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Intervention de Germaine Goujon au Congrès de la C.G.T.U. (1929)

31 mars 2013

Germaine Goujon est aussi l’auteur d’un article: Ce que fut la grève du Textile de Rouen, dans La Révolution prolétarienne n°77 (avril 1929).

Avant d’entamer mon exposé, je voudrais dire un petit mot a notre camarade Deveaux qui, ce matin, a parlé des mœurs établies et dans le Parti et dans la C. G. T. U.

Ce matin, on s’étonnait de lettres volées je voudrais dire que c’est parce que Deveaus ne connaît pas encore toutes les vertus des néo-bolcheviks, sans cela il y a longtemps qu’il serait au courant de ces mœurs. Je vais vous citer un petit fait. Quand notre camarade Engler est allé à Moscou, il a eu l’occasion d’entendre Doriot expliquer avec un cynisme tout à fait révoltant comment on devait voler les lettres envoyées par Ruth Fischer à Maslov, emprisonné en Allemagne, car cela permettait de connaître la position de ces deux camarades et de les combattre plus commodément. Voilà les mœurs, voilà l’honnêteté néo-bolchevique qu’on emploie dans les organisations (Applaudissements.)

J’en viens à mon sujet, je voudrais parler des grèves. Il y a différentes genres de grèves, il y a ce qu’on appelle les grèves « sporadiques », il y a les grèves
préparées par les syndicats, par les corporations il y a les grèves préparées de toutes pièces que l’on veut déclencher d’une façon, artificielle.

Et c’est pourquoi nous disons qu’il ne peut pas y avoir une stratégie unique des grèves, il y a une ipsychologie des grèves, il y a un savoir-faire des militants il y a une expérience, une connaissance des militants, de la masse. Je dis que, dans le mouvement ouvrier, il y a des, grèves heureuses et malheureuses, il y a des grèves victorieuses et des grèves qui sont des défaites; mais il faut, dans la majorité des cas, essayer d’obtenir le maximum de résultats. C’est cela qu’il faut avoir, en vue..

Nous disons que, dans les grèves sporadiques, déclenchées bien souvent par des camarades inorganisés, les militants doivent s’orienter d’une façon sérieuse. Tout dépend de la clairvoyance des militants, qui doivent s’occuper des desiderata de la masse, de sa mentalité, de bien connaître à fond la situation, et si ces grèves sporadiques sont bien dirigées, bien orientées, on obtient le maximum de résultats.

Il y a d’autres grèves, les grèves préparées par les syndicats de la corporation. Là, c’est le travail de tous les jours, c’est le travail permanent des militants;
nous devons en tout temps, en toutes circonstances, avoir les yeux sur cette masse, nous devons rester tout le temps en contact avec ces ouvriers, connaître leurs aspirations, connaître leur mentalité, veiller toujours au grain. Quand nous sentons que la masse est prête, que le moment est venu, que les ouvriers sont décidés à la lutte, alors le moment est bon ‘et il appartient aux syndicats, avec les ouvriers, de déclencher le mouvement.

Mais, je le répète, les grèves ne sont pas toujours victorieuses, et tout l’heure je m’expliquerai sur ce point.

Il y a encore d’autres grèves que l’on peut déclencher artificiellement. Pour cela, on réunit quelquefois des comités, des conférences, où il vient bien souvent des délégués triés sur le volet, à qui on fait la leçon ils se trouvent ainsi bercés d’illusions, ils croient que le moment est venu, alors que la masse n’est pas prête, on lance le mouvement et on aboutit alors à un fiasco.

Nous disons que c’est la masse elle-même et les militants qui sont toujours auprès d’elle, qui doivent voir si le moment est mûr ou pas. Il arrive, en effet, que dans ces comités, ou dans ces conférences, ou dans ces Congrès ouvriers, on établit des revendications. Ces revendications ne sont pas toujours établies par les militants responsables de la corporation bien souvent des camarades irresponsables, qui ne connaissent pas la mentalité de la corporation veulent imposer des mots d’ordre, imposer des revendications qui ne sont pas comprises des masses. (Applaudissements.)

Nous disons que ce qu’il faut c’est surtout une expérience approfondie des grèves, il nous faut des militants sérieux, qui connaissent la situation de l’industrie, la situation des camarades, et qui travaillent d’une façon adroite, puis, au moment du’déclenchement de la grève et pendant la grève, il y a surtout beaucoup d’adresse à employer pour éviter les bêtises.

C’est pourquoi, quand on nous dit que le rôle dirigeant des grèves doit revenir au Parti communiste, nous disons que non. Nous disons que si, à l’intérieur du syndicat, il y a des militants communistes organisés, s’ils sont les meilleurs combattants, bien sûr nous serons d’accord pour qu’ils aient leur part de responsabilité, ils entreront dans le comité de grève et nous accepterons leurs suggestions, s’ils sont membres responsables de la corporation. S’ils ne le sont pas, s’ils ne connaissent rien dans la corporation, nous disons Non. Voilà comment nous entendons, nous, mener les grèves. (Applaudissements.)

Je dois tenir compte de ce que le temps est limité, mais quand même je dois parler des grèves de notre région. J’y suis bien obligée, puisque nous avons été tellement salis dans les journaux ouvriers, dans les rapports fournis par la C. G. T. U. aux organisations, à La Vie Ouvrière et dans L’Humanité. Nous savons que certains, camarades ont des mandats impératifs, mais je dis que ces camarades ont une conscience et qu’ils devront réfléchir quand ils auront été éclairés.

Chez nous, vous avez vu par les journaux, par les rapports, qu’on a parlé de la grève textile de Rouen-Darnétal. Ce fut une grosse grève. On a dit « A Rouen, pas de préparation, pas de comité de grève véritable, pas de solidarité, pas d’organisation! Rien, moins que rien !»

Nous sommes un vieux syndicat, comme on l’a dit cette semaine à la Fédération Textile, et nous avons la prétention d’être près de la masse et de  connaître ses aspirations.

On a dit « Pas de préparation ! ». La grève a été déclenchée le 26 octobre, les revendications générales ont été envoyées à la Chambre patronale le 8 août, une lettre envoyée à la Fédération Textile le 9 août indiquait que les revendications générales avaient été envoyées à la Chambre patronale, les revendications particulières de chaque usine aux directions des usines. Les procès-verbaux en font foi.

Les revendications générales ont été établies par les ouvriers syndiqués dans leurs assemblées générales.

Il est certain que, pour la grève, il n’y avait pas de cahier de revendications dans toutes les usines parce que nous n’avions pas de syndiqués dans toutes les usines, mais partout où il y en avait, il y a eu des cahiers de revendications. On a dit que les ouvriers méconnaissaient les revendications nous disons, nous, que c’est faux. Partout où il y avait des syndiqués, des cahiers étaient établis et, là où nous n’avions pas de syndiqués, les revendications étaient diffusées par tracts à 1a porte des usines, et l’on priait les ouvriers de, les commenter et de les expliquer à l’intérieur des usines.

Après cette préparation à la porte des usines, il est certain que cela grondait. On a dit que c’était à la suite de la grève de Darnétal. Il est certain que les ouvriers qui avaient déterminé un peu leurs revendications avec le mot d’ordre sur lequel nous n’étions pas d’accord n’étaient pas du même avis que les autres. On disait qu’il fallait réclamer 10 sous d’augmentation, mais les 10 sous n’étaient pas un mot d’ordre général et les revendications devaient être adaptées aux milieux, suivant les habitudes de la corporation ou de la région. Ce sont les ouvriers eux-mêmes qui sont qualifiés pour élaborer les revendications.

Pour presque toute la corporation, à l’exception des apprêts, teinture et blanchiment, dans le travail aux pièces, ce sont les pourcentages, les primes de vie chère, etc., qui jouent.

Par exemple, dans le Nord, c’est la prime de vie chère à Elbeuf et à Louviers aussi, alors que, chez nous, c’est un pourcentage qui joue sur la production.

Nous sommes les adversaires du pourcentage, il y a longtemps que nous l’avons déclaré, mais, tant qu’on n’a pas la force de faire reviser les tarifs pour obtenir une augmentation, on est obligé momentanément de demander un pourcentage qui correspond à une augmentation de salaire.

En attendant, nous avions donc demandé, dans nos revendications, 65 au lieu des 42 que l’on avait sur les tarifs de 1920.

Si nous réussissions à obtenir cette augmentation, cela renforçait nos possibilités de recrutement et, par la suite, la revision du tarif s’imposait. Nous n’avons pas l’habitude de mettre la charrue avant les bœufs, nous travaillons sérieusement et méthodiquement.

Nous avons donc présenté des revendications qui ont été connues de tous les ouvriers par diffusion de tracts à la porte des usines.

Comment la colère a-t-ellé éclaté ? Elle a éclaté parce que les ouvriers savent bien faire leur compte, ils savent bien que 42 % leur donne tant et que 65 leur donnera tant. Ils ne sont pas si bêtes qu’on veut bien le dire! (Applaudissements.)

Les ouvriers comptaient bien, après avoir posé leurs revendications, obtenir au moins 10 s’ils n’obtenaient pas le maximum de leur demande. Comme les
patrons ont affiché 4%, la colère est venue, les ouvriers ont dit: « On se fout de nous! Les patrons vont trop fort. Le Syndicat demande 23 et on nous offre 4% d’augmentation! » La colère a donc grondé.

Il y avait déjà eu une propagande faite par le Syndicat, comme l’indiquent les lettres adressées à la Fédération Textile. Déjà, nous faisions des adhésions.
nous avions des usines avec de bonnes sections et, dans ces usines, la colère était beaucoup plus forte que dans les autres.

Je citerai La Foudre, où on parlait de partir depuis longtemps, de même chez Marchand, de même chez Mumm.

Nous avions le devoir de retenir les ouvriers d’une façon adroite et nous avons continué notre propagande.

Quand les patrons ont affiché les 4 %, une usine oit il n’y avait pas d’organisés est venue nous trouver et nous a dit: « Nous avons réclamé au patron, mais celui-ci nous a renvoyé au syndicat » Nous lui avons répondu que nous allions établir immédiatement son cahier de revendications et que les ouvriers devaient dire à leur patron que, dès le lendemain, nous irions en délégation accompagnée de la secrétaire du syndicat.

Entre temps, on me faisait demander, à Darnétal, à l’usine Thaon. Je vais à cette réunion et je dis aux camarades : « Il y a trois usines de cette firme à Darnétal. Demain, il doit y avoir une grande réunion de propagande, vous verrez vos camarades de cette même firme, mettez-vous d’accord avec eux, établissez votre cahier de revendications et quand vous serez bien d’accord, vous partirez sur le même mot d’ordre ! »

A Rouen, cela grondait également et nous ajoutions « Tenez-nous au courant de ce qui se passera à Darnétal pour que nous puissions partir ensemble ! »

En revenant de Darnétal, j’ai été trouver l’usine Mahieu et lui ai dit: « Attendez à demain ! Vous me ferez demander et nous pourrons partir ensemble  ! »

Le lendemain, j’étais à cette usine et nous allions immédiatement dire : « Puisque les usines grondent, nous allons envoyer un ultimatum au patronat. »
La première lettre avait été envoyée le 8 août, une deuxième avait été envoyée le 13.

Le 23 octobre, nous envoyons une lettre-ultimatum signifiant aux patrons qu’il nous fallait une réponse pour le jeudi 24 octobre ou que nous ne répondions plus de la situation.

Le mercredi, nous faisons tract sur tract. Nous en faisons distribuer à profusion à la porte des usinés. Résultat le jeudi, à la Bourse du Travail, la salle était trop petite pour contenir tous les ouvriers. Cela nous prouvait que les trois usines n’étaient plus isolées, que les camarades étaient disposés à marcher. Il faut battre le fer pendant qu’il est chaud il ne faut pas attendre d’avoir 150 de chances pour faire une grève suffisent, et là nous n’avons pas hésité à dire: « Camarades, demain c’est la grève ! »

Rouen - Bourse-du-Travail

La Bourse du travail de Rouen (bâtiment détruit en 1944)

Le lendemain matin, vendredi, neuf usines ‘étaient arrêtées. Nous avons fait le débauchage. A midi, nous avions 14 usines d’arrêtées le samedi matin, 17.
Ceci prouve que la grève avait été préparée, que les revendications étaient comprises des ouvriers.

Le déroulement de la grève. On a dit: pas de comité. de grève. Nous avions fait désigner cinq camarades par usine pour former le comité de grève. Pour
17 usines en grève, avec un comité de cinq camarades par usine, j’avoue qu’il n’y avait pas toujours la discipline voulue, parce que les camarades manquaient d’expérience.

Quand nous avons vu cela, nous avons tracé un travail pour chacun et un camarade par usine a été désigné pour former le comité central de grève avec
les membres responsables des organisations locales, régionales et centrale. Donc, nous disons que le comité de grève a fonctionné.

Autre chose. On dit « Pas de solidarité ».

« Pas de solidarité » ! Nous avons commencé dès le lendemain, malgré l’interdiction du imaire, à faire des quêtes en ville. Malgré que nos quêteurs aient été quelquefois menés au poste de police, nos quêtes en ville ont rapporté des sommes assez rondelettes. Des syndicats nous ont aidés. Les Dockers de Rouen nous ont donné 2.000 francs sur leur caisse. Voilà tout ce que nous avons reçu. Quand vous voyez au rapport financier de la C.G.T.U. qu’il y a eu 24.000 fr. de versés pour les grèves de Rouen-Darnétal, nous pouvons dire aux camarades de la majorité que’le Syndicat de Rouen a eu un beau zéro. pour la solidarité. (Applaudissements.)

MARTIN. — OÙ est passé l’argent?

Germaine Goujon. Nous ne craignons aucun démenti. Il a été écrit dans Le Prolétaire Normand que nous avions reçu des subsides. Je dis que nous n’avons rien reçu. Qu’on nous apporte des reçus signés, et nous verrons si nous avons touché un sou.

Quel est l’argument qu’on a fourni ? La semaine dernière on m’a dit « On vous a offert de l’argent. » Une première fois c’était « Vous n’avez rien demandé. »

Dans une corporation comme celle du Textile, où c’est la misère, où les ouvriers vivent au jour le jour, où, bien souvent, le lendemain de la quinzaine il n’y a plus de sou, surtout quand il y a des gosses, il est impossible d’avoir des avances.

Voilà pour la solidarité. Vous voyez si elle joue bien.

On nous a reproché de n’avoir pas bien organisé la solidarité. Mais, camarades, dans une grande ville comme Rouen, où les ouvriers demeurent un peu partout, à cinq ou six kilomètres à la ronde, il est bien difficile d’organiser la solidarité avec des vivres. Nous avons été obligés, pour assurer les premiers
secours, de donner de l’argent.

Comme il y avait 5.000 grévistes à Rouen et 2.500 à Darnétal, si nous avions reçu la part qui nous revenait, nous aurions pu faire une solidarité sérieuse,
effective, et peut-être bien que notre grève aurait été victorieuse. (Applaudissements.)

On a dit aussi qu’il n’y avait pas d’organisation.

Nous devons répondre qu’à la faveur de ce mouvement nous avons exécuté les ordres de l’I. S. R. qui écrit dans un rapport qu’à la faveur des mouvements on doit recruter, que c’est possible quand on sait s’y prendre.

Oui, nous avons fait du recrutement et, avant la reprise du travail, nous avons organisé solidement notre syndicat. Nous avons créé des sections d’usine, avec des collecteurs et des délégués d’usine. Nous pouvons dire que le syndicat fonctionne sérieusement, malgré que nous ayons été obligés de rentrer le treizième jour.

Il n’y a pas que des grèves victorieuses. Le mouvement de classe est fait de i’ictoires et de défaites. Notre mouvement a été une défaite. Nous sommes rentrés le treizième jour, mais avec une organisation solide.

Voila comment s’est déroulée la grève de Rouen et quel a été son résultat.

Autre chose A Bordeaux, on a parlé ardemment du resserrement syndical.

A Rouen, nous avons depuis longtemps un syndicat d’industrie, formé de section syndicales. Pour les besoins de la cause, par esprit de tendance, ce sont les représentants de la majorité confédérale qui ont divisé notre syndicats, parce que nous n’avons pas voulu accepter dans notre comité général des  membres irresponsables, ne travaillant pas en usine. On a séparé la section de Darnétal du syndicat de Rouen pour former un syndicat à Darnétal. A Pavilly, nous disons que ce n’est pas un syndicat, mais une section syndicale qu’il fallait former.

Voyez comme on comprend le resserrement syndical dans la majorité confédérale quand il s’agit de servir les besoins de la cause.

Autre point: Dans le rapport d’activité, il y a des grèves que l’on connaît, et d’autres que l’on méconnaît. Par exemple, la grève du port de Rouen, grève victorieuse, menée par ces « sales réformistes » que sont Engler et consorts. Cette grève victorieuse ne figure pas dans le rapport d’activité. La grève des chauffeurs d’auto, menée par les militants de l’Union locale de Rouen, on ne la connaît pas plus.

UN DÉLÉGUÉ. Charbit non plus ne la connaît pas.

GERMAINE Goujon. La grève des tramways de Rouen, conduite par les militants de l’Union locale de Rouen, avec l’aide de la Fédération des Moyens de transport, avec laquelle nous étions entièrement d’accord, on ne la commît pas davantage.

Le rapport d’activité parle également des. inorganisés. Il y a là une innovation. Les inorganisés ont joué un rôle de premier plan dans toutes les grèves: à eux toutes les initiatives à eux probablement la direction des mouvements ouvriers. Et tout cela, uniquement parce que l’on a l’habitude de mettre la charrue avant les bœufs.

Dans l’ensemble, on a écrit pas mal d’erreurs sur le rôle des inorganisés, Dans La Vie Ouvrière, sous la signature d’Henry, on a pu lire que ce sont les inorganisés qui donneraient encore des leçons aux sceptiques et aux réformistes que nous sommes et qu’on leur laisserait la tribune, dans ce Congrès, où ils devaient avoir tous les pouvoirs. Mais l’accord n’a pas duré longtemps et l’on a pris bientôt, au Bureau confédéral, une résolution qui fixe le rôle des inorganisés.

Bref, on a fini par où on aurait dû commencer.

Le Bureau me demande de dire au Congrès combien la C. G. T. U. a dépensé pour les dockers de Rouen. Je regrette, mais je ne connais pas le chiffre exact. Celui que je connais bien, par exemple, c’est celui des sommes dépensées par les syndicats de cette ville, qui ont vidé leurs caisses avant que la C. G. T. U.
ne vienne à leur aide. C’est que la C. G. T. U. avait dit « Nous ne soutiendrons la grève des dockers de Rouen que lorsque le syndicat aura vidé sa caisse. »
(Applaudissements.)

J’ajoute également que les dockers de Dunkerque n’ont pas attendu, eux, que la caisse du syndicat de Rouen soit vide pour envoyer à deux reprises 10.000 francs en faveur de leurs camarades.

Pour en revenir aux inorganisés, on répète toujours que ce sont eux qui déclenchent les grèves. C’est qu’en effet il y a parmi eux, comme parmi les syndiqués, des sursauts de révolte devant la pression de la bourgeoisie et devant la rationalisation contre la classe ouvrière. Mais alors, ne voyez-vous pas que c’est à ce moment que les militants doivent intervenir ? Puisqu’ils sont avec nous an moment de la lutte de classe, il faut en profiter pour les organiser, car, une fois la lutte terminée, ils oublient et se séparent à nouveau de nous. C’est parce que l’on n’agit pas dans ce sens que l’on voit, au sortir des grèves, les effectifs de la C. G. T. U. diminuer au lieu d’augmenter.

On a cru arranger tes choses en invitant les inorganisés à nos travaux. Le Congrès les intéressera. Cela fera de la propagande dans les usines et nous verrons nos camarades inorganisés se rapprocher peu’ à peu de nous. Tel n’est pas notre avis. camarades. Le Congrès ne peut pas les intéresser il ne peut pas intéresser des camarades inexpérimentés. Ayons le courage de revenir en arrière et nous nous souviendrons de nos propres débuts, alors que nous n’étions pas encore aptes à saisir toutes les discussions de ces Congrès. Rappelons-nous combien il était difficile de les assimiler et plus encore de les interpréter devant les autres. C’est pourquoi nous disons qu’il est impossible à des camarades sans expérience d’aller faire part exactement aux autres de ce qui se passe dans nos réunions, puisqu’ils ne les comprendront pas toujours eux-mêmes.

Ce n’est point comme cela que l’on peut faire de la propagande auprès des inorganisés. C’est, au contraire, tous les jours, à l’usine, par des mots d’ordre sérieux et concrets, .que tous pourront comprendre. C’est par une propagande directe, mais adroite, que nous arriverons à faire leur éducation, à les attirer vers nos syndicats et surtout à les y garder. Tant que l’on lancera des mots d’ordre que les ouvriers ne comprendront pas, parce qu’ils les dépassent, nos camarades diront qu’on se moque’ d’eux, n’auront pas confiance et s’éloigneront de nous.

