Notre saisie de cet important inédit sur le web s’étant étalée en 2011 et 2012 en 3 parties, nous republions l’ensemble du document en un seul fichier pdf de 26 pages:
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La brochure d’Adam Buick et John Crump a été mis en ligne par le site Libcom:
Traduction du 4ème de couverture que nous avions réalisée en 2011:
Le capitalisme est une économie d’échange dans laquelle la plupart des richesses, des biens de consommation courants aux vastes infrastructures industrielles et autres biens de production, prend la forme de marchandises, ou d’éléments de la richesse qui ont été produits en vue d’être vendus sur un marché.
Bien que les États soient intervenus dans le capitalisme depuis qu’il est né, dans la mesure où le but était simplement d’interférer avec le fonctionnement des forces du marché mondial, leur intervention était seulement au niveau de la division, non de la production, de la plus-value. Toutefois, au cours des 100 dernières années, il y a eu une nette tendance dans le capitalisme pour que les États aillent au-delà d’essayer simplement de fausser le marché mondial, et qu’ils s’impliquent eux-mêmes dans la production réelle de richesses par l’établissement et l’exploitation d’entreprises d’Etat.
Si le capitalisme d’Etat n’est pas le socialisme, qu’est-ce que c’est? En d’autres termes, si la propriété étatique et la gestion de la production n’amènent pas à l’abolition du capitalisme, mais seulement à un changement dans le cadre institutionnel dans lequel il opère, quelles seraient les caractéristiques essentielles d’une société dans laquelle le capitalisme serait aboli?
Voir aussi:

Première partie, par Victor Serge, de L’assassinat politique et l’U.R.S.S., brochure de Victor Serge, Maurice Wullens et Alfred Rosmer.
QUINZE BALLES…
Le 4 septembre 1937, on trouvait sur la route de Chamblandes, non loin de Lausanne, le corps d’un homme jeune encore, vigoureux et bien vêtu, criblé de balles à coups de mitraillette. Plusieurs balles dans la tête, plusieurs balles dans le corps. Les assassins n’avaient pas ménagé les munitions. Ils avaient tiré rageusement, sur le mort comme sur le vivant. Premier trait psychologique : les tueurs s’étaient acharnés pour avoir la certitude de tuer. La main convulsée de l’assassiné retenait quelques cheveux gris… Le corps n’avait pas été dévalisé ; on trouva sur lui un passeport tchèque au nom de Hans Eberhardt et un billet de chemin de fer pour la France. Eberhardt ? La police suisse connaissait déjà ce nom. Quelque temps auparavant, une dénonciation anonyme, extrêmement documentée, lui avait révélé que c’était « un aventurier, trafiquant de stupéfiants et de valuta » qui avait successivement emprunté plusieurs identités différentes, indiquées avec précision par le délateur. Seulement, rien n’avait confirmé cette dénonciation. … (1), Eberhardt, en tout cas, était un faux-nom. Dès le lendemain, la femme de la victime, habitant un village voisin, révélait sa véritable identité : Ignace Reiss, d’origine polonaise, membre du Parti Communiste de l’U.R. S.S., haut-fonctionnaire du Service secret à l’étranger du Commissariat du peuple à l’Intérieur, décoré de l’ordre du Drapeau Rouge, chargé récemment de missions en France et en Hollande. Informé par télégramme, un ami d’Ignace Reiss arriva d’Amsterdam pour suivre l’enquête et y contribuer. H. Sneevliet, directeur du Nieuwe Fackel, député du Parti Socialiste-Révolutionnaire de Hollande à la précédente législature, délégué des communistes de Hollande et d’Indonésie aux premiers congrès de l’Internationale communiste, autrefois délégué par l’Exécutif de l’I.C. auprès de Sun-Yat-Sen, confirma qu’il connaissait Reiss depuis de longues années. Et l’affaire fut tout à coup lumineuse.
Le 27 juin, Reiss avait, par un message officiel au Comité central du Parti communiste de l’U.R.S.S., message communiqué aussitôt à la presse par les soins de Sneevliet, rompu avec le parti de Staline, démissionné de toutes ses fonctions, renvoyé sa décoration. Non sans commettre, par excès de scrupules communistes, une faute si impardonnable qu’elle devait lui coûter la vie. Au lieu de signer de son vrai nom son message à la presse, il l’avait signé d’un pseudonyme de militant : Ludwig. Au lieu de solliciter l’asile et la protection d’un pays démocratique, il avait tenté de se dérober aux exécuteurs par ses propres moyens. « Maintenant, disait-il en quittant la Hollande, s’ils me trouvent, ils ne me manqueront pas…». Ils l’avaient trouvé et ils ne l’avaient pas manqué. Qui, ils ? La brigade des exécuteurs du Commissariat du Peuple à l’Intérieur ou, par abréviation, du Guépéou. L’enquête alla très vite. L’auto qui avait servi au crime fut retrouvée. Elle avait été louée par une jeune femme, chargée des filatures par le Guépéou, Renata Steiner, que l’on arrêta… Dans l’auto on trouva un pardessus d’homme portant la marque d’un magasin madrilène. Des objets, des papiers et des photographies saisis dans un hôtel permirent d’identifier l’un des assassins, une femme, camarade de Reiss, agent secret du Guépéou à Rome, Gertrude Schildbach. Il fut établi que les tueurs avaient exercé de longues et coûteuses surveillances autour de leur victime en Hollande, à Paris, en Suisse, avant de l’attirer au guet-apens ; qu’ils disposaient de crédits pratiquement illimités (2), se déplaçaient en avion ou en auto, passaient toutes les frontières sans difficultés; qu’ils étaient supérieurement organisés; que cinq personnes au moins avaient participé à l’exécution… Le Guépéou venait d’abattre un homme, presque sous les fenêtres de la Société des Nations, au moment précis où Litvinov étudiait à Genève le projet de convention internationale contre le terrorisme…
LES RAISONS DU CRIME
Quelques mois avant de se décider à rompre avec Moscou, Reiss, la conscience déjà profondément troublée, avait fait tenir aux groupements d’extrême-gauche cet avertissement: " La décision d’user de tous les moyens contre vous vient d’être prise. Entendez-moi: je dis tous les moyens. Tous vos militants sont donc en danger…" Il avait été question de cet « avertissement Ludwig » au moment de l’enlèvement, à Barcelone, du leader du Parti Ouvrier d’Unification Marxiste, Andrès Nin (3), à la mi-juin. On pouvait rapprocher ces mots de l’avertissement de Radek qui s’exclamait au procès de Moscou, en fin janvier : « Si notre exemple ne leur apprend rien, les trotskistes de France d’Espagne et des autres pays le payeront cher ! " (Izvestia de Moscou, compte-rendu officiel, 30 janvier 1937). On sait qu’en Russie, quiconque est soupçonné de faire en son for intérieur la moindre objection à la politique du bourreau est aussitôt qualifié de trotskiste, — ce qui mène loin…
Reiss souffrait, comme un homme qui a voué sa vie à une cause, renoncé à tout pour lui-même, accepté pendant près de vingt ans toutes les tâches, tous les risques pour servir, et qui tout à coup voit cette cause défigurée, piétinée dans le sang et la boue par ceux-là même qui l’incarnaient pour lui avec le plus d’autorité… A travers toutes les crises sociales de l’Europe, les agents secrets de l’Internationale Communiste et de la République des Soviets ont déployé, au service de la révolution, leur invisible activité. Il en est qui ont fait de grandes choses et qui sont demeurés inconnus: il en est qui sont morts inconnus, au travail ou au combat, empalés à Canton, pendus en Turquie, "liquidés" ailleurs de maintes façons. L’U.R.S.S. a eu ses Lawrence et qui lui ont donné — tels Blum- kine, fusillé à Moscou en 1929 — la Mongolie intérieure, presque tout le Sinkiang (Turkestan chinois), une profonde influence sur l’Afghanistan. Dans les pays d’Occident, ils ont contribué à étendre l’influence soviétique et communiste dans tous les milieux de la société. Tous les pays entretiennent des agents secrets à l’étranger et l’on affirme que l’Intelligence Service est une des formations essentielles de la puissance britannique. Mais aucun pays n’a disposé de cadres aussi dévoués que ceux formés par la révolution russe, c’est-à-dire par le grand idéalisme médité et discipliné de la première révolution socialiste victorieuse. En servant, les Reiss avaient la conviction de travailler à la transformation du monde.
Il faudrait placer ici le portrait de l’homme, un homme simple, au visage plein et ouvert, de grande taille, athlétiquement charpenté, un révolutionnaire de ce temps ou plutôt d’un temps révolu, — un homme de la génération que l’on achève de fusiller à Moscou parce qu’elle a pris le pouvoir, nationalisé la production, vaincu en quatre années de guerres civiles, fondé entre la Baltique et l’océan Pacifique, l’Union des Républiques Soviétiques Socialistes, remis par ses propres moyens la production en marche… Esquisse d’une biographie : D’origine juive polonaise, né en 1899. Etudiant en droit à Vienne, adhère au P.C., est envoyé en Pologne par l’Internationale ; arrêté, brutalisé, condamné à cinq années de réclusion, on le retrouve en 1923-26, militant illégalement dans la Ruhr, puis à Vienne où il passe par la prison ; puis à Moscou, puis dans presque tous les pays d’Europe. Il sert. Il a souvent servi les dents serrées, car les années noires se suivent. La plus noire est l’année 1936, – du moins il peut le croire, car nul ne sait que les années 1937 et 1938 seront pires, que le sang va couler à flots sur la révolution massacrée, avec le mensonge des faux-aveux, l’infamie et l’insanité des plus monstrueuses accusations formulées contre les meilleurs, et partout dans le monde l’argent de la corruption…
LE CARNET D’IGNAGE REISS
Reiss ne tenait pas de journal, mais au moment de franchir dans sa vie un nouveau tournant, il jeta dans un carnet quelques notes sommaires, destinées à lui servir de points de repère pour des entretiens. Ces notes nous placent dans l’atmosphère chargée des procès de Moscou et des intrigues connexes poursuivies à l’étranger.
Ces notes, les voici. Elles nous éclairent à la fois sur l’évolution d’une conscience, sur les dessous du drame russe et sur des affaires demeurées ténébreuses, comme l’affaire Grilewicz, à Prague.
24 juillet 1937
1. D’après les renseignements que j’ai, des rapports ont été fournis (par le Guépéou) à la police tchèque, à Prague, tendant à présenter l’émigré politique allemand Grilewicz comme un agent de la Gestapo. La police tchèque ne semble pas pressée d’agir. Staline a plusieurs fois téléphoné à Ejov pour lui demander où en est l’affaire Grilewicz ; il (Staline) tient à avoir, à tout prix, un procès contre des trotskistes en Europe, Sloutski dit : « Les autorités tchèques ne sont pas pressées. Elles comprennent des légionnaires (4)."
Les entretiens de Reiss avec diverses personnes nous permettent d’éclaircir le sens de ces notes, prises à Moscou au cours d’une période de collaboration quotidienne avec le chef du Guépéou à l’étranger, Sloutski. Depuis la publication du carnet de Reiss, en russe (décembre 1937), la presse soviétique a passé un entrefilet sur la mort subite de ce Sloutski, à trente cinq ans… Nous avons quelques raisons de croire que l’on s’est défait de lui. — L’affaire Grilewicz se réduit à ceci : Grilewicz, vieil ouvrier, ancien député social- démocrate au Reichstag, communiste opposant de gauche, fut arrêté à Prague sous une inculpation d’espionnage. D’une valise lui appartenant et qui contenait notamment de la correspondance, on tira en son absence des documents photographiques intéressant la défense nationale. Grilewicz avait été dénoncé par des agents secrets du Guépéou qui avaient également préparé sa valise… Il obtint après plusieurs mois d’instruction un non lieu mais fut expulsé de Tchécoslovaquie. L’autorité dont il jouissait dans les milieux d’émigrés allemands l’avait fait désigner pour la présidence d’un Comité d’intellectuels constitué à Prague pour enquêter, en liaison avec les comités similaires de Paris et de New-York sur les procès de Moscou; en provoquant l’arrestation de Grilewicz, le Guépéou réussit à empêcher l’action du comité de Prague. La note de Reiss est remarquable en ce qu’elle nous montre Staline intervenant personnellement, avec Ejov, dans une basse machination policière à Prague… Connaissant l’extrême centralisation des services secrets agissant à l’étranger, cette note nous permet d’affirmer que l’assassinat d’Ignace Reiss a été organisé dans des conditions identiques à celle de la machination contre Grilewicz, c’est-à-dire sur ordre personnel de Staline. La sinistre besogne, expédiée avec la maladresse que l’on sait, s’explique dès lors par l’impatience du « Chef génial »
2. Fin février eut lieu une conversation téléphonique entre Paris et le journaliste tchèque Ripka (des Narodny Listy je crois). On lui parla de la part d’un de ses amis hongrois, pour lui offrir des matériaux sur un procès trotskiste, matériaux à utiliser dans la presse. Ripka coupa la communication. Je sais qui a téléphoné.
