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Fernand Loriot (Monatte, 1932)

23 mai 2013

Paru dans La Révolution prolétarienne N° 140 (25 novembre 1932).

Une conscience

FERNAND LORIOT

Loriot est à l’hôpital Saint-Denis ; il va très mal. J’apprenais cette nouvelle dans l’après-midi du mercredi 12 octobre. Le même jour il mourait, à l’âge de soixante-deux ans.

Nous ne nous étions pas rencontré, si je me souviens bien, depuis l’enterrement de Fulconis. Son visage creusé, sa taille plus voûtée m’avaient frappé. « Ça ne va pas fort, mais ça va mieux », m’avait-il dit. On ne s’était pas revu depuis. Nulle part on ne se rencontre plus difficilement qu’à Paris.  Surtout quand les camarades de pensée ne sont pas entraînés par le courant comme après 1919 ; ou ne se tiennent coude à coude pour le remonter comme après 1914. Nous ne sommes pas à l’une de ces périodes. Chacun est plus ou moins tenté de rester dans son coin, pris par son travail et ses soucis. Loriot a toujours travaillé dur. Longtemps, il a dû accepter des travaux de comptabilité, après sa classe, pour faire face à ses charges. Même une fois sa retraite prise. Et le faire malgré une santé menacée.

Un dernier échange de lettres remonte à plusieurs mois. Je lui avais écrit au sujet d’une certain nombre d’inexactitudes — entre beaucoup – rapportées par Ferrat dans son « Histoire du parti communiste français ». Sa réponse est datée du 23 mars dernier.

Nous n’étions guère nombreux le samedi 15 octobre, dans le cimetière de Pantin, derrière le cercueil de celui qui sauva l’honneur du socialisme français pendant la guerre et qui personnifia ici le communisme dans les années 1917-1920.

Ceux qui exploitent le monopole du socialisme comme ceux qui détiennent le monopole du communisme n’ont pas ressenti la perte d’un des leurs. C’est trop naturel.

Mais dans le monde entier, les hommes qui restèrent internationalistes pendant la guerre et se portèrent tout de suite à la défense de la Révolution russe, ceux-là dans tous les pays, en Russie comme ailleurs, plus qu’ailleurs, et pas seulement parmi les opposants, déportés ou non, auront baissé le front à la nouvelle de la mort de Loriot.

Il sauva l’honneur

Oui, l’on peut dire de Loriot qu’il sauva l’honneur du socialisme français pendant la guerre. Ce n’est pas une fleur pour oraison funèbre. C’est la pure vérité. Il a eu le courage d’aller plus loin que Bourderon, et de poursuivre l’effort de Zimmerwald. Il l’a continuée même lorsque Louise Saumonneau, qui l’avait secondé jusqu’alors, se retira, effrayée à la perspective d’une scission du parti socialiste.

Il y avait deux branches dans le Comité pour la reprise des relations internationales, une branche socialiste et une branche syndicaliste. Loriot appartenait plutôt à la première. Il était au parti socialiste avant-guerre. Les camarades de Puteaux ne l’ont pas oublié. Cela ne l’empêchait pas, bien sûr, de militer à son syndicat, mais il attachait plus de prix au parti qu’au syndicat, et c’est à la fin de sa vie seulement qu’il modifia son point de vue.

Bouët a rappelé dans l’« Ecole Emancipée » un fait peu connu. Au lendemain du Congrès de Chambéry, en pleine tourmente des syndicats d’instituteurs et en pleine répression, c’est Loriot qui prit la fonction de trésorier dans le nouveau bureau fédéral constitué par le syndicat de la Seine. En 1913, au Congrès de Bourges, Glay et ses amis, qui avaient appelé à la rescousse Laval, l’avocat de la Fédération, préconisaient la dissolution et disaient à Chalopin qu’il n’aurait plus personne dans la Seine, qu’il serait révoqué, ainsi que tous ceux qui entreraient au bureau fédéral ; le ministre en avait fait la menace. Du fond de la salle une voix s’éleva, celle du trésorier, en train de verser aux délégués leurs indemnités de chemin de fer : « Tu ne seras pas seul, Chalopin : tu peux compter sur moi ».

Ce Loriot des jours héroïques, on devait le retrouver non pas au mois d’août 1915, comme l’écrit Bouët, mais certainement plus tôt. Il s’était laissé entraîner au début par la vague d’union sacrée. Ses adversaires du parti lui ont souvent reproché un article écrit dans les premières semaines de guerre. Mais il s’était ressaisi très vite. J’en trouve le témoignage dans une lettre que m’écrivait Marie Guillot en janvier 1915 ; elle m’annonçait avoir vu Lapierre — celui du Syndicat national — et appris par lui que non seulement lui-même mais Loriot et le vieux Murgier (le Bûcheron) étaient disposés à lutter. Il faut dire que les Marseillais — Lafosse, Audoye et leurs camarades — qui avaient la charge de l’« Ecole Emancipée » et qui la portèrent avec tant de mérite pendant toute la guerre, avaient tout de suite donné l’exemple de la résistance. Les militants de province et de Paris de la Fédération de l’Enseignement, ont sans doute discuté entre eux à ce premier congrès fédéral de guerre, tenu à la veille d’une Conférence Confédérale ; ils ont mis au point leurs opinions. Loriot mettait un soin méticuleux à ces discussions. Mais il y avait déjà plusieurs mois qu’il était gagné. En octobre-novembre 1914, Hélène Brion, dans les discussions du Comité Confédéral, — on s’en rendra compte quand la C.G.T. se décidera à publier les procès-verbaux du Comité Confédéral de cette époque, — penchait déjà de notre côté. Elle, ni Loriot n’avaient pas attendu août 1915 pour se ranger parmi les pacifistes et les internationalistes.

Loriot travailla d’accord avec Merrheim jusqu’à la Conférence des Bourses et des Fédérations qui se tint à Clermont en décembre 1917.

Cependant Merrheim, au cours de l’année 17, s’occupait moins du Comité pour la reprise des relations internationales. Une cassure s’était produite au sein de la section syndicaliste ; certains éléments étaient partis pour former le Comité de Défense syndicaliste. Loriot m’a raconté que n’ayant pas compris les raisons de cette cassure il avait fait une démarche auprès du Comité de Défense pour tenter de le ramener ; il y avait échoué, mais avait compris la difficulté d’un travail commun.

C’est aussi parce que Merrheim et Bourderon refusaient, en avril 1917, de répondre à la convocation en Suisse d’une nouvelle Conférence internationale, que Loriot y partait. Cette conférence, il ne l’apprit que sur place, devait fixer l’attitude des révolutionnaires russes réfugiés en Suisse avant le refus des Alliés de leur laisser traverser leur territoire pour rentrer.

Au cours de 1917, Loriot et Saumonneau doivent peu à peu assumer le travail du Comité de la reprise délaissé par Merrheim. Si bien qu’à partir de [191. ?] ils en sont les chefs de file. En juillet 18. au Congrès Confédéral, Merrheim signe une trêve avec Jouhaux. Mais le même mois. au Conseil National socialiste la droite jusqu’auboutiste est battue. La minorité syndicaliste, qui avait été jusqu’alors à la pointe de l’opposition à la guerre, va marquer un mouvement de recul, tandis que la minorité socialiste, rattrapant son retard, part avec élan. Les chemins de Loriot et de Merrheim s’écartent désormais. Dans le nouveau bureau du parti socialiste, Loriot prend la fonction de trésorier.

Du bolchevisme au syndicalisme

Au début de 1919, la guerre finie, avec le retour des démobilisés le mouvement va-t-il faire peau neuve ? La tâche du Comité de la reprise est achevée ; une nouvelle commence. La IIIe Internationale est le symbole de l’espérance révolutionnaire. Le Comité se transforme et devient le Comité de la IIIe Internationale ; il garde ses deux sections, la syndicaliste et la socialiste. Louise Saumonneau ne veut plus du secrétariat ; je le prends.

Nous partons pour une double expérience. Les socialistes comme Loriot adhèrent sans réserves au bolchevisme et en adoptent la conception du parti animateur et maître de toutes tes autres organisations. Les syndicalistes révolutionnaires, sans adopter cette conception, mais d’accord sur les soviets, et la dictature du prolétariat, pensent pouvoir travailler avec le bolchevisme dans toute l’œuvre révolutionnaire.

Nous nous sommes souvent chamaillés, avec Loriot; il défendait avec ardeur son point de vue ; nous défendîmes le nôtre. Mais nous avions tant de pensées communes et tant d’ennemis communs que nous ne pouvions cesser de nous regarder comme de bons camarades. En mai 1920, quand le Gouvernement imagina un mystérieux complot pour expliquer et pour briser la deuxième grève des cheminots, nous fûmes fourrés à la Santé,  Monmouseau et moi, Loriot et Souvarine qui avait rallié depuis le Comité de la IIIe Internationale. Les deux sections du Comité de la IIIe étaient ainsi pareillement à l’honneur.

C’est pendant notre séjour de dix mois à la Santé que se produisit à Tours la scission du parti socialiste. On discutera longtemps sur elle. Loriot, a-t-on dit, en avait non seulement accueilli l’hypothèse mais proclamé la nécessité. Le grand crime ! Un parti politique est un organisme basé sur des opinions ; ce n’est pas comme le syndicat un organisme basé sur le fait d’être ouvrier ; quand dans un parti les opinions se heurtent aussi violemment et sur des questions aussi essentielles que la guerre et la révolution, ce parti est forcé de se briser. Le parti socialiste s’est brisé à Tours. Dans sa large majorité il a rallié la IIIe Internationale. Il l’aurait ralliée dans une plus large majorité encore si la cassure s’était faite non derrière Frossard et Cachin mais derrière Longuet et Paul Faure. Que serait-il reste autour de Renaudel ? Et même telle que la scission s’était faite, le parti communiste pouvait facilement devenir le grand parti de la classe ouvrière française. Sans la crise ouverte dans le parti russe et dans l’Internationale communiste, en 1924, par la mort de Lénine, il le serait devenu probablement. Sans quelque autre chose aussi : les mœurs de cliques que le bolchevisme a étalées partout depuis 1914 pointaient déjà dans l’ombre avec Souvarine. Sans tout cela le parti communiste aurait eu un autre destin. Le parti socialiste pourrait, aujourd’hui chercher ses éléments ouvriers.

Peu après son retour de Moscou, où il avait participé au troisième Congrès de l’Internationale communiste, Loriot fut obligé, par son état de santé, de se mettre en marge du mouvement pour un temps. Il ne devait reparaître qu’en 1925 pour combattre la « bolchévisation ». Au congrès de Clichy, il put mesurer ce qu’était devenu le parti qu’il avait tant contribué à créer. Gouralskv, le délégué de l’Internationale, lui proposa, ainsi qu’à Dunois, le marché traditionnel : Signez une déclaration désavouant Hoeglund… Monatte et Rosmer et vous rentrez en grâce. Loriot et Dunois l’envoyèrent promener sans ménagements. C’est encore à ce congrès de Clichy que Loriot entendit cette menace de Treint : « Nous vous combattrons par tous les moyens ». Ce « par tous les moyens », Loriot ne l’avait jamais pu digérer; il le rappelait à chaque instant.

En 1926, il ne reprit pas sa carte du parti. Cependant il continua encore à militer avec le groupe de "Contre le courant". Mais un jour se rend compte que l’opposition de parti n’avait pas moins tort que le parti. C’est alors qu’il écrivit ici ses deux articles sur les Problèmes de la Révolution prolétarienne. Il déclarait avec fermeté :

« L’expérience de ces dix dernières années permet aujourd’hui de mesurer l’erreur de la thèse russe sur le Parti communiste et ses tâches historiques ». S’il est quelqu’un qui a eu confiance dans le parti, une confiance raisonnée, passionnée, c’est bien Loriot. L’expérience la lui a fait perdre. Sans faux amour-propre il l’a proclamé et s’est rallié au syndicalisme révolutionnaire.

Le coup de pied de l’âne

Ce ralliement a permis à Frossard de montrer un talent de philosophe qui n’a d’égal qu’un ingénu cynisme.

« Depuis des années, a-t-il écrit de Loriot, il n’était plus question de lui qu’au sein de ces petits groupes de doctrinaires immobiles, aigris par de rudes déceptions, et qui passent leur temps à se décerner des certificats de clairvoyance politique sans même s’apercevoir que la vie les a dépassés et les dédaigne. A ces foyers où vacille une flamme pauvre, Loriot était venu prendre place, las sans doute, épuisé physiquement et moralement. »

Frossard préfère les foyers où brille une flamme riche. Pas de crainte qu’il soit prisonnier de ses idées. Quelles idées ? Celles d’avant-hier, d’hier, d’aujourd’hui, de demain, d’après-demain ? Il est tout prêt à en afficher de nouvelles pour jouer un rôle. Pour être quoi ? Député de la Guadeloupe ? Pour enfiler la défroque de Briand ou celle de Laval ? Du moment que celui-ci a pu être président du Conseil, pourquoi lui, Frossard, ne pourrait-il en espérer autant ? Ce malin pourrait bien se tromper. Les beaux temps pour les renégats du socialisme touchent à leur fin. La bourgeoisie a ses hommes et le socialisme aura les siens, qui ne seront pas les mêmes. La fidélité à des idées sera bientôt mieux portée. Les sans-idées pourront s’apercevoir que la vie fait mieux que les dépasser et les dédaigner, elle les force à se rouler dans le crottin de la piste du cirque et s’amuse de leurs grimaces.

Ce Loriot, « plus maître d’école qu’instituteur », sans calcul et sans malice », « dont le rôle n’était point à sa taille », n’a pas couru après ce rôle pas plus pendant la guerre qu’après ; il ne l’a disputé à personne ; il l’a pris uniquement parce que personne d’autre ne le prenait, parce que sa droiture, sa conscience et sa fidélité à ses idées lui commandaient de le prendre malgré les dangers qui pouvaient en résulter, le poteau pendant la guerre, l’assassinat politique aujourd’hui, pour les révolutionnaires qui refusent de penser par ordre.

Pierre MONATTE.

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Après le 26e Congrès de la C.G.T. (Valière, 1946)

18 mai 2013

Article de Marcel Valière paru dans Masses N°3 (juin 1946).

Dans la vie déjà longue de la C. G. T. le 26e Congrès qui vient de se tenir marquera sans conteste une date importante. Il a consacré la mainmise du Parti communiste sur le mouvement syndical français.

Si l’on veut bien se rappeler que, lors de la fusion entre C. G. T. et C. G. T. U., celle-ci était bien plus faible numériquement que la première et que ses militants avaient dû souscrire à toutes les exigences des dirigeants confédérés pour obtenir l’unité syndicale exigée par Moscou, on ne pourra que mieux apprécier le chemin parcouru depuis 1936. Il y aurait toute une étude à faire, riche d’enseignements, sur les causes diverses de ce renversement, en dix années, de la situation et pourquoi Frachon 1946 a réussi là où Monmousseau 1920 avait échoué.

Quoi qu’il en soit, c’est à plus de 80 % des voix que les thèses présentées par Frachon et ses amis l’ont emporté dans les différents votes qui ont été émis sur le rapport d’activité, les modifications aux statuts et la résolution générale. Quand on connaît la vie syndicale et quand on n’ignore rien des procédés employés par les « majoritaires » dans les assemblées générales de syndicats, dans les congrès de fédérations et d’unions départementales qui ont précédé le congrès confédéral, cela signifie, non pas que les 4/5e des 5 millions et demi d’adhérents sont d’accord avec le programme et les méthodes préconisés par la tendance stalinienne, mais que les 4/5 des cadres syndicaux sont stalinisés : nuance !
Dans un précédent numéro, Masses a donné un aperçu, par l’exemple de la Fédération postale, de la façon dont se fait la conquête, la colonisation d’une organisation syndicale.

Depuis la libération et plus particulièrement dans la période qui a précédé le congrès confédéral, le siège des fédérations et des unions départementales a été pratiqué d’une manière systématique, les militants non staliniens éliminés par tous les moyens, les interventions non conformistes étouffées. Certains congrès d’U. D. par exemple (Côte-d’Or, Puy-de-Dôme, Hérault, Ardèche…) ont été des modèles du genre ! Malheur à qui osait réclamer l’indépendance du syndicalisme. Il était sans autre forme de procès mis dans le même sac que les Belin, Dumoulin, Froideval. Quant à ceux qui se plaignaient de l’insuffisance des salaires et des traitements et réclamaient une action énergique sans en exclure la grève, ils étaient traités de provocateurs et conspués sans ménagement.

C’est ainsi que s’est préparé le congrès de la C. G. T. Ajoutons pour être complet que le mode de représentation des syndicats ne comptant pas 5.000 adhérents favorisait les manœuvres bureaucratiques et que, dans certaines corporations, les réunions n’ont groupé qu’un nombre infime, ridicule de syndiqués, les « durs » naturellement.
Aussi les jeux étaient-ils faits d’avance au Parc des Expositions. Et les discussions de ces cinq jours n’ont pas déplacé dix voix dans un sens ou dans l’autre. Un chef d’orchestre invisible mais vigilant dirigeait l’ensemble et évitait les fausses notes tout au moins au sein de la majorité. Car, malgré tout, il y eut des interventions hétérodoxes dont la plupart provoquèrent des « mouvements divers » mais les majoritaires, sûrs de leur victoire, laissèrent s’exprimer les orateurs minoritaires, sans trop de remous ni de huées.
Les thèmes essentiels traités ont été, outre l’indépendance du syndicalisme, le problème des salaires et des prix, celui de la production et de la reprise économique et enfin les moyens d’action.