Car tout cela, voyez-vous, c’est une question de confiance. Si nous sommes véritablement des militants sérieux, si nous savons intéresser les camarades à
des choses qui sont leur portée, nous les verrons venir à nous en grand nombre.

Une autre question, c’est la question de l’étiquette. Il est possible de dire aux ouvriers : « La C. G. T. U., c’est une organisation d’exploités qu’il vous appartient d’orienter et où tout le monde a le droit de cité. » Mais si vous leur dites « La C. G. T. U. est dirigée par le Parti communiste vos grèves seront dirigées par les communistes; vos mots d’ordre sortent du Parti communiste. » Si vous dites cela aux ouvriers qui ne sont pas encore communistes, quoi qu’on dise vous les effrayerez et ils ne viendront pas. C’est que, je le répète, la plupart des ouvriers sont encore très éloignés du communisme et nombreux sont encore ceux qui subissent l’influence de la presse bourgeoise. Leur parler du communisme, c’est les détourner, à priori de nous.

Si nous voulons que nos effectifs ne continuent pas de fondre, mais qu’au contraire ils augmentent pour que vous puissiez plus ‘facilement atteindre le but
que nous poursuivons tous, ce n’est pas ce procédé qu’il faut employer ce sont des moyens plus adéquats qui vous permettront d’organiser la masse. (Applaudissements.)

On a parlé Bordeaux de la Caisse nationale de solidarité. Où sont donc les résultats qu’on en attendait. Je crois qu’on peut les chercher. Or, au Congrès de Bordeaux, nous vous avions fait une proposition. Engler vous avait dit : « Commencez par le commencement. Faites d’abord l’expérience de pareilles caisses de solidarité dans les syndicats. Quant de pareilles caisses auront fait leurs preuves et que vous aurez conquis la confiance des ouvriers, quand ces caisses régionales auront de profondes assises, vous pourrez les grouper et former à coup sûr une caisse nationale de solidarité ».

C’est toujours la même chose on veut tout obtenir d’un seul coup, et finalement, on n’aboutit à rien du tout.

En ce qui concerne le Congrès de Bordeaux, je suis d’accord avec ce que disait Deveaùx ce matin « Dans ce Congrès, comme dans tous les congrès, on voit les camarades voter comme un seul homme, plutôt des deux mains que d’une, toutes les résolutions qu’on leur présente, mais, lorsqu’il s’agit de les appliquer, ces résolutions restent lettre morte. »

Pour nous, nous disons que ce n’est :pas sérieux. On ne doit prendre que les engagements que l’on est capable de tenir. Si l’on n’est pas sur de soi, on doit avoir le courage de le dire.

Ma couclusion sera celle-ci: les syndicats que je représente – moins sept camarades de Saint-Etienne-du-Rouvray, je dois le dire en toute honnêteté qui m’ont dit que je ne devais pas les tromper en votant contre le rapport moral, et je m’exécute, – le syndicat du Bois en grume de Rouen, le syndicat des Cheminots d’Oissel, celui des Tramways de Rouen voteront contre le rapport. En outre, mon syndicat du Textile votera égalenunt contre le rapport financier pour la raison que j’ai indiquée tout à l’heure, savoir que, sur le 24.000 francs, nous n’avons rien vu, alors que, cependant, nous y avions droit.

Je termine, comme le camarade qui m’a précédé, en vous disant : « Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, nous resterons l’intérieur de la C. G. T. U. parce que nous sommes profondément unitaires ». On nous a dit plusieurs fois « Vous êtes des scissionnistes, vous êtes des autonomistes, vous êtes des diviseurs de la classe ouvrière ». Nous, nous disons que nous ne sommes rien de tout cela et que nous entendons rester profondément attachés la C. G. T. U.

Il y a maintenant trop de divisions dans la classe ouvrière qui profitent seulement à la bourgeoisie. Or, camarades, nous sommes toujours des irréformistes, nous restons toujours partisans de la lutte de classes. C’est dire que nous resterons à la C. G. T. U., nous lutterons, nous bataillerons pour ramener la C. G. T. U. dans le bon chemin. (Vifs applaudissements.)

germaine

Germaine Goujon en 1921

Parution d’une biographie de Rosa Luxemburg

6 octobre 2012

Les éditions Spartacus rééditent la biographie de Rosa Luxemburg par John Peter Nettl :

http://atheles.org/spartacus/livres/rosaluxemburg/index.html

Présentation de l’éditeur :

"Par les différentes facettes de sa personnalité, énergique et sensible, penseur et femme d’action, plus encore peut-être par son rôle d’opposante à ceux qu’elle tenait pour responsables du ralliement en 1914 des socialistes à l’Union sacrée, par son assassinat enfin, précurseur des massacres à venir, Rosa Luxemburg a suscité au cours des dernières dizaines d’années nombre d’interprétations et de créations. Pourtant, il reste difficile de trouver en français une biographie qui rende compte non seulement de son existence, mais du contexte où elle s’est déroulée et de la signification des orientations politiques qu’elle a défendues, souvent déformées pour servir telle ou telle cause sans rapport avec les conditions dans lesquelles elle les a élaborées.

Il y a 40 ans que François Maspero a publié l’édition française du Rosa Luxemburg de John Peter Nettl. Dès sa parution en anglais en 1966, ce livre de plus de 900 pages s’est imposé comme une référence : il s’agissait en effet de la première biographie systématique consacrée à Rosa Luxemburg, fondée sur la recherche et l’utilisation du plus grand nombre de sources possibles. Le seul recensement des publications où l’on retrouve ses écrits et ses discours y occupe une cinquantaine de pages.

En 1968, peu de temps avant sa mort accidentelle, John Peter Nettl a terminé une version abrégée de son livre pour le rendre accessible à un plus large public ; elle fut publiée l’année suivante en anglais et en allemand. Depuis, bien des livres ont été consacrés à Rosa Luxemburg ; pourtant, son ouvrage, y compris dans sa version abrégée qui, comme on le voit, reste substantielle, conserve un intérêt tout particulier car il rend compte des débats et des combats qui ont accompagné la naissance et la croissance des organisations de masse du mouvement ouvrier socialiste, contribuant ainsi à notre compréhension des succès relatifs et des défaites effroyables que celui-ci a connus au cours du XXe siècle.

Dès les années 1930, mais surtout à partir de 1946, René Lefeuvre, le fondateur des Cahiers Spartacus, a tenu à faire connaître et à tenir disponibles, contre vents et marées, les principaux textes de Rosa Luxemburg. Notre catalogue n’a cessé de s’enrichir de textes écrits par Rosa Luxemburg ou se rapportant à elle. Il manquait cependant une biographie permettant de les relier entre eux, un rôle que le livre de John Peter Nettl nous semble remplir parfaitement.

Rosa Luxemburg a appartenu à une époque où la révolution socialiste, à la fois désirable et inéluctable, semblait à portée de la main, et, comme d’autres fortes personnalités de l’époque, au caractère souvent solitaire, elle a consacré son existence à l’avènement d’un pouvoir collectif, d’une société où « le libre développement de chacun sera la condition du libre développement de tous ». De cette existence, de cette réflexion tournée vers l’action on ne tirera pas de recettes ; mais John Peter Nettl, en combinant récit et analyse, fournit d’amples matériaux à tous ceux qui pensent que des échecs mêmes du mouvement socialiste des leçons sont à tirer pour œuvrer à cet avènement."

Italie: les femmes à l’usine FIAT (1970)

5 juillet 2012

Présentation dans Root & Branch N° 2 (1971) de la traduction d’un article publié dans Lotta Continua en février 1970. (Les deux textes ont été traduits et sont téléchargeables sur le site du C.A.T.S. de Caen).

L’idée sous-jacente dans cet article est que la signification d’un combat dans un département au sein de l’usine, par exemple, ou d’une strate au sein de la classe ouvrière, dans ce cas les femmes, peut seulement être compris en termes de relation entre ce point particulier de lutte et les autres. L’importance d’une telle analyse est particulièrement visible dans le cas d’une ville comme Turin, dans laquelle chaque aspect de la vie sociale est déterminé par la stratégie de FIAT. Une écrasante majorité de la force de travail est employée directement par FIAT, ou par les compagnies comme Alpha-Romeo, qui appartient à FIAT. Le système de transport public est dirigé par la Compagnie, dans les mains de laquelle se trouve une part décisive si ce n’est la plupart des propriétés de la ville. Les hôpitaux sont la propriété de FIAT, les journaux sont sous sa coupe. Turin est FIAT. On pourrait même dire que le Nord de l’Italie dans
son ensemble est sous la dictature de l’automobile, avec des industries et d’énormes corporations comme Pirelli (pneus, caoutchouc), strictement corrélée avec l’industrie automobile, ou les usines chimiques à Porto Marghera (près de Venise). Cette dictature s’étend, de plus, au Sud de l’Italie, par son contrôle sur le niveau d’immigration vers le Nord industriel « riche ».

Dans ces circonstances, dans lesquelles le capital peut tenter de coordonner sa domination de la totalité de la vie dans une région complète, il est clairement nécessaire de comprendre et de diffuser des informations sur l’interrelation pas seulement entre différents secteurs de production mais aussi entre le lieu de travail et les aspects de la vie des travailleurs/euses, apparemment séparés mais en fait connectés. Mais la même tâche s’impose elle-même dans des situations sociales/économiques d’une plus grande complexité que celle qui vient d’être décrite et/ou celles dans lesquelles les capitalistes sont moins capables ou désireux de coordonner leurs tentatives de faire des profits. La signification des récentes grèves sauvages des chauffeurs routiers, par exemple, ne peut être comprise sans référence aux relations entre des industries de transport différentes et en concurrence, au rôle du transport dans l’économie d’aujourd’hui, sans parler des conditions générales de l’économie américaine. La prise en considération des luttes des noirEs dans une ville du Nord demande une compréhension de la mécanisation de l’agriculture dans le Sud, de l’étendue et des types d’emploi des noirEs dans le Nord etc… Le document qui suit est une tentative d’appliquer ce type d’analyse aux luttes des femmes ouvrières à Turin.

Il commence par montrer comment FIAT essaye d’utiliser les femmes pour briser la lutte que les travailleurs, principalement des hommes, ont mené dans les usines, spécialement depuis 1968. Il décrit ensuite l’importance grandissante des femmes au sein du combat de la classe ouvrière dans son ensemble, à la fois dans les ateliers et dans la vie sociale en général (famille, logement, santé, transport, école etc…).

Cette manière de regarder la situation découle de, et mène à un point de vue précis sur la manière suivant laquelle les militantEs de Lotta Continua souhaitent aider la lutte à se développer : en montrant comment au sein des intérêts spécifiques des hommes et des femmes, des jeunes et des vieux et vieilles, des qualifiéEs et des non qualifiéEs, des employéEs et des chômeurs/euses peut être trouvé le même intérêt commun, la base pour une unité de classe qui ne supprime pas mais qui exprime les situations particulières des différents groupes dans la classe qui peuvent être comprises et sur lesquels on peut agir.

pdf externe

La lutte des chômeurs d’Arras en 1998-1999

22 mai 2012

Un camarade nous a transmis une brochure (*) sur la lutte des chômeurs d’Arras en 1998-99. En décembre 1997 eut lieu un mouvement national d’occupation des Assedic (revendication : prime de Noël). Celle d’Arras est occupée jusqu’au 10 janvier 1998 mais la lutte continue après l’évacuation par la police et Arras devient un des deux « pôles de référence » avec Marseille.

« Dans l’immédiat , après l’ASSEDIC, pour nous la lutte a été d’abord d’empêcher la dispersion de la force produite pendant l’occupation. Tout simplement il fallait un lieu à nous ». Ils obtiennent de la mairie une grande maison rue Méaulens qui devient la « Nouvelle Commune », centre de leur lutte. Les manifestations se multiplient par dizaines (entre 50 et 500 manifestants), un tiers environ des 7000 chômeurs de l’agglomération seront touchés par leurs initiatives. La revendication est claire : augmentation générale des minima sociaux, avec un manifeste-pétition. Une campagne est organisée contre la gestion centralisée des Fonds d’urgence sociale par la préfecture, qui a des barèmes d’attribution opaques et multiplie les refus de dossiers. Cette campagne a un résultat inattendu:le conseil général retire les deux millions de francs qu’il attribuait à ce Fonds au profit de ses aides propres. Des dossiers de demande de compléments sociaux d’urgences, remplis à la Nouvelle Commune, sont déposés auprès du Conseil général, avec des résultats concrets (2500 francs d’aide exceptionnelle par dossier). On lit qu’il fallait « habituer » les chômeurs à manifester pour une augmentation des minima, « mettre sous forme de lutte la demande d’aide ». Les dossiers furent cependant plus nombreux que le nombre de manifestants… N’ayant pas participé nous-mêmes à ces deux années de lutte à Arras, nous ne pouvons que nous en remettre à la brochure, qui compile coupures de presse, articles d’analyses (avec un vrai effort de théorisation), témoignages courts mais émouvants des formulaires, courriers aux responsables institutionnels, photos, etc., sans toutefois éclairer notre lanterne sur la fin dudit mouvement de lutte. On apprend toujours, aussi, d’une lutte sur comment elle s’est terminée. Après ce qui semble être un moment fort de la mobilisation le 23 décembre 1998, la ville étant « entièrement envahie » de forces de l’ordre, le mouvement semble décroître et ses animateurs sont en février-mars 2000 absorbés par un autre conflit : l’occupation des Nouvelles Galeries d’Arras contre leur fermeture. Si les premiers objectifs ont été atteints, celui noté à l’été 1998 d’ «  envisager la relance de la lutte (…) dans le cadre de la construction de parcours unitaires (…) entre chômeurs, précaires et salariés  » avec «  liaison entre minima sociaux et minima salariaux  » a probablement été hors d’atteinte pour un Mouvement de lutte dont on ne nous dit pas grand chose sur le plan organisationnel.

 Il est important que les militants construisent des monographies de leurs luttes et les fassent partager. Ce travail du Mouvement de lutte des chômeurs d’Arras en est un exemple intéressant. Nous proposons de numériser cette brochure après corrections pour la faire davantage connaître si les camarades d’Arras sont d’accord.

S.J.

 

(*) Nouvelle Commune, histoire d’une lutte. Mouvement de Lutte des Chômeurs d’Arras et d’Ailleurs. 74 pages, hors commerce.

Évacuation des ASSEDIC, 10 janvier 1998

1er mai 1998

Manifester contre la "mort sociale"


L’arrestation de Monatte en 1920

4 mai 2012

Le 3 mai 1920, Pierre Monatte, leader de l’aile gauche de la CGT, est arrêté pour complot contre la sûreté de l’État dans le cadre d’une vaste opération de répression contre la grève générale.

- Extrait de la Une de l’Humanité du 4 mai 1920:

On arrête Monatte

Hier matin à la première heure, deux commissaires de police, accompagnés de leurs secrétaires et d’Inspecteurs de la Sûreté, frappaient à la porte de Monatte, 21, rue des Mignottes, tout près des Buttes-Chaumont:

On exhiba au directeur-gérant de la Vie ouvrière un mandat de perquisition. Dans un immense panier on se mit alors en devoir d’entasser toute la correspondance reçue par Monatte ces dernières années. Le militant fut invité à accompagner les policiers 96, rue Jemmapes, au bureau de la Vie ouvrière. Là encore, quelques documents furent saisis.

Les perquisitions terminées, M. Faralicq sortit de sa poche un mandat d’amener.

— Vous allez venir avec nous pour dépouiller tout cela, signifia le commissaire de police.

Et Monatte fut conduit quai des Orfèvres, dans les bureaux de la police judiciaire.

Il y resta jusqu’à cinq heures et demie; on l’amena alors au Palais de Justice. Là, nous avons pu nous entretenir longuement avec le militant syndicaliste. De fort bonne humeur, Monatte me conta son arrestation:

— Millerand m’a fait arrêter, dit-il, c’est peut-être son successeur qui me fera remettre en liberté.

On lui a promis le régime politique, et je constate d’ailleurs qu’on l’a traité, contrairement à l’habitude, avec quelque égard. On ne lui a enlevé ni sa cravate, ni les lacets de ses chaussures, et il peut parler librement dans le couloir où nous sommes.

Quels motifs a-t-on invoqué pour délivrer le mandat d’amener, transformé en mandat d’arrêt ? Monatte ne le sait. On a visé les articles 87, 88, 89, qui ont trait au crime contre la sûreté intérieure de l’Etat.

- Extrait du Bulletin communiste du 6 mai 1920:

- Photographie de P. Monatte prise par la police lors de son arrestation:

Histoire du Comité ouvrier de la Magneti Marelli (Milan, 1975-78)

13 septembre 2011

Le site Libcom vient de mettre en ligne le livre d’Emilio Mentasti : La « Garde rouge » raconte. Histoire du Comité ouvrier de la Magneti Marelli (Milan, 1975-78). Traduit de l’italien par Yves Coleman et Antoine Hasard (Les nuits rouges, 2009):

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La grève du Havre (Monatte, 1922)

2 septembre 2011

A partir du 100° jour de la grève du Havre de 1922, Pierre Monatte est sur place et téléphone quotidiennement à la rédaction de l’Humanité.

Extrait de l'Humanité du 26 août 1922

Extrait de la Une de l'Humanité du 30 août 1922

Ce que le Comité des Forges coûte à la ville du Havre

Article paru à la Une de l’Humanité du 27 septembre 1922.

Le Havre, 26 septembre. – (par téléphone de notre envoyé spécial) – La France deviendra l’une des grandes nations métallurgiques du monde, a déclaré dimanche le ministre des travaux publics Le Trocquer, en inaugurant un monument aux morts en Bretagne.

Cela fait bien dans les discours. Mais, depuis 1918, cette chanson se répète. Et l’on constate, au contraire, une paralysie dans l’industrie métallurgique. S’il en était autrement, une grève de 15.000 ouvriers métallurgiques n’aurait pas pu durer 100 jours. C’est aujourd’hui 26 septembre en effet, le centième jour de grève des métallurgistes du Havre. Le mouvement éclata le 19 juin aux chantiers de la Gironde. Il se généralisait ensuite et tous les métallurgistes havrais y participent maintenant.

Le sifflet des tréfileries

Dans quelques usines, aux Tréfileries notamment, la réduction de 10 % avait été imposée le 16 avril, c’est-à-dire deux mois avant. Le personnel de ces usines avait esquissé quelques gestes timides de protestation, mais il n’avait pas osé engager la lutte. Il avait encaissé la diminution; il se rallia ensuite au mouvement dont il n’avait pas eu l’audace de prendre l’initiative; mais il est le premier aujourd’hui à manquer de souffle, à trouver que le chemin est long et la victoire lointaine. C’est dans ses rangs que les défections sont les plus nombreuses.

Le sifflet des Tréfileries s’est fait entendre hier sans résultat. Aujourd’hui, quand le patronat a sifflé ses esclaves, un certain nombre s’est présenté. Mais les lamineurs, les tréfileurs proprement dits, résistent encore et sans eux on ne voit pas bien quel travail pourrait être fait. Hier précisément, en analysant la situation, le Comité de grève notait certains points faibles. Aussi n’a-t-il pas été surpris ni découragé qu’il y ait de la lassitude au centième jours dans les rangs des grévistes. Il faudrait être fou pour supposer qu’il pourrait en être autrement.

Mais de la lassitude, il y en a de l’autre côté de la barricade, il y en a dans les zones neutres.

Les frais généraux des patrons courent depuis 100 jours et la caisse noire du Comité des Forges ne pourra jamais les indemniser entièrement. Mais il s’agit seulement pour les patrons de bénéfices perdus, de dividendes écornés. Schneider ne monte pas au bois de Mongeon avec des souliers prenant l’eau et il ne fume pas un havane de moins, mais gare les bilans de fin d’année. La grève du Havre leur aura coûté dix fois plus cher que s’ils avaient maintenu les 10 %.

2 millions de charges pour la ville du Havre

De la lassitude il y en a dans l’opinion publique havraise. Le scandale de l’occupation de la ville par les troupes depuis un mois et demi n’est pas un scandale gratuit. Le coût s’en chiffre déjà pour la ville à plus de 2 millions que les contribuables devront payer et parmi les contribuables, les commerçants déjà atteints par la non consommation des 15.000 familles de grévistes et les hôteliers dont les troupes et la police ont fait fuir les clients.

Cette lassitude extrême explique certaines lignes publiées par le Petit Havre l’organe qu’influence M. Siegfried:

Il nous paraît intéressant de publier que les arrestations pour faits de grève ont été faites par application de l’article 10 dont M. Barthou, ministre de la justice, a demandé lui-même l’abrogation…

Vu les circonstances, il est donc à souhaiter qu’on remette bientôt en liberté M. Louis Quesnel et les autres militants qui ne sauraient être rendus responsables de l’émeute du 28 août.