Sloutsky, — le chef, rappelons-le, du service étranger du Guépéou — s’était rendu à Paris pour y préparer les campagnes de presse concernant les procès de Moscou. Il faisait téléphoner par un de ses collaborateurs et suivit lui-même la conversation avec M. Ripka, auquel on offrit des documents confidentiels, censés provenir de la Gestapo, en réalité fabriqués à cet effet…
3. Parlant de N…, qui occupe en Angleterre un poste très important, Sloutski dit qu’il appartient à l’Intelligence Service. Sokolnikov, étant ambassadeur à Londres, eut avec lui des contacts d’affaires. Agranov serait disposé à monter, en mettant ces relations à profit, une affaire contre Sokolnikov. Sloutski craint que son service n’en retire beaucoup d’ennuis car ibsissima verba : « Sokolnikov vous en écrira tant et tant (ample geste de la main) sur ses rapports avec Trotski, et c’est nous qui serons roulés. »
On voit ici les faussaires préoccupés des conséquences que pourraient avoir pour eux des faux mal faits ; ne doutant pas, par ailleurs de la complaisance infinie d’un accusé disposé à en avouer «tant et tant». Sokolnikov, ancien collaborateur de Lénine, commissaire du peuple aux finances de l’U.R.S.S., ambassadeur à Londres puis suppléant du commissaire du peuple aux affaires étrangères avoua en effet tout ce qu’on voulut, au procès Radek-Piatakov et ne fut condamné qu?à dix ans de prison tandis que l’on fusillait treize de ses co-accusés. Agranov, membre du Conseil du Guépéou, l’un des metteurs en scène de ce procès a disparu depuis, emprisonné et peut-être exécuté. La note suivante se rapporte à la préparation du procès Piatakov-Radek :
4. Conversation téléphonique entre Sloutski et A. Berman : « Tu me parles d’un document transmis à l’ambassadeur du Japon. Pourquoi me fourr es-tu dans cette histoire ? Où veux-tu que je le prenne, ce document ? »
Haut fonctionnaire du Guépéou, Berman demandait à son collègue du service étranger de lui trouver ou confectionner un document établissant la liaison de certains accusés avec l’ambassadeur du Japon…
6. Un nommé E. Bêcher ou Brecher, pseudonyme Edek, également Pitersen, a servi pendant des années d’agent-provocateur du Guépéou parmi les camarades polonais. Collaborateur du journal Tribuna Radziecka, paraissant à Moscou, il a livré beaucoup de camarades en Russie et en Ukraine. Se fait passer pour écrivain, natif de Lvov. Fut arrêté et condamné en Pologne comme communiste, puis exclu du parti pour indignité : avait livré un militant à la police.
7. Sloutski dit des communistes de Leningrad : « 4/5 meurent en criant : Vive Léon Davidovitch ! »
Cette conversation se rapporte à mai 1937 ; on venait de fusiller à Leningrad, sans procès naturellement, des jeunes communistes accusés de trotskisme. Il s’agit de Léon Davidovitch Trotski.
9. Les aveux de Kippenberger sur ses entretiens avec von Bredow.
Reiss racontait que Kippenberger, communiste allemand réfugié à Moscou — où il fut fusillé — avait eu, en effet, des entretiens avec le général von Bredow, mais sur la demande expresse de personnalités de Moscou.
10. Quatre-vingt dix heures d’interrogatoire. La remarque de Sloutski sur Mratchkovski.
Mratchkovski, un des héros de la guerre civile, un des chefs les plus réputés de l’armée rouge dans l’Oural, comparut au procès des Seize, avec Zinoviev, Kaménev et Ivan Smirnov, avoua comme eux des forfaits imaginaires et mourut comme eux. Pour briser sa résistance, on l’avait interrogé jusqu’à quatre- vingt dix heures. Le même traitement fut infligé à Ivan Nikititch Smirnov qui opposa aux inquisiteurs la résistance la plus opiniâtre. Reiss relatait que Mratchkovski, se voyant en présence d’un juge d’instruction de dix ans plus jeune que lui et probablement sans états de services révolutionnaires (Sloutski), lui demanda avec emportement : « Qui es-tu, toi ? Ce que je suis, moi, c’est inscrit sur ma poitrine ». Mratchkovski avait la poitrine couverte de cicatrices. Sollicité ensuite d’avouer ce qu’exigeait le Comité Central, il finit par répondre, peut-être à la quatre vingt- dixième heure : « Si Smirnov marche, je marche aussi ». Smirnov s’étant laissé convaincre et briser, à la fois, ces deux hommes connus pour leur fermeté, «marchèrent…». Nous savons par le compte-rendu officiel des débats du procès des Vingt-et-un que le Haut-Commissaire à la Sûreté, lagoda, le plus proche des collaborateurs de Staline, s’était rendu dans la cellule de Smirnov pour s’entendre avec ce dernier sur sa conduite au procès d’août 1936 (5).
11. Décembre 1936. Primakov n’a pas encore avoué. Observation de Sloutski.
Primakov, un des chefs de l’armée rouge, connu pour ses campagnes en Asie centrale, semble n’avoir jamais cédé à l’inquisition. Il figure’ dans la liste des généraux fusillés sans jugement en même temps que le maréchal Toukhatchevski.
12. Perquisition chez Bacovski. Dix-huit heures sans aliments ni repos. Sa femme voulut lui faire du thé, on l’en empêcha de peur qu’elle ne l’empoisonnât. Sans garantie d’exactitude. Relaté par Louis Fisher.
Louis Fisher, correspondant de journaux américains à Moscou, un des agents officieux de la propagande stalinienne à l’étranger, n’inspirait aucune confiance à Reiss.
13. Félix Wolf a refusé d’avouer quoi que ce soit. (Mort).
Félix Wolf, communiste allemand, connu depuis les débuts de l’Internationale Communiste, a été fusillé sans jugement, ainsi que le secrétaire de Thaelman, Werner Hirsch et, croit-on, que Remmele et Heinz Neuman, tous deux membres du Comité Central du Parti Communiste allemand.
14. Conversations continues avec Adolphe, par Kandil. Remarques de Sloutski sur les entretiens avec Roy, en 1935 et le Dr La. en décembre 1936.
Note un peu énigmatique. Adolphe désigne Hitler, Kandil pourrait être Kandilaki, chef de la délégation commerciale soviétique à Berlin, emprisonné depuis à Moscou.
15. Ejov, pendant une conversation dans tes bureaux au printemps 1936 (sans doute erreur, ce devait être 1937) : « Fusillez-en quelques dizaines. »
16. La rumeur circule au Guépéou que Iagoda aurait été un agent de la Gestapo. Les Allemands l’auraient obligé à servir en usant à son égard du chantage, car il aurait été auparavant un indicateur de l’Okhrana. Mais il n’a pas quarante ans !
On sait que Iagoda, qui dirigea tous les services de police pendant plus de dix ans, en étroite collaboration avec Staline, dont il ne fut jamais qu’un docile instrument, fut relevé de ses fonctions de commissaire du peuple à l’intérieur et haut-commissaire à la Sûreté, au lendemain du procès Zinoviev, qu’il avait monté. La raison d’Etat commandait de supprimer en lui, l’homme qui connaissait tous les dessous du premier procès des compagnons de Lénine. Comme il était réellement puissant, on se borna à lui confier le portefeuille des P.T.T. Quand la plupart de ses collaborateurs et amis eurent été révoqués, déplacés ou éloignés de diverses façons, des postes de confiance, on l’arrêta, sous une inculpation de malversations. Il disparut pour un an dans les prisons secrètes qu’il avait lui-même établies, avant de reparaître au procès des Vingt-et-un, en mars 1938, et d’y être condamné à mort après les aveux rituels… Au banc des accusés, il parut vieilli et brisé, e débattit un court moment, revint même sur les aveux qu’on lui avait extorqués à l’instruction. L’Œuvre du 10 mars rapporte que, sur le chef des empoisonnements médicaux, Iagoda déclare : « Les médecins mentent. J’ai menti moi-même à l’instruction. Je vous demande, camarade procureur, de ne pas m’obliger à expliquer publiquement les raisons de ce mensonge ». — « Divers envoyés spéciaux rapportent, qu’à ce moment, le procureur Vychinski blêmit et ne répondit pas ». Iagoda nia avec ironie toute participation à l’espionnage, traita le complot dont s’accusaient Boukharine et Rykov, ses compagnons d’infortune, de fantaisie, mais reconnut avoir connu la préparation de l’attentat de Nikolaév contre Kirov, membre du Bureau politique, en 1934 et avoir fait hâter, par des empoisonnements médicaux, la fin de Gorki et de plusieurs autres personnalités. Constatons, ici, que toute la presse de l’opposition communiste dénonçait depuis l’attentat de Nikolaév, la complicité manifeste du Guépéou dans cette affaire. Si déroutants qu’ils soient, les aveux de lagoda, en ce qui concerne les consignes d’assassinat qu’il passait aux médecins chargés de soigner les personnalités les plus marquantes du régime, pourraient contenir un élément de vérité et peut-être des plus lourds ; mais en ce cas, lagoda, qui jamais n’eut de rôle politique personnel, n’aurait encore été que l’instrument de Staline ; ce qu’il ne pouvait évidemment dire au procès sans perdre sa toute dernière chance, d’ailleurs dérisoire… Il a été fusillé.
Reprenons les notes de Reiss.
18. Dans la question espagnole, un premier mouvement vers le soutien, puis, jusqu’au 6 septembre 1936, défense absolue d’entreprendre quoi que ce soit dans ce sens.
Nous passons un certain nombre de notes, pour des raisons aisées à deviner…
22. Une affaire inconnue au Comité Exécutif Central : Riabinine et Tcherniavski.
Ces deux officiers furent accusés d’avoir préparé un attentat contre Staline. Probablement fusillés.
23. Le cambriolage chez Trotski, à Prinkipo, pour rechercher des documents établissants ses relations avec l’Internationale socialiste et surtout avec Otto Bauer. Douteux.
II est ici question d’une légende, mais caractéristique. A l’époque où Trotski résidait dans l’île de Prinkipo, près de Stamboul, en 1929- 31, la Troisième Internationale considérait les socialistes comme des « social-fascistes » , plus dangereux encore pour la classe ouvrière que les fascistes proprement dits; et, imputant toujours à Trotski le plus grand crime concevable selon l’inspiration politique du moment, la presse soviétique l’accusait de négocier en secret avec les leaders de l’Internationale socialiste… On constatera que les temps ont bien changé. La légende se répandit alors parmi les collaborateurs du Guépéou que l’on avait envoyé un agent sûr cambrioler le cabinet de Trotski ; mais Trotski l’aurait surpris, une conversation se serait engagée entre les deux hommes, le cambrioleur du Guépéou, séduit par l’ancien chef de l’armée rouge lui aurait longuement parlé de la vie et de la situation en Russie… Il convient de rappeler qu’un envoyé du Guépéou, et qui était un des hommes les plus remarquables des services secrets, Blumkine, chargé de surveiller Trotski, à Constantinople, entra en réalité en relations avec lui et fut exécuté en 1929, malgré les immenses services qu’il avait rendu à la révolution; et que la villa habitée à Prinkipo fut un jour détruite par un incendie dont les causes n’ont pu être élucidées : Trotski se borna à communiquer le lendemain à la presse que sa correspondance avec Lénine, déposée en lieu sûr, n’avait pas été menacée par les flammes…
26. Ejov parle des hésitations de Dzezjinsky. (Tous les collaborateurs de Dzerjinsky, au Guépéou et dans les autres bureaux sont arrêtés).
Dzerjinsky fut, pendant les premières années de la révolution, le président de la Commission Extraordinaire qui exerça la terreur. D’origine polonaise, il s’était entouré de révolutionnaires polonais, amis ou camarades de jeunesse. Pour faire disparaître ces acteurs et ces témoins du début de la révolution, on a invoqué, notamment, de prétendues hésitations et variations politiques de l’ancien chef de la Tchéka.
29. La note Evdokimov sur les étrangers demeurés en en Russie après la paix de Brest-Litovsk. Evdokimov est un ivrogne fini. Evdokimov, fonctionnaire du Guépéou, à ne pas confondre avec Grigori Evdokimov, ex-secrétaire du Comité Central, fusillé en même temps que Zinoviev, avait exposé dans un mémoire que tous les prisonniers de guerre allemands, autrichiens et hongrois, restés volontairement en Russie après la signature du traité de Brest-Litovsk en 1918, étaient en réalité des agents de l’ennemi, installés en U.R.S.S., à des fins d’espionnage. On remarquera qu’à l’époque du traité de Brest-Litovsk, les empires centraux traversaient une crise sociale qui ne laissait rien subsister de leurs organisations militaires ; que les que les prisonniers de guerre qui se rallièrent alors au bolchevisme étaient, pour la plupart, des ouvriers socialistes ou des travailleurs mariés pendant leur captivité. Beaucoup entrèrent dans le parti communiste et y obtinrent avec le temps des postes de confiance. Le rapport Evdokimov a servi de justification aux mesures implacables qui ont frappé presque tous ces hommes des premiers jours de la révolution, devenus gênants par leur esprit et leur connaissance des choses du pays.