Sur aucune de ces questions l’unanimité ne s’est réalisée. Mais si l’on analyse les débats et les votes, il apparaît que trois courants, trois tendances existent au sein de la C. G. T. : le courant néo-réformiste stalinien, majoritaire ; le courant réformiste traditionnel dont le leader reste l’inamovible Jouhaux — le courant du syndicalisme de lutte des classes. Jouhaussistes et Frachonistes s’opposèrent quant à la mise en tutelle de la C. G. T. par le P. C. mais par ailleurs, sur tous les autres points, à quelques nuances près, leur accord est complet, ils préconisent la même politique syndicale. En bref, Jouhaux est minoritaire mais le jouhaussisme est toujours majoritaire. Le manifeste qui est sorti du congrès a été rédigé par Frachon, Jouhaux et Saillant et il n’ont eu aucun mal à s’entendre. Ce qui sépare les réformistes des staliniens dans le mouvement syndical ce ne sont donc pas de graves divergences de principes, des conceptions opposées en matière de programme revendicatif, une vue différente de l’action à mener — puisque ces deux courants font bloc chaque fois que ces problèmes sont soulevés — c’est, avec les oppositions de personnes, la lutte sournoise pour conserver ou conquérir les leviers de commande. Sur ce terrain-là, les staliniens ont marqué beaucoup de points, les principales fédérations : métaux, bâtiment, cheminots… et unions : région parisienne, Nord, Rhône, Bouches-du-Rhône… sont entre leurs mains. Les modifications aux statuts votées par le congrès auront pour résultat de consolider fortement leur mainmise dans l’avenir. Tout cela n’a rien de réjouissant. Les réformistes sont-ils capables de remonter le courant et de reprendre le terrain perdu? C’est plus que douteux et est-ce souhaitable? La plupart de leurs dirigeants sont blanchis sous le harnais, leur prestige est souvent plus ou moins atteint parce qu’au cours de leur longue carrière syndicale ils ont commis maints et maints compromis boiteux que les syndiqués n’ont pas toujours oubliés, ils n’ont pas d’autre part pour les aider de toutes les manières un parti politique puissant et discipliné. L’orientation qu’ils proposent ne se différencie guère pratiquement de celle de leurs frères ennemis. Il faut dénoncer chez certains d’entre eux une tendance à envisager d’un œil favorable l’opportunité nouvelle scission comme il faut dénoncer avec les manœuvres staliniennes tendant à faire démocratie syndicale, à rendre l’atmosphère irrespirable, à subordonner le mouvement syndical à un parti politique, et donc à répéter la lamentable histoire de la C. G. T. U.

Le troisième courant a fait entendre sa voix au congrès. Mais les critiques qu’il a formulées rapport d’activité, les propositions pratiques présentées pour l’avenir s’adressaient moins aux congressistes eux-mêmes qu’à l’ensemble des syndiqués. Indépendance du syndicalisme? Oui. Mais aussi syndicalisme de lutte et non de collaboration de classe. Au manifeste Frachon-Jouhaux-Saillant il a opposer son propre manifeste dans lequel il développe ses mots d’ordre revendicatifs et d’action :

1° Déblocage des salaires avec revalorisation du salaire de base, échelle mobile et contrôle ou la comptabilité patronale ;

2e Action directe de la classe ouvrière en y comprenant la grève au lieu de la seule action parlementaire menée depuis des mois et dont la duperie et l’inefficacité ne sont pas à démontrer.

A la formule incomplète et dangereuse : produire, produire, clamée et proclamée à tous les échos, il a opposé d’abord les statistiques officielles qui montrent clairement que ce sont les trusts qui, jusqu’à ce jour, ont été à peu près exclusivement les seuls bénéficiaires de l’effort ouvrier, il a opposé ensuite un plan de production et de reconstruction conçu pour les seuls intérêts des masses laborieuses.

Sur le plan international également il a ses conceptions particulières à celles communes aux deux autres courants.

Certes, soyons sans illusion sur les résultats immédiats de notre tentative de redressement et de regroupement syndical sur le plan révolutionnaire. Pourtant elle n’est pas restée sans écho au congrès en dépit de tout ce que la bureaucratie confédérale a déployé d’efforts pour la combattre, l’étouffer ou la minimiser.

La tâche sera difficile à conduire à bien peut apparaître à certains comme surhumaine. Mais dans la voie qui mène à la libération sociale, rien n’est facile. La solution viendra d’en bas. Le mécontentement est grand parmi les syndiqués de base en raison de l’insuffisance du pouvoir d’achat provoqué par la hausse réelle des prix et le blocage effectif des salaires. Un malaise existe, provoqué aussi bien par le suivisme dont fait preuve la C.G.T. depuis vingt mois, que par le régime intérieur instauré par les cadres staliniens.

Les mois qui vont suivre permettront de vérifier qui a vu juste des uns et des autres, qui a lancé d’ordre les mieux adaptés à une situation économique donnée, les plus conformes aux intérêts immédiats et généraux de la classe ouvrière. Nous vivons un temps où tout peut évoluer très vite à condition que l’avant-garde consciente multiplie ses efforts et ne désespère pas.

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Le 18 mars en province (Guesde, 1877)

8 mai 2013

COMBIEN ignorent — même en France — non seulement ce qu’a été, mais s’il a existé un mouvement communaliste en province, correspondant au mouvement de Paris et l’appuyant, soit matériellement, soit moralement !

C’est cette lacune — dont il serait trop long d’exposer les causes multiples — que je vais essayer de combler, non pas sans doute aussi complètement que le mériterait cette page très consolante de notre histoire révolutionnaire — il faudrait pour cela des volumes — mais suffisamment pour réduire à néant les calomnies intéressées d’après lesquelles l’explosion ouvrière de 1871 n’aurait pas dépassé les fortifications de l’ex-capitale et aurait été désavouée, condamnée par le reste du pays.

I

Ce n’est que le 20, le 21 même dans certains départements, qu’on apprit les événements du 18, c’est-à-dire l’attaque nocturne des canons de Montmartre, la résistance victorieuse de la garde nationale et la retraite à Versailles du gouvernement de MM. Thiers, Jules Favre, Ernest Picard, Jules Simon, etc.

Dans cette dépêche — véritable chef-d’œuvre de mensonge — l’exécution des généraux Clément Thomas et Lecomte qui, outre qu’elle s’expliquait amplement par les antécédents et la conduite présente des « victimes », n’était, en réalité qu’un incident dû à l’exaspération populaire, cette double exécution, dis-je, était présentée comme une mesure réfléchie, ordonnée par le Comité central dont elle inaugurait et caractérisait en même temps l’avènement au pouvoir.

« L’armée de l’ordre », d’autre part, qui n’existait plus que sur le papier, était donnée comme forte de 40.000 hommes et comme en mesure de prendre immédiatement sa revanche d’un échec provisoire. Et malgré cela, sans attendre môme d’être renseigné sur les hommes, en majeure partie inconnus, qui siégeaient à l’hôtel de ville, Lyon d’abord, puis successivement Saint-Étienne, Le Creusot, Marseille, Toulouse, Narbonne et Limoges se soulevèrent aux cris de : Vive Paris ! A bas Versailles! et proclamèrent leur Commune Lyon, qui devait prendre de nouveau les armes le 30 avril et sceller cette fois de son sang sa solidarité révolutionnaire avec Paris, Lyon, par suite de la défection de ses radicaux bourgeois, fut réduit sans coup férir le 25 mars. Le Creusot, dont le maire était.un ouvrier, Dumay, eut le même sort le 26, et Saint-Étienne le 28. Marseille tint plus longtemps, jusqu’au 4 avril, et eut les honneurs d’un bombardement de douze heures, suivi des premières exécutions sommaires de prisonniers. Toulouse, qui, si elle avait seulement tenu une semaine, eût entraîné une insurrection générale de tout le Midi, et qui malheureusement avait compté sur son préfet, M. Duportal, exclusivement préoccupé de sauver sa préfecture, Toulouse succomba le 27, entraînant dans sa chute Narbonne, dont l’héroïque Digeon ne put, malgré la collaboration ardente de l’élément féminin, que prolonger jusqu’au 81 la résistance désormais inutile.

D’autres mouvements, à Perpignan le 25 mars, a Grenoble le 16 avril, à Bordeaux le 16, le 17 et le 18, à Périgueux le 12 et le 13, à Guers le 31, à Foix, à Varilhes, etc., tendant presque tous à empêcher le départ des soldats et des canons destinés au nouveau siège de Paris, n’eurent pas un meilleur résultat. Mais pour n’avoir pas réussi — nous dirons plus tard pourquoi — ces diverses tentatives armées n’en sont pas moins concluantes : elles témoignent que, dans les villes surtout, les revendications parisiennes étaient comprises et encouragées.

II

Dès le 23 mars, se souvenant de l’empressement avec lequel, en 1848, les gardes nationales de tous les points de France avaient apporté leur part de plomb contre les insurgés de Juin, l’Assemblée dite nationale invoqua le secours de ses électeurs départementaux contre ce qu’elle appelait « une poignée de factieux ».

Pour faire appel à vos courages — portait la proclamation au peuple et a l’armée — pour réclamer de vous une énergique assistance» vos représentants sont unanimes.

Le 24, une loi fut votée, par 449 voix contre 79, ainsi conçue :

Considérant que la représentation nationale est placée sous la sauvegarde de la France entière et que, dans les circonstances actuelles, le pays doit s’unir à l’armée pour repousser le désordre; L’Assemblée nationale décrète :

Chaque département tiendra à la disposition dix gouvernement un ou plusieurs bataillons de volontaires, choisis de préférence parmi les hommes ayant déjà servi dans l’armée, la marine ou la garde mobile, ou appartenant à la garde nationale.

De son côté, le ministre de l’Intérieur télégraphiait a ses préfets :

Une portion considérable de la population et de la garde mobile nationale de Paris sollicite le concours des départements pour le rétablissement de l’ordre. Formez et organisez des bataillons de volontaires pour répondre à cet appel et a celui de l’Assemblée nationale.

Et quel fut le résultat de ces appels aussi réitérés que désespérés? Les registres d’enrôlements ouverts dans toutes les préfectures ne donnèrent pas cent hommes par département. En vain la solde est-elle portée à 1 franc, à 1 fr. 50, plus les vivres de campagne; en vain y ajoute-t-on l’attrait irrésistible de l’épaulette; en vain menace-t-on de faire partir de force, au moyen d’une loi spéciale, ceux qui refusent de marcher de leur plein gré, les volontaires continuent à faire défaut, ou, s’ils se présentent, c’est, comme à Bayonne, « pour défendre la République contre ses ennemis, quels qu’ils fussent ou d’où qu’ils viennent », ou, comme à Besançon, le 4° bataillon de la garde nationale, pour « voler au premier signal au secours de Paris ».

Il en fut ainsi de tous les efforts du même genre qui furent tentés pendant toute la durée du siège et dont aucun n’aboutit. De telle sorte que l’on dut même renoncer à constituer a l’Assemblée la garde d’honneur dont elle avait fini pur se contenter, ainsi qu’il résulte de l’avis suivant publié par le Journal officiel à la date du 14 avril :

L’organisation de ce corps — recruté parmi les officiers de l’ancienne garde mobile — ayant rencontré des difficultés, l’administration informe messieurs les officiers qu’il ne sera plus reçu à l’avenir aucun engagement.

Pour se former une armée contre Paris, la réaction versaillaise fut obligée d’employer les moyens coercitifs en transportant en Afrique les régiments qui, comme le 88° de ligne et le 24° de chasseurs, refusèrent de se battre pour elle, ou en spéculant sur le « mal du pays » de nos prisonniers d’Allemagne qui n’étaient admis à rentrer que contre l’engagement de tourner contre leurs compatriotes la liberté et les armes qui leur étaient rendues.

III

Voila qui est clair, ce me semble, et achève d’indiquer de quel côté étaient les sympathies, les vœux de lu province, des campagnes.

La France départementale, cependant, ne s’en tint pas là; et c’est directement, explicitement, que, jusqu’à l’écrasement final, elle interviendra en faveur de Paris contre Versailles.

Pour ne rien dire des pétitions, toutes plus ou moins favorables à la cause pour laquelle Paris luttait et saignait, qui affluèrent a Versailles dès le 25 mars, et qui inspirèrent tant d’effroi a la majorité rurale que, d’une part, par sa circulaire du 23 avril, le « républicain » Dufaure ordonnait de déférer aux tribunaux leurs signataires pour crime de « conciliation » et que, de l’autre, les commissions municipales, dont elles émanaient en grande partie, furent jugées indignes de présider au renouvellement des conseils municipaux et eurent à céder en bloc la place aux anciennes municipalités de l’Empire d’avant le 4 Septembre, la seule fois où la parole fut donnée au pays, c’est-à-dire le 30 avril, le pays n’hésita pas à faire aux « insurgés » un rempart de ses votes,

Partout, en effet, le scrutin — de municipal qu’il était — fut élargi, transformé en un véritable plébiscite pour ou contre Paris, pour ou contre Versailles; et dans l’immense majorité do nos trente-six mille communes, ce fut Paris qui sortit triomphant des urnes, lorsque, comme à Rochefort, on ne trouva pas plus simple d’inscrire sur le bulletin de vote, aux lieu et place d’un nom de candidat, ce seul mot : « Commune de Paris. »

Aussi le lendemain de ce vote, presque inespéré, que voit-on?

1. Les nouveaux élus s’adressent a l’Assemblée versaillaise pour la sommer d’avoir a faire la paix avec Paris, a proclamer la République, à se dissoudre, son mandat étant expiré. Quant au chiffre do ces adresses, identiques dans le fond, sinon dans la forme, on en aura une idée lorsque l’on saura que dans un département, qui est loin d’être des plus avancé, dans l’Ardèche, de l’aveu du préfet, il se trouva dix-sept conseils municipaux pour les signer et les envoyer à qui de droit. Dans d’autres départements plus rouges, comme l’Hérault, par exemple, sur trois cents et quelques communes, c’est à peine si un tiers s’abstinrent.

2. Deux congrès — toujours de délégués des nouvelles représentations communales — furent décidés, « dans le but, disait le manifeste du comité d’initiative, de délibérer sur les mesures les plus propres a terminer la guerre civile, à assurer les franchises municipales et à consolider la République ». Celui de Bordeaux, fixé au 10 mai, et dit de la Ligue patriotique des villes républicaines, parce que les villes seules y étaient convoquées à raison d’un conseiller municipal par vingt mille habitants, n’eut pas lieu, il est vrai, à la suite d’une note menaçante du Journal officiel se terminant ainsi :

Les déclarations publiées en même temps que leur programme par les membres du comité d’organisation établissant que le but de l’association est de décider outre l’insurrection d’une part et le gouvernement et l’Assemblée de l’autre, et substituant ainsi l’autorité de la Ligue à celle de l’Assemblée nationale, le devoir du gouvernement est d’user des pouvoirs que lui confère la loi du 10 août 1838 (la dissolution par la force). C’est un devoir auquel on peut être assuré qu’il ne faillira pas. Il trahirait l’Assemblée, la France et la civilisation en laissant se constituer, à côté des pouvoirs réguliers issus du suffrage universel, les assises du communisme et de la rébellion.

Ici encore, le courage de la province ne fut pas à la hauteur de sa bonne volonté, quoiqu’il ne manquât pas de Journaux, comme les Droits de l’homme, de Montpellier, pour demander qu’on passât outre au veto gouvernemental et qu’on opposât la force à la force.

Le congrès de Lyon, dit des Municipalités, et ouvert à toutes les communes tant rurales qu’urbaines, fut tenu, lui, le 14, Versailles n’osant et ne pouvant rien «contre les vingt et quelques bataillons de la garde nationale du Rhône qui s’étaient offerts à le protéger contre toute violence. Et bien que la veille un télégramme mensonger eût été envoyé aux diverses municipalités de l’Allier, de la Gironde, des Alpes-Maritimes, de la Savoie, de la Drôme, etc., leur affirmant que le « congrès n’avait pas lieu », seize départements s’y firent représenter. Ce sont : l’Ardèche, les Bouches-du- Rhône, le Cher, la Drôme, le Gard, l’Hérault, l’Isère, la Loire» la Haute-Loire, la Nièvre, les Pyrénées-Orientales, le Rhône, Saône-et-Loire, la Savoie, le Var et Vaucluse. Il dura trois jours et voici la résolution qui fut adoptée à l’unanimité et portée à son adresse par cinq délégués :

Au chef du Pouvoir exécutif de la République française et à la Commune de Paris :

Les délégués, membres des conseils municipaux des seize départements réunis a Lyon,

Au nom des populations qu’ils représentent, affirment la République comme le seul gouvernement légitime et possible du pays, l’autonomie communale comme la seule base du gouvernement républicain, et demandent :

  • La cessation des hostilités;
  • La dissolution de l’Assemblée nationale dont le mandat est expiré, la paix étant signée;
  • La dissolution de la Commune;
  • Des élections municipales dans Paris;
  • Des élections pour une Constituante dans la France entière.