Retirez les troupes, relâchez les militants arrêtés, rendez leur Bourse du Travail, c’est-à-dire le Cercle Franklin, aux grévistes, voilà ce que demande la population havraise. Elle le demande par intérêt autant que par un sentiment obscur que la légalité a été violée et que des êtres humains en souffrent durement.

Un écho de la grève au Conseil général

Mais quiconque est animé du sentiment de justice est obligé d’être plus exigeant que l’opinion bourgeoise. Il ne comprend pas que le préfet de Poincaré qui a quatre morts sur la conscience ait pu paraître avant-hier au Conseil général de la Seine-inférieure sans se voir reprocher son crime. Il ne comprend pas davantage que le président de ce Conseil général, M. Paul Bignon, dont la radicale Dépêche de Rouen se félicite qu’il a été élu pour la vingtième fois, ait osé tenir un langage identique à celui que l’ordure que les "jaunes" firent afficher récemment sur les murs du Havre:

"Dès que dans un différend entre travailleurs et patrons, conflit de franc jeu comme il s’en élève entre honnêtes gens, se glissent des louches agitateurs, obliques auteurs de désordre qui, habiles à s’esquiver des responsabilités et des coups, font bon marché de la vie des autres, il faut que les conscience se révoltent. Il faut encore que l’ouvrier voit clair."

L’ouvrier voit clair et sa conscience se révolte, vous pouvez en être sûr, M Brignon. Il a vu, de ses yeux vu, où sont les assassins. Leur responsable direct, il était à vos côtés au fauteuil préfectoral et c’est pour le couvrir que vous cherchez à rejeter sur d’autres la responsabilité du sang qu’il a fait verser pour complaire à Sa Seigneurie Schneider. Mais vous ne réussirez pas à donner le change.

P. MONATTE.

Etablissements Schneider (photo BS)

Au centième jour

les grévistes du Havre sont unanimes à poursuivre la lutte

Article paru à la Une de l’Humanité du 28 septembre 1922.

Le Havre, 27 septembre. – (par téléphone de notre envoyé spécial) – Le drap de la mort vient d’être tiré sur une grande figure havraise, M. Siegfried, doyen de la Chambre des députés, ancien ministre.

Les journaux locaux célèbrent ses vertus : ils vantent sa vieillesse lucide et rappellent que la mort de la compagne de sa vie, il y a quelques mois, l’avait frappé mortellement.

Nous rappellerons une humiliation qui lui fut infligée il n’y a pas longtemps.

L’insulte du patronat de la métallurgie

Il est difficile d’oublier le mot douloureux qui tomba de sa bouche il y a quelque semaines. C’était au sortir de la chambre syndicale patronale où il avait été, en compagnie de ses collègues le sénateur Brindeau et le député Ancel, tenter une suprême démarche de conciliation:

"Jamais un tel affront, déclara-t-il, n’avait été fait à mes cheveux blancs."

On n’a jamais su exactement comment cette délégation avait été éconduite, mais ce qui est sûr, c’est qu’elle l’avait été vertement.

M. Siegfried est mort, on sentait, cela ne fait aucun doute, qu’il était d’un autre âge. Le drap mortuaire qui le recouvre ensevelit l’un des derniers survivants de la génération qui essaya de fonder une République et qui y a tristement échoué. Cette génération eut la velléité d’une République libérale et puritaine, mais elle a tout bonnement réussi à déshonorer l’esprit critique du protestantisme, à prostituer la liberté à tous les traîneurs de sabre et à faire de la république la servante malpropre de la ploutocratie. Le protestant alsacien Siegfried a eu honte de tant d’infamie et on peut dire à son honneur que ses derniers jours ont été hantés par le remord de laisser un Lallemand verser le sang ouvrier dans les rues du Havre.

Le "franc jeu" de la grève du Havre

Ce n’est pas M. Siegfried qui aurait osé dire cette plaisanterie que le "franc jeu" a été observé dans la grève du Havre alors qu’il a été ostensiblement violé et que les pouvoirs publics, préfet, armée, magistrature ont appuyé de toutes leurs forces l’intérêt patronal.

Hier, j’entendis une voix anonyme de la foule dire:

"On ne les a pas aidés " !

Pour cet anonyme, le gouvernement avait le devoir de se porter au secours d’une grève aussi légitime que celle-ci et il y a manqué.

Quand je lui eus fait remarquer que le gouvernement avait aidé au contraire les patrons, il acquiesça troublé et à moitié révolté.

La grève aura dans la population havraise des répercussions morales inattendues. Elle a secoué toute cette fraction de nos contemporains qui dort debout et va son chemin sans savoir même si Poincaré est président du Conseil.

Une consultation par usine

La grève vient de connaître un de ces tourbillons fréquents dans toute lutte qui se prolonge. Un moment vient où tous ceux qui sont irrésolus, irrésolus de nature et qui balancent toujours, finissent par pencher du mauvais côté, où des groupes se forment dans les coins où le découragement sévit et entraîne un flot de rentrées et parfois une dislocation du mouvement.

C’est le fait qui s’est produit aux Tréfileries.

Un vent de panique a été soulevé par le sifflet des sirènes. Comme toujours la rumeur a grossi la réalité et enflé les chiffres. Naturellement la secousse était forte pour les ouvriers des autres usines.

Le Comité de grève a, ce matin, par la voix de Chevalier et de Gauthier, dit au meeting qu’une consultation s’imposait usine par usine, une consultation où le délégué de l’usine au Comité de grève n’ouvrirait que les oreilles et fermerait la bouche afin de permettre à tous de dire leur pensée entière, sans gêne et sans pression. Ce qu’on appelle les "meneurs" allaient demander aux "menés" de dire nettement où ils voulaient aller, s’ils étaient trop las et pensaient à la rentrée ou bien s’ils avaient encore des sacrifices à dépenser.

Immédiatement le grand bloc des grévistes s’est fusionné et chaque usine s’est réunie dans son coin, a discuté, puis mandaté son délégué.

Dans l’après-midi le comité de grèves a enregistré les décisions de chaque usine et à 5 heures, dans un deuxième meeting au bois Mongeon, il a fait connaître les résultats de la consultation. Il pleuvait dur; pourtant tout le monde était là et quand Gauthier, abritant de la pluie son papier, a lu les résultats de la consultation, il y a eu tout d’abord une appréhension, puis une joie douce a détendu les visages un moment crispés:

Chantiers de la Gironde, unanimes à poursuivre la lutte; Chantiers de la Méditerranée, unanimes; Mazeline, unanimes; Chantiers Normands, à l’unanimité moins dix voix; Compagnie Electro-Mécanique, unanimes; Gaillard, unanimes; Compagnie Transatlantique, unanimes… etc. etc.

Pendant que je remontais avec Gauthier, les camarades des Chantiers Normands sont venus lui dire qu’il y avait eu unanimité sur la poursuite du mouvement et que les 10 voix n’avaient pas la signification de partisans de la rentrée. C’étaient des camarades qui avaient demandé un vote secret simplement.

Au 101° jour, malgré les défections qui se sont produites chez Schneider et aux Tréfileries, il y avait presque autant de monde au bois Mongeon, et il y avait même volonté. Certes, cette volonté avait été émoussée un moment; elle vient d’être retrempée et bien retrempée. Naturellement, tout cela ne tient pas du miracle: il y a une explication, il y en a plusieurs, plusieurs causes ont joué à la fois. Il y en a une qui m’a frappé tout particulièrement: c’est la fureur qui s’est emparée des "carnivores" à l’idée de la rentrée. Les "carnivores", c’est ainsi que ce sont dénommés eux-mêmes les chaudronniers de tous genres, professionnels de mérite qui sont à la base et tiennent le travail des constructions navales, dévorant au boulot comme à la lutte.

Mais quels drames représentent certaines rentrées à l’usine ! On m’en a retracé un ce matin:

Une vieille maman qui a conduit ses trois gars à la porte de l’usine; les jeunes gens ne voulaient rien entendre, ils se débattaient. La pauvre vieille en pleurant menait son petit troupeau. A la porte de l’usine, ses gars refusent une nouvelle fois, puis ils plient enfin sous la douleur et la volonté de leur mère. Pauvres enfants ! Pauvre mère ! qui ne savait pas le mal qu’elle faisait et qui croyait défendre le bien des enfants.

P. MONATTE.

Au Havre: Plus résolus que jamais

Article paru à la Une de l’Humanité du 29 septembre 1922.

Le Havre 28 septembre. – (par téléphone de notre envoyé spécial) – Le coup de fouet de la consultation d’hier a fait du bien. C’est de meilleur pas qu’on s’est dirigé vers le bois Mongeon ce matin et je me suis demandé si le cent deuxième jour de grève l’assistance n’était pas plus nombreuse que les autres jours.

Ce qui montre encore mieux avec quelle vigueur la lutte se poursuit c’est l’état d’esprit avec lequel on juge ceux qui rentrent; on les blâme, certes, mais on les plaint. On dit qu’ils sont tombés sur les genoux et qu’il importe non pas de finir de les coucher aux pieds des patrons mais de les aider à se relever pour qu’ils ne se laissent pas tomber au pire découragement qui suit le mépris de soi-même après une vilaine action. Pour qu’il reprennent un peu de confiance en eux, le Comité de grève a décidé de les appeler à un grand meeting qui aura lieu dans l’après-midi de dimanche, au bois Mongeon et où ceux qui auront tenu 105 jours ne craindront pas de coudoyer ceux qui les ont quittés au bout de 95 ou 100 jours. Ces derniers ne peuvent pas être regardés comme des renégats ou des jaunes. il doit être possible de compter encore sur eux pour l’action syndicale et pour la résistance contre le patronat.

De 250 adhérents à combien ?

Le syndicat des métallurgistes du Havre qui comptait 250 adhérents au début du mouvement, en comptera bientôt, quoi qu’il arrive, vingt fois plus au moins.

Un de ces jours derniers, les camarades d’une forte usine disaient au Comité de grève:

" Vous devez nous compter comme syndiqués. Nous n’avons pas de carte et nous ne pouvons payer de cotisation en ce moment; mais tout le personnel chez nous entend être regardé d’ores et déjà comme syndiqué."

Cette déclaration inattendue a suggéré l’idée de faire un appel en faveur du syndicat. Les adhésions ont été reçues usine par usine. Comme le syndicat est à base de sections techniques, les spécialités vont tenir des réunions particulières. Aujourd’hui la première s’est tenue, celle des "carnivores", c’est bon signe.

Le Comité des Forges qui avait choisi Le Havre au lendemain de ses échecs à Marseille et à Lille pour remporter une victoire facile, parce qu’il n’y avait plus qu’un syndicat extrêmement réduit, peut se vanter d’avoir montré l’utilité de l’organisation.

Les ouvriers ont vu qu’ils pouvaient fort bien s’entendre entre les diverses spécialités et les différentes usines. Quesnel leur en a fait la démonstration pendant deux mois, et quand il a été arrêté, les camarades qui lui ont succédé l’ont répété pour la seconde fois.

C’est par l’épreuve et par la lutte que la classe ouvrière acquiert la conviction de sa capacité à conduire son organisation en attendant celle de conduire la production.

Ils osent arrêter encore

Un mois après les incidents du Cercle Franklin, le Parquet ose décerner un mandat d’amener contre Rioult, conseiller municipal socialiste du havre, pour soi-disant participation à la soi-disant émeute du 26 août.

Les vendredis de la correctionnelle havraise

Diverses affaires relatives à la grève vont passer devant le comptoir du déjà fameux M. David.

Jeanne Lebreton, une camarade âgée de 19 ans, Fiquet, un jeune de vingt ans, et Dumont Henri, comparaissent aujourd’hui pour violences aux agents.

Une autre affaire qui doit revenir, celle-là présente un gros intérêt: c’est celle de Dorange, remise à 15 jours, afin que l’accusation puisse faire la preuve que les sommations furent réellement faites le 26 août.

On se demande bien comment cette preuve pourra bien être faite alors que ni le tambour, ni la trompette ne se sont fait entendre autour du Cercle Franklin.

Pierre MONATTE.

Extrait de l'Humanité du 29 septembre

Sans sommations le 26 août on fit tirer sur les grévistes

Article paru à la Une de l’Humanité du 30 septembre 1922.

Le Havre 29 septembre. – (par téléphone de notre envoyé spécial) – Nul n’est censé ignorer la loi, paraît-il. Personne pourtant ne s’entend mieux à la violer que les pouvoirs publics. Les violations de la loi les plus scandaleuses ont été collectionnées au cours de la grève du Havre par le préfet de la Seine-Inférieure. A ses yeux, le délire du Comité des Forges tient lieu de légalité.

Mais il n’est pas de violation de la légalité plus caractérisée et de violation aux conséquences plus graves que celle qui fut commise par les commissaires de police qui commandaient les forces de l’ordre le samedi 26 août.

Il a été reconnu publiquement aujourd’hui devant le tribunal correctionnel du Havre que les sommations réglementaires n’avaient pas été faites.

Le commissaire spécial adjoint de Rouen, M. Jérôme, a avoué qu’il n’avait à sa disposition ni tabours ni clairons. Un de ses collègues, M. Givals, a jouté: "Nous n’avions pas le moyen de nous procurer ni tabours ni clairons."

Sur ces déclarations formelles, le ministère public ne pouvait moins faire que de ne pas insister, ce qu’il a fait en retirant son inculpation contre notre camarade Dorange.

Suzanne Lévy avait bien été inspirée en réclamant, il y a quinze jours, que l’accusation apportât la preuve que les sommations avaient bien été faites. L’accusation ne pouvait apporter ce qui n’existait pas.

On a dû reconnaître que le commissaire de police en personne avait violé la loi du 26 août, violation aux conséquences particulièrement graves puisqu’il ordonna de tirer sur la foule des grévistes sans avoir fait les sommations légales.

Que fera-t-on des camarades condamnés déjà, simples prévenus encore qu’on a poursuivi pour attroupement séditieux en raison du témoignage de ces commissaires ?

Quelles sanctions prendra-t-on contre ces commissaires coupables d’avoir violé la loi et d’avoir fait assassiner quatre travailleurs ?

Nous nous demandons quelles sanctions prendront les gens qui ont fait coffrer Quesnel, Bousquet, Féré, Le Pen et qui laissent en liberté le préfet Lallemand.

Je veux parler du chef de la police havraise, le commissaire Artigues. On annonce qu’il va être promu chevalier de la Légion d’honneur en récompense des incidents du Premier Mai et de l’issue du 26 août qu’il a si bien machinée. Une goutte du sang qu’il a versé va lui rougir la boutonnière.

Portrait du préfet lallemand paru dans l'Humanité du 12 septembre 1922

Le Cercle Franklin sera-t-il bientôt rendu ?

Jeudi, au Conseil général, Pazin, conseiller communiste du Petit-Quevilly, a demandé que le Cercle Franklin soit rendu aux syndicats du Havre et aux grévistes de la métallurgie.

"Cela ne regarde pas l’assemblée départementale, a répondu le rapporteur, mais la ville du Havre".

"Allons donc, a répliqué Pazin. D’après les dires du maire du Havre, lui-même, le cercle Franklin a été retiré aux travailleurs sur les ordres formels du gouvernement." L’assemblée départementale, qui a écouté l’autre jour les balivernes de son président sur la grève du Havre, n’a pas retenu le vœu de Pazin.

Extrait de la Une de l'Humanité du 14 septembre 1922

Ça bouillonne aux Tréfileries

Quel est l’état d’esprit des ouvriers qui ont repris le travail ces jours derniers aux Tréfileries ? Disons d’abord que dix-sept fondeurs sont sortis de nouveau. On leur demandait de faire douze heures. Pourquoi douze ? Afin de fournir de l’ouvrage aux autres catégories. C’est avouer que beaucoup de professionnels ont refusé de rentrer et que sans eux rien ne pouvait marcher, même aux Tréfileries.

Ajoutons que les ouvriers qui sont rentrés ont été salement étrillés en fait de réduction. Aussi le mécontentement bouillonne aux Tréfileries.

Les ouvriers qui sont rentrés sont mécontents des conditions qui leur sont faites et guère plus contents d’eux-mêmes et de leur faiblesse.

Dimanche ils seront nombreux à revenir au bois Mongeon.

P. MONATTE.

Au Havre: 104e jour de grève !

Article paru à la Une de l’Humanité du 1er octobre 1922.

Le Havre 30 septembre. – (par téléphone de notre correspondant particulier) – La nouvelle consultation des grévistes, usine par usine, prévue pour aujourd’hui, a été faite au bois Mongeon. La consigne était de procéder à une consultation aussi sévère que possible afin de ne pas s’embarquer à la légère et de risquer de n’être pas suivi.

Les groupes se sont formés à travers le bois, les uns énormes, les autres minuscules suivant l’importance des boîtes. Alors qu’en certains milieux on escomptait ce qu’un journal havrais appelle une détente, c’est à la quasi-unanimité que ces réunions usine par usine ont décidé la poursuite du mouvement. Les votes favorables de la reprise du travail n’ont pas été dans la proportion de un sixième comme il a été écrit, mais dans celle de un pour cent tout au plus.

Avec l’esprit de discipline qui caractérise les grévistes, on peut espérer que ceux-là mêmes qui se sont prononcés pour la reprise s’inclineront devant la formidable majorité qui s’est affirmée et ne voudront pas rentrer. Seule la détente est en effet compromise. C’est plus que jamais la lutte à outrance.

Les journaux régionaux se livrent à de savants calculs sur le nombre des rentrées, sur celui des ouvriers nécessaires pour faire face aux commandes en retard qui s’accumulent dans les usines.

On sait que le dernier moyen imaginé par le patronat pour semer la panique a été de répandre le bruit que l’industrie havraise allait subir une compression, que beaucoup d’ouvriers deviendraient inutiles de ce fait et qu’ils seraient congédiés.

Les patrons se figuraient que pour ne pas être au nombre des congédiés, les ouvriers assailliraient leurs portes. Le coup a peut-être réussi aux Tréfileries, partout ailleurs il a raté; on peut compter les rentrées aux Chantiers de constructions navales, il n’y en a pas.

Des surprises attendent les patrons: ils voient déjà que des commandes leur filent sous le nez et des clients prendre une autre direction. Demain quand les ateliers rouvriront, ils pourraient bien en outre trouver leur travail désorganisé et courir après les professionnels indispensables.

L’appel à ceux qui sont rentrés

Le meeting de demain auquel sont conviés à la fois les grévistes et ceux qui sont rentrés ces jours derniers a été annoncé par un tract où il est dit:

Camarades qui avez abandonné la lutte, nul ne vous en veut. Personne de ceux qui sont encore dans la bataille ne peut ni vous maudire ni vous jeter la pierre. Ensemble, nous avons lutté ensemble, nous avons souffert, nous avons communié dans la même douleur. Le sang, à tout jamais, a scellé l’unité ouvrière en face de l’unité patronale, et ni la rancœur ni la haine ne doivent exister entre les travailleurs.

Nous voulons vaincre, nous voulons que les affameurs du Comité des Forges retirent leurs diminutions de salaires. Nous voulons vivre dignement et librement en travaillant. C’est pourquoi, à vous, qui avez été un peu trop tôt découragés, afin de démontrer au patronat que, malgré une division apparente, nous sommes à tout jamais unis et que rien ne saurait rompre cette union, nous vous demandons seulement d’assister encore une fois au grand meeting qui aura lieu dimanche, à 15 heures, au bous Montgeon.

La caisse noire de Schneider

La Chambre patronale des métallurgistes du Havre est adhérente au Comité des Forges, et, comme telle, elle est assurée contre les grèves. Mais l’indemnité prévue est infime par rapporta aux charges occasionnées par une grève de 104 jours. Aussi, Schneider avait parait-il accordé un appui financier supplémentaires aux usines mises en difficulté par la grève. A la longue cependant il se serait fatigué. On raconte en outre qu’il n’aurait pas trouvé assez de docilité chez ses collègues. Depuis le 25 septembre, tout appui financier de sa part serait retiré. Sa caisse noire aurait fermé ses guichets.

La discorde devait se produire un jour ou l’autre dans le camp patronal. On entend déjà des éclats de voix rue du Chillou au siège du syndicat patronal.

Les responsables du 26 août

L’aveu fait hier, devant le tribunal, que les sommations n’avaient pas été faites, est un premier rayon de lumière qui ne tardera pas à être suivi par d’autres. Peu à peu le rôle de provocateur du préfet apparaîtra plus nettement. Les fusillades du Havre pouvaient être rapprochées, non pas de celles de Fourmies, mais de celles de Villeneuve-St-Georges. Mêmes provocations policières suivant un plan gouvernemental, M. Lallemand n’a pas oublié qu’il avait été à l’école de Clemenceau.

