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Notes bibliographiques sur Mattick (Rubel, 1970)

15 avril 2013

Paru dans Économies et sociétés – Cahiers de l’I.S.E.A. (Etudes de marxologie N° 14, Le communisme : réalité et utopie).

Mattick, Paul, Marx and Keynes. The limits of the mixed economy. Boston, Porter Sargent, 1969, 364 p., index. (Extending Horizons Books.)

Plusieurs chapitres du présent ouvrage sont connus du lecteur français de ces Cahiers (cf. Paul Mattick : « Marx and Keynes », Etudes de Marxologie, 5 janvier 1962, pp. 113-215; «Valeur et socialisme», ibid.; 9, août 1965, pp. 139-172). Selon la thèse soutenue par l’auteur — qui se réclame des théories économiques de Marx — les solutions proposées par Keynes pour résoudre les problèmes économiques qui assaillent le monde capitaliste depuis la Première Guerre mondiale ne pouvaient avoir qu’une validité temporaire; en fait, les conditions qui ont permis aux réformes keynesiennes de révéler leur efficacité sont en train de disparaître, en sorte que l’analyse critique de Marx — prématurément considérée comme caduque — redevient actuelle, tant pour l’économie « ancienne » que pour l’économie « nouvelle ». Si Keynes, dont la connaissance du Capital paraît assez superficielle, s’est cru autorisé à taxer d’illogisme les théories marxiennes, à les tenir pour scientifiquement erronées et inapplicables à l’économie du monde moderne, il est facile de démontrer que dans la mesure où les conclusions keynesiennes paraissent « révolutionnaires », elles ne font que reprendre certaines thèses fondamentales de l’analyse marxienne que Keynes identifie trop vite à la théorie classique. Mattick démontre la « modernité » de la théorie marxienne de l’accumulation et de la baisse tendancielle du taux de profit en insistant particulièrement sur les aspects originaux de la méthode d’abstraction employée par Marx dans ses analyses des phénomènes de crises.

Ce n’est pas le moindre mérite d’un ouvrage dont les conclusions frappent par leur esprit peu orthodoxe quant à l’évaluation des perspectives du mouvement ouvrier: Mattick se garde bien de parler le langage de la « nécessité historique » du socialisme ou de la « mission historique du prolétariat ». Il tient pour probable que la classe ouvrière finira par refuser d’endurer indéfiniment les conséquences catastrophiques du système capitaliste dans ses diverses formes, allant du capitalisme privé traditionnel des pays développés au capitaliste « planifié » d’Etat des pays se disant socialistes.

M.R.

Mattick, Paul, Arbeitslosigkeit und Arbeitslosenbewegung in den U.S.A. 1929-1935. Frankfurt, Verlag Neue Kritik, 1969, 118 p. (Archiv sozialistischer Literalur 15)

Mattick, Paul, « Marxismus und ‘Monopolkapital’ », in Monopol- kapital. Thesen zu dem Buch von Paul A. Baran und Paul M. Sweezy. Frankfurt, Europäische Verlagsanstalt, Wien, Europa Verlag, 1969, pp 31-59

Mattick, Paul, Kritik an Herbert Marcuse. Der eindimensionale Mensch in der Klassengesellschaft. Frankfurt, Europäische Verlagsanstalt, 1969. 68 p. (Provokativ)

Mattick, Paul, « Der Leninismus und die Arbeiterbewegung des Westens », in Lenin. Revolution und Politik. Aufsätze von Paul Mattick, Bernd Rabehl, Juri Tynjanow und Ernest Mandel. Suhrkamp Verlag, 1970, p. 206

Mattick, Paul, « Worker’s Control » in The New Left. A Collection of Essays, Boston, Porter Sargent Publisher, 1969, p. 475, bibliogr., index (Extending Horizon Books)

Les écrits de Paul Mattick se distinguent par le souci constant d’interpréter les problèmes économiques du temps présent au moyen de la clef méthodologique fournie par l’auteur du Capital. Toutefois, le « marxisme » de Mattick ne se reconnaît aucune affinité avec un courant quelconque se réclamant de la même école de pensée. C’est dire qu’il se ramène essentiellement à deux postulats: 1°) la validité de la théorie marxienne de l’accumulation du capital, fondement de la «loi du mouvement économique de la société moderne»; 2° la vocation libératrice du prolétariat moderne.

Les travaux ci-dessus, récemment publiés ou réédités, témoignent dès lors d’une double préoccupation: 1° Démontrer que le développement peu harmonieux de l’économie mondiale au XX° siècle ne cesse d’obéir aux impératifs découlant de la loi de valeur telle qu’ele préside aux échanges économiques sous le règne du capital; 2° envisager la probabilité d’une intervention révolutionnaire des classes ouvrières inévitablement placées, à un moment crucial de cette évolution, devant un choix dont l’évidence s’impose de plus en plus brutalement: socialisme ou barbarie.

L’enquête sur le chômage et le mouvement des chômeurs aux U.S. A. fut faite par Mattick en 1936 pour une revue sociologique, mais des circonstances extérieures en empêchèrent la publication. Dans leur avant-propos, les éditeurs précisent les raisons qui les ont décidés à faire imprimer ce travail : « L’enquête de Mattick est tout d’abord une analyse concrète, du point de vue prolétarien, du comportement de la classe bourgeoise à l’égard du chômage dans une phase décisive du développement capitaliste. En outre, l’auteur a réussi (…) à interpréter les résultats de son analyse dans le cadre de la théorie marxiste des crises et des tendances catastrophiques du système capitaliste ».

L’essai critique consacré par Mattick à l’ouvrage de Herbert Marcuse, l’Homme unidimensionnel (en français, aux Editions de Minuit, Paris, 1968) reprend, pour l’essentiel, les thèses exposées par l’auteur dans l’article que nous avons publié dans ces Cahiers sous le titre: « Les limites de l’intégration » (Cahiers de l’I.S.E.A., N°176, août 1966, pp. 173-200). Le texte de la brochure allemande se termine par quelques remarques à propos des chances que la classe ouvrière possède de « briser avec l’idéologie unidimensionnelle de la domination capitaliste »: « Mais cela non plus ne saurait être prédit avec certitude. Comme Marcuse le fait remarquer dans un autre ordre d’idées — une seule chance subsiste. Toutefois, ce n’est pas parce qu’une partie du prolétariat échappe au processus capitaliste d’intégration, mais parce que le capitalisme pourrait détruire le monde avant qu’il ne soit possible de l’arrêter. L’intégration dans la mort est la seule dont la possibilité réelle s’offre au capitalisme. Si le capitalisme ne prend pas ce chemin, l’homme unidimensionnel n’existera pas longtemps. Il disparaîtra au premier effondrement de l’économie capitaliste — dans les hécatombes que le capitalisme est en voie de préparer. Parvenu à l’apogée de sa puissance, le capitalisme est aussi le plus vulnérable. Quelque minimes que soient les chances d’une révolte, il s’agit de ne pas abandonner le combat. »

Toute la force, mais aussi toute l’ambiguïté du raisonnement marxiste apparaît dans ces lignes : le concept de « capitalisme » condensant toute une conception d’un système social de production, son emploi risque de faire oublier que ce système présuppose des rapports antagoniques de classes. Il n’y a pas de capitalisme sans classe ouvrière, donc pas de capitalisme « barbare » sans complicité, volontaire ou forcée, de la classe qui en est virtuellement la négation. C’est dire que l’impératif du refus ne peut être rattaché mécaniquement à une phase, aussi fatale soit-elle, de l’évolution de l’économie capitaliste. Admettre le contraire, s’est s’obliger à parler non de « chance », mais de miracle. Or, les prétentions matérialistes des marxistes visent précisément un comportement des masses ouvrières qui semble tenir du miracle plus que de la fatalité historique.

L’exemple de la révolution russe permet à Mattick de préciser sa pensée sur le problème des « conditions objectives », qui n’a pas cessé d’embarrasser les tenants de l’école. La Russie de 1917 ne remplissant aucune des conditions matérielles qui eussent permis à ce pays de passer du stade mi-féodal au stade socialiste, le parti bochévique a trouvé la voie libre pour une expérience d’industrialisation forcée qui n’a pu se réaliser que sous la forme d’un capitalisme d’Etat dirigé par un parti qui n’avait de "communiste" que le nom et dont la fonction "historique" ne pouvait consister qu’à se faire l’instrument politique du processus d’accumulation, à l’exemple de la bourgeoisie des pays occidentaux.

L’accumulation du capital dont Marx a élaboré le modèle scientifique, loin de reposer sur le seul type du capitalisme concurrentiel, prend, au contraire, appui sur le concept abstrait de capital total, indépendamment de toute structure capitaliste spécifique, qu’elle soit concurrentielle ou monopolistique. Telle est la thèse que Mattick oppose à celle de Paul A. Baran et Paul M. Sweezy, auteurs d’un ouvrage sur le Capital monopolistique (New York, 1966, édition allemande 1967) dont l’innovation théorique consiste à substituer à la loi de la baisse tendancielle du taux de profit la « loi du surplus croissant », sous prétexte que l’économie capitaliste aurait subi depuis la disparition de Marx une transformation radicale, en passant de la concurrence au monopole. L’argument central opposé à cette « innovation » tire sa force d’une double considération irréfutable: 1° quelle que soit la forme physique du surplus capitaliste — donc de la plus- value — il s’agit toujours d’une certaine quantité de temps de travail, partie du temps de travail total, le taux de profit étant déterminé par les rapports de valeur entre le travail « vivant » et le travail « mort », et non par la masse des marchandises; 2° si l’on considère le capitalisme — à l’exemple de Marx — comme un système total, le problème de la consience de classe apparaît, chez Mattick, étroitement lié à celui des conditions de prospérité et de crise de l’économie capitaliste. La prospérité du système favorise l’« intégration », la crise produit la réaction inverse, qui prend des formes variées. Les tentatives des ouvriers pour rendre leur mouvement de résistance et de refus indépendant des fluctuations économiques sont elles aussi multiples, bien qu’elles n’aient encore produit aucun résultat décisif. Dans son essai sur le "contrôle ouvrier", Mattick passe en revue ces tentatives qui furent tantôt purement "idéologiques" (l’anti-réformisme de Rosa Luxemburg, de Lénine, etc.) tantôt réelles (le syndicalisme révbolutionnaire en France — dont Georges Sorel fut le théoricien le plus en vue — le Guild Socialism en Angleterre, l’organisation des Industrial Workers of the World aux U.S.A., etc.) Le cas des soviets russes illustre parfaitement les limites des efforts d’auto-émancipation ouvrière dans un pays dont les masses, après le renversement du tsarisme et de la bourgeoisie, devaient se heurter à l’immaturité des conditions économiques, alors qu’une nouvelle élite politique avait toutes facilités pour s’instituer en classe dirigeante et mettre fin aux expériences d’organisation autonome tentées par de nombreux ouvriers et paysans.

La rigueur logique du raisonnement suggère au lecteur une conclusion que Mattick devait faire sienne sous peine d’être taxé de… « matérialisme vulgaire »: le lien de causalité entre les « conditions objectives » et la conscience de classe constitue sans conteste le problème central du mouvement ouvrier; en tant que tel, ce problème, pour ne pas échapper à la stricte analyse scientifique, n’en est pas moins irréductible aux données empiriques de la réalité économique. Ce n’est pas pour des raisons scientifiques que le travailleur, investi par Marx d’une « mission historique », refuse son statut d’exploité et d’aliéné. Son comportement obéit aux mêmes impératifs éthiques qui sont à l’origine du mouvement d’idées et de transformation sociale qui porte le nom de communisme.

M. R.

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L’État-nation et le nationalisme (Mattick)

30 mars 2013

Extrait de Marxisme, dernier refuge de la bourgeoisie ? (Paul Mattick).

L’État-nation moderne est une création du capitalisme. Celui-ci exige la transformation des États faibles en États viables pour que soient réalisées les conditions d’une entrée victorieuse dans la concurrence sur le marché mondial. La grande affaire de la bourgeoisie devint alors, de manière prédominante, le nationalisme. Elle voyait, dans l’expansion capitaliste et l’unification nationale, des processus complémentaires, même si le nationalisme sous sa forme idéologique était considéré comme une valeur en soi. C’est sous cette forme que ce dernier prit des aspects révolutionnaires dans ces nations, comme l’Irlande ou la Pologne, qui subissaient la domination étrangère. L’existence du capitalisme suppose celle de la nation, c’est pourquoi ceux qui étaient en faveur du premier se devaient de défendre la seconde. Et cela valait aussi pour ceux qui voyaient [dans l’avènement du capitalisme] un préalable à la révolution prolétarienne qui, du moins le supposait-on, mettrait fin à la séparation en nations de l’économie mondiale. C’est dans cet esprit que Marx et Engels se prononcèrent pour la formation de nations suffisamment puissantes pour assurer un développement capitaliste rapide. Bien entendu, le fait que Marx et Engels aient été en faveur de la formation d’États-nations viables n’a eu réellement aucune importance, car leur influence sur le cours véritable des événements fut moins que mince. Tout ce qu’ils purent faire fut d’exprimer leurs sentiments et leurs préférences dans le cas des diverses luttes nationales qui accompagnaient la capitalisation du continent européen. C’étaient des luttes dans lesquelles les ouvriers ne pouvaient encore que fournir la chair à canon dans des batailles pour des intérêts de classe qui n’étaient pas les leurs, ou ne l’étaient que d’une manière tout à fait indirecte en ce qu’un rapide développement capitaliste pouvait leur promettre une amélioration de leurs conditions de vie dans le cadre de leur situation dépendante de travailleurs salariés. Ce n’était qu’au sens de l’Histoire que leur participation aux soulèvements révolutionnaires nationalistes de l’époque et aux guerres qui en résultèrent pouvait être justifiée ; pour le moment elle ne pouvait que servir les intérêts de classe spécifiques à la bourgeoisie montante entrant dans la concurrence [mondiale]. L’Histoire était certainement faite par la bourgeoisie, mais l’existence de cette classe exigeant celle du prolétariat et même son développement, il fallait considérer le processus historique aussi du point de vue de la classe ouvrière et proposer des politiques qui, selon toute probabilité, feraient progresser les intérêts de celle-ci au sein du développement capitaliste.

Or la formation d’États-nations viables entraînait l’absorption d’entités nationales moins viables, si bien qu’il fallait distinguer entre nations possédant le potentiel nécessaire à un vaste développement capitaliste et celles qui en étaient privées. Friedrich Engels, par exemple, faisait ainsi la différence entre les nations destinées à influer sur le cours de l’Histoire et les autres, incapables de jouer un rôle dans le développement historique [1]. Selon lui, le nationalisme en tant que tel n’était pas une force révolutionnaire, il ne le devenait qu’indirectement, dans des situations où il permettait un développement capitaliste rapide. Il n’y avait aucune place pour des nations petites ou arriérées dans le monde capitaliste qui se développait. C’est pourquoi les aspirations nationales pouvaient être soit révolutionnaires, soit réactionnaires, selon leur impact, positif ou négatif, sur la croissance des forces sociales de production. Ce n’était donc que dans la mesure où les mouvements nationaux appuyaient le développement capitaliste général qu’on pouvait les considérer comme progressistes et présentant un intérêt pour la classe ouvrière, le nationalisme n’étant que la forme contradictoire au sein du système capitaliste d’un développement préparant la voie à l’internationalisation de la production du capital et, partant, à l’internationalisme prolétarien.

Il va de soi que cette conception générale dut être explicitée plus clairement dans des situations empiriques : on prit donc parti, au moins verbalement, pour tel ou tel mouvement national, ou pour tel ou tel belligérant dans les guerres nationales qui marquèrent le xixe siècle. Mais ce soutien, modulé selon le développement capitaliste ou selon le désir ou le besoin flagrant de telle ou telle nation d’assurer sa position dans la concurrence économique mondiale, débouchait sur la défense de la nation en tant que telle, ne serait-ce que pour sauvegarder ce qui avait été déjà acquis. Autrement dit, plus la classe ouvrière s’estimait avancée et plus elle s’identifiait avec le nationalisme régnant. Là où les travailleurs ne contestaient pas du tout les rapports sociaux capitalistes, comme en Angleterre et aux États-Unis, l’acceptation du nationalisme bourgeois et de ses conséquences impérialistes fut totale. Là où, au moins, il y avait opposition idéologique au système capitaliste, comme dans le mouvement marxiste, les sentiments nationalistes furent prônés de manière plus hypocrite : on les présentait comme des moyens tant de transformer la nation en une nation socialiste suffisamment puissante pour résister à une possible attaque de forces contre-révolutionnaires extérieures. On se mit donc à distinguer entre nations sur la voie du socialisme, clairement reconnaissables à la puissance grandissante de leurs organisations socialistes et à leur influence croissante sur la société en général, et nations encore complètement sous la domination de leurs classes dominantes traditionnelles, à la traîne du développement social général en route vers le socialisme.

C’est pourquoi une certaine nation pouvait devenir une sorte de « nation d’avant-garde », destinée, par son exemple, à conduire les autres nations. Ce rôle avait été joué par la France dans la révolution bourgeoise ; on le revendiquait maintenant pour l’Allemagne, dans la révolution socialiste, à cause de son rapide développement capitaliste, de sa position géopolitique et de son mouvement ouvrier, orgueil de la iie Internationale. Une défaite de cette nation dans une guerre capitaliste non seulement ferait reculer son développement et son mouvement ouvrier, mais retarderait l’avancement du socialisme lui-même. Ce fut donc au nom du socialisme que Friedrich Engels, par exemple, se fit le défenseur de la nation allemande face à des nations moins avancées comme la Russie, mais aussi face à des nations capitalistes plus avancées comme la France, au cas où celles-ci ne fussent alliées à l’adversaire russe potentiel. Et ce fut August Bebel, le populaire dirigeant de la social-démocratie allemande, qui se déclara prêt à se battre pour la patrie allemande si cela était nécessaire pour assurer la continuité de son développement socialiste.

Dans le monde capitaliste de nations en concurrence, les gains de certaines sont les pertes des autres, même si tout le monde accroît son capital grâce à l’élargissement du marché mondial. La concentration du capital progresse aussi bien au niveau international que dans le cadre de chaque nation. Et, comme la concurrence débouche sur la monopolisation, le « marché libre mondial », libre théoriquement, devient un marché partiellement contrôlé. Les moyens mis en oeuvre pour ce contrôle – protectionnisme, colonialisme, militarisme, impérialisme – sont employés pour garantir les privilèges nationaux, dans une économie capitaliste mondiale en expansion.

La monopolisation et l’impérialisme entraînent un certain taux d’interférence consciente dans le mécanisme du marché, même s’il ne s’agit que de viser à l’accroissement de la puissance nationale. Or le contrôle conscient est aussi le but du socialisme si bien que certains socialistes, comme les Fabians en Angleterre, en vinrent à considérer la régulation économique, résultant de la monopolisation du capital et de ses activités impérialistes, comme un pas progressiste vers le développement d’une société plus rationnelle.

Dans un capitalisme en ascension, les organisations de travailleurs peuvent avoir une croissance relativement sans à-coup si le taux d’accumulation est tel qu’il fournisse des profits suffisants, tout en permettant une amélioration graduelle des conditions des classes laborieuses. C’est pourquoi les mouvements ouvriers, organisés par nations, luttant pour des réformes sociales et, de fait, essentiellement pour une augmentation des salaires, ne pouvaient éviter de favoriser l’expansion de leur capital national. Qu’on l’admette ou non, la concurrence internationale touche aussi bien la classe ouvrière que le capital. L’aile socialiste du mouvement ouvrier elle-même ne saurait être immunisée contre cette pression extérieure, sinon elle perdrait contact avec la réalité et ne pourrait maintenir son influence sur la classe ouvrière et cela en dépit de toutes les paroles idéologiques, déversées en faveur d’un internationalisme prolétarien, présenté comme un but final mais lointain, du mouvement socialiste.

La division nationale de la production capitaliste « nationalise » aussi la lutte de classe prolétarienne. Ce n’est pas là une simple question d’idéologie – c’est-à-dire une acceptation non critique du nationalisme bourgeois par la classe ouvrière – mais c’est un besoin pratique, car c’est dans le cadre de l’économie nationale que la lutte de classe est menée. Lorsque l’unification de l’humanité apparaît comme un but lointain et peut-être utopique, c’est l’État-nation, avec son évolution historique et ses succès dans la course concurrentielle au capital, qui détermine le destin de son mouvement ouvrier et celui de la classe ouvrière en ce qui concerne ses conditions d’existence. Pour être efficace le nationalisme doit, comme toute idéologie, avoir quelques contacts précis avec les besoins réels et les possibilités, non seulement ceux qui correspondent aux intérêts de classe directement associée au nationalisme, mais aussi à ceux qui lui sont soumis.

Une fois établie et systématiquement perpétuée, l’idéologie du nationalisme prend, comme l’argent, une existence indépendante : elle affirme sa puissance sans révéler les intérêts de classe matériels et spécifiques qui, au premier chef, conduisent à sa formation. De même que ce n’est pas le processus de production sociale, mais son apparence fétichiste qui structure la compréhension consciente que la société capitaliste a d’elle-même, de même l’idéologie nationaliste, séparée des rapports sociaux de classes qui la sous-tendent, apparaît comme faisant partie de la fausse conscience qui domine la société tout entière. Le nationalisme prend donc l’apparence d’une valeur en soi et devient la seule forme dans laquelle une sorte de « socialité » peut se réaliser dans une société, par ailleurs asociale et atomisée. C’est, bien sûr, une « socialité » abstraite et non pas réelle, mais elle atteste le besoin subjectif de l’individu isolé d’affirmer son humanité en tant qu’être social. Comme tel, le nationalisme est le réflexe idéologique d’une société capitaliste, système de production social d’un gain privé reposant sur l’exploitation d’une classe par une autre. Il seconde ou remplace la religion dans son rôle de force de cohésion de l’existence sociale, car aucune autre force de cohésion n’est viable à ce stade du développement des forces sociales de production. Le nationalisme est donc un phénomène historique mais qui semble aussi « naturel » que la production capitaliste elle-même et qui prête à cette dernière une aura de « socialité » qu’elle ne possède pas réellement.