Dans le cas où ces résolutions seraient repoussées par l’Assemblée ou par la Commune, ils rendraient responsable devant la nation celui des deux combattants qui refusait et menacerait ainsi do donner à la guerre civile de nouveaux aliments.

Dans cette pièce — comme on le remarquera — la dissolution de la Commune n’est demandée qu’après la dissolution de l’Assemblée de Versailles : ce qui ne laisse pas que d’être signicatif.

3. Dans plusieurs départements, aux délégués expédiés à Lyon on ajouta des délégations particulières envoyées seulement a Versailles avec la mission d’arracher Paris au cercle de fer et de feu qui Pétreignait.

Celle de l’Hérault ne comptait pas moins de seize membres revêtus du mandat régulier de plus de cinquante conseils municipaux du département. A leur
départ de Montpellier, le 11, ils furent accompagnés à la gare par plus de 15.000 personnes criant : Vive Paris! Sauvez Paris ! Treize d’entre eux, malgré leurs protestations, furent arrêtés militairement à Saincaize, près Nevers, et gardés trois jours entiers en prison. Ce qui ne les empocha pas, aussitôt libres, de poursuivre leur voyage, mais ce qui fut cause qu’ils arrivèrent trop tard, lorsque déjà, entrés par trahison, les massacreurs de l’Ordre étaient maîtres de Montmartre et d’autres points stratégiques de la première importance.

Le projet de transaction dont ils étaient porteurs ne différait d’ailleurs guère de celui qui avait été arrêté par le congrès de Lyon, mais il insistait sur la réunion à Paris même de la nouvelle représentation nationale. Et le rapport qu’ils publièrent à leur retour, en pleine orgie de répression, devait, comme celui du congrès, être écrasant pour Versailles, convaincu de « n’avoir jamais voulu d’autre solution au conflit que celle du canon ».

À l’appui des sentiments communalistes de la France provincial, je devrais également citer les rapports adressés par les préfets et les présidents de Coms
d’appel à la fameuse Commission d’enquête sur les événements du 18 Mars. Étant donné la source peu suspecte dont ils émanent, ils suffiraient à eux seuls à trancher la question que j’ai voulu élucider.

La basse classe, notamment la classe ouvrière, faisait publiquement des vœux pour le triomphe de la Commune, écrit le président de la cour de Besançon.

Les agriculteurs y sont pauvres [dans les Basses Alpes] — écrit le président de la cour d’Aix — ils n’ont pas bougé, mais ils ont envoyé de nombreux émissaires à Marseille; où on a suivi avec anxiété les diverses péripéties et l’on n’attendait que la nouvelle d’un succès mieux assuré pour proclamer la Commune.

Le langage du président de la cour de Bourges n’est pas différent :

Je constate avec douleur que sur plusieurs points du ressort, et plus particulièrement dans le Cher et la Nièvre, l’exécrable tentative de la Commune a soulevé des sympathies et des espérances ardentes. A Vierzon, les vœux et les espérances étaient pour le succès de la Commune, on l’attendait…» etc.

Mais, si instructives que soient ces citations, je suis obligé de les interrompre. J’ai hâte d’arriver à un événement qui, mieux que quoi que ce soit, nous donnera la mesure des dispositions des départements — je veux parler des élections législatives complémentaires du 2 juillet.

A cette date, en effet, il y avait plus d’un mois que la Commune était tombée avec ses derniers défenseurs. La terreur était partout, par l’état de siège qui pesait sur quarante-deux départements, par les conseils de guerre qui commençaient leur sinistre besogne et par les pontons où continuaient à s’entasser les « suspects ». D’un autre côté, les vaincus, selon l’usage, étaient l’objet des calomnies les plus atroces déversées sur eux à flots par une presse immonde qui ne reculait môme pas devant des faux matériels. Et, cependant, sur les quarante-cinq départements qui, en dehors de celui de la Seine, furent appelés à voter, trente-deux se prononçaient à une immense majorité contre les vainqueurs, reprenant pour leur compte, sinon la totalité, nu moins une notable fraction des revendications parisiennes.

Sur les quatre-vingt-douze élus, soixante-seize, réunissant plus d’un million et demi de suffrages, étaient radicalement antiversaillais. Pour qu’on ne pût s’y tromper, en tête venaient : Lervouillat, un des délégués du congrès de Lyon, dans les salons de qui s’était tenu le congrès; Gazot, autre délégué du même congrès pour le Gard; Foucaud, de Bordeaux, que la démocratie girondine avait envoyé à Versailles protester contre le bombardement de Paris; Ordinaire, dont les agissements communalistes n’étaient ignorés de personne, etc.. Ailleurs, comme a Bourges, les candidats qui, dans leur profession de foi, avaient revendiqué « comme le principal honneur de leur vie ». leurs démarches en faveur de Paris, « n’étaient éloignés du succès que de deux à quatre mille voix ». Et le mandat de tous, auquel ils manquèrent d’ailleurs, portait expressément : amnistie pour tous les faits se rattachant à la Commune et dissolution de l’Assemblée qui venait de reprendre Paris sur les Parisiens.

IV

Il est donc absolument incontestable que, en 1871, il n’y a pas eu divorce entre la démocratie parisienne et la démocratie départementale, et que celle-ci, qui a pu manquer réellement d’énergie, était en masse favorable aux « fédérés ».

Tout ce que l’on peut dire, c’est que c’était, moins le côté socialiste que le côté politique de la Commune, c’est-à-dire sa revendication de la République et de l’autonomie communale, qui était acclamé par la province. Mais qui ne comprend que, ces deux points obtenus, les grandes villes où domine l’élément ouvrier, devenues maîtresses absolues de la force publique, de leur administration et de leur législation, la révolution économique n’eût plus été qu’une question de mois, sinon de semaines?

Que, maintenant, dans de pareilles conditions, complices comme ils l’étaient en majeure partie de Paris, les départements n’aient pas réussi, je ne dis pas à le faire triompher, mais seulement à le sauver, c’est ce qui, au premier abord, je l’avouerai, peut paraître inexplicable, et c’est ce que s’expliquent cependant aisément ceux qui ont été mêlés aux événements de cette époque.

Cet insuccès peut se ramener, à mon avis, à trois causes principales : C’est d’abord l’occupation de plus d’un tiers du territoire par les armées impériales et royales de Sa Majesté Guillaume — occupation qui paralysait les meilleurs citoyens et qui, à Paris même, faisait dire le 15 mars, par de futurs fédérés à celui qui écrit ces lignes, que la lutte, considérée d’ores et déjà par tous comme inévitable, ne s’engagerait pas, en tout cas, avant l’évacuation du territoire. N’eût été la crainte d’un retour offensif des troupes prussiennes, annoncé, qui plus est, à plusieurs reprises par les journaux de l’ordre, toute la vallée du Rhône, au moins, eût sauté comme un baril de poudre.

C’est ensuite l’attitude et le langage de l’extrême gauche de l’Assemblée de Versailles, des Louis Blanc et autres proscrits de la République de 48 et de l’Empire dont le prestige était encore intact, et qui ne cessaient de proclamer avec M. Thiers que la République n’était mise en péril que par les insurgés, et invoquaient à l’appui de leur assertion leur propre présence dans les rangs des bombardeurs de Paris. Que ces misérables — élus pour la plupart par la population parisienne — eussent dit un mot, fait un geste; qu’ils se fussent — comme c’était leur devoir de mandataire, et comme le leur demandait le Comité central républicain de Lot-et-Garonne — transportés collectivement dans l’ex-capitale, au milieu de leurs électeurs, en appelant à leur aide la démocratie des départements : et la prise d’armes eût été générale d’un bout de la France à l’autre; l’Assemblée, réduite à sa majorité monarchiste, eût été balayée en moins d’une semaine, presque sans effusion de sang.

Depuis le 4 Septembre enfin, sinon en droit, du moins en fait, par suite surtout du gouvernement central enfermé dans Paris, les communes douées de quelque initiative jouissaient de l’autonomie la plus complète. Là où les travailleurs étaient en majorité, ils s’étaient, comme à Cette, à Béziers, par exemple, emparés de la mairie, administrant, en qualité de commission municipale, la localité qu’ils dominaient encore en tant que garde nationale. Et sans se rendre compte qu’avec l’écrasement de Paris un pareil état de choses ne durerait pas, ne pouvait pas durer, on se demandait ce que à s’insurger on pourrait, môme victorieux, obtenir de plus que ce que l’on avait,

Il n’était pas jusqu’à la Commune qui ne favorisât cette disposition funeste en présentant la révolution accomplie le 18 mars comme exclusivement parisienne, municipale; en même temps que, par ses déclarations répétées que ses seules forces suffiraient à avoir raison de Versailles, elle retint l’arme au pied, une foule de braves gens qui se fussent fait, au contraire, un devoir d’intervenir à coups de fusil, si on leur avait dit franchement ce qu’il en était, c’est-à-dire que la victoire n’était possible qu’au prix de leur entrée en ligne.

Telles sont — je le répète — les raisons de la défaite d’un mouvement qui avait pour lui plus des deux tiers du pays, et il n’y en a pas d’autres. Messieurs les
conservateurs pourront s’en convaincre en temps et lieu.

(Die Zukunft, 1877.)

Hotel de Ville de St-Étienne le 24 mars 1871

Deux militants syndicalistes tunisiens persécutés (Pivert, 1932)

5 mai 2013

Paru dans Le Populaire du 30 août 1932.

Illégalement condamnés
ils se voient refuser l’amnistie…

Depuis 1925 deux militants syndicalistes tunisiens sont exilés pour avoir fondé des syndicats! Sous prétexte de « complot contre la sûreté de l’État » on a frappé de bannissement six hommes coupables d’avoir voulu organiser leurs frères de misère. Ils ont fondé la Confédération générale du Travail tunisienne, comprenant surtout des travailleurs indigènes et demeurée dans l’autonomie par rapport à la C.G.T. et à la C.G.T.U. Trois condamnés ont terminé leur peine. Des trois autres, chassés pour dix ans, non seulement de Tunisie mais aussi de France, l’un Mohamed Ali, est mort. Les deux survivants sont Moktar el Ayari et Finidori.

Moktar el Ayari est un vieux militant du syndicat des tramways qui a déjà été retenu en prison en 1922 lors du « complot » monté par Millerand. On n’a rien pu relever contre lui à ce moment. C’est d’ailleurs un « ancien combattant » titulaire de la croix de guerre ! « Il se fit remarquer au retour par ses idées extrêmement avancées » écrit le procureur. Révoqué, il est nommé secrétaire du syndicat. « Pourquoi, après avoir combattu, pour la France pendant la guerre, luttez-vous maintenant contre elle? » lui demanda le procureur. Car lutter contre la Compagnie des tramways de Tunis, QUI EST UNE COMPAGNIE BELGE!, c’est lutter contre la France! !

Finidori a été employé municipal, puis gérant de L’Avenir Social, journal « syndicaliste-communiste », qualifié d’ « individu dangereux » et présenté comme un « communiste notoire et convaincu ». On l’accuse d’avoir été le destinataire d’une lettre adressée par l’ « Union Mondiale de combat en faveur de l’égalité des races ». Cette lettre ne lui est jamais parvenue puisqu’il était incarcéré et qu’on la lui a confisquée…

Il a fallu une véritable forfaiture pour affirmer que les accusés avaient eu « une résolution d’agir, concertée et arrêtée ayant pour but de détruire ou de changer la gouvernement, ou d’exciter les citoyens ou habitant à s’armer contre l’autorité du protectorat… etc. » La seule action, la seule résolution d’agir en commun qu’on puisse établir c’est celle de grouper les travailleurs dans leurs syndicats pour la défense de leurs moyens d’existence…

Voilà le crime qu’expient deux militants !

Or, l’amnistie a été votée pour les cléricaux alsaciens, sous la dernière législature. Ils avaient été condamnés en vertu des articles 87 et 89 du Code pénal. Les syndicalistes tunisiens l’ont été en vertu de l’article 91. On pouvait espérer que le projet déposé par le gouvernement Herriot rectifierait sur ce point l’amnistie Tardieu. La déclaration ministérielle ne contient-elle pas un engagement précis? « Profondément attachés au respect de toutes les libertés syndicales, etc… » Eh bien! non! Le projet d’amnistie a oublié les fondateurs de la Confédération générale du Travail tunisienne. Moktar et Finidori ne constateront, dans leur exil, aucune différence entre Herriot et Tardieu!

Soit! Mais le groupe socialiste au Parlement ne laissera pas s’accomplir ce deuxième geste de classe. Il déposera un amendement en faveur des condamnés frappés par application de l’article 91. Il exigera au besoin un vote public et les syndicalistes pourront compter alors ceux qui sont effectivement « respectueux des libertés syndicales ».

Marceau PIVERT.

deux

Bases marxistes du capitalisme d’Etat de l’Union soviétique (Le Corre, 1966)

5 mai 2013

Publié dans la Revue socialiste N°192, pp. 324-342 [3ème article d'une série, avec précédents: N°189-190, pp. 129-140, N°191, pp. 256-270; et suivants: N°193, pp. 474-487, N°194, pp. 78-98]. Né à Rouen, instituteur, député PCF de Seine-et-Oise en 1936, Darius Le Corre (1903-1996) rompt avec le PCF à la suite du pacte germano-soviétique, participe à un "Mouvement communiste français indépendant" et rejoint la SFIO en 1952 (cf. Pivertistes et communistes dissidents dans la SFIO, 1945-68).

Les dirigeants de l’U.R.S.S., dans les années qui suivirent la révolution d’octobre 1917, savaient, en vertu des critères marxistes qu’ils avaient étudiés avant d’être portés au pouvoir, qu’il ne leur était pas possible d’instaurer le Socialisme dans l’ancien empire des « Tsars ».

Ils savaient même, comme je le montrerai dans la conclusion de mon étude, qu’ils étaient contraints au Capitalisme d’État (celui de la N.E.P., qui était un capitalisme semi-intégré précédant un capitalisme entièrement intégré). Ils prétendirent, cependant, que l’U.R.S.S. était une société socialiste. Ils le prétendirent parce qu’ils avaient peur de perdre l’appui des peuples en leur disant la vérité, et aussi parce qu’ils pensaient que leurs difficultés seraient vite surmontées. Pourtant, peut-on aller au Socialisme dans le mensonge ? Ne valait-il pas mieux exposer dans quelles conditions l’U.R.S.S. pourrait avancer dans la voie des rapports sociaux socialistes car, dans le Socialisme dont le pavillon sert à couvrir des marchandises frelatées, ce qui est fondamental, ce n’est pas la construction des usines, aussi important que cela puisse être pour le relèvement, dans certaines condition, des niveaux de vie, mais les rapports sociaux que les hommes établissent entre eux, qu’ils vivent en communauté ou indépendamment les uns des autres. Les mensonges soviétiques ont permis à la bourgeoisie occidentale, jusqu’à nos jours, de discréditer le Socialisme et le marxisme qui condamnent sans rémission le comportement économique, social et politique du P.C.U.S. A notre époque, je ne suis pas tellement certain que les dirigeants de ce Parti mentent sciemment aux peuples car, après s’être pénétré de cette équation antimarxiste et absurde : Bureaucratie permanente et incontrôlée par le peuple = classe ouvrière, ils doivent relever, selon le sociologue Karl Mannheim, de « ces groupes dominants qui sont dans leur façon de penser si fortement liés à la situation favorable à leurs intérêts qu’ils perdent finalement la faculté de voir les faits qui pourraient les troubler dans leur conscience de seigneurs ». Pourquoi faut-il donc qu’aux dépens des peuples la présence au pouvoir, quand elle est trop prolongée, corrompe ainsi certains hommes ? Quand de jeunes écrivains tels Siniavski et Daniel montrent avec courage, dans leurs œuvres, quelles sont les tares du régime soviétique, les vieux bonzes se mettent en colère et les jettent en prison au lieu de chercher une solution aux problèmes posés par eux. Pourtant, Siniavski n’avait-il pas raison d’écrire :

« A notre nouveau Dieu, nous n’avons pas seulement sacrifié nos vies et notre sang. Nous lui avons aussi sacrifié notre âme blanche comme la neige après l’avoir souillée de toutes les ordures du monde… Afin que les prisons disparaissent pour toujours, nous avons bâti de nouvelles prisons. Afin que toutes les frontières s’effacent, nous nous sommes entourés d’une muraille de Chine. Afin que le travail devienne un repos, nous avons instauré le travail forcé. Afin que plus une goutte de sang ne soit jamais versée, nous avons tué, tué, tué ».

I) Aveuglement sur la nature de l’U.R.S.S.

C’est en 1925 que le jeune secrétaire du P.C.U.S. posa devant le XIV° Congrès de ce Parti la question de savoir si l’U.R.S.S était ou non un capitalisme d’Etat. Il déclara :

« Prenons un autre type d’entreprise — les entreprises d’État. Sont-elles du capitalisme d’État ? Non, elles ne le sont pas. Et pourquoi ? Parce que l’on n’y trouve pas deux, mais une seule classe, la classe des ouvriers, qui possède, en la personne de l’État les instruments et les moyens de production et qui n’est pas exploitée, car le maximum de ce que l’on obtient dans l’entreprise au-dessus du salaire va à l’élargissement continu de la production, c’est-à-dire à l’amélioration de la position de toute la classe ouvrière dans son ensemble. Je puis dire que ceci n’est tout de même pas le socialisme intégral, si nous considérons les restes de bureaucratisme qui subsistent dans les organismes dirigeants de nos entreprises ».

