Nin (1892-1937)

Andrès (Andreu en catalan) Nin est né à El Vendrell, dans la province de Tarragone. Fils d’un cordonnier, il devient instituteur puis journaliste à Barcelone. Il entre à la direction de la CNT dont il est un des délégués au congrès fondateur de l’Internationale Syndicale Rouge à Moscou. Dans un hommage rendu en 1954, Rosmer dira de cette époque: “Les interventions de Nin au congrès ont attiré l’attention. Il est apparu comme un chef, si on comprend par tel une personne capable de prendre des décisions. Le secrétaire de l’ISR était Lozovsky. Celui-ci a immédiatement compris la valeur exceptionnelle de Nin. Quand la CNT a finalement décidé de ne pas donner son adhésion à l’ISR, Lozovsky a décidé d’incorporer à Nin au Secrétariat de l’Internationale. De fait, Nin est devenu le secrétaire adjoint de l’ISR.” Nin vit dès lors à Moscou. En 1925, on lui demande de réorganiser la direction du PC espagnol à Paris, mais il est emprisonné et expulsé de France. Il soutient l’Opposition russe, et rentre à sa demande à Barcelone en 1930. Il organise la Gauche communiste, affiliée au trotskysme, et reprend la collaboration avec J. Maurín dans le cadre de l’Alliance ouvrière. En désaccord avec l’injonction d’entrisme dans le PS faite par Trotsky, il organise la fusion de la G.C. avec le B.O.C. de Maurín dans un nouveau parti, le POUM (congrès d’unification à Barcelone en septembre 1935), qui regroupe la quasi-totalité des fondateurs du communisme espagnol. Directeur de la Nueva Era, revue théorique du POUM, il est élu secrétaire de la Federación Obrera de Unidad Sindical (FOUS) regroupant les syndicats poumistes exclus de la CNT.

Lorsque l’insurrection franquiste éclate J. Maurín est en déplacement en Galice où, non reconnu, il est emprisonné. On le suppose mort. A. Nin est désigné secrétaire politique du POUM et va diriger le bref combat (moins d’un an) qui lui reste à vivre. Considérant que la Révolution espagnole est plus profonde que la russe, il va chercher l’appui de la CNT anarchiste pour transformer la guerre civile en révolution socialiste, l’alternative n’étant pas “démocratie bourgeoise ou fascisme” mais “socialisme ou fascisme”. Dans le cadre d’une analyse de la réalité de fait de la dualité des pouvoirs entre la Generalidad de Catalogne et le Comité central des milices, il est désigné par son parti pour siéger comme conseiller à la justice à la Généralité, ce que lui reprocheront toujours les trotskystes. A ce poste, il généralise les tribunaux populaires constitués d’un représentant de chaque organisation ouvrière et décrète le droit de vote à 18 ans. En décembre 36, il est exclu du Conseil sur pression des staliniens. Après les journées de mai 37, il est arrêté, déplacé à Madrid, torturé et assassiné avant même que le Guépéou est mis au point un simulacre de chef d’accusation pour complot qui puisse tenir un minimum la route, les staliniens déclarant alors qu’il s’était évadé avec l’aide des franquistes. L’ouverture des archives du KGB a confirmé son assassinat par les services soviétiques.

Voir:

Adieu à Andrès Nin

[La Révolution prolétarienne n°253, 25 août 1937]

1921, Moscou. Les échos du canon de Kronstadt sont encore dans les esprits. On ne s’habitue pas à manger le premier pain blanc de la N.E.P. La grande Commune meurtrie semble entrer en convalescence. Nous nous promenons, par les beaux soirs d’été, dans la foule murmurante des boulevards. Les arbres nous entourent de sombre fraîcheur. Pas une lumière, car l’éclairage manque encore. Mon compagnon arrive de Barcelone; et là il rentrait du Caire. Délégué de la C.N.T. auprès de l’Internationale communiste; il est jeune, mince, avec une abondante chevelure bouclée, un regard joyeux cerclé d’or, une voix bien timbrée qui contient du rire et, déjà, de la fermeté. Andrès Nin m’explique qu’il n’est point anarchiste, mais rigoureusement syndicaliste. Pas d’utopie dans sa pensée, le seul souci de conquérir et d’organiser la production…

Nous nous retrouvons dans les congrès du kremlin, dans la salle des colonnes de la maison des syndicats. Sa blouse blanche, déboutonnée au col, son profil accentué, sa cordialité. Nous nous retrouvons le soir dans la chambre de Joaquin Maurin, au Lux, pour parler d’art, d’armée rouge, de terreur rouge, d’organisation, agiter tous les grands problèmes. Nous y sommes bien, au cœur des grands problèmes: ce ne sont pas des mots, ce sont des vies, les nôtres d’abord, que nous engageons.

1923. Nous nous attablons dans un café du Ring, à Vienne. Andrès, après la prison en Allemagne, s’est réfugié à Moscou; il est le secrétaire de l’Internationale des syndicats rouges. Il passe par ici en mission. Il m’apporte de sombres nouvelles. Lénine s’en va. Lénine est peut-être mourant. Lénine sait qu’il est fini. Il y a dans les yeux de Lénine une tristesse atroce. Il a peur de ce qui se fera après lui. Boukharine va le voir, dans les jardins de Gorki, caché derrière des buissons pour ne pas le troubler. Puis Boukharine revient, le regard brouillé, disant: “ Il souffre inimaginablement, il a toute sa conscience… ” Parfois, d’un signe, Lénine demande un journal et en épelle du bout des lèvres le titre… Lénine parti, la crise s’ouvrira; nous connaissons bien les maladies de la révolution; nous voyons se lever sur l’horizon de vastes ombres…

1927, Moscou. Andrès s’est rangé du côté de l’opposition. Il est de ceux qui réclament dans le parti bolchevique le droit de penser, le droit de parole et une réforme capitale du régime, en vue de revenir à la démocratie ouvrière. Hors de là, pas de salut, nous le sentons tous. Exclus du parti, limogés, bien entendu. Serons-nous déportés comme les copains ? Sa femme, ses deux fillettes, ses livres, sa table de travail, sa vie de grand travailleur, tout cela doit disparaître demain, quand escorté d’hommes du Guépéou, il partira pour le Kazakhstan. Il ne part pas et s’en étonne: c’est à cause de son renom à l’étranger.

