Archives de la catégorie ‘POUM’

Décalogue du milicien (POUM, 1936)

16 mars 2013

Extrait de Le POUM sur le front de Huesca et dans la défense de Madrid. (en espagnol: http://www.fundanin.org/labatalla1121936.htm). Publié dans La Batalla, 22 Septembre 1936. Merci au CATS.

Milices Antifascistes du POUM
Décalogue du Milicien

1. Le milicien devra à tout moment être persuadé que la cause qu’il défend est celle du prolétariat, et restera donc toujours prêt à offrir son sang et sa vie pour cette cause.

2. La correction sera la norme pour le Milicien dans ses relations avec les camarades, et l’obéissance envers ses supérieurs, sans que cette subordination implique en aucune façon une reconnaissance de vassalité, mais simplement un esprit de coopération afin de faciliter la tâche de commandement, afin de veiller à ce que les obligations qui doivent être accomplies par tous le soient avec la plus grande célérité et de l’efficacité.

3. Il tiendra propre sa personne, afin d’éviter la propagation des maladies et des parasites.

4. Il prendra soin des vêtements et les effets personnels qui lui sont confiés, sans oublier que le gaspillage de ceux-ci, outre lui procurer de l’ inconfort pendant le temps qu’il ne peut pas être réapprovisionné, diminue l’approvisionnement du parti.

5. Il tachera de s’instruire, et à mesure qu’il parvient, il tachera également de transmettre son savoir aux camarades et aux citoyens qui ont une culture inférieure à la sienne.

6. Il aidera le désemparé en toute circonstance et aura les plus hautes considérations envers les personnes âgées et les enfants.

7. En campagne, il obéira aveuglément à celui qui commande, quelle que soit sa catégorie et quels que soient les ordres transmis: de la précipitation dans la prise d’un objectif peut entraîner des pertes sans fin dans nos rangs, et finalement, la perte de cet objectif. Il ne faut pas oublier que le commandement A TOUT ÉTUDIÉ et personne ne doit prendre d’initiative en risquant sa vie, parce que celle-ci appartient entièrement à la cause.

8. Il supportera avec fermeté toute adversité qui découle de la campagne, car il doit se souvenir à tout moment que structurer un nouvel ordre social n’est pas une tâche brève ni facile.

9. Il gardera scrupuleusement les consignes que lui soient données quand il est en service et il veillera à ce qu’elles soient respectées par tous.

10. Il ne sera pas LÂCHE : La mort n’est pas horrible : ce qui est horrible c’est de vivre en portant sur soi le stigmate de la lâcheté démontrée. Donner la vie pour la cause de la libération de l’Humanité doit être l’aspiration de tout milicien.

POUM (6)

Le POUM sur le front de Huesca et dans la défense de Madrid

16 mars 2013

Traduction par le C.A.T.S. de Caen de deux textes sur la participation armée du POUM à la guerre civile espagnole: Le POUM sur le Front de Huesca (Pello Erdoziain, 2008) et Le POUM dans la défense de Madrid (Antonio Rodríguez, 1965), suivis d’une traduction du « Décalogue du Milicien du POUM » (1936).

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Extrait:

Les origines des milices du POUM étaient les GABOC : groupes d’action directe du BOC (Bloc Ouvrier et Paysan), dont les membres appartenaient à leurs Jeunesses. Ils étaient engagés dans la défense des meetings du BOC et par la suite du POUM. Ils défendaient les affichages, portaient des uniformes, effectuaient des exercices militaires et le tir périodiquement. Des rangs des GABOCS ont émergé les chefs militaires des « Centuries » des milices du POUM, lesquels étaient des dirigeants de la JCI. Les « Centuries » de miliciens du POUM se convertirent ensuite en « bataillons ».
Josep Rovira organisa les forces militaires du POUM sur le front d’Aragon. Il était responsable des Groupes d’Action du POUM. Il avait appartenu à Estat Catalá  et avait participé, avec Francesc Macia, au projet d’invasion de la Catalogne en 1926, depuis Prats de Mollo, en Catalogne Nord.

Les milices du POUM n’étaient pas une armée démocratique, même si une grande discussion politique se développait dans leurs rangs, et ses membres montraient une très grande discipline à l’entrée de combat. Avec un engagement politique très fort et des discussions de haut niveau, elles étaient le germe d’une armée révolutionnaire.
Ces milices ont été pionnières, également, dans la participation des femmes dans le combat militaire et, bien que elles étaient peu nombreuses, leur travail ne se limitait pas à des tâches auxiliaires. Les Milices du POUM seraient les plus avancées politiquement de toutes celles qui menaient des combats sur le front de Huesca.
Dans les milices du POUM (Division Lénine, plus tard la 29ème Division), il y avait 600 volontaires étrangerEs, dont la moitié, les plus remarquables, étaient des AllemandEs. Les volontaires allemandEs étaient des alliéEs politiques du POUM qui étaient venuEs se battre après avoir fui les naziEs. Ils/elles étaient les meilleurs soldats et composaient le Bataillon de Choc. Il y avait aussi des volontaires italienNEs, françaisEs et Britanniques (trente). Les milices du POUM ont atteint jusqu’à vingt-six nationalités différentes.

Le P.O.U.M. photographié par Agustí Centelles

17 février 2013

4 photographies du P.O.U.M. en 1936:

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Barcelone, août 1936

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Barcelone, été 1936

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Meeting du Poum à Barcelone (1936)

Resolution on the POUM Trial (1938)

21 juillet 2012

At the conference held in Brussels of the lnternational Workers’ Front Against War the following resolution was unanimously adopted.
At the Conference held at Brussels the 30th of October 1938 the undermentioned parties and organizations examined all the circumstances in which the POUM trial at Barcelona had been held. They also examined the character and the object of this tiral and after having rendered homage to the firm and courageous attitude of the accused comrades at the tribunal, declared the following:

1) In principle the trial was strictly political and in consequence of this the condemnation can only be considered from a political point of view.

2) The trial was carried out in order to give satisfaction to Stalinism in Spain (the Spanish Communist Party, the P.S.U.C. of Catalonia, the Youth Section) as well as to the bourgeois parties which desired to destroy the P.O.U.M. as the vanguard of the proletarian revolution in Spain.

3) This trial is today the culminating point of the revolutionary defeat commenced during the May days 1937.

4) All the parties which collaborate in the Government must be held responsible for the political and other consequences of the trial.

The Conference registered with satisfaction the abandonment of the accusation of espionage and noted the fact that the accused comrades were only condemned on account of their participation in the May Days and this, in spite of the unceasing attacks of the Stalinists and the so-called proofs of the prosecuting counsel.

Nevertheless this sentence clearly shows the political character of the trial as only the militants of the P.O.U.M. were charged because of their attitude in taking their stand on the side of the workers of Barcelona during the May Days.

The Conference denounces the fact that such a trial which has resulted in condemnations of imprisonment to the leaders of the P.O.U.M. and the dissolution of the P.O.U.M. and the P.O.U.M. Youth Section (J.C.I.), could have been carried out by a Government of which the majority is composed of representatives of working class parties. Particularly the Conference expresses its surprise at the attitude of the C.N.T. which, being represented in the Government, tolerates the accusations and condemnations of working class militants because of their revolutionary policy and thus allows a working class party to be placed in an illegal position because of its unswerving loyalty to the defence of the proletariat.

It is for this reason that the Coference decided to communicate with the leadership of the Spanish working class organisations and in the first place the C.N.T., seeing that it was side by side with the militants of the C.N.T. that the comrades of the P.O.U.M. struggled during the May Days, in calling upon them to express publicly their protestation against this iniquitous judgment and also to act in consequence vis-a-vis the Government under whose auspices the trial was held.

Finally the parties united in the Conference proclaim that the trial against the leaders of the P.O.U.M. could only be terminated by a verdict of acquitment, purely and simply. They will use all their efforts in the struggle to quash the trial, to educate and agitate the public opinion against other trials in preparation of the militants of the P.O.U.M. and the J.C.I. and to carry on an unceasing fight for the liberation of all revolutionary workers imprisoned in Republican Spain because of their revolutionary activity and to demand the cancellation of the legal suppression of the P.O.U.M. and the J.C.I.

It is thus only that we can assist in the complete victory against Franco and against his allies in fascism and in "democratic" Capitalism at the exterior.

Signed by the

  • P.S.O.P., France.
  • I.L.P., England.
  • I.S.P., Italy.
  • Der Funke, Austria.
  • C.P.O., Germany.
  • Archio-Marxist Party, Greece.
  • P.U.P., France.
  • International Bureau of Revolutionary Socialist Youth
  • The "Struggle", lndo-China.
  • The Bund, Holland.
  • R.S.A.P., Holland.
  • Revolutionary Group, Belgium.
  • Palestine Workers’ Party.
  • Hashomer Hatzair, Palestine.
  • Czechoslovakian Delegation.

Bulletin en anglais sur le procès du POUM réalisé à Paris par Lucien Weitz (1938)

Militants et sympathisants étrangers du P.O.U.M.

24 février 2012

Article de Cindy Coignard paru dans Pandora (revue d’études hispaniques de l’Université de Paris VIII-Vincennes) N°10 (2010). [pdf ici]

Les années 1936-1939 sont tristement célèbres en Espagne puisqu’elles font écho à ce que l’on appelle tantôt « guerre civile espagnole », tantôt « Guerre d’Espagne ». Dans les deux cas, on nous renvoie à une guerre qui a lieu au sein d’un même territoire géographique (l’Espagne). Si le conflit armé oppose principalement les habitants d’un même pays, le conflit idéologique, lui, sort des frontières espagnoles et s’internationalise avec l’intervention de militants étrangers. En effet, bon nombre d’entre eux s’engagent aux côtés, notamment, des forces républicaines. Si l’on évoque souvent l’intervention des Brigades Internationales, on connaît moins l’implication d’autres militants dans les partis politiques espagnols. Ainsi, nous nous proposons d’étudier la participation étrangère au sein du POUM (Parti Ouvrier d’Unification Marxiste) – parti politique numériquement réduit mais actif pendant la guerre civile notamment de juillet 1936 à juin 1937 lorsqu’il fût déclaré illégal– qui n’a été que très peu étudié jusqu’à présent. D’obédience marxiste, ce parti ouvrier voulait lutter, entre autres, contre toute forme de dictature ou de régime fasciste, non seulement en Espagne mais dans toute l’Europe. Le cas de l’écrivain George Orwell est sans doute l’exemple le plus connu – d’ailleurs peut-être davantage pour ses talents d’écrivain que pour ses prises de position dans la Guerre d’Espagne – mais ce n’est pas le seul puisque de nombreux inconnus ont combattu et ont joué un rôle important dans la guerre, donnant parfois leur vie pour leurs valeurs et leurs idées. Cette simple participation d’étrangers peut-elle suffire à dire que le conflit s’internationalise réellement ? Dans le cas contraire, dans quelle mesure peut-on affirmer que l’intervention de ces personnes entre en jeu dans la perspective d’un renforcement du combat du mouvement ouvrier européen voire mondial ?