Les ambiguïtés des idéologies, nationalisme compris, sont à la fois leur faiblesse et leur force. Pour garder son efficacité au cours du temps, une idéologie doit être cultivée sans cesse. L’extension à toutes les nations du nationalisme idéologique ne peut être abandonnée au processus contradictoire de socialisation ; il doit être systématiquement propagé pour éradiquer tout doute sur sa validité pour la société dans son ensemble. Mais comme les moyens d’endoctrinement sont, comme ceux de la production et du contrôle physique direct, entre les mains de la bourgeoisie, les idées de la classe dominante sont les idées sociales dominantes. Sous cette forme, elles répondent au besoin subjectif d’intégration de l’individu dans une communauté plus large et protectrice.

Le capital opère à l’échelle internationale, mais regroupe ses profits au niveau national. Son internationalisation prend donc l’apparence d’un nationalisme impérialiste, visant la monopolisation des sources de plus-value. C’est un processus à la fois politique et économique, même si la connexion entre les deux aspects n’est jamais clairement discernable, à cause de l’existence relativement indépendante de l’idéologie nationaliste qui masque les intérêts économiques spécifiques qui sont à la base du capitalisme. Ce camouflage est d’autant plus efficace que toute l’histoire connue a été celle de pillages, de guerres, où s’affrontaient divers peuples, engagés dans la construction ou la destruction d’un groupe ethnique ou d’un autre, d’un empire ou d’un autre. La sécurité « nationale », ou plutôt la sécurité « nationale » assurée par l’expansion, semble bien être la matière dont est faite l’histoire, lutte « darwinienne » sans fin pour l’existence qui ne tient aucun compte des spécificités historiques des rapports de classes au sein des entités « nationales ».
Monopolisation et concurrence, libre-échange et protectionnisme sont des aspects d’un même et unique développement historique. Il en va de même pour le nationalisme et l’impérialisme, qui sont indissociables, quoique ce dernier puisse prendre toute une variété de formes, depuis la domination directe jusqu’au contrôle indirect, économique et financier. Vue sous l’angle politique, l’accumulation du capital apparaît comme une expansion concurrentielle de nations et donc comme une lutte impérialiste pour obtenir une part plus grande des ressources exploitables du monde, réelles ou imaginaires. Ce processus, implicite dans la production capitaliste, entraîne une division du monde en nations capitalistes plus ou moins couronnées de succès. Certaines nations cédèrent avant d’autres à cet impératif impérialiste spécifique au capitalisme, voire profitèrent les premières des possibilités d’une expansion impérialiste. L’Angleterre et la France entrèrent en lice dès le XVIIIe siècle, l’Allemagne et les États-Unis au XIXe seulement. Quelques nations, plus petites, furent totalement incapables d’entrer dans la compétition impérialiste et durent se caser dans une structure mondiale dominée par les grandes puissances capitalistes. Cette lutte des nations impérialistes pour une plus grande part des profits mondiaux connut des fortunes diverses dont le résultat se voit, dans le domaine économique, par la concentration d’un capital mondial, croissant dans un nombre diminuant de nations. On aurait eu finalement le même résultat si l’expansion du capital s’était faite, en l’absence d’interventions impérialistes, par des capitaux nationaux en concurrence les uns avec les autres : ce n’est pas la concurrence qui détermine la course du développement capitaliste, mais la production capitaliste qui fixe la course de la concurrence et gouverne l’histoire sanglante du capitalisme.

L’objet des rivalités nationales est d’amasser du capital, car c’est sur lui que repose toute puissance politique et militaire. Le nationalisme est une idéologie qui s’appuie non sur l’existence de la nation, mais sur celle du capital et sur son auto-expansion. En ce sens, il médiatise une internationalisation de la production de capital qui ne conduit pas plus à une unification de l’économie mondiale que la concentration et la monopolisation à une élimination du caractère de propriété privée des capitaux nationaux. Que ce soit dans le domaine national ou international, la production capitaliste crée l’économie mondiale à travers la création du marché mondial. Pourtant, à la base de ce processus général concurrentiel se trouve un besoin réel, bien qu’encore abstrait, d’une organisation mondiale de la production et de la distribution qui soit bénéfique pour toute l’humanité. Ce n’est pas seulement parce que la Terre serait mieux adaptée à une telle organisation, mais aussi parce que développer encore plus les forces productives sociales et libérer la société du besoin et de la misère ne peut se réaliser que par une coopération internationale complète qui ne fasse pas entrer en compte des intérêts particularisés. Toutefois cette interdépendance irrésistible que suppose tout développement social progressiste s’affirme dans le système capitaliste à travers une lutte sans fin pour le contrôle impérialiste. C’est l’impérialisme et non le nationalisme qui a été le grand problème du tournant du siècle. Les intérêts « nationalistes » de l’Allemagne se transformèrent en intérêts impérialistes, entrant en concurrence avec les intérêts impérialistes des autres nations. Les intérêts « nationaux » de la France se confondirent avec ceux de l’Empire français, comme ceux de l’Angleterre avec ceux de l’Empire britannique. La lutte pour le contrôle du monde, la division et la redivision de ce contrôle entre grandes puissances impérialistes et, aussi, quelques moindres nations, déterminèrent les politiques « nationales » qui culminèrent dans la Première Guerre mondiale.

La crise révèle les contradictions fondamentales de la production capitaliste. De même, la guerre capitaliste révèle la nature impérialiste du nationalisme. L’impérialisme, cependant, cherche à se présenter comme un besoin national, comme la nécessité d’éviter ou de surmonter une situation de crise, comme une lutte défensive contre les desseins impérialistes des autres nations. Il y eut pourtant des cas où ces autres nations n’existaient pas. L’impérialisme prit alors l’apparence de mesures destinées maintenir le bien-être de la nation, tout en remplissant une mission « civilisatrice » dans des territoires nouveaux. Il n’est pas trop difficile d’obtenir le consentement, pour une aventure impérialiste, de la part d’une classe ouvrière plus ou moins habituée aux conditions capitalistes et donc sous la domination de l’idéologie nationaliste. L’état de dépendance absolue des travailleurs leur fait sentir que leur sort, pour le meilleur et pour le pire, est indissolublement lié à celui de leur nation. Incapables, jusqu’à présent, de se battre pour une quelconque sorte d’autodétermination, et, par conséquent, ne le voulant pas, ils trouvent facilement le moyen de se convaincre que ce qui concerne leurs maîtres les concerne aussi. Et cela d’autant plus que c’est pour eux la seule manière de se voir comme membres à part entière de la société, de regagner comme citoyens la « dignité » et « l’estime » qu’on leur refuse comme membres de la classe ouvrière.

Il n’y a pas lieu d’être ennuyé par cet état de chose et ce n’est pas une raison pour rejeter la classe ouvrière parce que stupide et incapable de distinguer ses intérêts propres de ceux de la bourgeoisie. Après tout, elle ne fait que partager l’idéologie nationaliste avec les autres membres de la société. Ceux-ci ont tout aussi peu conscience qu’elle de ce que le nationalisme, comme la religion à une époque antérieure ou la foi dans les bienfaits des relations de marché, n’est qu’une expression idéologique de l’auto-expansion du capital, c’est-à-dire d’une sujétion sans espoir de la société aux « lois économiques », dont la source se trouve dans les rapports sociaux d’exploitation de la société capitaliste. Il est vrai que la classe dominante tire au moins bénéfice du processus de production antisocial de la société, mais elle le fait aussi aveuglément que la classe ouvrière accepte ses souffrances. C’est cet aveuglement qui rend compte de l’apparente indépendance de la force du nationalisme idéologique et le rend capable de transcender les rapports sociaux de classes.

La conception matérialiste de l’Histoire tente à la fois d’expliquer la persistance d’une forme donnée de société et de dégager les raisons qui rendent possible sa modification. Ses partisans ne devraient donc pas être surpris par la résilience de sociétés qui peuvent durer longtemps tout en recréant leur idéologie dominante. Les changements de l’état des choses peuvent y être pour longtemps presque imperceptibles, ou bien tels qu’on ne puisse en reconnaître les conséquences. C’est la présence même de contradictions de classes qui explique à la fois la stabilité et l’instabilité sociales, l’une comme l’autre dépendant de conditions qui échappent au contrôle des dirigeants comme des dirigés. La société capitaliste se distingue, cependant, des formes sociales qui l’ont précédée en ce que les relations capital-travail de la production sociale accélèrent continuellement les changements des forces productives tout en maintenant les rapports sociaux de production fondamentaux, si bien qu’on peut s’attendre à une confrontation des classes sociales antagoniques. Telle fut, en tout cas, la conclusion que le mouvement marxiste tira de la polarisation croissante de la société capitaliste et de l’existence de contradictions internes à son processus de production. Les intérêts de classe finiraient par prendre le pas sur l’idéologie bourgeoise et la conscience de classe prolétarienne par faire contrepoids à celle de la bourgeoisie.

Note:

[1]. Cette position de F. Engels a été critiquée avec passion par Roman Rosdolsky, un léniniste nationaliste ukrainien, dans son livre : Friedrich Engels und das Problem der « Geschichtlosen Völker » (F. Engels et le problème des « peuples sans histoire »), Francfort, Archiv für Sozialgeschichte, Bd 4, 1964.


Marx y Keynes. Los límites de la economía mixta (Mattick, 1969)

3 mars 2013

La traduction espagnole du livre de Paul Mattick au format pdf:

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Voir aussi:

Nazionalismo e socialismo (Mattick, 1959)

30 novembre 2012

Traduction en italien de l’article Nationalisme et socialisme:

première page

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D’autres traductions sont disponibles sur le blog Connessioni per la lotta di classe.

Le legs précieux de Paul Mattick

17 avril 2012

Note de lecture publiée dans Critique sociale N°20 et La Révolution prolétarienne N° 776 (mars 2012).

Paul Mattick – Marxisme, dernier refuge de la bourgeoisie ? (Entremonde, 2011, 20 €).

Paul Mattick était un ouvrier allemand « gauchiste » (militant du Parti communiste ouvrier d’Allemagne, le KAPD), fils d’ouvriers socialistes, émigré aux États-Unis en 1926 où il continua de militer (aux Industrial workers of the world notamment). Trente ans après sa mort, il est aujourd’hui un auteur marxiste incontournable, avec notamment son analyse des crises capitalistes, sa critique du keynésianisme et plus largement des courants soi-disant marxistes qui ont perdu de vue les objectifs d’émancipation politique et économique de la classe ouvrière.

Ce livre est inachevé, c’est son dernier. Son fils homonyme l’a édité en 1983, une traduction française d’un chapitre était sortie chez Ab irato en 1998 sous le titre « De la pauvreté et de la nature fétichiste de l’économie », le reste est inédit sauf le chapitre final ajouté par P. Mattick Jr en guise de conclusion. Si l’on fait abstraction de l’objet livre, cher pour un semi-poche et mal corrigé [*], le texte mérite toute notre attention.

Le titre est délibérément provocateur, et la réponse est bien évidemment « Non », en tout cas pour qui fait l’effort de se (re)plonger dans le marxisme authentique, dans une perspective prolétarienne, incompatible avec une domestication bourgeoise, au lieu de suivre ses aménagement modernes, les tentatives de l’adapter « par incorporation d’idées venues de l’économie bourgeoise », ses emprunts dépolitisés comme moyen substitutif de palier à l’incapacité de la bourgeoisie à comprendre sa propre économie, ou usurpés comme vernis d’un keynésianisme non assumé ou comme drapeau de nouvelles oppressions.

Sa première partie, « Marxisme et économie bourgeoise », expose les fondements de l’analyse marxienne. Elle n’est pas toujours d’une grande facilité en première lecture lorsqu’elle développe la loi de la valeur, qui n’est pas « un phénomène concret » , et insiste notamment sur l’instabilité permanente de la société capitaliste :

« L’accumulation du capital est un processus dynamique qui sous-entend un déséquilibre continuel. L’appropriation de la plus-value et son expansion supposent des changements constants de la productivité du travail, donc des relations de valeur et d’échange en général, aussi bien pour le travail que pour le capital. Ce n’est que conceptuellement que l’on peut considérer le système comme stationnaire, pour essayer de comprendre ses mouvements. En fait il n’y a pas de situation statique, le système s’étend ou se contracte, il n’est en équilibre à aucun moment. »

Le mythe de l’équilibre du marché par la loi de l’offre et de la demande ne tient plus depuis longtemps, mais on nous le ressert inlassablement. Quand l’économie bourgeoise s’intéresse avant tout à l’échange des marchandises, aux prix, à la concurrence sur le marché, Marx préfère se pencher sur la production : la division entre temps de travail nécessaire et surtravail est dans toute marchandise. La « science de notre propre malheur » est là, dans la compréhension du mécanisme de l’exploitation salariale au profit d’une classe dominante, mécanisme «  masqué » par la forme prix de la valeur. Les capitalistes eux-mêmes ont « oublié les rapports réels de production et d’échange pour se cramponner à leur apparence extérieure sur le marché ». L’expérience des bulles spéculatives de la fin des années 90 le confirmera.

Il ne s’agit plus comme à l’époque pré-capitaliste d’ une aristocratie foncière vivant d’un surproduit agricole relativement stable et limité par la nature mais d’une bourgeoisie « accumulant le surtravail sous forme de plus-value et de capital ». Si cette accumulation « n’a plus de limite, alors la bourgeoisie a raison: l’Histoire est arrivée à sa fin ».

La deuxième partie, « Révolution et réforme », se lit très facilement. Elle inscrit cette dynamique complexe du capitalisme dans l’histoire, et avant tout dans l’histoire des luttes et de la théorie émancipatrice. D’ailleurs « l’histoire du capitalisme est aussi celle du marxisme ». Revisiter l’histoire du mouvement ouvrier est d’autant plus nécessaire qu’«  en l’absence d’action révolutionnaire le marxisme n’est plus qu’une théorie permettant de comprendre le capitalisme ». Trois exemples:

- les syndicats y sont épinglés pour mettre la classe ouvrière « sous contrôle, en un effort à double face pour confiner la lutte de classes dans les limites de la société capitaliste »;

- on y revient sur une conception, héritée de la vieille social-démocratie (et pas des révisionnistes mais de l’« orthodoxie » kautskyenne), du socialisme comme collectivisation sans changement de la relation travail salarié/capital, des rapports de production, sans abolition du salariat : « un tel « socialisme » ne se distingue du capitalisme organisé qu’en ce qu’il permettrait une distribution plus équitable ». Le chapitre « Capitalisme et socialisme  » est ainsi particulièrement remarquable; 

- le nationalisme, idéologie remplaçant la religion comme force de cohésion, ne révélant pas ses intérêts et son contrôle aux mains de la bourgeoisie, est difficilement combattu par un internationalisme «  présenté comme un but final, mais lointain ». D’autant plus que « Le capital opère à l’échelle internationale mais regroupe ses profits au niveau national. Son internationalisation prend donc l’apparence d’un nationalisme impérialiste, visant la monopolisation de la plus-value  » .

De façon générale, la classe ouvrière est soumise à la pression idéologique dominante face à laquelle son projet d’émancipation fait appel à un avenir, à des « conditions qui n’existent pas encore », et subit inévitablement des doutes, voire même des reculs en position forte par peur de prendre le pouvoir (comme avec la grève générale anglaise de 1926). La bourgeoisie n’est d’ailleurs pas incapable de faire des concessions, des compromis, tant que son pouvoir et ses profits sont sauvegardés:

«  Aussi réformable que puisse se montrer le capitalisme, une chose ne peut être altérée: les rapports de salaire et de profit, sans que ce système soit éliminé du même coup ».

Le chapitre sur la révolution russe ressemble de près à un matériel déjà publié par Autogestion & socialisme en 1977. Il explique que Lénine, comme il le reconnaissait lui-même dans les Thèses d’avril, ne visait pas l’instauration du socialisme avec abolition du travail salarié mais le « contrôle de la production sociale », lequel contrôle ne devait pas rester longtemps ouvrier: «  on assista à une sorte de renversement du contrôle ouvrier, qui devint le contrôle sur les ouvriers et leur production. Il était essentiel d’accroître la production et, parce qu’il ne pouvait compter sur la simple exhortation pour pousser les travailleurs à s’exploiter eux-mêmes plus qu’à l’ordinaire, l’État bolchevique étendit sa compétence à la sphère économique (…) ».

Paul Mattick répond enfin avec optimisme aux sempiternelles lamentations sur l’insuffisante conscience de classe et les mauvaises conditions subjectives : « les révolutions doivent toujours se déclencher avec une préparation idéologique insuffisante ».

On l’a déjà dit, ce livre c’est aussi du manque (le titre même évoque ce qui n’y est que peu), c’est ce que Mattick n’aura pas eu le temps d’écrire. Mattick Jr signale dans son avant-propos qu’une troisième partie, non écrite, aurait dû aborder les tentatives d’emprunts partiels au marxisme par les économistes de la période récente, parler des « post-keynésiens » et « néo-ricardiens ». Le livre aurait dû se conclure sur l’action révolutionnaire aujourd’hui. Cette conclusion impossible est remplacée par la reprise d’un texte publié par Spartacus en 1983 : « Le marxisme, hier, aujourd’hui et demain » [**].

On notera que dans sa notice biographique en fin de volume, Charles Reeve se risque à une intéressante évocation de la crise actuelle comme « épuisement du projet keynésien » (cela n’est pas sans rappeler un autre livre posthume, celui de Pierre Souyri: La dynamique du capitalisme au XX° siècle).

Un livre donc important, attendu depuis longtemps, et bienvenu. Il est vraiment nécessaire dans la bibliothèque de tout-e militant-e qui n’a pas renoncé au projet d’émancipation sociale, au socialisme. Car c’est aussi ça le drame de notre époque : nombre de camarades restent au quotidien dans un travail militant honnête sur le terrain de la lutte de classe, mais de façon mécaniquement défensive. Ils ne savent plus ce que peut être un véritable projet communiste. La période de crise dans laquelle nous sommes installe des possibilités nouvelles de contestation du capitalisme. Le legs de la pensée de P. Mattick est précieux pour nous réoutiller face à cette porte ré-entrouverte.

Stéphane Julien

Notes:

[*] Le nombre de coquilles est exaspérant (ex : souvent "ne" à la place de "se", des mots manquants, des choses comme « latitude » au lieu de « l’attitude », bref tout ce qui est typique de ce qui est oublié par les correcteurs automatiques).

[**] Toujours disponible à http://atheles.org/spartacus/livres/lemarxismehieraujourdhuietdemain/.

Les soviets et le parti (Mattick, ca. 1976)

19 février 2012

Article paru dans Autogestion et socialisme N°37-38 (avril 1977). Une version est italien (traduction de Giovanni Ferrara) est consultable ici (Consigli e partito, dans Marxiana N°2, octobre 1976).

Présentation

Le texte inédit dont nous commençons ci-dessous la publication, fait partie d’un livre à paraître sous le titre La Révolution Prolétarienne. Cet ouvrage retracera outre des analyses théoriques sur les mouvements conseillistes, l’expérience militante de Paul Mattick.

Mal ou peu connu en France, P. Mattick apparaît surtout comme un penseur et un militant de ce qu’il est convenu d’appeler « l’ultra-gauche ». On sait encore peu de choses de la vie de P. Mattick, mis à part les quelques éléments que nous devons à l’obligeance de son ami Maximilien Rubel. Il reste donc à espérer que ce prochain livre nous apportera des informations précieuses et moins succintes sur P. Mattick lui-même et sur d’autres militants comme K. Korsch, A. Pannekoek, 0. Ruhle, etc…, contribuant ainsi à enrichir une histoire, encore à faire, de cette ultra-gauche. En attendant, on sait seulement que P. Mattick est né en 1904 à Berlin et qu’il vit depuis 1926 aux USA, ayant, comme beaucoup d’autres militants, choisi l’exil après l’échec du mouvement des conseils en Allemagne et avant le triomphe du nazisme.

Né et élevé dans une famille ouvrière, il adhéra à 14 ans à la « Jeunesse socialiste libre » (Frei Sozialistichen Jugen, organisation de jeunesse de la Ligue Spartacus) alors qu’il venait d’être embauché comme apprenti outilleur chez Siemmens. En 1920, il adhéra au Parti communiste ouvrier d’Allemagne (KAPD) et plus particulièrement à la « Jeunesse Rouge » (Rote Jugend). A 17 ans, il alla vivre à Cologne et écrivit pour plusieurs journaux de l’Union générale des travailleurs d’Allemagne (A.A.U.D.) et du K.A.P.D. Il serait trop long de présenter ici l’histoire de tous ces partis et des événements politiques auxquels ils ont pris part. Faire un résumé – nécessairement sommaire – de l’histoire de la gauche allemande pendant cette période d’effervescence révolutionnaire, serait une gageure. C’est pourquoi nous préférons renvoyer le lecteur, désireux de savoir ce que recouvre ces sigles, à quelques ouvrages utiles pour la compréhension du contexte politique révolutionnaire dans lequel était plongé P. Mattick et qui pesait sur son propre engagement. On retiendra donc le livre synthétique de G. Sandoz La Gauche allemande, de Karl Marx à Willy Brandt (Julliard 1970). On se reportera également, pour cette période précise, au livre monumental de P. Broué, La Révolution en Allemagne 1917-1923 (Ed. de Minuit, 1972), livre auquel on a reproché d’avoir fait surtout l’histoire des états-majors. Enfin, on lira avec profit le récent livre de D. Authier et J. Barrot sur La Gauche communiste en Allemagne, 1918-1921 (Payot, 1976), qui voit dans ce courant politique la forme la plus achevée du radicalisme révolutionnaire organisé, au XXème siècle et dans le monde entier ».

Donc en 1926, P. Mattick émigré aux USA et milite dans les rangs des derniers groupes de IWW (Industrial workers of the world). Il fonde alors – et rédige – la Chicagoer Arbeiterzeitung, jusqu’à la fin 1931. De 1934 à 1945, il anime des revues périodiques, auxquelles participent également K. Korsch et A. Pannekoek : International Council Correspondence 1934-1937), Living Marxism (1938-1941) et New Essays (1942-1943). Mise à part la période de chômage massif pendant la grande crise économique mondiale de 1929, P. Mattick travailla comme outilleur dans diverses entreprises. Ses contacts politiques se limitaient aux groupes « conseillistes » et c’est parmi les militants du communisme des conseils qu’il se range lui-même.