1931. La révolution soulève enfin des foules à Madrid. Andrès est accouru chez moi à Leningrad. Nous tenons conseil. Il rit comme un enfant. “ Figure-toi qu’à Madrid les flics portent des pèlerines à revers rouges; le troisième jour, ils les ont retournées. C’est ça, leur adhésion aux événements… ” “ Ecoute encore, mon vieux. On a vu des milliers de types faire la file aux portes des permanences du parti de primo de Rivera: ils venaient se désaffilier d’urgence, tu saisis… Un archevêque s’est désaffilié par télégramme. C’est un monseigneur prudent et pressé…” Le comique du drame, Andrès le comprend à fond. Il enverra demain au Comité central une sommation écrite d’une telle encre qu’il faudra bien qu’on le f… en prison ou qu’on le laisse partir… Si c’est la prison qui l’attend, je ferai ceci, cela, le peu que je pourrai. Si c’est la libération, il tâchera de m’aider à sortir de ma demi-captivité. Je me souviens nettement d’un mot de lui : “ D’ailleurs, là-bas aussi, je dois me préparer à encaisser pas mal de prison… Ce sera rudement compliqué, la révolution espagnole… ” Peu de temps après, je reçus de lui une carte timbrée de Riga…

1932. Olga – sa femme – m’envoie de Barcelone un mot où pointe l’angoisse. La réaction semble l’emporter après les révoltes anarchistes. Andrès, arrêté, a été conduit dans le Midi, peut-être pour être déporté en Afrique. J’avertis des amis de France, mais ils ne recevront jamais ma lettre. Et je ne saurai plus rien d’Andrès. A l’autre bout de l’Europe, je suis moi-même coffré : j’en ai pour des années.

1936, Bruxelles. Ses lettres m’arrivent enfin, hâtives, bousculées, pleines de faits et de force. Il est à la tête d’un parti ouvrier d’extrême-gauche, formé d’anciens communistes opposants, résolument hostiles au stalinisme totalitaire. Il mène une rude partie, entre les anarchistes qui ne voulant point “ faire de politique ” en font souvent, avec le plus beau courage, de fort mauvaise, les républicains indécis, bourgeois au fond, l’intrigue stalinienne grandissante… Il voit dangereusement clair, avec sa longue expérience de Russie. Pendant les premiers mois, conseiller à la justice du gouvernement catalan, il légalise la révolution dans le droit, simplifie d’une main rude les procédures, crée les Tribunaux populaires. Les staliniens exigent son éviction du pouvoir et, comme ils ont des arguments fort persuasifs (voyez armement…), l’obtiennent…

Juin 1937. Le 17, une mauvaise nouvelle nous est parvenue. Andrès Nin vient d’être, hier, arrêté à Barcelone et emmené à destination inconnue par des policiers staliniens. On affirme qu’il a été aussitôt assassiné. Le gouvernement de Valence ne sait rien, celui de Barcelone ne peut rien. Des amis prennent le train, arrivent là-bas. Ce sont des socialistes et des syndicalistes anglais et français. Le ministre de la justice, M. Irujo, les rassure. Nin est vivant, tout le monde est fixé sur les énormes accusations calomnieuses formulées contre lui; mais il est à Madrid dans une prison particulière du parti communiste, dont il va falloir le tirer…

Et c’est fini. On n’a pas pu l’en tirer. Personne ne sait ce qu’il est devenu, ce qu’est devenu l’un des tribuns les plus ardents du prolétariat d’Espagne. Qu’on l’ait embarqué pour la Russie ou assassiné dans une ruelle, comme l’affirment des rumeurs – c’est fini. Adieu, mon ami. Ta grande vie courageuse nous reste, semée d’œuvres et d’action. Ta mort terrible nous reste aussi. C’est jusqu’au bout, comme toi, qu’il faut tenir pour que le socialisme soit libre.

TEXTES:

(Les traductions en français, ici ou sur MIA, sont toutes de notre camarade S.J.)

hommage

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L'Avenç (janvier 1993)

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Hommage à Nin à Barcelone


3 réponses vers «Nin (1892-1937)»

  1. Le cadavre de Nin retrouvé? « La Bataille socialiste dit :

    [...] cadavre de Nin retrouvé? La Vanguardia de Barcelone a annoncé hier que le cadavre d’Andreu Nin, dirigeant du POUM enlevé et assassiné en 1937, pourrait être parmi ceux qui figurent dans une [...]

  2. Journées Andreu Nin à Barcelone « La Bataille socialiste dit :

    [...] du marxisme de Nin et Maurín dans le contexte des années trente. Avec: Albert Martí, Yveline Riottot et Pelai [...]

  3. roux olivier dit :

    comment aider la fondation Andre Nin ? a t on retrouvé le corps d’Andre Nin ? Manifestation en hommage a A.Nin en 2009?

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