Dépasser les frontières : l’intervention étrangère en Espagne contre le fascisme

Durant les premiers mois de la guerre civile espagnole, de nombreux étrangers arrivent dans la péninsule ibérique et intègrent, entre autres, le POUM. Avant cela, on ne compte que quelques étrangers dans le parti, souvent des exilés italiens ou allemands comme par exemple Walter Schwarz (du KPO[1]) qui devient l’un des dirigeants locaux du quartier de Gracia de Barcelone. Avec le Front Populaire en février 1936, d’autres militants arrivent et se mettent en relation avec le POUM. Et dès les premiers mois de la guerre, parmi les dizaines de milliers de combattants présents dans les milices du Parti,on compte 600 à 700 étrangers d’au moins 25 pays différents ; les plus nombreux étaient les Français, les Allemands et les Italiens[2]. A l’arrière, ils sont de plus en plus à arriver également et c’est dans un premier temps l’italien Fosco (Nicola Di Bartolomeo) qui fut chargé de s’occuper de leur organisation (il sera remplacé ensuite par l’autrichien Kurt Landau).

Comment comprendre l’intervention étrangère malgré le fait que le conflit se déclenche au sein d’un État entre habitants d’un même pays? Il faut dire que les étrangers qui décident de venir en Espagne sont pour la plupart militants dans leur propre pays et, au-delà des frontières géographiques, le devoir politique l’emporte parfois comme en témoigne le suisse Pavel Thalmann dans son livre Combats pour la Liberté:

Que faire? […] Pouvait-on se contenter d’observer de loin ce combat pour la liberté, sans intervenir? J’hésitai pendant deux jours, puis je quittai mon travail et achetai un billet pour Cerbère, avec l’intention de pénétrer en Espagne.[3]

Le point commun de tous ces militants, malgré les quelques différends qui pouvaient exister sur certains sujets, était la lutte antifasciste. Après l’installation au pouvoir de Mussolini en Italie et d’Hitler en Allemagne, l’Espagne apparaît comme le territoire où l’on pouvait directement et activement lutter contre les éléments fascistes [4]. Dans le livre de Christopher Hall, Not Just Orwell, plusieurs militants de l’ILP (Independent Labour Party, créé en 1893 à Bradford), pourtant pacifistes mais politiquement solidaires, témoignent du pourquoi de leur intervention en Espagne. Pour Harvey Buttonshaw par exemple :

C’était l’occasion d’abattre le fascisme, que je détestais. Je n’aurais pas voulu manquer cela. Je suis très content d’avoir eu l’occasion de rejoindre ces gens dévoués désireux de donner leur vie non pas pour un pays mais pour un idéal.[5]

Et selon Frank Frankford :

Chacun d’entre nous en Espagne a estimé que nous faisions partie d’une opposition mondiale au Fascisme. La seule bonne chose que nous ayons fait a été de montrer à nos camarades espagnols que les ouvriers du monde les supportaient.

Par ailleurs, les militants de l’ILP, à l’instar du POUM, n’avaient pas peur de défendre leurs idées au risque de ne pas obtenir de votes. A l’inverse du Labour Party, l’ILP défendra par exemple le vote des femmes et l’égalité entre les sexes.

Pour les militants et sympathisants du POUM, la lutte qui a lieu à cette époque en Espagne n’est pas une simple lutte entre le prolétariat espagnol et le fascisme. Elle a dépassé les limites nationales pour se convertir en une lutte contre le fascisme international, si bien que les frontières géographiques semblent ne plus exister, non seulement pour les étrangers qui arrivent sur le territoire hispanique mais aussi pour les ouvriers espagnols :

En aucune manière nous ne pouvons dire que nous, ouvriers, luttons pour défendre la terre espagnole – en tant que tels nous n’avons pas de Patrie – de l’invasion étrangère, mais en revanche nous luttons contre le fascisme, expression violente du Capitalisme, pour en finir et instaurer le Socialisme en tout lieu. Qu’une fois que notre Révolution aura triomphé, nous irons combattre le fascisme où qu’il soit. Si nous disons au prolétariat international ce que nous voulons et pourquoi nous luttons, il comprendra qu’il n’est pas suffisant de venir se battre à nos côtés, mais qu’il est nécessaire de déclencher la révolution dans leur pays, pour affaiblir la force du Capitalisme.[7]

La position des maximalistes italiens exposée dans La Batalla va dans le même sens :

La lutte qui a lieu aujourd’hui en Catalogne et en Espagne n’est pas une lutte civile qui peut se limiter aux frontières mêmes d’un pays. L’aide que le fascisme européen fournit au fascisme espagnol, au grand jour ou non, donne à cette guerre le caractère de lutte universelle contre le fascisme.[8]

Même si le POUM a commis des erreurs, il restait le parti avec lequel ces militants et sympathisants étrangers avaient le plus d’affinités et, surtout, ils le voyaient comme le parti pouvant mener à bien l’union du prolétariat international – contrairement au Parti Communiste et aux républicains. L’objectif n’est alors pas seulement de combattre le fascisme pour défendre la République en place en Espagne, mais de faire la Révolution Sociale européenne, voire mondiale.

L’Espagne : terre d’espoir pour le prolétariat international

Le choix d’intégrer le POUM s’explique pour beaucoup par la proximité des idées avec les groupes ou partis existant dans leurs propres pays. Pour l’allemand Willy Brandt (…), la guerre civile espagnole était « le plus grand événement de l’Histoire du mouvement ouvrier international depuis la grande révolution russe » et elle était porteuse de beaucoup d’espoirs.[9] Dans le cas des argentins Hippolyte et Mika Etchebéhère, membres du groupe marxiste d’opposition au stalinisme Que faire?, ils quittent dans un premier temps l’Amérique du Sud pour Berlin mais, témoins d’une gauche ravagée par ses divisions qui laisse le terrain aux nazis, la décision de rejoindre l’Espagne se fait naturellement puisque la péninsule apparaît comme le dernier territoire actif de lutte contre le fascisme :

Mon mari et moi sommes allés en Espagne chercher ce que nous avions cru trouver à Berlin en octobre 1932 : la volonté de lutte de la classe ouvrière contre les forces de la réaction qui tournaient au fascisme.[10]

Au sein du POUM, les étrangers participent de différentes manières : certains intègrent les milices et se battent au front, d’autres restent à l’arrière pour assurer différentes tâches dans le but de préparer la révolution. En effet, afin de faire connaître un maximum en Espagne et ailleurs les positions et avancées du Parti, certains militants comme Benjamin Péret, Mary Low et Juan Brea, Ewald König ou encore Lois et Charles Orr parlent à la radio (français, italien, anglais, hollandais et russe) et assurent l’édition de bulletins et journaux du POUM en langues étrangères. On trouve ainsi des journaux en italien, Bolletino d’informazione del POUM, en hollandais, Bulletin Mededelingen Van de POUM, en anglais, Information Bulletin of The POUM et The Spanish Revolution, en allemand, Die Spanische Revolution, en français, La Révolution espagnole et Juillet, et même en esperanto, La Hispania Revolucio.

Cette guerre qui s’internationalise n’apparaît pas au final comme une guerre entre états mais plutôt comme une guerre de classes. Ce n’est pas tant le territoire géographique qui importe mais le territoire au sens politique. L’Espagne devient un enjeu territorial d’une importance capitale pour le futur du mouvement ouvrier international. Le prolétariat mondial doit se réorganiser et en 1936, le POUM est pour certains le parti qui devra conduire à la reconstruction du mouvement ouvrier dans le monde.

Beaucoup d’étrangers étaient affiliés au Bureau de Londres (structure des années 1930 appelée aussi Centre marxiste révolutionnaire international) qui avait comme objectif de fédérer au niveau international les socialistes révolutionnaires [11]. Dans une réunion d’août 1936, le Bureau de Londres considère le POUM comme parti de la révolution espagnole et appelle les différents partis étrangers à être solidaires. L’ILP recueille ainsi 174 livres, le PSI 14.000 francs et le SAP 7000 francs12. Marceau Pivert, lui, fournit des infos des services secrets français [13].

On pense alors qu’agir en Espagne, c’est promouvoir une issue révolutionnaire dans toute l’Europe. Un sentiment d’exaltation s’empare des militants à tel point que dans la capitale catalane, Mary Low avait le « sentiment de renaître, de revivre. Tout [la Révolution Socialiste] semblait sur le point de devenir vrai »[14]. L’Espagne devient la base territoriale de la (re)construction d’une nouvelle Europe.

Cependant, dès la fin de l’année 1936, des dissensions se font ressentir principalement entre les communistes qui suivent la politique de Moscou d’un côté et les anarchistes et communistes dissidents du POUM de l’autre. Le territoire politique est tellement complexe et en phase de crise qu’il semble même presque ne plus exister selon Thalmann :

Sur le plan politique, nous nous trouvions dans un no man’s land, en quelque sorte. En fait, nous nous étions séparés des trotskistes du point de vue idéologique et critiquions la politique anarchiste officielle, naïve et romantique, qui n’était pas de taille à faire face aux exigences de la guerre, ni aux manœuvres de Russes. Le POUM ? Il constituait une minorité traversée par de violentes luttes fractionnelles et exposée quotidiennement aux calomnies des communistes, qui le traitaient d’organisation trotskiste criminelle. En tant que parti marxiste, il était rejeté également par les anarchistes. Cela ne devait changer en partie que lorsqu’ils devinrent, eux aussi, la cible des attaques communistes. Je décidai, malgré tout, d’entrer à la milice du POUM.[15]

Dans une guerre qui au final semble être tout sauf civile, la division du territoire politique s’accentue de plus en plus, principalement en Catalogne, sorte de bastion de la révolution.

La péninsule ibérique : territoire satellite de l’URSS ?