Olivier CORPET

ÉLÉMENTS BIBLIOGRAPHIQUES

En français:

  • Marx et Keynes, Paris, Gallimard, 1972.
  • Intégration capitaliste et rupture ouvrière, Paris, E.D.I., 1972 (la préface de Robert Paris donne également des précisions biographiques sur P. Mattick)
  • « Karl Korsch », Cahiers de l’ISEA, S. 7 août 1963
  • « Le Capital aujourd’hui », Cahiers de l’ISEA, S. 1 1 juin 1967
  • «Otto Rühle et le mouvement ouvrier allemand», Cahiers du communisme des Conseils, janvier 1969.
  • «Anton Pannekoek», préface de Lénine philosophe d’A.Pannekoek, Cahiers Spartacus, N. 34, Juin 1970. Préface aux « Principes fondamentaux de la production et de la distribution communistes » , Fondements de l’économie communiste, supplément à Informations correspondance ouvrières, N. 101 , janvier-février 1972.
  • «Anton Pannekoek et la révolution mondiale». Histoire du marxisme contemporain, tome 2, Paris, UGE 1976 (coll. 10/18).
  • Crises et théories des crises, Paris, Champ libre, 1976.
  • Cf. également les articles et extraits des revues International Council Correspondence et Living Marxism, reproduits dans La Contre- révolution bureaucratique, Paris, UGE, 1973 (Coll. 10/18).
  • Autres travaux :
  • Arbeitlosigkeit und Arbeitslosenbewegung in den USA 1929-1935, Frankfurt 1969.
  • « Postface à Henryk Grossman : Marx, die Klassische National- ôkonomie und das Problem der Dynamik, Frankfurt, 1969.
  •  « Marxismus und Monopolkapital », in : « Monopolkapital. Thesen zu dem Buch von Paul A. Baron, und Paul M. Sweezy. Hrsg. F. Hermanin UA, Frankfurt 1969.
  •  « Werttheorie und Kapitalakkumulation » , in Kapitalismus und Krise. Eine Kontroverse um das Gesetz des tenderziellen Falls der Profitrate. Hrsg von Claus Rohlhausen. Frankfurt, 1970.
  • Kritik der Neomarxisten: Baran, Gillman, Hook, Mandel, Sweezy. Frankfurt, 1974.

LES SOVIETS ET LE PARTI

I

Organisation et spontanéité

Parce qu’il est un produit de la société bourgeoise, le mouvement socialiste est lié aux vicissitudes du développement capitaliste. Il évolue selon les variations que connait lui-même le capitalisme. Il stagne ou disparaît si l’époque et le lieu ne sont pas favorables à la formation d’une conscience de classe révolutionnaire. En période de prospérité capitaliste, il tend à se transformer d’un mouvement révolutionnaire en un mouvement réformiste. Lors d’une crise sociale, il peut être totalement écrasé par les classes dirigeantes. D’autre part, l’existence d’un mouvement révolutionnaire est indispensable pour que s’instaure une société socialiste : c’est donc du mouvement révolutionnaire que dépend l’avenir du socialisme.

Toutes les organisations ouvrières font partie intégrante de la structure sociale et à ce titre ne peuvent pas être anti-capitalistes, si ce n’est à un niveau purement idéologique. Pour acquérir un statut social au sein du système capitaliste, elles doivent faire preuve d’opportunisme, c’est-à-dire utiliser le processus social existant, pour leurs fins propres encore que limitées. Opportunisme et réalisme sont apparemment la même chose. Il est difficile de lutter contre l’opportunisme en faisant appel à une idéologie radicale que menace l’ensemble des institutions sociales. Il ne paraît guère possible non plus de rassembler, progressivement des forces révolutionnaires dans des organisations puissantes qui soient prêtes à intervenir au moment favorable. Seules les organisations qui ne troublent pas le fonctionnement normal des institutions peuvent acquérir une certaine importance. Si elles possèdent au départ une idéologie révolutionnaire, leur croissance implique nécessairement une contradiction entre leur idéologie et les fonctions qu’elles remplissent. Opposées au statu quo, mais en même temps établies à l’intérieur de celui-ci, ces organisations succombent inévitablement du fait de leur succès en tant qu’institutions, devant les forces du capitalisme.

Au tournant du siècle, les organisations ouvrières traditionnelles – partis socialistes et syndicats – n’étaient plus des mouvements révolutionnaires. Seule une aile gauche à l’intérieur de ces organisations, s’interrogeait sur la stratégie révolutionnaire, le problème organisation/ spontanéité, ce qui revenait à poser la question de la conscience révolutionnaire et des relations entre la minorité révolutionnaire et la masse soumise à l’idéologie capitaliste. On considérait que seule une minorité de la classe ouvrière pourrait acquérir, maintenir et mettre en pratique une conscience révolutionnaire. La masse des travailleurs ne passerait à l’action que sous la contrainte des circonstances. Ce problème prit une importance particulière du fait de la rupture qui s’instaura dans la social-démocratie russe et de la cristallisation qu’opéra la théorie de Lénine (1), qui concluait à la nécessité d’une avant-garde de révolutionnaires professionnels. Lénine qui n’ignorait pas la force du spontanéisme, mit l’accent sur la nécessité d’une activité et d’une direction centralisées. Plus les mouvements spontanés seraient puissants et étendus, plus il serait indispensable de les contrôler et de les diriger au moyen d’un parti révolutionnaire discipliné. Les travailleurs devaient être en quelque sorte protégés contre eux-mêmes, car leur manque de connaissance théorique pouvait facilement les conduire à gaspiller leurs forces spontanées et à perdre leur cause.

Ce fut Rosa Luxemburg (2) qui exprima avec le plus de poids l’opposition de l’aile gauche. Lénine comme Luxemburg voyait la nécessité de combattre les tendances réformistes et opportunistes qui se faisaient jour dans les organisations ouvrières et tous deux étaient partisans d’un retour à une politique révolutionnaire. Mais alors que Lénine s’efforçait de parvenir à ce résultat en créant un parti d’un type nouveau, Rosa Luxemburg préférait un accroissement de l’auto-détermination du prolétariat, sur le plan général comme dans les organisations socialistes, en éliminant les contrôles bureaucratiques et en favorisant l’activité de la base. Elle espérait beaucoup des mouvements spontanés qu’elle estimait capables de contre-balancer l’influence des organisations ayant une tendance naturelle à la centralisation du pouvoir. Elle estimait que les socialistes devaient simplement contribuer à libérer les forces créatrices inhérentes à l’action de masse et s’intégrer dans la lutte prolétarienne indépendante. Elle attestait ainsi de l’existence, au sein d’un capitalisme en pleine croissance, d’une classe ouvrière intelligente, capable de découvrir par elle-même les voies et les moyens de combattre pour ses propres objectifs et finalement pour le socialisme.

Georges Sorel et les syndicalistes révolutionnaires (3) apportèrent aussi leur propre contribution à la théorie de l’organisation et de la spontanéité. Ils étaient convaincus que le prolétariat non seulement pouvait s’émanciper lui-même sans faire appel à une direction recrutée dans l’intelligentsia, mais qu’il devait en outre se libérer des éléments de la bourgeoisie qui en général contrôlent les organisations politiques. Le syndicalisme rejeta le parlementarisme au bénéfice d’une action syndicale révolutionnaire. Du point de vue de Sorel, un gouvernement socialiste ne pouvait modifier en rien la position sociale des travailleurs. Pour se libérer, les travailleurs devaient eux-mêmes recourir à des actions et à des armes qui leur soient propres. Le capitalisme, estimait-il, avait déjà organisé l’ensemble du prolétariat dans ses industries. Tout ce qui restait à faire, était de supprimer l’État et la propriété. Pour une telle tâche, le prolétariat n’avait pas tellement besoin d’une vision soi-disant scientifique du devenir social ; il devait surtout être instinctivement convaincu que la révolution et le socialisme seraient l’aboutissement de ses propres luttes.

La grève était conçue comme l’apprentissage révolutionnaire des travailleurs. L’augmentation du nombre des grèves, leur rayonnement ainsi que leur durée croissante préfiguraient la grève générale, c’est-à-dire la révolution sociale imminente. Chaque grève particulière était une grève générale en réduction et une préparation pour le soulèvement final. La croissance du désir de révolution ne pouvait se mesurer aux succès remportés par les partis politiques, mais par la fréquence des grèves et par l’enthousiasme qu’elles soulevaient. La révolution naîtrait d’actions successives où fusionneraient la spontanéité et le sens de l’organisation propres au combat prolétarien. Le syndicalisme révolutionnaire et ses héritiers à travers le monde tels les Guild socialists en Angleterre ou les Industrial workers of the world (IWW) aux États-Unis, constituèrent une réaction face à la bureaucratisation croissante du mouvement socialiste et à ses pratiques de collaboration de classe. Puisque le marxisme était l’idéologie des partis socialistes régnants, l’opposition à ces organisations et à leur politique s’exprimait sous la forme d’une opposition au marxisme dans ses interprétations réformistes et révisionnistes. De même, les syndicats étaient critiqués pour leur structure centraliste et leurs préoccupations corporatistes qui s’exerçaient au dépens du prolétariat dans son ensemble. Mais toutes les organisations, qu’elles fussent révolutionnaires ou réformistes, centralistes ou fédéralistes, avaient tendance à voir dans la régularité de leur croissance et dans leur activité quotidienne, le meilleur facteur de changement social.

Pour la social-démocratie, c’était l’augmentation des adhérents, l’extension de l’appareil, les progrès électoraux ainsi qu’une plus large participation aux institutions politiques, qui étaient censés préparer l’évolution vers une société socialiste. Quant aux I.W.W. la croissance de leur propre organisation vers une seule grande union « One big Union » (4) devait contribuer à « former la structure d’une nouvelle société dans la coquille de l’ancienne » (5).

Au cours de la première révolution du XXème siècle ce fut cependant la masse inorganisée des travailleurs qui donna à la révolution son orientation et créa spontanément ses propres formes d’organisation, les conseils ouvriers. Le système des conseils (6) nés en 1905 en Russie disparut en même temps qu’échoua la révolution et réapparut avec une force accrue lors de la Révolution de février 1917. Ces conseils furent à l’origine des organisations spontanées qui se formèrent sur le même modèle durant la révolution allemande de 1919 (7), ainsi qu’à un moindre degré, des mouvements sociaux qui eurent lieu en Angleterre, en France, en Italie et en Hongrie. Avec le système des conseils était née une forme d’organisation qui pouvait conduire et coordonner l’auto-activité de très larges masses, pour des objectifs limités ou des fins révolutionnaires, et cela indépendamment des organisations ouvrières, en opposition ou en collaboration avec elles. La naissance du système des conseils apporta surtout la preuve que les mouvements spontanés ne se gaspillent pas nécessairement dans des efforts informels, mais peuvent aboutir à la création de structures organisées d’une certaine durée.

II

1905

Bien qu’il y eut, avant la révolution russe de 1905 et à l’échelle de quelques entreprises, des tentatives d’organisations locales, celles-ci ne prirent toute leur signification qu’au cours des événements révolutionnaires. Les conseils ou soviets naquirent des grèves et répondirent à la nécessité ressentie par les travailleurs d’avoir des comités d’action élus et des représentants capables de négocier avec les patrons des industries touchées par la grève et avec les autorités légales. Ayant pour origine les conditions de vie de plus en plus insupportables de la population ouvrière, les grèves furent spontanées, c’est-à-dire qu’elles ne furent pas lancées par des organisations politiques ou des syndicats, mais par des travailleurs inorganisés qui ne pouvaient trouver comme tremplin à l’action que le cadre de leur entreprise. A cette époque les organisations politiques en Russie n’avaient pas encore de réelle influence sur la masse des travailleurs et les syndicats existaient seulement sous une forme embryonnaire. Cependant les organisations socialistes et les syndicats virent leur croissance largement favorisée par les grèves spontanées et les soulèvements qui suivirent. La Russie tsariste comptait environ trois millions d’ouvriers d’industrie en 1905. Plus de deux millions participèrent cette année là, à une vague de grèves qui prirent rapidement un contenu politique dans le contexte de crise sociale généralisée, aggravée par la défaite russe dans la guerre russo-japonaise. Bien que la révolution touchât des couches de population non-prolétariennes, ainsi que des secteurs de la paysannerie, de l’armée et de la marine, c’est parmi les travailleurs en grève des grandes villes, notamment Saint-Pétersbourg et Moscou, qu’elle trouva les éléments qui jouèrent un rôle décisif. Naturellement, la révolution de 1905 fut dans son essence une révolution bourgeoise, à laquelle la bourgeoisie libérale apporta son soutien, afin de briser l’absolutisme tsariste et permettre à la Russie de s’acheminer, au moyen d’une assemblée constituante, vers un régime semblable à celui des nations capitalistes les plus avancées. Dans la mesure où les ouvriers en grève pouvaient penser en termes politiques, ils partageaient largement le programme de la bourgeoisie libérale de même que les partis socialistes existants, qui estimaient qu’une révolution bourgeoise était nécessaire, pour permettre la construction d’un mouvement ouvrier fort et préparer la future révolution prolétarienne dans de meilleures conditions économiques et sociales. Les soviets devaient être des instruments provisoires destinés à soutenir la lutte pour les revendications ouvrières et pour une société démocratique bourgeoise.

De tous les soviets qui se formèrent en Russie durant les événements révolutionnaires, le plus représentatif fut sans doute le soviet de Saint-Petersbourg, qui fonctionna d’octobre à décembre 1905. Il trouva son premier historien en L. Trotski – lui-même l’un des membres dirigeants – qui vit dans les soviets:

« une organisation jouissant d’une autorité indiscutable, libre de toute tradition, qui grouperait du premier coup les multitudes disséminées et dépourvues de liaison [...] capable d’initiative, et [de] se contrôler elle-même d’une manière automatique ; l’essentiel enfin, c’était de pouvoir la faire surgir dans les vingt-quatre heures » (8).

Les soviets attirèrent la partie la plus organisée de la population laborieuse et donc la plus politisée et reçurent le soutien des organisations socialistes et des jeunes syndicats. Les soviets à l’échelon local comprenaient les délégués des différentes usines formant une sorte de « parlement ouvrier » avec un comité exécutif élu. Les délégués étaient révocables à tout moment. Les soviets acceptaient toutes les organisations socialistes, dont les délégués ne disposaient cependant que d’une voix consultative. Trotski résuma la différence existant entre les organisations traditionnelles et les soviets, ainsi:

« Avant l’existence du soviet, nous trouvons parmi les ouvriers de l’industrie de nombreuses organisations révolutionnaires à direction surtout social-démocrate. Mais ce sont des formations à l’intérieur du prolétariat ; leur but immédiat est de lutter pour acquérir de l’influence sur les masses. Le soviet devient immédiatement l’organisation même du prolétariat; son but est de lutter pour la conquête du pouvoir révolutionnaire » (9).

Si la révolution russe de 1905 renforça les oppositions de gauche dans les partis socialistes occidentaux, cela fut dû davantage à la spontanéité des grèves de masse, qu’à leurs formes d’organisation (10). Il y eut quelques exceptions cependant. Anton Pannekoek par exemple sentit qu’avec les grèves de masse et les soviets : « la passivité des masses disparaît pour faire place à leur auto-activité et la classe ouvrière devient un organisme indépendant accomplissant sa propre unification. Lorsque ce processus révolutionnaire prend fin, le prolétariat s’est transformé en un être doué d’une conscience de classe, hautement organisé, prêt à assumer le contrôle de la société et à prendre en main la production » (11).

Mais l’intérêt que suscita l’expérience russe ne poussa pas pour autant les partis réformistes de la IIème Internationale à rejeter les méthodes parlementaires. Pour Lénine, les soviets de 1905 étaient : « des organes de la lutte directe des masses. Ils ont été créés comme des organes de lutte par la grève. Sous la pression de la nécessité, ils sont rapidement devenus des organes de lutte révolutionnaire générale contre le gouvernement. Ils se sont trouvés irrésistiblement transformés, par la suite des événements – la grève devenant un soulèvement – en organes insurrectionnels » (12).

Alors que Lénine voyait les soviets comme « des embryons de gouvernement provisoire, qui auraient inévitablement possédé le pouvoir si l’insurrection avait triomphé » et quoiqu’il éprouva le besoin de « mettre l’accent sur l’étude de ces organes embryonnaires d’un nouveau pouvoir, qui sont un fait historique, sur l’étude des conditions de leur travail et de leur succès » (13) , il insistait encore sur la direction révolutionnaire indivisible du parti social-démocrate. Les soviets n’étaient pour Lénine  ni un « organe d’auto-administration » mais « une organisation de combat poursuivant des fins déterminées »(14). Bien que « le parti [n'ait] jamais renoncé à utiliser [...] certaines organisations de sans-parti, telles que les soviets », c’était disait-il, « pour le renforcement de l’influence de la social-démocratie dans la classe ouvrière et pour la consolidation du mouvement ouvrier social démocrate » (15).

III

1917

Lénine considérait la révolution russe comme le processus ininterrompu d’une révolution bourgeoise à une révolution socialiste. Il craignait que la bourgeoisie ne préférât, au moment décisif, passer un compromis avec le tsarisme, plutôt que de risquer une révolution démocratique qui irait jusqu’à son terme. Il appartenait donc aux ouvriers et aux paysans pauvres de prendre la direction de la révolution imminente, ce qui était d’ailleurs l’opinion que partageaient d’autres observateurs de la Russie comme Trotski et Luxemburg. Dans le contexte de la Ière guerre mondiale, Lénine analysait la révolution russe comme un processus d’ampleur internationale, qui s’étendrait à l’Ouest, et qui aurait pour conséquence de détruire à son début le régime bourgeois russe. Mais quel que fût l’avenir de la révolution, le parti bolchevik devait tenter d’en prendre la direction, pour la conduire aussi loin que possible vers le socialisme ou au moins, réaliser une transformation démocratique radicale de la société tsariste. Depuis 1906, l’initiative avait de nouveau appartenu aux partis politiques et aux syndicats en pleine croissance. Partis et syndicats avaient considéré les soviets plutôt comme des organes occasionnels que comme des institutions permanentes de la classe ouvrière. Convaincus que la prochaine étape en Russie, serait une révolution démocratique bourgeoise, les socialistes réformistes ne voyaient pas la nécessité des soviets dans un régime où les organisations ouvrières traditionnelles pourraient avoir une existence légale et se développer normalement. Pour les bolcheviks au contraire, l’expérience des soviets était importante, car ceux-ci étaient prêts à s’emparer du pouvoir à l’intérieur de la révolution bourgeoise. Parce qu’ils se considéraient comme l’avant-garde du prolétariat et qu’ils voyaient dans les soviets l’avant-garde d’une révolution populaire, les bolcheviks admettaient que la prise du pouvoir n’exigerait pas seulement un parti révolutionnaire, mais aussi des organisations de masse comme les soviets. Ce ne fut qu’après 1917 cependant que le parti bolchevik, dans sa politique officielle, présenta le soviet comme l’organe d’expression de la dictature du prolétariat. La révolution de février fut aussi le résultat de mouvements de protestation spontanés contre la vie de plus en plus dure du temps de guerre. Grèves et manifestations culminèrent en un soulèvement général qui, avec le renfort de quelques unités militaires, mit à bas le régime tsariste. La révolution reçut le soutien de larges couches de la bourgeoisie, d’où fut issu le premier gouvernement provisoire. Bien que les partis socialistes et les syndicats n’aient pas été à l’origine de la révolution, ils y jouèrent un plus grand rôle que dans celle de 1905. A cette époque comme en 1917, les soviets n’avaient pas l’intention, d’abord, de remplacer le gouvernement provisoire. Mais le processus révolutionnaire les (conduisit à prendre des responsabilités croissantes. En pratique, le pouvoir était partagé entre les soviets et le gouvernement. La radicalisation du mouvement dans une situation s’aggravant chaque jour ainsi que les hésitations des partis bourgeois et socialistes, donnèrent bientôt la majorité aux bolcheviks dans les soviets les plus importants et aboutirent au coup d’État d’Octobre, qui mettait fin à la phase démocratique-bourgeoise de la révolution. En se ralliant à la révolution, les soldats formèrent la majorité des premiers soviets. Le soviet de Petrograd par exemple, avait dans la seconde moitié de mars 1917, 2000 soldats sur 3000 délégués. L’intelligentsia révolutionnaire exerça une influence bien plus importante en 1917 qu’en 1905, comme le laisse apparaître le fait que sur les 42 membres du Comité exécutif du soviet de Petrograd, 7 seulement aient été des ouvriers. Mencheviks et social-révolutionnaires furent d’abord majoritaires. La fraction bolchevik dans le soviet de Petrograd ne comptait que 40 membres sur 3000 délégués. En septembre 1917 cependant les bolcheviks obtenaient la majorité. L’influence croissante des bolcheviks dans la révolution s’explique par leur alignement inconditionnel sur la volonté réelle des masses en lutte. Au-delà des revendications immédiates pour l’amélioration de conditions de vie misérables, des aspirations plus vastes se firent jour, ayant pour objectifs la fin de la guerre ainsi que l’expropriation et la redistribution des terres. La révolution russe était une révolution bourgeoise, prolétarienne et paysanne, mais ce fut la paysannerie qui joua un rôle décisif. Sur 174 millions d’habitants, 24 millions seulement vivaient les villes et ce fut la terrible condition de la paysannerie qui poussa celle-ci à s’allier au prolétariat industriel. Certes la bourgeoisie était prête à prendre une série de mesures agraires, mais il n’était nullement dans son intention d’approuver l’expropriation des gros propriétaires sans compensation : il s’agissait pour elle d’une atteinte à l’un de ses principes fondamentaux, le droit de propriété. Il n’était pas non plus dans son intention de demander la paix, car elle espérait bien avec la victoire des alliés, obtenir une part du butin. Les bolcheviks au contraire étaient favorables à la paix immédiate et à la distribution de la terre aux paysans. Comme la majorité des soldats étaient d’origine paysanne, les conseils de soldats, de même que les conseils ouvriers, se détachèrent des partis bourgeois et réformistes, pour se tourner vers les bolcheviks.

