Article paru dans Autogestion et socialisme N°37-38 (avril 1977). Une version est italien (traduction de Giovanni Ferrara) est consultable ici (Consigli e partito, dans Marxiana N°2, octobre 1976).
Présentation
Le texte inédit dont nous commençons ci-dessous la publication, fait partie d’un livre à paraître sous le titre La Révolution Prolétarienne. Cet ouvrage retracera outre des analyses théoriques sur les mouvements conseillistes, l’expérience militante de Paul Mattick.
Mal ou peu connu en France, P. Mattick apparaît surtout comme un penseur et un militant de ce qu’il est convenu d’appeler « l’ultra-gauche ». On sait encore peu de choses de la vie de P. Mattick, mis à part les quelques éléments que nous devons à l’obligeance de son ami Maximilien Rubel. Il reste donc à espérer que ce prochain livre nous apportera des informations précieuses et moins succintes sur P. Mattick lui-même et sur d’autres militants comme K. Korsch, A. Pannekoek, 0. Ruhle, etc…, contribuant ainsi à enrichir une histoire, encore à faire, de cette ultra-gauche. En attendant, on sait seulement que P. Mattick est né en 1904 à Berlin et qu’il vit depuis 1926 aux USA, ayant, comme beaucoup d’autres militants, choisi l’exil après l’échec du mouvement des conseils en Allemagne et avant le triomphe du nazisme.
Né et élevé dans une famille ouvrière, il adhéra à 14 ans à la « Jeunesse socialiste libre » (Frei Sozialistichen Jugen, organisation de jeunesse de la Ligue Spartacus) alors qu’il venait d’être embauché comme apprenti outilleur chez Siemmens. En 1920, il adhéra au Parti communiste ouvrier d’Allemagne (KAPD) et plus particulièrement à la « Jeunesse Rouge » (Rote Jugend). A 17 ans, il alla vivre à Cologne et écrivit pour plusieurs journaux de l’Union générale des travailleurs d’Allemagne (A.A.U.D.) et du K.A.P.D. Il serait trop long de présenter ici l’histoire de tous ces partis et des événements politiques auxquels ils ont pris part. Faire un résumé – nécessairement sommaire – de l’histoire de la gauche allemande pendant cette période d’effervescence révolutionnaire, serait une gageure. C’est pourquoi nous préférons renvoyer le lecteur, désireux de savoir ce que recouvre ces sigles, à quelques ouvrages utiles pour la compréhension du contexte politique révolutionnaire dans lequel était plongé P. Mattick et qui pesait sur son propre engagement. On retiendra donc le livre synthétique de G. Sandoz La Gauche allemande, de Karl Marx à Willy Brandt (Julliard 1970). On se reportera également, pour cette période précise, au livre monumental de P. Broué, La Révolution en Allemagne 1917-1923 (Ed. de Minuit, 1972), livre auquel on a reproché d’avoir fait surtout l’histoire des états-majors. Enfin, on lira avec profit le récent livre de D. Authier et J. Barrot sur La Gauche communiste en Allemagne, 1918-1921 (Payot, 1976), qui voit dans ce courant politique la forme la plus achevée du radicalisme révolutionnaire organisé, au XXème siècle et dans le monde entier ».
Donc en 1926, P. Mattick émigré aux USA et milite dans les rangs des derniers groupes de IWW (Industrial workers of the world). Il fonde alors – et rédige – la Chicagoer Arbeiterzeitung, jusqu’à la fin 1931. De 1934 à 1945, il anime des revues périodiques, auxquelles participent également K. Korsch et A. Pannekoek : International Council Correspondence 1934-1937), Living Marxism (1938-1941) et New Essays (1942-1943). Mise à part la période de chômage massif pendant la grande crise économique mondiale de 1929, P. Mattick travailla comme outilleur dans diverses entreprises. Ses contacts politiques se limitaient aux groupes « conseillistes » et c’est parmi les militants du communisme des conseils qu’il se range lui-même.
Olivier CORPET
ÉLÉMENTS BIBLIOGRAPHIQUES
En français:
- Marx et Keynes, Paris, Gallimard, 1972.
- Intégration capitaliste et rupture ouvrière, Paris, E.D.I., 1972 (la préface de Robert Paris donne également des précisions biographiques sur P. Mattick)
- « Karl Korsch », Cahiers de l’ISEA, S. 7 août 1963
- « Le Capital aujourd’hui », Cahiers de l’ISEA, S. 1 1 juin 1967
- «Otto Rühle et le mouvement ouvrier allemand», Cahiers du communisme des Conseils, janvier 1969.
- «Anton Pannekoek», préface de Lénine philosophe d’A.Pannekoek, Cahiers Spartacus, N. 34, Juin 1970. Préface aux « Principes fondamentaux de la production et de la distribution communistes » , Fondements de l’économie communiste, supplément à Informations correspondance ouvrières, N. 101 , janvier-février 1972.
- «Anton Pannekoek et la révolution mondiale». Histoire du marxisme contemporain, tome 2, Paris, UGE 1976 (coll. 10/18).
- Crises et théories des crises, Paris, Champ libre, 1976.
- Cf. également les articles et extraits des revues International Council Correspondence et Living Marxism, reproduits dans La Contre- révolution bureaucratique, Paris, UGE, 1973 (Coll. 10/18).
- Autres travaux :
- Arbeitlosigkeit und Arbeitslosenbewegung in den USA 1929-1935, Frankfurt 1969.
- « Postface à Henryk Grossman : Marx, die Klassische National- ôkonomie und das Problem der Dynamik, Frankfurt, 1969.
- « Marxismus und Monopolkapital », in : « Monopolkapital. Thesen zu dem Buch von Paul A. Baron, und Paul M. Sweezy. Hrsg. F. Hermanin UA, Frankfurt 1969.
- « Werttheorie und Kapitalakkumulation » , in Kapitalismus und Krise. Eine Kontroverse um das Gesetz des tenderziellen Falls der Profitrate. Hrsg von Claus Rohlhausen. Frankfurt, 1970.
- Kritik der Neomarxisten: Baran, Gillman, Hook, Mandel, Sweezy. Frankfurt, 1974.
LES SOVIETS ET LE PARTI
I
Organisation et spontanéité
Parce qu’il est un produit de la société bourgeoise, le mouvement socialiste est lié aux vicissitudes du développement capitaliste. Il évolue selon les variations que connait lui-même le capitalisme. Il stagne ou disparaît si l’époque et le lieu ne sont pas favorables à la formation d’une conscience de classe révolutionnaire. En période de prospérité capitaliste, il tend à se transformer d’un mouvement révolutionnaire en un mouvement réformiste. Lors d’une crise sociale, il peut être totalement écrasé par les classes dirigeantes. D’autre part, l’existence d’un mouvement révolutionnaire est indispensable pour que s’instaure une société socialiste : c’est donc du mouvement révolutionnaire que dépend l’avenir du socialisme.
Toutes les organisations ouvrières font partie intégrante de la structure sociale et à ce titre ne peuvent pas être anti-capitalistes, si ce n’est à un niveau purement idéologique. Pour acquérir un statut social au sein du système capitaliste, elles doivent faire preuve d’opportunisme, c’est-à-dire utiliser le processus social existant, pour leurs fins propres encore que limitées. Opportunisme et réalisme sont apparemment la même chose. Il est difficile de lutter contre l’opportunisme en faisant appel à une idéologie radicale que menace l’ensemble des institutions sociales. Il ne paraît guère possible non plus de rassembler, progressivement des forces révolutionnaires dans des organisations puissantes qui soient prêtes à intervenir au moment favorable. Seules les organisations qui ne troublent pas le fonctionnement normal des institutions peuvent acquérir une certaine importance. Si elles possèdent au départ une idéologie révolutionnaire, leur croissance implique nécessairement une contradiction entre leur idéologie et les fonctions qu’elles remplissent. Opposées au statu quo, mais en même temps établies à l’intérieur de celui-ci, ces organisations succombent inévitablement du fait de leur succès en tant qu’institutions, devant les forces du capitalisme.