Tandis que les mois passent, les dissensions entre Madrid et la Catalogne se font ressentir de plus en plus. La capitale madrilène, à l’instar de la région catalane, résiste aux attaques des nationalistes mais, à l’arrière, l’ambiance révolutionnaire semble s’estomper plus rapidement à Madrid qu’à Barcelone notamment en raison des différentes organisations politiques qui « règnent » ici ou là:

Cependant ici [à Madrid], on sentait nettement l’influence du gouvernement central qui se composait de socialistes, de communistes et de républicains ; les anarchistes et le POUM n’y étaient pas représentés […] Le caractère révolutionnaire qui prédominait à Barcelone était, à Madrid, beaucoup moins prononcé.[16]

Toutefois, la Catalogne va être confrontée à un problème de taille : une lutte interne pour le pouvoir politique au sein même du territoire catalan. Les anarchistes et plus particulièrement le POUM sont dans la ligne de mire de la politique de Moscou et par conséquent en Espagne, ils subissent les affronts du PSUC (Parti Socialiste Unifié de Catalogne). La méthode russe est simple : diviser politiquement pour régner et reprendre le pouvoir.

Deux mois et demi après le début de la guerre, l’URSS intervient dans le conflit. Restée neutre jusqu’à présent afin d’éviter notamment les complications internationales (principalement avec l’Angleterre et la France), elle désire contrecarrer l’intervention de l’Allemagne et l’Italie qui prêtent main forte au Général Franco. Mais cette participation ne saurait se limiter à ces simples explications. Comme le soupçonne le POUM dans son journal La Batalla, il semble que l’URSS ait des intentions cachées et des intérêts particuliers à intervenir dans cette guerre :

Ensuite, il y a eu un changement dans l’attitude du gouvernement soviétique, un changement que nous, marxistes révolutionnaires responsables, ne pouvons nous limiter à saluer et exalter, en soi. Nous avons besoin d’interpréter et expliquer les choses aux prolétaires [...] En un mot : ce qui intéresse vraiment Staline ce n’est pas l’avenir du prolétariat révolutionnaire espagnol ou international, mais la défense du gouvernement soviétique, selon la politique de pactes établis avec certains États contre d’autres États.[17]

Le territoire espagnol devient un enjeu qui met au grand jour le danger d’une nouvelle guerre mondiale. Ce n’est alors pas seulement une guerre contre le fascisme et un désir de faire la Révolution sociale, mais c’est aussi une croisade contre le communisme. Même s’ils n’étaient pas du côté du nazisme, on avait peur de la pression révolutionnaire des partis de Gauche. Dans le monde entier, l’URSS a perdu de plus en plus de positions internationales. La III Internationale représente un nombre réduit de membres en dehors du pays et elle est devenue une sorte d’appareil de propagande, d’espionnage et de terreur. Les sections étrangères existantes deviennent des centres bureaucratiques qui se contentent de transmettre et exécuter des ordres et des consignes mais qui ne reflètent pas les besoins et demandes du mouvement ouvrier.

Les militants étrangers au sein du POUM ne sont pas dupes et craignent de plus en plus les partis communistes dits « officiels » pour deux raisons principales. La première, comme le dit Mika Etchebéhère, c’est que « le gouvernement soutenu par le Parti Communiste est en train de liquider la Révolution » [18]. Le PSUC s’installe progressivement dans l’appareil politique et tente de tout contrôler en imposant ses méthodes. Lois Orr affirme d’ailleurs dans une lettre qu’à la Généralité de Catalogne où elle travailla un temps, c’était devenu « une vraie bureaucratie »[19]. Et quant aux militants du PSUC, ses paroles confirment le réel danger qu’il peut représenter en particulier pour le POUM :

Ils sont irrationnels, absurdes, ils mentent, ils diffament et, c’est le pire de tout, ils essayent de nous étouffer, quand ils nous attaquent nous et les anarchistes, qu’ils accusent aussi d’être sous l’influence des éléments trotskistes, la vraie force révolutionnaire en Espagne […] Il est évident qu’ils ne veulent pas la révolution sociale.[20]

La seconde raison, c’est que malgré l’aide matérielle que se décide à envoyer l’URSS, « avec les armes soviétiques arrivent les méthodes staliniennes, la machine à broyer qui est en train de liquider la vieille garde bolchevique en URSS »21. Staline (et avec lui Zinoviev et Kàmenev) mènent une politique contraire à celle de Lénine et n’hésite pas à éliminer physiquement ses ennemis politiques. Chaque jour qui passe, le POUM devient la cible des calomnies du PSUC, celui-ci n’hésitant pas à le traiter d’espion de Franco, de trotskiste ou encore de fasciste. L. Orr écrit déjà en février 1937 que pour les communistes, « Le POUM devait être physiquement éliminé »[22]. Le 4 avril 1937, L.Orr annonce qu’elle quitte son poste à la Généralité en raisons des difficultés rencontrées et de la crise du gouvernement catalan. En juin, de nombreux militants étrangers sont arrêtés puis relâchés. Ils quittent alors pour la plupart l’Espagne qui devient un territoire trop dangereux. D’autres, comme Kurt Landau, sont torturés puis exécutés par le NKVD (police secrète soviétique).

En raison des différents conflits qui ont opposé les différents groupes ou partis politiques, l’Espagne aura été, de 1936 à 1939, un territoire de confrontations d’ordre divers : une guerre contre le fascisme, un espoir de réaliser la Révolution Socialiste et une guerre interne au sein même des communistes. Malgré la défaite, la participation étrangère au sein du POUM est à souligner dans ces différents combats. L’esprit de solidarité, d’entraide et les espoirs en un monde qui aurait pu être, selon ces militants, meilleur, a dépassé les frontières géographiques.

Finalement, l’URSS « abandonne » la République en 1938, ce qui démontre que peu lui importait d’avoir un gouvernement satellite en Espagne puisque paradoxalement c’est à cette époque que le PCE et le PSUC acquéraient le plus de force. Etait-ce pour distraire l’attention tandis qu’en URSS l’on effectuait des purges ou était-ce pour une raison de prestige puisque l’URSS ne pouvait se permettre que l’on dise d’elle que le pays soviétique par excellence abandonnait les prolétaires espagnols? En tout cas, une troisième thèse qui serait que l’intervention soviétique se serait justifiée dans le but de créer un mouvement ouvrier international ne semble pas crédible étant donné l’attitude de Staline envers le prolétariat espagnol et étranger qui combattait en Espagne.

Dès 1937 et dans les années suivantes, pour la plupart de ceux qui ont aidé et soutenu le POUM, il faut alors partir vers un territoire géographique et/ou politique inconnu, celui de la clandestinité.

Liste des étrangers ayant soutenu et participé au sein du P.O.U.M. [23]

Anglais et Irlandais

Autres nationalités

  • Nicola Di Bartolomeo (dit Fosco). Italien.
  • Virginia Gervasini. Italienne.
  • Mario Traverso. Italien.
  • Kurt Landau. Autrichien.
  • Katia Landau (de son vrai nom, Julia Lipschutz). Autrichienne.
  • Charles Orr. Américain.
  • Loir Orr (Lois Cusick). Américaine.
  • Archie Buttonshaw. Américain.
  • Harry Milton. Américain.
  • Clara Thalmann. Suisse.
  • Pavel Thalmann. Suisse.
  • Georgette Trude. Française.
  • Benjamin Péret. Français.
  • Michel Collinet. Français.
  • Alfred Rosmer. Français.
  • Hippolyte Etchebéhère. Argentin.
  • Mika Etchebéhère (Michèle Feldman). Argentine.
  • Juan Brea. Cubain.
  • Georges Kopp. Belge.
  • Victor Serge. Né en Belgique de parents russes.
  • Vlady (Vladimir Viktorovitch Kibaltchitch, fils de l’écrivain Victor Serge). Russe.
  • Margarita Zimbal. Allemande.
  • Walter Schwarz. Allemand.
  • Ewald König.Allemand.
  • Hans Reither. Allemand.
  • Benjamin Levinski. Polonais.

Notes:

[1] Selon Willy Brandt, le SAP a envoyé 24 membres en Espagne.

[2] A.Durgan, « Les volontaires internationaux des milices du POUM », dans Tant pis si la lutte est cruelle, Paris, Syllepse, 2008, p.183-208.

[3] P. et C. Thalmann, Combats pour la Liberté, Moscou, Madrid, Barcelone, Paris, Paris, La Digitale, 1997, p.102.

[4] Au début, les insurgés espagnols n’étaient pas, à proprement parler, un groupe fasciste (en revanche la Phalange oui,
et elle apportera notamment son soutien idéologique au mouvement). Le soulèvement militaire répondait surtout à une instabilité politique. Cependant, le POUM affirmait bien lutter contre le fascisme, de peur de le voir s’installer en Espagne et de former une alliance en Europe.

[5] « It was the opportunity to bring down Fascism, which I detested. I would not have missed it. I’m very glad, that I had the opportunity to join those gracious folk willing to give their life not for a country, but for an ideal ». Harvey Buttonshaw cité par C.Hall dans Not just Orwell, Barcelona, Warren and Pell Publishing, 2009, p.172.

[6] « All of us in Spain felt we were part of a world-wide opposition to Fascism. The only real good we did was to show our Spanish comrades that the workers of the world supported them ». Frank Frankford cite par C.Hall dans Not just Orwell, Barcelona, Warren and Pell Publishing, 2009, p.188.

[7] « En cap manera hem de dir que nosaltres obrers lluitem per a defensar la terra hispana – com a tals no tenim Pàtria– de l’invasió estrangera, sinó que anem contra el feixisme, expressió violenta del Capitalisme, per a tot seguit acabar amb ell i instaurar el Socialisme a tot arreu. Que una vegada triomfi la nostra Revolució, anirem a combatre el feixisme, sigui on sigui. Si diem al proletariat internacional el que volem i pel que lluitem, comprendrà que no és suficient que vingui a lluitar amb nosaltres; sinó que és precis desencadenar al seu país la revolució, per debilitar la força del Capitalisme ». Mots mis en italiques par l’auteur. Dans Avançada, Puig Alt-de-Ter, 20.01.1937.

[8] « La lucha que tiene lugar hoy en Cataluña y España no es una lucha civil que pueda quedar limitada en los límites estrechos de un país. El apoyo claro o encubierto que el fascismo europeo da al fascismo español, da a esta guerra el carácter de lucha universal contra el fascismo ». La Batalla, 06.08.1936.

