Archives de la catégorie ‘Gauche germano-hollandaise’

Arthur Goldstein (1887-1943) et Jacob Feingold (1899-1943)

18 avril 2013

On nous signale

Le site www.left-dis.nl vient de publier deux biographies par Philippe Bourrinet de juifs internationalistes assassinés en 1943 par le nazisme :

Sans titre-1

Le communisme des conseils (J.-D. Martinet, 1970)

16 janvier 2013

Paru dans La Révolution prolétarienne avec une note de lecture de Pannekoek et les conseils ouvriers .  Jean-Daniel Martinet (1913-1976) était le fils de l’écrivain Marcel Martinet et l’un des signataire du « Manifeste des 121 ».

LE COMMUNISME DES CONSEILS

Cette doctrine, dont bien des éléments sont d’une actualité étonnante,s’est développée dans un contexte international particulier.

En juin 1920, V.I. Lénine publiait un ouvrage opportuniste et polémique d’homme d’État au pouvoir, dans le but de propager l’expérience russe en Occident, d’imposer aux révolutionnaires des pays évolués de l’Ouest un schéma calqué sur les phases successives du bolchevisme, triomphant en Russie mais incapable déjà de s’adapter aux réalités européennes.

Le titre exact de ce livre, dans le texte russe, est "Le gauchisme, maladie infantile du communisme", dont Daniel Cohn-Bendit a pris spirituellement le contrepied dans une brochure connue.

Les réponses et les critiques des communistes de gauche mis en cause ne se firent pas attendre. Dès juillet 1920, les tribunistes hollandais (dont le leader le plus connu, A. Pannekoek, s’était fait connaître dès 1909 pour son marxisme vivant et anti-réformiste), sortent la brochure de Herman Gorter: « Réponse à Lénine ». Les positions des tribunistes ont un retentissement international, puisqu’elles sont très voisines de celles des éléments les plus dynamiques du P.C. allemand (le KAPD), du PC anglais (avec Sylvia Pankhurst), de la fraction antiparlementariste du PC italien en formation (avec Bordiga, et même l’ « Ordine Nuovo » de Gramsci). Toutes ces tendances s’inspirent aussi d’assez près des idées de Rosa Luxembourg.

Fait curieux, à l’époque, ces prises de position « gauchistes » furent mal connues en France, où il existait une tradition syndicaliste révolutionnaire encore vivante et ralliée à la révolution russe, probablement parce que les tribunistes étaient aussi hostiles aux syndicats traditionnels qu’au parlementarisme et s’opposaient au dogme sacro-saint chez nous de l’unité syndicale, mettant tous les opportunistes dans le même sac.

LA THÈSE DE LÉNINE

I — Lénine croit (ou feint de croire) à un recommencement de l’Histoire, à l’imminence de la Révolution mondiale et au rôle important de la paysannerie, même dans les pays évolués de l’Ouest.

— Il affirme que l’Histoire se répètera: « l’inéluctabilité historique de la répétition à l’échelle internationale, de ce qui s’est passé chez nous… L’exemple russe montre à tous les pays quelque chose de leur avenir inéluctable et prochain. » Cette notion d’une imitation obligatoire de l’expérience russe est capitale et les conséquences de cette « bolchevisation » du mouvement ouvrier se font encore sentir à l’heure actuelle.

— Il utilise, comme masse de manœuvre, l’appoint de la paysannerie, qui représentait en Russie près de 90 % des masses travailleuses, celle- là était considérée comme « l’infanterie » du prolétariat dirigeant.

Il admet comme un postulat indiscutable un aspect spécifiquement russe, celui des "rapports entre le prolétariat dirigeant et la classe paysanne dirigée, hésitante et chancelante." De là à « plumer la volaille » paysanne, comme la social-démocrate, il n’y a qu’un pas, qui sera allègrement franchi par ses épigones.

— Il surestime les perspectives révolutionnaires en Occident et la crise générale du capitalisme.

« La loi fondamentale des révolutions – la voici: il ne suffit pas pour que la révolution ait lieu que les masses exploitées et opprimées aient conscience de l’impossibilité de vivre comme autrefois et réclament des changements. Il faut, pour que la révolution ait lieu, que les exploiteurs ne puissent pas vivre et gouverner comme autrefois. C’est seulement lorsque les « couches inférieures » ne veulent plus de l’ancien régime et lorsque les « couches supérieures » ne peuvent plus continuer cet ancien régime, c’est seulement alors que la révolution peut triompher … la révolution est impossible sans une crise nationale générale (des exploités et des exploiteurs). "

Cette crise générale, après la secousse de la première guerre mondiale, semblait une vérité criante pour bien des observateurs, et pour Lénine en tout premier lieu.

2 — Il insiste à maintes reprises, et c’est l’objet même de l’ouvrage, sur l’importance du travail parlementaire et de l’action dans les syndicats les plus réactionnaires : « apprendre à travailler légalement dans les Parlements les plus réactionnaires, dans les organisations syndicales, coopératives, dans les mutualités et autres associations, même les plus réactionnaires. »

Ce qui avait été le travail de sape des bolcheviks victorieux, Lénine pensait pouvoir le transposer dans les Parlements d’Occident et au sein des syndicats réformistes légaux.

— Sur le plan de la lutte politique, c’est au sein du Parlement bourgeois que doit retentir la bonne parole communiste et l’antiparlementarisme est condamné : « L’enfantillage de l’antiparlementarisme consiste justement à « résoudre » à l’aide de cette « négation » simple, facile et prétendue révolutionnaire, le difficile problème de la lutte contre les influences démocratiques bourgeoises, à l’intérieur du mouvement ouvrier. »

— Sur le plan syndical, c’est à propos de l’entrée dans les syndicats réformistes que Lénine écrit cette phrase trop fameuse : « Il faut savoir résister à tout cela, consentir à tous les sacrifices, user même — en cas de nécessité — de tous les stratagèmes, user de ruse, adopter des procédés illégaux, se taire parfois, celer parfois la vérité, à la seule fin de pénétrer dans les syndicats, d’y rester et d’y accomplir, malgré tout, la tâche communiste ».

On ne sait, à la lecture de ce texte publié par les soins de l’Internationale Communiste et traduit dans plusieurs langues, s’il faut s’indigner de tels procédés ou sourire de la naïveté de son auteur, qui prend ses adversaires pour des imbéciles.

Les fruits d’une telle tactique ne se feront pas attendre : jusqu’en 1935, les organisations syndicales et politiques communistes vont se vider en quelques années des éléments les plus sains et les plus combatifs de la classe ouvrière occidentale, d’autant plus vite que la lutte pour le pouvoir en Russie va conduire les zinoviévistes, les boukhariniens et les staliniens à lancer des exclusions dans toutes les directions.

3 — Une telle attitude opportuniste entraîne automatiquement la condamnation du gauchisme et une politique de "compromis pourri", qui dominent parlements et syndicats en Europe occidentale.

Partant de ce postulat de l’action parlementaire et syndicale au sein des organisations réformistes toutes puissantes en Occident, Lénine condamne l’anarchisme et tous les mouvements gauchistes, même communistes, qui n’acceptent pas le principe du Parti unique.

« L’anarchisme a souvent été une espèce d’expiation du mouvement ouvrier pour ses péchés opportunistes. Ces deux monstruosités se complètent l’une l’autre. »

Qui doit exercer la dictature, le P.C. ou bien la classe prolétarienne ? Faut-il choisir la dictature des chefs ou celle des masses prolétariennes ? Le choix est clair pour les maîtres de la Russie dite soviétique : la discipline du Parti est pour eux le dogme intangible et l’indépendance du syndicalisme à l’égard du « pouvoir prolétarien » leur apparaît comme une "régression" inadmissible; aux mieux les syndicats sont pour eux « l’école primaire du communisme », une sorte d’antichambre du grand Parti infaillible.

— S’opposant aux communistes de gauche, Lénine préconise le « compromis », avec ce « distinguo » subtil : « discerner les cas concrets dans lesquels les compromis sont inadmissibles, car ils n’expriment que l’opportunisme et la trahison », des compromis obligatoires, dont les exemples donnés sont la paix de Brest-Litovsk, la participation à la Constituante (pour mieux la dissoudre ensuite), la nécessité de « finir une grève quand la caisse des grévistes est vide et les ventres affamés » La position du compromis est formelle : « on ne vainc pas avec une avant-garde seule … il faut aussi utiliser (la compétence) des hommes venus d’un milieu bourgeois. »

Lénine, dans sa tentative désespérée de propager le communisme en Occident, accepte ouvertement les pires concessions, sur le plan international et même sur le plan russe, dont la N.E.P. de 1921 sera, après Cronstadt, l’exemple le plus caractéristique.

4 – Lénine admet certes, en théorie, que les conditions russes n’ont rien de commun avec celles du mouvement ouvrier occidental: la prise du pouvoir en 1917 a été plus facile, mais continuer la Révolution en Russie sera plus difficile, d’où la nécessité de l’étendre à n’importe quel prix vers l’Occident, en particulier en Allemagne.

« Il est infiniment plus malaisé qu’en Russie de créer dans les Parlements occidentaux une fraction parlementaire authentiquement révolutionnaire. Certes, mais ce n’est qu’un aspect de cette vérité générale qu’il fut facile dans la Russie de 1917, avec sa situation historique concrète extrêmement originale, de commencer la révolution socialiste, alors qu’il sera plus difficile en Russie que dans les pays occidentaux de la continuer et de la mener à son terme. » il admet également, en Russie, « l’existence dans la masse paysanne d’un mouvement révolutionnaire démocratique-bourgeois si profond que le parti du prolétariat put s’approprier les revendications révolutionnaires du parti des paysans (le parti socialiste-révolutionnaire en majorité violemment hostile au bolchevisme) et les réaliser aussitôt grâce à la conquête du pouvoir politique par le prolétariat.

Mais toute l’argumentation de cet ouvrage opportuniste consiste à minimiser ces prémisses théoriques et à nier les différences tactiques essentielles entre la Russie et l’Occident plus évolué, puisqu’il faut à tout prix gagner au communisme d’autres pays.

Et c’est là-dessus qu’Herman Gorter va attaquer.

LA REPONSE A LENINE DE GORTER

A l’opposé du schéma bureaucratique et réformiste que l’Etat russe veut imposer aux révolutionnaires d’Occident, le ton des tribunistes hollandais est passionné et spontané, dans un style comparable à celui de mai 1968, malgré un contexte politique très différent : critique vigilante des syndicats et du parlementarisme, appel à l’« autogestion » et aux masses contre les « chefs », peur d’être « récupéré » par les bureaucrates réformistes de tout poil, qui s’infiltrent dans l’Internationale communiste dès 1920.

H. Gorter dans sa « Réponse à Lénine » a été le porte-parole le plus conséquent des gauchistes de son époque, en particulier des gauchistes allemands du K.A.P.D. dont dépendaient, semble-t-il, les chances d’une révolution mondiale : le Communisme des conseils fut la première et la plus cohérente tentative de critique du bolchevisme, peut-être la seule critique marxiste vivante de la révolution russe à ses débuts, dans un esprit véritablement soviétique et libertaire.

1 — Répétition de l’Histoire, imminence de la révolution occidentale et rôle d’appoint de la paysannerie.

- Répétition de l’Histoire.