30. Messing-Kaganovitch. « On refuse les commandes ». A vérifier.
Reiss commenta cette note en ces termes : A une conférence tenue à Moscou, où Ton discutait de la mauvaise gestion de la ville, Kaganovich, membre du bureau politique prononça un discours violent dans lequel il dénonçait le sabotage et exigeait pour les saboteurs un châtiment exemplaire. Il se serait tourné, ce disant, vers Messing, personnage influant du Guépéou, qui aurait répondu : « On refuse les commandes » . Traduisons : Je ne me charge pas de monter, par ordre, des affaires de sabotage. Peu de temps après, Messing fut révoqué. Ses collaborateurs attribuèrent la sanction dont il avait été l’objet à cette réplique et ne cachèrent pas, entre eux, leur sympathie pour lui.
32. Rykov et Boukharine, tirés de prison et amenés devant le Comité Central, réuni en séance plénière, pour y présenter leur défense, refusèrent catégoriquement de se reconnaître coupables. Staline répondit : En prison ! Qu’ils se défendent là- bas !
La comparution de Rykov et Boukharine devant le G. G. s’explique par l’autorité considérable dont ils jouissaient encore aux yeux des dirigeants du parti, surpris par les exécutions de vieux-bolchévicks. On mit près d’un an à briser la volonté de Rykov et de Boukharine, au cours d’une procédure secrète, marquée par une foule d’exécutions sans jugement. Ils consentirent enfin à comparaître au procès des Vingt-et-un, en mars 1938 et à y faire les aveux qu’on leur dictait au nom de la raison d’Etat. Staline tenait à discréditer en eux les derniers des compagnons de Lénine. Ils furent exécutés.
33. D’après certaines rumeurs que je n’ai pu vérifier, Piatakov se serait prononcé contre le mouvement stakhanovien.
On sait aujourd’hui que le stakhanovisme, avec ses records de production, son dédain des normes rationnelles, la division, qu’il entraine, des ouvriers en catégories de recordsmen privilégiés et de travailleurs du rang, suspectés de mauvaise volonté, a été extrêmement coûteux. A la désorganisation des entreprises s’est jointe l’exploitation intensive des possibilités immédiates, sans souci du lendemain, particulièrement funeste dans les mines et les puits de pétroles. Il n’est que trop facile d’épuiser en toute hâte des gisements avantageux.
Piatakov devait disparaître parce qu’il était nommé dans le testament politique de Lénine comme un des hommes du parti les plus capables de continuer l’œuvre révolutionnaire ; et parce qu’il avait joué un rôle de tout premier plan dans les années héroïques avant de devenir, avec Ordjonikidze, l’organisateur réel de l’industrialisation pendant les deux premières périodes quinquennales. Staline lui attribua la responsabilité du gâchis et de l’inhumanité de l’industrialisation, lui fit avouer tout ce qu’il voulut et le fit fusiller le 1er mars 1937. Il semble vrai que Piatakov se soit auparavant élevé contre la campagne dispendieuse du stakhanovisme.
D’autres notes d’Ignace Reiss ont trait au séjour à Moscou de l’écrivain allemand, Lion Feuchtwanger que Mme Reiss rencontra à une représentation du Grand Théâtre : on jouait Shakespeare… Le Guépéou s’était préoccupé de faire venir à Moscou un écrivain de marque dont les déclarations pourraient contrebalancer l’effet du témoignage d’André Gide. Feuchtwanger, bien qu’il se trouvât en U.R. S.S. à des moments tragiques, se prêta à ce jeu. Reiss écrit (6a): : On jouait Le Roi Lear et le jeu des artistes me saisissait. Je ne pouvais pas ne pas penser au destin de ces acteurs. Qu’adviendrait-il d’eux, demain ? Feuchtwanger sait-il ce qu’est devenu le jeune artiste qui lui souhaita la bienvenue en le traitant de camarade ? Ce qu’est devenue la directrice du remarquable théâtre d’enfants de Moscou ? [Nathalie Satz aurait été fusillée...] Feuchtwanger a cru devoir relater dans son livre qu’il reçut à Moscou la visite de Mme Muhsam. II entendait publier ainsi qu’elle était en liberté. Mais il n’a pas dit qu’elle avait été jusqu’alors en prison. Il ne pouvait pourtant pas l’ignorer, — il agit en pleine conscience.
Le révolutionnaire ne parvenait pas à comprendre le mensonge d’un intellectuel en renom. Mensonge par omission plus qu’odieux quand il s’agit d’une Zenzl Muhsam, réfugiée allemande comme lui, veuve du poète assassiné dans un camp de concentration d’Allemagne. Reiss nota de singuliers détails sur les entrevues entre Staline et Feuchtwanger. L’écrivain osa poser au Chef génial des questions embarrassantes, sortit de là plus écœuré que bouleversé, marchanda ensuite chaque mot de l’éloge de Staline que lui réclamait la Pravda. Mais il finit par faire le livre complaisant et faux qu’on attendait de lui… Un homme qui voit Moscou des fenêtres du café Métropole, un homme qui ne visite que des établissements modèles, n’a pas le droit de porter un jugement. La vraie Moscou, on ne peut la décrire qu’avec des larmes et du sang, quand on l’a connue dans ses époques héroïques, quand on a vécu ses luttes avec son peuple et vécu la trahison de la révolution… Feuchtwanger est-il si naïf ? Son imposture est-elle consciente ? On expliquait à Moscou que Feuchtwanger avait cherché en faisant l’éloge de Staline, à sauver la tête de Radek. Ce n’est peut-être qu’une hypothèse, une rumeur, mais qui montre que Moscou cherchait une explication à la conduite de l’écrivain, tant ses justifications des procès et tes éloges qu’il décernait à Staline sonnaient faux…
Un camarade me disait : « Ce n’est pas Staline qui l’accueille, c’est notre malheur ! »
II faudrait reproduire toutes ces notes. « Feuchtwanger a vu du bien-être à Moscou… Chez qui ? Chez les hommes de lettres bien- pensants, parasites de la vie soviétique qu’il a fréquentés… ».
— «II ose parler de liberté, sans voir la terreur, sans connaître l’épidémie des suicides… ».
— « II parle des manifestations de masses pendant le procès de Piata- kov. Nous savons comment on les organise… ».
— « Que vaut le seul exemple de la veuve du général Iakir qui, sur l’ordre de Staline, a déshonoré la mémoire de son mari fusillé… ».
— « Feuchtwanger dit que l’atmosphère de l’Europe est empoisonnée — et c’est avec celle, imprégnée de miasmes et de sang, du régime stalinien, qu’il voudrait le purifier ! » .
Ces lignes d’un soldat de la révolution qui les a payées de sa vie s’adressent, en réalité, à beaucoup d’intellectuels…
LE MESSAGE D’IGNACE REISS
Le 17 juillet, Reiss adresse au Comité Central du P. C. de l’U.R.S.S., sa démission motivée. La lettre, portée à la légation de l’U.R.S.S., rue de Grenelle, tombe aussitôt entre les mains d’un envoyé de Ejov, muni de pleins pouvoirs, Spiegelglass, qui la décacheté, en prend connaissance et donne le jour même l’ordre de tuer… Voici cette lettre. Notez que celui qui la signe a une femme et un enfant ; notez que s’il échappe à l’assassinat probable, il se trouvera dans quelques mois sans ressources et peut-être sans asile.
Au Comité Central du. P. C. de l’U.R.S.S.
La lettre que je vous écris aujourd’hui, j’aurais dû l’écrire il y a longtemps déjà, le jour ou les Seize furent massacrés dans les caves de la Loubianka sur l’ordre du «Père des Peuples». Je me suis tu alors. Je n’ai pas élevé la voix lors des assassinats qui ont suivi, et il en résulte pour moi une lourde responsabilité. Ma faute est grande, mais je m’efforcerai de la réparer, de la promptement réparer et d’alléger ainsi ma conscience. Jusqu’à ce moment, j’ai marché avec vous. Je ne ferai pas un pas de plus. Nos chemins divergent ! Celui qui se tait maintenant devient le complice de Staline, trahit la classe ouvrière, trahit le socialisme. Je milite pour le socialisme depuis ma vingtième année. Je ne veux pas, sur le seuil de la quarantaine, vivre des faveurs d’un Ejov. J’ai, derrière moi, seize années de travail illégal. Ce n’est pas peu, mais il me reste assez de forces pour tout recommencer. Car il s’agit bien de tout recommencer. De sauver le socialisme. La lutte s’est engagée il y a longtemps. Je veux y prendre ma place.
Le bruit que l’on fait autour des exploits d’aviateurs survolant le pôle devrait couvrir les plaintes et les cris des victimes torturées dans des caves à la Loubianka, à Svobodnaya (6b), à Minsk, à Kiev, à Leningrad, à Tiflis. On n’arrivera pas à couvrir cette plainte. La parole, la parole de vérité est plus forte que le ronflement des moteurs les plus puissants. Il est vrai que les recordsmen de l’aviation toucheront les cœurs des ladies américaines et de la jeunesse des deux continents intoxiquée de sports plus facilement que nous n’arriverons à conquérir l’opinion internationale et à émouvoir la conscience du monde. Que l’on ne s’y trompe pourtant pas, la vérité s’ouvrira un chemin, le jour du jugement est bien plus proche qu’on ne le croit au Kremlin. Le jour où le socialisme international jugera les crimes commis depuis dix ans, n’est pas loin. Rien ne sera oublié. rien ne sera pardonné. L’histoire est sévère. Le « Chef génial, le Père des Peuples, le soleil du socialisme » rendra des comptes. Pour la révolution chinoise vaincue, pour le plébiscite rouge en Allemagne (6c), pour la défaite du prolétariat allé-
mand, pour le social-fascisme et le front populaire, pour les confidences qu’il a faites à M. Howard, pour son approbation prévenante à M. Laval, — toutes choses géniales ! Ce procès-là sera jugé au grand jour et bien des témoins morts et vivants y comparaîtront. Tous parleront et cette fois, diront la vérité, toute la vérité. Tous comparaîtront, — les calomniés et les innocents fusillés — et le mouvement ouvrier international les réhabilitera, ces Kaménev et ces Mratchkovski, ces Smirnov et ces Mouralov, et les Drobnis, les Sérébriakov, les Mdivani, les Okoudjava, les Racovski et les Andrès Nin, " espions et agents de l’ennemi, saboteurs et agents de la Gestapo » !
Pour que l’URSS et le mouvement ouvrier international ne succombent pas sous la contre-révolution et le fascisme, la classe ouvrière doit venir à bout de Staline et du stalinisme. Ce mélange du pire opportunisme, dénué de principes, avec le mensonge et le sang, menace d’empoisonner le monde et jusqu’aux dernières forces de la classe ouvrière. Lutte sans merci contre le stalinisme ! Opposer au front populaire la lutte des classes ; à l’action des comités, opposer l’intervention ouvrière dans la révolution espagnole, — voilà ce qu’il faut aujourd’hui. A bas le mensonge du socialisme dans un seul pays ! Retour à l’internationalisme de Lénine ! Ni la II° ni la IIIe Internationale ne sont capables renverser en Prusse le gouvernement social-démocrate d’Otto Braun. — Après avoir dénoncé les socialistes comme social-fascistes, on sait que la IIIe Internationale a passé à la tactique du noyautage des partis socialistes et des fronts populaires, d’accomplir cette mission historique ; corrompues et désagrégées, elles ne peuvent qu’empêcher la classe ouvrière de combattre ; elles ne peuvent que remplir des fonctions de police au service de la bourgeoisie.
Ironie de l’histoire ! La bourgeoisie fournissait naguère elle-même les Cavaignac et les Gallifet, les Trépov et les Wrangel ; aujourd’hui, c’est sous la glorieuse direction de deux Internationales que les prolétaires eux-mêmes se font les bourreaux de leurs camarades. La bourgeoisie peut vaquer tranquillement à ses affaires ; l’ordre et la tranquillité régnent ; il y a encore des Noske et des Ejov, des Negrin et des Diaz. Staline est leur chef et Feuchtwanger leur Homère ! Non, je n’en peux plus. Je reprends ma liberté. Je reviens à Lénine, à sa doctrine et à son action. Mes faibles forces, j’entends les consacrer à la cause de Lénine. Je veux combattre, car seule notre victoire — la victoire de la révolution prolétarienne — libérera l’humanité du capitalisme et l’U.R.S.S. du stalinisme.
En avant donc, vers de nouveaux combats ! Pour la IV° Internationale !
Le 17 juillet 1937
LUDWIG (IGNACE REISS).
P.-S. — En 1938, j’ai été décoré de l’ordre du Drapeau rouge, pour service rendus à la révolution prolétarienne. Je vous renvoie cette décoration, ci- jointe. Il serait contraire à ma dignité de la porter en même temps que les bourreaux des hommes les meilleurs de la classe ouvrière de Russie. (Les Izvestia ont publié dans les deux dernières semaines des listes de nouveaux décorés dont les mérites sont pudiquement passés sous silence : ce sont les hommes qui ont exécuté les sentences de mort prononcées contre les vieux bolcheviks).
Reiss n’est ni un théoricien ni un journaliste. Son message tient du manifeste, car il est destiné à être rendu public. Écrit à la hâte par un homme d’action qui à trop à dire, dont les heures sont comptées au milieu du danger et qui ne voit de salut que dans le retour à l’intransigeance révolutionnaire de sa jeunesse. Ses idées politiques sont celles de beaucoup d’opposants de gauche du parti russe et des groupes nés, un peu partout dans le monde, des luttes qui se sont livrées au sein de la III° Internationale. Sa doctrine se rapproche le plus de celle de Trotski. Ce qui importe le plus ici, c’est la passion dont elle est empreinte. Les formules politiques d’Ignace Reiss, je n’entends ni les critiquer ni les défendre ; j’admire à travers elles un homme d’énergie et de dévouement.