Les intérêts de la paysannerie avaient été jusque là représentés essentiellement par le parti social-révolutionnaire, fondé en 1905 à partir de divers groupes populistes. Les théories populistes (narodniki) agitèrent la Russie, de 1860 environ à la fin du siècle (16). Elles se fondaient sur l’idée que la Russie pourrait éviter la phase capitaliste grâce à une révolution sociale qui s’appuierait sur les communes villageoises traditionnelles (le "mir"). Le programme agraire des S.-R. réclamait la nationalisation de la terre sous le contrôle des communes villageoises démocratiquement organisées sur la base de l’égalité des parcelles. Ce programme devait se réaliser dans le cadre d’une république démocratique fondée sur le suffrage universel et le système fédératif. A l’instar des autres partis socialistes, une droite et une gauche se formèrent à l’intérieur du parti social-révolutionnaire et durant le premier conflit mondial, le parti se scinda en partisans de l’intervention et en opposants à une guerre prétendument défensive.

Le marxisme préconise en effet une production à grande échelle qui supprime l’exploitation agricole individuelle. Dans le mesure où, selon Marx le socialisme est appelé à succéder au capitalisme et où celui-ci est lui-même en train d’abandonner la petite propriété paysanne, les marxistes espéraient bien que le problème paysan serait à peu près réglé par le capitalisme, pour ne plus constituer un handicap majeur dans une société socialiste. Les premières divergences de Lénine avec les Narodniki et leurs héritiers, les sr, se fondaient sur la conviction qu’une distribution égale de la terre aux paysans n’était pas réaliste et ne conduirait pas à un socialisme spécifiquement russe. En revanche Lénine était favorable à la suppression de la propriété féodale fondée sur le servage, afin de hâter le développement d’une agriculture capitaliste qui évoluerait vers une concentration à son avis plus « progressive » de la propriété rurale. les paysans, écrivait-il:

« ne peuvent secouer le joug du capital qu’en s’associant au mouvement ouvrier, en l’aidant dans sa lutte pour le régime socialiste, pour la transformation de la terre, ainsi que des autres moyens de production (fabriques, usines, machines, etc.) en propriété sociale. Vouloir sauver la paysannerie en défendant la petite culture et la petite propriété contre la poussée du capitalisme, ce serait retarder inutilement l’évolution sociale » (17).

Ce n’était pas pourtant le programme agraire des marxistes qui attirait les paysans, mais celui des S.-R. En dehors de tout programme politique, d’ailleurs, et immédiatement après la révolution de février, les paysans commencèrent de leur propre initiative à exproprier et à distribuer les terres. Jusqu’alors, le gouvernement provisoire avait accordé peu d’attention à la question paysanne. Il commença à s’y intéresser sérieusement sous la pression des soulèvements dans les campagnes.

Mais même ainsi, il ne formula que de vagues propositions concernant l’expropriation et la redistribution des terres, dont le règlement fut laissé à la future Assemblée constituante. La présence dans le Gouvernement provisoire des mencheviks et des S.-R. et surtout l’inertie ainsi que la position ambiguë de ces derniers par rapport au problème des terres, coûta aux deux partis le soutien de la paysannerie.

« Si nous avons gagné en Russie [rappelait plus tard Lénine] avec au surplus une telle facilité c’est parce que nous avions préparé notre révolution pendant la guerre impérialiste [...] Dix millions de nos ouvriers et paysans étaient armés, et notre mot d’ordre était : paix immédiate, coûte que coûte. Nous avons gagné parce que les masses paysannes les plus larges étaient pour la révolution, contre les rands propriétaires fonciers. Les socialistes révolutionnaires [...] exigeaient des mesures révolutionnaires mais [...] n’avaient pas assez de courage pour agir de façon révolutionnaire [...] Nous avons triomphé [...] non seulement parce que nous avions la majorité incontestable de la classe ouvrière [...] mais aussi parce que la moitié de l’armée, immédiatement après notre prise du pouvoir et les 9/10 de la masse paysanne, sont passés à nos côtés en l’espace de quelques semaines ; nous avons triomphé parce que nous n’avions pas adopté notre programme agraire, mais celui des socialistes-révolutionnaires, et que nous l’avons mis en pratique » (18).

Dès son arrivée en Russie en avril 1917, Lénine se rendit compte, devant l’apparition des soviets, que l’objectif n’était plus l’instauration d’une république bourgeoise, mais la lutte pour une république des conseils ouvriers et paysans.  Cependant dans la mesure où les mencheviks et les S.-R. se trouvaient en majorité dans les soviets et où eux-mêmes avaient accepté le principe d’une assemblée constituante, les bolcheviks ne pouvaient faire autre chose, à l’époque, que de critiquer le Gouvernement provisoire et essayer de modifier la composition des soviets ou en espérer un changement. D’ailleurs le mécontentement régnait déjà dans les soviets. Tant que ceux-ci coopérèrent avec le Gouvernement, Lénine y vit une soumission au pouvoir d’État de la bourgeoisie et il s’opposa à cette démission par le mot d’ordre : « Tout le pouvoir aux soviets ». Mais comme les bolcheviks ne savaient pas quelle serait l’évolution des soviets, ils se réservèrent le droit de participer au futur régime parlementaire, en manifestant une certaine tiédeur à l’égard des soviets et en se préparant pour les élections à l’Assemblée constituante. Les événements favorisèrent les bolcheviks. Au premier congrès pan-russe des soviets en juin 1917, les bolcheviks contrôlaient 13 % des 790 délégués ; au second congrès en octobre 1917, ils contrôlaient 51 % des 675 délégués, et ils avaient la majorité dans les soviets de Petrograd et de Moscou dès septembre 1917. De toute façon, Lénine aurait été partisan de la prise du pouvoir même s’il en avait été autrement. « Attendre une majorité formelle – écrivait-il — serait naïf de la part des bolcheviks : cela, aucune révolution ne l’attend » (19). En dépit de l’opposition à l’intérieur de son propre parti, Lénine était partisan d’une insurrection armée avant la convocation du 2ème congrès pan-russe des soviets, insurrection qui aurait pour tâche de renverser le Gouvernement provisoire et de remettre le pouvoir entre les mains du parti bolchevik, par l’intermédiaire des soviets, à majorité bolchevique. A cette fin, le Soviet de Petrograd organisa un comité militaire révolutionnaire sous la direction de Trotski, qui entra en action le 25 octobre. Quelques heures après le coup d’État, Lénine pouvait proclamer la victoire de la révolution des ouvriers et des paysans, et un peu plus tard, obtenir l’approbation du congrès pan-russe des soviets. Cela était d’autant plus facile que la droite des S.-R. et les mencheviks venaient de quitter le congrès en guise de protestation contre le coup d’État.  Le jour suivant, le premier gouvernement des ouvriers et des paysans était formé. Lorsque Lénine demandait que le parti passe à l’insurrection, c’était aux bolcheviks qu’il pensait pour l’exercice du pouvoir d’État et non pas aux soviets. Puisque la majorité des délégués aux soviets étaient bolcheviks ou leur étaient favorables, Lénine était certain que le gouvernement formé par les soviets serait un gouvernement bolchevik. Et ce fut naturellement ce qui arriva, bien que des S.-R. de gauche et des socialistes de gauche eussent obtenu quelques sièges dans le nouveau gouvernement. Mais pour permettre aux bolcheviks de continuer à avoir la majorité dans le gouvernement, il fallait que les ouvriers et les paysans persistent à donner leurs voix aux bolcheviks dans les soviets. Or cela n’était pas garanti. Dès que les mencheviks et les S.-R., d’abord majoritaires, se trouvèrent à leur tour en minorité, la situation des bolcheviks s’améliora de nouveau. Pour le parti bolchevik, le seul moyen de conserver le pouvoir était d’obtenir le monopole des sièges dans le gouvernement. Cependant de même que le pouvoir des soviets s’identifiait pour Lénine avec le pouvoir du parti bolchevik, de même le monopole gouvernemental bolchevik ne faisait à son avis qu’exprimer la volonté des soviets. Après tout il n’y avait pas d’autre choix que le capitalisme démocratique ou un gouvernement ouvrier et paysan capable d’empêcher le retour de la domination bourgeoise. Il était ainsi nécessaire de ne pas relancer l’activité des soviets, à travers lesquels pouvait s’effectuer le retour aux institutions politiques bourgeoises et à une économie de marché capitaliste. Livrés à eux-mêmes, les soviets étaient tout à fait capables de renoncer à leurs pouvoirs pour des promesses de la bourgeoisie libérale et de ses alliés réformistes. La défense du caractère socialiste de la révolution exigeait que les soviets restent bolcheviks, même si cela devait entraîner la suppression de toutes les forces anti-bolcheviks à l’intérieur comme à l’extérieur des soviets. Rapidement, le régime des soviets fit place à la dictature du parti bolchevik et les soviets, réduits à une existence formelle, n’eurent d’autre fonction que de que de dissimuler cette situation. Dans un premier temps les bolcheviks se montrèrent prudents d’accepter les décisions des masses populaires même s’ils n’étaient pas d’accord avec elles. Ils ne refusèrent pas tout de suite les élections à l’Assemblée constituante, lesquelles donnèrent une large majorité aux S.-R. et mirent les bolcheviks en minorité. Malgré leur succès électoral, les sr n’étaient pas un parti unifié. L’aile gauche se trouvait davantage d’accord avec les bolcheviks qu’avec l’aile droite de son propre parti. Alors qu’avaient lieu les élections pour l’Assemblée constituante, se tenait également un congrès pan-russe des députés paysans. Le congrès divisa les S.-R., dont la gauche forma une coalition avec les bolcheviks. En même temps il apparut que l’Assemblée constituante qui venait d’être élue, en détruisant la suprématie politique des bolcheviks, menaçait les acquis de la révolution. Avec l’accord des S.-R. de gauche et de quelques socialistes de gauche, les bolcheviks prononcèrent la dissolution de l’Assemblée. Le fait que les bolcheviks aient obtenu la victoire avec le slogan « tout le pouvoir aux soviets », n’empêcha pas le gouvernement bolchevik de ne proposer aux conseils ouvriers qu’un rôle réduit. Les travailleurs n’avaient pas à « gérer », mais seulement à « contrôler » les entreprises industrielles qui appartenaient encore aux capitalistes. Le premier décret sur le contrôle ouvrier s’appliquait :

« A la production, au stockage, à la vente et à l’achat de matières premières et de produits finis, de même qu’aux finances des entreprises.Les travailleurs exercent ce contrôle à travers des organismes élus, comités d’usines et d’ateliers, délégués aux soviets. Les employés et les techniciens y sont aussi représentés. Les organismes chargés du contrôle ouvrier ont le droit de superviser la production. Le secret commercial est aboli. Les propriétaires sont tenus de montrer aux organismes de contrôle ouvrier tous leurs livres et états de l’année en cours et de l’année précédente »  (20).

Par cette solution moyenne qu’était le contrôle ouvrier, les bolcheviks espéraient à la fois retenir les anciens techniciens du régime tsariste et satisfaire le désir des travailleurs de prendre possession des usines, comme l’avaient fait les paysans avec la terre. Mais la contradiction entre mode de production capitaliste et contrôle ouvrier devait mettre rapidement cette situation en péril, en péril.

« Nous ne pouvions décréter le socialisme d’un seul coup dans l’ensemble de l’industrie [expliquait Lénine un an après le décret sur le contrôle ouvrier] parce que le socialisme ne peut prendre forme et s’établir définitivement que lorsque la classe ouvrière a appris à conduire l’économie [...] C’est pourquoi nous avons introduit le contrôle ouvrier, sachant que c’était une mesure insuffisante et porteuse de contradictions. Mais l’important pour nous est que les travailleurs se soient attelés à la tâche, et qu’à partir du contrôle ouvrier — qui dans les principales industries ne pouvait être que chaotique, maladroit et partiel – nous soyions passés à la gestion ouvrière à une échelle nationale » (21).

En fait le passage du « contrôle ouvrier » à la gestion par les travailleurs aboutit à la négation des deux. La mutilation des soviets prit quelque temps, car il fallut d’abord construire et consolider l’appareil d’État bolchevik ; de la même façon, l’influence directe des travailleurs dans les usines et les ateliers fut progressivement éliminée : le procédé employé consista à enlever aux soviets leurs pouvoirs de contrôle et à transférer ceux-ci aux syndicats, ces derniers étant transformés en organes de contrôle de l’État sur les travailleurs.

L’écroulement économique, la guerre civile, l’opposition paysanne, l’agitation dans les usines et le retour partiel à l’économie de marché conduisirent à des politiques contradictoires, allant de la « militarisation du travail » à une restauration de la libre entreprise, cela afin de sauver le régime bolchevik à tout prix. Lénine estimait qu’il était essentiel pour les bolcheviks de se maintenir au pouvoir, quitte à passer des compromis et à violer les principes jusqu’à ce que la révolution russe soit relayée par une révolution à l’Ouest : celle-ci permettrait alors que s’instaure une coopération internationale, où l’impréparation objective de la Russie pour le socialisme pèserait moins lourd. L’isolement de la révolution russe réduisit à néant cette hypothèse. Conserver le pouvoir dans ces conditions, signifiait accepter de jouer le « rôle historique » de la bourgeoisie, mais avec des institutions sociales et une idéologie différentes. la politique autoritaire du gouvernement se heurta non seulement à ses ennemis politiques et capitalistes, mais aussi aux travailleurs. L’augmentation de la production était en effet un besoin vital. D’autre part, de simples exhortations ne pouvaient pousser les travailleurs à s’exploiter eux-mêmes encore plus qu’ils ne l’avaient été jusque là. L’État bolchevik fut ainsi conduit à remplir les fonctions d’une nouvelle classe dirigeante pour reconstruire l’économie et accumuler le capital.

Naturellement il était nécessaire pour les bolcheviks de rester au pouvoir, ne serait-ce que pour sauver leurs têtes. Mais en dehors de cela, Lénine était convaincu que l’accumulation du capital en Russie sous les auspices de l’État était plus « progressive » et valait donc mieux que de confier le développement du pays à une bourgeoisie libérale. Il était aussi persuadé que son parti serait capable de remplir cette tâche. La Russie, disait-il un jour, « était habituée à être dirigée par 150.000 propriétaires terriens. Pourquoi 240.000 bolcheviks ne pourraient-ils prendre la suite » ? Et c’est ce qu’ils firent, en construisant un État autoritaire hiérarchique et une économie du même type, sans cesser de répéter que le contrôle de l’économie par l’État équivalait au contrôle par le prolétariat. Cela ne devait pas empêcher Lénine de déclarer par ailleurs:

" Le socialisme exige une unité absolue et rigoureuse de volonté laquelle met en œuvre les efforts conjoints de centaines, de milliers, de dizaines de milliers d’hommes [...] Comment cette unité rigoureuse de volonté peut-elle être assurée ? Par la subordination de la volonté de milliers de personnes à la volonté d’un seul. En supposant une conscience et une discipline de classe idéales chez ceux qui participent au travail collectif, cette subordination devrait ressembler à la conduite en douceur d’un chef d’orchestre. Elle peut aussi prendre la forme aiguë d’une dictature lorsque la conscience et la discipline de classe font défaut. Quoiqu’il en soit, une obéissance inconditionnelle à une volonté unique est absolument indispensable au succès d’un processus industriel à grande échelle »(22).

Si l’on prend cette affirmation au pied de la lettre, on peut en déduire que la conscience de classe dut faire totalement défaut en Russie : le contrôle de la production et de la vie sociale s’y exerça en effet sous la forme d’une dictature sur les travailleurs, comme n’en connurent jamais les pays capitalistes.

IV

La Commune de Paris

La transformation de la Russie en un capitalisme d’État autoritaire ne change rien au fait que ce furent les soviets qui renversèrent à la fois le tsarisme et la bourgeoisie. L’échec des soviets fut dû essentiellement au fait qu’objectivement la Russie n’était pas prête pour le socialisme. D’autre part, que ce fussent les soviets ou les partis socialistes, aucune de ces organisations ne savait comment construire une société socialiste. Il n’y avait aucun précédent historique et la théorie marxienne ne s’était sérieusement préoccupé ni de la prise du pouvoir ni des formes d’organisation qui découleraient du processus de socialisation. Toutefois elle avait affirmé d’une manière très générale que l’État socialiste deviendrait le gardien des forces productives de la société et le régulateur de la vie économique, tant en ce qui concerne la production que la distribution. Ce ne serait qu’à une étape ultérieure du développement, que cette situation ferait place à une libre organisation des travailleurs associés et au dépérissement de l’État.

Naturellement les syndicalistes révolutionnaires pensaient différemment, car ils craignaient que l’État, avec son centralisme, ne se perpétue lui-même et ne soit un obstacle à l’auto-détermination des travailleurs. Ils envisageaient aussi, bien qu’avec une certaine imprécision, une société dans laquelle chaque industrie serait autogérée par ses travailleurs. Les syndicats d’industrie devraient constituer volontairement des fédérations nationales, qui n’auraient aucune fonction de direction, mais offriraient simplement une aide technique, dans le domaine statistique et administratif, pour la mise en route d’un système de production et de distribution socialisé.

Si le socialisme n’avait pas d’exemple dans l’Histoire, il existait des révolutions passées susceptibles d’intéresser la Russie, qui n’avait pas encore achevé sa révolution bourgeoise. Après 1905, il était devenu évident qu’une révolution démocratique ne pourrait réussir qu’en tant qu’elle serait accomplie par la classe ouvrière, même si celle-ci ne formait encore qu’une petite minorité dans l’ensemble de la population. A la suite de Marx et Engels, les marxistes russes se référaient volontiers à la Commune de Paris, révolution ouvrière qui s’était déroulée elle aussi dans des conditions défavorables. Trotski par exemple, écrivait : « II est possible que les ouvriers arrivent au pouvoir dans un pays économiquement arriéré avant d’y arriver dans un pays avancé. En 1871 , les ouvriers prirent délibérément le pouvoir dans la ville petite-bourgeoise de Paris ; pour deux mois seulement, il est vrai, mais, dans les centres anglais ou américains du grand capitalisme, les travailleurs n’avaient jamais, même une heure, tenu le pouvoir entre leurs mains » (23).

De même Lénine trouva dans la Commune de Paris une justification de sa propre attitude à l’égard de la révolution russe et de la dictature des soviets. Citant Marx, il montrait comme une grande leçon de la Commune, que le prolétariat ne peut s’emparer simplement de l’État bourgeois, mais qu’il doit le détruire et le remplacer par un nouvel État prolétarien. Celui-ci, qui n’est d’ailleurs qu’à moitié un État, doit commencer à dépérir dès que la domination de la majorité a remplacé la domination de la bourgeoisie, c’est-à-dire de la minorité. « Une fois les capitalistes renversés — écrivait Lénine — la résistance de ces exploiteurs matée par la main de fer des des ouvriers en armes, la machine bureaucratique de l’État actuel brisée, nous avons devant nous un mécanisme admirablement outillé au point de vue technique, affranchi de « parasitisme », et que les ouvriers associés peuvent fort bien mettre en marche eux-mêmes en embauchant des techniciens, des surveillants, des comptables, en rétribuant leur travail à fous, de même que celui de tous les fonctionnaires « publics », par un salaire d’ouvrier. Telle est la tâche pratique, concrète, immédiatement réalisable à l’égard de tous les trusts et qui affranchit les travailleurs de l’exploitation en tenant compte de l’expérience déjà commencée pratiquement par la Commune (surtout dans (surtout dans le domaine de l’organisation de l’État) » (24)

L’État prolétarien tel que le révéla, avec ses limites, la Commune de Paris, fut moins une création "consciente" comme l’affirma Trotski, qu’un surgissement spontané, dû aux conditions particulières de la guerre  franco-allemande et du siège de Paris. Prête à la révolte, la population parisienne était fortement hostile au nouveau gouvernement bourgeois tout autant réactionnaire que l’ancien gouvernement bonapartiste. La tension révolutionnaire de Paris poussa le gouvernement à s’établir à Versailles afin de préparer la reconquête de la capitale. Les élections municipales de Paris du 26 mars 1871 donnèrent un nombre de voix quatre fois plus important à l’opposition de gauche et aboutirent à la proclamation de la Commune de Paris. Le programme de la Commune contenait :

« La reconnaissance et la consolidation de la République [...]. L’autonomie absolue de la Commune étendue à toutes les localités de France [...]. Les droits inhérents à la Commune sont: le vote du budget communal, recettes et dépenses ; la fixation et la répartition de l’impôt ; la direction des services locaux, l’organisation de sa magistrature, de la police intérieure et de l’enseignement [...]. La garantie absolue de la liberté individuelle et de la liberté de conscience [...]. Paris [...] se réserve d’opérer comme il l’entendra chez lui, les réformes administratives et économiques que réclame sa population, de créer des institutions propres [...] à universaliser le pouvoir et la propriété, suivant les nécessités du moment, le vœu des intéressés et les données fournies par l’expérience [...]. La Révolution communale, commencée par l’initiative populaire du 18 mars, inaugure une ère nouvelle de politique expérimentale, positive, scientifique. C’est la fin du vieux monde gouvernemental et clérical, du militarisme, du fonctionnarisme, de l’exploitation, de l’agiotage, des monopoles, des privilèges auxquels le prolétariat doit son servage, la Patrie, ses malheurs et ses désastres » (25).

