres les concerne aussi. Et cela d’autant plus que c’est pour eux la seule manière de se voir comme membres à part entière de la société, de regagner comme citoyens la « dignité » et « l’estime » qu’on leur refuse comme membres de la classe ouvrière.

Il n’y a pas lieu d’être ennuyé par cet état de chose et ce n’est pas une raison pour rejeter la classe ouvrière parce que stupide et incapable de distinguer ses intérêts propres de ceux de la bourgeoisie. Après tout, elle ne fait que partager l’idéologie nationaliste avec les autres membres de la société. Ceux-ci ont tout aussi peu conscience qu’elle de ce que le nationalisme, comme la religion à une époque antérieure ou la foi dans les bienfaits des relations de marché, n’est qu’une expression idéologique de l’auto-expansion du capital, c’est-à-dire d’une sujétion sans espoir de la société aux « lois économiques », dont la source se trouve dans les rapports sociaux d’exploitation de la société capitaliste. Il est vrai que la classe dominante tire au moins bénéfice du processus de production antisocial de la société, mais elle le fait aussi aveuglément que la classe ouvrière accepte ses souffrances. C’est cet aveuglement qui rend compte de l’apparente indépendance de la force du nationalisme idéologique et le rend capable de transcender les rapports sociaux de classes.

La conception matérialiste de l’Histoire tente à la fois d’expliquer la persistance d’une forme donnée de société et de dégager les raisons qui rendent possible sa modification. Ses partisans ne devraient donc pas être surpris par la résilience de sociétés qui peuvent durer longtemps tout en recréant leur idéologie dominante. Les changements de l’état des choses peuvent y être pour longtemps presque imperceptibles, ou bien tels qu’on ne puisse en reconnaître les conséquences. C’est la présence même de contradictions de classes qui explique à la fois la stabilité et l’instabilité sociales, l’une comme l’autre dépendant de conditions qui échappent au contrôle des dirigeants comme des dirigés. La société capitaliste se distingue, cependant, des formes sociales qui l’ont précédée en ce que les relations capital-travail de la production sociale accélèrent continuellement les changements des forces productives tout en maintenant les rapports sociaux de production fondamentaux, si bien qu’on peut s’attendre à une confrontation des classes sociales antagoniques. Telle fut, en tout cas, la conclusion que le mouvement marxiste tira de la polarisation croissante de la société capitaliste et de l’existence de contradictions internes à son processus de production. Les intérêts de classe finiraient par prendre le pas sur l’idéologie bourgeoise et la conscience de classe prolétarienne par faire contrepoids à celle de la bourgeoisie.

Note:

[1]. Cette position de F. Engels a été critiquée avec passion par Roman Rosdolsky, un léniniste nationaliste ukrainien, dans son livre : Friedrich Engels und das Problem der « Geschichtlosen Völker » (F. Engels et le problème des « peuples sans histoire »), Francfort, Archiv für Sozialgeschichte, Bd 4, 1964.



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