Au tournant du siècle, les organisations ouvrières traditionnelles – partis socialistes et syndicats – n’étaient plus des mouvements révolutionnaires. Seule une aile gauche à l’intérieur de ces organisations, s’interrogeait sur la stratégie révolutionnaire, le problème organisation/ spontanéité, ce qui revenait à poser la question de la conscience révolutionnaire et des relations entre la minorité révolutionnaire et la masse soumise à l’idéologie capitaliste. On considérait que seule une minorité de la classe ouvrière pourrait acquérir, maintenir et mettre en pratique une conscience révolutionnaire. La masse des travailleurs ne passerait à l’action que sous la contrainte des circonstances. Ce problème prit une importance particulière du fait de la rupture qui s’instaura dans la social-démocratie russe et de la cristallisation qu’opéra la théorie de Lénine (1), qui concluait à la nécessité d’une avant-garde de révolutionnaires professionnels. Lénine qui n’ignorait pas la force du spontanéisme, mit l’accent sur la nécessité d’une activité et d’une direction centralisées. Plus les mouvements spontanés seraient puissants et étendus, plus il serait indispensable de les contrôler et de les diriger au moyen d’un parti révolutionnaire discipliné. Les travailleurs devaient être en quelque sorte protégés contre eux-mêmes, car leur manque de connaissance théorique pouvait facilement les conduire à gaspiller leurs forces spontanées et à perdre leur cause.
Ce fut Rosa Luxemburg (2) qui exprima avec le plus de poids l’opposition de l’aile gauche. Lénine comme Luxemburg voyait la nécessité de combattre les tendances réformistes et opportunistes qui se faisaient jour dans les organisations ouvrières et tous deux étaient partisans d’un retour à une politique révolutionnaire. Mais alors que Lénine s’efforçait de parvenir à ce résultat en créant un parti d’un type nouveau, Rosa Luxemburg préférait un accroissement de l’auto-détermination du prolétariat, sur le plan général comme dans les organisations socialistes, en éliminant les contrôles bureaucratiques et en favorisant l’activité de la base. Elle espérait beaucoup des mouvements spontanés qu’elle estimait capables de contre-balancer l’influence des organisations ayant une tendance naturelle à la centralisation du pouvoir. Elle estimait que les socialistes devaient simplement contribuer à libérer les forces créatrices inhérentes à l’action de masse et s’intégrer dans la lutte prolétarienne indépendante. Elle attestait ainsi de l’existence, au sein d’un capitalisme en pleine croissance, d’une classe ouvrière intelligente, capable de découvrir par elle-même les voies et les moyens de combattre pour ses propres objectifs et finalement pour le socialisme.
Georges Sorel et les syndicalistes révolutionnaires (3) apportèrent aussi leur propre contribution à la théorie de l’organisation et de la spontanéité. Ils étaient convaincus que le prolétariat non seulement pouvait s’émanciper lui-même sans faire appel à une direction recrutée dans l’intelligentsia, mais qu’il devait en outre se libérer des éléments de la bourgeoisie qui en général contrôlent les organisations politiques. Le syndicalisme rejeta le parlementarisme au bénéfice d’une action syndicale révolutionnaire. Du point de vue de Sorel, un gouvernement socialiste ne pouvait modifier en rien la position sociale des travailleurs. Pour se libérer, les travailleurs devaient eux-mêmes recourir à des actions et à des armes qui leur soient propres. Le capitalisme, estimait-il, avait déjà organisé l’ensemble du prolétariat dans ses industries. Tout ce qui restait à faire, était de supprimer l’État et la propriété. Pour une telle tâche, le prolétariat n’avait pas tellement besoin d’une vision soi-disant scientifique du devenir social ; il devait surtout être instinctivement convaincu que la révolution et le socialisme seraient l’aboutissement de ses propres luttes.
La grève était conçue comme l’apprentissage révolutionnaire des travailleurs. L’augmentation du nombre des grèves, leur rayonnement ainsi que leur durée croissante préfiguraient la grève générale, c’est-à-dire la révolution sociale imminente. Chaque grève particulière était une grève générale en réduction et une préparation pour le soulèvement final. La croissance du désir de révolution ne pouvait se mesurer aux succès remportés par les partis politiques, mais par la fréquence des grèves et par l’enthousiasme qu’elles soulevaient. La révolution naîtrait d’actions successives où fusionneraient la spontanéité et le sens de l’organisation propres au combat prolétarien. Le syndicalisme révolutionnaire et ses héritiers à travers le monde tels les Guild socialists en Angleterre ou les Industrial workers of the world (IWW) aux États-Unis, constituèrent une réaction face à la bureaucratisation croissante du mouvement socialiste et à ses pratiques de collaboration de classe. Puisque le marxisme était l’idéologie des partis socialistes régnants, l’opposition à ces organisations et à leur politique s’exprimait sous la forme d’une opposition au marxisme dans ses interprétations réformistes et révisionnistes. De même, les syndicats étaient critiqués pour leur structure centraliste et leurs préoccupations corporatistes qui s’exerçaient au dépens du prolétariat dans son ensemble. Mais toutes les organisations, qu’elles fussent révolutionnaires ou réformistes, centralistes ou fédéralistes, avaient tendance à voir dans la régularité de leur croissance et dans leur activité quotidienne, le meilleur facteur de changement social.
Pour la social-démocratie, c’était l’augmentation des adhérents, l’extension de l’appareil, les progrès électoraux ainsi qu’une plus large participation aux institutions politiques, qui étaient censés préparer l’évolution vers une société socialiste. Quant aux I.W.W. la croissance de leur propre organisation vers une seule grande union « One big Union » (4) devait contribuer à « former la structure d’une nouvelle société dans la coquille de l’ancienne » (5).
Au cours de la première révolution du XXème siècle ce fut cependant la masse inorganisée des travailleurs qui donna à la révolution son orientation et créa spontanément ses propres formes d’organisation, les conseils ouvriers. Le système des conseils (6) nés en 1905 en Russie disparut en même temps qu’échoua la révolution et réapparut avec une force accrue lors de la Révolution de février 1917. Ces conseils furent à l’origine des organisations spontanées qui se formèrent sur le même modèle durant la révolution allemande de 1919 (7), ainsi qu’à un moindre degré, des mouvements sociaux qui eurent lieu en Angleterre, en France, en Italie et en Hongrie. Avec le système des conseils était née une forme d’organisation qui pouvait conduire et coordonner l’auto-activité de très larges masses, pour des objectifs limités ou des fins révolutionnaires, et cela indépendamment des organisations ouvrières, en opposition ou en collaboration avec elles. La naissance du système des conseils apporta surtout la preuve que les mouvements spontanés ne se gaspillent pas nécessairement dans des efforts informels, mais peuvent aboutir à la création de structures organisées d’une certaine durée.