Une délégation du groupe parlementaire communiste doit venir aux premiers jours de la semaine prochaine faire une enquête sur la grève et sur les incidents du 26 août qui lui permettra d’interpeller en toute connaissance de cause. Les faits scandaleux ne manquent pas. Pour une légende qui se dérobe dès qu’on la touche, beaucoup de faits indiscutables sortent peu à peu de l’ombre, d’autant plus terribles qu’on les touche avec plus de précision.

Pierre MONATTE.

Le magnifique entrain des grévistes du Havre

Article paru à la Une de l’Humanité du 2 octobre 1922.

Le Havre, 1er octobre. – (par téléphone de notre envoyé spécial) – J’ai vu pas mal de choses dans ma vie. Jamais encore je n’avais vu un comité de grève s’adresser amicalement à des ouvriers qui avaient abandonné la lutte, risquant ainsi de briser la grève, d’où le nom [qui] leur est couramment donné de "briseurs de grève" et de "jaunes".

La grève du havre a présenté bien des situations curieuses. Celle-là n’est pas la moins originale.

Mais l’invitation à venir soit à la "Grenouillère" à Harfleur, soit au meeting du bois Mongeon, serait-elle entendue ? Les ouvriers rentrés ne se boucheraient-ils pas les oreilles ? Essaieraient-ils de revenir dans un meeting, même si le désir leur en venait, et s’ils venaient, que diraient-ils donc ?

Ils sont venus nombreux. La réunion d’Harfleur avait lieu ce matin. On sait qu’Harfleur est le fief de Schneider.

Richetta au nom de la C.G.T.U. et Massot au nom de la Fédération des Métaux étaient là. Rarement la salle de la "Grenouillère" n’avait eu autant de monde. Certes, les esclaves de Schneider ont lâché pied; ils ont perdu courage un moment, mais ils n’ont pas perdu confiance en l’organisation. Ils sauront le montrer.

Pleuvrait-il cet après-midi au bois Mongeon, comme cela arriva le jour où vint le Théâtre Confédéral ? Le temps a grimacé, mais la pluie a attendu le moment de la dispersion pour tomber.

Beaucoup de femmes et d’enfants. Les femmes ne boudent pas trop la grève; c’est le symptôme le plus encourageant. Mais y avait-il là des ouvriers rentrés aux Tréfileries ? Je me posais la question avec quelque inquiétude, quand Gauthier a annoncé qu’à la demande d’un groupe d’ouvriers, une réunion des ouvriers rentrés aux Tréfileries aurait lieu à l’issue du meeting. Il en était donc venu ? Une heure après, à leur réunion, ils se trouvaient plus de 200. C’est un beau résultat, d’autant plus que pas mal d’autres ont certainement été empêchés de venir par la honte d’avoir commis une faiblesse.

Tour à tour, Massot, Lafforgue et Richetat ont pris la parole.

Richetat a dit avec quelle anxiété on avait suivi à la C.G.T.U. les journées de flottement qu’avait traversées le mouvement au cours de la semaine dernière et avec quelle émotion la nouvelle du sursaut de volonté avait été accueillie.

Des camarades sont tombés de découragement. Ils appartiennent à toutes les catégories, aux manœuvres spécialisés, aux professionnels, mais la proportion des manoeuvres est beaucoup plus forte et c’est très explicable. Les professionnels savent qu’ils ne sont pas facilement remplaçables et cela les rend forts.

Développant la même idée, Lafforgue avait déclaré un moment auparavant que ce serait les "carnivores" qui auraient la peau du Comité des Forges.

Que peut et que dois faire la C.G.T.U. ? Redoubler d’efforts pour que les patrons du Havre ne puissent pas faire exécuter ailleurs leurs commandes; battre le rappel de la solidarité pour que les familles des 10.000 braves qui restent sur la brèche ne manquent pas du strict nécessaire.

La C.G.T.U., a déclaré Richetat, ne manquera pas à ce double devoir.

Gauthier avait gardé pour la fin une lettre de Quesnel datée du 25 septembre, mais arrivée le 30 au soir seulement et adressée aux camarades du Comité de grève et à tous les grévistes. Voici cette lettre:

A tous mes camarades du Comité de grève, à tous les grévistes.

Aujourd’hui lundi 25 septembre, 30° jour de prévention, je viens par la présente vous porter tous mes encouragements pour la vaillance et la tenacité dont vous faites preuve et qui devront avoir pour couronnement l’obtention du maintien de vos salaires.

Quant à moi, camarades, je ne suis pas plus à plaindre que vous. Comme vous, je suis séparé de ceux qui me sont chers et cela par la volonté féroce des exploiteurs. Mais vous aussi, pères et mères de famille, ne vous ont-ils pas mis dans l’obligation de vous séparer de vos chers petits enfants ? Cela n’empêchera pas que dans une dizaine d’années, l’ont viendra vous enlever ces mêmes enfants, on vous prendra vos fils les meilleurs, les plus forts, les plus sains pour en faire des soldats. Ils seront peut-être encore appelés à défendre les coffre-forts de ceux qui, aujourd’hui, veulent les condamner à végéter avec des salaires de famine.

Pendant ce temps, les profiteurs capitalistes ne font que se lamenter sur l’inclémence du temps qui les prive de tous les plaisirs des stations balnéaires et les empêche de jouir des orgies des maisons de jeu, des maisons de passe, que l’on y installe à leur intention.

Enfin, camarades, je termine en vous disant bonjour à tous et en criant avec vous: "Vive la grève !"

Le secrétaire de la métallurgie: H. QUESNEL, détenu de droit commun, Maison d’arrêt du Havre, cellule 30.

P.-S. – Mes camarades co-détenus Le Pen et Perrault vous envoient également leur sympathie, comme moi, d’une cellule où ils bénéficient de leur part d’anciens combattants.

La lecture de la lettre de Quesnel a été écoutée dans un silence religieux et la fin saluée par des cris de: Vive Quesnel ! Vive la grève !

Pour tout le monde ici, Quesnel personnifie le syndicat de la métallurgie et la confiance absolue qu’on accorde enfin à l’organisation.

On ne pouvait se séparer sans chanter l’Internationale. Un ténor gréviste chante quelques couplets et toute l’assistance entonne le refrain; la voix lui manque, un autre camarade reprend les derniers couplets.

J’ai regardé l’expression de tous ces visages devant moi. A quelques mètres, un nègre chantait avec ferveur au refrain; plus loin à gauche un Marocain, au visage de bronze et au collier de barbe noire mettait dans sa chanson autant de passion que lui.

Un jour l’Internationale sera le genre humain… Que dis-je, elle l’est déjà.

Pierre MONATTE.

Extrait de l'Humanité du 2 octobre 1922

Au Havre la lutte continue

Aux tréfileries la moitié des ouvriers ont à nouveau quitté le travail

Article paru à la Une de l’Humanité du 3 octobre 1922.

Le Havre, 2 octobre. – (par téléphone de notre envoyé spécial) – Ceux qui étaient rentrés aux Tréfileries au début de la semaine dernière viennent de racheter hardiment leur faute. Hier, ils étaient venus 200 environ au meeting du bois Mongeon. Ce matin, ils sont ressortis à 450, soit la moitié du total des rentrées aux Tréfileries. Encore peut-on espérer que demain matin, bon nombre d’autres qui habitent au loin ne reviendront pas. 450 ont eu le courage de sortir une deuxième fois. La confiance du Comité de grève n’a pas, on le voit, été trompée. Les événements démontrent qu’il avait davantage raison qu’il ne le croyait lui-même, en continuant à regarder toujours comme des camarades ceux qui étaient rentrés au début de la semaine dans une crise de découragement. Il leur a tenu un langage d’ami en se donnant la peine de comprendre les raisons de la faute qu’ils venaient de commettre. Il leur a permis de la racheter. Il ne leur avait pas demandé un pareil geste, il n’en attendait pas tant d’eux. Ils lui ont donné plus qu’il n’espérait. Non seulement par leur rentrée ils ont permis à tous de se rendre compte que les patrons étaient résolus à serrer la vis, ils étaient victorieux, ce que les militants avaient prédis 1.000 fois, mais par leur sortie en grand nombre ils sèment le désarroi dans le camp patronal. Ils font rebondir le mouvement: ils lui donnent une vigueur nouvelle.

A la rentrée de 7 heures, un service entier, le clinquant, restait dehors ce matin; à 9 heures c’était le bottelage qui sortait; à midi, le cuivre lâchait en grande partie.

A l’intérieur de l’usine, les consultations allaient leur train. les portes avaient été fermées et personne ne pouvait s’en aller individuellement. Au dehors les gendarmes se faisaient voir et admirer; ils balayaient et rebalayaient les trottoirs.

Un camarade qui se faisait régler à midi a eu le mot de la journée: – "Voici un bâton pour payer ceux qui sont assez lâches pour rester".

M. Stahl le directeur des Tréfileries, doit s’arracher les cheveux; il croyait avoir enfoncé le front ouvrier et pensait que par la brèche, toutes les usines passeraient. Déjà il s’en enorgueillissait; il était trop pressé. Il n’était pas seul d’ailleurs à espérer la reprise générale. Dans beaucoup de milieux on attendait la reprise. Chez Mazeline, on avait déclaré aux employés: "Finie la couture, on recommence le travail lundi". Jusqu’à la mairie du Havre où M. Meyer refusait samedi d’accorder un bon de transport à des grévistes qui avaient trouvé du travail au loin, en prétextant que la grève était terminée et que le travail reprendrait aujourd’hui.

Au lieu de la rentrée générale tête basse, c’est la sortie tête haute de ceux qui avaient eu la faiblesse de rentrée.

C’est un 106° jour de grève qui comptera dans l’histoire ouvrière. Les ouvriers de partout vont dire:

– Ils ont du ressort les grévistes du Havre.

Les patrons aussi le diront. Ils se seront rendus compte aujourd’hui qu’il est difficile de faire toucher les épaules à des ouvriers sûrs de leur bon droit et conscients de leur force.

Ce matin, le Havre-Eclair se permettait d’écrire qu’au meeting d’hier après-midi, quelques assistants avaient manifesté leur intention de reprendre le travail aujourd’hui. Où diable, avait-il pris ce renseignement ? Chez les patrons sans nul doute.

Hier, le contraire s’était produit. C’était un groupe d’ouvriers rentrés aux Tréfileries qui avaient demandé une réunion spéciale à l’issue du grand meeting. Ils se trouvaient deux cent à cette réunion improvisée et sur le nombre une dizaine seulement n’étaient pas d’avis de ressortir. Aujourd’hui, les deux cent, on le voit, ont fait boule de neige.

L’enquête du groupe communiste

Marcel Cachin est arrivé à onze heures ce matin. De suite, il est monté au bois Mongeon où le Comité de grève était encore réuni.

La plupart des camarades du Comité attendent le lundi après-midi au siège de distribution des vivres. Une sous-commission a été désignée pour fournir à Cachin tous les renseignements utiles; elle a fonctionné jusqu’à 5 heures et le Comité de grève s’est réuni à nouveau.

La tactique du patronat consiste à faire mourir d’asphyxie cette grève formidable, à convaincre l’opinion publique qu’elle n’existe plus. L’opinion publique saura que la grève du Havre est si vivante qu’elle trouve le moyen d’électriser les plus fatigués. Elle entendra du haut de la tribune le récit des hauts faits du Comité des Forges et de ses domestiques préfectoraux ou militaires.

Pierre MONATTE.

Chaque jour: la souscription

Le 107e jour de grève au Havre

Au service du patronat

Article paru à la Une de l’Humanité du 4 octobre 1922.

Le Havre, 3 octobre. – (Par téléphone de notre envoyé spécial). – "Il ne faut pas parler au Havre du cap de lundi, me disait un camarade ces jours derniers. Remarque qu’il a toujours été franchi facilement et que le jour difficile a été chaque fois le mardi." Mais après le geste remarquable accompli hier par les ouvriers des Tréfileries, la journée d’aujourd’hui était envisagée sans appréhension.

Tout contribuait d’ailleurs ce matin à chasser les idées noires. Le geste des Tréfileries est la lumière d’une belle journée d’automne.

Devant les tréfileries

La remarquable sortie d’hier avait amené les agents du patronat et la police a redoublé d’activité. Il fallait empêcher à tout prix les sorties, boucher la fissure. Défense à tous les militants connus de passer devant les Tréfileries ce matin. L’un des délégués de l’usine au Comité de grève, le camarade Gauthier, était allé  se rendre compte sur place de la situation. Pour rien au monde, il n’aurait voulu rater un spectacle fameux dans le genre de celui d’hier. Mais un commissaire de police s’est collé à ses trousses et l’a contraint finalement à déguerpir.

Pour vous faire une idée des procédés de police en usage au Havre, regardez cet échantillon:

A un moment donné, Gauthier était entré dans un café; un commissaire est allé le relancer et a menacé de faire fermer de suite le café si Gauthier ne sortait pas.

C’est ainsi que la liberté individuelle est respectée au Havre. Les gens de la loi sont les premiers à la violer. Ils devraient observer la neutralité entre l’ouvrier et le patron; ils pourchassent et terrorisent l’ouvrier au bénéfice du patron.

La mise à la disposition du capitalisme de tous les rats de la police et de la justice apparaît chaque jour. Aujourd’hui, c’est un commissaire de police faisant la besogne des Tréfileries. Hier c’était un de ses collègues sortant de chez le chef du personnel de la maison Schneider à Harfleur, la mine réjouie et chauffée à point par un bon dîner.

C’est dans ces agapes patronales qu’ils vont apprendre l’interprétation qu’il convient de donner à certains textes de loi. Ils y apprennent, entre autres choses, que le délit d’entraves à la liberté du travail peut être compris de bien des manières, même par simples paroles; plus que ça, par simple regard. Les juges du Havre servent consciencieusement les maîtres du régime et le vieux tabellion ensanglanté qui préside le Conseil des ministre peut être satisfait de ses chats-fourrés.

Courteline est enfoncé. Jamais ses juges n’auraient osé appliquer certaines formules juridiques aux grévistes du Havre; jamais ils n’auraient osé poursuivre quelques-uns d’entre eux pour… manœuvres frauduleuses dans le but de forcer la hausse des salaires. pas de doute, vous avez bien lu, et j’ai sous les yeux cette citation, parmi tant d’autres, en toutes lettres.

Le juge qui a découvert que les grévistes du Havre recouraient à des manœuvres frauduleuses pour faire hausser leurs salaires mérite une bonne récompense, n’est-ce pas ? Il a soigneusement travaillé à ridiculiser la justice bourgeoise.

Charron et Louise Heuchel relachés

Hier soir à 8 heures, Charron, un bon camarade du port, a été relâché. Un mandat d’amener avait été lancé contre lui à propos des incidents du 26 août. Sans doute, son nom avait-il été inscrit sur la liste fantaisiste établie par les policiers havrais et parisiens. Or justement, le samedi 26, Charron était en délégation à Rouen et un rapport du commissaire de là-bas y signalait sa présence. L’inculpation contre Charron était donc ridicule. Depuis une quinzaine, c’est un fait acquis; pourtant on ne lui rendait pas sa liberté. S’il fallait libérer tous ceux qui sont injustement arrêtés, qui est-ce qui resterait à la prison du Havre ?

Ce soir, c’est Louise Heuchel qui a eu la joyeuse surprise de voir s’ouvrir les portes de la prison. L’inculpation qui pesait sur elle, de menace de mort contre la personne du général Duchêne et de provocation au meurtre de gendarmes, n’avait pour appui que deux rapports anonymes et contradictoires. Le juge Kerambrun lui-même n’avait pu obtenir que soit levé l’anonymat des auteurs des deux rapports. Les mensonges qu’ils contenaient se sont écroulés au premier examen.

Après la libération de Lartigue et de Le Guillermic, celle de Charron et de Louise Heuchel s’est fait attendre. Espérons que celle de tous nos autres camarades tardera moins. Voilà des semaines que Menneret, Peltier et autres devraient être dehors. Ces hommes sont maintenus en prison malgré la mise en liberté provisoire demandée pour eux par le juge d’instruction qui a instruit leur affaire. Serait-ce qu’on ne veut pas en haut lieu laisser la prison du Havre sans locataires ? Il y a un bon moyen en ce cas, c’est de relâcher les innocents qui y sont présentement et d’y coffrer les véritables coupables du crime gouvernemental du 26 août qui a coûté la vie à quatre hommes et ceux du crime patronal qui a coûté 107 jours de sacrifice à 15.000 ouvriers et à leur famille.

Pierre MONATTE.

Dessin paru dans l'Humanité du 4 octobre 1922

Cent-huitième jour de grève

Article paru dans l’Humanité du 5 octobre 1922.

Le Havre, 4 octobre. – (Par téléphone de notre envoyé spécial). – Deux faits extrêmement importants et qui vont exercer une grosse influence sur la marche du conflit se sont produits au cours de cette 108° journée.

Ce soir, Quesnel, Hervieu, Craquelin et Peltier ont entendu le gardien chef de la prison leur dire: "Messieurs vous êtes libres".

Ce matin, les grévistes, sur la proposition du Comité de grève, avaient décidé d’adresser une nouvelle lettre aux patrons.

Peltier est libéré enfin. Déjà sa mise en liberté avait été annoncé deux ou trois fois. Mais d’autres camarades sortaient et l’on aurait dit que Peltier était oublié. Tout finit par arriver. Le voilà dehors en même temps que Quesnel, secrétaire de la métallurgie et de l’union locale, l’âme de la grève jusqu’au 26 août; en même temps que Hervieu, secrétaire du port, et Craquelin, secrétaire des Inscrits unitaires. Avant-hier Charron, hier Louise Heuchel et Rioult, le conseiller municipal socialiste arrêté ces jours derniers. Aujourd’hui, les militants havrais les plus connus et Peltier. Et demain ? Espérons que demain le scandale qui consiste à garder en prison des hommes, dont le juge d’instruction chargé de leur affaire a signé la mise en liberté provisoire, prendra fin, et que Menneret, Le Pen, Rachel Degond, Limare, Bunel et Mme Bunel, Le Gall et Féré nous seront rendus.

Une lettre aux 24 patrons

Outré de la conspiration du silence faite autour de la grève par la presse locale, le comité de grève a décidé de dénoncer cette conspiration à la population havraise. En même temps, il a résolu de faire une nouvelle démarche auprès des patrons. Une lettre a été envoyée non pas à la chambre patronale de la rue du Chillou, mais directement aux vingt-quatre patrons dont les usines sont en grève.

Ainsi, du même coup, la grève, dont les journaux d’ici ne parlent que pour l’enterrer chaque jour, quittes à être obligés de l’assassiner de nouveau le lendemain, n’est pas un mort récalcitrant, mais un être acharné à vivre. Ceux qui ne voient plus les réunions de la salle Franklin et les défilés des grévistes dans les rues du Havre peuvent oublier ou ignorer que les grévistes font, par milliers, l’ascension du bois Mongeon chaque matin. Mais un vote viendra rafraîchir leur mémoire.

La Journée Industrielle fit voir dans l’appel aux ouvriers rentrés une preuve de faiblesse. Ne veut-elle pas plutôt donner le change au lendemain du beau geste des Tréfileries. Si c’est une faiblesse que de ne pas permettre au patronat d’approfondir et d’exploiter les divisions ouvrières, le Comité de grève en a évidemment commis une. Mais qu’on nous permette d’être d’un autre avis et de penser que le comité de grève a fait preuve en cette circonstance d’une force singulière. Jamais pareil appel n’avait été lancé, jamais on n’avait vu un comité de grève disposer d’une pareille influence morale. Jamais on n’avait vu des ouvriers rentrés à l’usine avoir un pareil sursaut de volonté et de conscience. Puisse le Comité de grève du Havre donner beaucoup de pareilles preuves de faiblesse.

Voici le texte de la lettre envoyée aujourd’hui aux patrons:

Monsieur,

Nous nous permettons de vous rappeler notre lettre du 26 août, en réponse à celle de votre chambre syndicale, à la date du 25 août.

Dans cette lettre il était porté à notre connaissance que vous étiez disposé à recevoir des délégations d’ouvriers de vos usines. Dans notre lettre du 26 août, nous vous proposions une méthode qui nous paraissait plus efficace.

Reprenant aujourd’hui les termes de votre lettre du 25, nous avons l’honneur de vous faire connaître que nous avons constitué par usine une délégation de quatre membres, strictement composée d’ouvriers travaillant dans votre usine à la déclaration de la grève.

Nous avons voulu donner ainsi le maximum de garanties d’impartialité de la part des délégués, Cette délégation se tient à votre disposition pour rentrer en conversation avec vous, aux jour et heure qui seront à votre convenance et à l’endroit que vous voudrez bien désigner.

Nous espérons que vous donnerez une suite favorable à notre nouvelle proposition, et qu’après un examen attentif d’une situation si préjudiciable à la population tout entière, vous trouverez, d’accord avec les délégués ouvriers, un moyen équitable susceptible de mettre un terme a un conflit qui pèse si lourdement sur l’industrie de la région havraise.