H. Gorter, après lecture approfondie et « a priori » bienveillante de la brochure de Lénine met d’emblée le doigt sur l’erreur théorique de départ :

 « Vous avez tort, selon moi, au sujet du parallélisme entre la révolution de l’Europe de l’Ouest et la révolution russe, au sujet des conditions de la révolution dans l’Europe de l’Ouest, autrement dit du rapport des forces de classes, et à cause de cela vous méconnaissez le terrain de développement de la gauche, de l’opposition. »

Les différences entre l’Occident et la Russie sont saisissantes.

« La suite naturelle de ces différences, c’est que le compromis, la pactisation dans toutes les directions, l’utilisation des divisions jusqu’entre les libéraux et agrariens, avaient leur valeur chez vous. Chez nous, ces manœuvres sont impossibles. »

La répétition mécanique de l’Histoire est une monstrueuse erreur pour l’Occident.

« Ni vous, ni l’exécutif de Moscou, n’êtes en état de mener la révolution ouest-européenne, et par conséquent la révolution mondiale, si vous persistez dans cette tactique… Votre livre présente quelque chose qui n’existe pas : les divisions des bourgeois occidentaux dans la révolution. Il fait croire aux ouvriers (de l’Occident) qu’un compromis avec les social-patriotes et les éléments hésitants (?) du parlement peut apporter quelque chose de bon, alors qu’il n’apporte à peu près que des désastres. »

« La Troisième Internationale croit que la révolution occidentale ira tout à fait d’après les lois et la tactique de la révolution russe. La « gauche » croit que la révolution ouest- européenne produira et suivra ses propres lois. »

« La tactique de la révolution occidentale doit être tout autre que celle de la révolution russe, car le le prolétariat est ici tout seul … contre toutes les classes . »

Cette notion d’isolement total du prolétariat occidental conduit les tribunistes à une négation peut-être exagérée d’une alliance avec la petite paysannerie, d’une infiltration possible au sein des Parlements, d’une tactique d’unité syndicale.

Perspectives révolutionnaires en Occident.

Les exemples russes ne valent donc rien pour l’Occident.

« Nous vous disons aujourd’hui, à vous Lénine, et à vos camarades de la droite : nous mettons au-dessus de tout la croissance des masses dans la volonté d’action (ce qui veut dire en clair l’action autonome du prolétariat sans se soumettre aux "chefs" réformistes et autres).

«… Comment la tactique en Europe occidentale et en Occident pourrait-elle être la même ?  La Russie est un pays pourvu d’une agriculture tout à fait prépondérante, d’un capitalisme industriel qui n’est qu’en partie hautement développé et reste très petit relativement à l’ensemble. Encore était-il nourri en grande partie par le capital étranger. En Ouest-Europe, surtout en Allemagne et en Angleterre, c’est précisément le contraire. Chez vous : vieilles formes du capital subsistant sur la base du capital usurier. Chez nous : prépondérance presque exclusive du capital financier hautement développé. Chez vous : résidus formidables des temps féodaux et pré-féodaux, vestiges même de l’époque des tribus et de la et de la barbarie. Chez nous, surtout en Allemagne et en Angleterre : un ensemble agriculture, commerce, transports, industrie, dirigé par le capitalisme le plus avancé. Chez vous : restes énormes du servage, paysans pauvres, classe rurale moyenne paupérisée. Chez nous : relation des paysans pauvres eux-mêmes avec la production moderne… Vous avez encore des classes avec lesquelles le prolétariat montant peut nouer des alliances. L’existence seule de ces classes est déjà une aide. Et naturellement la même chose est vraie sur le terrain des partis politiques. Chez nous rien de tout cela. »

« Si votre but est de faire ici la révolution, je vous préviens qu’avec cette bouillie de Labour Party et d’Indépendants, de centre français, de parti italien, etc. — et avec les syndicats — l’issue sera fatale à la Russie… Au contraire si vous constituez des groupements radicalement communistes, solides intérieurement, solides même dans le petit nombre, ces groupes-là feront peur aux gouvernements, car eux seuls sont capables dans la révolution d’entraîner les masses à de grandes actions, ainsi que l’a montré la Ligue Spartacus à ses débuts … notre tactique « gauchiste » est pour la Russie, comme pour nous, non pas seulement la meilleure, mais la seule voie de salut. »

Paradoxe de l’Histoire: durant la "période sectaire de l’I.C. » dans les années 30, les P.C. adopteront mécaniquement ces vues ultra-gauchistes.

Rôle de la paysannerie

Au sujet des rapports entre les ouvriers et les paysans pauvres l’analyse léniniste est particulièrement inadéquate aux conditions européennes :

« Nulle part vous ne faites ressortir clairement et distinctement la très grande différence qui existe en cette matière entre la Russie d’une part (avec quelques pays de l’Europe orientale), et, de l’autre, l’Europe de l’Ouest, c’est-à-dire l’Allemagne, la France, l’Angleterre la Belgique, la Hollande, la Suisse et les Pays Scandinaves, peut- être même l’Italie… Vous connaissez naturellement aussi bien que moi cette différence, mais vous n’en avez pas tiré les conclusions pour la tactique en Europe occidentale … et, à cause de cela votre jugement est faux… Parce que vous autres en Russie avez une immense classe de paysans pauvres, et que vous avez vaincu avec leur aide, vous présentez les choses comme si en Europe occidentale nous avions aussi cette aide en perspective … mais cette conception n’est pas la vérité… En général, l’importance des paysans pauvres comme facteur révolutionnaire diminue de l’Est à l’Ouest. Dans les parties de l’Asie, de la Chine et de l’Inde, cette classe serait absolument déterminante si une révolution y éclatait… Mais qu’est- ce que les communistes d’Europe occidentale peuvent offrir aux paysans pauvres pour les amener à la révolution, pour les rallier à eux ? »

Avec chiffres à l’appui, H. Gorter démontre clairement que la paysannerie occidentale soutient le capitalisme, n’aspire pas au communisme et que cette « troupe auxiliaire » du prolétariat est un songe.

« Les ouvriers en Europe occidentale sont tout seuls… ils devront porter tout seuls le poids de la révolution. Voilà la grande différence avec la Russie. »

2 — Lutte parlementaire et syndicats

Les tribunistes, comme le K.A.P.D. allemand, préconisent la lutte sans compromis du prolétariat contre la bourgeoisie, le boycottage du Parlement et la destruction des Syndicats, en même temps que de tout l’appareil étatique du capitalisme, lui opposant la dictature des masses prolétariennes (et non des chefs), sous la forme proche du système soviétique authentique, celui des conseils d’usine, d’où l’expression de « Communisme des conseils », dont les principales options rajeunies seront revendiquées en mai 1968, au moins sur le plan théorique.

— Un chapitre entier de la brochure de H. Gorter est consacré à la question syndicale.

« De même que la parlementarisme exprime le pouvoir intellectuel des chefs sur les masses ouvrières, le mouvement syndical incarne leur domination matérielle… Dans le capitalisme développé, et plus encore à l’époque impérialiste, les syndicats sont devenus toujours davantage des associations géantes, qui montrent la même tendance de développement qu’en d’autres temps l’appareil d’Etat bourgeois lui-même. Malgré la démocratie qui est censée régner au sein des syndicats, ses membres ne sont pas en situation de faire prévaloir leur volonté contre le fonctionnarisme et la bureaucratie. »

A propos des « grèves sauvages », en Angleterre, en Allemagne et aux U.S.A., Gorter démontre quel « corps étranger » représentent les bureaucraties syndicales :

« Les ouvriers ne sont pas souverains dans leur association, mais elle les domine comme une force extérieure contre laquelle ils peuvent se révolter, bien que cette force soit cependant sortie d’eux- mêmes … le mouvement syndical s’est mis à remplir un rôle dans le capitalisme et il est devenu lui- même de cette manière un membre de la société capitaliste. Mais du moment où la révolution commence, en tant que le prolétariat, de membre de la société capitaliste se mue en son destructeur, il rencontre devant lui le syndicat comme un obstacle. »

Le remède à cette évolution inéluctable des grands syndicats occidentaux, ce sera le communisme des Conseils:

« Nous vous disons aujourd’hui, à vous Lénine, La Révolution ne peut vaincre qu’en détruisant l’appareil syndical… Le système des conseils, par son développement propre, est capable de déraciner et de faire disparaître non seulement la bureaucratie étatique, mais aussi la bureaucratie syndicale … toute forme d’organisation qui ne permet pas aux masses de prendre en main la direction de leurs propres affaires … doit être remplacée par une autre organisation révolutionnaire… Les syndicats, par leur nature, ne sont pas de bonnes armes pour la révolution contre le capital organisé au plus haut degré, comme il l’est en Ouest-Europe.»

Il faut remplacer ces « organisations de métier » par de véritables "associations d’industrie" directement appuyées sur les usines, les ateliers et le lieu de travail. « Les seules armes pour la révolution en Europe occidentale sont les organisations d’usine, rassemblées dans une grande unité. »

Gorter affirme que, devant une situation révolutionnaire, il ne faut pas reculer devant les risques de la scission, aussi bien syndicale que politique, ce qui l’oppose à la tradition du syndicalisme révolutionnaire à la française, dont le contexte (avant 1914) était bien différent de celui des pays germaniques.

 « Pendant la révolution les ouvriers révolutionnaires se sépareront toujours des social-patriotes… A cause de cela les gauchistes ont créé l’Union générale ouvrière. » Dans cette organisation, chaque ouvrier est lui- même un « chef » décidant de la tactique et de l’orientation, et peut révoquer immédiatement ses hommes de confiance et les remplacer, ce qui n’exclut pas la discipline.  « La masse livre et dirige son propre combat. C’est la formation, l’éducation d’un groupe qui montre dans sa lutte ce que doit devenir la masse. » Au sein des comités d’usines, les gauchistes ne peuvent perdre contact avec les masses: au sein des syndicats réformistes il ne sont qu’une infime minorité impuissante, ce qui justifie pleinement la scission syndicale contre les chefs opportunistes.

« Comme les syndicats sont des armes défectueuses, il faut les supprimer ou les transformer radicalement, et mettre à la place des organisations d’entreprise, réunis dans une organisation générale. »

— Le chapitre suivant traite du parlementarisme. « La ligne de gauche, aussi dans cette question, repose sur les mêmes raisons générales et théoriques que dans la question syndicale : isolement du prolétariat, puissance énorme de l’ennemi, nécessité pour la masse de s’élever à la hauteur de sa tache, de ne se fier, avant tout, qu’à elle- même, etc. »

L’appareil idéologique de la culture bourgeoise est profondément ancré dans les masses d’Occcident:

« Chez nous l’idéologie bourgeoise s’est emparée de toute la vie sociale et, par conséquent, aussi politique, elle a pénétré plus profondément dans la tête et le coeur des ouvriers… Ils sont saturés des idées bourgeoises », comme le souligne une étude approfondie de la culture occidentale.

C’est pourquoi une cure de désintoxication s’impose, dans tous les domaines touchant à la politique: presse, école, église, syndicat ou parlement.