II
1905
Bien qu’il y eut, avant la révolution russe de 1905 et à l’échelle de quelques entreprises, des tentatives d’organisations locales, celles-ci ne prirent toute leur signification qu’au cours des événements révolutionnaires. Les conseils ou soviets naquirent des grèves et répondirent à la nécessité ressentie par les travailleurs d’avoir des comités d’action élus et des représentants capables de négocier avec les patrons des industries touchées par la grève et avec les autorités légales. Ayant pour origine les conditions de vie de plus en plus insupportables de la population ouvrière, les grèves furent spontanées, c’est-à-dire qu’elles ne furent pas lancées par des organisations politiques ou des syndicats, mais par des travailleurs inorganisés qui ne pouvaient trouver comme tremplin à l’action que le cadre de leur entreprise. A cette époque les organisations politiques en Russie n’avaient pas encore de réelle influence sur la masse des travailleurs et les syndicats existaient seulement sous une forme embryonnaire. Cependant les organisations socialistes et les syndicats virent leur croissance largement favorisée par les grèves spontanées et les soulèvements qui suivirent. La Russie tsariste comptait environ trois millions d’ouvriers d’industrie en 1905. Plus de deux millions participèrent cette année là, à une vague de grèves qui prirent rapidement un contenu politique dans le contexte de crise sociale généralisée, aggravée par la défaite russe dans la guerre russo-japonaise. Bien que la révolution touchât des couches de population non-prolétariennes, ainsi que des secteurs de la paysannerie, de l’armée et de la marine, c’est parmi les travailleurs en grève des grandes villes, notamment Saint-Pétersbourg et Moscou, qu’elle trouva les éléments qui jouèrent un rôle décisif. Naturellement, la révolution de 1905 fut dans son essence une révolution bourgeoise, à laquelle la bourgeoisie libérale apporta son soutien, afin de briser l’absolutisme tsariste et permettre à la Russie de s’acheminer, au moyen d’une assemblée constituante, vers un régime semblable à celui des nations capitalistes les plus avancées. Dans la mesure où les ouvriers en grève pouvaient penser en termes politiques, ils partageaient largement le programme de la bourgeoisie libérale de même que les partis socialistes existants, qui estimaient qu’une révolution bourgeoise était nécessaire, pour permettre la construction d’un mouvement ouvrier fort et préparer la future révolution prolétarienne dans de meilleures conditions économiques et sociales. Les soviets devaient être des instruments provisoires destinés à soutenir la lutte pour les revendications ouvrières et pour une société démocratique bourgeoise.
De tous les soviets qui se formèrent en Russie durant les événements révolutionnaires, le plus représentatif fut sans doute le soviet de Saint-Petersbourg, qui fonctionna d’octobre à décembre 1905. Il trouva son premier historien en L. Trotski – lui-même l’un des membres dirigeants – qui vit dans les soviets:
« une organisation jouissant d’une autorité indiscutable, libre de toute tradition, qui grouperait du premier coup les multitudes disséminées et dépourvues de liaison [...] capable d’initiative, et [de] se contrôler elle-même d’une manière automatique ; l’essentiel enfin, c’était de pouvoir la faire surgir dans les vingt-quatre heures » (8).
Les soviets attirèrent la partie la plus organisée de la population laborieuse et donc la plus politisée et reçurent le soutien des organisations socialistes et des jeunes syndicats. Les soviets à l’échelon local comprenaient les délégués des différentes usines formant une sorte de « parlement ouvrier » avec un comité exécutif élu. Les délégués étaient révocables à tout moment. Les soviets acceptaient toutes les organisations socialistes, dont les délégués ne disposaient cependant que d’une voix consultative. Trotski résuma la différence existant entre les organisations traditionnelles et les soviets, ainsi:
« Avant l’existence du soviet, nous trouvons parmi les ouvriers de l’industrie de nombreuses organisations révolutionnaires à direction surtout social-démocrate. Mais ce sont des formations à l’intérieur du prolétariat ; leur but immédiat est de lutter pour acquérir de l’influence sur les masses. Le soviet devient immédiatement l’organisation même du prolétariat; son but est de lutter pour la conquête du pouvoir révolutionnaire » (9).
Si la révolution russe de 1905 renforça les oppositions de gauche dans les partis socialistes occidentaux, cela fut dû davantage à la spontanéité des grèves de masse, qu’à leurs formes d’organisation (10). Il y eut quelques exceptions cependant. Anton Pannekoek par exemple sentit qu’avec les grèves de masse et les soviets : « la passivité des masses disparaît pour faire place à leur auto-activité et la classe ouvrière devient un organisme indépendant accomplissant sa propre unification. Lorsque ce processus révolutionnaire prend fin, le prolétariat s’est transformé en un être doué d’une conscience de classe, hautement organisé, prêt à assumer le contrôle de la société et à prendre en main la production » (11).
Mais l’intérêt que suscita l’expérience russe ne poussa pas pour autant les partis réformistes de la IIème Internationale à rejeter les méthodes parlementaires. Pour Lénine, les soviets de 1905 étaient : « des organes de la lutte directe des masses. Ils ont été créés comme des organes de lutte par la grève. Sous la pression de la nécessité, ils sont rapidement devenus des organes de lutte révolutionnaire générale contre le gouvernement. Ils se sont trouvés irrésistiblement transformés, par la suite des événements – la grève devenant un soulèvement – en organes insurrectionnels » (12).
Alors que Lénine voyait les soviets comme « des embryons de gouvernement provisoire, qui auraient inévitablement possédé le pouvoir si l’insurrection avait triomphé » et quoiqu’il éprouva le besoin de « mettre l’accent sur l’étude de ces organes embryonnaires d’un nouveau pouvoir, qui sont un fait historique, sur l’étude des conditions de leur travail et de leur succès » (13) , il insistait encore sur la direction révolutionnaire indivisible du parti social-démocrate. Les soviets n’étaient pour Lénine ni un « organe d’auto-administration » mais « une organisation de combat poursuivant des fins déterminées »(14). Bien que « le parti [n'ait] jamais renoncé à utiliser [...] certaines organisations de sans-parti, telles que les soviets », c’était disait-il, « pour le renforcement de l’influence de la social-démocratie dans la classe ouvrière et pour la consolidation du mouvement ouvrier social démocrate » (15).
III
1917
Lénine considérait la révolution russe comme le processus ininterrompu d’une révolution bourgeoise à une révolution socialiste. Il craignait que la bourgeoisie ne préférât, au moment décisif, passer un compromis avec le tsarisme, plutôt que de risquer une révolution démocratique qui irait jusqu’à son terme. Il appartenait donc aux ouvriers et aux paysans pauvres de prendre la direction de la révolution imminente, ce qui était d’ailleurs l’opinion que partageaient d’autres observateurs de la Russie comme Trotski et Luxemburg. Dans le contexte de la Ière guerre mondiale, Lénine analysait la révolution russe comme un processus d’ampleur internationale, qui s’étendrait à l’Ouest, et qui aurait pour conséquence de détruire à son début le régime bourgeois russe. Mais quel que fût l’avenir de la révolution, le parti bolchevik devait tenter d’en prendre la direction, pour la conduire aussi loin que possible vers le socialisme ou au moins, réaliser une transformation démocratique radicale de la société tsariste. Depuis 1906, l’initiative avait de nouveau appartenu aux partis politiques et aux syndicats en pleine croissance. Partis et syndicats avaient considéré les soviets plutôt comme des organes occasionnels que comme des institutions permanentes de la classe ouvrière. Convaincus que la prochaine étape en Russie, serait une révolution démocratique bourgeoise, les socialistes réformistes ne voyaient pas la nécessité des soviets dans un régime où les organisations ouvrières traditionnelles pourraient avoir une existence légale et se développer normalement. Pour les bolcheviks au contraire, l’expérience