LA FUITE ET LA FIN
Reiss savait très bien qu’en signant ce document, il signait son arrêt de mort, mais il pensait avoir quelques jours devant lui (7). Transmise par la voie hiérarchique, sa lettre ne devait être ouverte qu’à Moscou, par Ejov. Elle le fut immédiatement par le fondé de pouvoirs de Ejov à Paris, Spregergrass. Le soir même, à l’hôtel, Reiss recevait de l’un de ses camarades, un avertissement téléphonique, obscur, mais qu’il comprit. Plusieurs fois, la sonnerie de l’appareil retentit dans sa chambre ; dès qu’il décrochait le récepteur, on raccrochait au bout du fil. Rien à te dire, comprends toi-même et sauve-toi. Il prit le train. …Il alla, après quelques déplacements, se réfugier en Suisse. De divers endroits, il posta plusieurs lettres, motivant son attitude et invitant ses amis à l’imiter. A ce moment, une sorte de panique régnait dans les services secrets. La plupart des vieux collaborateurs, rappelés à Moscou sous divers prétextes, y disparaissaient et l’on se répétait que plusieurs avaient été exécutés. Leur crime était d’appartenir aux générations condamnées du début de la révolution. Reiss écrivit notamment à une amie de jeunesse, autrefois militante du PC allemand, longtemps agent secret à Paris, à ce moment en fonctions à Rome, Gertrude Schildbach. Au moment de l’exécution des Seize (Zinoviev, Kaménev, Ivan Smirnov), Schildbach était venue chez les Reiss, à bout de forces morales et elle avait eu une crise de larmes. Reiss se souvenait de la jeune militante de Leipzig, des enthousiasmes communs, des périls communs, des conversations angoissées des derniers mois. Gertrude Schildbach lui répondit qu’elle pensait à rompre, elle aussi, avec Ejov, — et lui demanda finalement un rendez-vous. Ici commencent à s’enchaîner deux crimes; car il est certain que les cvhefs de Schildbach connaissaient son trouble et ses relations cachées avec Reiss ; dès lors, elle était aussi condamnée à leurs yeux, mais ils allaient d’abord se servir d’elle pour exécuter Reiss.
Schildbach rejoint les Reiss près de Lausanne. Elle passe une soirée avec eux. Elle est l’amie des deux époux, elle câline l’enfant. On lui a donné, pour la femme et l’enfant, des pralines à la strychnine qui seront retrouvées dans sa chambre, à l’hôtel. Elle s’abstient de les offrir, se montre affectueuse, approuve l’attitude politique des Reiss. Le deuxième jour, elle soupe en tête-à-tête avec Ignace Reiss, dans un restaurant près de Chamblandes ; ils sortent ensemble, amis, suivent un moment la route obscure… Et c’est le guet-apens : une auto passe, s’arrête ; Reiss, matraqué, mal assommé, se défend. Plusieurs hommes — et Gertrude Schildbach — le poussent dans l’auto et là l’un des tueurs braque sur lui une mitraillette et tire à bout portant : cinq balles dans la tête, sept dans le corps. Le corps est abandonné un peu plus loin sur la route.
Ceci se passe dans la nuit du 3 au 4 septembre. Des ordres précis de Ejov paraissent avoir hâté le crime. Les 5 et 6 septembre, en effet, Ignace Reiss était attendu à Reims, par deux amis, — l’un des deux étant H. Sneevliet, le publiciste hollandais. Les deux amis attendirent en vain toute une soirée, puis toute une matinée. Au moment de partir, ils achetèrent un journal, lurent et comprirent… Une lettre de Reiss, concernant ce rendez-vous semble bien avoir été interceptée à Paris. Que Gertrude Schildbach ait sciemment conduit Reiss au guet-apens ou que l’on se soit , servi d’elle pour tenter d’obtenir avec lui un rendez-vous et qu’on l’ait jouée au dernier moment, n’a plus d’importance. Schildbach, elle-même, est perdue. Elle gagne Paris avec les tueurs et de là, sans doute, Moscou. On ne la reverra plus. Le fait qu’elle ait laissé ses effets, ses papiers et jusqu’à des photographies à l’hôtel porte à croire qu’elle ne savait pas, en tout cas, que l’exécution projetée était tout à fait imminente.
La presse communiste ne put pas passer entièrement sous silence l’assassinat d’Ignace Reiss, surtout en Hollande où le Nieuwe Fackel publia sur le champ toutes les données de l’affaire. Mais elle la présenta comme l’exécution d’un agent de la Gestapo par d’autres agents de la Gestapo ! C’est aussi ce qu’écrivit, à Paris, l’Humanité… On verra plus loin les détails de l’instruction.
Un communiqué de la police de sûreté vaudoise à l’agence télégraphique suisse, daté du 11 mars, donne les noms des deux exécuteurs principaux du crime. Ce sont deux Parisiens, un Français et un Monégasque, Roland Abbiat et Etienne Martignat, « importants agents du Guépéou ; Abbiat a déjà été mêlé à une grave affaire aux Etats-Unis et condamné de ce fait » .
SIGNIFICATION D’UN CRIME
L’assassinat d’Ignace Reiss n’est qu’un épisode en marge des procès de Moscou. Dégagée des contingences et des détails, la vérité sur ces procès se réduit à ceci : un des membres du Comité Central bolchevik de 1917, étant parvenu en dix années de luttes et d’intrigues, à une puissance absolue qui ne saurait être justifiée ni par son passé, ni par les idées du parti, ni par les intérêts supérieurs du pays — auquel il a infligé des souffrances incommensurables — s’est vu dans la nécessité d’écarter de la vie politique puis de supprimer physiquement tous ses compagnons d’autrefois, collaborateurs de Lénine, combattants et hommes d’Etat des premières années de la révolution. Trois procès suivis d’exécutions, beaucoup plus d’exécutions sans procès, vingt à trente mille arrestations de vieux-bolcheviks (parmi beaucoup d’autres…) y ont suffi. Cette contre-révolution, que l’on est parfois tenté de comparer à une fascisation, a forcément entraîné dans tous les rouages de l’Etat, et d’abord dans les services secrets, formés d’un personnel particulièrement sélectionné, un trouble profond. Quelque temps avant l’assassinat de Reiss, plusieurs de ses amis et collègues, tous communistes de la première heure, avaient été rappelés à Moscou, arrêtés, fusillés…
A l’étranger comme en U. R. S. S. même, la dictature stalinienne ne voit de remède à la désorganisation qu’elle suscite elle-même que dans la terreur : là-bas, l’assassinat d’apparence légal (et encore pas toujours), à l’étranger l’assassinat tout court. Le cas Reiss n’est pas isolé. En novembre 1936, les archives de Trotsky, déposées à Paris, à l’Institut d’Histoire Sociale de la rue Michelet, furent dérobées par des cambrioleurs, demeurés naturellement inconnus, disposant de moyens techniques tout à fait supérieurs… Un peu plus tard, de faux-agents de la Sûreté opéraient une perquisition à Neuilly, chez Joa quin Maurin, député aux Cortès, leader du « POUM », emprisonné à Saragosse.
A la même époque se situent les filatures exercées autour du fils de Trotsky, Léon Sédov, auquel un traquenard fut tendu à Mulhouse par les exécuteurs de Reiss (8). (Sédov est mort foudroyé par un mal subit, à Paris, quelques jours avant que le procès des Vingt-et-un ne s’ouvrît à Moscou…). Enfin, l’Espagne en guerre civile a offert aux agents de Staline l’occasion d’une large activité. On y a vu disparaître, enlevés pour être emmenés en U.R.S.S. ou mystérieusement assassinés, le jeune socialiste Marc Rhein, fils d’un membre russe du Comité Exécutif de l’Internationale Socialiste, le leader du Parti Ouvrier d’Unification Marxiste, Andrès Nin (il avait vécu dix ans à Moscou et appartenu aux milieux dirigeants de l’Internationale des Syndicats Rouges), le journaliste et militant autrichien, Kurt Landau, connu comme un vieux communiste opposant, l’ex-secrétaire de Trotski, Erwin Wolff, le correspondant du Manchester Guardian à Barcelone, Tioli… Le Parti Communiste espagnol a établi des prisons privées qui échappent au contrôle du gouvernement, fait procéder à des exécutions sommaires, réussi à faire mettre hors la loi, par des mesures nettement contraires à la constitution républicaine, le «POUM», parti ouvrier d’extrême-gauche, nettement antistalinien. Par l’intervention d’une police politique toute-puissante, disposant de ressources illimitées, disposant de ressources illimitées, disposant de sympathies nombreuses dans les milieux communisants (au triste sens actuel du mot) et que n’embarrasse aucune tradition de légalité, aucun scrupule d’humanité, aucun souci d’idéologie, la sanglante corruption du régime stalinien gagne le mouvement ouvrier et les intellectuels avancés d’Occident. L’ombre d’Ignace Reiss, mort pour sa foi socialiste, est là qui nous avertit d’un immense danger.
V. S.
Notes:
(1) Cette dénonciation était l’œuvre des chefs d’Ignace Reiss qui, seuls, connaissaient – pour les lui avoir fournies, ses identités successives.
(2) On estime que l’assassinat de Reiss a coûté près de 300.000 francs.
(3) Andrès Nin, ancien secrétaire de l’Internationale des Syndicats Rouges, plus récemment conseiller à la justice de la Généralité de Catalogne, fut arrêté par la Sûreté de la République espagnole, dirigée par le communiste Burillo, séquestré à l’insu du gouvernement, dans des prisons privées du PC, conduit à Alcala de Henarès, où se trouvait un aérodrome soviétique et où il disparut définitivement.
(4) Des légionnaires tchèques de 1916-1918, qui avaient combattu en Russie, connus pour leur hostilité au bolchevisme.
(5) Déposition Boulanov au procès Rykov-Boukharine-Iagoda, Moscou, mars 1938.
(6a) Les pages sur Feuchtwanger publiées en russe, ont été écrites par Eisa Reiss d’après les propos de son mari et ses impressions propres.
(6b) Plus de cent personnes ont été fusillées à Svobodnaya, Extrême-Orient, pendant l’automne 1937, d’après des communiqués officiels. On ne sait pas quelles sont les victimes de ces exécutions.
(6c) Allusion au pébliscite où l’on vit les communistes joindre leurs voix à celles des nazis.
(7) Reiss savait entre autre chose que peu de temps auparavant, un agent subalterne du Guépéou, nommé T… avait été ramassé sur le trottoir de la rue Denfert-Rochereau, blessé de plusieurs balles… Ses agresseurs n’ont pas été identifiés.
(8) Nous n’évoquons pas ici l’enlèvement du général Miller à Paris, sur lequel nous ne possédons aucune information particulière. Ce drame s’est accompli dans des milieux trop éloignés des nôtres.
(Nous avons réorthographié Luxembourg en Luxemburg).
Rosa Luxemburg est née à Zamosc, le 5 mars 1870, d’une famille juive polonaise. Elle était la plus jeune de cinq enfants. Une déformation de la hanche dégénéra en tuberculose osseuse et la retint toute une année au lit. Toute sa famille la chérissait, et non seulement à cause de son infirmité, mais parce qu’elle était enjouée, rieuse et affectueuse. A cinq ans elle savait lire et écrire et adressait déjà des essais littéraires à un journal d’enfant. Des dispositions pédagogiques se faisaient également jour en elle et elle jouait à l’institutrice avec les bonnes de la maison. L’enfant prodige faisait la joie et l’admiration de son père. Elle avait trois ans lorsque sa famille partit pour Varsovie. Le père voulait donner à ses enfants une solide culture qu’ils ne pouvaient acquérir à Zamosc. Mais dans la Pologne opprimée, le régime scolaire était soumis à des restrictions dont rapidement la jeune Rosa ressentit profondément l’injustice. Dans le lycée qu’elle fréquenta, les juifs n’étaient pas admis; quelques exceptions seulement étaient faites en faveur des juives. L’emploi de la langue polonaise y était interdit. Et Rosa, qui avait appris dans sa famille la haine de l’absolutisme russe, fut naturellement acquise au mouvement d’opposition universitaire. Elle fut même à la pointe de ce mouvement. Et dans ses dernières années d’étude à Varsovie, il est à peu près certain qu’elle fut en liaison avec le mouvement révolutionnaire organisé. La médaille d’or, qui devait lui être attribuée à sa sortie du lycée, en récompense de ses excellentes études, lui fut refusée à cause de son « attitude d’opposition aux autorités ». Aussitôt après avoir quitté le lycée, en 1887, — elle avait dix-sept ans — elle entrait au parti socialiste révolutionnaire, et collaborait avec le chef du groupe de Varsovie, l’ouvrier Martin Kasprzak. En 1889, elle quitta la Pologne. La police avait découvert son activité dans les cercles révolutionnaires. Et il pouvait en résulter pour elle la prison et même la déportation en Sibérie. Elle était évidemment prête à accepter toutes les conséquences de son activité révolutionnaire. Mais ses amis insistèrent pour qu’elle partît continuer ses études à l’étranger d’où elle pourrait servir utilement le mouvement. Martin Kasprzak organisa sa fuite. Elle passa la frontière russo-allemande dans une voiture de paysan remplie de paille. Sans difficulté, elle arriva à Zurich.