Dans l’attente de votre réponse, nous vous présentons, monsieur, l’assurance de nos sentiments distingués.

Le Comité de grève.

Attendons maintenant la réponse des patrons. Il leur sera bien difficile de ne pas répondre et non moins difficile de répéter ce qu’ils ont déclaré depuis cent jours, que les ouvriers devaient se serrer la ceinture tandis que les patrons se repaissent de la vie chère en croquant leurs honnêtes bénéfices de guerre.

Au Palais de justice

Aujourd’hui un interrogatoire, celui de notre vieux Bousquet, assisté par Me Lazurich. Bousquet ferme la série des interrogatoires. L’instruction va, paraît-il, être close. Deux comparutions devant le tribunal :

Celle de Coroller, un jeune de 17 ans, inculpé d’outrage à la force armée, attrape trois semaines de prison, malgré son âge, la défense de Lafont et la demande émouvante de sa vieille Bretonne de maman dont il est d’unique soutien.

Celle de Diot, inculpé d’entrave à la liberté du travail.

Il y a un mois, nous avons publié une lettre confidentielle des syndicats patronaux havrais demandant à leurs adhérents de recueillir tous les renseignements possibles sur les faits d’atteintes à, la liberté du travail. La plainte contre Diot a été déposée par M. Quatravaux, directeur de la Société Le Nickel. Il ne fait pas de doute que Diot appartient à la série des victimes de la rue du Chillou et que les juges du Havre ne font qu’obéir aux désirs du patronat havrais. (…) Non seulement, M. Quatravaux a déposé lui-même la plainte aux lieu et place de son pauvre esclave Lesteilin, un manœuvre de 59 ans, qui courbait le front à l’audience sous la honte de la sale besogne qu’il commettait, mais il a conduit dans son auto Lesterlin auprès du commissaire de police, et il a déposé en même temps, pour le même fait, une seconde plainte contre un autre gréviste, plainte qui ne peut être retenue, mais quia permis d’apprendre que c’était le surveillant de l’usine qui avait donné à Lesterlin le nom de cet agresseur imaginaire.

Bien qu’il n’y ait pas eu de coups échangés, pas la moindre voie de fait, mais simplement une musette jetée à terre, Diot a été condamné à six semaines de prison.

Au Havre, l’application de la loi sur la liberté du travail est poussée si loin qu’elle aboutit la suppression du droit de picketing et du droit de grève.

Les patrons havrais ont rigidement des domestiques obéissants et zélés en la personne des juges d’ici.

Pierre MONATTE.

Le 109° jour de grève

Article paru dans l’Humanité du 6 octobre 1922.

Le Havre, 5 octobre. – (Par téléphone de notre envoyé spécial).Le Havre, 5 octobre. Quesnel, on le pense bien, était ce matin au Comité de grève et au meeting du bois Mongeon.

Après quelques mots d’Argence disant quelle joie chacun éprouvait à le revoir, il a pris la parole; il l’a reprise derrière Raynaud et après Gauthier il est remonté  sur les planches et a prononcé le dernier mot de la réunion. Son apparition a été saluée d’applaudissements et de cris vite coupés par un énergique :

« Je croyais vous avoir appris à ne pas applaudir ».

Il a dit tout ce qu’on attendait de lui, son contentement de retrouver le mouvement aussi solide au bout de 109 jours, la nécessité pour chacun de remonter le moral, autour de lui, le devoir de penser à ceux qui ont été assassinés et à ceux qui restent. en prison. Il l’a dit avec une vigueur à la fois bon enfant et rude.

Dans la soirée, nous avons conversé ensemble pendant deux grandes heures de toutes choses, et de tant de choses que je ne me risquerais pas à vous les raconter toutes. Voici quelques réponses à mes questions les plus importantes:

– Que penses-tu du mouvement ?

– Il est solide et touche au moment décisif. Les copains ont bien fait d’envoyer aux patrons la lettre d’hier. On va voir ce que ceux-ci oseront répondre. Le « fémaux » de chez Normand et le "tribout" de chez Schneider les mènent ordinairement à la baguette,, mais cette fois ils n’ont pas l’air d’encaisser aussi bien que ça.

Déjà hier, heures, les patrons étaient réunis. Ils se sont réunis une seconde fois ce matin. Il y a eu une longue discussion, donc du tirage, donc toute une fraction qui veut terminer le conflit en accordant ce que nous demandons. Si fort que soit le Comité des Forges, il ne peut tout de même pas contraindre toutes les boîtes à se ruiner pour la satisfaction de son amour propre et pour ses beaux yeux.

– Le syndicat des métallurgistes va sortir grossi et bien trempé de cette magnifique grève ?

– Cela ne fait pas de doute. Songes donc que nous étions en tout 250 syndiqués au début de la grève et que le 2 juin, à une réunion contre la diminution des salaires, il n’y avait pas plus de 200 auditeurs. C’est tout cela l’indifférence apparente des ouvriers, le faible nombre des syndiqués qui a soufflé du culot aux patrons.

– Il aura tenu longtemps leur culot !

– C’est que nous avons à faire à des sociétés qui ont des usines ailleurs où elles peuvent faire le travail le plus pressé. Souvent nous avons des grèves longues. Une des meilleures a duré déjà 120 jours.

– Crois-tu qu’on va rendre bientôt le cercle Franklin ?

– Justement, de la prison, j’ai écrit, vers le 20 septembre, au maire pour lui rappeler qu’il nous a signé un contrat de location en règle, que les syndicats sont chez eux à Franklin et qu’ils payent leur loyer. En vertu de quelle loi nous dénie-t-on notre qualité de locataires et nous flanque-t-on à la porte ?

« Ce n’est pas tout les troupes qui occupent Franklin fourragent dans nos bureaux et dans nos bibliothèques. En 1893, quand Charles Dupuy a fermé. la Bourse du Travail de Paris, il n’a pas laissé faire tant de saloperies à l’intérieur, et pourtant, quelle émotion et quel bruit dans le pays ! On avait fermé la Bourse du Travail, on a, fermé la nôtre et aujourd’hui tout le monde paraît trouver cela tout naturel, tout le monde y compris le maire du Havre. J’ai reçu une lettre de lui, je te montrerai ça. D’ailleurs le conseil municipal se réunit ce soir précisément les conseillers municipaux sont saisis d’une lettre où je leur pose la question de Franklin. »

Attention au racolage

L’excellente preuve que les patrons n’ont pas autant d’ouvriers à leur disposition qu’ils en voudraient, c’est qu’ils envoient dans toutes les directions des racoleurs pour leur trouver des ouvriers professionnels. Pour leur faciliter la besogne, le Comité de grève adresse à tous les secrétaires d’organisations syndicales et à tous les travailleurs de la métallurgie une mise en
garde dont voici le passage principal :

« Les requins de la métallurgie du Havre ne voyant dans les usines que quelques manoeuvres inconscients dont la valeur de production est nulle vont tenter une nouvelle manœuvre. Déjà un certain Moyon, contremaître racoleur au chantier de la Gironde doit aller à Saint-Nazaire pour recruter des ouvriers qualifiés pour exécuter les travaux que les grévistes du Havre s’acharnent à ne pas vouloir toucher.

En tous cas, le Comité de grève porte à la connaissance des inconscients qui pourraient se laisser tromper par des promesses plus ou moins mensongères, que nos camarades du Havre sauraient les recevoir dignement et avec tout le confort moderne.

Ouvriers de tous, les pays, tenez-vous en garde, et ne vous dirigez pas sur le Havre, car toutes les usines sont à l’index,

Le Comité de grève.

P.-S Le Comité de grève ne verrait pas avec déplaisir des figurants bénévoles se payer un petit voyage au Havre aux frais de nos usines. Ils pourraient toujours augmenter le nombre des entrées et le montant des frais généraux.

Les dix mille francs du Conseil Général

Le conseil général de la Seine-Inférieure dont le président, M. Bignon, a insulté les grévistes dans son discours d’ouverture, vient de voter dix mille francs pour les familles des grévistes.

Bazin ayant demandé que le comité de grève soit chargé de leur répartition a vu sa demande combattue par le préfet, ce  qui est tout naturel, et ce qui l’est peut-être moins, par M. Tilloy, un conseiller socialiste.

Bazin peut se consoler de son échec. S’il avait obtenu gain de cause, un cas de conscience se serait posé devant le comité de grève. Quelle que soit la misère des grévistes aurait-il été possible d’accepter un centime de la part du préfet de la Seine-Inférieure, le provocateur des incidents du 26 août ? La question est écartée, et c’est tant mieux. Néanmoins le comité de grève a tenu à élever une protestation.

Ce vote a rappelé en outre un certain nombre de décisions prises par plusieurs municipalités, notamment celles de Lyon et de Périgueux. Elles ont voté des sommes assez importantes en faveur des grévistes, mais ceux-ci se demandent ce qu’il est advenu de ces décisions. Les camarades de ces localités devraient bien renseigner le comité de grève.

Une lettre de Le Pen

Voyez par cette lettre de Le Pen lui-même à Lacarrère, ce qu’ils ont trouvé:

« On me refuse ma liberté parce que, en temps qu’électricien, le secrétaire de la Fédération du bâtiment m’a dit que je n’avais rien à faire au cercle Franklin, lieu des réunions du comité de grève de la métallurgie comme si on ignorait que le cercle F’ranklin est commun à une quinzaine d’organisations, y compris le syndicat du bâtiment. D’autre part, on sait pertinemment que je venais de faire une réunion aux travailleurs du bâtiment en grève par solidarité et qui m’avaient appelé auprès d’eux.

« Comme tu le vois, ceci est clair et peu compliqué. Mais il n’est de tels sourds que ceux qui ne veulent rien entendre. Ce qui n’empêche pas de dire que, Don Basile a fait école par ici.

« Je proteste parce que la machination est par trop grossière et si je la dénonce, ce n’est pas parce que je pense que cela changera quelque chose à ma situation, mais simplement pour faire voir que je ne suis pas dupe de la manœuvre tentée contre nous. »

Ainsi, on ne relâche pas Le Pen parce qu’il n’avait rien à faire au Cercle Franklin auprès des métallurgistes en adoptant le raisonnement même du Parquet de Rouen. Puisqu’il est établi qu’il était au syndicat du bâtiment, on doit le relâcher en vitesse. Mais je me demande dans quel coin du code, le Parquet a déniché que c’était un délit punissable de l’emprisonnement que d’aller à Franklin pour un électricien comme Le Pen ? Chaque jour décidément la justice havraise nous réserve une cabriole plus admirable que la précédente.

Pierre MONATTE.

Au bois Montgeon (Photo parue dans le N° du 31 août 1922)

110° jour de grève

Article paru dans l’Humanité du 7 octobre 1922.

Le Havre, 6 octobre. (Par téléphone, de notre envoyé spécial.) Les délégations qui se sont rendues au cours de l’après-midi dans chaque usine étaient de retour au bois Mongeon, vers 5 heures. Là, elles se sont réunies avec le Comité, de grève et lui ont rendu compte de chaque entrevue.

Partout les délégués des grévistes se sont heurtés à la volonté de ne pas discuter sur les 10 p. 100.

" Nous nous, en tenons à la réponse que nous vous avons faite le 22 juin », a-t-on dit en plusieurs endroits.

Dans quelques-usines, notamment aux Tréfileries et chez Schneider, à Harfleur, on a dit aux délégués:

"Que n’êtes-vous venus un mois plus tôt nous aurions pu faire des concessions, mais la grève a trop duré. »

C’est une manœuvre naïve dirigée contre le Comité de grève, une manœuvre cousue de gros fil blanc. Peut-être aussi a-t-on voulu se payer le luxe de faire de l’ironie à un pareil moment. On laisse entendre que si les délégués s’étaient présentés il y a un mois, ils auraient obtenu des concessions.

Chez les coiffeurs, c’est demain qu’on rase gratis, chez les patrons métallurgistes, c’était hier. Le résultat est le même. Mais dans l’un et l’autre cas, on se trouve en présence de blagueurs.

Les patrons sont mal venus à prétendre cela, alors que dans la lettre du 25 septembre, signée de M. Fenaux, leur vice-président, il était nettement déclaré que toute discussion relative aux 10 p. 100 était inutile. Au mois de septembre comme au mois de juin et comme au mois d’octobre, les patrons, ont déclaré, qu’ils refusaient de revenir sur les diminutions de salaires.

En cherchant par quels moyens ils pourraient bien miner l’influence légitime du Comité de grève, ils ont trouvé cette manœuvre. Elle est certainement très jésuitique, mais elle est vouée à l’insuccès.

La réponse faite dans l’après-midi avait été dictée par le Syndicat patronal, elle était le fruit, des laborieuses discussions qui avaient absorbé les deux réunions patronales.

Ce matin, la presse locale avait publié le communiqué suivant, répondant à la lettre adressée à chaque patron par le Comité de grève :

Le comité de grève des métallurgistes vient de proposer à chaque patron de recevoir individuellement une délégation de son ancien personnel.

La chambre syndicale patronale fait connaître qu’aucune maison ne s’est jamais refusée à recevoir les membres de son personnel qui désirait l’entretenir.

Elle signale, en outre, que près de 6.000 ouvriers, soit largement plus de la moitié des ouvriers dont elle prévoit l’emploi, ont repris le travail aux nouvelles conditions de salaires.

C’est le syndicat patronal qui a répondu au nom de l’ensemble des patrons. C’est lui qui leur a dicté la réponse qu’ils devaient faire individuellement aux délégations qui se présenteraient. Cette réponse est catégorique et brutale.

Le Comité de grève se réunira demain matin avant la réunion des grévistes pour envisager la réplique nécessaire qu’il convient de faire.

La solidarité ne doit pas se ralentir

L’Union départementale des syndicats unitaires de la Seine-Inférieure, dont le secrétaire, notre ami Gauthier, a été l’un des meilleurs guides du mouvement, est mieux placée que quiconque pour constater les besoins criants qui se manifestent au cours d’une grève aussi longue. Certes, au début du pain suffisait. Aujourd’hui, il faut pouvoir s’occuper de bien d’autres choses..

Ces jours-ci, un cas s’est posé:

Dans un ménage de grévistes, la femme était en couches. On peut le penser dans 100 jours, les économies ont filé. Pourtant, en pareille occasion, il faut faire certaines dépenses indispensables. Que faire ? Le Comité a décidé d’allouer une somme de 100 francs et de faire appel aux camarades disposant d’une layette. Ce n’est là qu’un exemple, mais on peut penser que su r 10.000 ménages les cas les plus imprévus se présentent et qu’il faut y faire face. C’est ce qui a amené l’Union de la Seine-Inférieure à lancer l’appel suivant à la classe ouvrière:

Au 110° jour de grève de nos camarades métallurgistes du Havre, l’Union départementale des syndicats unitaires de la Seine-Inférieure lance un vibrant appel à la classe ouvrière tout entière pour qu’elle augmente son geste de solidarité et vienne en aide d’une façon plus efficace à tous nos malheureux frères qui supportent si stoïquement des misères sans nom.

Quand on a vu des ouvriers, jeunes ou vieux, hommes et femmes, au visage stigmatisé par les privations, mais dont les yeux reflètent une énergie indomptable, on a le coeur serré et on voudrait pouvoir faire partager à tous les frères de France les sentiments d’admiration et de pitié dont on est imprégné.

Au secours, camarades ! L’hiver approche avec tout son cortège de misères et de besoins supplémentaires. Des milliers d’hommes vont être sans vêtements, sans chaussures. Le soir, des milliers de familles vont se trouver sans lumière, devant un foyer éteint.

Au secours ! Pour que nos camarades ne soient pas étranglés par les bandits du Comité des Forges qui, après s’être servis d’eux et de nous pour édifier des fortunes scandaleuses, ne reculent devant aucun crime pour arriver à leurs fins.

Notre appel sera entendu. Au nom de nos frères du Havre si privés, mais si courageux, merci!

Au Palais et à la prison

Hier, avaient passé à l’instruction, les camarades Louis et Robert Dumont, Letailleur, Le Rumeur, Duflos et Bagnol. Ils sont inculpés de rébellion. Aujourd’hui, Durand pour le même motif et Sénécal, Jacq et Besse pour entraves à la liberté du travail. La justice havraise ne chôme toujours pas, on le voit. Elle instruit et coffre toujours, sans se presser de rendre la liberté aux camarades dont elle a pu constater déjà l’absolue innocence. Elle en détient toute une catégorie dont le juge d’instruction lui-même a signé la mise en liberté provisoire. Cela ne veut pas dire
que ceux dont M. Kerambrun n’a pas signé la libération soient moins innocents et moins dignes d’intérêt, mais cela veut dire que pour ces dix ou douze, même aux yeux des gens de loi, c’est un scandale de les garder.

Le scandale est encore plus grand quand il s’agit d’un camarade comme Menneret qui était venu de Metz au Havre, pour assuter les départs des colis rassemblés par le Comité d’assistance aux Russes. Les juges avaient pensé trouver en lui un « oeil de Moscou ». Ils croyaient tenir un homme terrible, chargé de crimes. Ils tiennent en prison un innocent qui est revenu de la guerre du droit avec 6 blessures graves: une au poumon, une au bras gauche et une à la cuisse, et Menneret qui devrait avoir acquis tous les droits est à la prison du Havre depuis 40 jours tandis qu’un certain nombre de gens qui ont sur les mains et la conscience la mort de quatre travailleurs havrais, paradent en liberté.

Pierre MONATTE.

Demain, rentrée au Havre en rangs serrés, la tête haute

Article paru dans l’Humanité du 8 octobre 1922.

Le Havre, 7 octobre. (Par téléphone de notre envoyé spécial). J’imagine l’étonnement et la tristesse qu’on éprouvera, partout à la nouvelle de la décision prise ce matin par le Comité de grève du Havre.

Encore une défaite ouvrière, dira-t-on. Certes, c’est une défaite matérielle cela ne servirait à rien de le taire ou de nous le cacher à nous-mêmes. Mais le patronat n’en tirera ni gloire ni bénéfice. Son orgueil est sauf mais sa victoire lui aura coûté cher, plus cher que s’il n’avait pas engagé la lutte.

Il y avait plus de monde que les autres jours encore au bois Mongeon. La réunion du Comité de grève s’est prolongée. Il fallait d’ailleurs attendre le retour des délégations qui devaient n’être reçues que ce matin chez Normand, chez Béliard et à la Transatlantique.

La réponse de ces dernières maisons a été pareille à celles qui avaient été rapportées dans la soirée d’hier. Partout, on se refuse à revenir sur la diminution de 10 p. 100. Les patrons sont intraitables.

Que pouvait décider le Comité de grève ? La poursuite de la lutte ? C’était le désir des militants et d’une bonne partie des grévistes. Mais au prix de quels sacrifices et en laissant en route quelques milliers de découragés ou d’épuisés.

La cessation de la lutte ! Quatre mois sans salaire ruinent un budget ouvrier. Tandis que les ouvriers luttent en se serrant la ceinture, les patrons ne sont même pas atteints dans leur superflu. Déjà il y avait trop de souffrances étouffées, de mĩsères cachées la force humaine a des limites. Le Comité de grève n’a pas cru possible d’aller plus loin. Certes, il a examiné toutes les hypothèses.

Des catégories, même des maisons entières, lui ont dit «Nous ne rentrons pas". Il a pris sa décision on la connaît. Quesnel a été désigné pour en expliquer les raisons à l’assemblée et pour lire la déclaration élaborée par le Comité de grève. C’est la gorge serrée, le visage rouge et de temps à autre une larme au coin des yeux, qu’il a parlé.

La guerre en rase, campagne est finie, a-t-il dit la guerre de tranchées commence, et nos tranchées sont dans les ateliers.

Thristen, au nom de la C.G.T.U. a remercié les grévistes pour leur admirable effort et leur a dit qu’ils n’avaient pas lutté en vain.

Malheureusement, ce n’est pas, vous qui recueillerez le meilleur fruit de vos efforts et de vos souffrances. C’est nous qui vous devrons de ne pas voir nos salaires diminués.

Juste remarque que la nouvelle du recul des compagnies houillères devait confirmer.

Un gréviste inconnu, en quelques mots heureux, a rappelé que la route de l’émancipation est longue et bordée de tombeaux et de défaites.

Tous les orateurs sans exception ont montré que le syndicat devait être la maison de tous. Au début de la grève, il comptait 250 membres, aujourd’hui il en compte près de 3.000. Il doit embrasser tous les ouvriers qui ont fait preuve de conscience et de ténacité. C’est par le syndicat que peut se ressouder le bloc des ouvriers qui ont tenu pendant 90 jours et de ceux qui ont tenu jusqu’au bout. Entre eux, il ne doit pas y avoir de haine. Toute la haine des uns et des autres doit être dirigée contre le patronat.