[9] « el acontecimiento más grande en la Historia del movimiento obrero internacional desde la gran revolución rusa ».
Willy Brandt cité par W.Bernecker, « Willy Brandt y la guerra civil española », dans Revista de estudios políticos, n°29, 1982, p.7-26.

[10] M.Etchebéhère, Ma guerre d’Espagne à moi, Denöel, Paris, 1975, p.10.

[11] Notamment Parti Ouvrier d’Unification Marxiste (Espagne), Parti d’Unité Prolétarienne (France), Sozialistische Arbeiterpartei (Parti socialiste ouvrier d’Allemagne), Independent Labour Party (Parti travailliste indépendant), Revolutionair-Socialistische Arbeiderspartij (Parti socialiste révolutionnaire des travailleurs, Pays-Bas), Socialistiska partiet (Parti Socialiste Suédois), Kommunistische Partei Österreichs (Parti Communiste de l’Autriche allemande), Maximalistes italiens, quelques grecs associés au journal Archives of Marxism, Hashomer Hatzair from Palestine, Polish Bund, Romanian Independent Socialist Party (Parti socialiste indépendant), Det norske Arbeiderparti (Parti travailliste norvégien).

[12] R.Tosstorff, El POUM en la revolució espanyola, Editorial Base, Barcelona, 2009, p.102.

[13] Ibidem., p.203.

[14] M.Low, Carnets de la Guerre d’Espagne [1979], Ediciones Verticales, Barcelona, 1997, p.35.

[15] P. et C. Thalmann, Op.cit, p.144.

[16] P. et C. Thalmann, Op.cit, p.114.

[17] « Luego ha habido un cambio en la actitud del gobierno soviético, cambio que nosotros marxistas revolucionarios
responsables, no podemos limitarnos a saludar y exaltar, en sí, sino que necesitamos interpretar y explicar a la clase trabajadora. [...] En una palabra : lo que interesa realmente a Stalin no es la suerte del proletariado revolucionario español o internacional, sino la defensa del gobierno soviético, según la política de pactos establecidos con unos Estados frente a otros Estados ». La Batalla, 14.11.36.

[18] M. Etchebéhère, Op.Cit, p.170.

[19] G. Horn, Letters from Barcelona. An american woman in revolution and civil war, Palgrave Macmillan, New York, 2009, p.93.

[20] « They are unreasonable, absurd ; they lie ; they defame, and, what is worst of all, they are trying to strangle, when they attack us and the anarchists, whom they also accuse of being influenced by Troskyist elements, the real revolutionary force in Spain […] It is evident that they do not want the social revolution ». G. Horn, Op.cit, p.128.

[21] M.Etchebéhère, Op.cit, p.172.

[22] « The POUM should be physically exterminated ». G. Horn, Op.cit, p.128.

[23] Liste non exhaustive réalisée à partir des différentes lectures présentes dans la bibliographie.

Du même auteur:

¡Gloria inmortal a los trabajadores de Hungria! (POUM, 1956)

21 février 2012

Tract du P.O.U.M. sur la Hongrie en novembre 1956 (disponible aussi au format pdf):

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Rosa Luxemburg contre la formule du droit des peuples à l’autodétermination (Nin, 1935)

24 octobre 2011

Extrait de Les mouvements d’émancipation nationale (A. Nin, 1935). Ce livre n’est pas le meilleur d’Andreu Nin, il y écrit dans un arrière-plan implicite d’autonomisme catalan avec un soucis de léninocompatibilité, et la préface française de 1975 par un Yvan Craipeau au PSU en achève la récupérabilité à la gloire de la « lutte nationale en Corse », qui « s’inscrit dans l’aspiration autogestionnaire » [sic!]. Bien qu’opposé aux thèses de Rosa Luxemburg, Andreu Nin tient à en dresser un résumé, ce qu’il fait en citant plusieurs extraits (malheureusement non référencés).

(…) Le représentant le plus éminent de cette tendance, qui livra de dures batailles aux congrès et dans les publications social-démocrates, fut Rosa Luxemburg.

Notre exposé serait incomplet si nous ne faisions pas un résumé schématique des thèses fondamentales, soutenues par cette tendance.

*

Pour son existence normale – selon Rosa Luxemburg – la bourgeoisie a non seulement besoin de conditions économiques déterminées qui permettent le développement de la production, mais encore de conditions politiques satisfaisantes pour sa domination de classe. Ces conditions, elle les trouve dans l’indépendance d’État ou « État national » qui est en même temps la forme historique où la bourgeoisie passe de la défense à l’agression, à la conquête et à l’oppression d’autres nationalités. Les mouvements nationaux expriment la tendance de la bourgeoisie à la domination de classe.

L’État bourgeois, qu’il soit national ou pas, constitue le terrain où, parallèlement à la production capitaliste, naît et se développe la classe ouvrière. C’est ici que se manifeste la différence radicale qu’il y a, historiquement, entre la bourgeoisie et le prolétariat. La bourgeoisie naît et se développe comme classe dans le régime féodal et, dans sa marche ascendante, elle crée l’État moderne sur les ruines du régime antérieur. Au fur et à mesure que le capitalisme se développe et que la domination capitaliste s’affermit, le prolétariat aussi se développe politiquement. Si le prolétariat, considéré comme une classe ayant une conscience claire de ses intérêts, constituait un État de type actuel, ce serait comme si les pays qui se sont développés de manière anormale, comme la Russie, commençaient par instaurer, pour leur compte, un régime féodal. La mission historique du bourgeoisie est la création de l’État national; la mission du prolétariat est la destruction de cet État comme forme politique du capitalisme afin d’instaurer le régime socialiste.  « Du point de vue des nécessités du capitalisme et des intérêts de classe bourgeoise, la question nationale prend, pour les classes bourgeoises, la forme de l’indépendance politique, c’est-à-dire, de l’État national, qui est un instrument de domination et de conquête. Ce qui répond essentiellement aux intérêts de la classe ouvrière, c’est l’aspect démocratique et culturel de la question, ensuite les formes politiques susceptibles d’en garantir un libre développement par la voie purement défensive, sans politique nationale agressive, dans l’esprit de solidarité fraternelle des différentes nationalités rassemblées historiquement dans un État bourgeois. » Le programme du prolétariat doit comprendre fondamentalement, l’égalité de droits civils des nationalités et la fondation d’institutions politiques qui garantissent le développement de la culture nationale.

Rosa Luxemburg rejettait catégoriquement la formule: « Droit des nations à l’autodétermination », qui, comme nous l’avons vu, figurait au programme du Parti social-démocrate ouvrier russe et avait été proclamée antérieurement par le congrès international de 1896. [*]

Pour l’inoubliable révolutionnaire, ce congrès, dans la résolution approuvée, ne se proposait pas de donner au mouvement ouvrier des indications concrètes pour la solution du problème, mais de le faire sortir du terrain national où les représentants du P.P.S. l’avaient enfermé pour le transférer sur le terrain international et le maintenir dans le limites des principes généraux du socialisme.

La formule: « Droit des nations à l’autodétermination » ne donne aucune indication réelle pour la politique concrète du prolétariat ni aucune solution des objectifs pratiques internationaux, mais « accorde des facultés illimitées » à chacune des nations intéressées pour résoudre ses questions nationales comme elle le voudra. « La seule conclusion pratique que l’on peut tirer de cette formule est la suppression de toutes les manifestations de l’oppression nationale.» Si nous reconnaissons le droit de tous les peuples à l’autodétermination, il est évident que, si nous sommes logiques, nous devons condamner toute tentative pour déterminer le destin d’un peuple par un autre, pour imposer à un autre peuple par la violence des formes déterminées d’existence nationale. Le devoir qu’a le parti du prolétariat de protester et de lutter contre le joug national, cependant, ne dérive pas d’un « droit des peuples » spécial, mais de la lutte générale contre le régime de classe, contre toute forme d’inégalité et de domination sociale, en un mot, de la position de principe du socialisme. La formule: « Droit des peuples à l’autodétermination » n’est pas une indication politique et programmatique pour résoudre le problème national, mais une façon de l’éluder.

Cette position, pour Rosa Luxemburg, n’a rien à voir avec le socialisme marxiste. La reconnaissance abstraite du « droit des peuples » est une formule métaphysique comme celle « des droit de l’homme et du citoyen », et tant d’autres de la démocratie bourgeoise adoptés par la social-démocratie. « Cette formule, de deux choses l’une:  soit elle n’a aucun sens, c’est une phrase vide qui n’oblige à rien, soit elle exprime l’obligation inéluctable des socialistes à défendre tous les mouvements nationaux – et en ce sens, elle est simplement fausse », puisqu’elle ne tient pas compte de la diversité des conditions historiques, de la tendance générale des relations internationales, et surtout, de la théorie de la société de classes, base fondamentale du socialisme.

En parlant du « droit des peuples », nous établissons la notion de « peuple » en tant qu’unité politique et sociale monolithique, unité qui n’existe pas dans la société de classes. Nationalement et internationalement, prolétariat et bourgeoisie occupent des positions antagonistes à tous points de vue; ils constituent « deux champs séparés par un profond abîme ».

Les mouvements nationaux sont des mouvements de classe du secteur dominant de la bourgeoisie, qui, dans des cas concrets, peut aussi représenter, jusqu’à un certain point, les intérêts d’autres secteurs de la population dans la mesure où le prolétariat n’est pas encore une classe politique indépendante.

L’existence même des partis ouvriers démontre que la bourgeoisie ne représente plus toute la masse de la population et que la classe ouvrière s’en est libérée et a des aspirations sociales et politiques propres. Ce serait une absurdité historique que le prolétariat conscient et organisé adopte la notion de "peuple".

Les partis ouvriers doivent donc tenir compte, par-dessus tout, des antagonismes de classe et considérer le problème national comme étant un problème d’intérêts de classe. « Le droit des peuples à l’autodétermination ne cessera d’être une phrase que dans un régime social où le "droit au travail" ne sera pas non plus une phrase vide. Seul le régime socialiste créera le "peuple" comme volonté unique et les conditions matérielles pour la libre autodétermination, puisque les peuples constitueront différents organismes sociaux et ne s’appuieront pas, comme le suppose Kautsky, sur une masse unique. » La mission de la social-démocratie ne consiste pas à porter à la pratique le « droit des peuples à l’autodétermination », mais le « droit d’autodétermination du prolétariat » : la social-démocratie ne peut éluder l’obligation de canaliser ses efforts dans le sens de réussir dès maintenant ces formes d’existence politiques, nationales et culturelles qui répondent le mieux aux intérêts du prolétariat et de sa lutte de classes dans un pays et à une époque déterminés, et, en même temps, aux intérêts du développement révolutionnaire de la société. La résolution de tous ces problèmes ne peut être confiée à la « nation ». La volonté de la nation « n’est pas une divinité devant laquelle il faut humblement s’incliner ». Dans presque tous les pays, la majorité du peuple s’ « autodétermine » en élisant des conservateurs, des cléricaux et des libéraux, auxquels elle confie son destin politique.