« L’ouvrier doit lutter seul avec sa classe contre le formidable ennemi. Il doit faire tout par lui-même … Le parlementarisme est la forme typique de la lutte par le moyen des chefs, où les masses elles-mêmes jouent un rôle secondaire … tant que la classe ouvrière est portée à croire à la possibilité d’un chemin plus facile où des autres agissent à sa place — mènent l’agitation d’une tribune élevée, prennent des décisions, donnent le signal pour l’action, font des lois — elle hésitera et demeurera passive sous le poids de la vieille mentalité et des vieilles faiblesses … les ouvriers de l’Occident doivent agir avant tout par eux- mêmes, non seulement sur le terrain syndical, mais aussi sur le terrain politique… Ici, pour la première fois, à un degré plus élevé qu’en Russie, l’émancipation de la classe ouvrière sera l’œuvre des ouvriers eux-mêmes. »

Gorter développe à nouveau longuement la vertu de l’exemple de lutteurs libres, sans chefs, c’est-à-dire sans chefs de l’ancienne sorte, sans députés au Parlement, unissant ainsi les traditions libertaires aux données vivantes du marxisme.

« Rompez avec le Parlement, le symbole de la puissance capitaliste. Formez votre propre Parti et vos propres organisations d’usine. Ne vous appuyez que sur vous-mêmes… L’usage du parlementarisme pendant la révolution est une chose maudite en Europe occidentale. »

« Comme le prolétariat doit faire seul la révolution, et ne dispose d’aucune aide, il doit s’élever très haut en conscience et en courage. Et il est préférable de laisser de côté le parlementarisme dans la révolution. »

3 — Gauchisme, dictature des masses et non de chefs: pas de compromis réformiste.

- Signification tactique du gauchisme et rôle des masses.

Lénine parle avec ironie de l’ineptie ridiculement puérile de cette lutte en Allemagne à propos de "dictature des chefs ou des masses", "du sommet ou de la base".

à cela H. Gorter répond: « Nous sommes encore à la recherche des chefs véritables qui ne cherchent pas à dominer les masses et ne les trahissent pas, et, aussi longtemps que nous ne les aurons pas, nous voulons que tout se fasse de bas en haut, et par la dictature des masses elles-mêmes… Avec ce sarcasme, vous faites le jeu des éléments opportunistes de la Troisième Internationale.

Cela signifie que chez nous les efforts, exigés des masses par la situation sont encore beaucoup plus grands qu’en Russie. Et deuxièmement que l’importance des chefs est proportionnellement plus petite. »

L’application du gauchisme en Allemagne, par le KAPD

« Les prolétaires allemands, pour ne parler que d’eux, savent qu’ils ont contre eux tout le capitalisme allemand avec toutes les classes… Ils se trouvent en face d’un capitalisme beaucoup plus fort que ce n’était le cas pour les Russes, et sans armes. Les Russes étaient armés. La révolution exige donc de chaque prolétarien allemand, de chaque individu, encore beaucoup plus de courage et d’esprit de sacrifice que des Russes. Cela découle des rapports économiques, des rapports de classe en Allemagne, et non d’une quelconque théorie ou imagination de révolutionnaires romantiques ou d’intellectuels. Dans la mesure où l’importance de la classe augmente, baisse en proportion l’importance des chefs… La puissance du prolétariat, en face d’un ennemi aussi formidable et d’une supériorité d’organisation et d’armement si écrasante, est fondée surtout sur sa qualité. »

Jamais on n’avait tracé un si remarquable tableau des perspectives révolutionnaires à l’Est et à l’Ouest, une étude aussi précise que celle des tribunistes:

« Si l’on va de l’Est à l’Europe de l’Ouest, on traverse, à un certain endroit, une frontière économique. Elle est tracée de la Baltique à la Méditerranée, à peu près de Dantzig à Venise. C’est la ligne de partage de deux mondes. A l’Ouest de cette ligne, le capital industriel, commercial et bancaire, unifié dans le capital financier développé au plus haut degré, domine presque absolument. Le capital agraire même est subordonné à ce capital ou a déjà dû s’unir à lui. Ce capital est hautement organisé et se concentre dans les plus solides gouvernements  et Etats du monde. A l’Est de cette ligne n’existe ni cet immense développement du capital concentré de l’industrie, du commerce, des transports, de la banque, ni sa domination presque absolue, ni, par conséquent, l’Etat moderne solidement unifié.

Ce serait déjà en soi-même un miracle que la tactique du prolétariat révolutionnaire à l’Ouest de cette frontière fut la même qu’à l’Est. »

On comprend mieux avec ces quelques citations la position « gauchiste » des meilleurs militants du K.A.P.D. allemand, qui se heurtera aux intérêts immédiats du nouvel Etat russe et sera impitoyablement balayé de la scène de l’Histoire, au profit de… l’hitlérisme.

Ce qu’il fallait, selon Gorter, ce n’était pas des masses inéduquées, attirées par des compromis opportunistes, c’était une secte, une minorité agissante comme le bolchevisme de 1903, car l ‘avant-garde du prolétariat occidental n’était pas gagnée au communisme.

La suite de l’Histoire dira qui avait raison de Lénine ou de Gorter.

LE COMPROMIS AVEC LES RÉFORMISTES

« Toute cette question de l’opportunisme révolutionnaire est bien pour nous, en Europe occidentale, une question de vie ou de mort… Tout ce que les social-patriotes et les réformistes disaient des désaccords entre les partis, des divisions utilisables — un plat que vous, Lénine, réchauffez aujourd’hui — était déjà de la blague. C’était de la blague dans tous les pays de l’Europe occidentale. Et on l’a bien vu en juillet-août 1914. … C’est donc une certitude, en pratique comme en théorie. Il n’y a pas à tabler, dans la révolution en Europe occidentale et surtout en Angleterre et en Allemagne, sur l’existence de « divisions » de quelque importance entre les classes en question».

A la nécessité de soutenir des gouvernements sociaux-démocrates, comme « première étape » de la révolution, communiste, H. Gorter répond longuement, en analysant la situation réelle en Occident, et principalement en Allemagne et en Angleterre. « Il se pose encore la question de savoir si cette étape des gouvernement "purement" ouvriers doit intervenir chez nous. Ici vous vous laissez peut-être induire de nouveau en erreur par l’exemple russe (Kerensky) ».

Il insiste sur le danger de brouiller les idées de l’avant-garde ouvrière par des solutions de compromis…

« Nous ne coopérons pas à cela parce qu’en Europe occidentale les ouvriers sont tout seuls dans la révolution. C’est pourquoi tout, vous entendez bien tout, dépend ici de leur volonté d’action et de leur clarté de tête. »

Et surtout il montre qu’en Occident la propagande auprès des ouvriers sociaux-démocrates ne se fera plus au sein du Parlement ou des syndicats réformistes mais à l’usine et dans la rue.

« A chaque occasion nous les appelons à l’action commune : à la grève, au boycott, à l’insurrection, aux combats de rue et surtout aux conseils ouvriers, aux organisations d’entreprises. Nous les cherchons partout. »

« Seulement plus comme avant sur le terrain parlementaire. Cela appartient, en Europe occidentale, à une époque passée. Nous les cherchons à l’atelier, dans les organisations et dans la rue. C’est là qu’on peut aujourd’hui les joindre, c’est là que nous gagnons à nous les ouvriers. Telle est la nouvelle pratique, qui succède à la pratique social-démocrate. C’est la pratique communiste. »

La gauche doit se dresser contre l’opportunisme au sein de la Troisième Internationale. « car l’opportunisme est notre plus dangereux ennemi, non seulement à l’extérieur, comme vous le dites, mais dans nos rangs… La gauche, même quand elle va trop loin pour une fois, reste toujours révolutionnaire… La droite opportuniste est vouée à devenir de plus en plus opportuniste. » « La Troisième Internationale croit que la révolution ouest-européenne pourra conclure des compromis et des alliances avec des partis petit- paysans, petit-bourgeois et même grand bourgeois. »

La « gauche » croit que c’est impossible.

La Troisième Internationale croit qu’il y aura en Ouest-Europe pendant la révolution des "divisions" et des scissions entre les bourgeois, petit-bourgeois et petits paysans. La « gauche » croit que les bourgeois et petits- bourgeois formeront un front unique, à peu près jusqu’à la fin de la révolution. « Comme la Troisième Internationale ne base pas sa tactique sur la nécessité de libérer les esprits, ni sur l’unité de tous les partis bourgeois et petits bourgeois, mais au contraire sur des perspectives de compromis et de « divisions »,  elle laisse subsister les vieux syndicats et essaie de les faire entrer dans la Troisième Internationale. Comme la "gauche" veut en premier lieu la libération des esprits, et qu’elle croit à l’unité des bourgeois, elle reconnaît que les syndicats doivent être détruits et que le prolétariat a besoin de meilleures armes… Pour les mêmes raisons elle supprime le parlementarisme. »

4 — Conditions particulières en Occident.

L’ombre du capital financier, tout-puissant en Occident, domine le débat :

« Le camarade Lénine dit que le petit commerce, le petit transport, la petite industrie et l’agriculture sont vacillants entre le capital et les ouvriers. Cela est faux. C’est le cas en Russie, et, jadis aussi chez nous. En Europe occidentale, en Allemagne et en Angleterre, ils dépendent maintenant si complètement du grand capital qu’ils ne vacillent plus. Le petit boutiquier, le petit industriel, le petit négociant sont tout à fait soumis à la puissance des trusts, des monopoles, des banques. Ceux-ci leur fournissent des marchandises et du crédit. Même le petit paysan dépend par sa coopérative et par les hypothèques, des trusts, des monopoles et des banques…

» Que s’ensuit-il, camarade ? Que la société et l’Etat moderne ouest-européen (et américain) forment un grand tout structural jusque dans ses branches et ses rameaux les plus éloignés, et qui est dominé, mis en mouvement et réglé entièrement par le capital financier ; que la société est ici un corps organisé, organisé suivant le mode capitaliste, mais organisé quand même ; que le capital financier est le sang de ce corps, qui coule dans tous les membres et les nourrit: que ce corps est une unité organique et que toutes ses parties doivent à cette unité leur extrême vitalité, de sorte que toutes lui restent attachées jusqu’à la mort réelle. Toutes excepté le prolétariat qui, lui, crée le sang, la plus-value.

A cause de cette dépendance de toutes les classes par rapport au capital financier et de la puissance formidable dont il dispose, toutes les classes sont hostiles à la révolution, et le prolétariat est seul… Cette puissance, cette souplesse, ce soutien mutuel de toutes les classes, sont capables de subsister longtemps encore lorsque la révolution aura éclaté. »

« La prolétarisation, il est vrai, a fait des progrès énormes du fait de la guerre. Mais tout (quasiment tout) ce qui n’est pas prolétarien, se cramponne d’autant plus plus fort au capitalisme, le défend s’il le faut les armes à la main, et combat le communisme. »

« La Troisième Internationale sous-estime la puissance du capital ouest-européen et nord-américain. »

La « gauche » prend cette grande puissance pour base de sa tactique. La Troisième Internationale méconnaît dans le grand capital, dans le capital financier, la puissance unificatrice de toutes les classes bourgeoises. La « gauche » prend cette puissance unificatrice pour base de sa tactique. »

Si cette analyse des tribunistes avait été, sérieusement et démocratiquement, discutée au sein de l’Internationale communiste, l’évolution ultérieure de l’Allemagne vers le fascisme aurait été plus vite comprise et il n’est pas impossible qu’on eût pu ainsi éviter le nazisme: le retournement dialectique de l’histoire aurait facilement convaincu les gauchistes d’hier de s’entendre à tout prix avec la social-démocratie contre l’hitlérisme naissant.

En un certain sens le raisonnement de Lénine aurait été "a posteriori" plus juste que l’analyse des gauchistes… et à l’opposé de la tactique stalinienne !