Cet après-midi, le Comité de grève s’est réuni à nouveau pour envisager la nouvelle organisation de la distribution des secours aux camarades qui seront frappés, à ceux qui ne pourront être réembauchés tout de suite, et les moyens d’atteindre la première paie.

De la Sûreté aux Tréfileries

Le Chef de la Sûreté havraise vient d’obtenir sa mise à la retraite. Il part planter ses choux, pensez-vous ? Erreur, il entre aux Tréfileries pour assurer la direction d’un important service. On devine de quels service il peut s’agir.

Il y a quelques jours, nous constations le zèle, avec lequel un commissaire de police opérait devant les Tréfileries et comment il pourchassait les militants. Il alIait`jusqu’à menacer de faire fermer un caf’é où l’un de nos camarades était entré.

Etait-ce M. Bataillé, assurant à la fois ses deux services, celui du gouvernement et celui des Tréfileries ? Ou bien l’un de ses collègues à qui il avait passé la consigne ?

Une petite cérémonie qui a réuni toutes les mouches havraises a été faite en l’honneur de M. Bataillé. Des discours y ont été prononcés. Nous serions ingrats si nous ne signalions pas celui de M. Tonnetot, le sous-chef de la sûreté du Havre, qui a eu l’honneur récemment d’établir, en collaboration avec quelques inspecteurs de la Sûreté parisienne, la liste des militants qu’il convenait d’arrêter.

Que la police de l’Etat soit aux ordres des patrons, personne n’en doute; qu’elle passe d’un râtelier à l’autre ou qu’elle mange aux deux, c’est chose naturelle, mais qu’elle fournisse elle-même la preuve de sa pourriture, c’est une occasion que nous ne pouvons laisser passer.

Pierre MONATTE

La déclaration du Comité de grève

Voici la déclaration lue par Quesnel au meeting et qui va être affichée sur les murs du Havre :

A tous les grévistes du Havre,

Au 110e jour de notre belle lutte, votre Comité de grève vient vous dire de rentrer aux ateliers lundi prochain 9 octobre, de vous présenter tous ensemble, en rangs serrés et la tête haute.

Nous n’avons pas voulu vous demander davantage de sacrifices. Nous n’avons pas voulu saigner plus longtemps la solidarité ouvrière nationale. Dans nos rangs beaucoup voudraient continuer la lutte. Nous demandons à ces vaillants camarades de ne pas couper en deux l’armée de la grève. Les professionnels indispensables doivent rentrer aux côtés de leurs camarades.

Nous sommes peut-être vaincus momentanément, mais nous ne sommes pas battus.
Pendant 110 jours, nous avons multiplié les sacrifices. Nous avons fait une grève qui a soulévé la sympathie et l’admiration de toute la classe ouvrière et forcé le respect de nos adversaires eux-mêmes.
Nos sacrifices n’ont pas été inutiles Nous subissons aujourd’hui une diminution mais d’autres diminutions auraient suivi inévitablement. Nous n’avons pas réussi à faire reculer le Comité des Forges, mais nous l’avons fixé sur place. Nous avons mis un cran d’arrêt. Ce cran d’arrêt est mis pour nous et pour toute la classe ouvrière car le patronat ne se risquera pas soulever sur un autre point du pays une autre grève pareille à celle du Havre.

Nous assurons de toute notre affection les camarades qui souffrent dans les prisons et nous nous engageons à les en faire sortir. Nous n’oublions pas nos quatre morts du 26 août non. plus que les responsables de leur assassinat.

Nous remercions du fond du cœur les ouvriers, les organisations et tous ceux qui nous ont apporté leur solidarité.

Nous rentrons dans les usines, la tête haute, avec l’orgueil de nous être; bien battus, avec la volonté de continuer, dans le syndicat des métaux du Havre – autour duquel nous devons tous nous resserrer- la cohésion et la confiance qui ont uni entre eux, pendant la grève les 15.000 métallurgistes de la place, avec l’espoir aussi de prendre un jour prochain notre revanche.

Le Comité de Grève.

APRÈS LA GRÈVE HÉROÏQUE

Les travailleurs du Havre rentrent ce matin sans abdiquer

Article paru dans l’Humanité du 9 octobre 1922.

Le Havre, 8 octobre. (Par téléphone de notre envoyé spécial). Les grévistes ont tenu ce matin une dernière réunion avant la rentrée. Je ne sais pas si la rentrée demain matin sera impressionnante, mais, je puis dire que cette réunion finale au bois Mongeon fut émouvante.

Dans la défaite, on s’éparpille ordinairement. Chacun va de son côté,en maudissant le voisin; surtout on fuit les militants. Ici, tout le monde s’empressait autour d’eux pour leur serrer les mains. Pas le moindre reproche contre le syndicat qui [sic] contre le comité de grève. Les militants qui ont quitté le mouvement, ceux du comité de grève commé, ceux qui ont travaillé dans les bureaux de distribution des vivres, souvent les mêmes d’ailleurs, peuvent être satisfaits. Ils ont fait leur devoir et sont payés, non par la suspicion ou les outrages, mais par la confiance générale.

Sans doute, il y aura des coupes sombres, il y aura des victimes. Comme le disait hier à Harfleur, au dernier carré des grévistes de Schneider, notre ami Gauthier:

Toute bataille laisse des morts. La victoire de Poincaré n’en a-t-elle pas laissé 1 million ?

C’est évidemment la menace suspendue sur les têtes. Vendredi la chambre patronale déclarait qu’elle ne prévoyait pas le remploi de tous-les grévistes. C’est la méthode Schneider; on veut renouveler le personnel. C’est plus facile à dire qu’à exécuter. Déjà 2.000 professionnels ont mis la voile pour d’autres lieux et beaucoup ne voudront pas revenir.

Il en est d’autres qui regardent comme une humiliation de rentrer et il a fallu toute la pression du comité de grève pour les convaincre que leur devoir consistait à reprendre leur place à l’usine. J’en connais un qui a déclaré que ce serait le plus dur affront qu’il puisse recevoir, si, demain, la Transatlantique acceptait sa rentrée.

Les patrons auront trop de peine à retenir les professionnels pour pouvoir réaliser leur menace. Ils peuvent parler de déplacement de l’industrie métallurgique havraise. Tant qu’ils n’auront pas transporté la mer et les Chantiers de Constructions Navales à Paris on peut sourire de leur projet. Il faut qu’ils racontent quelque chose; il faut bien qu’ils essaient de démoraliser les travailleurs. C’est pourquoi ils font dire par leur presse, et notamment par Le Havre-Eclair, que la grève a pris fin officiellement, mais qu’elle était virtuellement terminée depuis 15 jours.

En prenant les chiffres mêmes des statistiques patronales, il y avait vendredi 6.000 rentrées sur 15.000 ouvriers. Une grève qui embrassé 9.000 grévistes et qui garde dans ses rangs les ouvriers professionnels d’élite, « les carnivores" n’est pas une grève virtuellement terminée. On sait aujourd’hui mieux encore ce que valent les statistiques patronales. C’est hier qu’un directeur, prétendant qu’il y avait 292 rentrées dans son usine,, était obligé de rectifier et de reconnaître comme exact le chiffre 92.

C’est une armée compacte qui suspend la grève et s’apprête rentrer en rangs serrés et la tête haute. Elle rentre avec la volonté de continuer la lutte et la certitude d’avoir d’ici peu reconquis les 10 p. 100 qu’on lui vole momentanément.

Menneret, Rioux et Mme Rioux sont en liberté

Hier, au soir, Menneret, Rioux et Mme Rioux ont été mis en liberté. La porte de la prison s’entrouve tous les deux ou trois jours.

Espérons qu’elle s’ouvrira toute grande l’un de ces jours. Ceux qui restent emprisonnés ne sont pas plus coupables que ceux qui ont été relâchés. Les véritables coupables, chacun le sait, logent au château de Schneider, à la préfecture de Rouen et au commandement de corps d’armée.

Pierre MONATTE.

Les grévistes du Havre ont fait une rentrée impressionnante

REPRÉSAILLES PATRONALES

Article paru dans l’Humanité du 10 octobre 1922.

Le Havre, 9 octobre. (Par téléphone de notre envoyé spécial). Le Comité de grève avait dit que la rentrée aurait lieu en rangs serrés et la tête haute. C’est bien ainsi qu’elle s’est produite. Dans chaque usine, elle a donné lieu à une manifestation impressionnante.

Aux chantiers Augustin Normand, l’Internationale a retenti. C’est le type de l’usine cléricale et l’on connaît la part que son directeur M. Fenaux a prise dans la grève en qualité de vice-président du syndicat patronal. Les morceaux de buis bénis qui ornent les minuscules chapelles accrochées dans les ateliers, ont dû sentir entrer une bouffée d’air nouveau.

Chez Mazéline, les tourneurs ont refusé de rentrer pour protester contre la révocation de Cantais, qui a été poursuivi pour faits de grève. De vieux ouvriers sont ressortis par solidarité pour ce jeune camade.

A la Compagnie Transatlantique, ceux qui étaient repris ne voulaient pas reprendre le travail devant le nombre de camarades frappés. Il a fallu que les militants leur disent de rentrer.

Les coupes sombres

Partout l’esprit a été magnifique. Les coupes sombres étaient trop escomptées pour refroidir la confiance des camarades. Il est difficile de donner des chiffres précis; d’heure en heure, ils ont changé par le fait que le réembauchage s’est effectué toute la journée. Il continuera demain et seulement, on saura avec exactitude le nombre des camarades frappés.

Un journal havrais de ce soir qui donne des renseignements de source patronale déclare que le nombre des non réembauchés est d’un millier environ. Les maisons qui ont sabré le plus durement sont Schneider (noblesse oblige), les Tréfileries, la Compagnie Transatlantique, et les Chargeurs.

Mais le même journal signale qu’un certain nombre de maisons sont susceptibles d’embauchage encore Duchêne, Caillard, Béliard, Chantiers de la Gironde, Tréfileries, Westinghouse, Schneider,  De Gesincourt, Caillou, Cudelou, Simonneau.

Les professionnels s’exileront-ils ?

Les patrons sont dans un cruel embarras. La main-d’oauvre professionnelle se refuse a accepter les nouvelles conditions et s’en va du Havre ou n’y revient pas.

Les chantiers de la. Gironde n’ont pu reformer que 19 équipes de riveurs sur 53. Chez Béliard, les équipes sont désorganisées par le départ de beaucoup de professionnels.

Ceux qu’on regarde comme les as des métiers ont pris leur compte. Ceux qui étaient partis travailler ailleurs reviendront ou ne reviendront pas. Déjà quelques uns ont écrit à Quesnel de venir à Paris pour faire une réunion pour tous ceux de la région parisienne. D’autres, qui avaient espéré une autre issue du conflit ne veulent pas se plier devant l’arrogance patronale. Quant à ceux qui sont révoqués, certains ont déjà demandé à la réunion de ce matin quelles facilités leur pourraient être données pour aller chercher du travail ailleurs. La place du Havre risque fort d’être traitée en pestiférée par les ouvriers professionnels.

Déjà dans quelques maisons, la question des heures supplémentaires s’est posée. La réponse a été partout la même « Plus d’heures supplémentaires, qu’on reprenne d’abord les révoqués. » Il ne se passera pas longtemps avant que l’offensive reprenne sur les salaires. On a été battu en restant sur la défensive, il se pourrait bien que certaines maisons ne tardent guère à passer à l’offensive et que certaines positions soient vivement reconquises, et peut-être même dépassées.

La méthode Edde

La nécessité d’ailleurs y contraindra les ouvriers. Il leur est difficile de mettre en application la méthode Edde de diminuer le coût de la vie.

Vous ne connaissez pas la méthode Edde ? J’ai oublié, en effet, de vous l’exposer avant-hier. Mais il n’est pas trop tard pour le faire.

Samedi matin, M. Edde, directeur de la Compagnie Générale Transatlantique, en présence de son ingénieur, M. Romano, a déclaré à la délégation de son personnel, que le coût de la vie ne diminuerait que le jour où les ouvriers ne pourraient plus payer. Ce jour-là, les commerçants baisseraient bien leurs prix.

Les conseils de M. Edde ne sont peut-être pas mauvais, mais pour qu’ils soient efficaces, il devrait les compléter par une invitation à ses amis, les juges, d’être moins féroces. Tant que pour manger, il faudra payer chez les commerçants, il faudra aussi que les patrons payent raisonnablement leurs ouvriers.

L’exemple du port

Quand les dockers arrêtèrent leur mouvement de grève de solidarité sur l’ordre du Comité de grève, on cria alors aussi à la manifestation de faiblesse. Il y a un peu plus d’un mois de cela. Qu’est devenu le syndicat des dockers depuis ? Il s’est renforcé de 2.000 adhérents nouveaux.

Hier, en application de son programme de revendications exigeant la suppression du travail du dimanche, le navire postal Mottinsond de la Canadian Pacific, n’a pas été déchargé. C’est la première fois qu’un pareil fait se produit sur le port du Havre.

Les dédisions du Comité de grève ne portent pas malheur aux organisations, et aux travaileurs qui les respectent. Après le  syndicat du port, qui s’est sensiblement renforcé, nous allons voir le syndicat de la métallurgie procéder à une véritable résurrection. Avant trois semaines, il n’y aura pas un gréviste de la métallurgie ayant tenu jusqu’au bout qui n’aura sa carte de syndiqué, et ceux qui ont lâché pied, dans les dernières journées sont nombreux à venir frapper à la porte du syndicat.

Les militants qui ont guidé le mouvement peuvent être fiers de leur travail. Ce n’est pas tête basse qu’on est rentré dans les usines ce matin mais la tête haute et en faisant entrer avec soi le syndicat. Désormais, celui-ci est une force morale au sein de chaque usine, en face de chaque patron.

Pierre MONATTE.

Ouvriers et dockers arrachent les pavés du Cours de la République devant le cercle Franklin, afin de monter des barricades.

Le lock-out des usines Citroën (Monatte, 1924)

29 août 2011

Article de Pierre Monatte dans l’Humanité du 18 février 1924.

Cette semaine commence avec une foule de grèves dans tous les coins du pays. Rien que dans la Seine on peut compter au moins 30.000 grévistes ou lock-outés.

Ce qu’il y a de frappant, c’est que ce sont, en majorité, des grèves de non-syndiqués. Chez Citroën, sur 11.000 ouvriers, il y avait 300 syndiqués au grand maximum.

Dans la chaussure c’est l’usine Dressoir, où il n’y avait pas une demi-douzaine de syndiqués, qui a ouvert la danse. Dans les pétroles, situation à peu près pareille.

Qu’est-ce que cela veut dire ? Tout simplement que la classe ouvrière, même dans ses éléments non organisés, ne peut plus vivre avec les salaires qu’on lui donne ni supporter l’exploitation qui pèse sur elle. La classe ouvrière est à bout de patience et le moindre appel à une action prochaine trouve un écho immédiat.

La C.G.T.U. a eu beau mettre en garde contre les grèves partielles, il a suffi qu’elle lance le mot d’ordre des 6 francs pour qu’éclatent de toutes parts des grèves forcément partielles. Il ne faut pas plus s’en étonner que s’en désoler. Rien ne donne mieux la température réelle dans les couches les plus profondes et les plus passives de la classe ouvrière que cette multitude de grèves.

C’est parce qu’il s’en rend parfaitement compte et qu’il prévoit les mouvements de demain, que le Comité des Forges a provoqué le second lock-out Citroën.

L’an dernier, il s’était trouvé devant une situation à peu près semblable. Le deuxième Congrès des usines métallurgiques de la seine avait décidé en principe un mouvement revendicatif. De toutes parts on s’y préparait. Mais le Comité des Forges n’a pas voulu attendre que les préparatifs ouvriers soient terminés. Il n’a pas voulu laisser aux Conseils d’usine le choix de l’heure. C’est lui qui a choisi cette heure. Il a frappé, sabré dans quelques boîtes. La réaction escomptée s’est produite; quelques grèves sont parties. Finalement, toutes les espérances forgées au Congrès des usines ont été brisées.

Le Comité des Forges espère recommencer le même coup que l’an dernier. Il voit le mouvement pour les 6 francs lancé par la C.G.T.U. rallier et entraîner toute la classe ouvrière. Il s’agit, pour lui, d’écraser les premières troupes rassemblées.

Citroën avait cédé sur la question des salaires pour le travail à la chaîne. Il avait demandé à recevoir des délégations ouvrières.

Pas de ça ! lui a dit le Comité des Forges. Céder, c’est capituler. On ne capitule pas. Il faut reprendre votre parole, renier vos engagements. Mieux vaut une lutte partielle aujourd’hui contre vos 11.000 ouvriers qu’une lutte englobant les 200.000 métallurgistes de la Seine dans un mois ou deux.

Citroën s’est incliné; il a repris sa parole, renié ses engagements. Il est tellement convaincu d’avoir voulu le conflit et chassé lui-même ses ouvriers de l’usine qu’il a dit et fait dire par tous les journaux bourgeois que ses usines étaient lock-outées.

En effet, il ne s’agit pas d’une grève chez Citroën, mais d’un lock-out, d’un lock-out préventif, d’un lock-out destiné à briser le mouvement pour les 6 francs, avant même qu’il n’ait pris son élan.

Le patronat se propose un tas de choses, mais les ouvriers disposent. Ceux d’Halluin viennent de nous montrer comment on peut flanquer une rossée à des colosses du genre du Consortium du textile de Roubaix-Tourcoing.

Pierre MONATTE.

Extrait de l'Humanité du 17 février 1924

Groupe de délégués des ouvriers lock-outés (photo prise le 18 février 1924, publiée dans l'Humanité du 19)


Dommanget censuré (Bouët, 1922)

26 août 2011

Extrait de l’Humanité du 14 mai 1922.

Notre ami Maurice Dommanget, secrétaire du syndicat des membres de l’enseignement de l’Oise, vient d’être "censuré" [*] une deuxième fois pour délit d’opinion.

Il avait communiqué à des journaux locaux un appel à la solidarité en faveur des institutrices et instituteurs évoqués. Dans les commentaires qui suivaient la liste de ces nombreuses victimes de la répression, l’inspecteur d’académie voyait "une critique acerbe des actes du gouvernement" et le prétexte d’une nouvelle mesure disciplinaire.

"C’est une affaire d’appréciation" a répondu Dommanget, tout en protestant contre cette nouvelle atteinte au droit de critique et au droit d’association, et à la thèse qui confond l’État avec le gouvernement.

On ne doit pas oublier en effet, écrit notre camarade, qu’en entrant dans les cadres de l’enseignement, les instituteurs n’ont pas passé un contrat avec tel ou tel gouvernement, que les contingences de la vie politique élevaient pour un temps au pouvoir, mais avec l’État en sa qualité de gestionnaire du service scolaire. Les frapper pour critique du gouvernement et du ministre d’un jour, c’est dénaturer ce contrat…

L’inspecteur d’académie – un certain M. Duval, qui avait déjà opéré dans le Finistère contre nos amis J… et J. Cornec – n’a nullement été gêné par cette argumentation. Il a traduit Dommanget devant le conseil départemental, afin de lui décerner ensuite à titre de "dernier avertissement" la distinction honorifique désignée sous le nom de "censure".

Cette nouvelle brimade ne rehaussera pas le prestige de l’administration.

Louis BOUET.

Note de la BS:

[*] sanction disciplinaire dans le cadre de la Loi du 30 octobre 1886, entre la réprimande et la révocation.

Dommanget et sa classe

Vous avez dit "ultra gauche" ? (entretien avec Henri Simon)

16 février 2010

Interview d’Henri Simon dans les numéros de mars et d’avril 2009 de l’Emancipation syndicale et pédagogique.

Henri Simon milite depuis près de soixante ans. Depuis la Libération, il a connu de près ou de loin la plupart des groupes se réclamant du communisme révolutionnaire et il a participé à toutes les grandes luttes de ces dernières décennies, en France mais également en Angleterre. Cet engagement  militant, qui se double, chez lui, d’un souci d’élaboration théorique constant à partir des luttes concrètes, ne l’a pas émoussé. Très critique à l’égard des bureaucraties syndicales, il reste aujourd’hui confiant dans les capacités d’auto-organisation du salariat et dans la nécessité de rompre avec le capitalisme pour instituer une nouvelle société.

L’Émancipation Syndicale et Pédagogique : Peux-tu nous expliquer comment tu en es venu à t’engager dans le mouvement ouvrier ?