Dans ce texte, Staline énumère les critères qui permettraient d’affirmer que l’U.R.S.S. est socialiste. Or, comme aucun de ceux-ci, pas plus en 1925 qu’en 1966 n’est applicable à l’U.R.S.S., on est en droit d’affirmer qu’en vertu de ces mêmes critères, l’U.R.S.S. est un capitalisme d’État. Reprenons ce texte :

1) l’U.R.S.S. ne serait pas un Capitalisme d’État parce qu’on n’y trouverait pas deux, mais une seule classe. Staline reconnaît cependant qu’il s’y trouve « des restes de bureaucratisme » qui empêchent l’U.R.S.S. de réaliser le socialisme intégral. « Des restes » !…

Or, depuis 1925, tout le monde sait qu’en U.R.S.S. la bureaucratie cooptée a pris des proportions monstrueuses. C’est maintenant une classe sociale avec ses caractéristiques propres, ses privilèges ; une classe qui a été abondamment décrite dans de nombreux ouvrages mais plus particulièrement dans « La nouvelle classe » du Yougoslave Djilas. Et cette classe a des intérêts qui s’opposent à ceux de la classe ouvrière et de la paysannerie soviétiques.

Il est assez curieux, d’ailleurs, de voir Staline prétendre qu’il n’y a qu’une seule classe en U.R.S.S., même en 1925, alors qu’il n’est pas sans avoir appris auprès de son maître Engels que là où il y a État, il y a obligatoirement classes antagonistes : « Tout État est forcément un organe de domination d’une classe par une autre ».

Vérité générale qu’il faut nuancer en signalant qu’il s’agit des deux classes fondamentales autour desquelles d’autres peuvent se ranger et qu’il est des circonstances où l’État réalise l’équilibre des classes de forces sensiblement égales, comme ce fut le cas par exemple, sous Louis XIV et sous Napoléon III.

Enfin, l’État dont il est question ici est l’État politique, l’ambition du Socialisme étant de substituer à l’administration des hommes l’administration des choses, cette substitution résultant de l’impossibilité dans laquelle se trouveront les hommes, un jour, de s’opprimer et de s’exploiter dans le régime d’abondance qu’ils auront créé et où ils seront quasiment placés sur un égal plan de technicité et de culture empêchant la constitution de monopoles économiques, culturels ou professionnels, menaçant l’équilibre de l’ensemble de la société.

A cette étape de l’histoire il n’y aura plus aucune espèce de différence entre la capacité gestionnaire d’une cuisinière et celle d’un administrateur quelconque dans n’importe quel secteur de la société. Nous en sommes encore loin.

2. — L’U.R.S.S., selon Staline, ne serait pas un Capitalisme d’État parce que les ouvriers possèderaient en la personne de l’État les instruments et les moyens de production.

Avouons que ce sont là de bien drôles de « propriétaires » puisque ceux-ci ne peuvent même pas choisir librement, démocratiquement, les membres du conseil d’administration chargé d’administrer ce qu’il est convenu d’appeler "leurs" biens.

Et ces administrateurs bureaucrates qui jouissent collectivement de tous les droits et profits du propriétaire sans toutefois s’en reconnaître le titre, non seulement interdisent aux « propriétaires » selon la Constitution de disposer de « leurs » biens, mais encore exigent de ceux-ci qu’ils se montrent obéissants, sous peine de sanctions.

En somme, les travailleurs soviétiques sont aussi près, en droit, des moyens de production qu’ils mettent en œuvre, qu’ils pourraient l’être spatialement d’une propriété qui leur aurait été reconnue par acte notarié dans Uranus ou Jupiter ! Comme quoi la prestidigitation sociale est une bien belle chose !

3. L’U.R.S.S. ne serait pas un Capitalisme d’État, enfin, parce que les ouvriers n’y seraient pas exploités, « car le maximum de ce que l’on obtient dans l’entreprise au-dessus du salaire va à l’élargissement continu de la production, c’est-à-dire à l’amélioration de la position de toute la classe ouvrière dans son ensemble ». Le « dans son ensemble » qui jette un voile pudique sur les privilèges de la Bureaucratie qui, selon Staline, fait évidemment partie de la classe ouvrière, est des plus charmant ! Mais qui fixe les salaires en U.R.S.S. ? La Bureaucratie. Qui décide « de ce que l’on obtient dans l’entreprise au-dessus du salaire », c’est-à-dire du montant de « la plus-value » ? La Bureaucratie. Et cette Bureaucratie omnipotente, cooptée, incontrôlée par le peuple, utilise cette « plus-value » non pour l’amélioration de la classe ouvrière « dans son ensemble », mais pour l’amélioration de sa propre position de classe, à elle, sur les plans politiques, économiques et sociaux.

Comme dans tout régime capitaliste, en U.R.S.S., l’exploitation des travailleurs fait que ceux-ci ne savent pas quand ils cessent de travailler pour reconstituer la valeur de leur force de travail et commencent à travailler pour la classe qui les exploite.

En vérité, en 1966, le texte de Staline devrait se lire de la manière suivante :

« Prenons un autre type d’entreprise — les entreprises d’État. Sont-elles du capitalisme d’État ? Oui, elles le sont. Pourquoi ? Parce que l’on n’y trouve pas une, mais deux classes fondamentales : celle des bureaucrates cooptés qui possède en la personne de l’État qu’elle contrôle seule, les instruments et moyens de production, et la classe des ouvriers qui est exploitée car le maximum de ce que l’on obtient dans l’entreprise au-dessus du salaire, arbitrairement fixé par la bureaucratie, est utilisé, pour une part, à l’élargissement des revenus des bureaucrates et, pour une autre, aux amortissements et investissements également fixés et répartis arbitrairement. Je puis dire que c’est bien là du capitalisme bureaucratique d’État si l’on considère l’importance du bureaucratisme qui s’est développé dans le parti unique et dans les organes dirigeants de nos entreprises ».

II. – Aveuglement sur le caractère soi-disant non-capitaliste des catégories économiques et sociales en U.R.S.S.

Dans son ouvrage « Les problèmes économiques du socialisme en U.R.S.S. », ouvrage qui fait encore autorité parmi les « communistes » dans les passages que je cite, Staline écrivait en 1952 :

« Si on envisage la question du point de vue formel, du point de vue des processus qui s’opèrent à la surface du phénomène on en arrive à cette fausse conclusion que les catégories du capitalisme restent soi-disant en vigueur dans notre économie. Mais si l’on analyse la question du point de vue marxiste, qui fait une distinction rigoureuse entre le contenu du processus économique et sa forme, entre les processus profonds de développement et les phénomènes superficiels, on ne peut arriver qu’à cette conclusion : c’est que chez nous se sont principalement conservés la forme, l’aspect extérieur des anciennes catégories du capitalisme mais que le fond a changé.»

Marx, lui, répond, traitant de ce que deviennent les catégories du capitalisme en régime socialiste:

« En un mot : si l’on dépouille le salaire aussi bien que la plus value, le travail nécessaire aussi bien que le surtravail, du caractère spécifiquement capitaliste, ces formes disparaissent par là même et il ne reste que leurs fondements communs à tous les modes sociaux de production ».

Comme quoi, contrairement à ce qu’affirme Staline, Marx ne fait pas « une distinction rigoureuse entre le contenu du processus économique et sa forme ».

Pour Marx, quand le contenu social change, la forme, elle aussi, change.

Dans le passage du féodalisme au capitalisme, l’auteur du Capital souligne « l’immense importance » du changement dans la forme du prélèvement sur le travail correspondant à un nouveau contenu social. A la corvée, prélèvement de valeurs d’usage par le seigneur, succède la plus-value, prélèvement de valeurs d’échange par le capitaliste.

Lorsqu’un régime socialiste se substituera à un régime capitaliste, le travailleur ne continuera pas à suer de la plus-value puisqu’il ne sera plus exploité mais à produire un « surplus» socialiste » dont la forme démocratique et le contenu social seront tout à fait différents.

Tout en reconnaissant qu’en U.R.S.S. « se sont principalement conservés la forme, l’aspect extérieur des anciennes catégories du capitalisme », Staline voudrait, cependant, que les économistes renoncent à employer, s’agissant de son régime, des notions utilisées par Marx pour faire l’analyse et la critique du capitalisme, étant donné que le fond, le contenu de ces notions ont changé. Voyons comment il présente sa revendication et demandons-nous si celle-ci est justifiée.

« Je pense, écrit-il, qu’il faut renoncer à certaines autres notions empruntées au Capital, où Marx se livrait à l’analyse du capitalisme, — et artificiellement accolées à nos rapports socialistes. parler entre autres de notions telles que le travail "nécessaire" et le "surtravail", le produit "nécessaire" et le "surproduit", le temps "nécessaire" et le "temps extra". Marx a analysé le capitalisme afin d’établir l’origine de l’exploitation de la classe ouvrière, la plus-value, et de fournir à la classe ouvrière privée des moyens de production une arme spirituelle pour renverser le capitalisme. On comprend que Marx use ici de concepts (catégories) qui correspondent parfaitement aux rapports capitalistes. Mais il serait plus qu’étrange de se servir actuellement de ces concepts, alors que la classe ouvrière, loin d’être privée du pouvoir et des moyens de production, détient, au contraire, le pouvoir et possède les moyens de production. Les propos sur la force de travail comme marchandise et sur le "salariat" des ouvriers sonnent d’une façon assez absurde sous notre régime : comme si la classe ouvrière, possédant les moyens de production, se salariait elle-même et se vendait à elle-même sa force de travail. Il n’est pas moins étrange de parler aujourd’hui de travail « nécessaire » et de « surtravail » : comme si, dans nos conditions, le travail des ouvriers donné à la société en vue d’élargir la production, de développer l’instruction, de protéger la santé publique, d’organiser la défense nationale, etc.. n’était pas aussi nécessaire à la classe ouvrière, aujourd’hui au pouvoir, que le travail dépensé pour subvenir aux besoins personnels de l’ouvrier et de sa famille ».

Ainsi donc, il faudrait renoncer aux notions capitalistes, en U.R.S.S., parce que, dans ce pays, la classe ouvrière :

1° ) détient le pouvoir ;

2°) possède les moyens de production.

Qui, de nos jours, ayant quelque culture politique, peut croire à de pareils boniments ? La réalité dément la propagande. Et cela parce que la pensée des dirigeants soviétiques a cessé d’être dialectique, c’est-à-dire révolutionnaire. C’était bien à prévoir, d’ailleurs. A partir du moment où le mouvement révolutionnaire est consciemment le fait d’une minorité et non de la masse elle-même, le moment arrive où cette minorité maîtresse du pouvoir se comporte d’une manière réactionnaire.

Avant la prise du pouvoir, en 1789, la minorité bourgeoise était révolutionnaire. Mais, dès que celle-ci s’est emparée du pouvoir avec l’aide de la masse dont elle défendait les intérêts en même temps que les siens propres par rapport à ceux du féodalisme monarchique, elle s’est retournée contre le peuple et s’est mise à l’exploiter pour son propre compte. De nos jours, des technocrates salariés font chorus avec l’ensemble des travailleurs contre le capitalisme libéral et semi-libéral, mais, soyons assurés que s’ils parvenaient à accéder au pouvoir, ils ne manqueraient pas de se retourner contre la masse, de tout faire pour échapper à son contrôle et l’exploiter dans les cadres d’un capitalisme d’État plus ou moins intégré.

Cette situation doit amener les travailleurs à réfléchir sur ce que doivent être les partis, les syndicats, et leur action, de manière à ne pas être éventuellement frustrés de leur victoire.

Mais revenons au caractère antimarxiste, antidialectique, réactionnaire de la pensée des dirigeants soviétiques. Selon Marx, le mouvement s’explique par la dialectique, c’est-à-dire la confrontation de forces contradictoires : la thèse et l’antithèse s’abolissant l’une et l’autre dans une synthèse qui est quelque chose de nouveau et qui amorce un autre cycle. Pour lui, il n’y a pas, comme le croit Staline, avec sa soi-disant distinction rigoureuse marxiste entre le contenant et le contenu, la forme thèse contenant l’antithèse sociale dans un état d’équilibre figé et définitif, mais lutte entre deux contradictoires dominantes pour aboutir à une synthèse qui se réalise dans une nouvelle forme ayant un nouveau contenu antithétique. Si l’on transpose dans la réalité sociale ce raisonnement philosophique on peut dire que la thèse des formes économiques et sociales représentées par la bourgeoisie libérale ou d’État entre en lutte avec l’antithèse sociale représentée par les salariés.

Et le résultat de ce combat n’est pas comme le désire la la bourgeoisie libérale ou d’État un régime stabilisé où les travailleurs s’épanouiraient dans des formes capitalistes, mais un régime où les notions de propriété privée des moyens de production (au niveau de l’individu, du groupe ou de la minorité qui confisque l’État), la plus-value, le profit, le salariat disparaissent avec la bourgeoisie en tant que classe privilégiée pour laisser la place aux notions de propriété réellement collective et de surplus socialiste.

Disparaît également la notion de classe salariée à laquelle se trouve substituée celle de société sans classes, de travailleurs associés (l’association présuppose l’égalité) recevant de la société non pas un salaire (ce qui présuppose l’exploitation) mais un revenu social. L’ « ancien » a été aboli. Il n’en reste plus rien quant à la forme et quant au contenu. Seuls demeurent dans l’abstrait, c’est-à-dire sans caractérisation propre, « les fondements communs à tous les modes de production »: propriété, prélèvements sur le travail, surplus, investissements, etc…

La société se trouve mûre alors pour d’autres mutations dont, à notre époque, il ne nous est pas encore possible d’avoir quelque idée.

Et il est certain que la philosophie marxiste ayant épuisé son rôle social et humain devra laisser la place à d’autres philosophies surgies d’autres réalités afin qu’à travers des révolutions de tous ordres l’humanité poursuive son destin qui est de tenter de s’égaler aux dieux de ses rêves.

III. – La bureaucratie soviétique est-elle une classe ?

Dans la Revue socialiste de mars 1965, n°181, page 297, j’ai posé une série de questions: « Peut-il y avoir dans une société exploitation sans classe exploiteuse ? » Cette question était pleinement justifiée car Serban Voinea affirme, d’une part :

— « Les régimes communistes n’ont aboli ni l’exploitation ni l’oppression » (page 43).

Et d’autre part:

— « Il n’existe plus, en U.R.S.S., de classe s’appropriant la plus-value créée dans le processus de production » (page 44).

« Alors, qui se l’approprie ? avais- je demandé.

— « Les fonctions exercées dans le passé par les capitalistes le sont en U.R.S.S. par les organes collectifs » (page 44).

J’ai demandé : « Les organes collectifs seraient-ils sans contenu de classe ? ».

Et j’ajoutais : « Dans l’affirmative, l’U.R.S.S. étant une société sans classes, serait donc une société socialiste où s’exercerait cependant l’exploitation de l’homme par l’homme ? Cela n’est pas possible ».

 A aucune de ces questions Serban Voinea n’a répondu.

Pour ne pas répondre à la première il s’évade dans l’histoire. Et alors que je demandais s’il peut y avoir dans une société d’exploitation sans classe exploiteuse, il explique que dans le passé des sociétés sédentaires ont été exploitées par des sociétés nomades. Ce que personne ne conteste. Il explique aussi que l’U.R.S.S., en tant que nation, exploite ses satellites, mais était-ce nécessaire puisque j’avais écrit, page 44 du n° 183 de La Revue Socialiste :

« Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, les dirigeants soviétiques se sont livrés à un pillage en règle des États satellites : indemnités de guerre, transfert d’usines, création de sociétés mixtes,traités commerciaux inégaux, etc.. ».

De toute évidence la question visait l’U.R.S.S. Serban Voinea n’y a pas répondu. Aussi je la repose sous la forme suivante :

1. — L’U.R.S.S. peut-elle être une société d’exploitation sans classe exploiteuse ?

Et je continue de demander :

2 — Qui s’approprie la plus-value en U.R.S.S. ?

3. — Si les organes collectifs soviétiques exercent des fonctions capitalistes, ces organes ne sont-ils pas des organes aux mains de « capitalistes collectifs » ?

4. — Si l’U.R.S.S. est une société sans classes, c’est-à-dire socialiste, peut-elle être en même temps une société où s’exerce l’exploitation de l’homme par l’homme ?

IV. — Critères de classe de la bureaucratie soviétique.

Serban Voinea cite des textes de Marx d’où il ressort que celui-ci distingue entre classes conscientes et classes inconscientes :

« La domination du capital, lit-on dans son Anti-Proudhon, a créé à cette masse une situation commune, des intérêts communs. Ainsi cette masse est déjà une classe vis-à-vis du capital, mais pas encore pour pour elle-même. Dans la lutte, cette masse se réunit, elle se constitue en classe pour elle-même. Les intérêts qu’elle défend deviennent des intérêts de classe ».

Quels sont les éléments constitutifs d’une classe consciente ou non d’elle-même ? Marx nous le dit :

— « Par le fait de vivre dans des conditions économiques qui distinguent leur mode d’existence, leur intérêt et leur culture de ceux des autres classes et les posent réciproquement en ennemies, des million des familles constituent une classe ».