Les circonstances ainsi que les divergences d’opinion au sein de la Commune, ne permirent pas l’élaboration d’un programme de socialisation de grande envergure. La Commune vota cependant plusieurs décrets importants: abolition de l’armée et création d’une Garde nationale, limitation du traitement des fonctionnaires équivalant au salaire des ouvriers, expropriation des biens de l’Église, suppression des amendes imposées aux travailleurs par leurs employeurs, suppression du travail de nuit dans les boulangeries, nationalisation des entreprises abandonnées par leurs propriétaires, etc. Mais ces mesures ne signifiaient pas encore une transformation sociale radicale. De plus les travailleurs se trouvaient en minorité au conseil exécutif de la Commune. Sur 90 membres, 21 seulement appartenaient à la classe ouvrière ; le reste représentait les milieux de la petite bourgeoisie (petits commerçants, employés, journalistes, écrivains, peintres et intellectuels). Quelques uns étaient adhérents à la Première Internationale. La majorité se divisait elle-même en proudhoniens, blanquistes et jacobins qui s’intéressaient surtout aux libertés politique set à la sauvegarde de la petite propriété dans une société décentralisée. Ainsi la Commune donnait-elle lieu à toutes sortes d’interprétations reflétant les divergences d’intérêts qui s’y exprimaient.

Pour Marx, la Commune fut essentiellement un gouvernement de la classe ouvrière [...] la forme politique enfin trouvée qui permettait de réaliser l’émancipation économique du travail » (26). Car, ajoutait-il, « la domination politique du producteur ne peut coexister avec l’éternisation de son esclavage social. La Commune devait donc servir de levier pour extirper les bases économiques sur lesquelles se fonde l’existence des classes, donc la domination de classe » (27). Il faudrait insister sur le terme « essentiellement ». On ne peut nier en effet que la Commune, malgré toutes ses faiblesses selon le point de vue centraliste de Marx n’ait été fondamentalement un gouvernement anti-bourgeois, dans lequel les travailleurs exercèrent réellement le pouvoir et démontrèrent leur capacité à diriger la société. Ce fait en lui-même pesa bien davantage dans le jugement que Marx porta sur la révolution de 1871 que tous les aspects de la Commune qu’il désapprouvait.

Ce ne fut pas à l’initiative de l’Internationale que naquit la Commune, qui n’eut par ailleurs aucun caractère socialiste au sens marxien. Néanmoins le fait pour Marx de s’identifier, lui-même et l’Internationale, avec la Commune fut ressenti par ses adversaires politiques comme une manœuvre opportuniste tendant à annexer la gloire de la Commune au marxisme. Selon Bakounine:

« Le retentissement de la Commune fut tel que même les marxistes, dont les théories furent réduites à néant par l’événement, furent obligés de s’incliner. Davantage même, ce fut en contradiction avec toutes leurs convictions qu’ils firent leurs, le programme de la Commune. Ce fut un déguisement comique, mais qui leur évita de perdre leurs partisans, tant était puissante la passion que souleva dans le monde, la révolution » (28).

Les passions que suscita la Commune de Paris parmi les travailleurs aussi bien que dans la bourgeoisie, montrent combien la division sociale entre les classes l’emporte sur les différenciations idéologiques et matérielles à l’intérieur de chaque classe prise isolément. Pour la bourgeoisie, le programme de la Commune joua un rôle mineur: ce programme pouvait bien être centraliste ou fédéraliste, impliquer une expropriation réelle ou simplement potentielle des possédants, ce n’était pas là ce qui inquiéta sérieusement la bourgeoisie. Ce qui lui fit réellement peur, fut de voir une partie de la classe ouvrière se libérer de la domination bourgeoise, avoir des armes à sa disposition et occuper des postes de gouvernement. A cette première tentative d’autogestion (self-government) des travailleurs parisiens, la bourgeoisie répliqua avec la brutalité que l’on sait: le prolétariat international reconnut alors le féroce et irréconciliable ennemi de classe, auquel il devait faire face, non seulement à Paris, mais dans le monde entier. Et ce fut aussi bien par instinct que par solidarité consciente qu’il se tînt aux côtés des travailleurs français indépendamment des querelles qui par ailleurs divisaient le mouvement ouvrier. Il n’y avait pas ainsi à s’interroger sur les motifs qui avaient pu conduire Marx à faire sienne la cause de la Commune. D’autant moins que, selon Marx :

« La classe ouvrière n’espérait pas des miracles de la Commune. Elle n’a pas d’utopies toutes faites a introduire par décret du peuple. Elle sait que pour réaliser sa propre émancipation [...] elle aura à passer par de longues luttes, par toute une série de processus historiques, qui transformeront complètement les circonstances et les hommes. Elle n’a pas à réaliser d’idéal, mais seulement à libérer les éléments de la société nouvelle que porte dans ses flancs la vieille société bourgeoise qui s’effondre » (29).

Il reste vrai néanmoins que les idées révolutionnaires de la Commune n’étaient pas les idées de Marx. La lutte de la Commune concernait cependant de très près le prolétariat international. La destruction de l’État bourgeois et la prise du pouvoir politique n’avaient de sens que s’il s’agissait en même temps d’abolir les rapports de travail capitalistes. L’existence d’un État ouvrier est incompatible avec le maintien d’une société capitaliste. Marx semblait convaincu que la Commune, dans l’hypothèse où elle aurait survécu, se serait nécessairement débarrassée de ses défauts.

« La multiplicité des interprétations auxquelles la Commune a été soumise, et la multiplicité des intérêts qui se réclamaient d’elle — écrivait-il — montrent que c’était une forme politique tout à fait susceptible d’expansion, tandis que toutes les formes de gouvernement, avaient jusque là mis l’accent sur la répression »(30). La chute de la Commune coupa court à toute réflexion approfondie sur la manière dont elle aurait pu se développer. Et Marx, plutôt que d’insister sur ses divergences avec la Commune, préféra mettre l’accent sur ce qui pouvait servir les luttes futures du prolétariat.

Dans cette perspective, il laissa de côté la discussion sur le fédéralisme et le centralisme, qui, parmi d’autres problèmes, opposa les marxistes aux proudhoniens, ces derniers d’ailleurs les plus influents durant la Commune. Marx vit dans l’autonomie de la Commune l’instrument permettant de briser l’État bourgeois et de réaliser l’autogestion (self-government) des travailleurs. La Commune de Paris, écrivait-il :

« devait, bien entendu, servir de modèle à tous les grands centres industriels de France. Le régime de la Commune une fois établi à Paris et dans les centres secondaires, l’ancien gouvernement centralisé aurait dans les provinces aussi, dû faire place au gouvernement des producteurs par eux-mêmes. Dans une brève esquisse d’organisation nationale que la Commune n’eut pas le temps de développer, il est dit expressément que la Commune devait être la forme politique même des plus petits hameaux de campagne, et que dans les régions rurales l’armée permanente devait être remplacée par une milice populaire à temps de service extrêmement court. Les communes rurales de chaque département devaient administrer leurs affaires communes par une assemblée de délégués au chef-lieu du département, et ces assemblées de département devaient à leur tour envoyer des députés à la délégation nationale à Paris; les délégués devaient être à tout moment révocables et liés par le mandat impératif de leurs électeurs. Les fonctions, peu nombreuses, mais importantes, qui restaient encore à un gouvernement central, ne devaient pas être supprimées, comme on l’a dit faussement, de propos délibéré, mais devaient être acquittées par des fonctionnaires communaux autrement dit strictement responsables. L’unité de la nation ne devait pas être brisée, mais au contraire organisée par la Constitution communale ; elle devait devenir une réalité par la destruction du pouvoir d’Etat qui prétendait être l’incarnation de cette unité, mais voulait être indépendant de la nation même, et supérieur à elle, alors qu’il n’en était qu’une excroissance parasitaire » (31).

En décrivant simplement la future fédération nationale des communes autonomes, Marx donna l’impression qu’il était d’accord avec ce programme et qu’il l’estimait réalisable, bref qu’il acceptait le fédéralisme de Proudhon. Naturellement, l’ensemble de l’œuvre de Marx témoigne du contraire, tant il est vrai que Marx ne pût jamais accepter l’idée d’un retour à des formes politiques dépassées.

Il trouva ainsi nécessaire d’affirmer que : « c’est en général le sort des formations historiques entièrement nouvelles d’être prises à tort pour la réplique des formes plus anciennes, et même éteintes, de la vie sociale, avec lesquelles elles peuvent offrir une certaine ressemblance. Ainsi, dans cette nouvelle Commune, qui brise le pouvoir d’État moderne, on a voulu voir un rappel à la vie des communes médiévales, qui d’abord précédèrent ce pouvoir d’État, et ensuite en devinrent le fondement – la Constitution communale a été prise à tort pour une tentative de rompre en une fédération de petits États, conforme au rêve de Montesquieu et des Girondins, cette unité des grandes nations, qui, bien qu’engendrée à l’origine par la violence, est maintenant devenue un puissant facteur de la production sociale – l’antagonisme de la Commune et du pouvoir d’État a été pris à tort pour une forme excessive de la vieille lutte contre la surcentralisation » (32).

Selon Marx, alors, le caractère fédéral de la constitution communale n’était pas en contradiction avec une organisation sociale centralisée ; ce fédéralisme permettait simplement de réaliser la centralisation nécessaire d’une manière différente de ce qui pouvait exister dans un Etat capitaliste et dans des conditions assurant l’autogestion (self-government) des producteurs. En résumé, comme Lénine plus tard le souligna, Marx concevait « la possibilité d’un centralisme librement consenti, d’une libre union des communes prolétariennes en vue de détruire la domination bourgeoise et la machine d’État bourgeoise » (33).

Il semble bien que sur ce point Marx ne fit pas grand effort pour formuler avec précision ses idées. Écrite en grande hâte pour commémorer la défaite de la Commune, son Adresse sur la guerre civile n’était pas en fait destinée à servir de manuel pour résoudre les problèmes de la révolution prolétarienne et de la construction du socialisme. Elle l’était d’autant moins, que jamais Marx n’avait cru à la réussite possible de la Commune, laquelle aurait donné quelque réalité aux problèmes qu’il posait dans son adresse. Dix ans après la Commune, il décrit celle-ci comme le « soulèvement d’une ville seule, dans des conditions particulières, avec une population qui n’était ni ne pouvait être socialiste. Avec davantage de bon sens, un compromis avec Versailles en faveur des Communards aurait peut-être été possible. Mais c’était à tout ce qui pouvait être exigé » (34).

Bien que la lutte fût sans espoir, il était encore utile d’insister sur la nécessité, pour le prolétariat vainqueur de briser le pouvoir de l’État bourgeois. A cet égard, La Commune ne pouvait servir de modèle comme Lénine, le réclamait, pour la construction de l’État communiste. Car ce n’est pas un État communiste que le prolétariat doit construire, mais une société communiste. Le prolétariat a comme seul objectif non pas l’avènement d’un État, quel qu’il soit, fédéraliste ou centraliste, démocratique ou ou totalitaire, mais la réalisation d’une société sans classe et l’abolition de l’État.

(à suivre)

Paul MATTICK

(Traduit de l’anglais par Jacqueline Pluet)

Notes:

(1) Lénine, Que Faire prés. et annoté par Jean-Jacques Marie, Paris, Le Seuil, 1966.

(2) Rosa Luxemburg, « Questions d’organisation de la social-démocratie russe » in L. Trotski, Nos tâches politiques, Paris, P. Belfond, 1970, p. 207-237.

(3) Georges Sorel, Réflexions sur la violence, Paris, M. Rivière, 1972.

(4) Construire l’union des travailleurs du monde entier, tel était le projet que tentèrent de populariser les I.W.W., avec leur brochure one big union of all the workers: the greatest thing on earth (N.D.T.).

(5) Préambule des IWW

(6) Pour une histoire détaillée des soviets, voir Oscar Anweiler, Les Soviets en Russie, 1905-1921. Paris, Gallimard, 1972.

(7) Pour le rôle des conseils ouvriers dans la révolution allemande, voir Peter von Oertzen, Betriebsrate in der Novemberrevolution, Düsseldorf, Droste Vert., 1963.

(8) L. Trotski, 1905, Paris, Ed. de Minuit, 1969, p. 99.

(9) Ibid, p. 223.

(10) Voir par exemple R.,Luxemburg, « Grève de masse, parti et syndicat » in œuvres, tome 1, trad. Irène Petit, Paris, F. Maspero, 1969, p. 92-174.

(11) Anton Pannekoek, « Massenaktion und Révolution », Die Neue ‘/.rit Jg. 30, Bd. 2, p 545-550.545-550.

(12) Lénine, « La Dissolution de la Douma et les tâches du prolétariat » (1906), Œuvres, Tome 11, Paris, Ed. Sociales, Moscou, Ed. du Progrès, p. 121.

(13) Ibid. p. 125.

(14) Lénine, « Socialisme et anarchisme » (1905), Œuvres, Tome 10, p. 68.

(15) Lénine, « Projet de résolution pour le 5ème Congrès du P.O.S.D.R. » (1907), Œuvres, tome 12, p. 140.

(16) Parmi les fondateurs du mouvement populiste se trouvaient Herzen et Tchernychevski. Bakounine, Lavrov et Tkachov influencèrent le mouvement qui était organisé en sociétés secrètes comme « Terre et liberté », le cercle Tchaïkovski, « Volonté du peuple ».

(17) Lénine, « Le Parti ouvrier et la paysannerie » (1901), Œuvres tome 4, p. 439-440.

(18) Lénine, Discours en faveur de la tactique de l’Internationale communiste (Illème Congrès de l’IC, 1er Juillet 1921) Oeuvres tome 32, p. 504-505.

(19) Lénine, « Les Bolcheviks doivent prendre le pouvoir. Lettre au Comité central, aux comités de Petrograd et de Moscou du P.O.S.D. (b.) R." (1917), Œuvres tome 26, p. 12.

(20) J. Bunyan, H.H. Fisher, The Bolshevik Revolution, 1917-1918, Stanford (Cal), Stanford University Press, 1934 (réimpr. 1961).

(21) Lénine, Questions of the socialist organization of economy, Moscou, p. 173.

(22) Note manquante.

(23) L. Trotski, "Bilan et perspectives", in 1905 op. cit. p. 420.

(24) Lénine, "L’Etat et la révolution", Oeuvres tome 25, p. 461.

(25) Extraits de la « Déclaration au peuple français » du 19 avril 1871 in Jacques Rougerie, Paris libre 1871 Paris, Le Seuil, 1871, p. 154-155.

(26) Karl Marx, La guerre civile en France, 1871, adresse du Conseil général de l’Association internationale des travailleurs, Paris, Ed. Sociales, 1969, p. 45.

(27)Ibid.

(29) K. Marx, La guerre civile en France, p. 46.

(30) Ibid., p. 45.

(31) Ibid., p. 42-43.

(32) Ibid., p. 44

(33) Lénine, L’Etat et la révolution, p. 465.

(34) Lettre de Marx à Domela Nieuwenhuis in K. Marx, F. Engels, Werke, Berlin, Dietz Verl. vol. 35, p. 160.

A view on the crisis: Paul Mattick

1 octobre 2011

Interview de Paul Mattick junior dans le Socialist standard d ‘octobre 2011:

The Marxist economist and author Paul Mattick Jnr talks to Stuart Watkins about his views on Marx, the economic crisis, and the prospects for socialism.

Socialist Standard: In your recently published book, Business As Usual (reviewed in the May 2011 Socialist Standard), you give an account of the causes of our present economic situation. Could you summarise the argument for our readers? In your view, just what is this crisis all about really?

Paul Mattick Jnr

Paul Mattick: This crisis, like those that have punctuated the history of capitalism since the beginning of the nineteenth century, is due to the inadequate amount of profit produced by workers in the capitalist economy, relative to the amount required for a significant expansion of investment. This problem, which first made itself known in the post-World War II period in the mid-1970s, has been hidden by the enormous expansion of debt – public, corporate, and even private – since that time, which continued the expansion of debt in all capitalist nations in response to the long-lasting deep depression of the 1930s. The credit-money created by governments and spread throughout the system by financial institutions created the basis for an apparent prosperity, though one marked by the usual cyclical pattern of ups and downs. But the underlying problem made itself visible, for those who cared to look, in many forms – the persistent inflation of the 1960s, the ‘stagflation’ of the following decade, the debt crises of Latin America and eastern Europe, the currency crises, real estate busts, stock market crashes, and massive bank failures of the last thirty years, as well as the general tendency, worldwide, to substitute speculation for real capital investment. Finally, the capacity of the system to put off dealing with its underlying problem seems to have reached its limits at the end of 2007.

SS: According to most commentators in the mainstream press, the Great Recession, though serious, is now over. Do you agree that it is?

PM: Between the time you asked this question and the present moment, many have become anxious about the arrival of a ‘double dip’ recession. In my opinion, the so-called second dip is merely the continuation of the crisis that began in 2007. There are of course economic fluctuations throughout periods of depression as well as periods of prosperity; in addition the government stimulus after 2008, however inadequate, had a certain effect (for instance in China, where the state promotion of an enormous real estate bubble involved the importation of machinery and other goods from Europe and elsewhere). But the fundamental problem, the low profitability of capital, has not been overcome.

SS: And in your view, the low profitability of capital can be explained by Marx’s law of the tendency of the profit rate to fall? Can this law be demonstrated to be true empirically?

PM: Yes to your first question; your second raises complex issues. The theory Marx worked out in Capital is an extremely abstract one: it is an attempt to analyze the dynamics of capitalism as a global system, over the long term. It is couched in terms of the quantities of ‘socially abstract labour’ – labour performed in the production process as represented by money when products are bought and sold – because Marx looks as capitalism as fundamentally, like all social systems, an organization of the process of reproducing the human population (and its social relationships). But in the world of business, money is used to symbolise more than the actual activities of social production – it represents, for instance, claims on the social product based on the control of natural resources, and also – to a large extent, in fact – promises to pay in the future, promises to pay off bets made on the way production prices will work their way through the market. And national income statistics, even ignoring the enormous inaccuracies involved in calculating them, are drawn up on the basis of business accounting systems and orthodox economic theorising, which do not distinguish between actual productive activity and speculative hopes. As a result, the data available cannot really be used to prove or disprove Marx’s theory.

This is not to say that Marx’s ideas can’t be measured against experience. His predictions need to be compared with the history of capitalism over the last 200 years. From this perspective, Marx’s ideas come off very well, as the main tendencies he predicted for capitalism – towards the supplanting of human labour by machinery, the concentration and centralisation of capital, the spread of wage labour, the tendency towards widescale unemployment, and above all the recurrence of periods of depression – have been realised. In fact, I would say that Marx’s theory of the tendency of the rate of profit to fall over the long term is the only convincing account of the business cycle that there is. A particular aspect of this is of personal interest to me: in the 1960s, my father, Paul Mattick, wrote a book, Marx and Keynes, challenging the generally accepted view that Keynesian methods could control or eliminate the business cycle. He asked: if Marx is right, what will happen? And what he predicted has in general come about. This is one of the very few examples of a successful prediction in the social sciences!

SS: Could you expand on your claim that the tendency of the rate of profit to fall is the only convincing explanation of the business cycle? Perhaps the most important new work to emerge from the Marxist tradition on crisis in recent years is that of David Harvey. He says, on the contrary, that the tendency of the rate of profit to fall cannot be made to work – it’s too compromised by the countertendencies identified by Marx, among other objections. He instead views all the conflicting Marxist accounts of the business cycle – profit squeeze, underconsumption, disproportionality – as possibilities that represent but don’t exhaust possible departures from balanced growth. What is your view of the competing Marxist accounts of crisis, including Harvey’s?

PM: Many Marxist writers have taken some version of the tack Harvey follows, invoking a variety of causal factors to explain crises. The problem with this is that these disparate factors are not operating on the same analytical level. If wages would really squeeze profits, accumulation will decline, putting downward pressure on wages, so this will quickly correct itself. This is why, so far as we can tell from statistics, there have been no notable profit squeezes associated with important downward movements of the economy, despite claims sometimes made that there have been. Similar considerations hold for disproportionality explanations: capitalism in fact is always developing disproportionally, as there is no central regulating agency, but this is also constantly subject to correction by market forces. The explanation of crisis by reference to underconsumption is one of the oldest – it dates back to Sismondi and Malthus in the early 19th century – but also one of the least convincing: clearly, not all the product can ever be consumed, or else there would be no capital accumulation; as well, a constant feature of the system cannot explain the crisis cycle. As Marx points out, of course there is a lack of effective demand in a depression period. But why? His answer is that accumulation – which equals as it determines demand (for consumer goods, via wages, and production goods) – slows in response to declining profitability. And this is in accord with what statistical information we have, as was demonstrated long ago by the American economist Wesley Mitchell and has been recently shown by a number of researchers. Of course, the profits of statistics are, as I have pointed out, not the profits of Marx. But Marx’s theoretical considerations provide an explanation for the fluctuations of observable business profits. What is odd is the resistance to Marx’s theory when it is in such good accord with the history of capitalism. I believe this is largely due to the fact that most theorists are still in thrall to the economists’ idea of capitalism as a naturally self-regulating system. Thus Harvey, for instance, needs to find a reason why it goes out of balance. In fact, however, capitalism is always in disequilibrium. On the broadest scale, it is the crisis that makes continued accumulation possible, just as it is accumulation that leads to a lowering of the rate of profit.

This highly abstract statement ignores the counteracting factors, the list of which Marx borrowed from J.S. Mill. It is not hard to show – it was done by Grossmann and others – that over the long run these factors cannot overwhelm the tendency of profits to fall. But we already know this empirically, since the history of capitalism demonstrates the effects of a periodically falling profit rate.

SS: You say your father was proved right and Keynes wrong. But many supporters of the system would say that Keynesian methods saved capitalism from a Great Depression in the 1970s, and led to the Great Moderation – with capitalism delivering generally and gradually improving prosperity for all and monetary policy moderating the ups and downs of the business cycle. Did that not prove Keynes right? Might the same tricks not work again and pull us out of our present crisis?

PM: I think it’s fair to say that Keynesian methods saved capitalism from a deep and long depression in the 1970s. But the cost was the rising level of government debt in all capitalist countries. In the 1980s and after this was joined by an unparalleled expansion of corporate and private consumer debt. What happened around 2007 was that this expansion of debt collided with the continuing failure of the capitalist economy proper to expand at a sufficient rate. So one could say that the chickens of 1975 have come home to roost in the current depression. And since the Keynesian card has already been largely played, capitalist governments are now torn between fears of further unraveling of the private-property system and the dangers of further increasing sovereign debt.