des soviets était importante, car ceux-ci étaient prêts à s’emparer du pouvoir à l’intérieur de la révolution bourgeoise. Parce qu’ils se considéraient comme l’avant-garde du prolétariat et qu’ils voyaient dans les soviets l’avant-garde d’une révolution populaire, les bolcheviks admettaient que la prise du pouvoir n’exigerait pas seulement un parti révolutionnaire, mais aussi des organisations de masse comme les soviets. Ce ne fut qu’après 1917 cependant que le parti bolchevik, dans sa politique officielle, présenta le soviet comme l’organe d’expression de la dictature du prolétariat. La révolution de février fut aussi le résultat de mouvements de protestation spontanés contre la vie de plus en plus dure du temps de guerre. Grèves et manifestations culminèrent en un soulèvement général qui, avec le renfort de quelques unités militaires, mit à bas le régime tsariste. La révolution reçut le soutien de larges couches de la bourgeoisie, d’où fut issu le premier gouvernement provisoire. Bien que les partis socialistes et les syndicats n’aient pas été à l’origine de la révolution, ils y jouèrent un plus grand rôle que dans celle de 1905. A cette époque comme en 1917, les soviets n’avaient pas l’intention, d’abord, de remplacer le gouvernement provisoire. Mais le processus révolutionnaire les (conduisit à prendre des responsabilités croissantes. En pratique, le pouvoir était partagé entre les soviets et le gouvernement. La radicalisation du mouvement dans une situation s’aggravant chaque jour ainsi que les hésitations des partis bourgeois et socialistes, donnèrent bientôt la majorité aux bolcheviks dans les soviets les plus importants et aboutirent au coup d’État d’Octobre, qui mettait fin à la phase démocratique-bourgeoise de la révolution. En se ralliant à la révolution, les soldats formèrent la majorité des premiers soviets. Le soviet de Petrograd par exemple, avait dans la seconde moitié de mars 1917, 2000 soldats sur 3000 délégués. L’intelligentsia révolutionnaire exerça une influence bien plus importante en 1917 qu’en 1905, comme le laisse apparaître le fait que sur les 42 membres du Comité exécutif du soviet de Petrograd, 7 seulement aient été des ouvriers. Mencheviks et social-révolutionnaires furent d’abord majoritaires. La fraction bolchevik dans le soviet de Petrograd ne comptait que 40 membres sur 3000 délégués. En septembre 1917 cependant les bolcheviks obtenaient la majorité. L’influence croissante des bolcheviks dans la révolution s’explique par leur alignement inconditionnel sur la volonté réelle des masses en lutte. Au-delà des revendications immédiates pour l’amélioration de conditions de vie misérables, des aspirations plus vastes se firent jour, ayant pour objectifs la fin de la guerre ainsi que l’expropriation et la redistribution des terres. La révolution russe était une révolution bourgeoise, prolétarienne et paysanne, mais ce fut la paysannerie qui joua un rôle décisif. Sur 174 millions d’habitants, 24 millions seulement vivaient les villes et ce fut la terrible condition de la paysannerie qui poussa celle-ci à s’allier au prolétariat industriel. Certes la bourgeoisie était prête à prendre une série de mesures agraires, mais il n’était nullement dans son intention d’approuver l’expropriation des gros propriétaires sans compensation : il s’agissait pour elle d’une atteinte à l’un de ses principes fondamentaux, le droit de propriété. Il n’était pas non plus dans son intention de demander la paix, car elle espérait bien avec la victoire des alliés, obtenir une part du butin. Les bolcheviks au contraire étaient favorables à la paix immédiate et à la distribution de la terre aux paysans. Comme la majorité des soldats étaient d’origine paysanne, les conseils de soldats, de même que les conseils ouvriers, se détachèrent des partis bourgeois et réformistes, pour se tourner vers les bolcheviks.
Les intérêts de la paysannerie avaient été jusque là représentés essentiellement par le parti social-révolutionnaire, fondé en 1905 à partir de divers groupes populistes. Les théories populistes (narodniki) agitèrent la Russie, de 1860 environ à la fin du siècle (16). Elles se fondaient sur l’idée que la Russie pourrait éviter la phase capitaliste grâce à une révolution sociale qui s’appuierait sur les communes villageoises traditionnelles (le "mir"). Le programme agraire des S.-R. réclamait la nationalisation de la terre sous le contrôle des communes villageoises démocratiquement organisées sur la base de l’égalité des parcelles. Ce programme devait se réaliser dans le cadre d’une république démocratique fondée sur le suffrage universel et le système fédératif. A l’instar des autres partis socialistes, une droite et une gauche se formèrent à l’intérieur du parti social-révolutionnaire et durant le premier conflit mondial, le parti se scinda en partisans de l’intervention et en opposants à une guerre prétendument défensive.
Le marxisme préconise en effet une production à grande échelle qui supprime l’exploitation agricole individuelle. Dans le mesure où, selon Marx le socialisme est appelé à succéder au capitalisme et où celui-ci est lui-même en train d’abandonner la petite propriété paysanne, les marxistes espéraient bien que le problème paysan serait à peu près réglé par le capitalisme, pour ne plus constituer un handicap majeur dans une société socialiste. Les premières divergences de Lénine avec les Narodniki et leurs héritiers, les sr, se fondaient sur la conviction qu’une distribution égale de la terre aux paysans n’était pas réaliste et ne conduirait pas à un socialisme spécifiquement russe. En revanche Lénine était favorable à la suppression de la propriété féodale fondée sur le servage, afin de hâter le développement d’une agriculture capitaliste qui évoluerait vers une concentration à son avis plus « progressive » de la propriété rurale. les paysans, écrivait-il:
« ne peuvent secouer le joug du capital qu’en s’associant au mouvement ouvrier, en l’aidant dans sa lutte pour le régime socialiste, pour la transformation de la terre, ainsi que des autres moyens de production (fabriques, usines, machines, etc.) en propriété sociale. Vouloir sauver la paysannerie en défendant la petite culture et la petite propriété contre la poussée du capitalisme, ce serait retarder inutilement l’évolution sociale » (17).
Ce n’était pas pourtant le programme agraire des marxistes qui attirait les paysans, mais celui des S.-R. En dehors de tout programme politique, d’ailleurs, et immédiatement après la révolution de février, les paysans commencèrent de leur propre initiative à exproprier et à distribuer les terres. Jusqu’alors, le gouvernement provisoire avait accordé peu d’attention à la question paysanne. Il commença à s’y intéresser sérieusement sous la pression des soulèvements dans les campagnes.
Mais même ainsi, il ne formula que de vagues propositions concernant l’expropriation et la redistribution des terres, dont le règlement fut laissé à la future Assemblée constituante. La présence dans le Gouvernement provisoire des mencheviks et des S.-R. et surtout l’inertie ainsi que la position ambiguë de ces derniers par rapport au problème des terres, coûta aux deux partis le soutien de la paysannerie.
« Si nous avons gagné en Russie [rappelait plus tard Lénine] avec au surplus une telle facilité c’est parce que nous avions préparé notre révolution pendant la guerre impérialiste [...] Dix millions de nos ouvriers et paysans étaient armés, et notre mot d’ordre était : paix immédiate, coûte que coûte. Nous avons gagné parce que les masses paysannes les plus larges étaient pour la révolution, contre les rands propriétaires fonciers. Les socialistes révolutionnaires [...] exigeaient des mesures révolutionnaires mais [...] n’avaient pas assez de courage pour agir de façon révolutionnaire [...] Nous avons triomphé [...] non seulement parce que nous avions la majorité incontestable de la classe ouvrière [...] mais aussi parce que la moitié de l’armée, immédiatement après notre prise du pouvoir et les 9/10 de la masse paysanne, sont passés à nos côtés en l’espace de quelques semaines ; nous avons triomphé parce que nous n’avions pas adopté notre programme agraire, mais celui des socialistes-révolutionnaires, et que nous l’avons mis en pratique » (18).