EN CONCLUSION

Transposer mécaniquement la tactique historique d’une situation internationale telle que celle de 1920 serait trahir aussi bien la pensée de Lénine que celle de Pannekoek et Gorter.

Un siècle est passé sur les écrits de Marx, un demi-siècle a transformé aussi bien les pays de l’Ouest que ceux de l’Est.

Il n’est pas dit que les méthodes à employer aujourd’hui soient forcément les mêmes.

Mais aucun des problèmes soulevés par Gorter n’a trouvé sa solution : perspectives révolutionnaires à l’Est comme à l’Ouest, rôle des chefs et des masses, démocratie politique et syndicale, dangers des "compromis" dans la lutte politique.

Comme l’écrivait Pannekoek en 1927:

« Tous les rapports de production sont des rapports humains… Les contradictions du développement social sont des contradictions ressenties par les hommes et, par conséquent, le renversement d’un mode de production ne peut être que l’œuvre des hommes… (Il faut) surmonter la tradition des phases précédentes, afin de pouvoir clairement distinguer ses tâches propres et les mener à bonne fin.»

Disons plus simplement que la théorie, marxiste ou gauchiste, est un instrument. Son utilisation dépend de la valeur des hommes.

J.-D. MARTINET.

Herman Gorter

Salut à la crise (Living Marxism, 1938)

21 novembre 2012

Article non signé mais attribué à Paul Mattick paru en édito de Living marxism en mars 1938, et publié en français dans L’Internationale N°38 (août 1938).

Un des derniers tableaux de l’artiste Wortman montre un tailleur disant à ses employés:

"Ils disent que la crise est psychologique,mais moi, je la sens directement ici dans mon estomac."

Et c’est ainsi que sentent les capitalistes, même ceux qui , d’accord avec John L. Lewis , répandent des nouvelles  sur la grève des "bras croisés" des capitaux, contre certaines mesures gouvernementales. C’est ce que sentent aussi les ouvriers qui sont débauchés en masse et qui trouvent leurs salaires réduits par suite de la diminution des heures de travail. Pour le m0ment sont oubliés les miséricordieuses "médications psychologiques" destinées à combattre la crise; l’optimisme artificiel s ‘est dépensé dans le vide, la gestion favorable de  Roosevelt envers les patrons grands et petits.

Quel abrutissement partout ! Chaque article dans chaque journal financier dit tout juste une chose : "Nous savons qu’on ne peut rien savoir" .Beaucoup d’experts ayant donné des pro­nostics ridicules pour les perspectives d’avenir des capitaux s’en excusent maintenant, honteux, avec des lignes nécrologiques très embarrassées, et ces journalistes aux très courtes lignes nécrologiques se limitent eux-mêmes à ne citer que quelques faits et à mâcher des statistiques non-officielles.Pas d’expli­cation réelle, absence de suggestions sérieuses; les lecteurs comprennent bien chaque mot, mais pas une seule phrase.

Les faits ne manquent pourtant pas. L’Economist de Londres, l’Annalist de New-York et d’ innombrables journaux économi­ques de moindre importance, sans parler de beaucoup de publica­tions gouvernementales abattent 100.000 arbres dans la forêt canadienne pour raconter à leurs lecteurs ce qu’il en est. Élevons donc l a colère de Stuart Chase à son comble en parti­cipant nous aussi à cette exploitation des ressources naturel­les.

De notre point de vue, il est presque impossible de parler d’une nouvelle crise,car nous sommes convaincus que l ‘ancienne durait encore lorsque la nouvelle dépression fit son appari­tion. Dans la mesure où les chiffres signifient quelque chose considérons ceux-ci: en été 1937, la production mondiale excé­dait de 15 % celle de 1929, si nous y incorporons la Russie,ce que nous faisons bien entendu. Toutefois,cette situation ne fut que de courte durée ; trois m0is plus tard, la production mondia­le était de nouveau au-dessous du niveau de 1928.Le travail mondial n’a jamais retrouvé la position de 1929, et beaucoup de pays, y compris les États-Unis,n’ont jamais atteint le niveau de production d’avant la crise. La prospérité, c’est comme le "socialisme" de Staline: des inégalités plus grandes en vue
de nouvelles réalisations .Les pays totalitaires ont été les plus actifs; les pays "démocratiques" n’ayant pas la possibi­lité d’obtenir du travail pour rien, furent m0ins atteints par le manque de matières premières. Mais maintenant, la crise peut redresser beaucoup d’injustices; et à défaut , la guerre peut y aider.

Quelle fut donc cette nouvelle prospérité,que nous n’avons pas enregistrée et qui se trouve de nouveau en souffrance? Arthur .D Gayer nous fournit une réponse dans The New Repu­blic du 2 février 1938. Il dit:

« La prospérité qui a précédé cette crise extraordinaire était très particulière et à certains égards,elle n’était point en accord avec les règles des manuels. Normalement, la prospérité prend son point de départ dans un accroissement des investissements privés et dans une expansion accélérée des industries produisant des marchandises valeurs d’usage. Par ce temps de grande envergure, c’est le gouvernement par ses dépenses qui a pris sur lui le rôle d’ impulser la reprise. Mais l’espoir qu’après un court moment, les demandes accrues des sources privées pourraient remplacer la "pompe d’amorçage" qui se soutient elle-même et donne naissance à une prospérité ferme, ne s’ est pas réalisé. Du moment où les dépenses publiques à cela destinées se sont arrêtées, la re­prise elle aussi s ‘est arrêtée net ».

Cette réponse peut n’être pas entièrement satisfaisante mais elle met bien les choses à leur place. Dans quelques par­ties du m0nde, de nouveaux investissements ont eu lieu de la façon traditionnelle. Par la rationalisation et par des améliorations techniques, l’ industrie privée était en partie capable d’ élever la productivité des ouvriers assez haut pour, malgré la dépression, être en mesure de tirer des pro­fits et d’élargir l’expansion. Mais, en général, la crise a été "surmontée " dans les différents pays par ce qu’on appelle "plans gouvernementaux" et qui impliquaient surtout des mani­pulations monétaires et de crédits. C’est à dire que le capi­tal a été rendu profitable, et par conséquent productif, en rejetant le fardeau de la crise sur d’autres nations ou en puisant dans la masse générale pour donner aux capitalistes.

En admettant même que tous les facteurs agissant sur la prospérité jouaient déjà, sous une forme plus ou moins dif­férente dans les années de dépression jusqu’en 1932, il reste toujours évident que les interventions des gouvernements étaient nécessaires pour créer une interruption dans la crise. Le stimulant qu’en a reçu la production ,exprimé matériellement dans les travaux publics et les armements, n’a pu changer le caractère aigu de la crise capitaliste, même dans la période de prospérité. Une reprise réelle ne peut avoir lieu que par une accumulation progressive de capital; une nouvelle reprise ne peut être reconnue que lorsque le nombre des ouvriers occupés augmente progressivement. L’ab­sence de beaucoup de ces signes, même pendant la période de pleine "reprise", explique notre refus d’aider à célébrer la "nouvelle prospérité" .

En quoi donc a consisté cette prospérité? Le niveau de la production industrielle en Amérique a été en 1937 de 9,4 % inférieur au niveau normal. Celui du revenu national a même été inférieur au niveau de la production. D’après les chif­fres du ministère du commerce, le revenu national distribué en 1937 approchait 67,5 milliards de dollars .Cette somme de 1937 était une fois et demi plus grande que celle de 1933 qui s’ élevait à 45 milliards de dollars,mais est restée de 14 % environ au-dessous de 1929 ( 78 ,2 milliards). Les salaires étaient en:

1929 …. 51.340 millions de dollars
1933 …..29.349 "                           " ­
1937 …..44.983 "                           "

Les dividendes, intérêts, rentes, réserves industrielles,etc . étaient en:

1929 …..26.886 millions de dollars

1933 …..15.606 "                            "

1937 …..22 . 480 " ­                         "

En acceptant ces chiffres insuffisants, puisqu’on ne dis­pose pas de meilleurs, il devient clair qu’il n’y avait au­cune raison de parler d’une fin de la crise en 1937, même si l’ on ne prend pas en considération l ‘effroyable armée de chômeurs que la reprise n’a pu réduire.

Mais  "si la mort n’ est pas un prix par trop élevé pour passer une nuit au paradis", il paraît y avoir assez de rai­sons pour jubiler en 1937. Dans la American Economic Rewiew de juin 1936,Carl Snyder a déclaré:

« Le trait le plus frappant de cette dépression a peut être été l’arrêt complet pendant six ans de ce prodigieux développement industriel qui pendant plus d’un siècle a été la caractéristique la plus saillante du pays. Cet arrêt brusque du développement industriel n’ a pas son égal » .

Aussi, les nouvelles usines construites en 1937 en Amérique et s’ élevant à 500 millions de dollars, ont fait naître de nouveaux espoirs pour l’ avenir, bien que la même activité en 1929 se chiffrant à 547 millions n’a pas été en mesure d’ar­rêter la dépression, car cette somme était à la fois trop grande et trop faible; trop petite pour l’accumulation et trop grande pour une situation stagnante. Suivant le Federal Re­serve Index, le volume de la production industrielle est tombé, depuis, de plus de 117 en aout, à 84 en décembre, soit 33 points en quatre mois. La dépression de 1929 a eu besoin de plus de treize mois pour accomplir une telle baisse!

Depuis janvier, l’indice a continué à baisser, mais avec moins de rapidité. Un peut dire qu’en ce moment la marche vers le bas de la crise a été temporairement arrêtée, et que les affaires essaient de se stabiliser sur le nouveau bas niveau. Mais quel niveau! Avec plus de 13 millions de chômeurs,  avec des prix agricoles qui baissent constamment, avec des profits qui disparaissent. Et il n’y a pas de perspectives pour une augmentation de nou­veaux investissements dans les industries, d’autre part, depuis la fin de l’ année, les dépenses concernant le capital-marchan­dises ne montrent aucune possibilité d’ amélioration.

En attendant, la nouvelle crise s’est déjà emparée d’autres pays et tout particulièrement du Canada et de l ‘Angleterre. D’après les chiffres publiés récemment par le Ministère du Travail, le chômage en Angleterre s’ est accru entre la mi-dé­cembre et le 17 janvier de 162.000 unités. A cette date , il s’élevait à 1. 827.607 – le plus haut niveau pendant les 21 der­niers m0is. Et encore pis que cela ! La Business Week du 11 décembre 1937 écrit:

« D’ importants restaurants du quartier très animé de Londres, West-End, commencent déjà à sentir les effets de la dépression. Des endroits qui autrefois regorgeaient de monde chaque nuit, ne font plus que trois bonnes nuits par semaine».

Et cela peut n’être qu’un commencement. Ce que pourra être la fin ressort du récent rapport du professeur Voytinsky du B.I.T, qui estime que la dépression entre 1930 et 34, a causé une perte de 176 milliards de bons dollars d’or d’autrefois, somme égale aux dépenses de la Grande Guerre.