La mission de la social-démocratie n’est pas de se soumettre à cette « volonté populaire » mais de la révolutionner en formant la véritable « volonté populaire », c’est à dire, celle de la classe travailleuse.

Voilà, exposée à grands traits, la position théorique de Rosa Luxemburg (…).

Note de la BS:

[*] Voir La question polonaise au Congrès international de Londres (R. Luxemburg, 1896).

Un théoricien révolutionnaire : Josep Rebull (Guillamón)

4 août 2011

Article paru dans les Cahiers Léon Trotsky N°71 en septembre 2000. La page 67 a dû être retraduite par nos soins à partir  de la version espagnole d’origine.

Agustin Guillamón

Un théoricien révolutionnaire : Josep Rebull

La critique interne de la politique du Comité Exécutif du POUM pendant la Révolution espagnole (1936-1939)

A. Guillamón nous a autorisés à reproduire son article sur Josep Rebull tel qu’il est paru dans Balance. Nous nous sommes permis de petites compressions dans les notes notamment ainsi que leur intégration dans le texte, en particulier les notes bibliographiques, pour des raisons de longueur. Nos lecteurs en retrouverons les éléments dans les annexes que nous nous proposons de publier ensuite.

1. Ébauche biographique et contexte historique

Josep Rebull Cabré est né à Tivissa (Tarragone), en 190. Il s’est lancé dans les luttes sociales à l’exemple de son frère aîné, le fameux militant du POUM Daniel Rebull dit David Rey, combattant des luttes sociales de 1915 au franquisme, qui purgea au total 19 années de prison Il a subi son premier emprisonnement à onze ans, au domicile de son frère, à Barcelone, à cause de la grève générale de 1917, ce qui provoqua un énorme scandale. Il a fait des études d’expert industriel. Sous la dictature de Primo de Rivera, en 1927, alors qu’il faisait son service militaire, il a adhéré au Parti Communiste d’Espagne, à Tarragone.

En 1932, il fut l’un des fondateurs puis militants du Bloc Obrer i Camperol (Bloc ouvrier et paysan), le BOC, à Tarrasa. Responsable salarié du travail des publications du BOC à partir d’octobre 1934, il obtint d’excellents résultats grâce à une distribution bien conçue et réalisée de la presse de son parti. Il participa à la fondation du Parti Ouvrier d’Unification Marxiste, le POUM, à Las Planas en septembre 1935. Il était ami intime de Manuel Maurin. En février 1936, il figura sur les listes du POUM pour Tarragone. Au cours des journées révolutionnaires du 19 juillet, il prit part aux combats de rue à Barcelone, sur la Place de Catalogne, dans le groupe d’une centaine de militants dont Carmel Rosa, dit Roc, Josep Rovira, Algemir, Germinal Vidal, etc.

Josep Rebull sortit indemne de l’affrontement avec un peloton militaire avec lequel il était en train de parlementer, bien qu’il fût là au côté de Germinal Vidal, secrétaire de la Juventud Comunista Ibérica (JCI) qui fut abattu à coups de feu sur la Place de l’Université le 19 juillet.

Après réquisition des presses du Correo catalan, il organisa la presse du POUM et les éditions de l’Editorial Marxista, dont il était administrateur.

Gaston Davoust, dirigeant du groupe français « Union communiste », passa trois semaines à Barcelone en août-septembre 1936, pendant lesquelles il maintint divers contacts et entretiens avec des dirigeants anarchistes et du POUM et commença son amitié avec Josep Rebull.

On n’avait pas de nouvelles de Joaquin Maurin, lequel se trouvait en Galice le 19 juillet et fut donné pour mort. Le 22 juillet, la CNT et le- POUM appuyèrent la formation en Catalogne du Comité Central des Milices Antifascistes, le CCMA, auquel participaient aussi des représentants des partis bourgeois, du gouvernement bourgeois de la Généralité et les staliniens.

Andreu Nin, secrétaire politique du POUM, sans consulter les militants de son parti, accepta la charge de ministre de la Justice dans le gouvernement de la Généralité, qu’il assura du 26 septembre au 13 décembre 1936, où il en fut exclu sous la pression des staliniens. Le 1er octobre 1936 se produisit l’ autodissolution du CCMA, le 9 octobre, le gouvernement de la Généralité — avec la participation du POUM et de la CNT — avait adopté un décret sur la dissolution des comités locaux, qui devaient être remplacés par des municipalités de Front populaire ; le 13 octobre, un décret préparé et signé par Nin en personne détruisit l’œuvre réalisée par Eduardo Barrioberro (1880-1939) avec les tribunaux de justice populaire (ce qui lui valut la prison républicaine et l’exécution par les franquistes) ; le 24 octobre furent approuvés les décrets de militarisation des Milices Populaires et de contrôle de l’ordre public par une Junte de Sécurité intérieure.

Le 27 janvier 1937, Nin écrivit au CE du PSOE en proposant la participation du POUM aux conférences d’unification du PSOE et du PCE. Quelques jours plus tard seulement commença la répression contre les poumistes à Madrid (La Batalla 9 février 1937). Le chef du Conseil de la Généralité de Catalogne, José Tarradellas, promulgua une batterie de décrets économiques et financiers, connus sous le nom de décrets de S’Agaro qui marquèrent le début de l’offensive de la Généralité pour s’emparer du contrôle des entreprises collectivisées. Au début de mars, le décret de contrôle de l’Ordre Public, rejeté par la CNT, ouvrit une profonde et grave crise de gouvernement de la Généralité. La vie quotidienne des travailleurs était affectée par le coût de la vie, les queues du rationnement et la pénurie de produits de base. En mars et avril 1937 il se produisit nombre d’affrontements, dans diverses localités de Catalogne, entre les militants anarchistes et les forces de la Généralité et du PSUC, parmi lesquels celui qui se déroula à Bellver de Cerdagne. Une lutte sourde commença à opposer, entreprise après entreprise, entre les militants de la CNT, ceux qui voulaient maintenir la collectivisation et leur contrôle ouvrier, et ceux qui soutenaient l’interventionnisme de la Généralité préparée par les décrets de S’Agaró [1]. Nombre d’assemblées ouvrières eurent à subir dans les usines la présence et la pression des forces de l’ordre public.

En mars 1937, un vaste secteur de militants du POUM manifesta ses protestations devant l’absence de discussion interne et le nouveau report du congrès, déjà reporté à décembre 1936, en février 1937, puis de nouveau en mars. En mars et avril 1937, les réunions hebdomadaires des secrétaires politiques et d’organisation des comités de district, canalisèrent le mécontentement des militants de base. C’est ainsi que le Comité Local de Barcelone, le CL du POUM devint un organisme d’opposition, ferme, à la direction du POUM : le Comité exécutif (CE) et le Comité Central (CC), lequel, outre sa revendication de la convocation du congrès, commença un débat sur le travail politique au front qui rencontra l’opposition des chefs militaires à la formation de cellules parmi les miliciens, et aussi sur la participation du parti à un gouvernement bourgeois, ce qui semblait désavouer la stratégie suivie jusque là par le CE. Le 13 avril, comme point culminant de ces actions de protestation, produit d’un malaise profond dans la base militante poumiste, fut convoquée une réunion commune du CL de Barcelone et du Comité central, dans laquelle Josep Marti, du CL de Barcelone, et Josep Rebull obtinrent l’approbation et la décision de diffuser largement un manifeste du CL de Barcelone, publié dans La Batalla du 15 avril, sur la crise de la Généralité, qui critiquait la présence du POUM dans ce gouvernement bourgeois et appelait à la formation d’un Front Ouvrier Révolutionnaire qui fasse des Conseils ouvriers des organes de pouvoir. On annonça aussi la nouvelle convocation du IIe congrès pour le 8 mai. ainsi que d’importantes facilités pour publier et diffuser dans des bulletins intérieurs les contre-textes des différentes cellules, opposés aux thèses officielles du CE. Le 16 avril, Nin assista à une réunion du CL de Barcelone dans laquelle il réussit à empêcher la publication d’une brochure contraire à la ligne du parti. Selon Nin, il ne fallait pas parler de soviets mais de gouvernement syndical.

Josep Rebull était secrétaire de la cellule 72 du POUM à Barcelone. Les contre-thèses signées par cette cellule (12 militants environ) qui furent publiées dans le Boletin de discusion del II Congreso del POUM édité par le comité local de Barcelone étaient son œuvre et ne faisaient que réunir, approfondir et théoriser les controverses et revendications de la base militante du POUM hostile à la stratégie politique du CE. La raison pour laquelle ces contre-thèses furent signées par la cellule 72, au lieu de Josep Rebull, était due aux exigences du règlement du IIe congrès.

Pendant les Journées de mai, Josep Rebull a été retenu pendant plusieurs jours en otage par une unité stalinienne. Son intervention dans les Journées de mai touchait à trois points importants mais n’appelait pas à prendre le pouvoir les camarades de la CNT, comme on l’affirme dans « The Spanish Civil War» dans Revolutionary History, vol. 4, car il s’était borné à poser cette question au CE de son parti.

Il s’agissait des trois points suivants ; a) une entrevue entre la cellule 72 et les Amis de Durruti, dans la nuit du 4 mai, dans laquelle on décida de ne prendre aucune initiative, étant donné le caractère minoritaire des deux organisations et parce qu’on considérait que l’action décidée par la CNT serait décisive. b) une entrevue avec le CE du POUM : Nin, Andrade et Gorkin au cours de laquelle, plan de Barcelone à la main, il démontra que la victoire militaire était certaine si le POUM se décidait à attaquer les bâtiments gouvernementaux du centre de la ville, à quoi il fut répondu qu’il ne s’agissait pas d’une question militaire, mais politique : la prise du pouvoir signifiait la rupture de l’unité antifasciste et elle précipiterait la victoire rapide des armées de Franco. c) il céda l’imprimerie du POUM aux Amis de Durruti pour le 8 mai afin que ces derniers, désavoués par la CNT, puissent lancer un manifeste qui fasse le bilan des récentes journées de mai.