SS: Your father was connected with our American party, occasionally publishing in its journal. In a newly published biography of one its members (see http://wspus.org/2011/02/role-modeling-socialism), we see you as a child sat at your father’s knee while political discussions raged around you. Do you have memories of these times? What is your memory and present opinion of the WSPUS and our political tradition generally? You say in your book that the heydey of the left and the trade unions is over and there’s no hope of reviving them. So what can be done? What’s the alternative?

PM: My memories of the WSP are very good ones – I liked the people involved very much. I still remember going to classes in Marxian economics in Boston, taught by Rab and others, in some ways my real initiation into radical theory. I remember, with equal pleasure, the ‘socials’ – parties – when we kids moved around the legs of smoking, drinking, discussing, lovely adults. But I think these experiences, precious though they are to me as an individual, belong to the past. For most of today’s young people – and most of their elders – the political ideas of the past have little meaning. And not only ideas – the political movements of the past no longer exist as serious forces. The trade unions have long been in decline world-wide, and the political parties of the left are either fully integrated into the capitalist political system or have become minute, unimportant sects. To an extent, this is good, as it seems to me that leftwing political organizations have historically stood in the way of creative responses to social crises, obsessed as they have been with their own agendas. But in any case, the response to the coming depression and the suffering to be imposed on people by the world’s masters (and nature, as a result of the workings of the capitalist economy) is something people will have to work out for themselves, with little help from the past, in response to evolving conditions. To solve their problems, people will have to take direct, concrete action – occupying empty housing, seizing stocks of food and other goods, and eventually, if all goes well, occupying and beginning to operate the means of production and distribution. This lies in the future, but already one can see steps in this direction, in phenomena like the Greek cry ‘We won’t pay!’ and French occupations of defunded schools. Even the action of tens of thousand of young Spaniards, simply meeting in the centre of Madrid and other cities, like the Egyptians in Tahrir Square, to discuss politics, is a step towards autonomy from the political wing of the ruling classes, a step towards an autonomous working-class control of social life.

SS: We see your point, but we would also say that as people begin to work these things out for themselves, they will also probably be drawn to some of our conclusions: namely, that state power will have to be reckoned with in an organised way, and alternatives to the present system discussed and agreed upon. That’s at least a possibility, isn’t it?

PM: Both of your points seem to me quite true. We can already see the state mobilising its forces in defence of capitalist social relations, even when they are barely challenged, and radical confrontation with the current social order will definitely involve finding ways to counter the military forces that will be deployed. Meanwhile, exploring alternatives to the present system, after a long period during which even the idea of an end to capitalism has been nearly unthinkable, is of great importance. This is especially true because earlier models of social change have been rendered obsolete by the development of capitalism as a system: for instance, an idea like that of the network of workers councils so important to revolutionary thought after the First World War requires thoroughgoing reformulation in a period when large numbers of workers have insecure jobs, and no longer identify themselves as workers within particular industries, not to mention workplaces, while gigantic masses of people all over the world struggle to exist without employment, and when many production processes involve workers and workplaces in different countries, as when Chinese workers assemble iPhones from parts produced in other places. Then, the developing ecological catastrophe raises novel issues which will require serious, large-scale efforts of a technological as well as a social nature. At the same time, the growing proletarianization of the world’s people and the greater level of international integration of populations and cultures, make the old slogan of “world revolution” in some ways more realistic than ever before.

SS: Thank you, Paul, very much for talking to us.

« Le Capital » aujourd’hui (Mattick, 1967)

17 avril 2011

Début d’un article de Paul Mattick paru dans Économies et Sociétés, Série S,  Études de Marxologie, N° 11 (Institut de science économique appliquée,  juin 1967, pages 49 à 62).

En écrivant Le Capital, Marx se proposait « de dévoiler la loi économique du mouvement de la société moderne » (1). Le centenaire du Capital offre une excellente occasion de juger la validité ou la non-validité de la loi hypothétique formulée par Marx quant à l’origine l’existence, l’épanouissement et la mort du système capitaliste. Aujourd’hui comme autrefois, sa justesse est encore controversée. On ne saurait s’en étonner, car on ne peut pas s’attendre à ce qu’elle soit acceptée par ceux qui voient dans le capitalisme "non une phase transitoire du progrès historique, mais bien une forme absolue et définitive de la production sociale » (2). L’étude objective de la société capitaliste, Marx ne pouvait la concevoir que sous l’angle de l’opposition et de la critique : c’est-à-dire du point de vue de la classe sociale qui n’a rien à redouter, qui a tout à gagner de la dissolution du système capitaliste. De même que l’économie bourgeoise en tant que telle claironna l’effondrement de la féodalité et l’accession de la classe des capitalistes au rang de classe dirigeante, de même son programme critique révélait la loi immanente du développement du capitalisme et de sa marche vers l’issue fatale. Les critiques du capitalisme pouvaient prétendre à l’objectivité scientifique ; ses défenseurs ne le pouvaient pas. Sans aucun doute, c’est grâce à cène objectivité rigoureuse que Le Capital a remué la société capitaliste tout au long d’un siècle, et demeure à ce jour la théorie économique la plus ardemment discutée. Tandis que les œuvres de l’école classique sont sans exception reléguées dans l’histoire de la pensée économique, Le Capital a gardé toute son actualité.

Fait encore plus marquant, aucun traité critique comparable n’a vu le jour. Non que les disciples de Marx aient manqué de talent: mais Marx avait déjà épuisé le champ de la critique économique; et quoi qu’on ait à dire sur les changements du capitalisme, on n’a rien ajouté d’essentiel à son modèle abstrait du capitalisme et de son développement. Les marxistes s’en sont tenus à des problèmes marginaux, à des changements notables dans l’un ou l’autre secteur de la structure théorique, revêtant la vieille théorie d’un costume empirique nouveau.

A la vérité, l’intérêt pour la réalité mouvante du capitalisme a suscité des interprétations de l’œuvre de Marx qui souvent s’écartent de l’original. Marx lui-même n’a-t-il pas insisté sur une distinction claire entre les lois économiques abstraites et les conditions concrètes, toujours changeantes, de la production capitaliste que ces lois devaient élucider afin de repérer la tendance générale sous-jacente ? Cependant, à certains moments, la réalité parut contredire la théorie, et l’on s’efforça de la modifier pour l’adapter au monde variable des apparences. Laissons de côté ces efforts divers, puisqu’ils ne concernent pas la question de savoir si l’analyse du Capital s’applique encore au capitalisme moderne.

Le problème de la valeur.

La théorie marxienne du développement capitaliste repose sur la théorie de la valeur-travail, que Ricardo proposait déjà, et que Marx a présentée sous une forme plus élaborée. Marx lui donne une assise naturelle dans le processus de production matérielle, et dans l’inéluctable nécessité de distribuer le travail social selon des proportions définies, pour assurer l’existence et la reproduction de la vie sociale. Il n’est pas de société qui échappe à cette contrainte, dit-il, ce qui peut changer, " dans des circonstances historiques différentes, c’est seulement la forme [...] sous laquelle s’imposent ces répartitions proportionnelles du travail » (3).Cette forme, dans le capitalisme, « où les interrelations du travail social se manifestent dans l’échange privé des produits individuels du travail, c’est précisément la valeur d’échange de ces produits » (4). Marx a donc vu dans la loi de la valeur la forme indirecte d’organisation sociale dans une société productrice de marchandises. La valeur d’une marchandise consiste en temps de travail socialement nécessaire — coagulé. La force de travail est elle aussi une marchandise, et possède à ce titre une valeur d’usage et une valeur d’échange. C’est cette double nature de la force de travail qui cache et tout aussi bien explique l’exploitation du travail par le capital. L’acheteur de force de travail paie sa valeur d’échange, mais reçoit sa valeur d’usage; laquelle est en mesure de produire une plus-value, qui dépasse sa propre valeur d’échange. Les meilleurs points du Capital, écrit Marx à Engels, " sont 1° le double caractère du travail, selon qu’il s’exprime en valeur d’usage ou en valeur d’échange (toute la compréhension des faits en dépend); et 2° l’analyse de la value indépendamment de ses formes particulières de profit, d’intérêt, de rente foncière, etc. " (5) Tandis que le double caractère de la force de travail fait de la production capitaliste une production de plus-value, on aperçoit, à ne considérer que cène dernière, un rapport social fondamental ; que la plus-value soit répartie en diverses catégories, selon divers modes d’appropriation, c’est une circonstance qui ne fait guère que masquer ce rapport.

Vu ce double caractère de la production de valeurs, l’allocation nécessaire du travail dans le capitalisme ne coïncide pas avec la répartition du travail dans les proportions requises qui peuvent prévaloir dans d’autres formes de la production sociale. Le capital a modifié cette nécessité sociale : ce n’est pas la production comme telle, c’est la production de plus-value et de valeur d’échange qui motive la production capitaliste. Il y a une nécessité matérielle de répartir le travail, mais elle s’impose ici dans l’échange et dans les aspects qu’il fait prendre à la production; c’est un phénomène qui échappe aux regards des producteurs grâce aux mécanismes du marché. Dans ces conditions, la loi capitaliste de la valeur « l’emporte de haute lutte comme loi naturelle régulatrice, de même que la loi de la pesanteur se fait sentir à n’importe qui lorsque s’écroule sur sa tête" (6). Il s’ensuit que si le travail se distribue conformément au processus de production capitaliste, cette distribution n’a lieu que dans "la confusion de ses fluctuations accidentelles" et à travers les crises économiques.

En fondant sa théorie du développement capitaliste sur la théorie de la valeur-travail, Marx restait conscient du fait que les marchandises ne s’échangent pas selon leur valeur. Cette "contradiction", que les théories antimarxiennes ne se firent pas faute d’exploiter, Marx la résolut pour son compte en se référant au mécanisme du marché concurrentiel, qui transforme les valeurs en prix de production, autour desquels oscillent les prix effectifs de marché. En réalité, il n’existe aucun moyen de découvrir le prix d’une marchandise dans sa valeur, ou, inversement, de sa valeur dans son prix. Le concept de valeur n’a aucun lien direct avec les rapports de prix; il faut le relier au mouvement de tous les prix dans le changement incessant de la productivité du travail, eu égard au capital total. La controverse sur la transformation prix-valeur s’est apaisée. On ne doute plus qu’il soit " possible de construire un modèle économique où la théorie de la valeur-travail se présente comme un système de distribution, mais dans lequel les marchandises ne s’échangent pas selon la proportion de travail qui a servi à produire chacune d’elles » (7).

Le modèle du développement capitaliste, fondé sur la valeur, est un moyen méthodologique conçu pour « saisir ses relations intérieures », qu’on ne saurait observer dans la réalité. Tout modèle est une version simplifiée d’une situation, d’un phénomène dont la complexité défie l’analyse ; mais pour donner des résultats valables, le modèle doit garder contact avec les phénomènes compliqués qu’il sert à examiner. Ainsi, le concept de valeur était-il nécessaire à Marx pour comprendre la dynamique de la production capitaliste. Si l’abstraction ne coïncidait pas trait pour trait avec la réalité, elle n’en était pas moins tirée des rapports réels. Et, dit Marx, quand bien même Le Capital n’aurait pas contenu de chapitre sur la valeur, « l’analyse que j’ai donnée du rapport réel contient la preuve et démonstration des rapports de valeur réels. Tout ce palabre sur la nécessité de prouver le concept de valeur vient d’une ignorance totale, et du sujet traité, et de la méthode scientifique dans ce livre » (8).

Cette analyse de la formation du capital au point de vue de la valeur se fonde sur "la société comme un tout". Le monde est considéré comme une seule nation dans laquelle la production capitaliste domine partout, et ceci " afin d’examiner le sujet… dans son intégrité, libre de toutes circonstances secondaires » (9). On suppose que toutes les marchandises s’échangent à leur valeur, parce que la somme de tous les prix équivaut à la valeur totale, du moment que l’on tient "la société pour un tout". Dans ce système abstrait et fermé, il n’existe que le capital et le travail, la valeur et la plus-value, et l’expansion du capital au travers de la plus-value.

Le modèle de l’accumulation du capital.

En général, le développement social est fondé selon Marx sur l’accroissement des forces productives du travail social. Dans le capitalisme, l’accroissement de la productivité va de pair avec le déclin de la valeur des marchandises, étant donné qu’il faut pour les produire un temps de travail réduit. Or, l’on peut désormais produire plus de marchandises en un temps donné. Comme elle recouvre une plus grande masse de valeur d’usage, la quantité de valeur d’échange augmente elle aussi, ce qui donne à l’expansion de la production matérielle le caractère d’une expansion de la valeur. Il n’en est pas moins vrai que, par suite de la productivité accrue du travail, une quantité donnée de valeur d’usage contient une quantité plus petite de valeur d’échange. Ce mouvement double et divergent de la valeur des marchandises est sous-jacent dans l’analyse marxienne de la production capitaliste sous le rapport de la valeur. La productivité accrue rend possible et en même temps exprime l’accumulation du capital, que Marx considère du point de vue de la valeur d’usage aussi bien que de la valeur d’échange. « La composition du capital, écrit-il, se présente à un double point de vue. Sous le rapport de la valeur, elle est déterminée par la proportion suivant laquelle le capital se décompose en partie constante (la valeur des moyens de production) et parue variable (la valeur de la force de travail, la somme des salaires). Sous le rapport de sa matière, telle qu’elle fonctionne dans le procès de production et en force de travail agissante, et sa composition est déterminée par la proportion qu’il y a entre la masse des moyens de production employés et la quantité de travail nécessaire pour les mettre en œuvre. La première composition du capital est la composition-valeur, la deuxième la composition technique. Enfin, pour exprimer le lien intime qu’il y a entre l’une et l’autre, nous appellerons composition organique du capital sa composition-valeur, en tant qu’elle dépend de sa composition technique, et que, par conséquent, les changements survenus dans celle-ci se réfléchissent dans celle-là " (10).

Parce que la nature matérielle de la production détermine les investissements tant en travail qu’en capital, la composition organique du capital diffère dans les différentes branches de la production. Dans le système clos de Marx, la moyenne des compositions des capitaux individuels donne la moyenne du capital total dans n’importe quelle branche de la production; et la moyenne des moyennes de toutes les branches donne la composition du capital social dans sa totalité. C’est sur cette moyenne que Marx raisonne en traitant de la loi générale de l’accumulation du capital.

L’accumulation modifie la composition organique du capital. Elle est « haute » quand le capital constant est plus grand que le capital variable, et « basse » dans le cas contraire. Accroître la productivité du travail, c’est produire plus avec moins de travail ; l’accroître par voie d’accumulation suppose une augmentation du capital constant relativement plus rapide que celle du capital variable, quoique tous deux augmentent dans l’absolu. Le capital nouvellement ajouté attire des travailleurs de moins en moins nombreux proportionnellement à sa grandeur; et le capital reproduit qui subit les effets de la composition modifiée expulse les travailleurs, autrefois attachés à lui, en nombre de plus en plus grand. C’est pourquoi, dit Marx, « une progression accélérée du capital total, accélération en progression croissante, est exigée pour absorber un nombre croissant d’ouvriers, ou même pour continuer à employer ceux qui travaillent déjà, compte tenu de la métamorphose permanente de l’ancien capital. A son tour, cette accumulation et centralisation croissante devient la source de nouveaux changements dans la composition du capital, ou d’une diminution encore accélérée de sa partie variable, comparée à la partie constante" (11).

Étant donné que seul le travail, ou capital variable, produit de la plus-value, et que le taux du profit se mesure à la totalité des investissements, c’est-à-dire à la combinaison des capitaux variable et constant, ce taux de profit déclinerait, n’était que la composition organique du capital augmente, et avec elle le taux de plus-value, grâce à la productivité accrue du travail. Quoi qu’il en soit, pour illustrer la tendance cachée du taux de profit vers sa chute, Marx imagine un capital qui se développe grâce à un taux constant de plus-value, hypothèse toute irréelle sans doute, mais qui montre la baisse du taux de profit à mesure que s’élève la composition organique du capital.

Il se peut que le capital s’accumule tout en gardant un taux de profit égal: il suffit que la valeur du capital variable et celle du capital constant augmente au même rythme. Ce serait toutefois supposer que le capital se forme sans que la productivité du travail augmente : les faits sont là pour démontrer au contraire que le capitalisme se développe, et se signale par un immense progrès technologique. Il se peut aussi que le capital ne s’accumule pas, et donc que le taux de profit ne décline pas. Or, un capitalisme sans accumulation ne saurait être qu’un phénomène passager: c’est un capitalisme en crise. Le développement capitaliste ne se conçoit que par accumulation. Et généralement, la formation du capital destitue de la main-d’œuvre, réduisant ainsi le taux du profit, mais accroissant simultanément et le taux et la masse de la plus-value.

La baisse tendancielle du taux de profit est une conséquence théorique de l’application de la théorie de la valeur-travail au processus de formation du capital. Quoique le taux du profit décline à mesure que la composition organique du capital augmente, la masse de plus-value augmente avec la masse accrue de capital accumulé. Selon les propres termes de Marx, les mêmes causes « qui produisent une diminution absolue de la plus-value, et donc du profit, sur un capital donné et, par conséquent, dans le pourcentage du taux de profit, produisent une augmentation de la masse absolue de la plus-value — et du profit — accaparée par le capital total » (12). Tout cela exige que « le multiplicateur qui indique l’accroissement du capital total doit être égal au diviseur qui indique la chute du taux de profit » (13). En d’autres termes, « le capital doit augmenter plus rapidement que le taux de profit ne baisse. (…) Pour que la partie variable du capital total non seulement reste absolument la même, mais s’accroisse absolument, bien que son pourcentage dans le capital total tombe, le capital total doit croître dans des proportions plus élevées que que le pourcentage du capital variable ne diminue » (14). C’est le processus d’accumulation lui-même qui, dans l’immédiat, ôte toute importance pratique à la baisse tendancielle du taux de profit.

Néanmoins, l’accumulation se caractérise encore et toujours par: « 1° L’accroissement du sur-travail, donc la réduction du travail nécessaire exigé pour la reproduction de la force de travail ; 2° la diminution de la force de travail (le nombre des travailleurs) employée en général pour mettre en mouvement un capital donné" (15).

Ces occurrences s’entre-déterminent, et elles affectent le taux du profit de façon contraire. Tandis que le taux de la plus-value s’accroît dans une direction, dans l’autre on voit décroître le nombre des travailleurs : « Dans la mesure où le développement des forces productives réduit la partie payée du travail exploitée, il augmente la plus-value en en élevant le taux; mais, dans la mesure où il réduit la masse totale de travail employée par un certain capital, il réduit le facteur des nombres par lesquels le taux de plus-value est multiplié pour calculer sa masse » (16).

Parce que " le rapport entre le travail salarié et le capital détermine le caractère général du mode de production capitaliste »(16bis), on peut enrayer la chute du taux de profit, sans jamais l’empêcher tout à fait. Compenser la réduction relative du nombre des travailleurs par l’exploitation intensifiée, cela ne peut se faire indéfiniment, car il existe des limites précises au-delà desquelles le temps de travail ne saurait s’étendre, et le temps de travail nécessaire, c’est-à-dire le temps de travail incombant aux ouvriers, ne saurait se réduire encore au profit du temps de surtravail. Allons aux extrêmes: le temps de travail absolu ne peut, aux plus beaux jours, dépasser vingt-quatre heures ; le temps de travail nécessaire ne peut tomber à zéro. Ainsi l’extraction de plus-value rencontre des limites sociales et naturelles. Quelle que soit la masse de force de travail dont dispose en réalité le monde capitaliste, elle sera forcément, vu l’accroissement toujours plus rapide du capital constant, une quantité en diminution relative de force de travail exploitable. Poussée à son "terme logique", une expansion du capital continuellement accélérée fera du déclin relatif du taux de profit une chute absolue, la plus-value défaillante perdant tout rapport avec la masse boursouflée du capital. Ce point une fois atteint, la réalité correspondrait au modèle de l’accumulation que Marx nous propose.

Toutefois, Marx n’a jamais dit que le capitalisme succomberait par la vertu de la "loi de la chute du taux de profit", et il ne s’y est jamais attendu. Le modèle abstrait de la formation du capital sert à illustrer l’effet d’une productivité accrue sur la production et l’expansion du capital. Il indique aussi pourquoi toutes les contradictions que la réalité nous offre ne peuvent être tenues pour accidents ou remèdes, mais prennent source dans la nature du capitalisme, système producteur de valeur et de plus-value. Il nous montre, avant toute considération des rapports réels du processus de production, le système vulnérable aux crises ; il fournit l’outil nécessaire pour évaluer la force et la durée de toute modification de détail que le capitalisme peut subir en cours de développement.

Cette hausse de la composition organique du capital, Marx la trouve « à chaque pas confirmée par l’analyse comparée des prix des marchandises, soit qu’on compare différentes époques économiques chez une même nation, soit qu’on compare différentes nations dans la même époque » (17).

Ce phénomène a frappé tous les observateurs des rapports proportionnels réels entre le capital et le travail dans le processus de production ; loin de le nier , on l’a célébré comme le plus grand accomplissement du système capitaliste. Le degré de la composition organique du capital à tel ou tel moment ne nous dit rien, bien entendu, des perspectives ultérieures de la production capitaliste. Si le taux de la plus-value est suffisant, le capital peut s’accumuler tout aussi bien avec une composition haute ou basse. Un taux croissant de formation du capital dénote un taux suffisant de profit. Seul le déclin du taux d’expansion indiquerait que prend effet la tendance latente du profit à chuter.

L’extension quantitative du capital va de pair avec un changement qualitatif de sa composition: ce processus et ses suites sont clairement démontrés grâce à un modèle qui dépeint la loi générale de l’accumulation capitaliste. S’y trouve employé un concept de capital global qui néglige la réalité, ses nombreux capitalistes, ses concurrences ; mais qui montre de ce fait, sous-jacent à la lutte, déterminant son caractère, la chute tendancielle du taux de profit, qui exprime le développement des forces productives de la société sous les auspices de la production capitaliste.