Le déclin actuel avec sa crise générale ont surgi brusque­ment, de la même manière que la dépression elle-même. Les prix des obligations ont baissé à la fin de 1936. Les prix des mar­chandises en stock les ont suivi en mars 37. Les intérêts à court terme ont augmenté, les prix de gros ont baissé. Tous les signes indiquant l’insuffisance de rentabilité ont réapparu. Ce qui ne fait aucun mystère ici. Seul un accroissement de la "pompe d’amorçage" aurait pu mitiger ce processus. Mais cette politique a aussi ses limites. Seul un renforcement plus grand des "tendances au capitalisme d’État", accompagné d’une plus grande misère du "secteur économique privé" aurait pu ajour­ner le dilemme actuel, et seulement ajourner.

Le nouveau déclin présentant tous les symptômes d’un début d’une longue période de dépression a, une fois de plus, fait surgir toutes les vieilles suggestions et propositions dont s’était montrée fertile la période précédente. On commence à redemander de nouveau un accroissement du "pouvoir d’ achat des masses", principalement dans la presse libérale et ouvri­ère. Et ceci malgré le fait si bien souligné par D. W. Ells­worth, dans l’ Annalist du 21 janvier 1938:

« La présente dépression a démontré une fois de plus, mais d’une façon encore plus impressionnante, la fausseté de la théorie du pouvoir d’achat sur le cycle d’affaires. Le pouvoir d’achat des masses de ce pays n’a jamais été aussi élevé qu’au moment où a commencé la présente dépression ».

Le pouvoir d’achat des masses a été créé en partie par une plus grande exploitation, et en partie par les mesures gouver­nementales mentionnées plus avant. Puisque celles-ci se sont limitées à changer ou à créditer le pouvoir d’ achat existant elles n’ont servi qu’à étendre la misère d’ auparavant. Né en grande partie des mesures gouvernementales, le "pouvoir d’ a­chat des masses" fut donc un autre facteur empêchant le ré­tablissement de la rentabilité qui seule permet une expansion capitaliste réelle. La nécessité de telles mesures ne change pas le fait que cette nécessite exclut cette autre nécessité, à savoir la rentabilité des entreprises d’ exploitation. Toute­fois,le capital privé a combattu ces mesures par d’autres slogans comme: équilibre du budget, abolition de la réglemen­tation, opposition à la législation ouvrière.

Le capital n’est pas quelque chose d’uniforme, s’accordant pour une simple nécessité. La simple nécessité ,c’est-à-dire le maintien du système d ‘exploitation capitaliste, n’est réalisée que par une lutte entre les capitalistes eux-mêmes, nationale­ment et internationalement, et entre capital et travail et les autres classes. Dans cette lutte générale, la demande pour un pouvoir d’ achat des masses accru n’ est qu’un élément agissant en vue de la nécessité finale de secourir le système capita­liste. Chaque fois qu’il a été appliqué,cil a servi des buts entièrement différents de ceux qu’invoquaient ses apôtres. Les "pertes" temporaires se sont soldées par des "gains" dé­finitifs, et ainsi la formule du "pouvoir d’achat des masses" , employée par les libéraux, est devenue un instrument idéologique du capital favorisant le processus de diminution du pouvoir d’achat.

Nous ne prétendons pas affirmer par là que la lutte des ouvriers pour des salaires plus élevés et des conditions meilleures est, dans état actuel du capitalisme, sans issue. Tou­tefois, il est nécessaire de souligner que plus le pouvoir d’ achat des masses est élevé par rapport à la production totale plus grandes sont aussi les difficultés du capital pour sur­monter sa dépression et maintenir sa société. C’est pour cela que précisément nous suggérons une lutte continue pour de meilleures conditions de vie. Les "réformistes" qui espèrent amener la prospérité par l’augmentation du pouvoir d’achat des masses montrent une fois de plus qu’ils visent simplement à réformer le capitalisme. Or, la seule réforme capitaliste ob­jectivement possible aujourd’hui est la réforme fasciste.

Dans une brochure récente,"La stratégie socialiste sur le front économique" publiée à Londres, le Dr. H. Schneider écrit:

 «La reconnaissance de l’importance fondamentale du pou­voir d’achat des masses comme moyen capable de surmonter la crise doit servir de point de départ au mouvement de la clas­se laborieuse.»

Ceci est évidemment une pure absurdité; le pouvoir d’achat des masses a une importance pour surmonter le capitalisme et non sa crise. Autrement, la question du pouvoir d’achat perd toute sa signification. Pour la vérité de la chose,il faut di­re qu’il n’ y a que deux voies pour surmonter les crises et les dépressions. La première c’ est de surmonter le capitalisme en tant que tel; l’autre , (avec des résultats temporaires),c’ est de surmonter la résistance des ouvriers à l’abaissement continu de leur standard de vie. Celui qui veut opérer exclu­sivement dans les limites du capitalisme sera à la fois forcé de reconnaitre cette vérité, et aidera à surmonter la résistan­ce des ouvriers. C’est pour cette raison que John L. Lewis a maintenant capitulé devant l’industrie de l ‘ acier et qu’il prône, bien qu’avec une mauvaise grimace, un contrat qui a per­du tout droit pour une telle appellation.

Le renouvellement du contrat des ouvriers métallurgistes n’a été possible que parce que ses signataires ignoraient en­core quel chemin prendrait la dépression et quelles seraient les mesures dont userait le gouvernement pour la combattre. Si ce sont des tendances déflationnistes qui s ‘affirment, le con­trat pourra être résilié avec un préavis de dix jours. Si, par contre, ce sont des mesures d’inflation qui seront appliquées, le contrat consacrera l’aggravation des conditions de vie des ouvriers. Et Lewis était obligé de signer s’il ne voulait pas combattre le système en tant que tel, et appeler aux grèves pour les grèves. En réalité, tous les théoriciens du pouvoir d’ achat étaient toujours prêts à admettre, au moins dans beau­coup de cas comme par exemple dans le bâtiment, que les prix et les salaires étaient trop hauts. Et de la découverte que quelques salaires sont trop hauts, il n’y a qu’un pas pour re­connaître que tous les salaires ont besoin d’être rognés.

En effet,toutes les mesures pratiques prises en vertu de la théorie du pouvoir d’achat des masses ont toujours mené à une réduction de ce pouvoir d’achat. Avec le temps toutefois, la théorie économique du pouvoir d’achat ne laisse pas longtemps attendre pour montrer son vrai contenu, car elle cesse d’être une théorie économique et n’exprime que la nécessité politique de demander des fusils à la place du beurre. Toutes les théo­ries de la sous-consommation sont sacrifiées pour l’honneur de la nation.

En attendant, les arguments vont continuer, mais tous seront finalement d’ accord avec ce qu’exprimait la lettre de la "Na­tional City Bank" de New-York,en décembre 1937:

 « Une des premières nécessités dans le. situation actuelle c’est d’encourager la formation de capital.»

La question est seulement de savoir comment le faire. Et la solution, si on en trouve une, pose immédiatement un autre pro­blème, car la formation de capital a toujours conduit aux cri­ses et dépressions. La "solution" attend une solution. C’est pour cette raison que tous ceux qui sont effrayés devant les perspectives de l’avenir se lamentent:

 « Des entreprises de libre-concurrence ne peuvent persister dans une atmosphère de plans économiques nationaux – dès que le gouvernement s’est embarqué dans un contrôle partiel, il doit inévitablement procéder au plein contrôle.» ("The case for Freedom from Federal Control of wages and hours­", Machinery and Allied products institute, 1938,p. 13)

Et ceux-là, plus craintifs encore pour l ‘avenir,ou accep­tant ce "plein contrôle", ou désirant vivement revenir sur le passé. La New Republic du 16 février 1938 publie un article pour montrer que le progrès par la voie de la libre concur­rence se serait soldé, rien que dans l ‘industrie de l’acier, par l’introduction de machines continues, par 85.000 victimes licenciées. Que va-t-on faire avec ces nouveaux chômeurs? Et le "Conseil pour le Progrès industriel" exprime ainsi son opinion paradoxale dans le New-York Times du 8 août 37 :

 « La capacité toujours grandissante de notre appareil productif pose la question s’il nous est possible de donner une solution à la dépression future, si nous la faisons dé­pendre du jeu des forces économiques réelles. »

Oui, répond à cela l’industrie mécanique, dans la brochure déjà mentionnée:

 « Ce dont l’Amérique a besoin, c’ est d’encoumger la con­currence et les bas prix.»

Et M. Knudsen, de la General Motors (Christiam Science Mo­nitor, du 1/2/37) le confirme:

 « Quelqu’un doit réduire les prix si l’on veut que les affaires soient encouragées, . . . à l ‘ heure actuelle, ceci se ma­nifeste d’ une façon éclatante, … faire des achats à New-York, c’est comme si l’on visitait un bazar oriental. »

« C ‘est vrai , fait remarquer Roosevelt dans son récent mes­sage consacré aux problèmes de reprise, certains prix sont très hauts, d’autres très bas. Mais la continuation de l’expan­sion et l’abondance plus grande dépendent de l’équilibre des prix. » Diminution des prix des marchandises signifie que le prix du travail doit baisser, et si les prix des autres mar­chandises augmentent, le prix du travail diminuera. De quelque côté que vous la preniez, la politique des prix ne peut reflé­ter que ce qui constitue la base des prix et leur mouvement . C’est la question de savoir quelle part de la production so­ciale sous sa forme capitaliste ira aux travailleurs et quelle part ira aux non-travailleurs.

Ces derniers ont ici l’avantage, car ce sont eux qui la rè­glent. Equilibrer ne peut avoir autre chose pour objet que d’équilibrer l’exploitation des ouvriers avec les besoins du capital. Si certains "individualistes enragés" croient encore qu’ils peuvent le faire eux-mêmes et tirer profit par leur propre effort, d’autres groupes capitalistes et leur gouvernement considèrent comme nécessaire un règlement central de la distribution des richesses créées par les ouvriers et un con­trôle suivi des investissements. Une exploitation "libre-pour­ tous" doit faire place à une exploitation soigneusement pla­nifiée; le pouvoir du capital doit être augmenté grâce à la sagesse du gouvernement. Que dans les mêmes conditions la con­currence procède ici de façon à se soutenir elle-même, et qu’ ailleurs ce soit la "sagesse" du gouvernement,comme actuelle­ment en Allemagne, qui liquide des capitalistes juifs, ou comme en Amérique qui liquide les entreprises plus faibles, ceci est à la base de tous les arguments contre une réglementation centrale. Car ceux qui sont en faveur de l’encouragement de la concurrence savent fort bien que "l’ élimination" de la concur­rence est une autre forme de concurrence qui fait d’eux des sacrifiés.

Contrairement à ce qui est arrivé au sage Ben Akiba, rien n’apparaît deux fois. Ceux qui croient que la nouvelle dépres­sion va immédiatement réchauffer un peu plus les inconséquen­ces du "New-Deal" se trompent. Ceux qui croient en une "secon­de" révolution Roosevelt, "sans effusion de sang, en faveur des masses", seront désillusionnés comme l’a été Roehm quand Hitler le lui a fait croire. Car les mesures appliquées par l’adminis­tration de Roosevelt ont été dépensées jusqu’ici sans utilité. Des mesures plus rigoureuses doivent suivre, mais plus dans la vieille direction, car aussi longtemps qu’il est possible de "s’attaquer aux affaires", le gouvernement peut appliquer la formule: diviser pour régner. Mais quand affaires et gouverne­ment deviennent de plus en plus identiques, le gouvernement de­vrait s’attaquer lui-même. Il oubliera donc la division et sau­ra seulement régner. Tristement le professeur L.Robbins de l’ "E­cole économique" de Londres déclare dans l’Annalist:

« Dans la plupart des cas, les vrais expédients qui ont été adoptés dans la dernière dépression, ont empiré la capacité de résister à une nouvelle dépression. Dépréciation de la monnaie, budgets déséquilibrés,vastes programmes de travaux publics, sont les mesures à l’aide desquelles le travail a été stimulé dans le passé récent. Et il est clair que ces mesures ne peu­vent pas être appliquées indéfiniment. Par conséquent,la posi­tion actuelle n’est pas stable; et il faut s’attendre à un rebondissement d’une longue crise, avec des conséquences vraiment graves.Il n ‘ est pas exagéré d’ affirmer que le sort des insti­tutions démocratiques est dans les nains de ceux qui ont en leur pouvoir de faire revivre la confiance. » -ce qui veut dire dans les mains du gouvernement. Mais la réponse ne réside pas dans l a direction qu’espère le professeur Robbins. Comme l’a remarqué récemment Roosevelt, les forces démocratiques seront à la fin forcées de "prendre la place de dictature" .