(Marx, 18 Brumaire).

Mais qu’est-ce qu’une classe pour elle-même ?  D’après les textes cités par S. Voinea c’est une classe consciente de ce qui fait son originalité et qui lutte ; une classe qui se constitue en « communauté », en « union nationale », en « organisation politique ». Et S. Voinea de conclure :

« De toute manière, c’est son rapport vis-à-vis des moyens de production qui donne naissance à une classe. La propriété de grandes superficies de terres crée le propriétaire foncier, celle des machines et des matières premières le capitaliste industriel. Le manque de tout moyen de production caractérise le prolétaire.

« C’est parce que le groupe dominant en U.R.S.S. ne me paraît pas répondre à ces traits que je ne lui applique pas le nom de classe.

« Darius Le Corre choisit pour la classe des critères différents ».

Ce texte appelle les observations suivantes :

1. – Il est faux d’affirmer que je ne choisis pas pour critère fondamental d’une classe « son rapport vis-à-vis des moyens de production ».

J’en veux pour preuve ce qu’écrit S. Voinea lui-même au début de son étude de la classe, page 395 : « Sans être « capitaliste » (or c’est exactement le contraire que je prétends. D.L.), il existerait pourtant on U.R.S.S., selon Darius Le Corre, une «classe exploiteuses, composée de « tous les privilégiés groupés au sein du parti ou gravitant autour de ce dernier » et qui sont les vrais propriétaires des moyens de production ».

Par contre, j’ai cité quelques privilèges de la classe bureaucratique. Mais Marx, parmi ses critères, ne compte-t-il pas « le mode d’existence » ? Trop de technocrates qui se disent facilement socialistes oublient les privilèges dont jouit toute classe dominante.

C’est ce qu’avait bien compris Lénine quand, avant la prise du pouvoir, il écrivait dans « L’Etat et la Révolution » :

« Particulièrement remarquable, à cet égard, est une des mesures prises par la Commune, et que Marx a souligné : suppression de tous frais de représentation, suppression des privilèges pécuniaires des fonctionnaires, réduction de tous les traitements des fonctionnaires au niveau du "salaire de l’ouvrier". C’est ici justement qu’apparaît avec le plus de relief le tournant de la démocratie bourgeoise à la démocratie prolétarienne, de la démocratie des oppresseurs à la démocratie des classes opprimées, de l’Etat comme « force spéciale » destinée à opprimer une classe déterminée, à la répression des oppresseurs par la force générale de la majorité du peuple des ouvriers et des paysans. Il est "d’usage" de se taire là-dessus comme sur une "naïveté" qui a fait son temps, exactement comme les chrétiens qui, une fois leur culte devenu religion d’Etat, ont « oublié » les « naïvetés » du christianisme primitif et son esprit démocratique révolutionnaire ».

2. — S. Voinea déclare que c’est parce que le groupe dominant en U.R.S.S. ne lui paraît pas répondre aux traits dégagés par Marx qu’il se refuse à lui appliquer le nom de classe.

Pourquoi se contente-t-il de cette simple affirmation ?

Pourquoi ne confronte-t-il pas la Bureaucratie soviétique avec chacun des critères de Marx qu’il a énumérés ?

Ce qu’il ne fait pas je vais le faire pour bien montrer que cette Bureaucratie est une classe sociale. S’agissant de la « culture » S. Voinea soutiendra-t-il que celle des techno-bureaucrates soviétiques est la même que celle des ouvriers et des paysans ? M. Robert Bordaz, retour d’U.R.S.S., nous a appris dans son ouvrage que « La grande majorité des fils d’ouvriers ou de paysans restent ouvriers ou paysans. Au contraire, le plus grand nombre des fils d’intellectuels deviennent intellectuels : on ne cite l’exemple d’aucun d’eux astreint à un travail manuel, même en cas d’échec dans ses études ».

S. Voinea sait-il que pour poursuivre des études en U.R.S.S. il faut être présenté par des parrains et avoir satisfait à une enquête sociale ?

Sait-il, comme nous l’a appris une enquête récente sur l’enseignement dans les grands pays du monde, que l’entrée dans l’enseignement supérieur résulte d’une sélection stricte ? Sait-il que les fils des techno-bureaucrates fréquentent des écoles qui leur sont tacitement réservées ? S’agissant des « conditions économiques », du « mode d’existence », des « intérêts » qui caractérisent une classe, Lénine, reprenant à son compte les critères de Marx, a écrit le 28 juin 1919 dans son étude « La Grande initiative » :

« On appelle classes de vastes groupes d’hommes qui se distinguent par la place qu’ils tiennent dans un système historiquement défini de la production sociale, par leur rapport (la plupart du temps fixé et consacré par la loi) aux moyens de production, par leur rôle dans l’organisation sociale du travail et donc par les moyens d’obtention et la part de richesses publiques dont ils disposent. »

Cette définition s’applique de la manière suivante à la société soviétique:

1°) Les techno-bureaucrates occupent dans le système de production sociale une place de dirigeants investis de tous les pouvoirs par le parti unique, leur parti. Les travailleurs qui leur sont entièrement subordonnés n’exercent aucun contrôle sur eux. Ils n’occupent qu’une place d’exécutants.

2°) Le rapport des techno-bureaucrates aux moyens de production sont ceux du propriétaire à sa propriété. Certes, les techno-bureaucrates ne possèdent pas individuellement de moyens de production mais ils les possèdent tous d’une manière indivise, parce que seuls ils en disposent. Privés du droit de décider de l’utilisation des instruments de travail comme de l’orientation et du volume de la production, les travailleurs soviétiques expropriés par les techno- bureaucrates sont totalement privés de propriété sociale. Sans démocratie, pas de propriété socialiste.

3°) Pour « l’organisation sociale du travail » la responsabilité en incombe exclusivement aux castes administratives, économiques, syndicales, dominées par le Parti. Dans ce domaine, le travailleur soviétique n’a qu’un seul rôle à jouer : obéir et se laisser exploiter.

4°) En ce qui concerne enfin « les moyens d’obtention et la part de richesses publiques dont disposent les classes sociales », on peut dire que, comme ils disposent seuls des moyens de production, les techno-bureaucrates soviétiques décident seuls de la répartition du revenu national. Et c’est ainsi qu’en bons « possesseurs de toutes les richesses matérielles et spirituelles de la nature », comme dit Djilas, ils peuvent jouer leur rôle d’accapareurs de plus-value, ce en quoi consiste précisément la fonction capitaliste.

Si tout cela n’est pas suffisant pour qualifier classe sociale ce que S. Voinea appelle « le groupe dominant en U.R.S.S. », que faut-il de plus ? Si tous les traits qui selon Marx définissent une classe ne sont pas applicables à la techno-bureaucratie, que S. Voinea nous démontre que cette techno-bureaucratie a la même culture, les mêmes intérêts, le même mode d’existence, les mêmes conditions de travail, les mêmes droits sur les moyens de production, le même rôle dans l’organisation sociale du travail, les mêmes moyens d’obtention et la même part de richesses publiques que les travailleurs des usines et les kolkhoziens.

J’attends la démonstration. Et qu’on ne dise pas que cette classe techno-bureaucratique n’est pas une classe consciente, une classe pour elle-même car, alors, pourquoi la dictature ? Pourquoi la mise en prison de Siniavski et Daniel ? La classe techno-bureaucratique a conscience de constituer une communauté qui se renouvelle par cooptation. Elle a son parti: le P.C.U.S. Elle constitue une union nationale.

La classe paysanne soviétique a conscience d’être exploitée. La dictature l’empêche de constituer son parti mais elle lutte par le sabotage du travail dans les kolkhozes. L’ampleur de son combat est tel que la Russie qui, avant 1914, était le grenier de l’Europe, est contrainte d’importer chaque année des millions de tonnes de blé de l’étranger.

La classe ouvrière, elle aussi, est consciente d’être une classe exploitée. Elle est encadrée de manière à ce qu’elle ne puisse agir de façon autonome. Son combat prend la forme d’une interprétation selon ses intérêts des directives du plan.

J’ai montré, par exemple, dans un précédent article à propos de la fabrication de fauteuils comment les travailleurs interprétaient les normes du plan qui leur était imposé.

Évidemment, la techno-bureaucratie ne constitue pas une classe homogène. Les castes qui la composent se disputent le partage de la plus-value arrachée aux salariés. Cette lutte prend l’aspect d’un débat apparemment technique.

La discussion, par exemple, sur le degré de libéralisation à introduire dans l’économie dissimule l’opposition d’intérêts entre les bureaucrates centralisateurs, d’une part, et les technocrates libéralisants, d’autre part, ou, si l’on veut, entre les gens du Parti et les dirigeants des entreprises.

V. — La propriété.

Parmi les arguments que j’ai mis en avant pour affirmer que la Bureaucratie soviétique était propriétaire de fait des moyens de production et d’échange, il en est deux que je suis allé prendre chez Marx. L’un se rapporte à la division du travail et l’autre au caractère propre de toute bureaucratie.

Serban Voinea estime « pour le moins hasardeux de vouloir prouver, grâce à un texte de Marx de 1841-1842,  que les moyens de production soviétiques appartiennent à la bureaucratie».

Soyons sérieux. Ne versons pas dans la démagogie. Ne reprenons pas à notre compte les arguments de nos adversaires que gêne la pensée marxiste. Surtout quand soi-même on se recommande de cette pensée que l’on considère valable tant que le monde dans lequel nous vivons ne sera pas sorti du capitalisme. Va-t-on interdire l’étude de Corneille et de Racine dans nos écoles sous prétexte que ces analystes prestigieux des passions et des caractères humains ont vécu au XVII° siècle ?

« Ah ! pourrait dire à nos contemporains Racine, reprenant à son compte l’apostrophe de Hugo en la modifiant dans sa forme, ne voyez-vous pas que lorsque je vous montre Hermione, Bérénice ou Narcisse c’est à vous-même que je vous révèle ? ».

Tant qu’il y aura des êtres humains qui aimeront et se distingueront les uns des autres par leurs caractères, les plus grands de nos poètes, qu’ils soient du XV° siècle comme Villon, du XVII° siècle comme Corneille, Racine et Molière, ou du XIX° comme Hugo, ils seront toujours, pour l’essentiel, les contemporains de ceux qui les liront.

Tant qu’il y aura des exploiteurs, des capitalistes, des salariés, Marx vaudra toujours la peine d’être consulté. Et ce n’est pas moi qui irai reprocher à Serban Voinea, dans sa réponse, d’avoir cité un Marx de différentes époques, sinon d’avoir, trop souvent, isolé ses citations de leur contexte.

a) La division du travail et la propriété.

Ayant rappelé que pour Marx « la division du travail… implique la propriété » et que « division du travail et propriété privée sont, au demeurant, des expressions identiques », Serban Voinea écrit:

« On ne voit pas bien en quoi cette constatation, faite en 1845, confirmerait l’affirmation que l’appareil de production de l’U.R.S.S. serait la propriété de la bureaucratie soviétique ».

Serban Voinea le verrait très bien s’il se rappelait, que, selon Marx et Engels :

1°) C’est la division du travail, née du développement des techniques, qui a entraîné la désagrégation des communautés primitives et donné naissance à la propriété privée.

2°) Le communisme, c’est la suppression de toute division du travail et par suite de toute propriété privée.

« La transformation, par la division du travail, des facultés personnelles en puissances extérieures, ne peut être arrêtée par le fait qu’on s’en débarrasse idéalement, comme s’il s’agissait d’une notion générale, mais uniquement par le fait que les individus se soumettent de nouveau ces puissances extérieures et abolissent la division du travail. Ce n’est pas possible sans la communauté. Ce n’est que dans la communauté que l’individu acquiert les moyens de développer ses dispositions dans tous les sens. Ce n’est que dans la communauté que la liberté personnelle devient possible ».

Marx, l’Idéologie Allemande, p. 65.

« Dans la véritable communauté, les individus acquièrent leur liberté dans et par leur association ».

Marx, l’Idéologie Allemande, p. 65.

Par leur association, c’est-à-dire dans l’égalité des droits et des pouvoirs. A cette « véritable communauté », Marx oppose

« la pseudo communauté que les individus ont jusqu’ici pu former (celle-ci) a toujours pris vis à vis d’eux une forme indépendante, comme union d’une classe en face d’une autre ; elle était en même temps, pour la classe opprimée, non pas seulement une communauté tout à fait illusoire, mais encore une nouvelle chaîne ».

C’est ce qui se passe de nos jours. L’U.R.S.S. n’est pas « une véritable communauté ».

Dans cette « pseudo-communauté » les individus n’y sont pas associés. Ils ne s’y trouvent pas politiquement, économiquement, socialement sur un plan d’égalité. Ils ne jouissent pas des mêmes pouvoirs. Ils ne sont même pas des citoyens. Ils sont les sujets du P.C.U.S. et de sa Bureaucratie. En U.R.S.S. « la transformation, par la division du travail, des facultés personnelles en puissances extérieures » se manifeste encore. C’est pourquoi il existe une Bureaucratie qui joue son rôle dans la division sociale du travail et qui, pour jouer ce rôle, a confisqué les moyens de production et d’échange à travers la personne de l’État.

A travers l’État les moyens de production sont propriété collective pour la Bureaucratie elle-même et propriété privée par rapport au reste de la population. L’U.R.S.S. sera une « véritable communauté » le jour où elle ne sera composée que d’ « associés » ; le jour où elle abolira division du travail parce que les individus se seront soumis les puissances extérieures que la division du travail avait engendrées à partir des facultés personnelles.

La division du travail implique la propriété privée. La suppression de la division du travail ouvre les portes à la communauté socialiste ou communiste. En Occident il s’agit d’une propriété capitaliste morcelée. En U.R.S.S. d’une propriété capitaliste intégrée à l’État.

En Occident la propriété est une propriété individuelle ou de groupe et en même temps de classe.

En U.R.S.S. elle est uniquement une propriété de classe.

En Occident règne une bourgeoisie libérale et semi-libérale.

En U.R.S.S. règne une bourgeoisie d’État.

Et en Occident comme en U.R.S.S. les bourgeoisies maîtresses des moyens de production et d’échange utilisent ceux-ci pour exploiter les travailleurs en prélevant sur eux de la plus-value.

b) La Bureaucratie et la propriété.

Serban Voinea écrit :

« D. Le Corre cite un passage de « La Critique de la Philosophie de l’État de Hegel », dans lequel Marx fait le portrait de la Bureaucratie. Celle-ci, écrit Marx, « tient en sa possession l’essence de l’Etat », l’essence spirituelle de la société : c’est sa propriété privée ». De cette mainmise de la bureaucratie sur l’Etat, D. Le Corre conclut que les gérants soviétiques de l’économie, tout en étant privés de titres de propriété, en possèdent une, qui serait, selon Marx, « l’État politique » (ce que Marx affirme en effet au sujet de la bureaucratie en général), mais D. Le Corre ajoute qu’ils posséderaient aussi l’État « économique et social », ce qui peut être autre chose et que Marx ne dit pas. Mais en quoi cela résoud-il le problème de savoir si le groupe dominant de l’U.R.S.S. est propriétaire des moyens de production ? ».

Effectivement Marx ne dit pas que la Bureaucratie en général dont il décrit admirablement la mentalité possède l’État « économique et social » mais c’est pour l’excellente raison que, de son temps, il n’y a pas une seule Bureaucratie qui se soit emparée d’un État à économie intégrée.

Les seules bureaucraties que Marx a connues étaient contrôlées par le Prince ou par des gouvernements démocratiques mais, même dans ces cas, Marx estime que la bureaucratie considère comme « sa propriété privée », « l’essence de l’État, l’essence spirituelle de la société ».

Dans son ouvrage « La République à refaire » notre ami André Ferrat a bien montré comment sous la III° République c’était en fait la haute administration bourgeoise qui menait le char de l’État. Cela est apparu tellement clair à l’opinion publique qu’un adage proclame: "Les gouvernements passent, l’Administration demeure". Mais ce que Marx ne pouvait dire de son temps, il est possible de le dire maintenant, à la lumière de l’expérience soviétique.

S’en tenir à la lettre de Marx ce serait en l’occurrence trahir sa pensée et la vérité. Car l’esprit de la critique de la Bureaucratie par Marx c’est que cette dernière s’approprie tout ce qu’elle contrôle. Les États que Marx a connus étaient des États politiques. Or voilà que, pour la première fois dans l’histoire, une Bureaucratie, avec l’U.R.S.S., non seulement contrôle la politique de ce pays mais aussi son économie et ses organisations sociales intégrées, et qu’en outre, elle n’a de compte à rendre qu’au P.C.U.S., c’est-à-dire à elle-même !

Dans de telles conditions, comment ne pas prétendre que cette Bureaucratie propriétaire privée de l’État où elle se maintient par la dictature est par cela même propriétaire des moyens de production étatiques ? La propriété n’est-elle pas « le droit d’user, de jouir et de disposer des choses de la manière la plus absolue, pourvu qu’on n’en fasse pas un usage prohibé par les lois ou les règlements » ?

Des « lois » et des « règlements » élaborés et édictés par la Bureaucratie soviétique elle-même !… Serban Voinea appelle les bureaucrates soviétiques des « gérants ». Des « gérants » de qui ? Du peuple ? Ils ont été choisis par le P.C.U.S. qui lui-même s’impose au peuple.