Les graves événements survenus pendant les Journées de mai à Barcelone du 3 au 8 mai 1937, rendirent impossible la tenue du congrès qui fut de nouveau déplacé, cette fois au 19 juin, en même temps que l’on convoquait une conférence internationale pour le 19 juillet. Face à la répression, contre le POUM, déchaînée le 16 juillet 1937, le parti resserra les rangs et les critiques contre la politique collaborationniste du POUM, étant donné l’impossibilité de convoquer le IIe congrès, se turent provisoirement. Rebull, par ailleurs, se retrouvait isolé, puisque les autres membres de la cellule 72 ne le suivirent pas sur ses positions. Ainsi, une fois écartée définitivement la possibilité de tenir un congrès du parti, ce qu’on appelait « la gauche» du POUM à Barcelone, au début de 1938, ne comptait qu’un seul militant : Josep Rebull. Pendant l’année de clandestinité qu’il vécut à Barcelone, il occupa alternativement l’étage de Joaquin Maurin dans la rue Padua et une maison, louée dans la rue Llibreteria. [ La Voz Leninista de février 1938 l’attaqua sévèrement sous la plume de Munis. Tout en reconnaissant que ces positions théoriques et sa critique du CE du POUM étaient justes, il ne songea jamais à la rupture organisationnelle. Munis assure qu’il manqua alors de décision pour aller jusqu’au bout de sa cohérence et du courage de rompre avec le POUM et de rallier la IVe Internationale.] (ajout des CLT). Il militait toujours activement dans l’édition et la diffusion de la presse clandestine du POUM — et ce jusqu’en avril 1938 — , ainsi que dans la solidarité et l’aide aux prisonniers, par des visites assidues au ministre de la Justice Irujo pour obtenir le transfert des militants du POUM des Tchékas staliniennes, d’où l’on pouvait disparaître sans laisser de trace, aux prisons républicaines. Mais l’omniprésence de la répression stalinienne contre les militants du POUM et les difficultés croissantes à tromper le service de recrutement militaire le décidèrent à s’engager sous un faux nom à la fin de 1938.

Josep Rebull ne fut jamais gagné au trotskysme. La preuve est qu’il milita au POUM de façon ininterrompue et appartint à son CE en exil jusqu’en 1953, quand il présenta sa démission. L’épisode du Comité de Défense du IIe Congrès du POUM, en juillet 1939, à cheval entre la fin de la guerre civile et la Deuxième Guerre mondiale, bien qu’il supposât le surgissement d’un groupe bolchevik-léniniste à l’intérieur du POUM, et le fait que Rebull y collabora d’une certaine manière, ne fut pas assez profond ni prolongé pour pouvoir gagner Rebull à la IVe Internationale.

Les thèses défendues par la cellule 72, qu’on ne peut qualifier ni de trotskystes ni de conseillistes, s’insèrent dans la contradiction existante au Comité exécutif du POUM entre la théorie et la pratique, car selon Rebull, le CE du POUM théorisait la formation d’un gouvernement ouvrier et, en même temps, soutenait et renforçait le gouvernement bourgeois de la Généralité.

Au séminaire d’études historiques, commémoratif du 50° anniversaire de la fondation du POUM, qui s’est tenu à Barcelone à Ca l’Ardiaca, le 27 septembre 1985, Josep Rebull intervint dans le débat passionné qui dressait la majorité des militants poumistes qui accusaient, injustement selon moi, Pierre Broué (dans un texte d’Ignacio Iglesias qu’a reproduit la Fundacion Andreu Nin, Los Acotaciones para la Historia del POUM, 1989), de donner une vision trotskyste du POUM:

« Broué n’est pas venu ici pour flatter qui que [ce soit mais pour souligner l'échec du POUM comme organisation révolutionnaire, qui bien que née avec de grands espoirs, les a perdu par lambeaux à chaque rendez-vous de l'histoire. Il n'y a rien de plus têtu que les faits, et le POUM a failli en tant qu'organisation révolutionnaire. Je suis bien d'accord qu'une organisation révolutionnaire ne peut aller plus loin que ce que permet la situation révolutionnaire et l'aspiration révolutionnaire des masses. Mais le POUM, comme l'a analysé la cellule 72 à l'époque, a échoué en tant qu'avant-garde révolutionnaire."

Les paroles de Rebull invitaient à une critique révolutionnaire pour ne pas répéter les erreurs du POUM dans la guerre civile, mais dans le brouhaha des confrontations personnelles entre anciens poumistes favorables ou hostiles à l'entrisme dans le PSOE , elles ont été à peine entendues, et ont même sonné comme "quelque peu excentrique", au milieu de tant de sottises.

La personnalité de Josep Rebull, qui n'a jamais renoncé à sa critique de 1937-1939, et la valeur politique de sa pensée se reflète dans une phrase, prononcée lors de son intervention à Ca L'Ardiaca qui résume magnifiquement son parcours révolutionnaire: «J'aurai été mieux indiqué que les militants du POUM exécutés comme révolutionnaires par un peloton d'exécution, qui ont été jugés comme traîtres à la République ».

Après avoir franchi la frontière française en février 1939, Josep Rebull a été accueilli pendant plusieurs mois à Paris, chez Gaston Davoust ("H. Chazé"). Après l'invasion nazie il a passé deux ans à Marseille, clandestinement, cohabitant avec des bordiguistes italiens exilés et Mitchell, Mark et Tulio, dans une extraordinaire solidarité et une non moins intransigeance dans leur analyse politique. Plusieurs mois, il travailla, comme de nombreux exilés de l'extrême gauche de toutes nationalités, à l'usine de confiture Croque-Fruit, dirigée par des trotskystes. Pendant son séjour à Marseille il se lia d'amitié avec l'écrivain Jean Malaquais, son voisin de Bel Air. Dans l'été 1943 est intervint dans la Résistance française, jusqu'à ce qu'il fut arrêté par la Gestapo, et finalement libéré en 1944. Au cours de son long exil en France il survécut comme administrateur d' Editorial Atlas et journaliste à Franc-Tireur, qui pris plus tard le nouveau titre de Paris Jour.

En 1952, Josep Rebull et «I. Graco" (Cesar Moreno Zayuelas) s'engagèrent dans un vif débat sur ​​la question de la nature du stalinisme et de la défense de l'Union soviétique face à l'agression impérialiste de l'Occident. Lors de la conférence du POUM en février 1953, Josep Rebull défendit avec Balaguer, Bonet, Roc, Rhodes et Iglesias un projet de résolution sur la question russe, qui définissait l'URSS comme État capitaliste et considérait comme en dehors du mouvement ouvrier la thèse du soutien, conditionnel ou pas, à l'URSS face à l'impérialisme américain.] (retraduction BS)

Josep Rebull fut membre du CE du POUM en exil jusqu’au 19 mai 1953, où il présenta sa démission pour des désaccords politiques avec le reste des membres du CE dont il faisait partie [2]. Depuis, il continua dans le POUM mais seulement comme militant de base et s’éloigna toujours plus du militantisme actif, bien que toujours intéressé dans l’analyse de l’actualité économique et politique.

Josep Rebull a bénéficié d’une grande longévité. Retiré depuis de nombreuses années à Banyuls-sur-Mer, il est mort nonagénaire, le 22 mai 1999, dans ce beau village Rosellon.

2. Les exagérations sur Rebull dans les bulletins étrangers

Rebull était fier de ses possibilités de changer ce qui était pour lui une politique stratégique erronée et catastrophique du CE du POUM (Nin, Andrade, Molins, Gorkin, etc.) dans une saine réaction des militants contre cette stratégie et leur adhésion massive à ses positions dans les discussions du IIe congrès. Les positions politiques de Josep Rebull et sa propre activité militante sont profondément personnelles et originales. Il n’existe aucune preuve rigoureuse et déterminante qu’il faille rechercher sa critique du CE du POUM dans l’influence idéologique d’Edward Oler dit Hugo Oehler et de Russell Blackwell. dit Rosalio Negrete ou bien de Davoust Chazé, comme s’est acharné à le pontifier une certaine historiographie anglo-française.

Le POUM était le résultat de la fusion de deux partis en septembre 1935: le Bloc Obrer i Camperol de Maurin et la Izquierda Comunista de Espana (ICE) de Nin et Andrade. Josep Rebull avait milité dans le BOC, était un mauriniste convaincu, fidèle disciple de Joaquin Maurin et de son frère David Rey, et ami intime de Manuel Maurin, qui critiquait en Nin ce qui était à ses yeux l’usurpation par la ICE de la direction du POUM.

Il n’était pas le premier cas de militants du BOC plus radicalisés et plus "gauchistes" que ceux de l’ancienne ICE. Il n’y a aucun doute que les critiques de Rebull contre Nin étaient influencées par son « maurinisme », bien qu’il qu’il serait sans doute plus précis et approprie d’affirmer que. pour lui. il était impossible d’affronter ce qu’il considérait comme un abandon des principes marxistes fondamentaux du POUM par sa direction.

Josep Rebull était le principal point de référence d’Oeler et de Negrete, ainsi que de Chazé, pour le POUM, mais surtout, pour ces groupes étrangers, quant à une "régénération" révolutionnaire du parti. C’étaient eux qui avaient besoin de croire en l’influence de Rebull dans le POUM, eux qui publiaient dans les bulletins anglais et français les articles de Josep Rebull, eux qui se faisaient des illusions sur les « énormes possibilités qu’avait la gauche du POUM à Barcelone pour « redresser » le parti.

De fait, quand Josep Rebull découvrit la publication de ses articles dans des bulletins étrangers qui le représentaient comme la gauche révolutionnaire du POUM, capable de « sauver » la révolution espagnole, il ne manqua pas de manifester sa surprise et son opposition, ainsi qu’à ceux qui qualifiaient de « trotskystes » ses positions politiques, et à la manipulation intéressée et démesurée des possibilités réelles d’action. C’est ainsi que Trotsky semble avoir réellement cru que le groupe Rebull se rapprochait du trotskysme, si l’on en croit un texte produit par Broué dans La Révolution espagnole, de Trotsky, pp. 297-298. Il est nécessaire que la critique historique ramène à leur juste proportion les exagérations et attentes démesurées que ces groupes et bulletins trotskystes étrangers, publies en français et en anglais, ont construit autour de Josep Rebull et de la gauche du POUM à Barcelone pendant la guerre civile. Des attentes que Munis, comme Rebull lui-même, considérait comme infondées. Car Josep Rebull était secrétaire d’une cellule de 12 membres qu’il contrôlait à peine. Sa plus grande influence politique, avait son fondement dans l’administration de la presse et des publications du POUM et son appartenance au Comité local du POUM dont il n’était même pas secrétaire. Et bien entendu il ne contrôlait pas la majorité des militants du Comité local de Barcelone: semblable affirmation de revues étrangères "proches" de la gauche du POUM et de celle qui devait lui faire plus tard écho sans fondement et sans critique est une exagération démesurée, pour ne pas dire une invention totale.