Dès son arrivée en Russie en avril 1917, Lénine se rendit compte, devant l’apparition des soviets, que l’objectif n’était plus l’instauration d’une république bourgeoise, mais la lutte pour une république des conseils ouvriers et paysans. Cependant dans la mesure où les mencheviks et les S.-R. se trouvaient en majorité dans les soviets et où eux-mêmes avaient accepté le principe d’une assemblée constituante, les bolcheviks ne pouvaient faire autre chose, à l’époque, que de critiquer le Gouvernement provisoire et essayer de modifier la composition des soviets ou en espérer un changement. D’ailleurs le mécontentement régnait déjà dans les soviets. Tant que ceux-ci coopérèrent avec le Gouvernement, Lénine y vit une soumission au pouvoir d’État de la bourgeoisie et il s’opposa à cette démission par le mot d’ordre : « Tout le pouvoir aux soviets ». Mais comme les bolcheviks ne savaient pas quelle serait l’évolution des soviets, ils se réservèrent le droit de participer au futur régime parlementaire, en manifestant une certaine tiédeur à l’égard des soviets et en se préparant pour les élections à l’Assemblée constituante. Les événements favorisèrent les bolcheviks. Au premier congrès pan-russe des soviets en juin 1917, les bolcheviks contrôlaient 13 % des 790 délégués ; au second congrès en octobre 1917, ils contrôlaient 51 % des 675 délégués, et ils avaient la majorité dans les soviets de Petrograd et de Moscou dès septembre 1917. De toute façon, Lénine aurait été partisan de la prise du pouvoir même s’il en avait été autrement. « Attendre une majorité formelle – écrivait-il — serait naïf de la part des bolcheviks : cela, aucune révolution ne l’attend » (19). En dépit de l’opposition à l’intérieur de son propre parti, Lénine était partisan d’une insurrection armée avant la convocation du 2ème congrès pan-russe des soviets, insurrection qui aurait pour tâche de renverser le Gouvernement provisoire et de remettre le pouvoir entre les mains du parti bolchevik, par l’intermédiaire des soviets, à majorité bolchevique. A cette fin, le Soviet de Petrograd organisa un comité militaire révolutionnaire sous la direction de Trotski, qui entra en action le 25 octobre. Quelques heures après le coup d’État, Lénine pouvait proclamer la victoire de la révolution des ouvriers et des paysans, et un peu plus tard, obtenir l’approbation du congrès pan-russe des soviets. Cela était d’autant plus facile que la droite des S.-R. et les mencheviks venaient de quitter le congrès en guise de protestation contre le coup d’État. Le jour suivant, le premier gouvernement des ouvriers et des paysans était formé. Lorsque Lénine demandait que le parti passe à l’insurrection, c’était aux bolcheviks qu’il pensait pour l’exercice du pouvoir d’État et non pas aux soviets. Puisque la majorité des délégués aux soviets étaient bolcheviks ou leur étaient favorables, Lénine était certain que le gouvernement formé par les soviets serait un gouvernement bolchevik. Et ce fut naturellement ce qui arriva, bien que des S.-R. de gauche et des socialistes de gauche eussent obtenu quelques sièges dans le nouveau gouvernement. Mais pour permettre aux bolcheviks de continuer à avoir la majorité dans le gouvernement, il fallait que les ouvriers et les paysans persistent à donner leurs voix aux bolcheviks dans les soviets. Or cela n’était pas garanti. Dès que les mencheviks et les S.-R., d’abord majoritaires, se trouvèrent à leur tour en minorité, la situation des bolcheviks s’améliora de nouveau. Pour le parti bolchevik, le seul moyen de conserver le pouvoir était d’obtenir le monopole des sièges dans le gouvernement. Cependant de même que le pouvoir des soviets s’identifiait pour Lénine avec le pouvoir du parti bolchevik, de même le monopole gouvernemental bolchevik ne faisait à son avis qu’exprimer la volonté des soviets. Après tout il n’y avait pas d’autre choix que le capitalisme démocratique ou un gouvernement ouvrier et paysan capable d’empêcher le retour de la domination bourgeoise. Il était ainsi nécessaire de ne pas relancer l’activité des soviets, à travers lesquels pouvait s’effectuer le retour aux institutions politiques bourgeoises et à une économie de marché capitaliste. Livrés à eux-mêmes, les soviets étaient tout à fait capables de renoncer à leurs pouvoirs pour des promesses de la bourgeoisie libérale et de ses alliés réformistes. La défense du caractère socialiste de la révolution exigeait que les soviets restent bolcheviks, même si cela devait entraîner la suppression de toutes les forces anti-bolcheviks à l’intérieur comme à l’extérieur des soviets. Rapidement, le régime des soviets fit place à la dictature du parti bolchevik et les soviets, réduits à une existence formelle, n’eurent d’autre fonction que de que de dissimuler cette situation. Dans un premier temps les bolcheviks se montrèrent prudents d’accepter les décisions des masses populaires même s’ils n’étaient pas d’accord avec elles. Ils ne refusèrent pas tout de suite les élections à l’Assemblée constituante, lesquelles donnèrent une large majorité aux S.-R. et mirent les bolcheviks en minorité. Malgré leur succès électoral, les sr n’étaient pas un parti unifié. L’aile gauche se trouvait davantage d’accord avec les bolcheviks qu’avec l’aile droite de son propre parti. Alors qu’avaient lieu les élections pour l’Assemblée constituante, se tenait également un congrès pan-russe des députés paysans. Le congrès divisa les S.-R., dont la gauche forma une coalition avec les bolcheviks. En même temps il apparut que l’Assemblée constituante qui venait d’être élue, en détruisant la suprématie politique des bolcheviks, menaçait les acquis de la révolution. Avec l’accord des S.-R. de gauche et de quelques socialistes de gauche, les bolcheviks prononcèrent la dissolution de l’Assemblée. Le fait que les bolcheviks aient obtenu la victoire avec le slogan « tout le pouvoir aux soviets », n’empêcha pas le gouvernement bolchevik de ne proposer aux conseils ouvriers qu’un rôle réduit. Les travailleurs n’avaient pas à « gérer », mais seulement à « contrôler » les entreprises industrielles qui appartenaient encore aux capitalistes. Le premier décret sur le contrôle ouvrier s’appliquait :
« A la production, au stockage, à la vente et à l’achat de matières premières et de produits finis, de même qu’aux finances des entreprises.Les travailleurs exercent ce contrôle à travers des organismes élus, comités d’usines et d’ateliers, délégués aux soviets. Les employés et les techniciens y sont aussi représentés. Les organismes chargés du contrôle ouvrier ont le droit de superviser la production. Le secret commercial est aboli. Les propriétaires sont tenus de montrer aux organismes de contrôle ouvrier tous leurs livres et états de l’année en cours et de l’année précédente » (20).
Par cette solution moyenne qu’était le contrôle ouvrier, les bolcheviks espéraient à la fois retenir les anciens techniciens du régime tsariste et satisfaire le désir des travailleurs de prendre possession des usines, comme l’avaient fait les paysans avec la terre. Mais la contradiction entre mode de production capitaliste et contrôle ouvrier devait mettre rapidement cette situation en péril, en péril.
« Nous ne pouvions décréter le socialisme d’un seul coup dans l’ensemble de l’industrie [expliquait Lénine un an après le décret sur le contrôle ouvrier] parce que le socialisme ne peut prendre forme et s’établir définitivement que lorsque la classe ouvrière a appris à conduire l’économie [...] C’est pourquoi nous avons introduit le contrôle ouvrier, sachant que c’était une mesure insuffisante et porteuse de contradictions. Mais l’important pour nous est que les travailleurs se soient attelés à la tâche, et qu’à partir du contrôle ouvrier — qui dans les principales industries ne pouvait être que chaotique, maladroit et partiel – nous soyions passés à la gestion ouvrière à une échelle nationale » (21).
En fait le passage du « contrôle ouvrier » à la gestion par les travailleurs aboutit à la négation des deux. La mutilation des soviets prit quelque temps, car il fallut d’abord construire et consolider l’appareil d’État bolchevik ; de la même façon, l’influence directe des travailleurs dans les usines et les ateliers fut progressivement éliminée : le procédé employé consista à enlever aux soviets leurs pouvoirs de contrôle et à transférer ceux-ci aux syndicats, ces derniers étant transformés en organes de contrôle de l’État sur les travailleurs.