ÉTUDES EN SUISSE
Zurich était le lieu de rassemblement de l’émigration russe et polonaise: son université, une école supérieure pour les jeunes révolutionnaires. Là, des jeunes gens et des jeunes filles, qui avaient déjà connu la prison tsariste et les persécutions, vivaient ensemble en colonie.
De mœurs très pures, enthousiastes, désintéressés, profondément idéalistes, ils consacraient à leurs loisirs, à la politique et à la philosophie. C’étaient, entre eux, des discussions animées et interminables sur le darwinisme, sur l’émancipation de la femme, sur Marx. Tolstoï, Bakounine, Blanqui, sur les méthodes de la lutte de classes, la chute de Bismarck, la libération de la Pologne, les luttes de la social-démocratie allemande,
Rosa Luxemburg riait un peu de ces discussions qui ne conduisaient à aucun travail effectif. Elle avait soif d’action, et se préparait à prendre une part active aux luttes sociales. Elle avait pris pension dans la famille de l’écrivain socialiste allemand Lübeck qu’elle aidait parfois dans ses travaux littéraires. A l’université, elle étudia l’histoire naturelle. C’était plus que de l’intérêt, mais une vraie passion que suscitait en elle le monde des oiseaux et des plantes qui resta dans sa vie agitée et tourmentée l’oasis où, pendant les heures sombres de la prison, sa pensée aima se réfugier. Mais la politique restait sa préoccupation dominante et elle se mit à étudier avec ardeur l’économie politique. Elle se pencha en particulier sur les classiques, Smith, Ricardo, Marx. Le titulaire de la chaire d’économie politique, Wolf, était le type accompli du professeur. Érudit, éclectique, consciencieux, mais timoré, il ne s’éleva jamais à des vues générales sur le monde. Rosa, qui, aspirait à la synthèse et à l’unité, se plaignait « qu’il déchiquetât en lambeaux la substance vivante de la réalité sociale ». Après chacun de ses cours, elle critiquait son point de vue étroit et « bureaucratique ». Point par point, elle en démontrait l’insuffisance. Ce qui n’empêcha pas le professeur Wolf, dans une autobiographie, écrite plus tard, d’évoquer avec une grande impartialité l’étonnante personnalité de celle qui fut sa meilleure élève.
A côté de sa vie d’étudiante, elle mena une vie ardente de militante dans le mouvement ouvrier de Zurich. Elle était en liaison avec les marxistes russes, Paul Axelrod, Véra Sassulitsch et Georges Plékhanov qu’elle admirait profondément. Ce fut Léo Jogisches qui eut la plus grande influence sur son développement intellectuel et son évolution politique. On sait le rôle de premier plan joué par cet homme extraordinairement intelligent, dans le mouvement polonais et dans le mouvement russe, et qui fut, finalement, à la pointe du mouvement spartakiste allemand. C’est lui qui fonda le mouvement ouvrier à Wilna d’où sont sortis de nombreux chefs socialistes, parmi lesquels Charles Rappoport, théoricien socialiste apprécié. Il créa également des cercles d’officiers afin de gagner les militaires au mouvement révolutionnaire. Il fut arrêté en 1889 et enfermé dans la forteresse de Wilna. Dès qu’il eut recouvré la liberté, il s’enfuit en Suisse. Il entra immédiatement en relations avec Rosa Luxemburg, et entre ces deux êtres d’élite, il se noua une amitié qui ne s’arrêtera jamais. Lorsqu’ils se rencontrèrent, une révision des bases théoriques et des méthodes d’action socialistes s’imposait. L’Internationale socialiste se trouvait au seuil d’une phase nouvelle de développement. Le mouvement polonais était entré, lui aussi, dans une période de crise. En 1882, les divers cercles et les comités ouvriers s’étaient groupés pour former le parti prolétariat socialiste-révolutionnaire qui se lia avec le « Narodnaja Wolja » de de Saint-Pétersbourg, mouvement d’intellectuels, sans liaison avec les masses ouvrières, sans perspectives, sans programme précis, mais dont les méthodes terroristes étaient profondément inefficaces et dangereuses. Le parti « Prolétariat » finit par rompre avec la « Narodnaja Wolja » et il fut réorganisé en 1888. Au congrès international de Zurich, en 1893, Rosa Luxemburg précisa dans un rapport, les conditions d’une tactique marxiste du mouvement socialiste polonais, qui devait répudier et l’anarchisme et le réformisme. Ce sont les masses elles-mêmes qui doivent mener leur propre combat. Et « un parti socialiste qui s’appuie sur les masses, doit défendre, certes, leurs conditions d’existence, mais il ne doit pas perdre de vue dans la lutte quotidienne, le but révolutionnaire à atteindre. Les réformes ne sont que des étapes et des points d’appui dans la voie qui conduit à la révolution sociale, c’est-à-dire d’abord, à la conquête politique de l’Etat. »
A ce congrès international de Zurich, se posa aussi avec force, le problème de l’attitude du mouvement socialiste polonais dans la question nationale. La Pologne, on le sait, était sous le joug russe. Et la bourgeoisie polonaise dont l’existence était liée à l’important développement du capitalisme sous le tsarisme, considérait que l’indépendance nationale de la Pologne était son propre arrêt de mort. Quelle devait être, alors, l’attitude de la classe ouvrière ? Avec Marx et Engels, Rosa Luxemburg pensait qu’aucune nation ne pouvait être vraiment libre dans ses institutions si elle était opprimée par une autre nation. Mais elle pensait aussi que l’indépendance polonaise était subordonnée à l’instauration d’une république démocratique en Russie. Le premier but à atteindre était donc la chute de l’absolutisme russe. Et à l’union de la bourgeoisie polonaise avec le tsarisme, devait correspondre l’union du prolétariat polonais et du prolétariat russe. Cette stratégie politique fut admise plus tard par les théoriciens marxistes les plus éminents.
EN ALLEMAGNE, DANS LA LUTTE
APRÈS avoir vécu quelques mois en France où elle se lia avec les chefs du mouvement ouvrier ; Jules Guesde, Vaillant, Allemane, elle se rendit en 1897, en Allemagne qui était alors le foyer du mouvement ouvrier international, le centre de gravité de la politique mondiale, le pays où l’intérêt pour les problèmes théoriques et pratiques du socialisme était le plus vif. Un mariage blanc avec Gustave Lubeck, le fils de son vieil ami, lui fit acquérir la nationalité allemande. Alors, commença pour elle une vie tourmentée et agitée, la mieux remplie et la plus bouleversante, la plus riche, la plus variée qui se pût imaginer : l’action militante de propagande, d’éducation et d’agitation, les discours, les articles de journaux et de revues, les ouvrages d’économie politique et de politique marxiste dont plusieurs furent écrits en prison, la participation active à la vie du socialisme international et à tous les mouvements révolutionnaires dans le monde, les persécutions, la prison: c’est de tout cela que fut faite son existence.
En peu de temps, elle acquit une place importante dans les cadres de la social-démocratie allemande. Avec Kautsky, le « pape du marxisme », elle avait déjà correspondu ; elle pénétra vite dans l’intimité d’Auguste Bebel, de Paul Singer, de Franz Mehring, de Clara Zetkin, qui avait fondé l’internationale des femmes prolétariennes et dirigeait le journal féminin : « l’Egalité ». Elle collabora à la presse du parti où ses connaissances doctrinales et son tempérament combatif furent vivement appréciés. Elle exerça une influence notoire sur les principaux leaders du parti : Mehring modifia plus d’une fois son jugement politique après que Rosa Luxemburg eût exprimé son point de vue.
Elle poussa Kautsky à défendre dans l’arène politique les principes fondamentaux du parti. Son jugement politique était toujours très juste, et elle avait, pour déceler les perfidies et les arrière-pensées de l’adversaire, l’habileté et la perspicacité que ne possèdent habituellement que ceux qui ont déjà une longue expérience politique. Rosa ne faisait que débuter dans la vie militante, mais son intuition politique était remarquable. C’est à ce moment qu’elle prit contact avec les masses. Chacun de ses discours fut un triomphe. Cette petite femme si mince, si menue étonnait ses auditeurs par son talent, sa flamme, sa force de persuasion, la volonté indomptable qui émanait d’elle. Elle enflammait et elle convainquait.
A Berlin, elle donna une collaboration brillante à la revue économique : « Neue zeit ». Elle collabora également au journal socialiste de Leipzig auquel elle donna une orientation marxiste et dont elle créa la renommée dans toute la presse socialiste. C’est dans ce journal que fut publiée en 1898 et 1899, sous le titre : « Réforme sociale ou révolution », sa remarquable réponse à Bernstein, qui remettait en question dans un article de la « Neue Zeit » et dans son livre : « Les conditions du socialisme et les tâches de la social-démocratie », les principes fondamentaux du marxisme. La phrase fameuse de Bernstein : « Le but final n’est rien, c’est le mouvement qui est tout » avait été le signal d’une large controverse dans l’Internationale à laquelle participèrent tous les grands penseurs socialistes de l’époque: En Allemagne Parvus, Kautsky, Bebel, Clara Zetkin. En Russie Plékhanov. En Italie Labriola. En France Jules Guesde et Jean Jaurès. Rosa était à la tête des adversaires des révisionnistes. Elle était aussi la plus jeune, la plus ardente. Elle surpassa Kautsky, qui était depuis la mort d’Engels, la figure la plus autorisée, la plus représentative du mouvement ouvrier international. Par sa logique, sa dialectique, elle forçait l’admiration de ses adversaires. « Où les réformes, ou la révolution », disaient les réformistes. A la fois, les réformes et la révolution répondait Rosa Luxemburg. La lutte pour les réformes, c’est la lutte pour l’amélioration des conditions d’existence de la classe ouvrière, la protection du travail, l’élargissement des droits démocratiques à l’intérieur de l’État bourgeois, la lutte pour créer le climat favorable à l’organisation et à l’éducation de la classe ouvrière. »
Mais pour elle, ainsi qu’elle l’avait déjà affirmé au congrès de Zurich en 1893, la lutte quotidienne était liée au but final. Et l’objectif devait être la conquête de la puissance politique par le socialisme, Elle s’éleva avec force contre le parlementarisme, tel qu’à l’époque il était conçu par certains socialistes, avec toutes ses erreurs et ses illusions. Les élections au parlement, ne devaient être, selon elle, que l’occasion de développer la propagande socialiste et d’apprécier l’influence du socialisme sur les masses. Mais il fallait, d’un autre côté, éviter de tomber dans un abstentionnisme stérile et sectaire. C’est-à-dire que la social-démocratie, tout en demeurant un parti d’opposition, devait participer toutes les fois que cela était possible à une action législative positive et fonder sa force au parlement sur l’action des masses ouvrières. La conception réformiste de l’action socialiste au parlement triomphait en France: Millerand entrait en 1899 dans le cabinet Waldeck-Rousseau. Rosa critiqua vigoureusement cette participation qui, disait-elle, en substance, paralyse la classe ouvrière, la trouble, la déçoit, et risque de l’entraîner dans l’illusion d’un syndicalisme anarchiste négateur de l’efficacité de toute action politique, et prétendant suffire à tout.
Au Congrès international d’Amsterdam en 1904, il y eut entre elle et Jaurès une controverse particulièrement vive au sujet du ministérialisme et de la collaboration des classes. Cette controverse resta cependant très amicale, car Rosa Luxemburg admirait le prestigieux orateur, le penseur génial, l’humaniste émouvant qu’était Jaurès.
La révolution russe de 1905 créa un grand enthousiasme dans la classe ouvrière allemande. Rosa en analysa les péripéties et en tira les enseignements utiles pour la classe ouvrière allemande et l’internationale dans des meetings vibrants où elle s’efforçait d’éveiller le sentiment de la solidarité de classe dans la conscience ouvrière allemande.
L’HUMANITÉ DE ROSA.