Henri Simon : En fait, mon premier engagement n’a pas été politique mais syndical. Immédiatement après la Libération, en 1945, je me suis retrouvé employé aux Assurances Générales-Vie, une boîte qui fut nationalisée en avril 1946, et dont la nouvelle direction s’affichait social-démocrate. Les Assurances Générales-Vie comptaient à l’époque un millier de salariés. Moi, j’arrivais de la campagne sans expérience politique particulière, si ce n’est celle des hiérarchies sociales très codifiées d’une petite commune rurale de Seine-et-Marne, et d’une tradition familiale d’athéisme (mon père, charpentier, était sans doute le seul athée du village). Disons qu’à cette époque, sans théorie précise, j’avais quand même une idée assez claire des antagonismes de classe, du rôle conservateur de l’Église catholique dans les campagnes françaises, et aussi une certaine sympathie pour les partis de gauche, mon père étant plutôt socialiste et ma mère, institutrice, ayant organisé pas mal de collectes de vêtements pendant la révolution espagnole. C’est ce qui explique que j’ai tout de suite adhéré à la CGT qui, à l’époque, était entièrement sous le contrôle du Parti Communiste. Au moment de la scission avec FO, je suis resté à la CGT, moins par attachement au Parti Communiste que par refus de la manière dont la scission s’est effectuée à l’époque car on sentait clairement, même si on n’avait pas toutes les informations, qu’il s’agissait de diviser la classe ouvrière en France. C’est comme ça qu’on s’est retrouvés avec d’autres collègues du même âge, à  constituer une sorte de "bande de jeunes" (on avait presque tous moins de 25 ans), plutôt séduits par le discours et les pratiques offensives de la CGT, qui, à la suite de la scission, s’est développée dans les boîtes sur le "créneau" combatif (qui correspondait aux impératifs de l’URSS dans la guerre froide). Mais ensuite, en 52, il y a un tournant qui correspond sans doute, comme je ne m’en suis rendu compte que plus tard, à la mort de Staline. À partir de ce moment, la CGT se fait nettement plus "diplomate" et encourage partout les stratégies "unitaires" et les négociations avec le patronat. À l’époque, nous sommes un certain nombre à refuser ce tournant aux Assurances Générales, et la réponse ne s’est pas faite attendre : on s’est fait exclure!

L’É. S. P. : C’est à partir de là que tu commences à militer de manière autonome ?

H. S. : Oui. On a alors décidé de continuer à publier un bulletin d’entreprise en marge des syndicats et d’intervenir dès qu’on le pouvait dans les mouvements qui agitaient la boîte. Je me souviens comme si c’était hier d’une grève unitaire déclenchée à l’époque pour des questions salariales. On contestait alors le calcul des augmentations avancé par la direction, qui parlait d’une hausse de plus de 17% alors que dans les faits, on arrivait, nous, à des hausses de 3%… Les directions syndicales de la boîte voulaient négocier des augmentations réelles de 5%. Nous, on a déclaré qu’on voulait 17%, comme ce qu’annonçait la direction. C’est la première fois que je prenais la parole en A.G., je n’oublierais jamais le tonnerre d’applaudissements qui a suivi… Immédiatement les gens se sont organisés par eux-mêmes. On a décidé de s’appeler le Conseil du personnel des Assurances Générales-Vie. En dix minutes, on avait collecté suffisamment d’argent pour acheter une ronéo ! C’est de cette expérience que je tire un certain scepticisme face aux discours qui glosent à tout bout de champ sur les fameuses limites des progrès de la "conscience". Quand les gens sont portés par un réel enthousiasme et une volonté de s’organiser par eux-mêmes, toutes ces questions n’ont plus grand sens… Toujours est-il qu’au bout d’un an, on a fini par gagner ! La question s’est alors posée de savoir ce qu’on faisait et on a décidé de se dissoudre.
Ce qu’on a maintenu, c’est un système de réunions hebdomadaires et un bulletin d’information qui a paru jusqu’en 1971, c’est-à-dire jusqu’à ce que je me fasse virer ! On s’est donc engagé à partir de là dans une sorte d’activité péri-syndicale d’information et de discussion avec les collègues.

L’É. S. P. : Parallèlement, tu as fait la rencontre du groupe “Socialisme ou Barbarie”…

H. S. : Oui, en 53, un collègue aussi militant de la section CGT qui revenait de son service militaire, m’a mis en contact avec S.B.. Cela m’a beaucoup appris sur la nature du régime soviétique, des choses que je soupçonnais plus ou moins. Pour moi, ce qui comptait déjà le plus, c’était de réfléchir toujours à partir des luttes concrètes et de notre expérience quotidienne dans la boîte. J’étais alors persuadé, et je le suis toujours, que la conscience des gens naît avec l’action et pas l’inverse. La théorie est seconde, ce sont toujours d’abord les événements qui transforment les gens.

L’É. S. P. : À l’époque, les "Sociaux-Barbares" ont déjà rompu avec le trotskisme ?

H. S. : Oui. La rupture date de 47. Mais il n’en reste pas moins que la grande affaire de S.B. à l’époque, ça reste la construction d’une grande organisation révolutionnaire qui ne serait pas inféodée au PC. Et cette question oppose déjà à l’époque Castoriadis à Lefort, le premier développant une conception plus hiérarchisée de l’organisation à venir, quand le second propose plutôt une structure de nature fédérative.

L’É. S. P. : À quoi ressemblaient les réunions du groupe pendant cette période ?

H. S. : À l’époque, les réunions du groupe parisien réunissent, une fois par semaine, une douzaine de participants. Pas grand chose à voir avec la vision "héroïque" qu’on en a développé par la suite !… De plus dès 53, Lefort est déjà en partance, suite à ses désaccords avec Castoriadis. C’est aussi de cette période que date la correspondance entre ce dernier et Pannekoek, correspondance qui a vite fini par tourner court en raison des divergences trop profondes tant sur la nature du régime soviétique que sur l’organisation d’un parti.

L’É. S. P. : C’est-à-dire ?

H. S. : Castoriadis soutenait alors l’idée qu’il fallait à toute force créer une organisation structurée sur le modèle des partis ouvriers ou des syndicats classiques, pour faire pièce aux tentatives de mainmise et de prise de contrôle des mouvements de luttes de la part de ces organisations traditionnelles.
Pannekoek voyait dans cette démarche une contradiction évidente, et considérait que, tant que les salariés n’étaient pas capables de construire et d’organiser l’ensemble du processus de leur lutte par eux-mêmes, toutes les tentatives d’organiser les luttes par en haut de la part de quelque avant-garde que ce soit, faisaient le lit des oppressions bureaucratiques futures. Il était, pour sa part, convaincu que les capacités d’auto-organisation et d’émancipation du prolétariat ne se décrètent par personne, et sont largement conditionnées par les conditions matérielles de leur existence comme par celles de leurs luttes.

L’É. S. P. : Rétrospectivement, la composition de S.B. est plutôt impressionnante. En plus de Castoriadis et de Lefort, le groupe a vu passer d’autres personnalités promises à une certaine célébrité comme Souyri (1) ou Lyotard (2). Quels souvenirs gardes-tu aujourd’hui de ces figures ?

H. S. : À l’époque où j’étais membre de S.B. (avant 1958), les deux personnalités marquantes, ce sont Castoriadis et Lefort. Ce dernier est resté assez fidèle à ce qu’il était à l’époque. En 53, c’était déjà un universitaire reconnu, qui collaborait aux Temps Modernes mais qui était plutôt en délicatesse avec Sartre, en raison de ses critiques au vitriol du P.C., ce qui, à l’époque, n’était pas franchement à la mode… Du point de vue de ses analyses, il était déjà très sensible aux questions de démocratie, ce qu’il a développé plus tard dans ses textes plus théoriques.
Concernant Castoriadis, je suis plus mitigé. À l’époque où j’arrive à S.B., il était déjà directeur d’un service à l’OCDE, ce qui le rendait un peu parano (pendant toute la durée de S.B., il a toujours signé ses textes sous pseudo, habitude qu’il avait gardée de son passé trotskiste). C’était un esprit particulièrement brillant, capable de restituer sous forme de système et en un temps record une foule de données hétéroclites.
Mais en même temps, il avait une personnalité très dogmatique et autoritaire, et présentait parfois un mélange un peu étonnant d’outrecuidance et de naïveté. Je me souviens par exemple, qu’il avait eu dans ces années là, l’occasion de rencontrer Natalia Trotski, et qu’il nous avait rapporté fièrement à la suite de cette rencontre qu’elle lui avait déclaré qu’il était le seul à pouvoir succéder à Trotski… En ce qui concerne Brune et Lyotard, je n’ai pas trop de souvenirs car ils étaient moins présents durant cette période. Tous les deux enseignaient alors en province et n’assistaient pas à toutes les réunions du groupe à Paris. En revanche, ce dont je me souviens très bien, c’est qu’au moment où Castoriadis a abandonné le marxisme, Lyotard a été de ceux qui s’y sont le plus farouchement accroché dans S.B.. Quand on voit ce qu’il a pu développer ensuite dans ses textes, c’est assez amusant…

L’É. S. P. : Comment toutes ces discussions s’articulent-elles avec le militantisme ?

H. S. : S.B. est alors en contact étroit avec un groupe ouvrier de chez Renault. Ce qu’il faut comprendre, c’est que le genre d’expérience qu’on a développé aux Assurances Générales se produisait aussi ailleurs, souvent sous l’impulsion de militants trotskistes, qui cherchaient à organiser les oppositions aux directions syndicales à la suite du tournant "collaborationniste" de la CGT. Jusqu’en 58, toutes ces tentatives cherchent plus ou moins à entrer en contact les unes avec les autres mais l’arrivée de De Gaulle va bouleverser un peu le paysage. À ce moment-là, on est en pleine guerre d’Algérie et les positions des uns et des autres sont encore assez "flottantes". Je me souviens très bien m’être fait fraîchement recevoir après avoir qualifié à l’époque le FLN de "bureaucratie en formation"… En 58, la plupart des militants "ultra-gauche" considèrent que De Gaulle nous conduit vers une nouvelle forme de fascisme. Rares étaient ceux qui, comme Lefort ou moi, soutenaient que l’arrivée de De Gaulle marquait d’abord l’échec de la socialdémocratie, celle-ci ayant échoué à réformer les structures du capitalisme en France et à appliquer le programme de décolonisation sur lequel elle avait été élue en 56. Dans un contexte très passionné, beaucoup s’attendent à une réaction ouvrière contre le fascisme, et la question de l’organisation ressurgit. On assiste à un afflux de nouveaux à S.B., majoritairement des étudiants, "motivés" par la révocation des sursis. Ce qu’il faut remarquer, c’est que les étudiants sont, à ce moment-là, à peu près les seuls à être mobilisés contre la guerre en Algérie. En 58, le P.C. distribue encore des tracts qui décrivent les manifestations contre la guerre comme des "provocations"… S’appuyant sur cet afflux d’étudiants, Castoriadis va en profiter pour faire voter les statuts d’une future "grande organisation" ouvrière. Ces statuts prévoient une discipline collective très autoritaire, avec toute une série d’obligations faites aux minorités éventuelles. Cet épisode précipite le départ de Lefort et le mien, qui allons alors créer Informations et Liaison Ouvrière (ILO), revue qui paraîtra jusqu’en 62 et dont la plupart des textes portent sur les analyses du capitalisme et l’activité pratique sur la lutte contre la guerre d’Algérie.
Pendant toute cette période, nous participons à toute une série de tentatives pour unifier les oppositions syndicales et, en parallèle à ILO qui regroupe surtout et bientôt presque uniquement des intellectuels, se monte un Regroupement Inter-entreprises, auquel je participe, et qui met en relation des militants d’horizons assez variés engagés dans leurs boîtes. Nous sommes alors en contact avec d’autres groupes animés tantôt par la F.A., tantôt par Voix Ouvrière, qui ne s’appelle pas encore LO… Toutes ces tentatives ne vont pas donner grand-chose, chacun voulant oeuvrer en fait pour son organisation. En 62, ILO se dissout et le Regroupement Inter-entreprises va se transformer en Informations et Correspondance Ouvrière (ICO).

L’É. S. P. : On retrouve dans ICO, le souci d’horizontalité et l’ouverture à différentes formes de militantisme…

H. S. : Oui. Il s’agissait alors de construire un réseau informel, une coordination, une mouvance. Le point commun de tous les participants à ICO, c’est une méfiance à l’égard des organisations traditionnelles de la classe ouvrière, partis et syndicats, et le souci de mettre en commun toutes les expériencese tentées à la base pour s’auto organiser. ICO avait aussi vocation à discuter avec d’autres groupes partageant ces préoccupations, d’où ses liens assez étroits avec les libertaires de Noir et Rouge, des anarchistes exclus (!) de la F.A., et des membres du groupe pour le socialisme des conseils de Maximilien Rubel (3).

L’É. S. P. : Avec le souci d’une ouverture internationale…

H. S. : Oui. ICO est, à cette époque, en contact avec des groupes hollandais (communistes des conseils), rencontrés à l’époque de S.B., avec des Belges, des Allemands, mais surtout avec les Anglais de Solidarity. Ce qu’il faut bien voir, c’est que, jusqu’en 68, ce n’était pas simple d’avoir des informations précises sur les luttes qui se développaient ici ou là, dans la mesure où l’autorité des syndicats était alors beaucoup plus forte. Je me souviens d’être allé discuter en 1970 avec des grévistes de Peugeot à Saint-Etienne, dans un bistrot à proximité de l’usine. Dès que le responsable de la section entrait dans le café, tout le monde se taisait ! C’est seulement après 68, et surtout dans les années 80, qu’il est devenu plus facile d’assister aux Assemblées Générales ou de discuter sur les piquets de grève.

L’É. S. P. : Et puis arrive 68. Comment se positionne ICO à ce moment là ?

H. S. : En 68, il n’y a pas eu d’intervention d’ICO en tant que tel. On a fait comme on faisait d’habitude, c’est-à-dire qu’on a essayé, dans nos boîtes, d’impulser des mouvements autonomes, de briser les carcans syndicaux qui minoraient les revendications et voulaient garder le contrôle du mouvement. À l’époque, on nous l’a d’ailleurs beaucoup reproché, en particulier du côté des situationnistes qui nous ont beaucoup engueulé parce qu’on n’était pas assez organisés… En 68, dans tous ces groupes, ça ressemble un peu à un remake de 58, tout le monde attend une révolution imminente et dramatise à outrance la question de l’organisation qui doit l’anticiper. Et en fait, c’est finalement sur cette question que ICO comme l’Internationale Situationniste et comme Noir et Rouge vont finir par exploser.

L’É. S. P. : À quoi ressemblent les réunions d’ICO dans l’après-68 ?

H. S. : C’est sûr que les dimensions du groupe ont tout à coup changé d’échelle !… On s’est retrouvé à plus d’une centaine, réunis régulièrement dans un amphi de Jussieu. Mais dans mon souvenir, il n’y a pas eu de saut qualitatif correspondant ! Tout de suite, on a eu droit à des débats homériques et à des engueulades sans fin entre étudiants deleuziens sur l’antipsychiatrie… Pour beaucoup, c’était une sorte d’annexe de Vincennes et ça a évidemment fait fuir rapidement les prolos qui y participaient au début. Je me souviens encore d’une réunion où j’avais commencé à rendre compte d’une rencontre qu’on avait eu avec un groupe italien pendant "le mai rampant". On s’était fixé rendez-vous dans une auberge de jeunesse près de la frontière à Pontarlier. Mais visiblement, dans l’amphi, tout le monde s’en foutait éperdument et les gens s’apostrophaient entre eux. Je me suis arrêté rapidement… Et pourtant, le discours ambiant était très radical et croyait dur comme fer en l’imminence d’un mouvement révolutionnaire. Pour ceux qui, comme moi, travaillaient et prenaient de plein fouet le reflux du mouvement (je me suis fait virer des Assurances Générales en 71, comme dans les autres boîtes la plupart des camarades qui s’étaient mis en avant en mai), c’était l’indice qu’on avait décidément quitté la terre et qu’ ICO s’était coupé de la réalité des luttes. C’est ce qui m’a conduit à quitter ICO en 73.

L’É. S. P. : Quel souvenir gardes-tu de 68 et quelle est l’analyse que tu en fais aujourd’hui ?

H. S. : Si tu regardes ce qui s’est passé dans les boîtes, c’est assez difficile de faire une analyse globale. Parce que la mobilisation a été très contrastée selon les endroits. Très souvent, les grèves sont restées largement dans le cadre classique mis en place par les syndicats. La mobilisation elle-même a été très variable. Les causes de la grève proprement dites sont assez difficiles à déterminer, car souvent les gens étaient dans une démarche d’abandon du lieu de travail plus que dans celle d’une appropriation collective. Ce qui me semble le plus frappant dans le mouvement de mai, c’est la manière dont il a fait exploser les conventions qui régissent habituellement les rapports entre les individus. Je crois que ce qui s’est passé en mai, c’est d’abord un moment de communication très intense entre les gens. Tout le monde baignait dans une atmosphère complètement différente du fonctionnement social habituel. Mais je ne pense pas qu’on puisse vraiment parler d’un projet de rupture politique clair. Plutôt de quelque chose comme une libération des individus dans leurs relations sociales. Je me souviens ainsi d’une collègue des Assurances qui m’a parlé un jour de mai pendant plusieurs heures de sa vie, de ses problèmes d’existence. Quelques semaines plus tard, elle me croisait dans les couloirs comme si on ne s’était jamais vus.

L’É. S. P. : Donc aujourd’hui, tu parlerais plutôt de mai comme d’une parenthèse au cours de laquelle les gens ont d’abord expérimenté un autre type de relations sociales ?

H. S. : Oui. Des relations basées sur la spontanéité. C’est quelque chose dont j’avais gardé le souvenir, même si c’était à une échelle beaucoup plus réduite, de certaines luttes de 55. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’y avait, en 68, pas de véritable projet pour créer une autre société. Encore moins de programme, même si certains parlent aujourd’hui de construire le "programme de 68" !… Je me souviendrai toujours le soir de la grande manifestation du 13 mai et de l’incendie de la Bourse (en réalité de quelques cabines téléphoniques autour de la place). Geismar grimpe sur les grilles entourant la Bourse et interpelle les manifestants maoïstes : "Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?". Personne ne lui a répondu… La manif est ensuite allée vers le ministère de la justice, place Vendôme. Quelques-uns ont proposé de rentrer dedans. Quelques autres (dont, paraît-il, Rocard) s’y sont opposés. Et puis tout le monde est reparti dans le quartier latin transformé en souricière par les flics. De tels faits comme bien d’autres ont montré qu’il n’y avait pas réellement de projet ou de volonté révolutionnaire à ce moment.

L’Émancipation syndicale et pédagogique : Après ton départ de ICO en 73, tu conserves des contacts avec les Anglais de Solidarity, tu es toujours au chômage et tu en profites pour faire une thèse en socio du travail sur… le refus du travail !

Henri Simon : Oui, à l’époque le chômage c’était plutôt luxueux comparé à aujourd’hui ! Tu gardais ton salaire pendant plusieurs années. Notamment plein salaire une année si tu faisais une formation. Prétextant cette formation, je me suis inscrit en sociologie du travail pour préparer une thèse sur le "refus du travail". J’ai amassé beaucoup de matériaux mais ne n’ai jamais passé cette thèse, n’en ayant jamais eu l’intention. Le malheur fit que tout ce que j’avais amassé disparut lors d’un cambriolage.

L’É.S.P. : Solidarity, c’est un peu le groupe frère de Socialisme ou Barbarie en Angleterre…

H.S. : Oui. Mais ils étaient plus ouverts. Même s’ils ont connu les mêmes débats qu’à SB, notamment lorsque Castoriadis a abandonné le marxisme et les analyses de la société en termes de classes. Ça a conduit Solidarity à la scission en 72, ceux qui restaient fidèles aux analyses de classes ont pris contact avec ICO.
C’est notamment avec eux qu’on a créé Échanges et Mouvements quand ICO s’est disloqué.

L’É.S.P. : Le même type de structure qu’ICO : des groupes de militants de plusieurs pays organisés autour d’une revue…

H.S. : Oui. L’idée c’était pour chacun, de faire et pas d’attendre. On partageait tous le refus de la forme d’organisation en parti, le souci d’un enracinement militant à la base, c’est-à-dire sur nos lieux de travail, et le souci de confronter nos expériences avec d’autres, y compris avec des gens pas forcément d’accord avec nous, quitte à ce qu’on nous accuse parfois d’éclectisme… Mais nous avons toujours considéré que le débat d’idées était absolument indispensable, mais pas le débat pour le débat, le débat à partir des expériences de chacun, quelles qu’elles fussent.

L’É.S.P. : Rétrospectivement, comment expliques-tu les difficultés rencontrées par ICO et son échec à se construire dans la durée au delà de 68 ?