Cela ne signifie pas qu’il n’avait aucune influence. Si on lit avec attention et soin le Rapport du Comité local de Barcelone sur les Journées de mai [20*], on peut apprécier, d’une part, une importante coïncidence avec les contre-thèses exposées par Rebull et surtout avec l’analyse de son article intitulé « Les Journées de mai », mais avec une divergence fondamentale: en mai 1937, comme disait le CE du POUM, le moment n’était pas venu de prendre le pouvoir, comme le lui proposait Josep Rebull.

3. Évaluation de la pensée politique de Josep Rebull sur la Révolution espagnole

Le principal apport théorique de Josep Rebull réside dans son analyse du problème central et fondamental de toute révolution et donc de la Révolution espagnole de 1936: la question du pouvoir et des organes du pouvoir ouvrier.

En avril 1937, Josep Rebull caractérisait la question de la dualité de pouvoirs établie principalement en Catalogne et moins nettement dans d’autres parties de la zone républicaine, à travers l’insurrection ouvrière de juillet 1936, comme une situation transitoire qui ne dura que quelques semaines. Cette situation de double pouvoir avait déjà disparu selon Josep Rebull, avec la participation de la CNT et du POUM aux institutions bourgeoises, à commencer avec le Conseil de l’Economie au début août.

Aussi Rebull considérait-il, qu’en avril 1938, la dictature du prolétariat et la conquête du pouvoir devaient passer d’abord par le rétablissement d’une situation (perdue) de double pouvoir ?

Josep Rebull fut l’unique militant révolutionnaire espagnol qui, en analysant la Révolution espagnole, établit les énormes limitations et imperfections des organes de pouvoir ouvrier surgis partout en juillet 1936 : les comités.

Et nous trouvons ici la clé des critiques de Josep Rebull au CE du POUM, dans l’analyse erronée de ce CE sur le caractère des comités révolutionnaires surgis en juillet 1936. Pour Rebull, c’étaient des organismes incomplets et imparfaits, incapables de se transformer en authentiques organes de pouvoir ouvrier. Rebull indiquait que ces comités différaient des conseils ouvriers surgis comme organismes du pouvoir ouvrier dans les révolutions prolétariennes d’Allemagne et de Russie, en ce que :

1/ ce n’étaient pas des organes démocratiquement élus dans de grandes assemblées par les travailleurs de base et ainsi indépendants des bureaucraties des syndicats et des partis;  2/ ce n’étaient pas des organismes unitaires de la classe ouvrière et ils étaient en outre incapables de se coordonner entre eux, de façon à pouvoir créer des organismes supérieurs centralisant le pouvoir ouvrier.

La différenciation opérée par Rebull entre comités et conseils nous paraît fondamentale pour comprendre la révolution de juillet. Nin croyait que le rôle des conseils allemands serait joué en Espagne par les syndicats. La nouveauté de l’analyse était dans le fait qu’il proposait une tactique qu’il considérait comme nécessaire, de partir de ces comités, déficients et imparfaits, surgis en juin, pour les transformer en conseils ouvriers démocratiquement élus à la base, coordonnés et centralisés, de façon à pouvoir devenir les organes du pouvoir prolétarien. Josep Rebull, de façon entièrement opposée aux thèses du CE, niait que les syndicats puissent suppléer les conseils ouvriers  comme organes de pouvoir ouvrier.

Il critiqua, dans une période de discussion d’avant congrès et un bulletin intérieur de discussion, la direction du POUM parce qu’elle ne lutta pas et encore moins pour la nécessaire transformation de ces comités en organismes élus par la base, en conseils basés sur une large démocratie ouvrière. Le CE du POUM ne sut pas trouver la solution à cette situation difficile, et, à défaut de l’avoir trouvée, collabora avec la CNT à la liquidation de ces organismes imparfaits de pouvoir ouvrier, liquidant en même temps la situation de dualité de pouvoir en faveur du vieil appareil d’État bourgeois, le Gouvernement de la Généralité.

Pour Josep Rebull, tant le POUM que la CNT se convertirent en appendice d’extrême gauche du Front populaire. Après la victoire de l’insurrection révolutionnaire du 19 juillet il ne restait que deux options : l’option révolutionnaire passait par la fortification, le renforcement, la coordination et la centralisation des comités révolutionnaires en tant qu’organes de pouvoir ouvrier, les transformant en conseils ouvriers ; l’option front populaire ou réformiste passait par l’intégration du mouvement ouvrier dans l’appareil d’Etat de la bourgeoisie républicaine et par conséquent l’affaiblissement, l’isolement et,  plus tard, la dissolution de ces comités. Aussi bien la CNT que le POUM optèrent pour l’option réformiste. Quand Josep Rebull dit que les comités sont des organes bureaucratiques et non démocratiques, il indique que les délégués ne sont pas élus démocratiquement par la base ouvrière au cours de grandes assemblées, mais nommés par les bureaucraties syndicales et politiques.

Cela suppose d’une part une séparation entre les comités et la base ouvrière et de l’autre, leur dépendance à l’égard de la bureaucratie. D’où provient aussi leur incapacité à se coordonner entre eux pour créer des organes de classe centralisés et unitaires ; la coordination est faite par les différents partis et syndicats, et la problématique unité ainsi que la centralisation, sur les plans économique, militaire, productif, du ravitaillement, etc. Cela devient une espèce de casse-tête de parlements multicolores, de toute dimension, des différentes organisations antifascistes, aussi bien ouvrières que bourgeoises et staliniennes.

Selon Rebull, le gouvernement de Largo Caballero, malgré son apparence ouvrière et révolutionnaire, reposait sur le vieil appareil d’État de la bourgeoisie et avait pour objectif d’absorber toutes les organisations et institutions révolutionnaires pour les neutraliser peu à peu jusqu’au moment où, se sentant assez forte, la fraction bourgeoise de ce gouvernement pourrait les écraser ouvertement. Josep Rebull disait qu’en Allemagne, après la guerre, les conseils ouvriers ont été absorbés par la Constitution de Weimar de la même manière, à la grande satisfaction de la bureaucratie réformiste.

Rebull considérait que les mots d’ordre occasionnellement lancés par le POUM pour la création des conseils d’ouvriers, de paysans et de combattants n’est jamais allée au-delà d’une propagande platonique. Le CE n’a jamais pris de mesures pratiques destinées à la création des conseils dans ses propres milices, permettant au contraire que les commandants de ces dernières s’efforcent d’empêcher toute action en ce sens des miliciens de base.

Josep Rebull en venait à accuser le CE d’avoir marché dans le sens contraire à la création des conseils comme organes de pouvoir de la révolution, puisqu’en mars 1937, il avait lancé un nouveau mot d’ordre en faveur d’une Assemblée Constituante sur la base de délégations de syndicats ouvriers et paysans avec des délégués du front.

Josep Rebull affirmait catégoriquement que les syndicats ne pouvaient jouer le rôle de soviets, parce qu’ils n’avaient pas la flexibilité nécessaire comme instruments de la révolution prolétarienne, ni ne pouvaient accepter, enchaînés qu’ils étaient par leurs traditions, la démocratie ouvrière qui était nécessaire pour que le parti marxiste révolutionnaire puisse conquérir la majorité dans les masses. Rebull disait pour finir que les syndicats, groupés par industries nationales, constituaient une organisation verticale, tandis que les conseils dans dans chaque localité étaient essentiellement des organisations de caractère horizontal. Les syndicats, dans une étape révolutionnaire, ne pouvaient être que les organismes de contrôle de la production et de la distribution, c’est-à-dire des organismes techniques et administratifs. Josep Rebull affirmait carrément, en opposition totale aux thèses de Nin, que c’était une erreur très grave de donner aux syndicats la fonction d’organes du pouvoir prolétarien.

Josep Rebull constatait en outre le caractère stalinien et réactionnaire de l’UGT, organisation syndicale qui sabotait ouvertement la révolution. Il affirmait donc qu’après la prise du pouvoir, au cas où celle-ci se serait faite sous les mots d’ordre pro-syndicaux du POUM, elles ne pourraient d’aucune façon remplir efficacement les fonctions d’un État ouvrier.

Josep Rebull repoussait donc la possibilité que les syndicats se changent en organes du pouvoir ouvrier. De la même façon, il refusait que les comités fussent ces organes de pouvoir. Les comités ne sont pas des conseils et, pour cela, se montrent incapables de se coordonner entre eux, de créer des organes supérieurs capables de centraliser, unifier et créer un pouvoir ouvrier face à l’État capitaliste. Rebull allait plus loin encore quand il affirmait que la mission irremplaçable et nécessaire d’un parti révolutionnaire — il affirmait que le POUM ne l’était pas — aurait été précisément d’impulser la transformation des comités en conseils ouvriers.

Le POUM, selon lui, fit faillite en tant que parti révolutionnaire et les comités furent incapables de se transformer (par eux- mêmes) en conseils. Ce fut la principale limitation et la cause déterminante de la rapidité de la dégénérescence de la Révolution espagnole qui rendit possible la récupération rapide de l’État bourgeois espagnol.

Les contre-thèses de Josep Rebull sont sans aucun doute l’analyse marxiste la plus cohérente, rigoureuse, claire et précise qui existe sur la Révolution de 1936 **. Cette analyse n’est pas le fruit du génie philosophique de l’individu appelé Josep Rebull, frappé par l’inspiration divine,, mais de ce que ce dernier a recueilli et théorisé l’affrontement militant de la base du POUM contre la politique de sa direction, qui a atteint son point culminant en mars et avril 1937.

Dans ces mêmes contre-thèses, Rebull annonçait deux semaines à l’avance l’affrontement qui se produirait dans les Journées de mai :

« La classe ouvrière de Catalogne et d’Espagne devrait rapidement choisir entre deux chemins : ou bien être éliminée en tant que facteur politique indépendant ou bien organiser la lutte ouverte, armée, pour le renversement de l’Etat bourgeois qui se consolide un peu plus chaque jour. Pour cette lutte, un nouvel instrument est nécessaire : les conseils d’ouvriers, de paysans et de combattants ».