L’écroulement économique, la guerre civile, l’opposition paysanne, l’agitation dans les usines et le retour partiel à l’économie de marché conduisirent à des politiques contradictoires, allant de la « militarisation du travail » à une restauration de la libre entreprise, cela afin de sauver le régime bolchevik à tout prix. Lénine estimait qu’il était essentiel pour les bolcheviks de se maintenir au pouvoir, quitte à passer des compromis et à violer les principes jusqu’à ce que la révolution russe soit relayée par une révolution à l’Ouest : celle-ci permettrait alors que s’instaure une coopération internationale, où l’impréparation objective de la Russie pour le socialisme pèserait moins lourd. L’isolement de la révolution russe réduisit à néant cette hypothèse. Conserver le pouvoir dans ces conditions, signifiait accepter de jouer le « rôle historique » de la bourgeoisie, mais avec des institutions sociales et une idéologie différentes. la politique autoritaire du gouvernement se heurta non seulement à ses ennemis politiques et capitalistes, mais aussi aux travailleurs. L’augmentation de la production était en effet un besoin vital. D’autre part, de simples exhortations ne pouvaient pousser les travailleurs à s’exploiter eux-mêmes encore plus qu’ils ne l’avaient été jusque là. L’État bolchevik fut ainsi conduit à remplir les fonctions d’une nouvelle classe dirigeante pour reconstruire l’économie et accumuler le capital.
Naturellement il était nécessaire pour les bolcheviks de rester au pouvoir, ne serait-ce que pour sauver leurs têtes. Mais en dehors de cela, Lénine était convaincu que l’accumulation du capital en Russie sous les auspices de l’État était plus « progressive » et valait donc mieux que de confier le développement du pays à une bourgeoisie libérale. Il était aussi persuadé que son parti serait capable de remplir cette tâche. La Russie, disait-il un jour, « était habituée à être dirigée par 150.000 propriétaires terriens. Pourquoi 240.000 bolcheviks ne pourraient-ils prendre la suite » ? Et c’est ce qu’ils firent, en construisant un État autoritaire hiérarchique et une économie du même type, sans cesser de répéter que le contrôle de l’économie par l’État équivalait au contrôle par le prolétariat. Cela ne devait pas empêcher Lénine de déclarer par ailleurs:
" Le socialisme exige une unité absolue et rigoureuse de volonté laquelle met en œuvre les efforts conjoints de centaines, de milliers, de dizaines de milliers d’hommes [...] Comment cette unité rigoureuse de volonté peut-elle être assurée ? Par la subordination de la volonté de milliers de personnes à la volonté d’un seul. En supposant une conscience et une discipline de classe idéales chez ceux qui participent au travail collectif, cette subordination devrait ressembler à la conduite en douceur d’un chef d’orchestre. Elle peut aussi prendre la forme aiguë d’une dictature lorsque la conscience et la discipline de classe font défaut. Quoiqu’il en soit, une obéissance inconditionnelle à une volonté unique est absolument indispensable au succès d’un processus industriel à grande échelle »(22).
Si l’on prend cette affirmation au pied de la lettre, on peut en déduire que la conscience de classe dut faire totalement défaut en Russie : le contrôle de la production et de la vie sociale s’y exerça en effet sous la forme d’une dictature sur les travailleurs, comme n’en connurent jamais les pays capitalistes.
IV
La Commune de Paris
La transformation de la Russie en un capitalisme d’État autoritaire ne change rien au fait que ce furent les soviets qui renversèrent à la fois le tsarisme et la bourgeoisie. L’échec des soviets fut dû essentiellement au fait qu’objectivement la Russie n’était pas prête pour le socialisme. D’autre part, que ce fussent les soviets ou les partis socialistes, aucune de ces organisations ne savait comment construire une société socialiste. Il n’y avait aucun précédent historique et la théorie marxienne ne s’était sérieusement préoccupé ni de la prise du pouvoir ni des formes d’organisation qui découleraient du processus de socialisation. Toutefois elle avait affirmé d’une manière très générale que l’État socialiste deviendrait le gardien des forces productives de la société et le régulateur de la vie économique, tant en ce qui concerne la production que la distribution. Ce ne serait qu’à une étape ultérieure du développement, que cette situation ferait place à une libre organisation des travailleurs associés et au dépérissement de l’État.
Naturellement les syndicalistes révolutionnaires pensaient différemment, car ils craignaient que l’État, avec son centralisme, ne se perpétue lui-même et ne soit un obstacle à l’auto-détermination des travailleurs. Ils envisageaient aussi, bien qu’avec une certaine imprécision, une société dans laquelle chaque industrie serait autogérée par ses travailleurs. Les syndicats d’industrie devraient constituer volontairement des fédérations nationales, qui n’auraient aucune fonction de direction, mais offriraient simplement une aide technique, dans le domaine statistique et administratif, pour la mise en route d’un système de production et de distribution socialisé.
Si le socialisme n’avait pas d’exemple dans l’Histoire, il existait des révolutions passées susceptibles d’intéresser la Russie, qui n’avait pas encore achevé sa révolution bourgeoise. Après 1905, il était devenu évident qu’une révolution démocratique ne pourrait réussir qu’en tant qu’elle serait accomplie par la classe ouvrière, même si celle-ci ne formait encore qu’une petite minorité dans l’ensemble de la population. A la suite de Marx et Engels, les marxistes russes se référaient volontiers à la Commune de Paris, révolution ouvrière qui s’était déroulée elle aussi dans des conditions défavorables. Trotski par exemple, écrivait : « II est possible que les ouvriers arrivent au pouvoir dans un pays économiquement arriéré avant d’y arriver dans un pays avancé. En 1871 , les ouvriers prirent délibérément le pouvoir dans la ville petite-bourgeoise de Paris ; pour deux mois seulement, il est vrai, mais, dans les centres anglais ou américains du grand capitalisme, les travailleurs n’avaient jamais, même une heure, tenu le pouvoir entre leurs mains » (23).
De même Lénine trouva dans la Commune de Paris une justification de sa propre attitude à l’égard de la révolution russe et de la dictature des soviets. Citant Marx, il montrait comme une grande leçon de la Commune, que le prolétariat ne peut s’emparer simplement de l’État bourgeois, mais qu’il doit le détruire et le remplacer par un nouvel État prolétarien. Celui-ci, qui n’est d’ailleurs qu’à moitié un État, doit commencer à dépérir dès que la domination de la majorité a remplacé la domination de la bourgeoisie, c’est-à-dire de la minorité. « Une fois les capitalistes renversés — écrivait Lénine — la résistance de ces exploiteurs matée par la main de fer des des ouvriers en armes, la machine bureaucratique de l’État actuel brisée, nous avons devant nous un mécanisme admirablement outillé au point de vue technique, affranchi de « parasitisme », et que les ouvriers associés peuvent fort bien mettre en marche eux-mêmes en embauchant des techniciens, des surveillants, des comptables, en rétribuant leur travail à fous, de même que celui de tous les fonctionnaires « publics », par un salaire d’ouvrier. Telle est la tâche pratique, concrète, immédiatement réalisable à l’égard de tous les trusts et qui affranchit les travailleurs de l’exploitation en tenant compte de l’expérience déjà commencée pratiquement par la Commune (surtout dans (surtout dans le domaine de l’organisation de l’État) » (24)
L’État prolétarien tel que le révéla, avec ses limites, la Commune de Paris, fut moins une création "consciente" comme l’affirma Trotski, qu’un surgissement spontané, dû aux conditions particulières de la guerre franco-allemande et du siège de Paris. Prête à la révolte, la population parisienne était fortement hostile au nouveau gouvernement bourgeois tout autant réactionnaire que l’ancien gouvernement bonapartiste. La tension révolutionnaire de Paris poussa le gouvernement à s’établir à Versailles afin de préparer la reconquête de la capitale. Les élections municipales de Paris du 26 mars 1871 donnèrent un nombre de voix quatre fois plus important à l’opposition de gauche et aboutirent à la proclamation de la Commune de Paris. Le programme de la Commune contenait :
« La reconnaissance et la consolidation de la République [...]. L’autonomie absolue de la Commune étendue à toutes les localités de France [...]. Les droits inhérents à la Commune sont: le vote du budget communal, recettes et dépenses ; la fixation et la répartition de l’impôt ; la direction des services locaux, l’organisation de sa magistrature, de la police intérieure et de l’enseignement [...]. La garantie absolue de la liberté individuelle et de la liberté de conscience [...]. Paris [...] se réserve d’opérer comme il l’entendra chez lui, les réformes administratives et économiques que réclame sa population, de créer des institutions propres [...] à universaliser le pouvoir et la propriété, suivant les nécessités du moment, le vœu des intéressés et les données fournies par l’expérience [...]. La Révolution communale, commencée par l’initiative populaire du 18 mars, inaugure une ère nouvelle de politique expérimentale, positive, scientifique. C’est la fin du vieux monde gouvernemental et clérical, du militarisme, du fonctionnarisme, de l’exploitation, de l’agiotage, des monopoles, des privilèges auxquels le prolétariat doit son servage, la Patrie, ses malheurs et ses désastres » (25).