LES caricaturistes de l’époque la représentaient comme une furie, une mégère excitée ; pour ses adversaires elle était « La sanguinaire Rosa ». Il n’y avait cependant pas de femme plus tendre, plus sensible, plus humaine. Elle adorait les enfants, elle aimait passionnément les fleurs, les plantes, les oiseaux, les bêtes qui lui inspirèrent des pages si touchantes. Un brin d’herbe qu’elle apercevait de la fenêtre étroite de sa prison, un chant d’oiseau la réjouissaient. Et ses lettres de prison révèlent la sensibilité la plus délicate, la plus raffinée, qui ait vibré dans un cœur humain. Elle possédait une âme d’artiste, aimait la musique et les poètes, elle chantait et peignait. « Dans toutes les merveilles de la nature, les œuvres de l’esprit humain, les trésors de la science, de la musique et de la poésie, elle jouissait de la vie universelle dont elles sont le rayonnement. »
Elle était indulgente pour les faiblesses des hommes. Mais elle exigeait de ses amis une loyauté absolue de caractère et de sentiments. Bebel, Mehring, Hans Diefenbach, Karl et Sonia Liebknecht, Karl et Louise Kautsky la chérissaient. « Les dons incomparables de son cœur et de son esprit, et sa volonté d’action unis dans l’harmonie la plus parfaite, faisaient d’elle une créature exceptionnelle comme le siècle n’en produisit pas de semblable. »
Elle avait, comme Victor Hugo, écrit son compagnon de lutte, Paul Frölich: « Dans sa tête, un orchestre Et dans l’âme, une lyre. » Son courage était indomptable. Elle domina le destin qui ne l’abattit jamais. Quand, enfermée dans une cellule humide et sombre, la maladie affaiblissait son corps, exaspérait ses nerfs, elle gardait son magnifique optimisme. « Dans la vie sociale, comme dans la vie privée écrivait-elle, il faut tout accepter de même, tranquillement, avec une âme élevée ; avec un sourire de douceur. » Et en effet, devant les plus dures épreuves, elle demeura stoïque. Sa volonté ne faiblit jamais. Elle conserva toujours cet équilibre, cette harmonie intérieure qui n’abandonnent pas les âmes fortes, les êtres d’élite qui ont l’habitude d’accomplir, dans n’importe quelle circonstance, tout leur devoir. Elle ne parlait pas de ses souffrances, mais elle se penchait sur celles des autres. Et aux heures les plus noires, elle trouvait encore le courage de réconforter ses amis inquiets sur son sort, ou atteints eux-mêmes par les événements. A Sonia Liebknecht l’épouse de Karl, jeune femme dont la vie s’écoulait dans les soucis, l’anxiété, le chagrin, elle écrivait : « Je ne songe pas à vous nourrir de jouissances esthétiques et de joies intellectuelles, je veux vous faire connaître toutes les vraies joies de l’esprit, mais je voudrais vous donner encore ma sérénité inébranlable afin d’être sûre que vous traverserez la vie drapée dans un manteau d’étoiles.»
En 1917, lorsque la Révolution russe éclata, elle était en prison. Après le premier mouvement d’enthousiasme que suscita en elle le grand phénomène historique qui était le triomphe de la politique qu’elle préconisait pour le socialisme, en cas de guerre, c’est encore à ses amis qu’elle pensa, à ses vieux amis qui à Saint-Pétersbourg, à Moscou ou à Riga étaient emprisonnés depuis de longues années. Elle écrivait à Diefenbach : «… Mes chances de liberté diminuent avec les événements révolutionnaires de Russie. Mais mes amis sont enfin libres : cela me remplit d’une joie sans mélange. »
Dans chaque lettre qu’elle recevait en prison, elle s’efforçait de deviner l’état d’âme de son correspondant, afin de pouvoir lui répondre le met qui console ou encourage. Sa pitié était sans bornes, sa bonté infinie. Ainsi, pendant la révolution allemande, elle recommandait à ses partisans « l’action révolutionnaire, la plus énergique, mais aussi la plus grande humanité. »
« Un monde doit être bouleversé, mais chaque larme qui aura coulé inutilement est une accusation, et l’homme pressé qui en courant vers sa tâche broie un pauvre vermisseau, commet un crime. »
« Son œuvre est une longue suite héroïques dirigés vers un seul et même but, a écrit d’elle Clara Zelkin. Ses vertus personnelles brillent et s’enflamment, elles réchauffent et rafraîchissent, engendrent la vie et apportent la mort, elles sont animées par une seule volonté, dirigées inébranlablement vers un seul et même but : éveiller chez les ouvriers la volonté de puissance et leur donner la capacité de mettre à exécution le verdict de l’Histoire: contre le capitalisme. »
Sa culture socialiste, son sens profond des réalités sociales, ses sentiments généreux en firent l’internationaliste la plus fervente, la plus convaincue de tous les socialistes du mouvement ouvrier mondial.
L’internationalisme demeure le leit-motiv de toute son activité socialiste « La fraternisation internationale des travailleurs est pour moi, écrivit-elle, ce qu’il y a au monde de plus sacré et de plus noble; cela est mon idéal, ma foi, ma patrie. J’aimerais mieux mourir que d’être infidèle à cet idéal. »
Le prolétariat international doit être un corps unique, agissant. Développer, renforcer son unité, ce fut un des objectifs les plus importants de sa vie.
Les socialistes de droite de la social-démocratie allemande attribuèrent souvent cette tendance aux origines juive de Rosa. Certes les persécutions que subirent les Juifs dans la Pologne opprimée, les pogroms russes que, pendant son enfance, elle avait entendu maudire dans la maison paternelle avaient contribué à faire naître dans son esprit la grande et généreuse idée d’une « patrie humaine ».
La patrie des prolétaires à laquelle la défense de toutes les autres est subordonnée est l’internationale socialiste ».
C’est pendant la guerre, quand l’internationale socialiste avait démissionné, que son internationalisme se manifesta avec le plus d’ardeur et de courage. En dépit de tous les dangers, avec une ténacité et une foi admirable, elle ne cessa de faire appel à la solidarité internationale des peuples.
« Allemagne, Allemagne au-dessus de tout, écrivait-elle en 1916. Vive la démocratie ! Vive le tsar et l’esclavagisme ! Des milliers de kilos de matières grasses et de café, à livrer immédiatement ! Les dividendes montent, et les prolétaires tombent. Et avec chacun d’eux, c’est un homme de l’avenir, un soldat de la révolution, un sauveur de la vraie civilisation, qui descend dans la tombe. La folie cessera, l’aventure sanglante prendra fin les travailleurs en Allemagne et en France, en Angleterre et en Russie sortant de leur inconscience, se tendent fraternellement la main, et au chœur barbare des hyènes impérialistes opposent le cri puissant de ralliement des travailleurs : Prolétaires de tous les pays unissez-vous. »
A cette parole de Marx Rosa est resté fidèle toute sa vie.
ROSA LUXEMBURG ET LÉNINE
La Révolution russe de 1905 avait été prévue par les marxistes russes. Elle était en marche depuis 1902. Rosa Luxemburg avait suivi avec passion tous les événements qui rendaient inévitable le soulèvement de la classe ouvrière. Elle avait pris parti dans les controverses entre Mencheviks et Bolcheviks ; sur certains points importants elle était en désaccord avec Lénine. Pour les Mencheviks, le gouvernement révolutionnaire après la chute du tsarisme ne pouvait être qu’un gouvernement bourgeois. Et ils s’en référaient pour justifier leur point de vue, à la résolution du congrès d’Amsterdam de 1904 qui condamnait le ministérialisme. l’exercice du pouvoir par les socialistes dans un état bourgeois. Lénine critiquait âprement la thèse mencheviste qu’il considérait comme utopique et réactionnaire. Et Rosa Luxemburg était d’accord avec lui. Mais ce qui séparait ces deux grands militants, c’étaient, examinés dans le cadre de la Russie de l’époque, le problème de la dictature et celui de l’action de la classe ouvrière au pouvoir. Lénine était pour une dictature révolutionnaire démocratique du prolétariat et des paysans. Rosa Luxemburg était pour la dictature révolutionnaire démocratique du prolétariat, appuyée sur la paysannerie. Quelle était sa thèse ? La social-démocratie russe devait rechercher l’alliance des paysans, appuyer sur eux son action, afin de renverser l’absolutisme. Mais seule, elle devait occuper le pouvoir, armer immédiatement les masses populaires révolutionnaires, instituer les milices ouvrières et prendre le plus rapidement possible des initiatives pour la transformation politique et économique de la société. Ensuite, organiser l’élection de la Constituante sur la base du suffrage universel. Pendant que le parlement préparait la constitution, le gouvernement révolutionnaire devait continuer à exercer la dictature, les masses devaient rester armées afin de barrer la route à la [contre-]révolution. Sans aucun doute, le moment arriverait où la classe ouvrière prendrait des mesures qui briseraient les cadres de l’ordre social bourgeois. Le gouvernement entrerait alors en conflit avec les « possibilités » sociales. Les autres forces sociales se dresseraient contre sa politique, et finalement, la contre-évolution l’emporterait. Mais vouloir éviter ce destin, c’était pour Rosa Luxemburg, renoncer à l’avance à une politique révolutionnaire. Elle savait que les conditions économiques et sociales où se trouvait la Russie en 190. ne permettaient pas à la classe ouvrière de conserver longtemps 1 pouvoir politique. Mais, d’autre part, elle était convaincue que la chute de l’absolutisme n’était possible que par la victoire politique du prolétariat , qui se servirait ensuite du pouvoir pour essayer de réaliser ses objectifs de classe. Pour Lénine, au contraire, l’action de la classe ouvrière au pouvoir après une révolution dont le but était la chute du despotisme, devait se limiter à l’obtention des réformes démocratiques possibles dan une société bourgeoise. Un autre problème quand l’imminence de la révolution russe le mit à l’ordre du jour, avait déjà opposé la grande révolutionnaire à Lénine : c’était « le problème de l’organisation de la social-démocratie russe ». Pour Lénine, la social-démocratie — parti à l’avant-garde du prolétariat — devait être fortement centralisée et hiérarchisée, avec des comités, des cellules, des « noyaux » chargés tous d’une mission révolutionnaire spéciale, et, à sa tête, un comité directeur doté de tous les pouvoirs politiques, et responsable seulement devant un congrès annuel. Rosa Luxemburg reconnaissait avec Lénine que le parti révolutionnaire était l’organisation d’avant-garde de la classe ouvrière, qu’il devait être centralisé et discipliné. Mais elle repoussait catégoriquement un centralisme autoritaire incompatible avec un mouvement démocratique, et dans lequel elle voyait un obstacle et un danger au développement même de la lutte de classes. Elle revendiquait le contrôle permanent de la tête du parti par la base, la liberté totale d’examen objectif et de critique à l’intérieur du parti. Pourvu que cette critique demeurât dans le cadre des principes généraux du marxisme, elle la considérait comme une nécessité vitale, le moyen le plus efficace de lutte contre l’opportunisme et le sectarisme, le remède contre les erreurs, les insuffisances, les déviations toujours possibles. Chaque forme de lutte — et Rosa Luxemburg s’appuyait sur l’ expérience de la Russie – n’était pas inventée par l’état-major du parti, mais naissait de l’initiative des masses. Elle reprochait à Lénine son dogmatisme dans les idées politiques et l’argumentation, une certaine tendance à ignorer le mouvement vivant des masses, à imposer à celles-ci une tactique fixée à l’avance.
Elle, au contraire, comptait sur la pression des masses pour orienter, corriger au besoin la tactique de la direction du parti. Elle était liée beaucoup plus que Lénine au processus historique dont elle faisait, en définitive, découler la décision politique. Pour elle, l’élément déterminant était la masse. Pour Lénine, c’était le parti. Après la scission de la social-démocratie russe (à la suite du congrès de 1904), Lénine publia un livre : « Un pas en avant, deux pas en arrière », où il traitait, entre autres, de l’organisation du parti et affirmait défendre le principe de l’organisation révolutionnaire de la social-démocratie contre le principe de l’organisation opportuniste des Mencheviks. Rosa Luxemburg lui répondit dans un article publié dans "L’Iskra" et la "Neue zeit" en juillet 1904 et intitulé « Questions d’organisation dans la social-démocratie russe ». Elle y défendait vigoureusement la principe du centralisme démocratique, et insistait sur la nécessité pour le mouvement social-démocrate de tenir compte à tous moments de l’action autonome de la masse. Elle voyait dans les conceptions organiques de Lénine, une survivance du blanquisme. Et ce qui différencie le blanquisme de la social-démocratie, écrivait-elle, c’est que le blanquisme n’est pas et ne peut pas être une organisation des masses. Il est, au contraire, fermé hermétiquement aux masses populaires. Les membres de l’organisation sont des instruments dociles d’un comité central auquel ils obéissent aveuglément. L’activité conspiratrice des blanquistes et la vie quotidienne des masses populaires ne sont pas liées. « Les conditions de l’action socialiste sont sont fondamentalement différentes. Cette action émane historiquement de la lutte des classes. Organisation, intelligence de l’action, action elle-même ne sont que les aspects différents d’un même processus. Il n’y a pas, indépendamment des principes généraux de la lutte, de tactique fixée une fois pour toutes et imposée par un comité central. L’organisation social-démocrate n’est pas basée sur l’obéissance aveugle, sur la soumission mécanique des militants du parti à un pouvoir central omnipotent. Le centralisme social-démocrate est donc essentiellement différent du blanquisme. Il n’est pas autre chose que la conjonction étroite de la volonté de lavant-garde consciente et militante de la classe ouvrière et de celle de la masse non-organisée ».
On retrouve là la conception que Rosa Luxemburg affirma tant de fois sur la nécessité, dans l’intérêt du développement de la lutte de classes, d’élever le niveau de conscience des masses en les associant aux préoccupations, aux initiatives et aux perspectives de la social- démocratie.