Sous la pression de cette baisse tendancielle, la concurrence et le crédit deviennent, selon Marx, « les deux plus puissants leviers » de la concentration et de la centralisation du capital ; « la centralisation étend et précipite les changements dans la composition technique du capital, changements qui augmente sa partie constante au dépens de sa partie variable, ou occasionnent un décroissement dans la demande dans la demande relative du travail » (18) Plus grande est la richesse sociale, le capital en fonction, et donc « le nombre absolu de la classe ouvrière et la puissance productive de son travail », plus grande est la réserve industrielle. « Mais plus la réserve grossit, comparativement à l’armée active du travail, plus grossit aussi la surpopulation consolidée dont la misère est en raison directe du labeur imposé. Plus s’accroît enfin cette couche des Lazare de la classe salariée, plus s’accroît aussi le paupérisme officiel. Voilà la loi générale, absolue, de l’accumulation capitaliste » (19). Son action, comme celle de toute loi, « est naturellement modifiée par des circonstances particulières, dont il n’y a pas lieu de faire ici l’analyse » (20).

Modification de la loi générale

L’analyse abstraite de la valeur a été conçue non pour se substituer aux réalités du développement, mais pour aider à les comprendre. S’il est vrai que Marx découvrit, implicite et prévisible dans les rapports de valeur qui sont ceux du capital et du travail, la potentialité des crises et du dépérissement, c’est toujours la production réelle et le processus réel d’échange que Marx et Engels prenaient en considération quand ils eurent à donner leur opinion ou à prendre position sur l’actualité politique et économique. Marx observa que la tendance générale du développement capitaliste provoquait des contre-tendances, qui contredisaient ou modifiaient les prédictions abstraites de la théorie. Néanmoins, ces contre-tendances vérifiaient la tendance générale tout en réagissant contre elle. La baisse tendancielle du taux de profit pouvait être neutralisée par une accumulation accélérée, mais cette dernière ne faisait que reproduire le problème précédent et nécessiter d’autres accumulations plus fortes encore. L’accumulation accroît la demande de travail ; elle la fait tomber aussi, et la relève à nouveau grâce à une masse de capital en augmentation progressive. Il arrive pourtant, dans les périodes d’accumulation rapide, que le taux de profit ne tombe pas et que la demande de travail ne décroisse pas dans l’absolu.

Les contre-tendances dont Marx fait état, telles que l’intensité  accrue de l’exploitation, la dévalorisation des salaires, le meilleur marché des éléments constitutifs du capital constant, l’augmentation du capital par actions, le commerce extérieur, etc., se rapportent au processus réel de production, non au processus considéré dans le modèle fondé sur la valeur ; mais toutes ces contre-tendances s’opposent à la chute du taux de profit en accroissant la plus-value. La loi générale n’est pas supprimée, elle est affaiblie. En outre, ce qui apparaît dans la théorie abstraite comme l’issue « finale » d’un développement ininterrompu se présente dans les faits comme un cycle récurrent, chaque cycle étant un « condensé » de la tendance à l’expansion du capital considéré à long terme.

La théorie générale de la production capitaliste selon Marx trouve sa confirmation dans les crises ; c’est là seulement que se vérifie, par l’observation directe, l’analyse abstraite sous le rapport de la valeur.

La crise, suspension du processus d’accumulation, ne peut avoir de causes physiques, puisqu’elle n’altère pas les forces productives dans leur existence matérielle, qu’il s’agisse des moyens de production ou de la force de travail. Elle n’est pas motivée non plus par une surproduction matérielle du capital indépendamment des rapports de valeur: à ce point de vue, le monde a été, il est toujours et de toute évidence "sous-capitalisé"; il n’existe pas assez de moyens de production pour satisfaire même les besoins les plus élémentaires des populations. L’alternance des périodes de prospérité et de dépression ne s’explique guère que par un changement dans les rapports proportionnels de la valeur par lequel la rentabilité du capital, de suffisante qu’elle était, devient insuffisante. Le profit n’étant que la plus-value sous un autre nom, le cycle des crises s’explique par la perte, puis la restauration d’un taux approprié d’exploitation. Comme, selon toute apparence, la plus-value n’avait pas fait défaut avant la dépression (soit dans la phase antérieure de l’accumulation), il faut constater que le processus d’accumulation, en altérant la composition organique du capital, a conduit de lui-même à une pénurie relative de plus-value, et donc à la crise. La reprise du processus d’accumulation indique alors que l’on a trouvé remède à cette pénurie, et que la plus-value est à nouveau extraite en assez grandes quantités pour neutraliser les effets de la hausse de composition organique sur le taux de profit.

La crise se présente donc comme une surproduction de capital par rapport à un taux d’exploitation donné. Les capitalistes ne peuvent conserver et augmenter leur capital si ce n’est par voie d’accumulation ; et ils suivent cette voie sans se soucier de la rentabilité du capital social global, pourtant bien nécessaire, puisque la rentabilité de tous les capitaux privés en dépend. Ce qu’il faut pour accélérer la formation du capital, ce n’est pas n’importe quelle quantité de plus-value, mais une certaine quantité, déterminée par le capital existant. Cette masse de plus-value suffisante se définit par rapport au total de la plus-value sociale et par là au capital social total. Si les conditions existantes de la production ne permettent pas de produire cette masse de plus-value, aucune expansion rentable du capital ne sera possible, et, par conséquent, aucune expansion de la production.

Dans le monde des faits, on ne saurait dire quelle est exactement la masse de plus-value appropriée aux fins de l’expansion capitaliste. Le rapport du capital existant et de la masse de plus-value nécessaire pour garantir une production à plus grande échelle ne peut se discerner au sein du marché et des rapports de prix, si ce n’est indirectement, quand ils sont signes d’une expansion ou d’une contraction de l’économie. Non seulement ces informations sont indirectes, mais elles ne sont pas le moins du monde exactes, car le ralentissement ou la reprise des affaires peut s’expliquer par d’autres raisons que les effets d’une disharmonie de la production matérielle et de la production de valeur. En effet, obtenir de la plus-value n’est pas tout : il faut encore la réaliser sur le marché, et la "conversion de la plus-value en profit est déterminée tout autant par le processus de circulation que par le processus de production" (21). A supposer même que la réalisation n’offre aucune difficulté, il peut encore se faire que le capital existant souffre d’une rentabilité mal ajustée : il faudra résoudre ce problème avant de poursuivre l’accumulation.

On ne peut prédire le moment où une crise se produira, ni l’ampleur de ses ravages; mais on peut s’y attendre, comme au résultat d’un processus d’accumulation qui va s’accélérant et qui est incapable de se "corriger" au point de vue de la rentabilité nécessaire. Cette « correction », c’est le marché qui l’opère, en empêchant ou en limitant la réalisation de la plus-value des capitaux individuels: la cause en est dans la production insuffisante de plus-value par rapport au capital social global. Or, du fait que le déclin de la rentabilité se produit dans la sphère du marché, il paraît n’être autre chose qu’un problème de marché. Une fois entré en crise, le capitalisme n’a d’autre moyen de recommencer son expansion que d’opérer dans la sphère de production des changements qui accroissent la plus-value relativement à la valeur du capital total. Pareils changements exigent un « point de départ » différent de celui qui constitue le « point final » de la phase d’expansion précédente — et qui s’est révélé moment de crise. En d’autres termes, le nouveau mouvement ascendant présuppose la crise, et traîne dans son sillage la destruction et la dévaluation du capital.

La crise arrête la hausse de la composition organique du capital, et, par suite des faillites et dévaluations, réduit la valeur de l’élément constant. En gros, cependant, la composition technique demeure intacte. La plus-value produite se rapporte à présent à une moindre valeur en capital, et c’est là une augmentation de la rentabilité. Sous la pression du chômage, les salaires peuvent être baissés, le rythme du travail peut être accéléré. La concurrence capitaliste, affaire de survie, impose la recherche et la mise au point des améliorations techniques. La même concurrence hâte aussi la concentration et la centralisation du capital, dont l’effet est la rentabilité accrue des capitaux survivants. C’est au cours de la crise, puis de la dépression qui s’ensuit, qu’on aménage les conditions de la production en vue d’une rentabilité supérieure. S’ils sont une réussite, ces aménagements débouchent sur une période nouvelle d’expansion, à partir d’une nouvelle structure du capital. La périodicité des crises, selon Marx, n’a d’autre origine que la capacité dont le capitalisme fait preuve quand il s’agit de surmonter une surproduction de capital, c’est-à-dire une disproportion de la valeur du capital et de sa rentabilité: phénomène rencontré dans la phase précédente.  Toute ascension nouvelle est cependant l’avant-courière d’une crise suivante. Au XIX° siècle, il est de fait que les crises succédèrent aux crises à des intervalles moyens d’environ dix ans.

Tout ce qui précède résume l’essentiel de la théorie marxienne de l’accumulation. Le Capital embrasse tous les aspects importants de la production capitaliste et du processus d’échange; mais c’est le processus d’accumulation qui détermine le caractère du développement du capitalisme, et qui renferme les contradictions où se manifestent ses limites historiques. Il lui est indispensable d’avancer : demeurer sur place c’est régresser. Cesser d’accumuler, c’est briser et fausser toute la machine sociale qui soutient la production. Afin de garantir une production ininterrompue de plus-value, conforme au besoin continuel d’accumulation, le capitalisme doit bouleverser infatigablement la sphère de la production ; il lui faut sans relâche étendre son marché afin de transformer la plus-value en capital supplémentaire.

Notes:

(1) Le Capital, Œuvres, La Pléiade tome I, p. 550.

(2) Ibid., p. 553.

(3) Lettre à Kugelmann, 11 juillet 1868.

(4) note non disponible

(5) Marx à Engels, 24 août 1867.

(6) Le Capital, Œuvres, La Pléiade, t. I, p. 609.

(7) JP HENDERSON, Mane, Classical Economies, and the Labor Theory of Value, The Centennial Review of Arts and Science, vol. Ill, 1959, P- 448.

(8) Marx à Kugelmann, 11 juillet 1868.

(9) note non disponible.

(10) Le Capital, La Pléiade, t. I, p. 1121-1122.

(11) Das Kapital, l, Werke, Band XXIII, Berlin, 1962, p. 658.

(12) Das Kapital, III, Werke, Band XXV, Berlin, 1964, p. 231.

(13) Ibid., p. 232.

(14) Ibid., p. 232-233.

(15) Das Kapital, III, op. cit., p. 257.

(16) Ibid.

(16bis) Ibid., p. 886 sq.

(17) Le Capital, La Pléiade, t. I, p. 1134.

(18) Le Capital, La Pléiade, t. I, p. 1140.

(19) Ibid., p. 1162.

(20) Ibid., p. 1162 et note i.

(21) Le Capital, Livre III, p. 964.

Nationalisme et socialisme (Mattick, 1959)

19 novembre 2010

Publié en anglais dans The American Socialist en septembre 1959, en français dans Front Noir (février 1965) et ICO n° 99 (novembre 1970).

Qu’elles soient soudées par l’idéologie, par les conditions objectives ou par la combinaison habituelle des deux, les Nations sont des produits d’un déve­loppement social. Il n’y a pas plus de raison de chérir ou de maudire le tribalisme ou, pour la même raison, un cosmopolitisme idéal. La nation est un fait pour ou contre lequel on lutte, suivant les circonstances histo­riques et leurs implications pour les populations et, à l’intérieur de ces populations pour les différentes classes.

L’État national moderne est à la fois produit et con­dition du développement capitaliste. Le capitalisme tend à détruire les traditions et les particularités na­tionales en étendant son mode de production partout dans le monde. Cependant, quoique la production mon­diale, et quoique le  « vrai » marché capitaliste soit le marché mondial, le capitalisme surgit dans certaines nations plus tôt que dans d’autres, trouva des condi­tions plus favorables dans certains endroits, y réussit mieux, et combina ainsi des intérêts capitalistes spé­ciaux avec des besoins nationaux particuliers. « Les nations progressives » du dernier siècle furent celles où se produisit un développement capitaliste ra­pide ; « les nations réactionnaires » furent celles où les rapports sociaux entravèrent le développement du mode capitaliste de production. Parce que le « proche avenir » appartenait au capitalisme, et, parce que le capitalisme est la condition préalable du socialisme, les socialistes non-utopistes favorisèrent le capitalisme com­me opposé aux vieux rapports sociaux de production, et saluèrent le nationalisme dans la mesure où il pou­vait hâter le développement capitaliste. Sans l’admettre ouvertement, ils n’étaient pourtant pas loin d’accepter l’impérialisme capitaliste comme moyen d’en finir avec la stagnation et le retour des contrées non-capitalistes, d’orienter ainsi leur développement dans des voies progressives. Ils étaient favorables aussi à la dispari­tion des petites nations incapables de développer l’éco­nomie sur une grande échelle, et à leur absorption par des entités nationales plus larges, capables de dévelop­pement capitaliste. Ils soutenaient cependant les petites « nations progressives » contre les grands pays réaction­naires et si elles étaient absorbées par ces derniers, firent cause commune avec les mouvements de libéra­tion nationale. A aucun moment et en aucune occasion cependant, le nationalisme n’était considéré comme ob­jectif socialiste ; il n’était accepté que comme instrument d’un progrès social qui, ensuite, aboutirait finalement à l’internationalisme socialiste. Le « monde capitaliste » du siècle dernier, c’était le capitalisme occidental. La question nationale se posait à propos de l’unification de pays comme l’Allemagne et l’Italie, de la libération de nations opprimées comme l’Irlande, la Pologne, la Hongrie, la Grèce et de la con­solidation d’états « synthétiques » comme les Etats-Unis. C’était aussi le monde du socialisme, un monde limité, vu du XXème siècle. Alors que les questions nationales qui agitaient le mouvement socialiste au mi­lieu du XIXème siècle étaient ou bien résolues, ou bien en voie de l’être et avaient en tout ca cessé d’avoir une réelle importance pour le socialisme occidental, le mouvement révolutionnaire du XXème siècle, élargi au monde entier, posait de nouveau la question du na­tionalisme. Ce nouveau nationalisme, qui secoue la domination occidentale et institue les rapports de pro­duction capitaliste et l’industrie moderne dans des ré­gions encore sous-développées, est-il toujours une force « progressive » comme l’était le nationalisme d’antan ? Ces aspirations nationales coïncident-elles en quoique ce soit avec les aspirations socialistes ? Hâtent-elles la fin du capitalisme en affaiblissant l’impérialisme occi­dental ou bien injectent-elles une vie nouvelle au capi­talisme en étendant au globe entier son mode de pro­duction ?

La position du socialisme du XIXème siècle, vis à vis du nationalisme ne consistait pas seulement à préférer Je capitalisme à des systèmes sociaux plus statiques. Les socialistes intervenaient dans les révolutions démocratico bourgeoises qui étaient aussi nationalistes ; ils appuyaient les mouvements de libération nationale des peuples opprimés parce qu’ils se présentaient sous des formes démocratico-bourgeoises, parce qu’aux yeux des sosialistes, ces révolutions nationales démocratico-bour­geoises n’étaient plus des révolutions strictement ca­pitalistes. Elles pourraient être utilisées, sinon à instal­ler le socialisme lui-même, du moins à favoriser la crois­sance de mouvements socialistes et à lui assurer de meil­leures conditions.

Cependant, à la fin du siècle, c’est l’impérialisme, non le nationalisme, qui était à l’ordre du jour. Les intérêts allemands « nationaux » étaient devenus des intérêts impérialistes rivalisant avec les impérialismes d’autres pays. Les intérêts « nationaux » français étaient ceux de l’empire français, comme ceux de Grande Bre­tagne étaient ceux de l’empire britannique. Le contrôle du monde et le partage de ce contrôle entre les gran­des puissances impérialistes déterminaient des politi­ques « nationales ». Les guerres « nationales » étaient des guerres impérialistes culminant en guerres mondia­les.

On considère généralement que la situation russe, au commencement du XXème siècle, était en bien des points similaire à la situation révolutionnaire de l’Eu­rope occidentale du milieu du XIX ème siècle. L’attitu­de positive des premiers socialistes à l’égard des révo­lutions nationales bourgeoise s’appuyait sur l’espoir, sinon sur la conviction, que l’élément prolétarien, dans ces révolutions, dépasserait le but limité de la bourgeoi­sie. Pour Lénine, la bourgeoisie russe n’était plus capa­ble d’accomplir sa propre révolution démocratique de sorte que la classe ouvrière était appelée à accomplir la révolution bourgeoise et la révolution prolétarienne à travers une série de changements sociaux qui cons­titueraient une « révolution permanente ». En un sens, la nouvelle situation semblait répéter sur une plus gran­diose échelle, la situation révolutionnaire de 1848. Au lieu des alliances d’autrefois, limitées et temporaires, entre mouvements démocratico-bourgeois et interna­tionalisme prolétarien, il existait maintenant à l’échelle mondiale, un ensemble de forces révolutionnaires de caractère à la lois social et national, qui devraient être entraînés au-delà de leurs objectifs restreints vers des fins prolétariennes.

Un socialisme international consistant, comme celui de Rosa Luxembourg, par exemple, s’opposait à « l’au­todétermination nationale » des Bolchevicks. Pour elle, l’existence de gouvernements nationaux indépendants n’altéreraient pas le fait qu’ils seraient contrôlés par les puisances impérialistes puisque ces dernières domi­naient l’économie mondiale. Jamais on ne pourrait lut­ter contre le capitalisme impérialiste, ni l’affaiblir, en créant de nouvelles nations : mais seulement en oppo­sant au supra-nationalisme capitaliste l’internationalis­me prolétarien. Naturellement, l’internationalisme pro­létarien ne peut empêcher et n’a aucune raison d’empê­cher les mouvements de libération nationale contre la domination impérialiste. Ces mouvements appartien­nent à la société capitaliste, exactement comme son im­périalisme. Mais « utiliser » ces mouvements nationaux pour des buts socialistes ne pouvait signifier autre chose que les débarrasser de leur caractère nationaliste et les transformer en mouvements socialistes, orientés vers l’internationalisme.

La première guerre mondiale produisit la Révolution russe, et, quelles qu’aient été ses intentions primitives, elle fut et resta une révolution nationale. Bien qu’elle attendit de l’aide de l’étranger elle n’en apporta jamais aux forces révolutionnaires de l’extérieur, excepté lors­que cette aide lui fut dictée par les intérêts russes nationaux. La 2ème guerre mondiale et ses séquelles ame­na l’indépendance pour l’Inde et le Pakistan, la Révo­lution chinoise, la libération de l’Asie du Sud-Est, et l’autodétermination pour quelques nations d’Afrique et du Moyen-Orient. A première vue, cette renaissance du nationalisme contredit à la fois la position de R. Luxembourg et celle de Lénine, sur la " question na­tionale ". Apparemment, l’époque de l’émancipation nationale n’est pas terminée, et il est évident que le courant de plus en plus fort contre l’impérialisme ne sert pas les fins socialistes révolutionnaires à l’échelle mondiale.

Ce que révèle réellement ce nouveau nationalisme, ce sont les changements structurels de l’économie capita­liste mondiale et la fin du colonialisme du XIXème siè­cle. Le « fardeau de l’homme blanc " est devenu un fardeau réel au lieu d’une aubaine. Les profits de la domination coloniale diminuent tandis que le coût de l’empire augmente. Sans doute des individus, des cor­porations, et même des gouvernements, s’enrichissent encore par l’exploitation coloniale. Mais ceci n’est plus dû qu’à des conditions spéciales, contrôle de ressources pétrolières concentrées, découvertes de grands gise­ments d’uranium, etc.. plutôt qu’au pouvoir général de faire des opérations profitables dans les colonies et autres contrées dépendantes. Les taux de profit excep­tionnels d’autrefois sont tombés aujourd’hui au niveau de taux de profit « normal ". Lorsque le profit reste exceptionnellement élevé, c’est surtout dû aux subsides gouvernementaux. En général, le colonialisme ne paye plus, de sorte que, c’est en partie le principe du profit lui-même qui invite à reconsidérer le problème de la domination impérialiste.

Deux guerres mondiales ont plus ou moins détruit les vieilles puissances impérialistes. Mais elles n’ont pas amené la fin de l’impérialisme qui, tout en prenant de nouvelles formes et expressions, maintient le contrôle économique et politique des nations fortes sur les fai­bles. Un impérialisme indirect paraît plus riche en pro­messes que le colonialisme du XIX ème siècle ou sa renaissance tardive dans la politique russe des satelli­tes. Naturellement, l’une n’exclut pas l’autre, et on voit des considérations stratégiques réelles ou imaginaires porter les Etats-Unis à contrôler Okinaya, et l’Angle­terre, Chypre. Mais en général, un contrôle indirect peut être supérieur à un contrôle direct, de même que le système du travail salarié s’est montré supérieur au travail des esclaves. Seule dans l’hémisphère Ouest, l’Amérique n’a pas été une puissance impérialiste dans le sens traditionnel. Elle s’est assurée le bénéfice du contrôle impérial, plus par la « diplomatie du dollar " que par l’intervention militaire directe. En tant que puissance capitaliste la plus forte, l’Amérique espère dominer à sa manière les régions non soviétiques du monde.

Aucune des puissances européennes n’est de force aujourd’hui à s’opposer à la dissolution complète de son empire, si ce n’est avec l’aide américaine. Mais cette aide soumet ces nations tout comme leurs posses­sions étrangères, à la pénétration et au contrôle améri­cains. Héritant de ce qu’abandonne l’impérialisme et son déclin, les Etats-Unis n’éprouvent pas le besoin de voler au secours de l’impérialisme ouest-européen à moins qu’un tel secours ne frustre le bloc oriental. « L’anticolonialisme " n’est pas une politique améri­caine délibérément voulue pour affaiblir les alliés oc­cidentaux , — bien qu’en fait elle les affaiblisse — mais a été choisie dans la perspective de renforcer le " mon­de libre ". Il est certain que cette perspective compréhensive, couvre de nombreux intérêts spéciaux plus étroits, ce qui donne à « l’anti-impérialisme " américain son caractère hypocrite et conduit à penser qu’en s’opposant à l’impérialisme des autres nations, l’Amérique développe le sien.

Privés de possibilités impérialistes, l’Allemagne, l’Ita­lie et le Japon, n’ont plus de politique indépendante. Le déclin progressif des Empires français et britanni­que a fait de ces nations des puissance de second ordre. En même temps, les aspirations nationales des régions moins développées et plus faibles, ne peuvent se réali­ser que si elles entrent dans les plans de conquête des impérialismes dominants. Quoique la Russie et les Etats-Unis se partagent la suprématie mondiale, des pays moins importants s’efforcent néammoins de défendre leurs intérêts spécifiques et d’influencer quelque peu la politique des super-grands. L’opposition et les con­tradictions internationales de ces deux grands riveaux permettent aussi à des nations nouvellement apparues comme la Chine et l’Inde, un degré d’indépendance qu’elles n’auraient pu atteindre sans cela. Sous le cou­vert de la neutralité, une petite nation comme la You­goslavie par exemple peut quitter un bloc de puissances pour retourner à l’autre. Les pays indépendants moins faibles peuvent soutenir leur indépendance, comme on le voit, grâce uniquement au conflit majeur entre la Russie et les Etats-Unis.

L’érosion de l’impérialisme occidental, dit-on, crée un vide du pouvoir dans les régions jusqu’alors subju­guées. Si le vide n’est pas comblé par l’Ouest, il le sera par la Russie. Bien sûr, ni les représentants du " nouveau nationalisme " ni ceux du « vieil impérialis­me » ne comprennent cette sorte d’affirmation, puisque le nationalisme se substitue à l’impérialisme, aucun vide ne se produit. Ce qu’il faut entendre par « vide  » c’est que « l’auto-détermination nationale » des pays sous-développés les laisse à la merci d’une « agression communiste » intérieure et extérieure, à moins que l’Ouest ne garantisse leur « indépendance ». En d’au­tres termes, l’auto-détermination nationale n’inclut pas le libre choix de ses alliés, quoiqu’elle implique parfois une préférence à l’égard de la « protection » des puis­sances occidentales.

« L’indépendance » de la Tunisie et du Maroc, par exemple, est reconnue aussi longtemps que l’indépen­dance à l’égard de la France implique la loyauté, non envers la Russie, mais envers le Bloc occidental dominé par l’Amérique.

Dans la mesure où elle peut encore exercer dans le monde des deux blocs, l’auto-détermination nationale est une expression de la « guerre froide », une impasse politico-militaire. Mais la tendance du développement n’est pas vers un monde composé de nations nombreu­ses, chacune indépendante et vivant dans la sécurité, mais vers la désintégration des nations faibles, c’est-à-dire vers leur « intégration » à l’un ou à l’autre bloc. Sans doute, la lutte pour l’émancipation nationale à l’intérieur des rivalités impérialistes permet à certaines contrées d’exploiter la lutte pour le pouvoir entre l’Est et l’Ouest. Mais ce fait lui-même tend à limiter leurs aspirations nationales puisqu’un accord Ou une guerre, entre l’Est et l’Ouest mettrait fin à leurs possibilités de manœuvre entre les deux blocs. Et tandis que la Russie qui n’hésite pas à détruire tout essai de l’auto-détermination nationale réelle dans les pays qui sont sous son contrôle direct, est prête à appuyer toute auto-détermi­nation nationale dirigée contre la domination occiden­tale, l’Amérique qui réclame l’auto-détermination pour les satellites de la Russie, n’hésite pas à pratiquer dans le Moyen-Orient ce qu’elle abhorre en Europe Orientale. En dépit des révolutions nationales et de l’auto-déter­mination, l’époque de l’émancipation nationale est pra­tiquement dépassée. Ces nations peuvent conserver une indépendance formelle ne les libérant pas de la domina­tion économique et politique de l’Ouest. Elles ne peu­vent échapper à cette suprématie qu’en acceptant celle de la Russie, en se plaçant à l’intérieur du bloc Oriental.

Les révolutions nationales dans les régions retardées du point de vue capitaliste, sont des essais de moderni­sation par l’industrialisation, soit qu’elles expriment simplement une opposition au capital étranger, soit qu’elles tendent à changer les rapport sociaux existants. Mais tandis que le nationalisme du XIXème siècle était un instrument de développement du capital privé, le nationalisme du XXème siècle est essentiellement un instrument de développement du capitalisme d’Etat. Et tandis que le nationalisme du siècle dernier, créait le libre marché mondial et le degré d’indépendance éco­nomique possible à l’intérieur du capitalisme privé, le nationalisme actuel, porte de nouveaux coups à un marché mondial déjà en voie de désagrégation et dé­truit ce degré d’intégration internationale « automati­que » qu’avait engendré le mécanisme du marché libre.

Derrière les mouvements nationalistes, il y a, bien sûr, la pression de la pauvreté, qui devient de plus en plus explosive à mesure qu’augmente la différence entre nations pauvres et riches. La division internationale du travail telle qu’elle est déterminée par la formation du capital privé implique l’exploitation des contrées les plus pauvres par les plus riches et la concentration du capital dans les pays capitalistes avancés. Le nouveau nationalisme s’oppose à la concentration du capital dé­terminée par le marché, de manière à assurer l’indutria-lisation des pays sous-développés. Dans les conditions actuelles cependant, l’organisation de la production ca­pitaliste sur un plan national augmente sa désorganisa­tion à l’échelle mondiale. Aujourd’hui, entreprise pri­vée et contrôle gouvernemental opèrent simultanément dans chaque pays capitaliste, et dans le monde entier. De sorte qu’existent côte à côte la concurrence géné­rale la plus âpre, la subordination de la concurrence privée à la concurrence nationale la plus impitoyable, et la subordination de la concurrence nationale aux exi­gences supranationales de la politique des blocs.

A la base des aspirations nationales et des rivalités impérialistes, se trouve le besoin réel d’une organisa­tion mondiale de la production et de la distribution, au profit de l’humanité dans son ensemble. Première­ment, comme le géologue K. F. Mather l’a fait remar­quer, parce que la « terre est faite beaucoup plus pour être occupée par des hommes organisés à l’échelle mon­diale, pouvant pratiquer au maximum à travers le mon­de entier le libre échange des matières premières et des produits finis, que par des hommes qui s’entêtent à élever des barrières entre régions, même si ces régions sont de grands pays ou des continents entiers ». Deuxiè­mement parce que la production sociale ne peut se dé­velopper pleinement, et libérer les hommes du besoin et de la misère que par la coopération internationale, sans égards aux intérêts nationaux particuliers. Le progrès du développement industriel est fondé sur l’interdépendance inévitable. Si elle n’est pas acceptée et utilisée à des fins humaines, une lutte interminable entre na­tion, pour la domination impérialiste, produira par suite de l’incapacité à réaliser à l’échelle internationale ce qui a été réalisé ou est en voie de l’être sur le plan natio­nal : l’élimination partielle ou totale de la compétition capitaliste.

Malgré l’élimination du capital privé ou sa régle­mentation restrictive, les antagonismes de classe sub­sistent dans tous les pays, par suite, la nationalisation du capital ayant laissé intacts les rapports de classes, il est impossible d’échapper à la compétition interna­tionale ; la défense d’un pays et sa force croissante si­gnifie en réalité la défense et la reproduction de nou­veaux groupes dirigeants. « L’amour de la patrie socialiste " dans les pays communistes, le désir de se fai­re une place comme on le voit dans les pays de gouver­nements à économie « socialiste " et l’auto-détermina­tion nationale, dans les contrées autrefois subjuguées, signifie l’existence et la montée de nouvelles classes do­minantes liées à l’existence de l’Etat national.

Alors qu’une attitude positive à l’égard du nationa­lisme trahit un manque d’intérêt pour le socialisme, la position socialiste sur le nationalisme est manifestement inefficace tout comme les pays qui en oppriment d’au­tres. Une position anti-nationaliste intransigeante sem­ble, tout au moins indirectement, appuyer l’impérialis­me. Cependant, l’impérialisme fonctionne grâce à ses propres ressorts, indépendamment des attitudes socia­listes à l’égard du nationalisme. Bien plus, les socialis­tes n’ont pas pour rôle de fomenter les luttes pour l’au­tonomie nationale ; comme l’ont démontré les mou­vements de « libération » qui ont surgi dans le sillage de la seconde guerre mondiale. Contrairement aux es­poirs d’autrefois, le nationalisme ne put être utilisé à des fins socialistes et il ne fut pas un bon moyen stra­tégique pour hâter la fin du capitalisme.

Au contraire, le nationalisme détruisit le socialisme, en l’utilisant à des fins nationalistes.

Ce n’est pas le rôle du socialisme de soutenir le na­tionalisme, même quand celui-ci combat l’impérialis­me. Combattre l’impérialisme sans affaiblir simultané­ment le nationalisme, ce n’est autre chose que combat­tre certains impérialistes et en appuyer d’autres, car le nationalisme est nécessairement impérialiste ou illu­soire. Appuyer le nationalisme arabe, c’est s’opposer au nationalisme juif ; appuyer ce dernier, c’est lutter contre le premier, car il est impossible de soutenir un na­tionalisme sans soutenir aussi des rivalités nationales, l’impérialisme et la guerre. Etre un bon nationaliste indien, c’est combattre le Pakistant ; être un vrai pa­kistanais, c’est détester l’Inde. Ces deux pays récem­ment « libérés » se préparent à la lutte pour des terri­toires litigieux et soumettent leur développement à l’ac­tion destructive de l’économie de guerre capitaliste.

Et ainsi de suite : « libérer Chypre de la domination anglaise tend seulement à ouvrir une nouvelle bataille pour Chypre entre Grecs et Turcs et ne supprime pas le contrôle occidental sur la Turquie et la Grèce. « Li­bérer » la Pologne de la domination russe peut mener à une guerre avec l’Allemagne pour la « libération » des provinces allemandes aujourd’hui dominées par la Pologne, puis à de nouvelles luttes polonaises pour les territoires pris par l’Allemagne. Une indépendance réel­le de la Tchécoslovaquie rouvrirait certainement la lut­te pour la région des Sudètes, lutte qui entraînerait à son tour la lutte pour l’indépendance tchécoslovaque, et peut-être pour celle des Slovaques désireux de se sé­parer des Tchèques. Avec qui faut-il être ? Avec les Algériens contre les Français ? Avec les Juifs ? Avec les Arabes ? Avec les deux ? Où les juifs iront-ils pour faire place aux Arabes ? Que feront les réfugiés ara­bes pour cesser d’être un « mal » pour les Juifs ? Que faire d’un million de colons français menacés d’expro­priation et d’expulsion quand la libération algérienne sera accomplie ? Des questions semblables se posent partout. ; les Juifs y répondent pour les Juifs, les Ara­bes pour les Arabes, les Algériens pour les Algériens, les Français pour les Français, les Polonais pour les Po­lonais, et ainsi de suite, de sorte qu’elles demeurent non résolues et insolubles. Si utopique que puisse paraître la recherche d’une solidarité internationale dans cette mê­lée des antagonismes nationaux et impérialistes, aucu­ne autre route ne semble ouverte pour échapper aux luttes fratricides et parvenir à une société mondiale rationnelle.

Bien que les sympathies socialistes soient avec les opprimés, elles visent non les nationalismes qui surgis­sent doublement mais la condition des opprimés qui af­frontent à la fois une classe de dirigeants indigènes et de dirigeants étrangers. Leurs aspirations nationales sont en partie des aspirations « socialistes » puisqu’elles ren­ferment l’espérance illusoire des populations appauvries qui croient qu’elles amélioreront leurs conditions par l’indépendance nationale. L’auto-détermination natio­nale n’a pas émancipé les classes laborieuses des pays avancés. Elle ne le fera pas non plus maintenant en Asie et en Afrique. Les révolutions nationales, l’algé­rienne, par exemple, apporteront peu aux classes pauvres, à part le droit de partager plus équitablement les préjugés nationaux.

Sans doute, c’est quelque chose pour les Algériens, qui ont souffert d’un système colonial particulièrement arrogant. Mais on peut prévoir les résultats possibles de l’indépendance algérienne en examinant le cas de la Tunisie et du Maroc, où les rapports sociaux exis­tants n’ont pas changé, et où les conditions d’existence des classes exploitées n’ont pas été notablement amé­liorées.

A moins d’être un pur mirage, le socialisme renaîtra comme un mouvement international — ou pas du tout — En tous cas, et sur la base de l’expérience passée, ceux qui sont intéressés à la renaissance du socialisme, doi­vent souligner avant tout son caractère international. Si un socialiste ne peut devenir nationaliste, il n’en est pas moins un anti-colonialiste et un anti-impérialiste. Cependant, sa lutte contre le colonialisme n’implique pas son adhésion au principe d’auto-détermination na­tionale, mais exprime son désir d’une société socialiste internationale, une société sans exploitation. Si les so­cialistes ne peuvent s’identifier aux luttes nationales, ils peuvent en tant que socialistes, s’opposer à la fois au nationalisme et à l’impérialisme. Par exemple, le rôle des socialistes français n’est pas de lutter pour l’indépendance algérienne, mais de transformer la Fran­ce en une société socialiste. Les luttes pour cet objectif aideraient certainement le mouvement de libération en Algérie et n’importe où, mais ce serait là une consé­quence secondaire, et non la raison même de la lutte socialiste contre l’impérialisme nationaliste. Au stade suivant, l’Algérie devrait être « dénationalisée " et in­tégrée à un mode socialiste international.

Sauver le capitalisme, une critique marxiste du keynésianisme

27 octobre 2010

Note de lecture de l’excellent Marx et Keynes de P. Mattick, réédité par Gallimard et dont nous avons plusieurs fois parlé, par Charles Reeve, parue dans la revue Offensive (Septembre 2010, n° 27) et la revue en ligne Divergences N° 22 (octobre 2010):

 

En 1969, alors que le capitalisme traversait une période de prospérité, parut aux États-Unis Marx et Keynes, les limites de l’économie mixte. Fruit d’une longue réflexion commencée lors de la crise de 1929, poursuivie dans les années de l’après guerre, cet ouvrage de Paul Mattick argumentait que les formes nouvelles d’intervention de l’État dans l’économie n’étaient qu’une solution provisoire aux problèmes du capitalisme et allaient, à terme, créer de nouvelles contradictions. Publié en France trois ans plus tard, ce livre vient d’être réédité [1].

Né en Allemagne en 1904, dans une famille ouvrière, Paul Mattick vit son enfance à Berlin. Encore gamin, il rejoint en 1918 l’organisation de jeunesse de la Ligue spartakiste et participe à la révolution aux côtés des tendances extrémistes. Elu au conseil ouvrier des apprentis, chez Siemens, il devient membre du KAPD — Parti communiste ouvrier allemand [non-parlementariste]. D’esprit indépendant et révolté, faisant preuve d’une inépuisable énergie, doué d’une vive intelligence, Mattick participe aux grèves et aux affrontements de rue insurrectionnels, fait partie de groupes ouvriers expropriateurs qui mènent des actions au milieu des années vingt. Arrêté plusieurs fois, il manque d’être exécuté à plusieurs reprises par les sbires de la République de Weimar. Encore très jeune, il commence à écrire pour la presse révolutionnaire, se lie avec les secteurs artistiques radicaux proches du mouvement dadaïste tout en travaillant en usine, vivant de façon précaire, tandis que la répression s’accentue contre les milieux radicaux. En 1926, alors que le mouvement révolutionnaire est exsangue, que la montée du national-socialisme et la mise au pas des forces communistes par Moscou traduit la victoire de la contre-révolution, Mattick émigre aux États-Unis.

Métallurgiste dans la région de Chicago, Mattick milite chez les syndicalistes révolutionnaires nord-américains, les IWW, ainsi que dans des petits groupes de communistes hétérodoxes alors foisonnants. Très actif dans le mouvement des chômeurs qui prend son essor au début de la crise de 1929, surtout dans la région de Chicago, Mattick continue d’écrire et édite les revues du courant communiste de conseils nord-américain, Living Marxism et New Essays, où écrivent aussi Pannekoek, Korsch et autres partisans des courants anti-bolcheviques. Après la guerre, il se retire dans le Vermont, pour vivre ensuite à Boston. Cette période d’isolement prendra fin avec le renouveau d’intérêt pour les idées du communisme anti-autoritaire, à la fin des années 1960. Mattick fera alors plusieurs séjours en Europe, invité par des groupes issus du mouvement étudiant. Il meurt à Boston en 1981, laissant une vaste œuvre. Il dira un jour que, pour lui, « la révolution fut une grande aventure », la passion de sa vie.

Ce fut au cours de son expérience à Chicago, dans les débats au sein des comités de chômeurs et des groupes radicaux, que Mattick s’intéressa aux théories de la crise. Il découvrit alors l’œuvre de Henryk Grossmann, économiste marxiste polonais, peu orthodoxe, lié à l’Ecole de Francfort [2]. Revenant sur la théorie de l’accumulation de Marx, Grossmann avait rompu avec la thèse dominante chez les théoriciens socialistes qui ramenait les limites de l’accumulation capitaliste au problème de la réalisation de la plus-value — la thèse de la sous-consommation. Pour Grossmann, la crise s’explique, au contraire, par « la loi de la chute tendancielle du taux de profit », le problème de la rentabilité du capital trouvant ses racines dans les contradictions de la production de plus-value, sur le terrain de l’exploitation. La théorie de la valeur-travail de Marx, le rapport capital-travail, sont ainsi remis au centre de l’analyse du processus d’accumulation capitaliste. De cette approche innovatrice, Mattick et ses amis des comités des chômeurs tirent des implications pratiques. Les conséquences sociales du ralentissement de l’accumulation s’imposaient, au quotidien, rendant possible la prise de conscience de la nature déséquilibrée du système, de ses limites, et la conséquente subversion du capitalisme par un mouvement indépendant des travailleurs. L’activité auto-émancipatrice pouvait se démarquer du réformisme social-démocrate et de l’avant-gardisme bolchevique, courants où la conscience élaborée par l’organisation révolutionnaire jouait un rôle déterminant.

Après la deuxième guerre mondiale, l’essor du capitalisme fut présenté comme le succès du keynésianisme. Mattick vit en Keynes un penseur bourgeois radical, critique des théories classiques et libérales, de l’idée de la capacité régulatrice « naturelle » du marché. Il concédait que l’intervention de l’Etat avait transformé le capitalisme et prolongé son existence. Mais, rappelait Mattick, ce furent la guerre et ses énormes destructions qui rétablirent la rentabilité du capital et relancèrent la machine économique et non les politiques keynésiennes. Mattick va ainsi s’attacher à confronter « la théorie et la pratique keynésiennes à une critique marxiste », argumentant que la théorie de la valeur-travail restait une méthode d’analyse valable après l’intervention de l’État dans l’économie.

Une convergence s’opéra entre la gauche keynésienne et les courants modernistes du marxisme mettant l’accent sur la relance par la consommation induite par les dépenses d’État. Critiquant la thèse de la sous-consommation, Mattick rechercha dans les contradictions des rapports sociaux d’exploitation les causes de la crise de rentabilité du capital privé, en insistant sur l’idée que l’intervention de l’État, favorisant la consommation, ne modifiait nullement les déséquilibres du système.

Keynes reconnaissait lui-même, à sa façon, que cette intervention était la conséquence des problèmes de l’accumulation. Contre les défenseurs du libéralisme, Mattick démontra que ce n’était pas l’accroissement de l’intervention de l’État qui était la cause des problèmes du capitalisme privé mais, au contraire, que c’étaient les difficultés dans la production de profit dans le secteur privé qui justifiaient l’interventionnisme. Pour lui, les limites de l’économie mixte étaient inhérentes à l’accroissement de cette intervention, c’est-à-dire à l’augmentation de la production sociale induite par des fonds publics. Ces fonds, prélevés sur les profits du secteur privé, ou financés par la dette, pèsent sur la rentabilité totale du capital. La production induite par les commandes d’État n’étant pas directement productrice de nouveaux profits mais une redistribution des profits totaux au bénéfice de secteurs capitalistes.

Cette théorie semble avoir trouvé une confirmation dans les faits illustrés par l’évolution du capitalisme moderne. L’intervention de l’État s’est élargie à tous les secteurs. Indispensable à l’économie dite mixte, à la « fausse prospérité », elle est le seul moyen de maintenir l’emploi et l’équilibre social à un niveau minimum, ce dont Keynes était fort préoccupé. Seulement, l’idée keynésienne selon laquelle les déficits de l’État en période de récession seraient absorbés par la relance privée de la production de profit ne s’est jamais confirmée. Depuis la deuxième guerre mondiale, la relance s’est accompagnée d’un accroissement de la dette publique. Et Mattick de souligner que « les conditions qui rendaient cette solution efficace sont en voie de disparition ». Certes, les crises montrent que Keynes avait raison de dire que le jeu du marché menace la survie du capitalisme. Elles montrent aussi que l’interventionnisme ne joue pas sur les fondements de la rentabilité du capital, comme le prouve le niveau atteint par la dette souveraine, qui a fini par bloquer le fonctionnement financier du système. On a là la preuve de l’épuisement du projet keynésien. Comme on le voit aujourd’hui, à l’occasion du G 20 de Toronto, les classes dirigeantes se retrouvent coincées entre la réduction du déficit et l’aggravation de la récession et du chômage.

Que la récession se creuse et nous nous retrouverons dans une phase nouvelle du capitalisme. La carte keynésienne ne pourra plus être rejouée et l’effondrement de la production placera le système devant des risques sociaux énormes. L’idée de Mattick, selon laquelle le keynésianisme ne fut qu’une énième tentative de la classe capitaliste de sauver provisoirement son système d’exploitation se trouvera encore confortée.

Le déséquilibre et la force destructrice du système d’économie mixte, devenu planétaire, se profilent à l’horizon. Son renversement par la reconstruction collective d’un mode nouveau de reproduction de la vie apparaît, une fois de plus, moins comme un choix idéologique que comme une nécessité pratique. C’est cette problématique qui a animé Paul Mattick toute sa vie et qu’on retrouve dans Marx et Keynes.

Notes:

[1] Marx et Keynes, les limites de l’économie mixte, tel Gallimard, 2010, 432 p, 9,5 euros. Des œuvres de Paul Mattick est disponible en français, notamment Le marxisme hier, aujourd’hui et demain, Spartacus, Paris, 1983. Nombreux de ses textes sont accessibles en ligne.

[2] De Henryk Grossmann, Marx, L’économie politique classique et le problème de la dynamique, Champ Libre, Paris 1975.


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