Drôles de « gérants » en vérité, comme je l’explique plus haut, que ces personnages qui rançonnent et sanctionnent le peuple « propriétaire constitutionnel » des moyens de production et d’échange !

Serban Voinea se refuse à qualifier classe la bureaucratie soviétique.

Pour lui c’est « un groupe ».

Un groupe dans la classe unique ? Brejnev et Kossyguine appartenant à la même classe sociale que le magasinier Popov ? Mais n’est-ce pas Serban Voinea qui nous a rappelé, sans que cela fût nécessaire, que l’on devait définir les classes par leur rapport aux moyens de production ? Serban Voinea pense-t-il que Popov, le magasinier, a les mêmes droits que Brejnev et Kossyguine sur les moyens de production soviétiques ? Quand Popov a-t-il été appelé à choisir librement, démocratiquement l’orientation économique à donner à son pays ? Non, Brejnev et Kossiguyne n’appartiennent pas à la même classe que Popov. Ils ne sont pas membres d’un groupe particulier de la classe de Popov. Ils appartiennent à une classe qui a confisqué l’État, l’économie, et qui exploite Popov.

Serban Voinea écrit :

« Or, tout en gérant d’énormes moyens de production, les dirigeant.» soviétiques n’ont sur eux; aucun des attributs du propriétaire capitaliste. Celui-ci jouit des trois éléments constitutifs de la propriété individuelle, à savoir l’usus, le fructus et l’abusus. Le membre de la « classe bureaucratique » n’a pas un seul de ces attributs. Il ne peut ni acheter des moyens de production, ni vendre ceux qu’il gère, ni en hériter ou les laisser à ses descendants. Il ne peut ni les louer ou les donner en location, ni les hypothéquer, ni — ce qui est vital — s’en approprier les revenus ».

Ainsi, pour Serban Voinea la seule propriété capitaliste qui puisse exister au monde c’est la propriété individuelle.

Sommes-nous encore au XIX° siècle ?

Pour Serban Voinea il ne peut pas y avoir une propriété de classe, c’est-à-dire une propriété dont aucun membre ne puisse disposer à titre personnel mais dont la classe, elle, peut disposer soit pour exploiter les travailleurs quand la société est divisée en classes, soit pour satisfaire leurs besoins dans le cas d’un régime de travailleurs associés.

Pour Serban Voinea comme pour un certain nombre d’économistes et de sociologues pour qu’il y ait capitalisme il faut qu’il y ait propriété morcelée, individuelle, échange entre propriétaires, marché multilatéral, libre concurrence.

C’est ne pas sortir du libéralisme économique du XIX°. Or si l’on accepte la méthode de Marx parce qu’elle est toute orientée contre l’exploitation de l’homme par l’homme il faut définir le capitalisme non par la libre concurrence mais par la plus-value. Marx a écrit :

« Dans une société donnée, la centralisation n’aurait atteint sa dernière limite qu’au moment où le capital national tout entier ne formerait plus qu’un seul capital, entre les mains d’un seul capitaliste ou d’une seule compagnie de capitalistes ».

(Marx, Le Capital, chap. XXV.)

Dans ce régime où l’unique capitaliste, ou encore la compagnie de capitalistes préfigurent la classe bureaucratique soviétique, entité indissociable, où se trouve la libre concurrence ? L’achat, la vente, la location entre capitalistes sont des phénomènes qui ont disparu. Ce qui reste, c’est l’échange entre « l’unique capitaliste » ou « la compagnie de capitalistes », d’une part, et les travailleurs salariés, d’autre part : force de travail contre salaires.

« Supposons que l’entrepreneur capitaliste utilise son propre capital et qu’il soit son propriétaire foncier, toute la plus value affluerait alors dans sa poche ».

(Marx, Salaires, prix et profits)

C’est exactement ce qui se passe en U.R.S.S. où le rôle de l’entrepreneur capitaliste est joué par la Bureaucratie propriétaire de fait de l’État.

19

Déclaration du 10 septembre 1914

2 mai 2013

Première prise de position publique annonçant simplement qu’il y avait une opposition dans le SPD en Allemagne, parue dans deux journaux suisses, dont le Berner Tagwach. Traduit dans La vie et l’oeuvre de Rosa Luxemburg (J.P. Nettl), t. II (1972).

Les camarades Dr Südekum et Richard Fisher ont essayé d’exposer l’attitude de la social-démocratie allemande dans la presse du parti à l’étranger (en Suède, en Italie et en Suisse) devant la guerre, à la lumière de leurs propres conceptions. Nous nous voyons donc contraints d’assurer les camarades étrangers que nous, et certainement d’autres social-démocrates allemands, considèrent la guerre, ses origines, son caractère, aussi bien que le rôle de la social-démocratie dans la situation présente, d’un point de vue tout à fait différent, ne correspondant pas du tout à celui des cmarades Südekum et Fisher. L’état de siège nous interdit à l’heure actuelle d’exposer publiquement notre point de vue plus en détail.

Signé: Karl Liebknecht, Dr Franz Mehring, Dr Rosa Luxemburg, Clara Zetkin.

1

Préface à "Le premier mai et la journée de huit heures" (Guesde, 1891)

1 mai 2013

A la brochure qui suit, et que je ne saurais trop recommander aux ouvriers de tous les métiers je n’ajouterai que quelques mots:

CAMARADES DE L’ATELIER.

Si tant d’entre-nous sont aujourd nui sans travail, c’est-à-dire— en régime de salariat sans pain pour eux et les leurs, c’est que les autres, ceux qui travaillent, sont contraints de faire des journées de onze, douze et jusqu’à quatorze et quinze heure».

Si les mortes-saisons c’est-à-dire les saisons où l’on meurt plus ou moins lentement de faim, vont se multipliant, c’est que, grâce à la liberté pour vos patrons de prolonger abusivement la journée de travail, on nous fais abattre, en cinq ou six mois l’ouvrage d’une année.

Si vos salaires sont si bas, suffisant de moins en moins à vos besoins, c’est que comme toute marcliandise,votre force-travail vaut d’autant moins, est d’autant moins payée qu’elle est plus abondante et que, le machinisme aidant, par suite du travail de nuit s’ajoutant au travail de jour, les bras qui s’offrent dépassent toujours, et de plus en plus, les bras demandés.

Camarades,

Voulez-vous voir hausser vos salaires ?

Voulez-vous en finir avec des chômages de plus en plus meurtriers ?

Voulez-vous qu’il y ait place pour tous à l’atelier, c’est-à-dire à l’existence ?

Il n’y a pour cela qu’un moyen dans la société actuelle :

C’est de raréfier la marchandise-travail que vons représentez ; c’est de limiter la somme d’heures de travail que vous apportez sur le marché ; c’est de réduire, par une loi, la journée de travail ; c’est d’imposer à nos gouvernants la journée de huit heures.

Et cette journée de huit heures avec ses corollaires : la suppression du travail de nuit et un repos ininterrompu de trente six heures par semaine, il ne tient qu’à vous de l’obtenir, sans violences, presque sans efforts, vous n’avez qu’à vous montrer le 1er Mai prochain, a répondre: présent ! à l’appel international de votre classe.

Cette manifestation pacifique suffira à votre victoire, aucun gouvernement ne pouvant résister longtemps à des millions de travailleurs debout et disant : nous voulons.

Jules GUESDE

premiermai

Vive la famine ! (Guesde, 1885)

29 avril 2013

Publié dans le Cri du Peuple. Repris dans la brochure Le socialisme au jour le jour (1899) et dans La Révolution prolétarienne N°155 (juillet 1933).

C’est fait !

Par 308 voix contre 173 les élus du suffrage universel, gouvernement en tête, se sont portés au secours de la grande propriété terrienne, des Rothschild du sol, dont les « revenus » — selon l’expression ministérielle — vont être « augmentés » et garantis par un droit de trois francs par hectolitre sur les blés étrangers.

Peu importe que la France, en régime de propriété individuelle, ne produise pas le froment nécessaire à la nourriture de ses habitants, réduits encore par centaines de mille au pain noir de l’orge, sinon de l’ avoine. — On arrêtera à la frontière le pain blanc venu des Etats-Unis ou de l’Inde.

Peu importe que, sous l’action de la plus terrible des crises économiques, les salaires réduits ici et supprimés là rendent de plus en plus insoluble le problème de la vie ouvrière. — Le pain familial sera renchéri de 1 8 francs par an d’après M. Méline, de 25 à 30 francs d’après M. Duval, de 60 francs d’après M. Nadaud.

Vive la famine, du moment qu’organisée fiscalement elle peut seule rehausser le prix des fermages, c’est-à-dire sauver la rente foncière menacée par la concurrence céréalière américaine ou asiatique !

Le gouvernement a pour « devoir » — le mot a été dit — de protéger le travail national, lorsque ce travail est représenté par des nationaux qui ne travaillent pas, par la fainéantise possédante.

Il lui est au contraire interdit d’intervenir, son rôle de protecteur cesse, lorsque le travail national qui crie vers lui est représenté par les travailleurs eux-mêmes, par la classe ouvrière des villes et des campagnes.

Nul n’ignore, en effet, que si les revenus propriétaires, après s’être démesurément accrus pendant les trois premiers quarts de ce siècle, ont baissé depuis quelques années par suite de l’importation des produits agricoles du dehors, les salaires prolétariens ont été — et continuent à être — bien autrement affectés par l’envahissement de la main-d’œuvre étrangère.

C’est par dix-huit cent mille que se chiffrent les bras italiens, belges, allemands et espagnols qui à l’atelier et aux champs ont concurrencé ou remplacé les bras nationaux. Plus de travail pour nos salariés ou le travail au rabais !

Et quoique les victimes d’une pareille invasion n’aient jamais demandé l’exclusion de concurrents transformés en affameurs ; quoiqu’ils se soient bornés dans leur programme électoral, devant la commission d’enquête et ailleurs, à réclamer de la loi un tarif minimum au-dessous duquel il fût prohibé de faire travailler, ils se sont toujours vus repoussés avec perte, l’Etat ne pouvant pas s’immiscer dans le jeu naturel de l’ offre et de la demande.

Le laisser-faire, laisser-passer était un principe sacré, auquel — même pour arracher à la faim des milliers de femmes et d’enfants — il était défendu de toucher, parce que le principe, alors, se traduisait par Une réduction des prix de revient ou par un accroissement de profits pour les employeurs.

Il tombe en revanche au rang de simple « balançoire », et l’on se fait gloire de le balancer, dès qu’appliqué, non plus aux producteurs mais aux produits,il entraîne pour d’autres employeurs l’abaissement des prix de vente ou une réduction de bénéfices.

De même que la République en danger faisait à Rome suspendre toutes les lois, dans notre France capitaliste tout doit être sacrifié aux revenus du capital en danger.

Tout, même nos gouvernants, qui ne sont pas sans savoir quelle responsabilité ils ont assumée en se présentant d’id quelques mois, devant le pays électoral, comme « la République du pain cher ».

C’est leur mort politique que quelques-uns au moins viennent de signer — et qu’ils re-signeraient tous à l’occasion — pour satisfaire la gent capitaliste dont ils ne sont que les valets.

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Le Syndicalisme Révolutionnaire, par Amédée Dunois (1919)

26 avril 2013

Paru dans Le Populaire du 13 mai 1919.

Notre camarade, Amédée Dunois, a fait  hier, à l’Ecole socialiste marxiste, une leçon sur le « Syndicalisme révolutionnaire ».

Après avoir montré comment s’étaient  ‘formées, au sein des syndicats eux-mêmes,  les idées syndicalistes, et quels éléments  divers avaient concouru à cette formation,  il a évoqué brièvement la lutte contre le  millerandisme corrupteur. C’est au nom de cette lutte que le syndicalisme prit conscience de lui-même et s’affirma comme adversaire irréductible non seulement du patronat, mais de l’Etat. Hostile aux procédures démocratiques, il élaborait dans le  même temps la doctrine de l’action directe, qui l’emporta au Congrès de Bourges (1904)  et au nom de laquelle se prépara et s’accomplit, de 1904 à 1906, le puissant mouvement pour la conquête des huit heures.

A Amiens, enfin (1906), le syndicalisme  proclamait son indépendance à l’égard des  partis politiques, à commencer par le parti socialiste : le syndicalisme se suffit à lui- même : le syndicat, d’organisation de combat qu’il est aujourd’hui, est susceptible de  devenir demain un groupement de libres producteurs. Ses moyens, il les trouve en  lui-même : c’est le boycottage, c’est le sabotage, c’est la grève ; son moyen suprême,  ce sera la grève générale.

Dunois discerne, dans le syndicalisme,  quatre grandes idées : Autonomie de la Classe ouvrière, Action directe, Grève nérale révolutionnaire, Antimilitarisme.  Il montre que ces idées peuvent toutes se duire du marxisme la première, tout au moins, étant marxiste incontestablement.  C’est d’ailleurs un marxiste, Sorel, qui,  d’accord avec l’anarchiste Pelloutier, a le  premier prophétisé l’avenir socialiste des syndicats, dans une brochure un peu oubliée, dont le conférencier a lu quelques  curieux passages.

En terminant, Dunois déclara croire à la  renaissance du syndicalisme révolutionnaire, dont la réapparition de la Vie ouvrière est pour lui le premier symptôme. Le  syndicalisme révolutionnaire de demain sera toutefois moins étroitement économique  que celui d’hier. De concert avec le socialisme qui, lui, sortira de l’ornière des vieilles fictions démocratiques et lassaliennes,  il reprendra le mot d’ordre des marxistes  de Pétrograd et de Moscou : Tout le pouvoir  à la Classe ouvrière, et, se donnera pour but  la dictature du Prolétariat, de manière à préparer « sur les ruines du sépulcre blanchi de la pseudo-démocratie bourgeoise l’avènement de la démocratie des ouvriers  et des paysans, de la démocratie socialiste ».

Cette conférence a obtenu un vif succès ;  à la demande de plusieurs camarades, elle  sera publiée en brochures, par les soins de  l’Ecole socialiste.

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Pour une Biographie Monumentale de Karl Marx (Rubel, 1950)

24 avril 2013

Paru dans «La Revue Socialiste» n°40 (octobre 1950).

Parmi les nombreux livres parus en France au cours de ces dernières années et consacrés à Marx et à son oeuvre, on a pu en remarquer plusieurs qui visent tout particulièrement l’homme, son caractère, sa personnalité. Tout récemment encore, deux biographies de Marx ont paru en librairie, celle de Léon Schwarzchild, traduit de l’anglais (1), et l’autre de C. J. Gignoux (2). Ce fait pourrait surprendre. En effet il y aura bientôt soixante-dix ans que l’auteur du Capital est mort et les travaux dont certains sont assez remarquables, sur sa vie et sa carrière littéraire, n’ont pas manqué. La figure humaine et spirituelle de Marx serait-elle donc malgré tout insuffisamment éclairée et sondée, pour que les tentatives d’en tracer un portrait plus véridique paraissent naturelle ? Et est-ce bien à un mobile aussi légitime qu’obéissent, par exemple, les auteurs mentionnés, en nous donnant leur vérité sur Marx ? La vérité a-t-elle gagné à leur travail ?

Nous ne le pensons pas. Nous ne pensons pas que le dénigrement systématique soit de rigueur dans les travaux qui relèvent du genre biographique. Il l’est aussi peu que l’idolâtrie systématique. Mais n’est pas biographe qui veut. Les livres de M. Schwarzschild et de M. Gignoux ne s’imposaient pas, ce qu’ils ont écrit n’est pas nouveau, cela ne fait que renouveler les phénomènes signalés par Engels sur la tombe de son ami par ces mots : « Marx fut l’homme le mieux haï et le mieux calomnié de son temps ». Leurs livres ne comblent pas l’immense lacune que présente la littérature biographique qui continue à nous priver du seul portrait digne de l’homme et de l’esprit que fut Marx, ce portrait ne pouvant être que monumental.