4. Ni conseillisme, ni trotskysme : la profonde originalité de la thèse de Josep Rebull

Au risque de répéter quelques idées exprimées auparavant je veux insister sur la profonde originalité de la pensée politique de Josep Rebull et surtout sur le gouffre qui les sépare de celles du conseillisme et du trotskysme, que seuls le manque de rigueur ou la mauvaise foi ont pu déformer avec une certaine facilité.

Josep Rebull a défendu en avril-juin de 1937 la création de Conseils ouvriers, et c’est en outre un point fondamental de sa pensée politique et par conséquent de ses critiques de la tactique lancée par le CE du POUM dès juillet 1936.

Ce serait un manque total de rigueur, possible seulement sur la base de l’ignorance ou de la déformation de la définition donnée par Josep Rebull des « comités » et des « conseils ouvriers », que d’affirmer que le mot d’ordre qu’il défendit était totalement utopique, abstrait et irréel, puisqu’il appelle à la formation de conseils ouvriers qui n’existent pas et par conséquent applique à la révolution espagnole les schémas théoriques de la révolution russe, etc. Josep Rebull dit exactement ceci :

« On entend par Conseil Ouvrier — de fabrique ou d’atelier — la réunion des ouvriers de la fabrique ou de l’atelier en assemblée pour discuter démocratiquement des positions des diverses tendances révolutionnaires face aux problèmes de la révolution, et élire en conséquence les délégués aux congrès des conseils, ou leurs représentants aux conseils supérieurs (conseils de pouvoir local, régional ou national) ; des représentants qui seront les mandataires de la volonté des Conseils de leur usine ou atelier.

On comprend également que le Conseil de Paysans d’une localité est la réunion des paysans locaux en assemblée pour les mêmes fins. Et finalement les conseils de Combattants seraient constitués par les assemblées de compagnie, batterie, escadron. Dans la marine par unité navale.

Les syndicats seront les organismes de contrôle de la production et de la distribution, c’est-à-dire des organismes éminemment techniques et administratifs à la place des entreprises de propriété privée. Ce serait une erreur fondamentale que d’attribuer aux syndicats la représentation du pouvoir prolétarien: a) parce qu’ils sont une organisation verticale, c’est-à-dire par industrie nationale, tandis que les conseils sont dans chaque localité une organisation horizontale qui fait abstraction de la profession de chaque prolétaire, b) Les directions bureaucratiques des syndicats pourraient exercer une influence néfaste sur l’expression de la pensée libre de la base comme c’est le cas en Catalogne avec l’UGT. Dans la mesure où les Conseils se fortifieront, ils en assumeront dans chaque unité ou localité les fonctions de direction accélérant ainsi la décomposition du système qu’essaient de rétablir les réformistes et la petite-bourgeoisie.

4. Campagne d’agitation tendant à séparer les masses travailleuses et combattantes des gouvernements de Valence et Barcelone, les gagnant à la cause de la révolution socialiste, en leur expliquant le rôle véritable de ces gouvernements défenseurs du capitalisme et ennemis de la révolution prolétarienne ".

Josep Rebull a ensuite distingué avec précision, rigueur et clarté, entre comités, conseils ouvriers et syndicats. Ce sont des organes distincts avec des fonctions différentes. Les syndicats, dans une étape révolutionnaire, seraient les organismes économiques de contrôle de la production et de la distribution, c’est-à-dire des organes techniques et administratifs. Mais ils ne pourraient remplir des fonctions de représentativité politique ou de organismes de pouvoir ouvrier. Comme disait avec beaucoup de pédagogie Rebull: " Ce serait une erreur fondamentale d’attribuer aux syndicats la représentation du pouvoir prolétarien ".

Les Conseils sont précisément ces organes de pouvoir ouvrier qui, à cause de leur élection démocratique en assemblée, sont indépendants des bureaucraties de syndicats et de partis. Le renforcement des conseils suppose qu’ils assument des fonctions de direction dans chaque localité, accélérant la décomposition du système capitaliste. Ils sont donc antagonistes de l’Etat capitaliste et leur défense est incompatible avec les partis qui participent aux gouvernements de la bourgeoisie.

La divergence fondamentale de Rebull avec les conseillistes a son origine dans l’importance qu’il accorde à cette mission du parti révolutionnaire qu’il considère comme irremplaçable pour la victoire de la révolution parce que la classe ouvrière ne pourrait y arriver spontanément.

Les divergences de Josep Rebull avec les trotskystes sont nombreuses et il suffit de lire le très dur article de Munis – à tort ou à raison, incarnation du "trotskysme" en Espagne à cette époque – pour rejeter toute définition ou accusation de "trotskysme". Mais il faudrait peut-être en mentionner quelques-unes.

En premier lieu, Josep Rebull a appuyé la participation du POUM aux élections de Front Populaire de 1936, et il faut se souvenir que son nom figurait sur les listes de candidats du POUM pour Tarragone.

En second lieu, ce qu’on appelle son "maurinisme" ou son « bloquisme », à savoir la confirmation du caractère révolutionnaire du BOC et du POUM avant juillet 1936. Ce maurinisme serait aussi un formidable vaccin contre ce que Rebull n’a jamais cessé de considérer comme le « sectarisme » trotskyste. Les thèses « conseillistes » de Rebull elles-mêmes, c’est-à-dire la prise en considération du caractère incomplet et imparfait des comités, et de la nécessité qu’un parti révolutionnaire impulse leur transformation en conseils ouvriers, est une analyse originale de Rebull, tout à fait étrangère à Munis et aux trotskystes.

Enfin, la conception propre du combat politique de Josep Rebull, parfaitement conforme à la norme de discussion pré-congrès au sein du POUM, et totalement étrangère aux conceptions de lutte fractionnelle des trotskystes, comme Munis le lui reproche dans les brutales critiques qu’il lui consacre dans La Voz Leninista.

En conclusion, on peut et on doit affirmer la profondeur, la cohérence et l’importance absolue des analyses de Josep Rebull sur la Révolution espagnole dans un moment historique crucial. De la même manière, on doit confirmer et c’est juste, ses très profondes divergences avec les thèses trotskystes ou conseillistes, et donc avec celles du CE du POUM où précisément est née sa critique et son opposition loyale. Par conséquent à la profondeur, la cohérence et l’importance de la pensée politique de Josep Rebull, il nous faut ajouter son absolue originalité. Les circonstances historiques postérieures y ont ajouté, surtout en Espagne un cinquième qualificatif que ce numéro de Balance veut détruire: le fait qu’il est méconnu.

Barcelone, mai 2000.

Notes:

[1] Anna Monjo Omedes, La CNT durant la II Republica a Barcelona : Vidées, militants, afiliats.

[2] Josep Rebull. « Lettre au Comité exécutif du POUM », Paris 19 mai 1953.

Notes de la BS:

* Le 20 dans les CLT est la trace accidentelle d’un appel de note de la version espagnole.

** La version espagnole précise: « avec les thèses de Bilan ».

Voir aussi:


Aperçu de la situation (A. Nin, 1936)

14 juillet 2011

Dans quelques jours ce sera le 75ème anniversaire de la Révolution espagnole. Nous publions ce texte d’un résumé oral de la situation à Barcelone fait par André Nin à l’été 1936 au militant suisse Pavel Thalmann qui arrivait, extrait de Combats pour la liberté. Il s’agit bien sûr d’une reconstitution de mémoire par Pavel Thalmann, et donc à considérer avec les précautions d’usage pour tout témoignage de seconde main.

Tout d’abord, nous sommes en guerre. Et c’est une guerre qui sera longue. Nous sommes mal organisés et notre peuple ne sait pas ce qu’est la guerre. Notre premier devoir est donc de former une armée et d’approvisionner le front. Le gouvernement madrilène est incapable et devra bientôt démissionner. Ici, en Catalogne, la guerre a un caractère nettement révolutionnaire. En fait, le gouvernement de Lluis Companys est un gouvernement fantôme, une façade seulement. Le pouvoir réel se trouve entre les mains du Comité central des Milices antifascistes qui se compose de trois représentants pour chacun des groupes suivants: la CNT et la FAI, qui sont les organisations syndicale et politique des anarchistes, l’UGT et le POUM, le PSUC et les Républicains catalans; ils y ont chacun un représentant. Mais cela ne correspond en aucun cas aux rapports réels, puisque les anarchistes, qui sont de loin les plus forts, devraient avoir la majorité absolue. Ils y ont renoncé volontairement, sachant parfaitement qu’ils ont la majorité de la population derrière eux et que, conformément à leurs théories, ils n’attachent aucune importance aux moyens politiques traditionnels du pouvoir. Ce comité est notre "gouvernement des Conseils", qui se distingue cependant de ses modèles historiques, étant donné que les anarchistes, comme vous le savez, refusent de faire de la "politique" et se dressent contre toute forme étatique quelle qu’elle soit. Si nous réussissons à persuader les masses de prendre non seulement le pouvoir économique, mais aussi le pouvoir politique, nous aurons fait un grand pas. Mais ce ne sera pas facile, car la tradition anarchiste est bien ancrée en Espagne, et la politique russe avec ses pratiques autoritaires fera tout pour nous en empêcher. La situation est bien différente dans les autres provinces du pays. A Madrid, les socialistes sont en majorité, et le POUM et les anarchistes plus faibles qu’ici. Au Pays basque, les problèmes sont encore compliqués par la question des nationalités, comme en Catalogne. Nous ne participerions jamais à un gouvernement de Front populaire. Les acquis révolutionnaires en Catalogne, à savoir l’expropriation de la classe dirigeante, la reprise en main de l’économie par les syndicats, la collectivisation de la terre, la milice ouvrière et l’autonomie catalane ne peuvent plus être supprimés. Nous nous efforçons ici de montrer l’exemple au pays entier, afin qu’il nous suive. Mais il s’agit avant tout de gagner la guerre contre Franco et les interventions italienne et allemande dans notre conflit, qui ont déjà commencé, peuvent avoir des conséquences internationales incalculables. En principe, notre lutte ne peut aboutir que par des mesures révolutionnaires, sans compromis ni équivoque.

Exposition sur le POUM cet été à Barcelone

8 juillet 2011

Jusqu’au 25 septembre au Musée d’Histoire de Catalogne:


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