Il existe deux avenirs, un lointain et un immédiat. Mais les deux dépendent du rétablissement de la rentabilité des capi­taux en dépit de qui contrôle ces capitaux: individus, trusts, ou gouvernement. La différenciation qui existe entre le pouvoir économique et politique permet de dépouiller Pierre au profit de Paul. Mais à la fin, ce processus appauvrit les deux. Le problème ne consiste pas à savoir comment partager le bu­tin, mais comment créer des profits plus grands, et toujours plus grands. Mais les nécessités immédiates de tous les capita­listes ne mènent qu’à une seule fin, à la destruction progres­sive pour le tenps qui vient de toute base du système de profit. Sur la roue du capitalisme, sa fin mortelle est déjà en vue, tant en période de prospérité qu’en période de crises. Et nous nous en réjouissons.

UNE FIN DU CAPITALISME, MÊME PLEINE DE TERREUR, EST TOUJOURS PRÉFÉRABLE A UNE TERREUR SANS FIN. AUSSI, SALUONS-NOUS LA CRISE !

Film de l’entretien italien avec Paul Mattick en 1978

10 octobre 2012

Vidéo du documentaire de Claudio Pozzoli:

Parution d’une biographie de Rosa Luxemburg

6 octobre 2012

Les éditions Spartacus rééditent la biographie de Rosa Luxemburg par John Peter Nettl :


http://atheles.org/spartacus/livres/rosaluxemburg/index.html

Présentation de l’éditeur :

"Par les différentes facettes de sa personnalité, énergique et sensible, penseur et femme d’action, plus encore peut-être par son rôle d’opposante à ceux qu’elle tenait pour responsables du ralliement en 1914 des socialistes à l’Union sacrée, par son assassinat enfin, précurseur des massacres à venir, Rosa Luxemburg a suscité au cours des dernières dizaines d’années nombre d’interprétations et de créations. Pourtant, il reste difficile de trouver en français une biographie qui rende compte non seulement de son existence, mais du contexte où elle s’est déroulée et de la signification des orientations politiques qu’elle a défendues, souvent déformées pour servir telle ou telle cause sans rapport avec les conditions dans lesquelles elle les a élaborées.

Il y a 40 ans que François Maspero a publié l’édition française du Rosa Luxemburg de John Peter Nettl. Dès sa parution en anglais en 1966, ce livre de plus de 900 pages s’est imposé comme une référence : il s’agissait en effet de la première biographie systématique consacrée à Rosa Luxemburg, fondée sur la recherche et l’utilisation du plus grand nombre de sources possibles. Le seul recensement des publications où l’on retrouve ses écrits et ses discours y occupe une cinquantaine de pages.

En 1968, peu de temps avant sa mort accidentelle, John Peter Nettl a terminé une version abrégée de son livre pour le rendre accessible à un plus large public ; elle fut publiée l’année suivante en anglais et en allemand. Depuis, bien des livres ont été consacrés à Rosa Luxemburg ; pourtant, son ouvrage, y compris dans sa version abrégée qui, comme on le voit, reste substantielle, conserve un intérêt tout particulier car il rend compte des débats et des combats qui ont accompagné la naissance et la croissance des organisations de masse du mouvement ouvrier socialiste, contribuant ainsi à notre compréhension des succès relatifs et des défaites effroyables que celui-ci a connus au cours du XXe siècle.

Dès les années 1930, mais surtout à partir de 1946, René Lefeuvre, le fondateur des Cahiers Spartacus, a tenu à faire connaître et à tenir disponibles, contre vents et marées, les principaux textes de Rosa Luxemburg. Notre catalogue n’a cessé de s’enrichir de textes écrits par Rosa Luxemburg ou se rapportant à elle. Il manquait cependant une biographie permettant de les relier entre eux, un rôle que le livre de John Peter Nettl nous semble remplir parfaitement.

Rosa Luxemburg a appartenu à une époque où la révolution socialiste, à la fois désirable et inéluctable, semblait à portée de la main, et, comme d’autres fortes personnalités de l’époque, au caractère souvent solitaire, elle a consacré son existence à l’avènement d’un pouvoir collectif, d’une société où « le libre développement de chacun sera la condition du libre développement de tous ». De cette existence, de cette réflexion tournée vers l’action on ne tirera pas de recettes ; mais John Peter Nettl, en combinant récit et analyse, fournit d’amples matériaux à tous ceux qui pensent que des échecs mêmes du mouvement socialiste des leçons sont à tirer pour œuvrer à cet avènement."

La "Gauche résolue" (groupe Schwarz)

31 juillet 2012

Extrait de l’article de Siegfried Bahne ENTRE LE « LUXEMBURGISME » ET LE « STALINISME »  paru dans les Cahiers de l’ISMEA (1972)

Le groupe d’opposition communiste radical qui s’était séparé en automne 1926 de Korsch et de la "Politique communiste" s’était regroupé autour d’Ernst Schwarz et de son périodique « Entschiedene Linke » (La gauche résolue). Le motif principal de cette séparation de Korsch, que l’on insultait des noms de « nouveau Lénine » et de « Ledebour raté », c’était — différent personnel mis à part — des divergences d’opinion sur des problèmes syndicaux. Dès le début, le nouveau groupe entretint des rapports étroits avec le K.A.P.D., et enfin en juin 1927, lors du Congrès du Comité central de la« Gauche résolue » à Berlin, la fusion du K.A.P.D. avec la A.A.U., « avant-garde révolutionnaire du prolétariat », fut conclue à l’unanimité.

Voici la devise de la politique du groupe Schwarz : « Tout le pouvoir aux conseils ! » Lui aussi se considérait comme une « nouvelle gauche de Zimmerwald », voulait marcher sur les traces de Liebknecht et de Rosa Luxemburg et reprendre les traditions spartakistes ; il défendait la théorie révolutionnaire des conseils et plaidait pour la fondation d’un « nouveau parti ouvrier révolutionnaire, dans lequel la probité et la pureté prolétariennes ainsi que le droit de cogestion des masses ouvrières » devaient remplacer la « corruption » d’une « clique dictatoriale de bureaucrates ». Le groupe réclamait l’« anti-légalisme » de tout combattant prolétarien et récusa Lénine. A côté de l’idée des conseils, base de sa politique, la« Gauche résolue » partageait avec d’autres groupes d’ultra-gauche le refus de tout travail syndical. Elle expliquait qu’aucune révolution n’avait encore réussi par le détour d’une conquête des syndicats, mais au contraire qu’elle réussissait toujours par la lutte des minorités radicales solidaires. C’est pourquoi il fallait créer une organisation « puissante », bâtie sur le principe des conseils, une « union des organisations d’entreprises », qui s’assigne pour but d’élargir les luttes économiques en « luttes pour le pouvoir politique de la classe ouvrière ».

Pour le groupe Schwarz, les communistes d’« ultragauche » étaient les héritiers du mouvement communiste fondé par Liebknecht, Rosa Luxemburg et Lénine. Il était pleinement d’accord avec le groupe Korsch dans son appréciation de la dictature soviétique : la Russie soviétique « dégénérée », menée par le « renégat » Staline, était une « dictature bourgeoise en puissance » ; la politique de cet État présentait un « caractère totalement non prolétarien » et ne laissait apparaître nulle « évolution vers le communisme » M. A l’occasion de la quinzième Conférence du P.C.U.S. (26 octobre-3 novembre 1926), immédiatement après la révocation de Zinoviev en tant que président du Komintern et l’éloignement de Trotski et Kamenev du Politburo, la « Gauche résolue » constata qu’une guerre entre l’Union soviétique et les États d’Europe occidentale serait désormais tout à fait « dans la ligne des conflits ordinaires opposant les États bourgeois entre eux ». Le Comintern était mort, le K.P.D. était devenu "un appendice du front unifié noir, rouge et or", tandis que la rationalisation du processus de production en Russie soviétique et dans les pays capitalistes présentait, au fond, les mêmes caractéristiques néfastes à l’ouvrier. En septembre 1926, le groupe Schwarz, analogue de Korsch, déduisait du prétendu processus « obligatoire » d’embourgeoisement du bolchevisme depuis 1921 que : l’« organisation de la révolution prolétarienne » était « à l’ordre du jour» également en Russie.

Tous les groupes communistes pour qui le Comintern et ses sections étaient encore socialistes et qui voulaient uniquement les réformer furent récusés par les « communistes révolutionnaires » groupés autour de Schwarz. Leur sympathie allait au radical Miasnikov, qui se situait encore à gauche de l’« opposition ouvrière» russe.

Le mot d’ordre de Staline à propos de l’édification du socialisme national en Russie aussi bien que la « bolchevisation » des sections du Comintern avec toutes ses conséquences n’étaient pas un des moindres effets de la conviction, acquise après 1920-21, définitivement confirmée en 1923-24, qu’il ne fallait pas compter voir l’Union soviétique sortir de son isolement dans un délai prévisible".

A la suite de son échec de l’automne 1923 et de son interdiction (1923-24), le K.P.D. s’était trouvé considérablement affaibli dans ses forces organisatrices et son énergie offensive politique. En dépit de la violente opposition de la gauche et surtout de l’opposition d’« ultragauche » au sein du K.P.D. qui, sans le soutien que la Russie soviétique avait apporté à la « direction Thälmann staliniste » et grâce à l’union considérable des forces d’opposition, n’aurait pas été condamnés d’emblée à l’échec, les "stalinistes" auraient réussi au cours des années 1925-1928 à changer le caractère du parti. Au terme du processus de bolchevisation, le K.P.D. n’était plus le parti ouvrier radical allemand qu’il était lors de sa fondation au tournant des années 1918-1919.

Les « ultragauchistes » aussi bien que les « droitiers », qui en 1928-29, en tant qu’ultime "fraction" du K.P.D., s’opposèrent à ce développement, s’appuyèrent sur Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht dans leur lutte contre le « stalinisme ».

Discours au Reichstag (Otto Rühle, 1918)

19 juillet 2012

Le 25 octobre 1918.

Au nom des ouvriers et soldats sociaux-démocrates, qui ne se rattachent ni au parti des socialistes gouvernementaux et dépendants ni au parti des sociaux-démocrates indépendants, et qui sont pourtant des milliers et des milliers, au nom de ces hommes qui revendiquent le droit de se faire entendre du haut de cette tribune, et de dire leur mot dans une situation politiquement et historiquement importante, je veux, très brièvement, préciser notre point de vue sur les problèmes qui ont été au centre des débats de ces derniers jours.

Nous repoussons toute paix d’entente que les gouvernements bourgeois-capitalistes ont l’intention de conclure et sont sur le point de conclure sur le dos des peuples exsangues. A l’époque de l’impérialisme, une paix de compromis qui puisse servir le bien du peuple et les intérêts de la classe ouvrière est chose purement et simplement impossible. Un tel accord ne sera jamais réalisé qu’aux dépens du peuple. Car, la contradiction politique, économique, historique qui oppose le capital au travail, la bourgeoisie au prolétariat, n’a pas été supprimée: elle continue d’exister, et même cette guerre n’a fait que l’élargir et l’approfondir.

S’il est vrai que l’ennemi principal, l’ennemi mortel de la classe prolétarienne est dans son propre pays, on comprendra que le prolétariat ne puisse être d’accord, quand ces ennemis mortels s’entendent et s’allient dans le monde entier aux dépens du prolétariat et contre ses intérêts vitaux.

Dans la paix qu’on envisage, ce dont il s’agit, c’est uniquement de sauver de la catastrophe qui les menace les méthodes d’exploitation et d’asservissement des peuples pratiquées jusqu’ici avec tout ce qu’elles impliquent sur le plan de l’État, du droit, de la législation, de l’économie.

Pour la classe laborieuse, il n’existe pas de paix de compromis sur la base du régime capitaliste. Elle exige une paix fondée sur la force: c’est-à-dire que son ennemie mortelle, la bourgeoisie, doit être vaincue, le gouvernement bourgeois capitaliste renversé, le militarisme mis en pièces; alors le prolétariat révolutionnaire imposera la paix socialiste au régime bourgeois qu’il aura vaincu et jeté bas.

En second lieu, nous repoussons cette prétendue démocratie, ce parlementarisme que le régime bourgeois capitaliste offre au peuple allemand au moment précis où on ne peut plus nier que le militarisme, qui constituait jusqu’ici le rempart le plus solide de la domination de classe réactionnaire, s’effondre irrésistiblement, et où le Haut Commandement lui-même acquiert la conviction que la guerre est définitivement perdue. Cette prétendue démocratie par la grâce de Hindenburg n’est rien d’autre qu’un décor destiné à faire illusion, à égarer l’opinion et qui dissimule une tentative désespérée: en accordant des pseudo-réformes, des réformettes sur le papier, on veut mettre à l’abri l’essentiel, le cœur même de ce système capitaliste, on veut le sauver en empêchant qu’il ne soit traduit devant le tribunal des masses. Il est des sociaux-démocrates pour accepter de tenir le rôle du sauveur de dernière heure, ou celui de bouclier chargé de protéger cette société bourgeoise qui craque de toute parts: les masses ressentent cette attitude comme une honteuse trahison ("Très juste ! sur les bancs des sociaux-démocrates indépendants). … Et elles se voient flouées par cette pseudo-démocratie qu’on tente de leur faire prendre pour un gouvernement du peuple.

Les masses, pour se sentir libres, ont besoin de tout autre chose: la démocratie du socialisme, la République fondée sur la révolution socialiste et à cet effet, elles exigent, en premier lieu, l’abdication de l’Empereur en tant qu’instigateur de cette guerre mondiale.

(Bruit prolongé. Le président agite sa sonnette).

Le Président: Monsieur Rühle, vous avez exigé l’abdication de l’Empereur en invoquant des motifs inexacts quand au fond et qui contredisent au respect que l’on doit à l’Empereur. Je vous rappelle à l’ordre.

Otto Rühle: Ce rappel à l’ordre ne lui évitera pas le jugement qui l’attend.

(Désordre dans l’hémicycle. Le président agite sa sonnette).

Le Président: Monsieur Rühle, je vous interdis toute remarque sur mon activité de président. Pour cette remarque, je vous rappelle à l’ordre une seconde fois.

Otto Rühle: … Enfin nous repoussons la prétendue Société des Nations au sein de laquelle les gouvernements bourgeois capitalistes, avec l’aide une fois encore de certains sociaux-démocrates, veulent se retrouver après la guerre. Cette ligue d’États, cette Société des Nations, quel que soit son nom, ne saurait être qu’une coalition de puissances hostiles aux ouvriers et ennemis de la liberté, une Sainte Alliance constituée pour écraser et étouffer la révolution sociale qui grandit déjà. Nous voyons bien comment les grandes puissances capitalistes s’entendent à merveille pour accomplir cette infamie: étrangler la révolution populaire en Russie, envers laquelle nous nourrissons une sympathie sans bornes. Ce n’est pas d’une Société des nations de type Wilson ou d’un modèle analogue, seulement réalisable sur la base du régime capitaliste, que la classe laborieuse attend sa libération et son salut; elle aspire à la fraternisation de tous les peuples afin d’établir une association qui garantisse durablement la paix et la civilisation sous le signe du socialisme victorieux.

J’appelle toute la classe ouvrière, et en particulier la classe ouvrière d’Allemagne, à conquérir ce socialisme par la révolution ! L’heure de l’action a sonné !

Otto Rühle

L’échec de la classe ouvrière (Pannekoek, 1946)

10 juillet 2012

Article paru dans Politics, III, 8 (septembre 1946), traduit et publié par Serge Bricianer dans son anthologie Pannekoek et les conseils ouvriers.

Dans certains numéros de Politics, on s’est posé la question : Pourquoi la classe ouvrière a-t-elle échoué dans sa mission historique ? Pourquoi n’a-t-elle pas offert de résistance au national-socialisme en Allemagne ? Pourquoi n’existe-t-il pas la moindre trace d’un mouvement révolutionnaire parmi les ouvriers d’Amérique ? Et l’on se demandait (n° de novembre, p. 349) : Qu’est-il advenu de la vitalité sociale de la classe ouvrière mondiale ? Pourquoi, dans le monde entier, les masses semblent-elles incapables d’entreprendre quoi que ce soit de nouveau et qui tende à leur propre émancipation ? Les considérations suivantes permettront peut-être d’éclaircir un peu le problème.

On a beau jeu de s’interroger maintenant : Pourquoi les ouvriers ne se sont-ils pas dressés devant la menace du fascisme ? Pour combattre, il faut un but positif. Face à cette menace, il n’y avait que deux réponses possibles : ou bien laisser intact le capitalisme vieux style, et son cortège de chômage, de crises, de corruption et de misère — au lieu que le national-socialisme se présentait sous les couleurs d’un mouvement anticapitaliste et visant à instaurer le règne du Travail, de la grandeur et de la communauté nationales; ou bien passer à la révolution socialiste. La grande question est donc en réalité : Pourquoi les ouvriers allemands n’ont-ils pas déclenché la révolution ?

Eh bien, ils en avaient fait l’expérience en 1918. Mais cette révolution leur avait enseigné que ni la social-démocratie ni les syndicats n’étaient des instruments de libération ; au contraire, les uns et les autres devaient se révéler les instruments de la restauration du capitalisme. Que faire alors ? Se tourner vers le parti communiste ? Mais il ne proposait pas une autre voie, et axait sa propagande sur le système russe de capitalisme d’Etat, où la privation de liberté est poussée plus loin encore qu’ailleurs.

Pouvait-il en être autrement ? Le but proclamé du parti socialiste d’Allemagne — celui, en fait, de tous les partis socialistes du monde — était le socialisme d’Etat. Selon son programme, lu classe ouvrière devait tout d’abord conquérir le pouvoir politique, puis, au moyen de ce pouvoir, organiser la production conforme ment à un système économique planifié sous direction étatique, Quant à son instrument, ce devait être le parti socialiste, dont les effectifs atteignaient déjà trois cent mille membres, à qui venaient s’ajouter un million de syndiqués et trois millions d’électeurs (1), dirigés par un énorme appareil de politiciens, d’agitateurs, de journalistes, brûlants tous de remplacer les gouvernants du moment. Le programme statuait d’ailleurs que la classe capitaliste serait expropriée à l’aide de mesures légales et la production organisée suivant un système de planification dont la gestion reviendrait à des organes centraux.

Il est évident que dans un système pareil l’émancipation des travailleurs ne peut-être que partielle, quand bien même le pain quotidien leur serait assuré. La société aura changé, mais au sommet seulement ; à la base, il y aura toujours des usines avec des ouvriers salariés, aux ordres de directeurs et d’administrateurs. Tel est, par exemple, l’édifice social que décrivait, après la première guerre mondiale, le socialiste anglais G.D.H. Cole, dont les études sur le socialisme de guilde et d’autres réformes du système industriel exercèrent une forte influence dans les milieux syndicaux. « L’ensemble de la population, disait-il, serait tout aussi incapable que l’ensemble des actionnaires d’une grande entreprise de gérer l’industrie (…). En régime socialiste, comme dans le capitalisme à grande échelle, il faudra remettre la gestion des entreprises industrielles à des experts salariés, choisis en raison de leurs connaissances spécialisées et de leurs compétences en tel ou tel domaine… Tout porte à croire que les dirigeants effectifs des industries socialisées seront nommés suivant des méthodes à peu près semblables à celles en vigueur dans une entreprise capitaliste moderne… Tout porte à croire que la socialisation d’une branche quelconque d’industrie ne devrait pas entraîner de grands changements dans le personnel de direction. »

Ainsi les ouvriers pourront voir de nouveaux maîtres prendre la place des anciens. De bons maîtres débordants d’humanité, au lieu des affreux maîtres rapaces d’aujourd’hui. Des maîtres désignés par un gouvernement socialiste ou, au meilleur des cas, choisis par eux. Mais une fois les maîtres choisis, il faut leur obéir ! Les ouvriers n’ont pas le moindre pouvoir dans l’entreprise, ils ne disposent nullement des moyens de production. Au-dessus d’eux, toute une bureaucratie de chefs et d’administrateurs ordonne et gère. Des projets de ce genre peuvent séduire les travailleurs tant qu’ils se sentent impuissants face au pouvoir capitaliste ; tel fut d’ailleurs le but qu’il se fixaient au début de leur progression, pendant le XIXe siècle. Trop faibles encore pour chasser les capitalistes de leurs postes de commandement, ils ne voyaient qu’une issue : le socialisme d’Etat, un gouvernement de socialistes expropriant les capitalistes.

Aujourd’hui, les ouvriers commencent à comprendre que le socialisme d’Etat constitue une forme d’asservissement différente, et rien d’autre. Mais ils se trouvent devant la tâche extrêmement ardue qui consiste à découvrir des méthodes nouvelles et à les mettre en œuvre. Chose impossible sans un profond, un radical bouleverse¬ment d’idées, accompagnés de mille conflits internes. On nous dit : la vigueur de la lutte a diminué, l’hésitation, l’incertitude, la division règnent, l’énergie a disparu ; qu’y a-t-il d’étonnant à cela ?

Un changement de personnel dirigeant ne suffit pas à annihiler le capitalisme; il faut pour cela abolir la fonction de direction elle- même. Pour avoir la liberté réelle, les travailleurs doivent pouvoir disposer directement des moyens de production. La condition première d’une libre communauté mondiale, ce n’est pas que les masses laborieuses aient assez à manger, mais qu’elles gèrent leur travail elles- mêmes, d’une manière collective. Le contenu réel de leur existence étant le travail productif, la transformation fondamentale concerne en effet, non le royaume passif de la consommation, mais le royaume actif de la production. Le problème qui surgit maintenant, c’est de savoir comment on fera pour unir la liberté à l’organisation. Comment, tant au niveau de chaque entreprise qu’à celui de l’économie mondiale, pourra-t-on organiser la production en sorte que les travailleurs, en qualité de partie composante d’une communauté solidaire, gèrent eux-mêmes leur travail ? Disposer de la production, ceci veut dire que les personnels, le corps des ouvriers, techniciens et cadres, qui, par leur effort collectif, font tourner l’usine et mettent en mouvement l’appareil de production, le dirigent également eux- mêmes. Le moyen d’organiser la totalité sociale sera fourni par des assemblées réunissant les délégués de l’ensemble des entreprises — les conseils d’ouvriers — où l’on discutera et réglera les affaires communes. Le développement de cette organisation de conseils permettra donc de résoudre le problème ; mais ce développement constitue un processus historique, lequel demande du temps et passe par un bouleversement de fond en comble des conceptions et des mentalités.

Cette vision d’un communisme libre commence seulement dé pénétrer l’esprit des travailleurs. Du coup, il devient possible de comprendre pourquoi le mouvement ouvrier, autrefois si plein de promesses, ne pouvait qu’échouer. L’émancipation réelle, concrète, exige tout autre chose qu’un but restreint. Car si le but ne se situe pas au-delà d’un simulacre de libération ou d’une libération partielle, il ne suffit pas à faire surgir et à entretenir les énergies nécessaires à obtenir des résultats fondamentaux. C’est pourquoi le mouvement socialiste allemand, incapable de fournir aux ouvriers des armes assez puissantes pour combattre le capitalisme monopoleur, aux forces colossales, ce mouvement-là devait succomber. Il fallait que la classe ouvrière se mette en quête de voies nouvelles. Mais, n’arrivant pas à se dépêtrer du réseau de doctrines et de mots d’ordre imposés par le vieux parti, elle ne pouvait tenir tête au capitalisme agressif ; et ce fut l’entrée dans une période de déclin continu, dénotant la nécessité d’une orientation nouvelle.

Quand on parle d’échec de la classe ouvrière, on parle en réalité d’un échec lié à des buts trop restreints. La lutte réelle pour l’émancipation n’a pas encore commencé ; vu sous cet angle, ce qu’il est convenu d’appeler le mouvement ouvrier des cent dernières années n’a été qu’une succession d’escarmouches d’avant-postes. Les intellectuels, qui ont pour habitude de réduire la lutte sociale aux for¬mules les plus abstraites et les plus simples, sont enclins à sous- estimer la formidable ampleur de la transformation à réaliser. Ils se disent qu’il serait si facile de glisser dans l’urne électorale le nom qui convient. Mais ils oublient quelle profonde révolution intérieure doit s’effectuer dans les masses, quelle somme de lucidité, de solidarité, de persévérance, de courage et d’ardente volonté de lutte, il faut pour vaincre l’immense pouvoir physique et spirituel du capitalisme.

De nos jours, les ouvriers du monde entier se trouve face à deux ennemis d’une force inouïe, deux puissances capitalistes hostiles et répressives : le capitalisme monopoleur d’Amérique et d’Europe, et le capitalisme d’Etat russe. Le premier se voit poussé vers une dictature sociale camouflée sous des apparences démocratiques, le second se reconnaît franchement comme une dictature (hier, on ajoutait « du prolétariat », mais aujourd’hui personne n’y croit plus). Recourant l’un au programme socialiste mis en avant par les partis du même nom, l’autre à la phraséologie tonitruante et aux vieilles ficelles du Parti communiste, ils cherchent à réduire les ouvriers à l’état de suiveurs dociles et bien dressés, n’agissant que d’une manière conforme aux ordres des chefs du parti. La tradition des glorieux combats du passé sert à les maintenir dans la dépendance spirituelle d’idéaux périmés. En raison de la concurrence à laquelle elles se livrent pour dominer le monde, chacune de ces deux puissances s’efforce de conserver l’appui des travailleurs en criant haro, ici sur le capitalisme, et là sur la dictature.

Une résistance s’éveille, face à l’une comme à l’autre, et les travailleurs commencent à percevoir qu’ils ne peuvent lutter avec succès qu’en faisant leur une fois pour toutes un principe exactement opposé : le principe de la coopération enthousiaste entre personnalités libres et égales. Leur tâche consiste à découvrir les moyens permet¬tant de réaliser ce principe dans l’action pratique.

II

 Au point où nous voici maintenant, une question capitale se présente d’elle-même à l’esprit : Qu’est-ce qui dénote l’existence ou l’éveil d’une volonté de lutte au sein de la classe ouvrière ? Pour y répondre, il faut quitter le domaine des querelles entre partis politiques, conçues avant tout pour berner les masses, et se tourner vers celui des intérêts économiques, où ces mêmes masses poursuivent intuitivement une âpre lutte destinée à sauvegarder leur niveau de vie. Sur ce plan, il devient apparent qu’avec le passage de la petite à la grande entreprise les syndicats ont cessé d’être des instruments du combat prolétarien. A notre époque, ils se transforment toujours davantage en organes que le capital monopoleur utilise pour dicter ses volontés à la classe ouvrière.

Quand les travailleurs commencent à s’apercevoir que les syndicats sont incapables de diriger leur lutte contre le Capital, la tâche de l’heure consiste à découvrir et à mettre en œuvre des formes de luttes nouvelles : la grève sauvage. Tel est en effet le moyen de se dégager de la tutelle exercée par les vieux leaders et les vieilles organisations, de prendre les initiatives nécessaires, de juger du moment et des modes d’action, d’arrêter toutes décisions utiles ; dans ce cadre nouveau, les ouvriers doivent se charger eux- mêmes de faire de la propagande, d’étendre le mouvement et de régir l’action. Les grèves sauvages constituent des explosions spontanées, la manifestation authentique de la lutte de classe contre le capitalisme. A ce jour, assurément, elles n’ont pas encore eu de buts plus généraux; il n’en reste pas moins, cependant, qu’elles expriment de manière concrète la naissance d’une mentalité nouvelle au sein des masses révoltées : l’action autonome, et non plus dirigée par des chefs ; l’esprit d’indépendance, et non plus de soumission ; la volonté de lutte active, et non plus l’acceptation passive d’ordres tombés du ciel ; la solidarité et l’unité inébranlables avec les cama¬rades, et non plus le devoir imposé par l’affiliation politique et syndicale. Cette unité dans l’action, dans la grève, correspond, bien entendu, à l’unité dans le travail productif de tous les jours ; c’est l’activité collective, l’intérêt commun face à un maître capitaliste commun, qui conduit les travailleurs à réagir de la sorte, à la façon d’un seul corps et d’un seul. Toutes les aptitudes individuelles, toutes les forces du caractère et de la pensée, exaltées et tendues à l’extrême, se conjuguent, au travers des discussions et des décisions, en vue de réaliser le but commun.

On voit s’esquisser au cours des grèves sauvages une nouvelle orientation pratique de la classe ouvrière, une tactique nouvelle : la méthode de l’action directe. Ces luttes constituent la seule révolte qui compte face à cette puissance d’aveulissement et de répression qu’est le capital international, le capital maître du monde. Certes, à petite échelle, des mouvements pareils sont presque immanquablement voués à s’arrêter net, dans l’insuccès total ; il s’agit seulement de signes avant-coureurs. Ils ne deviendront efficaces qu’à une condition : gagner les masses de proche en proche ; seule, en effet, la peur de voir ces grèves s’étendre à l’infini peut amener le capitaliste à composer. Si l’exploitation se fait de plus en plus intolérable — ce dont on ne saurait douter —, la résistance ne cessera de renaître et embrassera des masses toujours plus larges. Lorsque cette résistance prendra une ampleur de nature à perturber gravement l’ordre social, que les travailleurs attaqueront le Capital dans son essence, la possession des entreprises, il leur faudra affronter le pouvoir d’Etat et ses immenses moyens. Dès lors, la grève prendra forcément un caractère politique ; dès lors, les comités de grève, incarnation de la communauté de classe, assumeront des fonctions sociales d’une tout autre envergure en revêtant la forme de conseils ouvriers. A partir de ce moment, la révolution sociale, l’effondrement du capitalisme, pointe à l’horizon.

Existe-t-il une raison quelconque de s’attendre, dans les temps à venir, à un essor révolutionnaire de ce genre, des conditions jusqu’alors absentes se trouvant réunies ? Ces conditions, il ne semble pas impossible de les désigner avec un degré de probabilité satisfaisant. On trouve dans les textes de Marx la formule suivante : un système de production ne disparaît jamais avant que soient développées toutes ses possibilités intrinsèques. La persistance du capitalisme permet aujourd’hui de déceler, dans cette formule, une vérité plus profonde qu’elle n’apparaissait précédemment. Tant que le capitalisme est en mesure d’assurer le vivre et le couvert aux masses de la population, celles-ci ne ressentent pas la volonté impérieuse d’en finir avec ce système. Tant que le capitalisme a la possibilité d’étendre son empire à d’autres régions du globe, il réussit à faire face à leur besoins. Voilà pourquoi, aussi longtemps que le moitié de la population mondiale se trouve en dehors du système, ce dernier peut poursuivre son cours. Les centaines et les centaines de millions d’hommes, pullulant dans les plaines fertiles de l’Asie de l’Est et du Sud, vivent encore dans des conditions précapitalistes. Tant qu’ils pourront offrir un débouché aux rails et aux locomotives, aux machines et aux usines, les entreprises capitalistes, en Amérique plus particulièrement, pourront prospérer et s’agrandir. Et c’est de la classe ouvrière américaine que dépend, dorénavant, le sort de la révolution mondiale.

En d’autres termes, la nécessité de la lutte révolutionnaire s’imposera dès que le système capitaliste englobera la plupart des hommes, dès qu’il se verra interdire toute expansion notable. A ce stade suprême du capitalisme, la menace d’une extermination massive fera de ce combat une nécessité pour toutes les classes de la société, pour les paysans et les intellectuels comme pour les ouvriers. Ce qui se trouve condensé ci-dessus en quelques paragraphes renvoie à un processus historique extrêmement complexe, qui remplira toute une période de révolution, précédé et accompagné par des luttes spirituelles et des changements essentiels dans les idées fondamentales. Ces développements devraient faire l’objet d’études attentives de la part de tous ceux pour qui le communisme sans la dictature — l’’organisation de la société sur la base de la liberté couplée au sentiment d’appartenance à la communauté — représente l’avenir du genre humain.

Note:

(1) Grosso modo, la période considérée se situe aux environs de 1903.

Pour l’histoire du mouvement communiste en Allemagne de 1918 à 1921 (D. Authier, 1972)

3 juin 2012

Dernière partie de la brochure d’Invariance sur la gauche allemande. Rappel des précédentes parties numérisées: Textes du KAPD, [2]: Textes de l’Union générale des travailleurs d’Allemagne (AAUD)[3]: l’Internationale communiste ouvrière (K.A.I.).

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Introduction à Pannekoek (Bricianer, 1969)

16 mai 2012

Introduction par Serge Bricianer à son anthologie Pannekoek et les conseils ouvriers. Disponible uniquement au format pdf (images scannées) pour l’instant. Merci à la bibliothèque mobile La Pensée sauvage de l’Assemblée libertaire de Caen qui nous a prêté son exemplaire.

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