I

Karl Marx est du petit nombre de ceux dont il est juste d’affirmer que l’essentiel de leur vie est dans leur oeuvre. Mais parmi les oeuvres qui ont marqué dans le destin de notre monde rares sont celles qui ont connu un sort semblable à celle de Marx. La réimpression, après sa mort, de ses très nombreux et très divers écrits tombés dans l’oubli, et la publication à titre posthume, de l’énorme masse de ses manuscrits économico-politiques et philosophiques font apparaître l’ensemble de l’oeuvre marxienne comme une oeuvre en majeure partie posthume. Or, ces réimpressions et ces publications, réalisées à des intervalles plus ou moins longs, s’étendent sur une période de plus de cinquante ans, et aujourd’hui, en 1950, donc presque 70 ans après la mort de Marx, nous n’avons pas encore une édition intégrale de ses oeuvres, établie selon des méthodes critico-scientifiques (3). Cette seule constatation peut expliquer pourquoi les biographies de Marx sont relativement rares, surtout lorsqu’on compare leur nombre aux masses immenses de monographies consacrées aux divers aspects de son enseignement théorique et de sa carrière politique. Aucun biographe scrupuleux, tenté d’éclairer la vie de Marx et sachant que cette vie s’était manifestée essentiellement dans son œuvre, ne pouvait aborder sa tâche avant d’en connaître toute l’ampleur et avant de disposer de tous les matériaux offrant les éléments indispensables à la reconstitution littéraire de la figure totale de son héros. Rien de plus logique alors, que l’idée d’une biographie de Marx se soit présentée tout d’abord à Friedrich Engels, héritier du legs spirituel de son ami, peu après la mort de celui-ci (4). Mais ce projet, Engels ne pouvait en envisager l’exécution qu’après s’être acquitté d’une tâche plus urgente, celle de publier l’œuvre inédite de Marx, et on sait que, contrairement à ses propres calculs, il a fallu qu’il donnât toutes les années qui lui restaient encore à vivre à la publication non pas de l’intégralité des manuscrits marxiens mais d’une partie, importante certes, de ceux-ci. Après la mort d’Engels, puis après la disparition d’Eleanor Marx-Aveling, chacun des exécuteurs testamentaires désignés par l’un ou par l’autre nourrissaient plus ou moins secrètement, et non sans un esprit de jalousie, l’espoir d’écrire tôt ou tard la biographie de Marx (5). Incontestablement, Franz Mehring, par ses dons stylistiques et sa culture littéraire était, dans cette équipe, le plus qualifié pour une telle entreprise, bien que Karl Kautsky et Edouard Bernstein, qui avaient vécu dans l’intimité d’Engels, lui fussent supérieurs en tant que théoriciens économistes. Quoiqu’il en soit, les luttes idéologiques déclenchées dans la social-démocratie allemande par la campagne dite « révisionniste » de Bernstein n’étaient pas de nature à faciliter et à favoriser la collaboration des trois meilleurs disciples d’Engels en vue des tâches littéraires qui leur étaient, en somme, communes. Néanmoins, Mehring put donner la mesure de ses qualités d’éditeur et de biographe de Marx, lorsqu’il fit paraître en 1902 les 4 volumes du Legs littéraire de Karl Marx, F. Engels et F. Lassalle, riches en introductions et commentaires historiques. Dès lors Mehring fit preuve d’un esprit critique qui ne pouvait pas manquer de mécontenter des marxistes aussi orthodoxes que Kautsky et, plus tard, D. Riazanov. Il est probable que Mehring était alors persuadé qu’il allait devenir le biographe, pour ainsi dire attitré de Marx, ce dont témoignent certains de ses essais de caractère biographique publiés dans la Neue Zeit et surtout sa critique malveillante du livre du marxiste américain John Spargo : Karl Marx, sa vie et son oeuvre, ouvrage qui fut indéniablement le premier et, vu l’état dans lequel se trouvait à ce moment la publication des oeuvres de Marx, le plus important document biographique dans son genre publié jusqu’alors (6). Mehring lui-même ne publia sa biographie de Marx qu’en 1918, sans tenir compte de l’opposition des « deux gardiens du Sion marxiste » Kautsky et Riazanov qui lui reprochèrent d’avoir blâmé l’attitude injuste que Marx avait souvent eue envers Bakounine et Lassalle (7). Le livre de Mehring, en dépit de son évidente supériorité sur celui de Spargo et malgré ses 600 pages n’est, de l’aveu même de l’auteur, qu’une esquisse biographique, destinée à un large public, surtout ouvrier, la présentation et l’analyse de l’oeuvre marxienne y étant moins que sommaire (8). La correspondance de Marx et d’Engels dont Mehring avait pu prendre connaissance encore avant la parution de l’édition réalisée par Bernstein et Bebel, fut une des sources majeures qui livrait à Mehring les traits intimes de la personnalité de Marx, mais le biographe se faisait scrupule de garder la discrétion sur certains passages des lettres de son héros, supprimés par les éditeurs soucieux de respecter le voeu exprimé par Laura Lafargue de ne pas étaler au grand jour les petitesses d’esprit et de coeur dont son père aimait à se décharger devant son meilleur ami (9). Il convient de signaler ici qu’en même temps que Marx avait trouvé en Mehring son premier biographe compréhensif, Engels allait trouver le sien en la personne de Gustav Mayer, remarquable chercheur et historien, qui sut utiliser judicieusement les richesses des archives Marx-Engels conservées par le parti social-démocrate allemand (10).

On ne saurait en dire autant d’un autre biographe de Marx, Otto Rühle qui, imitant l’exemple de Mehring, adversaire du « culte de Marx », désirait innover cette attitude critique par le recours à des méthodes psychanalytiques inspirées de l’école adlérienne (11). Rühle rend justice à la grandeur de l’oeuvre marxienne, mais le portrait qu’il fait de Marx est d’une extrême pauvreté psychologique et relève du genre journalistique de mauvais aloi : le secret du génie de Marx il en découvre la clef dans l’ascendance juive, la position de fils aîné et la maladie hépatique de son héros. Rühle trouvera à son tour des imitateurs, mais ceux-ci le dépasseront de loin dans le genre médiocre et superficiel.

Des trois biographies de Marx dont nous venons de parler, aucune ne s’élève au-dessus du niveau de la littérature de vulgarisation, toutes se contentant en appréciant diversement la personnalité et l’oeuvre de Marx, d’en esquisser les traits saillants. Mais ce qu’elles ont surtout en commun, c’est d’avoir été écrites avant la publication, de 1927 à 1935, des 11 volumes (sur 40 !) de l’édition historico-critique des oeuvres complètes de Marx et d’Engels, entreprise par Riazanov (12). De nombreux matériaux figurant dans ces volumes sont donc restés ignorés et inutilisés aussi bien par Spargo (1910) et Mehring (1918) que par Rühle (1928). Pour se faire une idée des perspectives qui s’ouvraient désormais aux biographes désireux d’étudier la vie et la pensée de Marx, il suffit de rappeler que la seule période et l’oeuvre de jeunesse de celui-ci ont pu fournir la matière biographique et idélogique de plusieurs monographies importantes parmi lesquelles celles d’Auguste Cornu (13), de Luc Somerhausen (14) et de G. Pishel (15) occupent un rang de choix. Par ailleurs, le Karl Marx de B. Nicolaïevski et O. Maenchen-Helfen (16), ouvrage fondé sur des documents historiques passés inaperçus, représente sans doute le meilleur portrait qui nous ait été tracé jusqu’ici du lutteur politique que fut Marx.

En laissant de côté d’autres travaux de moindre valeur (17), nous croyons avoir épuisé la liste des biographies de Marx qui, si elles n’atteignent pas le niveau de l’ouvrage analogue écrit par G. Mayer sur Engels, sont cependant les meilleures qui aient été publiées jusqu’à présent.

Que reste-t-il à dire des entreprises du genre de MM. Vène (18), Schwarzschild ou Gignoux ? Peu de chose, nous y reviendrons. C’est à une autre question que nous voudrions d’abord répondre : que doit être une biographie de Marx qui mériterait son titre ?

II

En 1934 l’Institut Marx-Engels-Lénine de Moscou publia une chronique de la vie de Marx comprenant plus de trois mille dates se rapportant aux faits et aux évènements importants de son existence et de son activité littéraire et politique (19). Il n’est pas exagéré de dire qu’aucune biographie sérieuse de Marx ne peut désormais se passer de l’inappréciable instrument de travail que représente cette publication. L’ouvrage étant devenu introuvable en librairie, — comme d’ailleurs l’ensemble des volumes de la Marx-Engels-Gesamtausgabe (20) — nous allons en retracer le plan d’après la table des matières.

La chronique distingue 18 phases dans la vie de Marx et note pour chacune d’elles les faits significatifs, dont elle indique, autant que possible, la date précise, jour, mois et année. Votons les diverses phases et leurs principaux moments :

I. 5 Mai 1918 – mi-avril 1841 : Ecole ; Université de Bonn ; Université de Berlin ; Club des Docteurs ; Etudes de Hegel ; Les « Athénéens » ; Thèse pour le Doctorat.

II. Mi-Avril 1841 – fin Mars 1843 : Bruno Bauer ; Projets de professorat ; Premières publications ; Ruge ; Feuerbach ; Etudes sur la religion et sur l’art ; Rheinische Zeitung ; Les Jeunes Hégéliens ; Questions économiques ; Socialisme français ; Rupture avec les « Affranchis » ; Démêlés avec la censure ; Projets.

III. Fin Mars 1843 – début Février 1845 : Critique de la philosophie du droit de Hegel ; Kreuznach ; Mariage ; Paris ; Annales franco-allemandes ; Premiers essais communistes ; Heine ; Rupture avec Ruge ; Economie politique ; Révolution française ; Proudhon ; Le Vorwaerts de Paris ; Engels ; La Sainte Famille ; Critique de la politique et de l’économie (manuscrit).

IV. Février 1845 – Février 1848 : Bruxelles ; Thèses sur Feuerbach (manuscrit) ; Etudes économiques ; Voyage en Angleterre ; L’Idéologie allemande (avec Engels, manuscrit) ; Débuts de propagande et d’organisation communistes ; Comités de correspondance communistes ; Circulaire contre Kriege ; Grün et Proudhon ; Rupture avec Weitling ; Wilhelm Wolff ; Harnay ; Ligue des Justes ; Anti-Proudhon ; Deutsche Brüsseler Zeitung ; Ligue des Communistes ; Association ouvrière de Bruxelles ; Association démocratique ; Fraternal democrats ; Discours sur le libre échange ; Salaire et capital (manuscrit) ; Question polonaise ; Manifeste communiste.

V. Fin Février 1848 – fin août 1849 : Tentatives d’insurrection à Bruxelles ; Expulsion ; Paris ; Club ouvrier allemand ; Revendications du Parti communiste en Allemagne ; Cologne ; Pour la fondation d’un parti ouvrier ; Gottschalk ; Neue Rheinische Zeitung ; Parlement de Francfort ; Insurrection de Juin ; Comité d’arrondissement de la Démocratie rhénane ; « Guerre à la Russie ! » ; Weitling ; Assemblée nationale de Berlin ; Le Ministère de l’action ; La révolution tronquée ; Voyage à Berlin et à Vienne ; Journées de Septembre à Cologne ; Etat de siège ; Contre-révolution de Berlin ; Grève de l’impôt ; Association ouvrière de Cologne ; Nouvelle vague révolutionnaire ; « République rouge ! » ; Procès pour délits de presse ; Le numéro rouge de la NRHZ ; Voyage à travers la région en révolte ; Paris.

VI. Fin août 1849 – Septembre 1850 : Londres ; Ligue des communistes ; Autorité centrale ; Association ouvrière ; Comité des réfugiés ; Willich ; Engels ; NRHZ (Revue d’économie politique) ; Les luttes de classes en France ; Miquel ; Crise et révolution ; Réorganisation de la Ligue des communistes ; Adresse de Mars aux sections ; Campagne contre la démocratie ; Les blanquistes ; Les chartistes ; La Société Universelle des Communistes Révolutionnaires ; Adresse de Juin ; Histoire économique de 1840-1850 ; Prospérité et réaction ; Scission de la Ligue.

VII. Septembre 1850 – Novembre 1852 : Etudes économiques ; Derniers fascicules de la NRHZ (Revue) ; Engels s’installe à Manchester ; Banquet des Egaux ; Conflit avec Herweg ; Lassalle ; Théorie de la rente foncière ; A la recherche d’un éditeur ; H. Becker, Essais choisis de Karl Marx ; Freiligrath à Londres; En Allemagne, la police découvre la Ligue Communiste ; Weerth ; Pieper ; Etudes technologiques et agronomiques ; New-York Tribune ; Weydemeyer et sa revue Die Révolution ; Cluss ; Kinkel et son « emprunt pour la révolution » ; Le 18 Brumaire ; Jones ; Bangya ; « Les grands hommes de l’exil » ; Szemere ; Zerffl ; Refus des éditeurs ; Kossuth et Mazzini ; Procès des communistes à Cologne ; Dissolution de la Ligue Communiste.

VIII. Novembre 1852 – fin 1856 : « Révélations sur les procès de Cologne » ; « Le chevalier de la conscience généreuse » ; New-York Tribune ; People Paper ; Politique anglaise ; Inde ; Palmerston ; Urquhart ; Guerre de Crimée ; Labour Parliament ; Révolution espagnole ; Neue Oder Zeitung ; Mort de Musch : Panslavisme ; Mort de Daniel ; Lassalle ; The Free Press ; « Révélations sur l’histoire diplomatique du 18" siècle »; Mort Weerth ; Histoire de la Prusse ; Conflit de Neuenburg ; Symptômes de la crise.

IX. Début 1857 – Juin 1859 : Première rédaction de la « Critique de l’économie politique » ; Histoire de la Russie ; New American Cyclopaedia ; Le Crédit Mobilier ; Révolte aux Indes ; Crise économique ; L’ « Introduction » à la « Critique de l’Economie Politique » (manuscrit) ; Mort de Schramm ; Lassalle à Berlin ; Politique intérieure de la Prusse ; Guerre italienne ; « Le Pô et le Rhin » ; Napoléon III ; Kinkel et son Hermann ; Freiligrath ; Das Volk ; « Contribution à la Critique de l’Economie politique ».

X. Juin 1859 – Juillet 1861 : Das Volk ; Liebknecht ; Blind et Vogt ; Guerre en Chine ; Vogt ; National Zeitung ; Daily News ; Conflit avec Freiligrath ; La « Schwefelbande » ; Borkheim ; Un procès ; Vogt, agent de Napoléon III ; « Prospérité et paupérisme en Angleterre » ; « Herr Vogt » ; Chez Lassalle à Berlin ; Blanqui prisonnier.

XI. Avril 1861 – Septembre 1864 : Deuxième rédaction du « Capital » ; Théorie de la plus-value ; La Presse de Vienne ; Guerre civile aux U.S.A. ; Mexico ; Lassalle à Londres ; Insurrection en Pologne ; Deuxième rédaction du « Capital » ; Théorie de la plus-value ; La Presse de Vienne ; Guerre civile aux U.S.A. ; Mexico ; Lassalle à Londres ; Insurrection en Pologne ; Deuxième rédaction du « Capital » ; Mort de W. Wolff ; Liebknecht à Berlin; Mort de Lassalle.

XII. Septembre 1864 – Septembre 1867 : L’Association Internationale des Travailleurs ; Adresse inaugurale et Statuts ; Lassalle fonde l’Association générale des ouvriers allemands ; Liebknecht et Schweitzer ; Rupture avec le Sozialdemokrat ; Section parisienne de l’A.I.T. ; Conférence de Londres ; Question polonaise ; Brouillon des trois livres du « Capital » ; Congrès de Genève ; Kugelmann ; Congrès de Lausanne ; « Le Capital », Livre I.

XIII. Septembre 1867 – Juillet 1870 : Propagande pour « Le Capital » ; Liebknecht au Reichstag ; Question irlandaise ; Livres II et III du « Capital » (manuscrits) ; Congrès de Bruxelles ; Nurnberg et Hambourg ; Liebknecht et Schweitzer ; Question syndicale ; Bakounine ; L’Alliance de la Démocratie socialiste ; Eisenach ; Congrès de Bâle ; Danielson ; Marx apprend le russe ; Les Feniens ; La « Communication confidentielle » ; Marx, secrétaire pour la Russie ; Mort de Schappen ; Luttes de fractions en Suisse.

XIV Juillet 1870 – Juillet 1871 : L’A.I.T. et la guerre franco-allemande ; Liebknecht ; Bebel ; Bracke ; Lettre au Comité de Brunswig ; Sedan ; République française ; Engels s’installe à Londres ; Favre et Odger ; La Commune ; « La Guerre Civile en France ».

XV. Juillet 1871 – Septembre 1873 : L’Alliance en Suisse ; Outine ; Conférence de Londres ; Action politique et économique de la classe ouvrière ; Sectes et Parti ; « Le Capital », 2e édition et édition française ; Préparation de Congrès de La Haye ; Eccarius ; « Les Prétendues Scissions » ; « Le Capital » en russe ; Procès de haute trahison à Leipzig ; La citation de Gladstone ; Congrès de La Haye ; Exclusion de Bakounine ; Discours à Amsterdam ; Conseil fédéral britannique ; Scission en Angleterre ; La 2e édition du « Capital » paraît ; Brochure sur l’Alliance ; Congrès de Genève.

XVI. Fin Septembre 1873 – Mai 1878: Mouvement ouvrier allemand ; Marx à Karlsbad ; Critique du Programme de Gotha ; l’Edition française du « Capital » paraît ; Kovalevski ; Gladstone et la Russie ; Lavrov ; Question orientale ; Lissagaray, « Histoire de la Commune » ; Le deuxième livre du « Capital » ; L’Anti-Dühring.

XVII. Mai 1878 – Décembre 1881: Loi contre les socialistes en Allemagne ; Lothar Bûcher ; Hôchberg ; La direction du parti s’installe à Leipzig ; Lettre circulaire ; La Freiheit de Most ; Le Social-Demokrat de Zurich ; A. Loria ; Le Parti Ouvrier français ; Hyndman ; Etudes sur la Russie et l’Amérique ; Bebel chez Marx ; Morgan, « Ancient Society » ; Lettre à Vera Zassoulitch ; Henry George ; Mort de Madame Marx.

XVIII. Janvier 1882 – 17 Mars 1885 : Maladie ; Voyage ; Etudes sur la Russie ; Deprez ; Mort de Jenny ; Mort de Marx.

Comme on peut le constater, les diverses étapes de la carrière de Marx, de sa vie tout autant que de son œuvre, n’apparaissent, dans ce tableau chronologique, que sous la désignation de quelques trois cents faits, noms ou titres. Or, pour beaucoup de ceux-ci, il existe désormais des monographies plus ou moins volumineuses dont certaines se rapportent à des faits ou à des événements peu connus de la vie de Marx, ses relations avec Koeppen, par exemple, ou avec l’espion Bangya (21), sans parler des grandes enquêtes sur certaines phases de la carrière politique de Marx que nous devons à Max Nettlau, Riazanov, G. Mayer ou B. Nicolaïevski, pour ne nommer que les marxologues les plus connus.

On pourrait, par un simple calcul, arriver à se faire une idée des dimensions que doit prendre une biographie de Marx, écrite avec le souci d’une objectivité totale et sans la moindre incursion dans le domaine de la fantaisie ou du romantisme. En supposant que pour les trois cents noms et titres énumérés, on n’écrive en moyenne que cinq pages de commentaires historiques et bibliographiques, on obtiendrait un volume de 1.500 pages, chiffre impressionnant lorsqu’on pense que les quelques biographies de Marx parues jusqu’ici oscillent autour de 500 pages.

III

En tant que figure marquante du 19e siècle, Marx a de quoi séduire le biographe intrigué par la puissance quasi mythique qui se dégage de la personnalité du promoteur du plus important mouvement social de notre temps. Mais c’est précisément parce que le nom et la pensée de Marx sont si étroitement mêlés aux grands bouleversements politiques contemporains, que la tâche du biographe sérieux d’objectivité devient particulièrement ardue. Comme Kierkegaard, son génial contemporain, Marx fut, sans certes le vouloir, ce « penseur subjectif » dont le philosophe danois a tracé le saisissant portrait et qui, à la fois esthéticien, éthicien et dialecticien, est hanté par les problèmes d’existence plutôt que par les problèmes de spéculation (22). Mais ce qui déroute, lorsqu’on lit les ouvrages de Marx, c’est l’impression que cette lecture nous laisse d’une indifférence totale à l’égard des problèmes dits intérieurs, moraux ou sentimentaux, c’est, en bref, ce que Nietzsche appelait le pathos de la distance.

Or, il n’en est pas de même quand on lit les lettres privées de Marx et notamment sa correspondance avec Engels. Malgré ses immenses richesses d’idées, elle nous montre un Marx réduit à ses proportions humaines, trop humaines. Elle nous fait comprendre pourquoi Marx avait choisi, pour répondre à une question de ses enfants, la maxime de Térence, qui fut aussi celle de Goethe:  « Je suis homme : rien de ce qui est humain ne m’est étranger ».

Quelle que soit l’opinion que l’on peut avoir sur son opportunité, la publication de ces lettres dans leur texte intégral, devait réjouir le biographe curieux de détails anecdotiques, petitesses humaines et quotidiennes, mouvements d’humeur, grandes et petites haines, accès d’orgueil, de jalousie et de cynisme, bref tout ce que la morale courante aime à mettre en évidence pour ravaler le génie au niveau de ses propres normes (23). C’est ce que C. J. Gignoux et surtout L. Schwarzschild ont fort bien compris, le premier en nous montrant un Marx imbu des défauts de sa race, prophète irascible, nomade paresseux vivant de mendicité, incapable de nourrir sa famille qu’il sacrifie à ses ambitions démesurées de meneur politique ; le second en nous présentant son héros comme l’auteur et l’incarnation du fléau de notre temps : le totalitarisme. En effet, L. Schwarzschild rend Marx responsable non seulement du « communisme » russe mais de « tous les autres Etats totalitaires », imitations ou variantes du modèle soviétique. Selon lui, Marx et Engels auraient été « imbus de l’idée

sianisme socialiste russe (24). C’est cette attitude invariable qui a valu à Marx et à Engels d’être traités très tôt de "russomanes" et de "slavophages" (25). Il faut donc un mépris total de la vérité ou une ignorance non moins totale de l’œuvre de Marx pour établir, comme le fait L. Schwarzschild, l’équation : Marx = Lénine = Staline = Hitler. Les pages consacrées par Marx et par Engels à la lutte contre la Russie autocratique se comptent par centaines et leur réunion pourrait former un beau volume dont l’actualité éclaterait à chaque ligne. Sans cesse, ils y flétrissent le tsarisme comme le bastion de la réaction européenne et comme une puissance qui aspire par les moyens les plus barbares à l’hégémonie mondiale. Beaucoup plus que dans certains ouvrages actuels on peut y trouver les critères historiques et politiques qui constituent là condamnation la plus énergique du totalitarisme russe, critères qu’on chercherait vainement dans l’arsenal de la morale occidentale traditionnelle.

Nous ne pouvons pas nous étendre, ici, sur cet aspect de l’oeuvre marxienne qui présente en même temps un des éléments fondamentaux dont aucune biographie sérieuse de Marx ne saurait se dispenser. Mais puisque M. Schwartzschild et M. Gignoux suggèrent à leurs lecteurs le portrait d’un Marx, père des régimes autocratiques modernes nous leur proposons de méditer les deux citations suivantes dont ils auront du mal à deviner l’auteur :

Une simple substitution de noms et de dates nous fournit la preuve évidente qu’entre la politique d’Ivan III et celle de la Russie moderne il existe non seulement une similitude mais une identité. Ivan III, pour sa part, n’a fait que perfectionner la politique traditionnelle de Moscovie que lui avait léguée Ivan I Kalila. Ivan Kalita, esclave des Mongols, acquit sa puissance en dirigeant la force de son plus grand ennemi, le Tarlar, contre ses ennemis plus petits, les princes russes. Il ne put utiliser cette force que sous de faux prétextes. Obligé de dissimuler à ses maîtres la puissance qu’il avait’ réellement acquise, il dut éblouir ses sujets, esclaves comme lui, par une puissance qu’il ne possédait pas. Pour résoudre ce problème, il dut élever au rang d’un système toutes les ruses de la servitude la plus abjecte et réaliser ce système avec la laborieuse patience de l’esclave. Même la violence ouverte, il ne put l’employer qu’en tant qu’intrigue dans tout un système d’intrigues, corruptions et usurpations secrètes. Il ne put frapper sans avoir, au préalable, empoisonné. L’unicité du but s’alliait chez lui à la duplicité de l’action. Gagner en puissance par l’emploi frauduleux de la force ennemie, affaiblir cette force tout en l’employant et, finalement, la détruire après s’en être servi comme instrument, — cette politique fut inspirée à Ivan Kalita par le caractère particulier de la race dominante tout comme par celui de la race asservie. Sa politique fut aussi celle d’Ivan III. Et c’est encore la politique de Pierre le Grand et de la Russie moderne, bien que le nom, le pays et le caractère de la puissance ennemie dupée aient changé. Pierre le Grand est réellement l’inventeur de la politique russe moderne, mais il le devint uniquement en dépouillant la vieille méthode moscovite d’usurpation de son caractère purement local et de ses ingrédients accessoires, en la distillant en une formule abstraite, en en généralisant le but. Grâce à lui, le désir de briser certaines limites données du pouvoir se transforma en l’aspiration exaltante au pouvoir illimité. Ce n’est pas par la conquête de quelques provinces, mais par la généralisation du système moscovite qu’il fonda la Russie moderne. En bref : C’est à l’école terrible et abjecte de l’esclavage mongol que Moscou s’est formé et a grandi. Il n’a acquis sa puissance qu’en devenant virtuose dans l’art de la servitude. Même après son émancipation du joug mongol, Moscou continua à jouer son rôle traditionnel d’esclave sous le masque du maître. Ce fut enfin Pierre le Grand qui combina l’art politique de l’esclave mongol et la fière ambition du maître mongol à qui Gengis Khan a légué la mission de conquérir le monde…

L’influence écrasante de la Russie a saisi par surprise l’Europe à différentes époques et a provoqué la terreur des peuples occidentaux. On s’y est soumis comme à une fatalité, on n’y a résisté que par soubresauts. Mais cette fascination exercée par la Russie s’accompagne d’un scepticisme sans cesse renouvelé qui l’accompagne comme une ombre, grandit avec elle, mêlant les notes aiguës de l’ironie aux gémissements des peuples agonisants et raillant sa puissance réelle comme une sinistre farce, montée pour éblouir et pour duper. D’autres empires ont, à leurs débuts, suscité de semblables doutes: seule la Russie est devenue un colosse sans cesser d’étonner. Elle offre l’exemple, unique dans l’histoire, d’un immense empire dont la puissance formidable, même après des exploits d’envergure mondiale, n’a jamais cessé d’être considérée comme étant du domaine de l’imagination plutôt que des faits. Depuis la fin du dix-huitième siècle jusqu’à nos jours, il n’est point d’auteur qui, voulant glorifier la Russie ou, au contraire, la blâmer, n’ait cru pouvoir se dispenser de prouver tout d’abord l’existence même de ce pays.

Mais que nous jugions la Russie en matérialistes ou en spiritualistes, que nous considérions sa puissance comme un fait palpable ou comme une vision de la mauvaise conscience des peuples européens, la question reste la même: Comment cette puissance, ou, si l’on veut, ce fantôme de puissance, est-elle parvenue à atteindre des dimensions telles qu’elle ait pu susciter les jugements les plus contradictoires, les uns croyant fermement, les autres contestant rageusement que la Russie menace le monde d’un retour à la Monarchie universelle ?

Les Schwarzchild, Gignoux et consorts admettront-ils que Marx – puisque c’est lui l’auteur des lignes ci-dessus – ne fut pas si mauvais prophète ? (26) Ou lui en feront-ils un grief de n’avoir pu rêver, dans ses pires cauchemars, que les maîtres futurs de la Russie se serviraient de son enseignement pour travestir leurs ambitions politiques tendant à instaurer dans le monde un absolutisme qui n’a pas son égal dans l’histoire ?

Si l’arbre est responsable de ses fruits, voudrions-nous qu’il répondit également de ses parasites ?

Notes:

(1) L. Schwahzschild, Karl Marx. Traduction de G. de Genevraye, Editions du Parois, Paris, 1950, 400 pages.

(2) C.-J. Gignoux, Karl Marx, Paris, Librairie Plon, 1950, 259 pages.

(3) Cette entreprise, commencée en 1927, par D. Riazanov, promoteur et directeur de l’Institut Marx-Engels de Moscou, et continuée après sa destitution par V. Adoratski, fut interrompue en 1935, après la publication de 11 volumes comprenant les oeuvres de Marx et d’Engels écrites avant 1849 et la correspondance entre ces derniers. Il faudra un jour raconter l’histoire dramatique du sort de cette publication comme du destin qui fut celui du legs littéraire de Marx et d’Engels.

(4) Voir, entre autres, la lettre d’Engels à Becker, du 22 Mai 1883. Cf. F. Engels, Vergessene Briefe, Berlin, 1920.

(5) Les divergences politiques entre Kautsky et Bernstein furent sans doute à l’origine des rivalités personnelles surgies après le suicide d’Eleanor Marx-Aveling, fille de Karl Marx, entre ces deux hommes qui avaient vécu dans l’intimité d’Engels.

(6) John Spargo, Karl Marx. His Life and his Works, New-York, 1910. Une traduction allemande en parut en 1912.

(7) Franz Mehring, Karl Marx. Geschichte seine Lebens, Leipzig, 1918, 580 pages, 2e édition en 1919. La 5e édition, parue en 1933, comporte une introduction et une postface d’E. Fuchs. Il en existe des traductions anglaise et espagnole.

(8) Dans le sous-titre initial, Mehring avait voulu mettre : « Histoire de sa vie et de ses oeuvres ».

(9) Cf. F. Mehring, Mein Vertrauensbruch. Article publié dans la Neue Zeit du 25 juillet 1913. Laura Lafargue avait autorisé la publication des lettres de son père à Engels tout en exigeant qu’on n’en publiât pas les passages insignifiants, de caractère purement intime et sans aucun intérêt historique. Le recueil, publié en 1913 par Bernstein et Bebel et revu, à la demande de L. Lafargue, par F. Mehring n’était donc pas complet. Riazanov crut de son devoir de refaire l’édition en ne tolérant aucune espèce de suppression, alléguant que Marx, sans être un ange, pouvait néanmoins supporter la critique la plus impitoyable. Cf. la préface de Riazanov à la correspondance Marx-Engels, dans Marx-Engels-Gesamtausgabe, section III, tome I, Berlin, 1929.

(10) Gustav Mayer, Friedrich Engels, 2 volumes, 2e édition, La Haye, 1934. (Environ 1.000 pages).

(11) O. Rühle, Karl Marx, Leben und Werk, Hellerau, 1928. Trad. française Grasset, 1933. On y lit des phrases comme celle-ci : « C’est le besoin de ressembler à Dieu qui dicte son programme de vie et lui trace ses directives ».

(12) V. supra, note 3.

(13) Auguste Cornu, La jeunesse de Karl Marx, Paris, F. Alcan, 1934, 430 p.

(14) Luc Somerhausen, L’humanisme agissant de Karl Marx, Paris, 1946, 290 p.

(15) Giuliano Pischel, Marx Giovane, Milan, 1948, 416 pages.

(16) B. Nikolaevski et O. Maenchen-Helfen, Karl Marx, Paris, Gallimard, 1937, 317 pages.

(17) On pourrait encore nommer : E.-H. Carr, Karl Marx. A Study in Fanaticism, 1934 ; — I. Berlin, Karl Marx, His Life and Environment, 1939.

(18) A. Vène, Vie et doctrine de Karl Marx, Paris, 1946. Rappelant la misère matérielle de la famille Marx à partir de 1851, cet auteur écrit : « La solution de bon sens, pour Marx, eût été de rechercher quelque emploi stable et rétribué ». Parlant de la théorie de la valeur de Marx : « …même si elles étaient exactes, les vues de Karl Marx, en raison de leur complication, ne pourraient être utilisées dans la pratique des affaires » (!). M. Vène a trouvé un émule en la personne de M. Gignoux chez qui nous lisons: « Il y a quelque chose d’insoutenable et de profondément inhumain dans le cas de ce prophète de la justice sociale, qui, muré dans son orgueil et dans la mission qu’il s’est attribuée, tient pour subalterne le devoir élémentaire auquel se plie le dernier des prolétaires : travailler pour nourrir les siens et ne pas laisser périr de misère les enfants qu’il met au monde ». Rarement la mentalité philistine a atteint ce comble de la bêtise et du cynisme ! Il est vrai que si Marx avait possédé le « bon sens » de MM. Vène et Gignoux… Nous laissons à nos lecteurs le soin d’imaginer ce qui serait arrivé.

(19) Karl Marx, Chronil seines Lebens in Einzeldaten. Publié par l’Institut Marx-Engels de Moscou, Moscou, 1934, 464 pages. Cet ouvrage a pu être composé grâce aux documents et matériaux recueillis par Riazanov. Son nom n’est pourtant même pas mentionné une seule fois ! En outre, des sources bibliographiques importantes n’y sont pas indiquées, considérées probablement comme hérétiques…

(20) Le sort des éditions de Marx et Engels en U.R.S.S. forme un chapitre des plus étonnants du drame que constitue l’histoire du legs littéraire des deux promoteurs du socialisme scientifique.

(21) Cf. Helmut Hirsch, Karl Friedrich Köppen, der intimste Berliner Freund Marxens. Dans « International Review for Social History », vol. I, Amsterdam, 1936. — R. Rodoiskvi, Karl Marx und der Polizeispitzel Bangya. Ibid, vol. II, 1937.

(22) V. S. Kierkegaard, Post-scriptum aux Miettes Philosophiques (1846).

(23) Voir supra, note 9.

(24) Voir, par exemple, mes essais dans la « Revue Socialiste » : Karl Marx et le socialisme populiste russe (Mai 1947) et La Russie dans l’œuvre de Marx et d’Engels (Leur correspondance avec Danielson), (Avril 1950).

(25) Notamment après leurs articles dans la Neue Rheinische Zeitung contre le panslavisme démocratique dont Bakounine s’était fait le porte-parole au Congrès slave de Prague, en Juin 1848.

(26) Les deux passages que nous avons ici traduits pour la première fois en français figurent dans la série d’études publiée par Marx dans la Free Press d’Août 1856 à Avril 1857 sous le titre Revelations of the Diplomatic History of the 18th Century. Ces articles ne furent que l’introduction à une étude plus vaste, restée inachevée. Ils furent réédités par Eleanor Marx Aveling sous le titre Secret Diplomatic History of the Eigteenth Century, London, 1899. Toutefois le premier passage que nous avons cité a été omis dans cette réédition. L’ensemble du texte a fait l’objet d’une analyse critique par D. Riazanov, dans un Supplément de la Neue zeit, paru en 1909, et intitulé Karl Marx über den Ursprung der Vorherrschaft Russlands in Europa (Karl Marx sur l’origine de l’hégémonie de la Russie en Europe). Dans ses commentaires, Riazanov fit un grief à Marx d’avoir considéré l’absolutisme russe comme un phénomène permanent de l’histoire russe. Par une ironie tragique du sort, l’éminent marxologue eut l’occasion, au moment de sa déportation en 1931, d’éprouver dans son âme et corps la justesse des vues marxiennes…

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