Les circonstances ainsi que les divergences d’opinion au sein de la Commune, ne permirent pas l’élaboration d’un programme de socialisation de grande envergure. La Commune vota cependant plusieurs décrets importants: abolition de l’armée et création d’une Garde nationale, limitation du traitement des fonctionnaires équivalant au salaire des ouvriers, expropriation des biens de l’Église, suppression des amendes imposées aux travailleurs par leurs employeurs, suppression du travail de nuit dans les boulangeries, nationalisation des entreprises abandonnées par leurs propriétaires, etc. Mais ces mesures ne signifiaient pas encore une transformation sociale radicale. De plus les travailleurs se trouvaient en minorité au conseil exécutif de la Commune. Sur 90 membres, 21 seulement appartenaient à la classe ouvrière ; le reste représentait les milieux de la petite bourgeoisie (petits commerçants, employés, journalistes, écrivains, peintres et intellectuels). Quelques uns étaient adhérents à la Première Internationale. La majorité se divisait elle-même en proudhoniens, blanquistes et jacobins qui s’intéressaient surtout aux libertés politique set à la sauvegarde de la petite propriété dans une société décentralisée. Ainsi la Commune donnait-elle lieu à toutes sortes d’interprétations reflétant les divergences d’intérêts qui s’y exprimaient.
Pour Marx, la Commune fut essentiellement un gouvernement de la classe ouvrière [...] la forme politique enfin trouvée qui permettait de réaliser l’émancipation économique du travail » (26). Car, ajoutait-il, « la domination politique du producteur ne peut coexister avec l’éternisation de son esclavage social. La Commune devait donc servir de levier pour extirper les bases économiques sur lesquelles se fonde l’existence des classes, donc la domination de classe » (27). Il faudrait insister sur le terme « essentiellement ». On ne peut nier en effet que la Commune, malgré toutes ses faiblesses selon le point de vue centraliste de Marx n’ait été fondamentalement un gouvernement anti-bourgeois, dans lequel les travailleurs exercèrent réellement le pouvoir et démontrèrent leur capacité à diriger la société. Ce fait en lui-même pesa bien davantage dans le jugement que Marx porta sur la révolution de 1871 que tous les aspects de la Commune qu’il désapprouvait.
Ce ne fut pas à l’initiative de l’Internationale que naquit la Commune, qui n’eut par ailleurs aucun caractère socialiste au sens marxien. Néanmoins le fait pour Marx de s’identifier, lui-même et l’Internationale, avec la Commune fut ressenti par ses adversaires politiques comme une manœuvre opportuniste tendant à annexer la gloire de la Commune au marxisme. Selon Bakounine:
« Le retentissement de la Commune fut tel que même les marxistes, dont les théories furent réduites à néant par l’événement, furent obligés de s’incliner. Davantage même, ce fut en contradiction avec toutes leurs convictions qu’ils firent leurs, le programme de la Commune. Ce fut un déguisement comique, mais qui leur évita de perdre leurs partisans, tant était puissante la passion que souleva dans le monde, la révolution » (28).
Les passions que suscita la Commune de Paris parmi les travailleurs aussi bien que dans la bourgeoisie, montrent combien la division sociale entre les classes l’emporte sur les différenciations idéologiques et matérielles à l’intérieur de chaque classe prise isolément. Pour la bourgeoisie, le programme de la Commune joua un rôle mineur: ce programme pouvait bien être centraliste ou fédéraliste, impliquer une expropriation réelle ou simplement potentielle des possédants, ce n’était pas là ce qui inquiéta sérieusement la bourgeoisie. Ce qui lui fit réellement peur, fut de voir une partie de la classe ouvrière se libérer de la domination bourgeoise, avoir des armes à sa disposition et occuper des postes de gouvernement. A cette première tentative d’autogestion (self-government) des travailleurs parisiens, la bourgeoisie répliqua avec la brutalité que l’on sait: le prolétariat international reconnut alors le féroce et irréconciliable ennemi de classe, auquel il devait faire face, non seulement à Paris, mais dans le monde entier. Et ce fut aussi bien par instinct que par solidarité consciente qu’il se tînt aux côtés des travailleurs français indépendamment des querelles qui par ailleurs divisaient le mouvement ouvrier. Il n’y avait pas ainsi à s’interroger sur les motifs qui avaient pu conduire Marx à faire sienne la cause de la Commune. D’autant moins que, selon Marx :
« La classe ouvrière n’espérait pas des miracles de la Commune. Elle n’a pas d’utopies toutes faites a introduire par décret du peuple. Elle sait que pour réaliser sa propre émancipation [...] elle aura à passer par de longues luttes, par toute une série de processus historiques, qui transformeront complètement les circonstances et les hommes. Elle n’a pas à réaliser d’idéal, mais seulement à libérer les éléments de la société nouvelle que porte dans ses flancs la vieille société bourgeoise qui s’effondre » (29).
Il reste vrai néanmoins que les idées révolutionnaires de la Commune n’étaient pas les idées de Marx. La lutte de la Commune concernait cependant de très près le prolétariat international. La destruction de l’État bourgeois et la prise du pouvoir politique n’avaient de sens que s’il s’agissait en même temps d’abolir les rapports de travail capitalistes. L’existence d’un État ouvrier est incompatible avec le maintien d’une société capitaliste. Marx semblait convaincu que la Commune, dans l’hypothèse où elle aurait survécu, se serait nécessairement débarrassée de ses défauts.
« La multiplicité des interprétations auxquelles la Commune a été soumise, et la multiplicité des intérêts qui se réclamaient d’elle — écrivait-il — montrent que c’était une forme politique tout à fait susceptible d’expansion, tandis que toutes les formes de gouvernement, avaient jusque là mis l’accent sur la répression »(30). La chute de la Commune coupa court à toute réflexion approfondie sur la manière dont elle aurait pu se développer. Et Marx, plutôt que d’insister sur ses divergences avec la Commune, préféra mettre l’accent sur ce qui pouvait servir les luttes futures du prolétariat.
Dans cette perspective, il laissa de côté la discussion sur le fédéralisme et le centralisme, qui, parmi d’autres problèmes, opposa les marxistes aux proudhoniens, ces derniers d’ailleurs les plus influents durant la Commune. Marx vit dans l’autonomie de la Commune l’instrument permettant de briser l’État bourgeois et de réaliser l’autogestion (self-government) des travailleurs. La Commune de Paris, écrivait-il :
« devait, bien entendu, servir de modèle à tous les grands centres industriels de France. Le régime de la Commune une fois établi à Paris et dans les centres secondaires, l’ancien gouvernement centralisé aurait dans les provinces aussi, dû faire place au gouvernement des producteurs par eux-mêmes. Dans une brève esquisse d’organisation nationale que la Commune n’eut pas le temps de développer, il est dit expressément que la Commune devait être la forme politique même des plus petits hameaux de campagne, et que dans les régions rurales l’armée permanente devait être remplacée par une milice populaire à temps de service extrêmement court. Les communes rurales de chaque département devaient administrer leurs affaires communes par une assemblée de délégués au chef-lieu du département, et ces assemblées de département devaient à leur tour envoyer des députés à la délégation nationale à Paris; les délégués devaient être à tout moment révocables et liés par le mandat impératif de leurs électeurs. Les fonctions, peu nombreuses, mais importantes, qui restaient encore à un gouvernement central, ne devaient pas être supprimées, comme on l’a dit faussement, de propos délibéré, mais devaient être acquittées par des fonctionnaires communaux autrement dit strictement responsables. L’unité de la nation ne devait pas être brisée, mais au contraire organisée par la Constitution communale ; elle devait devenir une réalité par la destruction du pouvoir d’Etat qui prétendait être l’incarnation de cette unité, mais voulait être indépendant de la nation même, et supérieur à elle, alors qu’il n’en était qu’une excroissance parasitaire » (31).