H.S. : Les raisons de cet échec sont sans doute multiples. Mais je pense qu’il faut replacer l’histoire d’ICO dans une perspective plus générale qui affecte, au fond, tous les groupes politiques radicaux. Il me semble que depuis la Libération, il y a eu trois grandes périodes. Immédiatement après la guerre, et jusqu’en 58, on a connu l’apogée de la social-démocratie telle qu’elle s’est constituée depuis la fin du 19ème et durant la première moitié du 20ème siècle: un État-Providence fort, soutenu par des organisations de masse très hiérarchisées comme le PCF. Ce qui, d’après moi, explique assez largement les débats permanents autour de la question de l’organisation pendant toute cette période. En France, l’échec de la social-démocratie, c’est d’abord la guerre d’Algérie, dans la mesure où les socialistes n’ont alors pas su défendre jusqu’au bout les intérêts de la petite bourgeoisie qui les avait portés au pouvoir, et ne réussissent pas à sortir du conflit alors que c’était leur mandat. Sur le plan économique, ils n’ont pas réussi non plus à adapter l’appareil de production aux exigences du capital. L’arrivée de De Gaulle au pouvoir marque, de ce point de vue, un vrai tournant.
Pendant une décennie, l’État reprend les choses en main et va "moderniser" l’économie et l’industrie. Selon moi, c’est à partir de là que la social-démocratie, ainsi que les organisations traditionnelles du mouvement ouvrier qui la portaient (partis et syndicats de masse) entrent dans une phase de déclin irréversible. C’est la fin des hiérarchies verticales, d’abord à la base des résistances ouvrières dans les boîtes, mais aussi dans les organisations du mouvement ouvrier. D’une certaine manière, l’explosion de 68 manifeste aussi et peut-être d’abord cela. Du point de vue des revendications ouvrières, ça se manifeste, par exemple, dans la résurgence du thème des conseils ouvriers et de l’autogestion. Cette revendication va ensuite être détournée par l’idéologie du "self management" et le caractère moins visible, mais sans doute tout aussi efficace, des hiérarchies politiques et syndicales.
Après cette phase de transition des années 58-68 s’ouvre la troisième période (qui correspond à la crise du fordisme en tant qu’organisation de la production du développement de l’automation), dans laquelle nous sommes encore aujourd’hui, et dans laquelle personne, dans le mouvement ouvrier comme ailleurs, n’a vraiment trouvé de forme d’organisation adéquate de lutte et encore moins d’une société communiste. La plupart des groupes politiques radicaux (sans parler, bien sûr, des partis et syndicats traditionnels), ont rencontré des difficultés analogues à celles d’ICO. En fait, on a aujourd’hui un peu de mal à voir en quoi doivent consister les objectifs et les structures d’une organisation révolutionnaire. La diffusion des techniques d’information a, en un sens, compliqué encore la donne, dans la mesure où elles permettent d’accéder à des informations sans passer par une organisation quelconque.

L’É.S.P. : Échanges et Mouvements existe toujours, sous la forme d’une revue en ligne et d’un bulletin régulier sur la lutte des classes partout dans le monde (4)…

H.S. : Oui. Dés le départ, le groupe associait des Anglais, des Hollandais, des Belges, des Allemands avec des contacts italiens et espagnols. Le projet de la revue consiste à rendre accessible à tous un certain nombre de textes politiques classiques mais surtout une information actualisée tous les mois sur les luttes de classes dans le monde. Sans autre ambition que d’être utiles aux luttes de salariés.

L’É.S.P. : À la fin des années 70, tu vas quitter la France et t’installer à Londres, en pleine période Thatcher. De 77 à 91, tu vas donc suivre de très près les conflits qui secouent la classe ouvrière britannique, en particulier les grèves des mineurs, des dockers, mais aussi le mouvement de rejet de la réforme de la Poll Tax (l’équivalent britannique de la taxe d’habitation), qui va finalement avoir la peau de Thatcher. En même temps, toujours avec le même souci d’ouverture à l’international, tu restes très attentif à ce qui se passe dans le "glacis" soviétique, notamment en Pologne…

H.S. : En ce qui concerne l’ère Thatcher, il faut analyser les grands mouvements de contestation à la lumière des mutations sans précédent qu’elle a imposées au système de production britannique. Les luttes antérieures à Thatcher (1979) se sont toujours engagées sur un mouvement de refus de la modernisation imposée à peu près partout, qui avaient connues une violence assez rare. Par exemple, le mouvement des dockers s’explique assez largement par la "révolution" du trafic des conteneurs qui a précipité le déclin de ports très importants comme celui de Londres, tributaire de la marée, et qui ne permet pas d’assurer les échanges à flux tendu. Même chose en ce qui concerne le mouvement des mineurs.
Ce qu’on oublie souvent, c’est que Thatcher n’a commencé le bras de fer avec les mineurs qu’une fois que la plupart des centrales thermiques anglaises aient été adaptées aux nouvelles ressources énergétiques que représentent à l’époque le gaz et le pétrole de la mer du Nord. Ce qui fait qu’à aucun moment les centrales ne se sont réellement arrêtées durant toute la période du conflit. L’échec du mouvement s’explique d’abord par ça. Dix années auparavant une grève des mineurs avait entraîné des coupures nationales de courant et poussé un gouvernement à la démission…

L’É.S.P. : À cela s’ajoutent, selon toi, des erreurs flagrantes de la part des appareils syndicaux.

H.S. : C’est sûr que ça a beaucoup joué. Dans le cas du mouvement des mineurs, ils ont suscité une immense vague de solidarité dans tout le pays mais les syndicats n’ont pas du tout su en tirer profit. Par exemple, ils disposaient à l’époque de fonds financiers considérables, qu’ils avaient placés en sécurité – croyaient-ils – dans des paradis fiscaux pour qu’ils ne soient pas saisis et puissent alimenter la lutte. Bien évidemment, le secret bancaire a sauté dès que Thatcher l’a exigé et tous ces fonds ont quand même été saisis… Sans doute eut-il été plus judicieux de les confier directement aux mineurs… De la même manière, les nombreux comités de solidarité qui s’étaient formés souhaitaient tous entrer en contact direct avec des puits de mine. Mais les directions syndicales ont soigneusement "filtré" ces bonnes volontés (et ces ressources) qui ont fini par se perdre.
En plus de tout cela il y a eu tout au long du mouvement des tendances à l’affrontement direct avec les flics alors que c’était perdu d’avance, et ça a coûté aussi pas mal de plumes au mouvement. Mais le plus gros gâchis, c’est bien la manière dont les directions ont bridé l’auto-organisation du mouvement. Il faut bien voir que le syndicalisme anglais offre un visage très différent de celui que nous connaissons ici. Il n’y a qu’un seul syndicat, le Trade Union, et il est impossible de créer des structures concurrentes. Le syndicat lui-même est organisé de manière beaucoup plus horizontale qu’en France, les élus et délégués sont le plus souvent révocables par la base, ce qui a tendance à accentuer la tension entre l’appareil et une base pas du tout intégrée. Les lois Thatcher, en limitant considérablement l’activité des structures de base des syndicats grâce à un formalisme juridique très poussé, ont aussi permis aux directions de reprendre la main, notamment au moment du déclenchement des grèves, désormais extrêmement règlementées. Avec le délit de "mépris de la cour", les syndicats sont obligés de tenir leurs troupes en cas d’interdiction d’une grève et ils sont juridiquement responsables de leurs adhérents si certains cessent le travail. C’est comme ça qu’un syndicat de postiers a été condamné récemment pour ne pas avoir discipliné ses membres. Avec des peines d’emprisonnement à la clé. De la même manière un syndicat de docker a été condamné en 95-96 pour avoir déclenché une grève en soutien aux dockers de Liverpool alors que la grève n’était légalement autorisée que pour les dockers d’une certaine compagnie dans le seul port de Liverpool…

L’É.S.P. : Tu gardes un souvenir particulier du mouvement de protestation contre la refonte de la Poll Tax qui a provoqué la chute de Thatcher en 90.

H.S. : Oui. La Poll Tax désignait un impôt nouveau qui devait se substituer au "rate" – impôt local indexé sur la surface des habitations (qui avait une certaine base rationnelle) et qui fournissait une source de revenus importants aux municipalités. À l’époque, ces dernières étaient tenues majoritairement par le Labour, ce qui explique pourquoi Thatcher s’est intéressé à cet impôt. Son idée, c’était de le transformer en un impôt perçu par tête la "Poll Tax" et non plus en fonction de la surface immobilière occupée. Évidemment, ça en faisait une réforme d’une iniquité absolue. Et ça a déclenché un mouvement de contestation incroyable, avec une solidarité de base extraordinaire, des gens refusant par dizaines de payer l’impôt, se retrouvant poursuivis devant les tribunaux submergés sous des manifestations de solidarité.
On a vu également apparaître un mouvement très construit contre les saisies et contre les huissiers, qui se voyaient empêchés d’accéder aux maisons par tous les habitants du quartier, avant d’être personnellement harcelés s’ils passaient outre. Lorsque les saisies avaient quand même lieu, les biens se retrouvaient invendables, personne n’osant renchérir dans les salles de vente. Ce qui était passionnant, c’est que tous les quartiers populaires s’étaient spontanément dotés de comités de quartier locaux qui coordonnaient la lutte. Ce sont eux qui ont contribué au succès d’une manifestation monstre à Londres qui tourna à l’émeute. Thatcher ne s’en remit pas car quelques mois plus tard, elle fut contrainte de démissionner. Selon moi, ce mouvement est en réalité au moins aussi intéressant que celui des mineurs.

L’É.S.P. : Un mouvement de démocratie plutôt radical…

H.S. : Tout à fait.

L’É.S.P. : Si on s’intéresse maintenant aux différents mouvements qui se sont développés en France depuis 95, ce qui te semble le plus significatif, c’est aussi cette dimension démocratique d’ouverture qui n’existait pas avant.

H.S. : Oui. En 95, j’ai, par exemple, été un peu estomaqué de pouvoir participer à une AG de cheminots qui se déroulait carrément dans le poste d’aiguillage central de la Gare du Nord, ce qui aurait été proprement impensable dans les années 60 et encore moins avant ! Ce jour là, on pouvait accéder au poste le plus stratégique d’une des plus grandes gares européennes comme si on entrait dans un moulin !
Selon moi, cette ouverture des mouvements constitue un acquis irréversible des luttes les plus récentes, qui permet d’élargir les luttes à peu prés à n’importe qui.
C’est cette forme d’horizontalité qu’on retrouve dans le mouvement contre la Poll Tax, mais aussi, en ce moment, par exemple dans les luttes menées par RESF pour le soutien aux sans-papiers, une mobilisation qui peut venir à la fois de partout et de nulle part…

L’É.S.P. : En même temps, la plupart des luttes qui se sont développées depuis 95 sont plutôt perçues comme des luttes défensives, y compris, et peut-être même surtout, par leurs acteurs…

H.S. : Mais les luttes ont toujours été défensives ! Même lorsqu’il s’agit de se battre pour gagner des augmentations de salaire, l’enjeu est toujours de "défendre son beefsteack" ! Des grèves politiques, c’est très rare, au moins au début. Les grèves deviennent parfois politiques lorsque par leur extension elles contestent des décisions globales du système. Mais il est exceptionnel qu’elles se déclenchent sur autre chose que des revendications défensives. On entend souvent dire qu’aujourd’hui on se bat non plus pour gagner mais pour ne pas perdre. Je crois pouvoir dire que c’était déjà le cas dans les années 50. Les grèves se déclenchaient dès qu’il y avait des négociations salariales de branche. En fait, la distinction entre grève offensive et défensive n’a pas trop de sens. Il s’agit toujours d’abord de construire un rapport de force.
Bien sûr, le contexte a évolué. Aujourd’hui, la majorité des grèves se déclenchent contre des plans de licenciements et de restructurations. Est-ce qu’on doit pour autant parler de grèves purement défensives ? Il y a quelque temps, une petite fonderie de la région d’Angers, une entreprise familiale standard, a été rachetée avec restructuration à la clé. À la deuxième charrette, le personnel a regroupé tout le matériel dans la cour et menacé de tout faire sauter. Je ne sais pas si on peut dire que c’est une tactique défensive. Au départ oui, mais lorsque la méthode de lutte s’adresse aux bases mêmes du système, la propriété, les instruments de production, cela change de sens, sans que les travailleurs qui luttent le ressentent forcément ainsi…

L’É.S.P. : Les derniers mouvements d’ampleur restent quand même sur des échecs, ou des demi succès comme celui contre le CPE. La mobilisation contre la réforme des retraites en 2003 n’a pas réussi à faire reculer le gouvernement.

H.S. : Le mouvement de 2003 a été très curieux. Il y avait indéniablement une dynamique, mais qui n’a pas su se dépasser pour donner sa pleine dimension. La mobilisation est restée assez statique quant à ses méthodes d’action et s’est épuisée dans des manifestations à répétition sans arriver à passer à autre chose. Pour le mouvement anti-CPE, c’est un peu la même chose et les gains ont été très relatifs. Je pense que ce qui explique ces échecs, c’est que les mouvements, dans les deux cas, n’ont pas réellement affecté les centres productifs. C’est sans doute pour cela qu’ils ont traîné en longueur sans arriver à éclater vraiment.

L’É.S.P. : Que penses-tu des analyses altermondialistes qui ont émergé ces dernières années ?

H.S. : Dans l’ensemble, il s’agit souvent de reformulations de vieilles recettes réformistes ou keynésiennes… Mais surtout, je crois que l’erreur des discours anti-libéraux consiste à se situer sur un terrain idéologique. Ce que les gens oublient, c’est que le capitalisme n’a pas d’idéologie. Les capitalistes sont avant tout pragmatiques, comme on dit aujourd’hui. Peu leur importent les méthodes et les discours qui les justifient, pour eux le seul enjeu consiste à maintenir leurs positions et l’existence du système. Pour cela, ils sont prêts à endosser n’importe quelle idéologie, y compris celle des altermondialistes. C’est ce qui est en train de se passer actuellement avec la crise économique… C’est là la limite de mouvements comme Attac ou d’autres, qui se situent seulement sur des enjeux idéologiques. Mais on peut émettre les mêmes critiques à propos des composantes anticapitalistes du mouvement "alter". Là aussi, on retrouve souvent des discours trop généraux contre LE capitalisme en général, comme s’il s’agissait d’une entité cohérente et d’un système de pensée homogène.
Il faut aussi se méfier de ce genre de réification et ne pas oublier que le capitalisme met d’abord en concurrence les capitalistes eux-mêmes ! C’est seulement dans les périodes de crise, lorsqu’ils sont menacés collectivement, que les capitalistes adoptent une stratégie commune.

L’É.S.P. : Quel regard portes-tu sur la crise économique de ces derniers mois ?

H.S. : Les causes sont limpides: baisse tendancielle du taux de profit et surproduction. Rien que de très classique ! Surtout, il faut faire attention à ne pas se laisser abuser par tout ce qu’on raconte en ce moment sur la crise bancaire. La coupure entre crise financière et crise économique est parfaitement artificielle. Le problème essentiel pour les capitalistes en ce moment, c’est qu’ils ne peuvent pas vendre. Et un retour du crédit n’y changerait absolument rien ! Les derniers chiffres indiquent d’ailleurs que les États-Unis sont en récession depuis prés d’un an. Le problème est donc beaucoup plus profond que les difficultés de remboursement de quelques centaines de milliers de foyers américains, difficultés qui ne sont que la conséquence de la baisse des revenus dans les années antérieures.

L’É.S.P. : Donc, tu ne vois pas de raison particulière de renoncer aujourd’hui au projet d’une transformation révolutionnaire de la société…

H.S. : Non. Même s’il est très difficile et sans doute vain de chercher à prédire à quoi ressembleront les luttes futures et le type de société qu’elles chercheront à mettre en place. J’ai appris à me méfier de toute forme de programmatisme. Personne ne peut savoir à l’avance à quoi ressemblerait aujourd’hui un processus révolutionnaire. La réalité historique déjoue toujours toutes les anticipations. Quand on voit par exemple la manière dont s’est effondrée la bureaucratie soviétique, ça donne une bonne idée du caractère largement imprévisible des révolutions ! Souvent, on a parlé à propos d’ICO, ou d’autres groupes auxquels j’ai participé, de communisme de conseils. Cette étiquette renvoie surtout à la gauche hollandaise et à des auteurs comme Pannekoek qui étaient, dans l’entre-deux-guerres, très marqués par la révolution allemande de 1919 et les formes de conseils qu’elle a développés. Mais il s’agit selon moi d’un modèle qui a une valeur surtout historique. Aujourd’hui, la division du travail et l’interdépendance des différents maillons de la production rendraient sans doute impraticable une telle organisation. Le schéma "grève – formation d’un conseil d’usine – prise de contrôle de l’usine par les ouvriers" serait beaucoup plus difficile à mettre en place car il n’y a maintenant pratiquement plus d’usines qui soient de véritables unités de production. Celle-ci ont été atomisées et largement externalisées. Les mouvements révolutionnaires de demain auront à trouver une réponse à cela. Et le problème sera le même en ce qui concerne la production agro alimentaire, largement industrialisée elle-aussi. Dans la mesure où la révolution ne coupe pas l’appétit, la tâche n°1, ce sera sans doute l’approvisionnement. Pour surmonter ces difficultés la forme du conseil ouvrier est seulement une référence historique parmi d’autres. Mais ce qui compte avant tout, c’est l’autonomie des mouvements.

L’É.S.P. : Est-ce que, selon toi, la notion de classe ouvrière reste pertinente en dépit des transformations qui ont bouleversé la structure du salariat depuis cinquante ans ?

H.S. : La grande majorité de la population continue à vivre en vendant sa force de travail ! Et une bonne moitié de la population active rame franchement pour boucler les fins de mois. En ce qui concerne la définition de l’emploi ouvrier, il y a aujourd’hui près d’un quart de la population active française qui travaille dans la production industrielle. Mais il faut ajouter à cela tous les emplois qui sont plus ou moins auxiliaires de l’industrie. En fait, ce qui est nouveau, c’est plutôt la difficulté à tracer des frontières précises au secteur productif. Mais je crois que la notion de classe ouvrière reste incontournable pour comprendre l’organisation du travail aujourd’hui.

L’É.S.P. : Mais les salariés s’identifient moins à cette notion qu’avant…

H.S. : Il faut distinguer ce qui se passe dans les pays développés et ailleurs, où le déclin de l’identité ouvrière est très relatif. Selon moi, le point le plus important tient à ce que la mondialisation a renforcé comme jamais une interdépendance de fait entre les salariés. En rendant les unités de production interdépendantes, elle créé une solidarité de classe objective. Bien sûr, tout est fait pour que les gens pensent à autre chose et ne s’en aperçoivent pas. Mais ça risque quand même de finir par se voir ! Il y a en ce moment une situation qui me semble assez emblématique de ça, c’est ce qui se passe dans les centres d’appel en Inde. Depuis quelques années, les centre de télémarketing se sont massivement délocalisés là-bas et ont été présentés comme une aubaine aux salariés indiens, attirés par des salaires plus élevés que la moyenne, et encouragés à vivre "à l’américaine".
Seulement, avec la crise des subprimes, les centres de télémarketing sont en train de se transformer en centrales de recouvrement de créances et on demande maintenant aux standardistes d’harasser sans relâche les emprunteurs pour récupérer les sommes empruntées. Il y a encore quelques semaines, il s’agissait au contraire pour eux d’aller à la pêche aux clients et de les convaincre dans la joie et la bonne humeur… Il semblerait que la redescente soit un peu rude et que les salariés indiens commencent à s’interroger… De manière générale, je crois que les choses bougent très vite en ce moment, même si les tendances ne sont pas encore forcément très visibles et ne correspondent sans doute pas à ce qu’on a pu connaître auparavant.

L’É.S.P. : Tu sembles plutôt optimiste… Pourtant, l’alternative posée dans les années 50 envisageait l’instauration du socialisme OU de la barbarie, toujours possible…

H.S. : Oui, je suis plutôt optimiste. Même si, effectivement, la barbarie reste aussi une option, et peut toujours prendre, elle-aussi, des formes inattendues. Il me semble que le renouveau de la piraterie maritime peut, par exemple, être considéré comme une de ces formes nouvelles… Maintenant, il est clair qu’il faut rester très vigilant sur ce qui va se passer dans les années à venir et sur les "réponses" qui seront apportées à la crise actuelle. Il ne faut pas oublier que les "options" fascistes ne se sont dessinées que deux ou trois ans après la crise de 29… Même si l’histoire ne repasse pas les plats, cela suffit à tempérer un peu mon optimiste naturel.

Propos recueillis par Jean-Matthias Fleury

Notes de la revue Emancipation:

[1] Historien, auteur de Le marxisme après Marx.
[2] Écrivain et philosophe, enseignant à Vincennes en 1968. Il est l’un des initiateurs de la notion de postmodernisme
[3] Traducteur et éditeur de Marx, Rubel a développé une interprétation hétérodoxe d’inspiration anarchiste de l’oeuvre de Marx. Voir, notamment Marx, critique du marxisme.
[4] Consultable sur le portail http://www.mondialisme.org

Henri Simon en 1998

Textes de Henri Simon:


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