COMBATS ET PRISON EN POLOGNE
FIN décembre 1905, elle passa la frontière avec de faux passeports pour se rendre en Pologne et y participer au mouvement révolutionnaire. Elle rejoignit Léo Jogiches, qui dirigeait le parti social-démocrate polonais. Le 4 mars 1906 elle fut arrêtée, enfermée à la prison de police de Varsovie dans une cellule sans air, sans hygiène. Elle était malade et son état s’aggrava. Mais c’est quand son corps était le plus faible, quand ses forces physiques menaçaient de la lâcher totalement, que son courage moral atteignait le point culminant. Les lettres qu’elle écrivit à cette époque à Sonia Liebknecht étaient remplies d’anecdotes amusantes, empreintes de gaieté et d’optimisme. Un certificat d’une commission médicale la fit libérer. Elle se rendit alors en Russie et après y avoir séjourné quelques mois au cours desquels elle écrivit la brochure : « Grève générale, parti et syndicats », elle retourna en en Allemagne. Elle participa en 1907 au congrès international de Stuttgart où le problème de la guerre impérialiste était à l’ordre du jour. On sait qu’à la suite de la révolution russe de 1905, les puissances européennes étaient divisées en deux camps hostiles, et après le conflit du Maroc en 1906, le danger d’une guerre européenne semblait tellement menaçant que l’Internationale socialiste jugea indispensable de se convoquer en congrès international.
Rosa Luxemburg y combattit vigoureusement la thèse des délégués français et anglais, qui réclamaient que la grève générale et la grève militaire fussent proclamées en cas de guerre. Cette décision lui apparaissait comme inexécutable. Les partis socialistes devaient déterminer une politique de guerre qui exprimât la volonté révolutionnaire de la classe ouvrière et correspondît à sa force réelle. Avec Lénine et Martov, elle défendit et fit adopter un texte connu sous le nom de motion de Stuttgart qui fait « un devoir aux travailleurs et à leurs représentants au parlement, dans le cas où tous les moyens mis en œuvre n’auraient pas réussi à empêcher le conflit armé, d’utiliser la crise économique et politique engendrée par la guerre pour soulever les masses populaires en vue du renversement de la domination de la classe capitaliste ».
Rosa eut à d’autres reprises l’occasion de développer sa politique de guerre, notamment en 1913 dans la Correspondance social-démocrate » et en février 1914 devant un tribunal qui la condamna à un an de prison pour propagande anti-militariste.
LA LUTTE CONTRE LA GUERRE
La social-démocratie avait organisé une école socialiste que fréquentaient des ouvriers, des secrétaires de parti, des ménagères, des syndicalistes, des intellectuels. Rosa fut l’un des meilleurs professeurs. Dès le premier contact, elle conquérait ses élèves. Sa science, la puissance de son esprit, toute sa personnalité dominaient son auditoire. Elle créait comme une atmosphère chargée d’électricité, qui éveillait toutes les possibilités des cerveaux. Elle rassembla ses cours en deux ouvrages : « Introduction à l’économie politique » et « l’Accumulation du capital » qui contient une analyse remarquable des forces motrices de l’impérialisme. L’époque de l’impérialisme est le début de la révolution sociale, et à la coalition du capitalisme mondial doit correspondre l’unité de front prolétarien.
La capitulation de la social-démocratie allemande, son passage dans le camp impérialiste, l’effondrement de l’Internationale, l’écroulement d’une civilisation, l’affectèrent profondément. Mais cette âme d’élite ne connaissait pas le découragement. Le 4 août, le jour où la social-démocratie votait les crédits de guerre, elle réunissait chez elle quelques camarades dont Franz Mehring, Clara Zetkin et Karl Liebknecht ; c’était la naissance du mouvement spartakiste. De tous côtés, ensuite, dans la Saxe, le Wurtemberg, la Ruhr, des femmes et des jeunes se groupèrent clandestinement pour lutter contre la guerre. Rosa Luxemburg considérait comme un devoir immédiat et impérieux d’organiser la résistance contre la politique de guerre de la social-démocratie. La censure militaire, celle du parti, lui rendirent la tâche difficile. Mais aucune difficulté ne la rebuta. En 1916, elle publia l’Internationale dont elle assuma la direction avec Mehring et où collaborèrent Paul Lange, Ströbel, Clara Zetkin, Thalheimer. Après la publication du premier numéro, elle fut interdite, et avec Mehring et Clara Zetkin Rosa fut inculpée du crime de haute trahison.
Mais depuis le 19 février, Rosa était en prison. Elle avait été arrêtée au moment où elle se préparait à partir pour la Hollande où devait avoir lieu une conférence internationale des femmes. Elle était enfermée à la prison des femmes de Berlin, et elle y resta jusqu’à la fin janvier 1916. Les ouvrières de Berlin, quand elle fut libérée, lui firent une réception chaleureuse. Inlassablement, elle continua son action contre la guerre. Tout d’abord, elle songea à faire imprimer le manuscrit sur « La crise de la social-démocratie » qu’elle avait écrit en prison. C’est la fameuse brochure appelée « Junius brochure » dirigée contre la politique de guerre de la social-démocratie et qui exalte l’internationalisme prolétarien contre l’impérialisme sanglant des grandes puissances.
En province, les ouvriers commençaient à être gagnés à l’idée de la lutte contre l’impérialisme allemand. Ils envoyaient des délégations ; des principales régions industrielles parvenaient des messages de sympathie. Le 1er mai 1916, le groupe Spartakus appela la classe ouvrière de Berlin sur la place de Postdam. Ce fut un gros succès. Rosa Luxemburg et Liebknecht étaient au milieu des manifestants, salués par des cris enthousiastes. « A bas la guerre ! A bas le gouvernement ! » cria Liebknecht, revêtu de l’uniforme militaire Il fut arrêté aussitôt. Mais le mouvement contre la guerre était en marche. Après son arrestation, le groupe Spartakus déploya, sous l’impulsion de Rosa, une activité considérable: des tracts inondèrent l’Allemagne qui exaltaient le geste courageux du député-soldat Liebknecht.
Le 28 juin 1916, celui-ci fut condamné à un an et demi de prison. Le jour du procès, 55.000 métallurgistes d’une fabrique de munitions à Berlin firent grève. A Stuttgart, dans le Brenner, de puissantes manifestations eurent lieu. L’influence de Spartakus sur les masses ouvrières ne cessait de grandir.
Le 19 juillet 1916, Rosa Luxemburg fut à nouveau arrêtée. Mehring âgé de 70 ans le fut également. Léo Jogiches prit la tête du mouvement à la disposition duquel il mit son expérience, son énergie, son désintéressement. Les "lettres de Spartakus" paraissaient régulièrement. Rosa était sa plus fidèle collaboratrice.
Elle était à la prison de femmes à Berlin. Elle n’y resta que deux mois. Fin septembre, elle fut enfermée dans une salle de police, salle remplie de punaises, sans air et obscure, pendant cinq ou six heures de la journée. Elle ne pouvait y dormir même la nuit où des pas retentissaient dans le corridor, des clefs grinçaient, des portes s’ouvraient pour laisser entrer d’autres détenus. Fin octobre 1916, elle fut transférée à la prison de Wronke, dans un coin perdu de Posnanie. Elle pouvait se promener dans la cour de la prison où des fleurs et des oiseaux égayaient sa solitude. En juillet 1917, elle fut transférée à Breslau ; elle n’avait pas le droit de sortir de sa cellule: c’est la révolution de 1918 qui l’en tira.
Elle demeura là dans une solitude de tombeau. La misère croissante des masses, la mort des enfants sous-alimentés, la démission du socialisme dans le monde, la destruction de la culture la déchiraient. Mais la volonté et le courage n’abandonnèrent jamais son corps épuisé. A Mathilde Wurm, à Sonia Liebknecht, à Louise Kautsky, à Clara Zetkin, des lettres qui sont des recueils magnifiques de souvenirs personnels et d’événements vécus, des témoignages impressionnants de sa foi inébranlable et de son inaltérable sérénité. Elle lisait les classiques et les modernes français, anglais russes et allemands. Elle travaillait à son ouvrage: « l’Économie nationale », à l’histoire de la Pologne; elle suivait avec passion le cours des événements dans le monde et dans le mouvement ouvrier international. Ses articles étaient prêts à chaque départ du courrier. Ils passaient tous en contrebande. C’est dans un de ces articles destinés aux « Lettres de Spartakus », qu’elle écrivait : « Voici le dilemme qui se pose : ou les gouvernements bourgeois dicteront la paix. C’est-à-dire que la bourgeoisie restera la classe dominante. Et ce sera à nouveau la course aux armements, de nouvelles guerres, la barbarie. Ou des soulèvements révolutionnaires conduiront la classe ouvrière à la conquête du pouvoir politique. Et ce sera une paix véritable entre les peuples.
En d’autres termes, ou l’impérialisme, c’est-à-dire la décadence de la société. ou la lutte pour le socialisme, c’est-à-dire le moyen unique de salut. Il n’y a pas d’autre alternative… »
La révolution russe était devenue le centre de ses préoccupations. Elle en analysait avec une pénétration, une lucidité remarquable tous les événements dans les « Lettres de Spartakus ». Avant les journées révolutionnaires et décisives d’octobre, elle avait prévu que la dictature du prolétariat était inévitable. « Ou la contre-révolution, ou la dictature du prolétariat. Kalédine ou Lénine. » avait-elle écrit.
Certes, elle reprochait à Lénine et à Trotsky d’opposer la dictature à la démocratie. Car, pour elle, « la dictature consiste dans la manière d’appliquer la démocratie, non dans son abolition, dans des mainmises énergiques et résolues sur les droits acquis et les conditions économiques de la société bourgeoises, sans lesquelles la transformation socialiste ne peut se réaliser. Mais cette dictature doit être l’œuvre de la classe ouvrière et non pas d’une petite minorité commandant en son nom. Autrement dit, elle doit provenir au fur et à mesure, de la participation- active des masses, rester sous leur influence immédiate, être soumise au contrôle du peuple tout entier, être un produit de l’éducation politique croissante des masses populaires.
Ailleurs, Rosa Luxemburg écrivait : « C’est ce qui est l’essentiel et c’est ce qui reste de la politique des bolcheviks. En ce sens, il leur reste le mérite impérissable dans l’Histoire, d’avoir pris là tête du prolétariat international en conquérant le pouvoir politique et en posant dans la pratique le problème de la réalisation du socialisme. » Elle était déçue que le grand exemple de cette révolution n’eût pas appelé le prolétariat international sur le champ de bataille de lutte de classes. Et elle redoutait pour l’avenir de la révolution russe les dangers extérieurs et intérieurs nés de l’ isolement auquel l’inertie de la classe ouvrière internationale condamnait la Russie.
LA RÉVOLUTION ALLEMANDE
Cependant la révolution grondait en Allemagne. Le 1er octobre 1918 Hindenburg et Ludendorff demandaient à l’Entente une une paix immédiate. Le groupe Spartakus convoqua sur-le-champ une conférence nationale. L’agitation parmi les soldats se développait, des conseils de soldats et d’ouvriers se constituaient partout. L’agonie de la monarchie commençait. Un gouvernement parlementaire fut constitué : Scheidemann en fit partie. La démocratisation de toute la vie politique fut annoncée, la liberté de réunion fut proclamée. Le 28 octobre, une amnistie fut accordée à tous les prisonniers politiques. Karl Liebknecht fut libéré. Rosa Luxemburg, qui avait été incarcérée sans avoir subi de condamnation, resta trois semaines encore en prison. Le 9 novembre, elle était libre, le 10, elle était à Berlin où ses amis de Spartakus la reçurent avec le plus grand enthousiasme.
Elle était vieillie, ses beaux cheveux noirs étaient devenus blancs. Mais ses yeux – ses yeux bruns splendides – continuaient à refléter l’énergie et l’ardeur qui brûlaient en elle. Dans les mois qui suivirent, elle ne connut pas le repos.
Le 10 novembre, les conseils d’ouvriers et de soldats portèrent Ebert à la tête du gouvernement de la révolution. Le 18 novembre, paraissait le premier n° de la Rote Fahne dont Rosa prit la direction, et où elle fit preuve d’un sens aigu des réalités, d’une clairvoyance remarquable, d’une lucidité que justifia le développement ultérieur des événements révolutionnaires. Elle traça dès le premier numéro tout le programme de la révolution dont voici quelques points essentiels :
« Confiscation immédiate des biens de l’ancienne dynastie et des grosses propriétés foncières.
«Formation d’une garde rouge révolutionnaire pour la protection permanente de la révolution, et formation de milices ouvrières.
« Organisation immédiate des ouvriers agricoles et des petits cultivateurs, qui forment une couche sociale que peut utiliser la contre- révolution. « Réélection des conseils d’ouvriers et de soldats afin de substituer à l’impulsion et l’enthousiasme qui les avaient fait naître la conscience claire du but à atteindre et des tâches à accomplir.
« Indépendance des organes de la police d’Etat vis-à-vis de l’Intérieur, de la Justice et de l’Armée.
« Convocation du parlement des ouvriers et des soldats pour ériger le prolétariat de toute l’Allemagne en classe dominante, seule capable de défendre et d’impulser la révolution.