En décrivant simplement la future fédération nationale des communes autonomes, Marx donna l’impression qu’il était d’accord avec ce programme et qu’il l’estimait réalisable, bref qu’il acceptait le fédéralisme de Proudhon. Naturellement, l’ensemble de l’œuvre de Marx témoigne du contraire, tant il est vrai que Marx ne pût jamais accepter l’idée d’un retour à des formes politiques dépassées.
Il trouva ainsi nécessaire d’affirmer que : « c’est en général le sort des formations historiques entièrement nouvelles d’être prises à tort pour la réplique des formes plus anciennes, et même éteintes, de la vie sociale, avec lesquelles elles peuvent offrir une certaine ressemblance. Ainsi, dans cette nouvelle Commune, qui brise le pouvoir d’État moderne, on a voulu voir un rappel à la vie des communes médiévales, qui d’abord précédèrent ce pouvoir d’État, et ensuite en devinrent le fondement – la Constitution communale a été prise à tort pour une tentative de rompre en une fédération de petits États, conforme au rêve de Montesquieu et des Girondins, cette unité des grandes nations, qui, bien qu’engendrée à l’origine par la violence, est maintenant devenue un puissant facteur de la production sociale – l’antagonisme de la Commune et du pouvoir d’État a été pris à tort pour une forme excessive de la vieille lutte contre la surcentralisation » (32).
Selon Marx, alors, le caractère fédéral de la constitution communale n’était pas en contradiction avec une organisation sociale centralisée ; ce fédéralisme permettait simplement de réaliser la centralisation nécessaire d’une manière différente de ce qui pouvait exister dans un Etat capitaliste et dans des conditions assurant l’autogestion (self-government) des producteurs. En résumé, comme Lénine plus tard le souligna, Marx concevait « la possibilité d’un centralisme librement consenti, d’une libre union des communes prolétariennes en vue de détruire la domination bourgeoise et la machine d’État bourgeoise » (33).
Il semble bien que sur ce point Marx ne fit pas grand effort pour formuler avec précision ses idées. Écrite en grande hâte pour commémorer la défaite de la Commune, son Adresse sur la guerre civile n’était pas en fait destinée à servir de manuel pour résoudre les problèmes de la révolution prolétarienne et de la construction du socialisme. Elle l’était d’autant moins, que jamais Marx n’avait cru à la réussite possible de la Commune, laquelle aurait donné quelque réalité aux problèmes qu’il posait dans son adresse. Dix ans après la Commune, il décrit celle-ci comme le « soulèvement d’une ville seule, dans des conditions particulières, avec une population qui n’était ni ne pouvait être socialiste. Avec davantage de bon sens, un compromis avec Versailles en faveur des Communards aurait peut-être été possible. Mais c’était à tout ce qui pouvait être exigé » (34).
Bien que la lutte fût sans espoir, il était encore utile d’insister sur la nécessité, pour le prolétariat vainqueur de briser le pouvoir de l’État bourgeois. A cet égard, La Commune ne pouvait servir de modèle comme Lénine, le réclamait, pour la construction de l’État communiste. Car ce n’est pas un État communiste que le prolétariat doit construire, mais une société communiste. Le prolétariat a comme seul objectif non pas l’avènement d’un État, quel qu’il soit, fédéraliste ou centraliste, démocratique ou ou totalitaire, mais la réalisation d’une société sans classe et l’abolition de l’État.
(à suivre)
Paul MATTICK
(Traduit de l’anglais par Jacqueline Pluet)
Notes:
(1) Lénine, Que Faire prés. et annoté par Jean-Jacques Marie, Paris, Le Seuil, 1966.
(2) Rosa Luxemburg, « Questions d’organisation de la social-démocratie russe » in L. Trotski, Nos tâches politiques, Paris, P. Belfond, 1970, p. 207-237.
(3) Georges Sorel, Réflexions sur la violence, Paris, M. Rivière, 1972.
(4) Construire l’union des travailleurs du monde entier, tel était le projet que tentèrent de populariser les I.W.W., avec leur brochure one big union of all the workers: the greatest thing on earth (N.D.T.).
(5) Préambule des IWW
(6) Pour une histoire détaillée des soviets, voir Oscar Anweiler, Les Soviets en Russie, 1905-1921. Paris, Gallimard, 1972.
(7) Pour le rôle des conseils ouvriers dans la révolution allemande, voir Peter von Oertzen, Betriebsrate in der Novemberrevolution, Düsseldorf, Droste Vert., 1963.
(8) L. Trotski, 1905, Paris, Ed. de Minuit, 1969, p. 99.
(9) Ibid, p. 223.
(10) Voir par exemple R.,Luxemburg, « Grève de masse, parti et syndicat » in œuvres, tome 1, trad. Irène Petit, Paris, F. Maspero, 1969, p. 92-174.
(11) Anton Pannekoek, « Massenaktion und Révolution », Die Neue ‘/.rit Jg. 30, Bd. 2, p 545-550.545-550.
(12) Lénine, « La Dissolution de la Douma et les tâches du prolétariat » (1906), Œuvres, Tome 11, Paris, Ed. Sociales, Moscou, Ed. du Progrès, p. 121.
(13) Ibid. p. 125.
(14) Lénine, « Socialisme et anarchisme » (1905), Œuvres, Tome 10, p. 68.
(15) Lénine, « Projet de résolution pour le 5ème Congrès du P.O.S.D.R. » (1907), Œuvres, tome 12, p. 140.
(16) Parmi les fondateurs du mouvement populiste se trouvaient Herzen et Tchernychevski. Bakounine, Lavrov et Tkachov influencèrent le mouvement qui était organisé en sociétés secrètes comme « Terre et liberté », le cercle Tchaïkovski, « Volonté du peuple ».
(17) Lénine, « Le Parti ouvrier et la paysannerie » (1901), Œuvres tome 4, p. 439-440.
(18) Lénine, Discours en faveur de la tactique de l’Internationale communiste (Illème Congrès de l’IC, 1er Juillet 1921) Oeuvres tome 32, p. 504-505.
(19) Lénine, « Les Bolcheviks doivent prendre le pouvoir. Lettre au Comité central, aux comités de Petrograd et de Moscou du P.O.S.D. (b.) R." (1917), Œuvres tome 26, p. 12.
(20) J. Bunyan, H.H. Fisher, The Bolshevik Revolution, 1917-1918, Stanford (Cal), Stanford University Press, 1934 (réimpr. 1961).
(21) Lénine, Questions of the socialist organization of economy, Moscou, p. 173.
(22) Note manquante.
(23) L. Trotski, "Bilan et perspectives", in 1905 op. cit. p. 420.
(24) Lénine, "L’Etat et la révolution", Oeuvres tome 25, p. 461.
(25) Extraits de la « Déclaration au peuple français » du 19 avril 1871 in Jacques Rougerie, Paris libre 1871 Paris, Le Seuil, 1871, p. 154-155.
(26) Karl Marx, La guerre civile en France, 1871, adresse du Conseil général de l’Association internationale des travailleurs, Paris, Ed. Sociales, 1969, p. 45.
(27)Ibid.
(29) K. Marx, La guerre civile en France, p. 46.
(30) Ibid., p. 45.
(31) Ibid., p. 42-43.
(32) Ibid., p. 44
(33) Lénine, L’Etat et la révolution, p. 465.
(34) Lettre de Marx à Domela Nieuwenhuis in K. Marx, F. Engels, Werke, Berlin, Dietz Verl. vol. 35, p. 160.