« Convocation dans le plus bref délai d’un congrès ouvrier mondial pour faire ressortir le caractère socialiste et international de la révolution allemande, car c’est dans l’Internationale, dans la révolution mondiale du prolétariat que réside l’avenir de cette révolution. »
En même temps elle dénonçait l’attitude pusillanime du gouvernement Ebert. son respect de la propriété capitaliste, le maintien du vieil appareil d’État bourgeois, l’escamotage des buts socialistes de la révolution. Tout en spécifiant qu’il ne s’agissait nullement de copier servilement les méthodes de la révolution russe, — car les conditions sociales et économiques de l’Allemagne n’étaient pas les mêmes qu’en Russie, — elle précisait à nouveau ce qu’elle avait déjà écrit dans les « Lettres de Spartakus », à savoir : que la guerre mondiale plaçait la société devant cette alternative : « ou la continuation du capitalisme, c’est-à-dire de nouvelles guerres et la chute de la civilisation dans le chaos et l’anarchie, ou la suppression du capitalisme. Mais le socialisme ne peut être réalisé que par l’action des masses laborieuses. »
La contre-révolution s’organisait et se préparait à l’attaque. A Hambourg, en Rhénanie, des complots contre-révolutionnaires étaient découverts. A Berlin, le comité directeur des conseils d’ouvriers et des soldats, ainsi que la rédaction de la « Rote Fahne » étaient arrêtés ; des soldats de Spartakus étaient tués dans la rue ; le 7 décembre, Karl Liebknecht était arrêté. La chasse aux chefs spartakistes était organisée. La maison où habitait Rosa Luxemburg était cernée par la police. Chaque jour, elle changeait d’hôtel ; pendant des nuits, elle ne put dormir. Mais son énergie était telle qu’elle tenait malgré tout et que son extraordinaire lucidité ne faiblit pas une minute. La révolution gagnait du terrain ; une vague de grèves déferla sur l’Allemagne, avec comme objectifs non plus seulement des augmentations de salaires, mais l’instauration du pouvoir ouvrier dans les usines et la socialisation de la production. Rosa était optimiste. L’antagonisme entre la ligne politique de la vieille social-démocratie et la volonté des masses apparut d’une façon évidente au premier congrès des conseils d’ouvriers et de soldats, qui eut lieu à Berlin du 12 au 20 décembre. A cette occasion des centaines de milliers d’ouvriers manifestèrent dans les rues de Berlin. Ce fut la plus grande manifestation que la capitale du Reich eût jamais vue. Le groupe Spartakus se proposait de conquérir l’aile gauche du mouvement ouvrier. Mais « pas de putsch, disait Rosa Luxemburg, pas d’attaque prématurée, pas de lutte pour des buts qui n’auraient pas été compris et admis par la majorité de la classe ouvrière. » Mais l’heure de la décision entre la révolution et la contre-révolution approchait. Spartakus convoqua un congrès national, d’où sortit le parti communiste. La première et la plus importante question à résoudre fut de fixer l’attitude du parti communiste devant les élections à l’assemblée nationale qui devaient avoir lieu le 19 janvier 1919. Rosa Luxemburg démontra la nécessité d’utiliser dans un but socialiste et révolutionnaire la tribune de l’Assemblée. Mais les adversaires de la participation l’emportèrent. Rosa Luxemburg prononça devant une assemblée empoignée par son talent, la force de volonté qui émanait de toute sa personne, un grand discours, le dernier…
L’initiative du combat décisif appartint à la contre-révolution. Depuis le 27 décembre, sur l’ordre du gouvernement, des troupes étaient massées devant Berlin. Il fallait à tout prix écraser le mouvement Spartakus. Le 3 janvier, le président de police de Berlin, que l’on savait hostile au conflit entre la police et les ouvriers fut révoqué par le ministre de l’intérieur. La guerre civile devenait inévitable. Désarmement de la contre-révolution, armement du prolétariat, unité d’action de tous les révolutionnaires, élections pour le renouvellement des conseils de soldats et d’ouvriers : tels furent les mots d’ordre du mouvement défensif du prolétariat révolutionnaire, guidé par Rosa Luxemburg.
La contre-révolution triompha… Le 11 janvier, Liebknecht et Rosa Luxemburg se réfugièrent dans une famille ouvrière, dans un quartier de Berlin. C’est là qu’elle écrivit son dernier article : « L’ordre règne à Berlin ». Le 15, ils étaient cachés au 53 de la rue Mannheim. C’est là qu’à neuf heures du soir, une troupe de soldats les arrêta, Ils furent conduits à l’hôtel Eden où des officiers monarchistes avaient organisé leur assassinat. Liebknecht fut transporté dans une auto au jardin zoologique où il fut assassiné. Ce fut ensuite le tour de Rosa Luxemburg que le lieutenant Vogel tua d’une balle dans la tête. Son cadavre fut jeté dans un canal. Ainsi disparaissait brutalement « celle qui fut, dit Franz Mehring, le disciple le plus génial de Marx ».
« Sa belle carrière était scellée par sa belle et grande mort », écrivit Louise Kautsky, qui fut son amie la plus chère. Mais la révolution avait perdu le meilleur de ses combattants ; le socialisme international, le plus pur, le plus héroïque, le plus prestigieux de ses militants.
La brochure que nous avons numérisé ici était en très mauvais état et incomplète, se désolidarisant au fur et à mesure de son exposition au scanner. Elle constitue un numéro double, en plus petit format, de la revue Masses de René Lefeuvre, et contient:
L’Histoire de la Commune Spartakiste nous est particulièrement proche par l’époque où elle a eu lieu, par la similitude de notre milieu social et de celui qui lui a servi de terrain et par le caractère profondément humain de ses immortels protagonistes : Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg. Et aussi par un certain climat moral où l’on sent aujourd’hui le besoin de replonger au sortir des illusions décevantes de l’activité ouvrière et socialiste de ces dernières années.
La restitution des valeurs révolutionnaires est une tâche que nous ne pouvons assumer, nous qui ne sommes que les petits-fils des Communards, qu’en ayant recours aux enseignements d’autres temps et d’autres pays, pour nous guider dans notre propre formation et notre propre lutte.
La série de brochures dont nous commençons la publication devait donc s’ouvrir par un recueil de documents sur le mouvement et sur la lutte des Spartakistes allemands. Nous désirons en effet orienter cette collection suivant les nécessités les plus pressantes d’une éducation révolutionnaire.
Elle est un pas en avant dans la réalisation du programme initial du Groupe « Masses » tout en amendant à ce programme, dont la faiblesse consistait à négliger le fait que l’expérience en matière de révolution sociale n’est pas seulement théorique mais également populaire et insurrectionnelle, c’est à dire subversive au sens le plus large du mot. Cette expérience se réalise dans la prise de conscience des masses autant et plus que dans la science de leurs chefs. La théorie ne vaut qu appuyée sur l’action, étayant cette action, et chaque jour vérifiée par elle.
L’écroulement sans honneur de la social-démocratie et du bolchévisme allemands, la destruction du puissant socialisme municipal des ouvriers Autrichiens malgré l’héroïsme d’une avant-garde poussée au désespoir, nous ont servi d’amère leçon devant la gravité de la menace fasciste soudainement révélée par la tentative de coup d’état du 6 février. Le cours précipité des événements devait aussi nous ramener à un sens plus précis de nos responsabilités. Nous avons compris que nous devions non seulement « dénoncer l’accentuation continue et nécessaire de l’exploitation et de la répression capitaliste », mais la subir personnellement et rendre coup pour coup. Nous avons compris également que nous aurions à combattre pour notre liberté et pour notre peau dans les masses en mouvement, avant d’avoir pu assimiler la somme des connaissances doctrinales que nous nous étions ambitieusement fixé la tache d’acquérir et de propager.
Et ceci devait nous entraîner à modifier généralement l’angle sous lequel nous abordions. dans notre programme, la question de la culture révolutionnaire. — Nous, ici, maintenant. C’est sous cet angle que nous voulons considérer désormais, dans l’ actualité passée des luttes et des théories sociales et révolutionnaires et dans leur actualité présente, nos motifs de réflexion, d’inspiration, de préparation personnelle et d’organisation collective. Mous désirons que chacun de nos efforts marque un pas en avant vers la prise de conscience de classe des masses prolétariennes, les arme idéologiquement et les prépare a la lutte sur tons les terrains.
Pour cela nous envisageons les réalisations suivantes :
1) donner à notre revue ”Masses" un caractère plus directement "dans la lutte" quotidienne du prolétariat et une parution plus fréquente ; élargir sa diffusion en la rendant plus attrayante par la collaboration d’artistes et d écrivains révolutionnaires et par l’emploi de rubriques régulières.
2) éditer une série de brochures approfondissant les problèmes présents tant sur le plan de l’action que de la théorie et de la culture et ayant pour but d’armer idéologiquement les militants.
3) éditer une autre série de brochures d’histoire et de biographie révolutionnaire, capables d inspirer les jeunes générations en reliant leur activité aux traditions profondément humaines des luttes du mouvement ouvrier et socialiste, et en leur rendant l’héritage passionnel, idéal, et héroïque qui fera leur force.
Des concours éminents et désintéressés nous sont acquis. Il faut que près de nos camarades de lutte, nous trouvions l’appui auquel nous croyons que nos efforts nous donnent droit. Leur aide morale et matérielle est indispensable pour mener à bien notre tâche. Nous sommes persuadés que nombreux ils se joindrons à nous.
René Lefeuvre.
Reprise sous forme de petite brochure pdf de 10 pages de 3 textes que nous avions publié en 2009: Ce que nous sommes, ce que nous voulons, plateforme du groupe Solidarity en 1967, et deux articles nécrologiques parus à la mort de Chris Pallis, dit Maurice Brinton, la personnalité la plus connue de l’ex-groupe en 2005, l’une par George Shaw dans The Hobgoblin, l’autre par Adam Buick dans le Socialist standard.
Un camarade nous a transmis une brochure (*) sur la lutte des chômeurs d’Arras en 1998-99. En décembre 1997 eut lieu un mouvement national d’occupation des Assedic (revendication : prime de Noël). Celle d’Arras est occupée jusqu’au 10 janvier 1998 mais la lutte continue après l’évacuation par la police et Arras devient un des deux « pôles de référence » avec Marseille.
« Dans l’immédiat , après l’ASSEDIC, pour nous la lutte a été d’abord d’empêcher la dispersion de la force produite pendant l’occupation. Tout simplement il fallait un lieu à nous ». Ils obtiennent de la mairie une grande maison rue Méaulens qui devient la « Nouvelle Commune », centre de leur lutte. Les manifestations se multiplient par dizaines (entre 50 et 500 manifestants), un tiers environ des 7000 chômeurs de l’agglomération seront touchés par leurs initiatives. La revendication est claire : augmentation générale des minima sociaux, avec un manifeste-pétition. Une campagne est organisée contre la gestion centralisée des Fonds d’urgence sociale par la préfecture, qui a des barèmes d’attribution opaques et multiplie les refus de dossiers. Cette campagne a un résultat inattendu:le conseil général retire les deux millions de francs qu’il attribuait à ce Fonds au profit de ses aides propres. Des dossiers de demande de compléments sociaux d’urgences, remplis à la Nouvelle Commune, sont déposés auprès du Conseil général, avec des résultats concrets (2500 francs d’aide exceptionnelle par dossier). On lit qu’il fallait « habituer » les chômeurs à manifester pour une augmentation des minima, « mettre sous forme de lutte la demande d’aide ». Les dossiers furent cependant plus nombreux que le nombre de manifestants… N’ayant pas participé nous-mêmes à ces deux années de lutte à Arras, nous ne pouvons que nous en remettre à la brochure, qui compile coupures de presse, articles d’analyses (avec un vrai effort de théorisation), témoignages courts mais émouvants des formulaires, courriers aux responsables institutionnels, photos, etc., sans toutefois éclairer notre lanterne sur la fin dudit mouvement de lutte. On apprend toujours, aussi, d’une lutte sur comment elle s’est terminée. Après ce qui semble être un moment fort de la mobilisation le 23 décembre 1998, la ville étant « entièrement envahie » de forces de l’ordre, le mouvement semble décroître et ses animateurs sont en février-mars 2000 absorbés par un autre conflit : l’occupation des Nouvelles Galeries d’Arras contre leur fermeture. Si les premiers objectifs ont été atteints, celui noté à l’été 1998 d’ « envisager la relance de la lutte (…) dans le cadre de la construction de parcours unitaires (…) entre chômeurs, précaires et salariés » avec « liaison entre minima sociaux et minima salariaux » a probablement été hors d’atteinte pour un Mouvement de lutte dont on ne nous dit pas grand chose sur le plan organisationnel.
Il est important que les militants construisent des monographies de leurs luttes et les fassent partager. Ce travail du Mouvement de lutte des chômeurs d’Arras en est un exemple intéressant. Nous proposons de numériser cette brochure après corrections pour la faire davantage connaître si les camarades d’Arras sont d’accord.
S.J.
(*) Nouvelle Commune, histoire d’une lutte. Mouvement de Lutte des Chômeurs d’Arras et d’Ailleurs. 74 pages, hors commerce.
Première partie d’un recueil publié en supplément à Invariance n°2, Année V série II en 1973. Merci à la bibliothèque mobile La Pensée sauvage de l’Assemblée libertaire de Caen.
Cette numérisation va de la couverture à la page 71 et contient:
Nous nous efforcerons de numériser prochainement la suite de cette brochure.
Brochure de l’Organisation communiste révolutionnaire (OCR), groupe issu d’un travail commun entre des militants français (les CR) et des réfugiés allemands et autrichiens ayant fait un réel travail de résistance internationaliste pendant la guerre (les RKD) dont un bref historique par Pierre Lanneret a déjà été publié: Les communistes révolutionnaires allemands et français (R.K.D. et C.R.). Cette brochure a d’abord été mise en ligne sur archive.org avec une erreur d’identification, nous la reprenons avec un léger nettoyage et recadrage des pages.
Voir aussi: