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Les idées d’Alexandra Kollontaï (Louise Weiss, 1921)

1 avril 2013

7ème chapitre de Cinq semaines à Moscou, paru dans L’Europe nouvelle du 17 décembre 1921.

Au cours de mes investigations charitables, si je contemplais la mort, je regardais aussi la vie, et j’abordais, avec d’infinies précautions, les plus graves problèmes de l’existence humaine.

De quels fils était tissée, pour les êtres qui m’entouraient, la trame des jours ?
J’ai décrit la misère. Il me faut maintenant peindre le malheur.

– Je lis, tous les soirs, Tolstoï à mes filles pour leur enseigner la société de jadis, me confiait une mère de famille, car, ici, il ne reste rien du monde d’autrefois.

De fait, parfois, au spectacle d’un si prodigieux bouleversement, le vertige me gagnait comme devant une sarabande. J’ouvrais une armoire j’y découvrais un lustre brisé. Je rendais visite à un ouvrier un professeur m’ouvrait la porte. Je demandais du thé la tasse était en porcelaine et la soucoupe en faïence.
J’achetais des cigarettes à une mendiante elle me répondait en une langue de duchesse. J’entrais dans une boutique acheter de la mortadelle on me proposait des souvenirs de Napoléon.

*

Celui de mes maris que je préférais… Ainsi commençait l’histoire d’une sœur journaliste.
Je souriais.

Mais oui, répondait elle, un tantinet agressive, pourquoi ne les appellerais-je pas tous mes maris ?

Le manque de farine, de lait, de linge, de bois, auquel les chefs essayaient de pallier par des promesses brûlantes de bonheur universel à venir, l’exiguïté des demeures, l’obligation incombant à chacun de travailler dur pour gagner une nourriture insuffisante, la nationalisation des biens, l’avilissement du papier-monnaie qui avait ramnené tout le monde à une égale pauvreté, les emprisonnements arbitraires, la fin des traditions, la volonté de donner à la terre entière l’exemple d’un ordre nouveau, l’impuissance de maintenir même les progrès de la vieille civilisation, la perpétuelle transformation des décrets et des lois, créaient dans le pays un ensemble social dont il me paraissait délicat, intrinsèquement ou relativement, de juger la valeur. A Moscou, ville des assiettes dépareillées, des meubles trop grands pour des logements trop petits, des tableaux sans cadre, ville sans jeunesse insouciante, sans superflu, mais énivrée d’indépendance, ville des couples désassortis, et réassortis après d’affreux drames, il n’y a plus rien que la Révolution.

- Et il ne nous reste qu’elle, me disait l’un de ceux qui l’avaient faite.

La hantise d’un désastre me poursuivait.

Je pensais qu’Alexandra Kollontai m’orienterait, en m’indiquant les lois générales qui, quand même, devaient ordonner ces essentiels déplacements et régir l’indispensable morale.

Alexandra Kollontai !
De beaux yeux bleus, un teint coloré, des cheveux grisonnants coupés en frange sur le front, une intelligence de feu, de la grâce dans le sourire avec la force épanouie de celles qui ont vécu, mais qui ne connaissent pas la vieillessé, une conquérante – voilà la femme.

Organisatrice clandestine des ouvrières russes dès le début du siècle, collaboratrice des sociaux-démocrates allemands au cours des années d’exil, participante à la grève des ménagères en août-septembre 1911 à Passy, aux Batignolles, aux Buttes-Chaumont, à Asnières agitatrice aussi en Belgique, en Suède, en Norvège, en Danemark, aux Etats-Unis avant la guerre ; arrêtée en Allemagne dès les premiers jours d’août 1914, et passant en Suède grâce à l’intervention de Karl Liebknecht; expulsée de Suède, surveillée en Danemark, appelée en Amérique par les socialistes d’extrême-gauche et y parlant dans 81 cités contre la guerre nationale, mais pour la guerre civile rentrant en Russie à la chute du tsarisme, adversaire de Kerenski, qui l’enferme, mais n’a pas le loisir d’instruire son procès commissaire du peuple à l’Assistance publique dès l’avènement du bolchevisme, démissionnaire lors de Brest-Litowsk, faute d’admettre la paix avec les impérialistes allemands chargée, en 1919, de la propagande en Ukraine, à la tête actuellement du mouvement des femmes communistes et en opposition avec « la nouvelle politique de Lénine » voilà la révolutionnaire.

Son entourage ? Pour une part des collaboratrices sérieuses qui mettent leur compétence professionnelle et leur dévouement au service des institutions sociales créées par la réformatrice, pour une autre, des mégères qui, sous couleur d’obéissance à l’idéal nouveau, se livrent aux, pires extravagances ou qui, d’une voix fanatisée niaient la criante détresse d’autrui.

Ses idées ? Quoiqu’elles aient négligé absolument les faits humains, et qu’elles n’aient oublié qu’une chose en voulant transformer la société, à savoir cette société elle-même, il faut les exposer aussi exactement que possible.

Elles relèvent de la conception communiste, radicalement opposée à la philosophie individualiste, et s’inspirent de la plus stricte défense des intérêts de la femme, considérée, ainsi que l’homme, comme une unité de travail.

*

En résumé, la femme a le droit et le devoir d’exercer ses facultés de travail, soulagée dans ses fonctions maternelles, précisément par la société reconnaissante qu’elle perpétue en procréant. Les formes de la famille et par conséquent, du mariage, ne sont que les aspects d’une réalité économique, et transitoires comme cette réalité. Avec l’évolution vers le capitalisme d’Etat et, au delà vers le communisme, la famille, recevant de l’extérieur tous les produits qu’elle consomme, se composant de membres qui travaillent en dehors d’elle, tend à devenir inutile, nuisible même par le gaspillage de temps et de matières premières que son organisation suppose. Au terme de cette évolution, la femme, se suffisant à elle-même et prise en charge par la Collectivité dès que l’enfantement l’affaiblit, se libérera complètement des chaînes du mariage et de la famille. La famille, telle que la conçoivent les bourgeoisies européennes, s’oppose à l’avènement du communisme. Il faut la détruire ou, plutôt, la réduire à sa plus simple expression l’union de l’homme et de la femme fondée sur l’amour. Quand cesse l’amour, cesse la vie du couple.

La république des travailleurs ne s’intéresse qu’à l’enfant, unité de travail qui accroît sa force. Elle ne possède aucun droit de regard dans les affaires conjugales, sauf au point de vue de l’hygiène de la race et à celui de l’accroissement ou de la diminution des naissances.

Les ultimes conséquences de ces théories s’aperçoivent. Je les résumerai, sans trahir la pensée de Kollontaï, par une de ses propres formules:

Au lieu de la devise ancienne Tout pour l’aimé, notre éthique écrit Tout pour la communauté. (Thèses sur la morale communiste et le mariage. Brochure en préparation.)

Ainsi, Alexandra Kollontaï, romantique dans son effréné marxisme, avec un dédain superbe des bonheurs sûrs, conquis au cours des âges par le groupe familial et pour l’amour d’une construction sociale, dont l’expérience russe elle-même aurait dû lui prouver l’utopie, balayait le passé.
Je lui opposai le spectacle de la réalité révolutionnaire.

D’abord, comment justifiait-elle le décret autorisant les avortements, elle qui ne rêvait que « de palais de la maternité, où les mères n’auraient qu’à jouir du radieux sourire de leur enfant ? » Elle n’ignorait pas plus que moi que, dans les hôpitaux, les médecins ne suffisaient pas aux opérations de ce genre, et que les maisons clandestines se multipliaient « ayant à leur porte des queues plus interminables que celles qui stationnaient aux boulangeries », prétendaient les mauvaises langues.

- C’est l’affreuse misère qui seule a motivé cette loi. Les femmes ne peuvent pas nourrir leurs enfants. La communauté n’a pas encore les moyens de les élever. Que faire ? Il valait mieux autoriser, provisoirement, ce que nous ne pouvions pas empêcher.

- Et dans la ville, toutes ces unions d’un jour ou d’une semaine, toutes ces femmes qui loin d’obéir au sentiment cèdent à celui qui leur apporte un supplément de nourriture, un morceau de savon, une paire de bas.

- Je sais bien, dit Alexandra Kollontaï, dont tant de véritable générosité animait les paroles, qui, inlassablement, avait sauvé des enfants, qui toute sa vie avait cherché sincèrement une plus haute loi d’amour, mais dont l’obstination à tirer des faits mêmes qui les condamnaient, la justification de ses chimères, me paraissait insensée, je sais bien comment les choses se passent. Les dures nécessités matérielles pèsent lourdement sur les épaules féminines. La femme, en cette période transitoire, n’a pas encore pu acquérir de suffisantes capacités techniques pour lutter à armes égales contre l’homme, et est contrainte de recourir à lui.

- Dès quinze et seize ans, remarquai-je.

- Mais aujourd’hui la femme qui se vend ne se méprise plus elle-même. L’homme qui la prend ne la méprise pas non plus. Tout le monde a trop souffert. Tout le monde comprend.

Fallait-il que le malheur fût absolu, pour inspirer aux uns une telle compréhension des autres ! Mais déjà, Alexandra Kollontaï, non sans finesse, esquissait la psychologie de certains couples révolutionnaires. Elle raconta comment l’absence du moindre superflu rendait difficiles les anciennes fantaisies, comment la vie de parti absorbant les forces vives de l’élite l’empêchait de sacrifier au sentiment, comment les jeunes femmes, sans goût aux occupations ménagères, s’accordaient les mêmes libertés que les hommes de leur âge, et la tendance délibérée du plus grand nombre à ne pas essayer d’obtenir du même être les joies complexes dont il est pourtant permis à un seul, de rêver.

Pour ma part, j’avais déjà reçu beaucoup de confidences.

L’humanité est à nu en temps de famine et ceci me frappait :

La disparition absolue des conventions du monde laissait à chacun une inimaginable liberté. La tolérance, en matière de morale individuelle, n’existait plus, car elle eût supposé l’intolérance. Mais, aussi, les accaparantes obligations de l’existence quotidienne empêchaient les savantes constructions intellectuelles que Stendhal indique à l’origine des passions, et pour lesquelles, vraiment, il ne restait pas de temps.

Le monde d’autrefois mourait. Celui de demain, en dépit d’Alexandra Kollontaï, de ses amis ou de ses adversaires, ne vivait pas encore. Divisée à  l’extrême, morcelée à l’infini, décomposée, la palpitante masse sociale attendait… Quoi ?… Des espérances confuses, je dois le reconnaître, fermentaient. Et, en cette période qui malgré les apparences n’appartenait pas au communisme, les personnalités s’affirmaient avec éclat.

Quelles tragédies des amours qui se brisaient, des désespoirs de vieillards qui sentaient la jeunesse les renier, des lâchetés, des colères, des héroismes ! Et en marge du malheur, quels déchaînements ! Journalistes, mercantis, artistes, fonctionnaires, philosophes, écoliers, voyageurs et voleurs, aujourd’hui, en Russie, vous pouvez agir à votre guise gardez-vous, seulement, de gêner la Révolution.

La police veille.

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L’insurrection de Cronstadt et la destinée de la Révolution russe (Ciliga, 1938)

9 février 2013

Paru dans La Révolution Prolétarienne N°278 du 10 septembre 1938. Edité en brochure par Le Prolétaire en 1946 (cf. pdf externe).

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Introduction du Prolétaire (Lyon, 1946)

L’échange de lettres entre Trotsky et Wendelin Thomas (l’un des leaders du soulèvement des marins allemands en 1918, actuellement membre de la Commission américaine d’enquête sur les procès de Moscou) au sujet de la Place à donner dans l’histoire aux événements de Cronstadt de 1921, a provoqué une véritable discussion internationale. Cela témoigne de l’importance du problème. D’autre part, si c’est Plus particulièrement aujourd’hui que l’on s’occupe de Cronstadt, ce n’est pas par hasard : une analogie, et même un lien direct, entre ce qui s’est passé à Cronstadt il y a dix-sept ans, et les récents procès de Moscou, ne sont que trop évidents. Aujourd’hui on assiste au meurtre des chefs de la Révolution d’octobre; en 1921, ce furent les masses de base de cette révolution qui furent décimés. Serait-il possible de déshonorer et de supprimer aujourd’hui les chefs d’Octobre sans que la moindre protestation se lève dans le pays, si ces chefs-là Savaient eux-mêmes, à coups de canons, obligé de se taire les marins de Cronstadt et les ouvriers de la Russie entière ?

La réponse de Trotsky à Wendelin Thomas montre que, malheureusement, Trotsky — qui est, avec Staline, le seul des chefs d’Octobre 9ui soit encore en vie parmi ceux qui ont effectué la répression de Cronstadt — se refuse fctuellement, encore, à regarder le passé objectivement. Bien plus : dans son dernier article : «Beaucoup de bruit autour de Cronstadt», il elargit encore le fossé qui s’était alors creusé entre les masses travailleuses et lui; il n’hésite Pas, après avoir ordonné leur bombardement en 21, à présenter aujourd’hui les hommes de Cronstadt comme « des éléments complètement démoralisés, des hommes qui portaient d’élégants pantalons bouffants et se coiffaient a la façon des souteneurs ».

Non ! ce n’est pas avec de telles accusations, qui puent la morgue bureaucratique à cent pas, que l’on peut apporter une utile contribution aux enseignements à tirer de la grande révolution russe.
Pour déterminer l’influence qu’a eue Cronsadt sur le sort de la Révolution, il faut, en mitant toutes questions de personnes, porter son attention sur trois questions fondamentales: 1°  dans quelle ambiance a surgi la révolte de Cronstadt ? 2° quels étaient les buts de ce mouvement ? 3° par quels moyens les insurgés essayèrent-ils d’atteindre ces buts ?

Les masses et la bureaucratie en 1920-1921

 Tout le monde est maintenant d’accord pour reconnaître qu’au cours de l’hiver 1920-1921, la Révolution russe vivait un moment particulierement critique : l’offensive en Pologne était terminée par la défaite de Varsovie, aucune révolution sociale n’éclatait dans l’Europe occidentale, la révolution russe demeurait isolée, la famine et la désorganisation s’emparaient du pays entier; le péril de la restauration bourgeoise frappait aux portes de la révolution. En ce moment critique, les différentes classes et partis qui existaient à l’intérieur du camp révolutionnaire présentèrent chacun leurs solutions pour résoudre la crise.

Le gouvernement soviétique et les sphères supérieures du parti communiste appliquèrent leur programme du renforcement du pouvoir de la bureaucratie. L’attribution aux « Comités exécutifs » des pouvoirs attribués jusqu’alors aux soviets, le remplacement de la dictature de la classe par celle du parti, le déplacement de l’autorité à l’intérieur même du parti, de ses membres à ses cadres, la substitution au double pouvoir de la bureaucratie et des ouvriers dans les usines du seul pouvoir de l’appareil, tout cela devait « sauver la Révolution » !

C’est à ce moment que Boukharine prononça son plaidoyer en faveur du « bonapartisme prolétarien ». « En se limitant lui-même », le
prolétariat aurait soi-disant facilité la lutte contre la contre-révolution bourgeoise. Ainsi se manifestait déjà l’énorme suffisance, quasi-
messianique, de la bureaucratie communiste.

Les 9e et 10° congrès du parti communiste, ainsi que l’intervalle d’une année qui les sépara, se passèrent sous le signe de cette nouvelle politique. Lénine en fut le réalisateur rigide, et Trotsky le troubadour. La bureaucratie prévenait la restauration bourgeoise, en éliminant les traits prolétariens de la révolution.

La formation de l’ « opposition ouvrière » au sein du parti, appuyée, non seulement par la fraction prolétarienne du parti, mais aussi par la grande masse des ouvriers sans parti, la grève générale du prolétariat de Pétrograd peu avant la révolte de Cronstadt, et enfin cette insurrection elle-même, tout cela exprimait les aspirations des masses qui sentaient, plus ou moins clairement, qu’une « tierce personne » était en train de porter atteinte à ses conquêtes. Le mouvement des paysans pauvres de Makhno en Ukraine fut, dans l’ensemble, la conséquence des mêmes résistances. Lorsqu’on examine, avec le recul historique dont nous disposons maintenant, les luttes de 1920-1921, on est frappé de voir que ces masses dispersées, affamées et affaiblies par la désorganisation économique, ont néanmoins trouvé en elles la force de formuler avec autant de précision leur position sociale et politique, et de la défendre, à la fois, contre la bureaucratie et contre la bourgeoisie.

Le programme de Cronstadt

Pour ne pas nous contenter, comme Trotsky, de simples affirmations, soumettons aux lecteurs la résolution qui servit de programme au mouvement de Cronstadt. Nous la reproduisons en entier, en raison de son énorme importance historique. Elle fut adoptée le 28 février par les marins du cuirassé « Petropavlovsk » et acceptée ensuite par tous les marins, soldats et ouvriers de Cronstadt.

«Après avoir entendu les représentants des équipages qui ont été délégués par l’assemblée générale des bâtiments pour se rendre compte de la situation à Pétrograd, cette assemblée prend les décisions suivantes :

I. Organiser immédiatement des réélections aux soviets avec vote secret et en ayant soin d’organiser une libre propagande électorale pour tous les ouvriers et paysans, vu que les soviets actuels n’expriment pas la volonté des ouvriers et des paysans;

II. Accorder la liberté de la parole et de la presse pour les ouvriers et les paysans, pour les anarchistes et les partis socialistes de gauche;

III. Donner la liberté de réunion et la liberté d’association aux organisations syndicales et paysannes;

IV. Organiser, pour le 10 mars 1921 au plus tard, une conférence sans-parti des ouvriers, soldats rouges et matelots de Pétrograd, de Kronstadt et du district de Pétrograd;

V. Libérer tous les prisonniers politiques appartenant aux partis socialistes, ainsi que tous les ouvriers et paysans, soldats rouges et marins emprisonnés pour des faits en rapport avec des mouvements ouvriers et paysans;

VI. Elire une commission pour la révision des cas de ceux qui sont détenus dans les prisons ou les camps de concentration;

VII. Supprimer tous les « politotdiel » (1), car aucun parti ne peut avoir de privilèges pour la propagande de ses idées ni recevoir de l’Etat des ressources dans ce but. A leur place, il doit être créé des commissions culturelles élues, auxquelles les ressources doivent être fournies par l’Etat;

VIII. Supprimer immédiatement tous les « zagraditelnyé otriady » (2);

IX. Fournir à tous les travailleurs une ration égale, à l’exception de ceux des métiers insalubres qui pourront avoir une ration supérieure;

X. Supprimer les détachements de combat communistes dans toutes les unités militaires, et faire disparaître dans les usines et fabriques le service de garde effectué par les communistes. Si on a besoin de détachements de combat, les désigner par compagnie dans chaque unité militaire; dans les usines et fabriques les services de garde doivent être établis conformément à l’avis des ouvriers;

XI. Donner aux paysans le droit de travailler leurs terres comme ils le désirent, ainsi que celui d’avoir du bétail, mais tout cela par leur propre travail, sans aucun emploi de travail salarié;

XII. Demander à toutes les unités militaires ainsi qu’aux camarades « koursanty » (3) de s’associer à cette résolution;

XIII. Exiger qu’on donne dans la presse une large publicité à toutes les résolutions;

XIV. Désigner un bureau mobile de contrôle;

XV. Autoriser la production artisanale libre, sans emploi de travail salarié.

Ce sont là des formules frustes, certaines même insuffisantes, mais qui sont toutes imprégnées de l’esprit d’Octobre, et il n’y a pas de calomnie au monde qui puisse faire douter de la liaison intime existant entre cette résolution et le sentiment qui guidait les expropriateurs de 1917.

La profondeur des principes qui animent cette résolution se trouve montrée par le fait qu’elle est encore largement actuelle. On peut, en effet, l’opposer aussi bien au régime de Staline de 1938 qu’à celui de Lénine de 1921. Il y a même plus : les propres exigences de Trotsky à l’encontre du régime de Staline ne sont que la reproduction, timide il est vrai, des revendications de Cronstadt. D’ailleurs, quel autre programme, quelque peu socialiste, pourrait être opposé à l’oligarchie bureaucratique en dehors de ceux de Cronstadt et de l’Opposition ouvrière ?

Le début de la résolution montre la liaison étroite qui existait entre les mouvements de Pétrograd et de Cronstadt. La tentative de Trotsky d’opposer les ouvriers de Pétrograd à ceux de Cronstadt afin de consolider la légende du caractère contre-révolutionnaire du mouvement de Cronstadt se heurte à Trotsky lui-même : en 1921, Trotsky, en effet, plaidant pour la nécessité dans laquelle Lénine s’était trouvé de supprimer la démocratie au sein des soviets et dix parti, accusait les grandes masses, dans le parti et en dehors du parti, de sympathiser avec Cronstadt. Il admettait donc à ce moment que, bien que les ouvriers de Pétrograd et de l’Opposition ouvrière n’aient point été jusqu’à la résistance à main armée, leur sympathie au moins allait à Cronstadt.

L’assertion de Trotsky suivant laquelle « l’insurrection aurait été inspirée par le désir d’obtenir une ration privilégiée » est encore plus effarante. Ainsi, c’est l’un de ces privilégiés du Kremlin, pour lesquels les rations étaient très supérieures à celles des autres, qui ose lancer un semblable reproche, et cela à des hommes qui, dans le paragraphe IX de leur résolution réclamaient explicitement l’égalisation de la ration ! Ce détail montre à quel point l’aveuglement bureaucratique de Trotsky est infini et désespéré.

Les articles de Trotsky ne s’écartent pas d’un seul pas de la légende forgée autrefois par le Comité central du parti. Certes, Trotsky mérite l’estime du mouvement ouvrier international pour avoir refusé, à partir de 1923, de continuer à participer à la dégénérescence bureaucratique et aux nouvelles « épurations » destinées à priver la Révolution de tous se éléments de gauche; il préféra être éliminé lui-même. Il mérite plus encore d’être défendu contre la calomnie et les attentats de Staline. Mais tout cela ne donne pas à Trotsky le droit d’insulter les masses travailleuses de 1921. Au contraire ! Plus que tout autre, Trotsky aurait dû fournir une nouvelle appréciation de l’initiative prise par Cronstadt, initiative d’une valeur historique considérable, initiative prise par des militants de la base afin de lutter contre la première « épuration » sanglante entreprise par la bureaucratie.

L’attitude des travailleurs russes au cours de l’hiver tragique 1920-1921 témoigne qu’un instinct social profond et un noble héroïsme animèrent les classes laborieuses de Russie, non seulement durant la montée de la Révolution mais aussi lors de la crise qui la mit en péril mortel.

Ni les combattants de Cronstadt, ni les 0uvriers de Pétrograd, ni les communistes du rang, ne disposaient déjà plus, il est vrai, au cours de cet hiver, d’autant d’énergie révolutionnaire qu’en 1917-1919, mais tout ce qu’il y avait encore de socialiste et de révolutionnaire dans cette Russie de 1921, c’était la base qui le possédait. En s’opposant à celle-ci, Lénine et Trotsky, d’accord avec Staline, avec Zinoviev, Kaganovitch et autres, répondaient aux désirs et servaient les intérêts des cadres bureaucratiques. Les ouvriers luttaient alors pour le socialisme dont la bureaucratie poursuivait déjà la liquidation. C’est là qu’est le fond du problème.

Cronstadt et la N.E.P.

On croit assez communément que Cronstadt figeait l’introduction de la N.E.P.; c’est là une profonde erreur. La résolution de Cronstadt se prononcait pour la défense des travailleurs, non seulement contre le capitalisme bueaucratique d’Etat, mais aussi contre la restauration du capitalisme privé. Cette restauration était exigée — contrairement à Cronstadt – par les social-démocrates, qui la combinaient avec un régime de démocratie polique. Et ce sont Lénine et Trotsky qui la réalisèrent en grande partie (mais sans démocratie politique) sous la forme de la N.E.P. La résolution de Cronstadt disait, elle, tout le contraire puisqu’elle s’affirmait contre le salariat dans l’agriculture et l’artisanat. Cette résolution, et le mouvement auquel elle servit de base, tendaient à l’alliance révolutionnaire des prolétaires et des paysans travailleurs, avec les milieux les plus pauvres des campagnes, afin que la révolution se développe vers le socialisme ; la N.E.P. était, au contraire, l’union des bureaucrates avec les couches supérieures du village contre le prolétariat, c’était l’alliance du capitalisme d’Etat et du capitalisme privé contre le socialisme. La N.E.P. est autant antagoniste des revendications de Cronstadt que, par exemple, le programme socialiste révolutionnaire de l’abolition du système de Versailles surgissant devant prolétariat d’avant-garde européen est opposé à l’abrogation du traité de Versailles telle qu’elle fut réalisée par Hitler.

Voici, enfin, une dernière accusation couramment répandue : des initiatives comme celle de Cronstadt pouvaient indirectement déchaînerles forces de la contre-révolution. Il est possible en effet que même en se plaçant sur la base de la démocratie ouvrière, la révolution ait finalement échoué, mais ce qui est certain c’est qu’elle a péri, et qu’elle a péri du fait de la politique des dirigeants : la répression de Cronstadt, la suppression de la démocratie ouvrière et soviétique par le congrès du parti communiste russe, l’élimination du prolétariat de la gestion de l’intrie, l’introduction de la N.E.P. signifiaient déjà la mort de la Révolution.

C’est précisément à la fin de la guerre civile que se produisit la scission de la société post-révolutionnaire en deux groupes fondamentaux: les masses travailleuses et la bureaucratie, Dans ses aspirations socialistes et internationalistes la révolution russe fut étouffée; dans ses tendances nationalistes, bureaucratiques, de capitalisme d’Etat, elle se développa et se consolida.

C’est à partir de là et sur cette base que chaque année, de plus en plus nettement, l’amoralisme bolchevique, si souvent évoqué, acquit le développement qui devait conduire aux procès de Moscou. La logique implacable des choses s’était manifestée : lorsque des révolutionnaires, demeurant tels en paroles, accomplissent, en fait, les tâches de la réaction et de la contre-révolution, ils doivent inéluctablement avoir recours au mensonge, à la calomnie et à la falsification. Ce système du mensonge généralisé est la conséquence, non la cause, de la séparation du parti bolcheviste d’avec le socialisme et le prolétariat.

Je me permets, pour corroborer ce qui est dit ci-dessus, de citer des témoignages sur Cronstadt d’hommes que j’ai rencontrés dans la Russie des Soviets.

Ceux de Cronstadt ? Ils eurent parfaitement raison; ils sont intervenus pour défendre les ouvriers de Pétrograd; ce fut un malentendu tragique que Lénine et Trotsky, au lieu de s’entendre avec eux, leur livrèrent bataille, me disait, en 1932, Dch., qui, en 1921, était ouvrier sans parti à Pétrograd et que je connus dans l’Isolateur politique de Verkhnié-Ouralsk comme trotskyste.

C’est une fable qu’au point de vue social, le Cronstadt de 1921 ait eu une population toute différente de celle de 1917, me disait en prison un autre Pétrogradois, Dv., qui, en 1921, était membre des Jeunesses Communistes, et fut emprisonné en 1932 comme « déciste » (membre du groupe Sapronov, du « Centralisme démocratique »).

J’eus aussi l’occasion de connaître l’un de ceux qui avaient effectivement participé au soulèvement de Cronstadt. C’était un ancien mécanicien de la marine, communiste dès 1917, qui avait activement pris part à la guerre civile, dirigé un certain temps une Tchéka de province quelque part sur la Volga, et se trouvait en 1921 à Cronstadt en qualité de commissaire politique, sur le navire de guerre « Marat » (ex-« Pétropavlovsk »). Lorsque je le vis, en 1930, dans la prison de Léningrad, il venait de passer huit ans aux îles Solovetski.

Les moyens de lutte

Les travailleurs de Cronstadt poursuivaient des buts révolutionnaires en luttant contre les tentatives réactionnaires de la bureaucratie et en se servant de moyens propres et honnêtes.

Par contre, la bureaucratie diffamait odieusement leur mouvement, prétendant qu’il était dirigé par le général Kozlovski. En fait, ceux de Cronstadt voulaient honnêtement, en camarades, discuter les questions litigieuses avec des représentants du gouvernement. Leur initiative eut d’abord un caractère défensif — c’est pour cette raison qu’ils n’occupèrent pas en temps voulu Oranienbaum, sur la côte en face de Cronstadt.

Dès le début, les bureaucrates de Pétrograd employèrent le système des otages en arrêtant les familles des marins, soldats de l’armée rouge et ouvriers de Cronstadt qui habitaient Pétrograd, parce que quelques commissaires de Cronstadt – dont pas un seul ne fut fusillé — avaient été arrêtés. La détention des otages fut portée à la connaissance de Cronstadt par voie de tracts lancés par avion. Dans sa réponse par radio, Cronstadt déclara le 7 mars « qu’il ne voulait pas imiter Pétrograd car il estime qu’un pareil acte, même effectué dans un accès de haine désespérée, est le plus honteux et le plus lâche à tous les points de vue.

L’histoire n’a pas encore connu de pareils procédés. » (Izvestia du Comité Rév. de Cronstadt, 7 mars 1921). Le nouveau milieu dirigeant comprenait, lui, beaucoup mieux que les « rebelles » de Cronstadt la signification de la lutte sociale qui commençait, la profondeur de l’antagonisme des classes qui le séparait des travailleurs. C’est en cela que réside la tragédie de toutes les révolutions dans la période de leur déclin.

Mais lorsque le conflit militaire fut imposé à Cronstadt, celui-ci trouva encore en lui la force de formuler les mots d’ordre de la « troisième révolution » qui demeurent depuis lors le programme du socialisme russe de l’avenir (4).

Bilan

Il y a des raisons de penser qu’étant donné le rapport des forces du prolétariat et de la bourgeoisie, du socialisme et du capitalisme, qui existait en Russie et en Europe au début de 1921, la lutte pour le développement socialiste de la révolution russe était vouée à un échec. Dans ces conditions, le programme socialiste des masses ne pouvait vaincre; il fallait s’attendre au triomphe de la contre-révolution déclarée ou camouflée sous l’aspect d’une dégénérescence (comme cela s’est produit en fait).

Mais pareille conception des processus de la révolution russe ne diminue nullement, dans le domaine de principe, l’importance historique du programme et des efforts des masses travailleuses. Au contraire, ce programme constitue le point de départ d’où commencera le nouveau cycle du développement révolutionnaire et socialiste. En effet, toute révolution nouvelle commence non sur la base où débuta la précédente, mais en partant du point où la révolution antérieure a subi un enrayement mortel.

L’expérience de la dégénérescence de la révolution russe pose de nouveau devant la conscience du socialisme international un problème sociologique extrêmement important : Pourquoi dans la révolution russe, comme dans deux autres grandes révolutions antérieures, celles d’Angleterre et de France, est-ce de l’intérieur que la contre-révolution a triomphé au moment où les forces révolutionnaires s’épuisaient, et par le moyen du parti révolutionnaire lui-même (« épuré », il est vrai, de ses éléments de gauche) ?

Le marxisme estimait que la révolution socialiste, une fois commencée, ou bien serait assurée d’un développement graduel et continu menant au socialisme intégral, ou bien irait à une défaite se réalisant sous la forme d’une restauration bourgeoise.

L’ensemble de la révolution russe pose d’une façon toute nouvelle le problème du mécanisme de la révolution socialiste. Cette question doit devenir primordiale dans la discussion internationale. Dans cette discussion, le problème de Cronstadt peut et doit avoir une place digne de lui.

A. CILIGA.

Notes:

(1) Sections politiques du parti communiste existant dans la plupart des institutions d’Etat.

(2) Zagraditelnyé – otriady : détachements policiers créés officiellement pour lutter contre l’agiotage, mais qui en fin de compte confisquaient tout ce que la population affamée, les ouvriers compris, amenaient des campagnes pour la consommation personnelle.

(3) Elèves-officiers.

(4) Un ouvrage d’ensemble sur Cronstadt, contenant des documents essentiels sur ces journées historiques, vient d’être établi par Ida Mett. Sa publication apporterait, à mon avis, une contribution opportune à la discussion internationale qui se développe actuellement.

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Les idées de "l’Opposition ouvrière" (Medvediev, 1924)

23 janvier 2013

Paru dans le Bulletin communiste N°16 (janvier-mars 1927).

Quelques camarades se rappellent peut-être que le dernier conflit public dans le P. C. Russe a été annoncé par la dénonciation de “ l’opposition ou­vrière”, dans la Pravda du 10 juillet dernier, à propos d’une lettre privée de Medvediev, vieille de deux ans, et adressée à des communistes de Bakou.

Cette lettre n’a jamais été publiée.

Avec l’honnêteté spéciale qui est devenue de règle dans notre Parti Russe depuis que les intérêts de clan y ont pris le pas sur les intérêts de classe, l’auteur de la lettre a été dénoncé comme contre-révolutionnaire, à grand renfort de falsifications du document révélateur.

Dans la Révolution Prolétarienne d’août 1926, le rédacteur du B. C., ignorant le texte au­thentique de la lettre, a réussi, par une scrupuleuse critique de texte et quelque connaissance du sujet, à indiquer exactement tous les points tripatouillés par la Pravda, ainsi que tous les matériaux reçus ultérieurement l’ont démontré. "Vous avez mis le doigt sur tous les faux », nous écrivait de Moscou un camarade bien renseigné.

Voici le texte intégral non falsifié de la lettre de Medvediev.

Nous répétons encore une fois qu en reprodui­sant un document de cet ordre, nous entendons donner à nos lecteurs des éléments pour se faire une opinion, et non reprendre à notre compte toutes les idées qui s’y trouvent exprimées.

Voir, comme complément à cette lettre, l’article de Chliapnikov: " La vérité sur l’Opposition ouvrière " (Révolution prolétarienne d’octobre).

Cher camarade V.,

Nous avons reçu votre lettre et les rensei­gnements sur la discussion à Bakou. Nous avons vu, aussi bien par la lettre que par la conversation avec le camarade Kobysiev que vous n’avezpas en­core connaissance de notre article publié dans la Pravda du 18-1-24. Il fut écrit et remis à la rédac­tion dès le 20-12-23, c’est à dire à une époque où la discussion continuait encore à s’étendre même chez nous, à Moscou. A ce moment là, tout le monde avait pris position et nous prîmes dans notre article une attitude nette sur toutes les questions posées au cours de la discussion. Il est bien regrettable que cet article ne vous soit pas parvenu.

En tous cas, maintenant vous le recevrez; nous vous l’envoyons par l’intermédiaire de Kobysiev, et nous y joignons des éclaircissements sur nos conclusions d’ensemble contenues dans le discours sténographié de Chliapnikov, rapporteur à la conférence du Parti du Rayon de Khamovniki, ainsi qu’une copie de la résolution que nous avons présentée surtout dans les cellules ouvrières. Lisez-les attentivement, et vous y trouverez une réponse aux questions principales de votre lettre. Ne perdez pas de vue que dans ces documents nous ne définissons que la ligne générale de la politique du Parti, sans aborder ses manifesta­tions spéciales dans divers domaines. Dans cette lettre, je n’examinerai que les aspects de cette politique qui pourraient rester obscurs pour vous même après connaissance des renseignements indiqués ci-dessus.

I. — Voici ce que nous devons dire de votre résolution : elle ne définit pas exactement le rôle et l’importance de la politique intérieure du C. C. Il ne faut jamais perdre de vue que cet aspect de l’activité politique du Parti est subordonné, dérivé. Il dépend de la politique économique fondamen­tale du Parti, qui détermine l’ensemble.

Or, celle-ci est en dernière analyse une résul­tante du rapport des forces des classes dans notre pays, de leur poids spécifique (1) et de leur puis­sance économique dans l’économie générale. Mais, directement, elle est déterminée par la composition sociale de notre Parti, dans lequel les masses ouvrières ne constituent que le sixième ou le septième de l’effectif. C’est de cela que dépend, selon nous, la politique intérieure du Parti, c’est également, ainsi que nous l’expli­quons dans nos documents.

Il serait tout à fait erronné de croire possible de diviser les divers domaines de la politique du Parti en secteurs complètement indépendants l’un de l’autre, et, tout en approuvant la politique économique fondamentale du C. C., de critiquer logiquement et avec succès les divers aspects de sa politique, qui ne sont au fond que la résultante directe du contenu, du caractère et de la tendance de cette politique économique. Cette erreur est le défaut principal de votre résolution.

Elle s’aggrave du fait qu’en tentant de défen­dre celle-ci, vous soulignez que vous ne critiquez nullement la politique générale du C. C. ou plutôt vous dites que vos divergences de vues sur la politique intérieure du Parti ne sont pas liées à la politique d’ensemble. Chez nous à Moscou « l’opposition de septembre » (Préobrajensky, Piatakov, Smirnov, etc.) fut complètement battue et démoralisée parce qu’elle avait ainsi posé la question. Cela se serait inévitablement aussi produit chez vous, s’il y avait eu à Bakou dans les sphères officielles des politiques plus expé­rimentés.

II. — a) Dans les questions concernant la politique économique, encore une fois nous n’approuvons pas le caractère général que lui donne le C. C. dans sa résolution et qu’elle a réellement. Je parle du «caractère général» non pas parce que nous serions des partisans de cette politique en tous ses points. Loin de là. Mais je suis obligé d’être bref dans cette lettre ; je n’aborderai donc que l’essentiel en laissant de côté les aspects particuliers.

Le point essentiel de la résolution du C. C. déterminant tout le reste est de n’assigner au fond à toutes les branches de l’industrie lourde d’Etat qu’un rôle d’annexe, de complément aux petites et même aux infimes entreprises rurales. Tout ce qui ne peut trouver à s’employer dans ces entre­prises est condamné à la réduction par la préten­due « concentration » ; ce n’est que quand une pareille réduction peut provoquer directement l’indignation de la masse ouvrière condamnée à un long chômage que cette réduction ou « con­centration » fait place à des considérations d’ordre politique. Mais il va de soi qu’ainsi la réduction se trouve simplement retardée, sans que soit nullement résolue la question du maintien réel et de l’extension de nos foyers industriels et des forces révolutionnaires prolétariennes.

Celui qui connaît, ne serait-ce que dans les grandes lignes, l’histoire de notre industrie, ou s’y intéresse tant soit peu, se rend aisément compte qu’elle ne compta jamais sur les entreprises rurales, ni dans sa création, ni pour son dévelop­pement, en ce qui concerne ses branches fonda­mentales : sidérurgie, constructions mécaniques, extraction du charbon et du pétrole, combustibles en général ; elle reposait sur la construction des chemins de fer, l’établissement des voies fluviales, des routes et chaussées, sur l’extension incessante de toutes les branches industrielles de l’économie nationale, en leur fournissant des machines, du matériel, des outils, etc., sur la croissance de l’économie des villes et sur les grandes ressources réservées à la « défense nationale ». Le monde paysan consommait pour une somme infime com­parativement à ces consommateurs et n’était même pas un auxiliaire sérieux pour l’industrie lourde.

Aussi, lorsque maintenant le C. C. annonce que ce marché paysan est une limite que l’indus­trie d’Etat ne peut franchir, que c’est précisément dans ce sens qu’il résoudra toutes les questions industrielles, nous voyons naturellement dans une telle politique une menace dirigée contre la grande industrie, l’existence même de la classe ouvrière, et dès maintenant contre les avantages immédiats que le prolétariat s’assura par la Révo­lution d’octobre.

Je puis vous citer ici un exemple concret de la situation qu’une telle politique crée, par exem­ple pour l’industrie du pétrole de Bakou. Comme nous avons pour le moment d’importantes réser­ves de pétrole, d’essence et d’huile minérale, comme la demande est jusqu’à maintenant très limitée, conformément au caractère général ci-dessus signalé de la politique économique d’en­semble du Parti, toute l’industrie du raffinage du pétrole de Bakou et de Grozny se restreindrait et tout le travail de l’industrie pétrolifère se concen­trerait sur l’obtention du combustible. Cela signifie que nous aurions une réduction inévitable des cadres dans l’industrie pétrolifère, et en même temps un affaiblissement numérique de notre base politique.

Tel est le caractère fondamental de la politi­que économique du Parti, fixée dans la résolution du C. C. pour la plus prochaine période de notre exercice du pouvoir. Il s’y cache à notre avis un grand danger pour les intérêts de la classe ou­vrière et l’avenir de l’industrie lourde.

b) Ce danger apparaîtra encore plus pressant si nous examinons un autre facteur de notre politique intérieure au Parti : l’attitude de celui- ci, c’est-à-dire de ses dirigeants, soutenus par la majorité écrasante des membres, en face de la « Nouvelle Politique Economique ».

Jusqu’aux tout derniers temps, ils représen­taient cette politique comme une manœuvre socialiste.

Poussés par une nécessité impérieuse, on avait eu l’intention, par cette manœuvre, de donner une certaine liberté à la pression petite-bourgeoise capitaliste de la paysannerie, intime­ment liée à la bourgeoisie commerçante des villes et des campagnes ; en même temps, 0n aurait pendant cette période, reconstitué, consolidé avec le maximum d’énergie la base matérielle de notre domination, l’industrie lourde d’Etat ; on aurait commencé sur le marché libre, avec l’aide de l’industrie d’Etat consolidée, la lutte contre la croissance inévitable de la Nep et du capital privé.

A présent, presque personne ne présente cette question sous cet angle. Au contraire nous entendons surtout des formules d’admiration pour cette politique qui nous fut dictée par une force hostile au prolétariat; c’est, là un signe que cette politique de nécessité devient maintenant la vertu politique suprême, c’est-à-dire que l’on cesse de la présenter comme un recul forcé permettant de sauver une grande partie de nos conquêtes. D’autre part, elle prend de plus en plus souvent l’apparence de l’unique politique économique possible pour nous ; elle serait soi-disant la consolidation de toutes les conquêtes d’Octobre, politique qui par sa tendance et par son essence représenterait en elle même un renforcement direct de la dictature du prolétariat.

Ainsi, si vous tenez compte de ce facteur : l’attitude envers la Nep qui n’est en réalité que l’expression directe, immédiate des intérêts des masses petites-bourgeoises des villes et des campagnes (elle fut d’ailleurs proclamée afin d’en affaiblir la pression politique), la tendance à trans­former la grosse industrie en une annexe destinée à satisfaire les besoins des petites entreprises rurales dans leur vie domestique restreinte et ceux des masses paysannes menace plus forte­ment encore les conquêtes essentielles de la classe ouvrière.

c) Nous en sommes déjà à plus d’un million de chômeurs pour un million d’ouvriers au travail.

Le développement prochain, accéléré, de l’économie rurale, particulièrement de celle des masses paysannes riches (koulaks) ou plus ou moins aisées, soi-disant moyennes, tout en étant un phénomène améliorant considérablement notre économie délabrée, amènera néanmoins inévita­blement l’élimination des paysans les plus dépour­vus de réserves et surtout des ex-ouvriers et en emplira les villes.

Dès à présent, ce flot entraîne des masses de plus en plus considérables. A côté de cela, puisque l’Europe nous reconnaîtra prochainement, nous entrerons en liaison plus intime avec le marché mondial ; autrement dit, dans l’économie de notre propre Etat, nous devrons nous régler d’après le niveau de l’économie et du développement des Etats européens.

Quant à notre économie rurale, qui dans sa masse prépondérante appartient au type de la petite exploitation, elle devra en ce qui con­cerne les débouchés de ses produits sur les mar­chés mondiaux se guider non seulement d’après l’Europe, mais aussi d’après l’Amérique ; cela accélérera de plus en plus l’auto-disparition, l’élimination des exploitations les plus faibles de nos campagnes, cela chassera vers les villes des quantités de plus en plus grandes de dépossédés. Si à ce moment, dans l’industrie d’Etat, nous étions dans une situation pire que maintenant quand nous ne pouvons même pas donner de travail aux chômeurs actuels, il pourrait arriver que quelque bande de canailles bonapartistes tente de nous renverser ; de telles tentatives pourraient ne pas rencontrer la résistance qu’elles méritent du côté de la masse des chômeurs des villes, martyrisée par la misère ; cette masse, dans une pareille situation pourrait non seulement être passive, mais même, en ce qui concerne ses éléments les plus éprouvés, voir avec plaisir ce concours de circonstances, espérant que la domi­nation du capital privé, tout en les vouant à une exploitation atroce, ne les laisserait au moins pas crever de faim. Un pareil état d’esprit peut se créer non seulement parmi les chômeurs, mais également chez ceux des ouvriers au travail qui s’attendent toujours à être renvoyés.

Si un pareil malheur nous arrivait, nous aurions encore moins à compter sur l’appui des paysans pauvres, en raison des considérations exposées plus haut.

Ce n’est pas pour rien que l’on a établi indu­bitablement pendant la discussion que ceux-ci abandonnent les rangs de notre Parti.

Nous n’approuvons donc point la politique du C. C. qui tendra au fond, pendant la période à venir, à maintenir, consolider, et même, semble-t-il, développer la petite exploitation rurale basant sur les besoins actuels de celle-ci toute la politique industrielle.

Nous estimons que la petite et infime exploi­tation paysanne sous la Nep à l’intérieur du pays en dépendance du marché étranger, est vouée à végéter dans des conditions barbares et à périr sans rémission.

Toutes les tentatives faites pour la sauver, pour l’aider à se maintenir, et même à se développer en conservant sa forme actuelle, sont utopiques et réactionnaires.

Ces paysans ne peuvent trouver qu’une issue à leur situation, une industrie d’Etat se déve­loppant, s’étendant, et à laquelle ils pourraient appliquer leurs bras et leurs forces.

Tout encouragement donné aux illusions des petits paysans qui croient que le pouvoir des Soviets doit les sauver, et les sauvera du péril pourvu qu’il leur conserve la concurrence capi­taliste et le commerce libre, ne ferait que les corrompre au point de vue politique ; ce serait provoquer constamment de leur part de nouvelles exigences envers l’Etat, pourvu que celui-ci, par toutes sortes d’aumônes budgétaires, paie la différence entre la valeur des produits de leur travail, déterminée par le marché mondial, et le minimum de ressources nécessaire à leur exis­tence comme exploitants et comme individus. Ces traits existent déjà dans notre politique actuelle. A l’avenir, avec la politique économique que le C. C. fixe dans sa résolution en affirmant qu’un vaste développement de ces petites entreprises rurales est possible, ils s’accentueront inévita­blement; le budget qui déjà maintenant comporte un déficit, se déséquilibrera davantage, et pèsera comme un fardeau immense sur la classe ouvrière : en effet, l’Etat puisera principalement toutes ces aumônes comme le dit la résolution du C. C. «dans les revenus des entreprises des biens de l’Etat », c’est-à-dire en intensifiant l’exploitation des ouvriers de l’industrie d’Etat.

La partie de la paysannerie qui est en dehors de la masse dont nous avons parlé est la bour­geoisie rurale des paysans koulaks, qui ne nous est pas moins ennemie que la bourgeoisie d’an­cienne formation. Notre attitude envers elle ne peut être qu’une lutte politique implacable.

Tel est le fond de nos divergences de vues à propos des questions de la politique économique du Parti. Nous considérons qu’elle fait prédo­miner les intérêts des six septièmes de ses effec­tifs, qui sont des éléments petits-bourgeois, au lieu de consolider la dictature du prolétariat aussi bien au point de vue politique qu’économique.

Que pouvons-nous opposer comme contre­partie à cette politique ?

a) Considérer comme objectif principal de la politique économique non plus l’exploitation ru­rale, mais la grosse industrie, son extension, son développement, l’utilisation de toutes les res­sources de l’Etat précisément en ce sens. Cette politique servira les intérêts des prolétaires des villes ainsi que des semi-prolétaires des campa­gnes ; ceux-ci se réuniront de plus en plus pour les raisons exposées plus haut; comme par une ironie du sort, leur ruine sera d’autant plus écra­sante que leurs récoltes seront plus belles, car c’est précisément dans ces conditions que les produits de leur travail seront le plus dépré­ciés.

Cette politique servira aussi nos buts com­munistes. Elle est la seule politique communiste juste, possible, réaliste, capable d’assurer pour nous la solution la moins pénible du problème des petits paysans et de consolider leur alliance politique avec la classe ouvrière dans notre République.

b) A de pareilles propositions, on oppose habituellement la question : Où prendre les res­sources pour les réaliser ? Il n’y en a point.

A cela nous répondons ainsi : si nous ne possédons pas de ressources suffisantes pour y  arriver, nous en avons encore passablement, même dans le budget actuel, qui sont destinées non pas à développer la grande économie d’Etat, mais à soutenir l’économie petite-bourgeoise des paysans aisés et à entretenir les illusions utopi­ques des petits paysans, exposées plus haut.

c) Nous estimons que dans la situation actuelle de l’économie de notre pays, en tenant compte de l’avenir qui l’attend tel que je l’ai expliqué plus haut, de gros sacrifices matériels au capital inter­national disposé à ranimer nos régions indus­trielles en léthargie sont le moindre mal plutôt que la situation actuelle et plutôt que celle où nous pourrions nous trouver dans de prochaines années en matière d’économie industrielle et rurale, et qui peut s’avérer pour nous désastreuse.

Pefiser que nous pourrions avec le poids spécifique dont jouit la classe ouvrière dans la politique de l’Etat, en appliquant un système d’impôts sur le revenu, constituer la masse de capital indispensable pour développer l’industrie éteinte, c’est se bercer d’une vaine illusion.

Croire que nous pourrons accumuler ce même capital, mais plus lentement, « centime par cen­time, sou par sou», en les obtenant dans l’indus­trie elle-même, c’est ajouter aux illusions de la petite paysannerie celle d’héritiers décadents des petits-bourgeois des villes. Pour un pareil mode d’accumulation il nous faudrait un demi-siècle. Nous ne pouvons pas encore nous représenter même approximativement dans combien de temps nous triompherons du déficit de notre budget. Seuls, de vains bavards peuvent dans de pareilles conditions parler d’accumulation réelle.

Tels sont nos désaccords essentiels au sujet de la politique économique du Parti et du système actuel de relations avec les paysans. Les conséquences de cette politique pèsent dès maintenant de tout leur poids sur la masse ouvrière, celle-ci en ressentira à l’avenir le poids encore bien plus fortement.

Se figurer qu’elle continuera à courber l’échine, c’est ne pas voir les phénomènes se produisant autour de soi, ou ne pas en comprendre la portée.

III. – La politique de notre Parti à l’extérieur, de même que celle de tout autre Parti, n’est que le prolongement, dans le domaine des relations internationales, de notre politique intérieure.

La plupart des traits caractéristiques de celle-ci se retrouvent dans la politique extérieure.Son défaut principal est qu’elle persiste à tout voir sous des couleurs propres à notre pays.

Le mot d’ordre du soi-disant «gouvernement ouvrier et paysan » n’a fait qu’exprimer une tentative vouée à l’insuccès de résoudre les problèmes principaux posés par le mouvement ouvrier de l’Europe occidentale, en se servant de moyens et de méthodes appliqués dans notre pays. Cela cause des échecs et, consciemment ou non, cette politique discrédite continuellement le rôle exercé par les parties les plus organisées du prolétariat de l’Europe occidentale ; elle cherche à trouver des points d’appui parmi les éléments prolétariens les moins cons­cients et «les paysans» de l’Europe Occidentale. Mais il n’y a pas là-bas de classe paysanne pareille à celle qui existait chez nous à l’époque de notre Révolution ; elle existe dans l’Extrême et le Pro­che-Orient. Mais nous savons maintenant ce qu’amène une tentative de s’appuyer sur les paysans; exemple : la Bulgarie. Cette tentative imposée par le Comintern eut comme consé­quence la débâcle du P. C. bulgare.

Nous savons exactement aussi que dans la Finlande paysanne, le mot d’ordre du «gouver­nement ouvrier et paysan » n’a pas de chanees de succès, moins encore que partout ailleurs.

Telle est la principale orientation de notre politique dans les relations internationales. C’est elle qui détermina la tactique de l’I. C. en Alle­magne, en Italie et en France. Dans tous ces pays d’une importance décisive pour la révolution internationale, cette tactique a conduit à arracher les forces des parcelles communistes de l’ensem­ble des forces organisées du prolétariat, à les opposer au reste du prolétariat en tant que partie la plus révolutionnaire, par contraste avec la masse ouvrière soi-disant incapable de participer consciemment aux actes de la révolution, ce qui a désorganisé et le mouvement ouvrier en général et sa partie communiste, isolant celle-ci de la masse ouvrière du prolétariat organisé et la pri­vant de la possibilité d’une action permanente sur ces masses à l’intérieur de leurs rangs.

Nous sommes les adversaires les plus achar­nés de cette politique. Nous ne voyons aucune possibilité de hâter la marche des événements en Europe occidentale dans le sens de la Révolution en agissant en dehors de la masse écrasante de la classe ouvrière et contre celle-ci. Nous voulons que les masses ouvrières communistes restent partie intégrante des masses ouvrières organisées dans les syndicats, les coopératives, les conseils et les comités d’usine, etc., pour que toute tenta­tive de s’emparer du pouvoir dans ces organi­sations contre la volonté de la plus grande partie de leurs membres, ou d’établir des organisations du même ordre séparées de ces membres, soient résolument répudiées, car ce serait ainsi risquer des aventures périlleuses désorganisant le mou­vement ouvrier.

Telle est dans ses grandes lignes notre posi­tion dans la question de la politique internationale.

Si, jusqu’à présent, nous avions besoin d’être soutenus par le prolétariat occidental, maintenant que nos relations avec l’Europe s’étendent et se régularisent, cet appui nous est encore bien plus nécessaire. Mais la politique qui consiste à discréditer toujours les ouvriers les plus orga­nisés et les plus conscients, politique que nous avons toujours défendue et appliquée par l’inter­médiaire de l’I. C., nous a amenés à isoler complètement les masses ouvrières de notre pays, du prolétariat de l’Europe occidentale, et à isoler pareillement la partie communiste de celui-ci des grandes masses prolétariennes de là-bas.
Les tentatives d’implanter mécaniquement nos méthodes de travail dans tous les pays de l’Europe occidentale créent des situations comme celle que nous voyons, par exemple, en Norvège. Cet exremple fait voir avec une netteté particulière comment ces tentatives conduisent littéralement à la désorganisation du mouvement ouvrier de ce pays, à l’implantation de sections « communistes » matériellement faibles, et à leur entretien en puisant dans les ressources conquises par les masses ouvrières russes, ressources qu’elles ont payées de leur sang et de leurs sacrifices, mais dont elles ne peuvent jouir dans les conditions actuelles.

En fait il se crée des ramassis de valets petits-bourgeois qui, soutenus par l’or russe, se font passer pour le prolétariat, et comme étant les représentants dans l’I. C. des «ouvriers révolu­tionnaires ».

Les méthodes par lesquelles l’I. C. tente de conquérir les masses ouvrières occidentales sont évidemment sans espoir. Non seulement elles ne nous rapprochent pas des masses du prolétariat international organisé, mais au contraire nous en séparent.

En présence de ces échecs, les dirigeants de l’I. C., en la personne des dirigeants de notre Parti, cherchent des soutiens à notre politique en dehors de ces masses ; ils annoncent, par exemple, que les farmers américains sont plus révolution­naires que les masses ouvrières organisées d’Amérique.

De là, il est naturel de faire un pas de plus vers ces farmers. Ils apparaîtront alors précisément comme l’unique base du « communisme » sur laquelle doit porter toute l’activité des com­munistes américains. Des tentatives analogues se font dans tous les autres pays d’Europe. Elles témoignent de ce que la politique de l’I. C., sous la direction des dirigeants de notre Parti, comme conséquence de l’échec subi dans les masses prolétariennes, est pénétrée de tendances l’entraînant vers des classes propriétaires petites-bourgeoises. Celles-ci sont de plus en plus sou­vent opposées aux associations de la classe ouvrière, comme étant capables d’accomplir le bouleversement socialiste, et auxquelles il ne manquerait qu’une direction organisée.

Si on leur en fournit une sous la forme des P. C., ils seront les premiers à réaliser ce bouleversement. Voilà le défaut essentiel de toute notre politique internationale.

Ce défaut explique qu’on dénigre et discré­dite systématiquement les unions prolétariennes de classe de l’Europe occidentale n’adoptant pas encore les mots d’ordre communistes. Ce dénigrement est désastreux pour la cause de la révolution socialiste réelle.

Notre appréciation des partis socialistes de l’Europe occidentale diffère profondément de celle de nos dirigeants.

Tons les cadres directeurs de ces partis sont considérés par eux comme composés de traîtres, renégats, serviteurs de la bourgeoisie, etc., etc… Cela se rapporte aussi bien au parti social-démocrate allemand qu’aux autres.

Ce seul fait suffit à nous faire répudier cette façon de caractériser ces cadres, puisqu’elle n’explique rien, et à nous faire douter que ce soit précisément eux la cause essentielle de ce que la bourgeoisie continue à régner encore en Europe occidentale. Cette explication n’est visiblement pas marxiste ; elle nous amène à une situation sans issue.

Une pareille interprétation de la domination bourgeoise ne laisse aucune lueur d’espoir ; si précisément les cadres les plus conscients, les plus organisés, les plus disciplinés de la classe ouvrière, où les sphères dirigeantes des Partis socialistes se recrutent, sont des traîtres, des rénégats, etc., etc., où sont alors ceux qui repré­sentent vraiment la révolution socialiste?

En réalité, les grandes masses prolétariennes de l’Europe occidentale non seulement ne voient pas que ces éléments trahissent les intérêts de la classe ouvrière, mais au contraire les consi­dèrent comme étant les militants les plus dévoués à leurs intérêts.

C’est pour cette raison que les social-démocrates sont encore si forts et si puissants. C’est justement pour cela qu’ils jouissent encore d’une confiance aussi profonde de la part des masses du prolétariat.

Justement, l’analyse marxiste explique facile­ment pourquoi les grandes masses ouvrières apprécient ainsi ces partis et leurs chefs. Toute la solidité des liens qui les unissent à ces masses, toute la confiance profonde dont ils jouissent auprès de celles-ci s’expliquent par le fait que les chefs social-démocrates n’opposent jamais les besoins quotidiens des ouvriers et les revendica­tions partielles des diverses catégories existant parmi ceux-ci, à l’intérêt de la révolution. Au contraire, ils estiment que celui-ci revient surtout à satisfaire les besoins quotidiens des masses ouvrières.

Parfois ils considèrent comme une véritable révolution le fait de résoudre avantageusement les problèmes touchant aux besoins immédiats des ouvriers, que ce soit sous forme de réduction de durée de la journée de travail, d’augmentation de salaire, du rôle joué dans l’Etat et les munici­palités. Or le prolétariat international ayant quantité de besoins, il n’y a rien de merveilleux à ce qu’il confie la direction de sa lutte, pré­cisément à ceux qui ne lui apportent pas de belles inventions présentées comme vues d’ave­nir, mais le défendent savamment contre les maux de tous les jours.

Voilà la base sur laquelle s’est formée la solidité diabolique des liens existant entre les partis socialistes de l’Europe occidentale et la classe ouvrière de leurs pays, solidité que nous pouvons constater jusqu’à présent malgré la conduite parfois vraiment criminelle des diri­geants de ces partis aux moments les plus impor­tants de la lutte des masses.

En prenant cette appréciation du rôle des partis socialistes et de leurs chefs comme point de départ, nous disons que l’I. C. pour conquérir les masses ouvrières de l’Europe Occidentale n’a pas besoin de discréditer constamment les asso­ciations de classe des prolétaires et leurs diri­geants en les traitant de rénégats, traîtres, etc. ; ce n’est pas ainsi qu’on y arrivera ; il faut pour cela prendre patience et savoir défendre précisé­ment les revendications immédiates des masses ouvrières, pour d’autant mieux leur divulguer combien sont illusoires les suppositions faisant croire que la satisfaction de pareilles revendications pourraient modifier radicalement leur situation matérielle et sociale.

Il faut résolument répudier toute tentative de réaliser le bouleversement socialiste autrement qu’en conquérant les associations prolétariennes de masse de l’Europe occidentale.

Il faut enfin modifier nettement les rapports qui se sont présentement créés avec ces groupements.

Nous estimons en raison du véritable état des choses que des organisations comme l’I. S. R. sont, qu’elles le veuillent ou non, des instruments de séparation entre les masses ouvrières russes et les masses communistes de l’Europe occiden­tale d’une part, et les masses décisives de tout le prolétariat d’autre part. Elle est un vrai obstacle, ne pouvant en fait être justifié d’aucune façon, à la formation du véritable front ouvrier unique dans chaque pays et dans le domaine international.

Voilà l’essentiel de ce qui nous sépare des dirigeants actuels du Parti dans les questions de la politique internationale.

IV. — Maintenant au sujet du camarade Lénine.

Sa perte est, il va de soi, un événement important et douloureux. Mais tout est relatif en ce monde. Nous ne perdons nullementtout espoir pour l’avenir, comme le font certains milieux de notre Parti. Nous sommes renforcés dans nos conceptions sur ce point par le fait de l’entrée en masse des ouvriers dans les rangs du Parti. Celle- ci n’a, selon nous, qu’un lien chronologique avec la mort de Lénine. Elle ne peut nullement être considérée comme une conséquence directe de cette mort. C’est la deuxième phase du mouve­ment qui se produisit dans les masses ouvrières russes débutant en août-septembre par des grèves en masse pour améliorer leur situation désespé­rée. Nous voyons dans cette phase des tentatives faites par les éléments les plus actifs de la masse, tâchant de trouver dans le Parti un levier pour changer la situation matérielle pénible dans laquelle ils se trouvent jusqu’à présent, et l’obliger à adopter le point de vue des intérêts ouvriers dans sa politique et son activité de tous les jours. Nous considérons ce fait comme grandement encourageant, et pour la classe ouvrière de notre pays, et pour le Parti, et pour nous personnel­lement.

Ce phénomène donne une forte satisfaction à nos efforts tendant à faire de notre Parti un véri­table parti d’ouvriers. Quels que soient les élé­ments ouvriers que ce mouvement a entraînés, nous le considérons comine un événement favorable.

Si même ce ne sont pas là les éléments les plus conscients, nous n’en sommes nullement alarmés. Au contraire, cela nous renforce bien plus fortement dans l’espoir que, justement sous la pression de ces éléments, peut-être moins conscients, mais en revanche plus nombreux, le Parti se placera plus tôt, sera obligé de se placer sur le terrain d’une politique qui le rapprocherait des intérêts ouvriers.

En effet, les intérêts immédiats de ces éléments-là sont ceux des masses ouvrières; leur pression est plus capable d’assurer à un plus grand degré la défense des intérêts immédiats que ne le ferait la pression des milieux les plus conscients des masses. Il est impossible que ces adhésions n’influent pas sur la politique éco­nomique du Parti. Il est par exemple bien plus facile de fermer une usine comptant 10-15 com­munistes sur 500 personnes que de le faire quand il y en a 150-200, même 50-100 dans la même masse. Cela suffit pour que nous puissions nous en réjouir profondément.

Seulement, bien entendu, il ne faut pas qu’on se laisse tromper par cette naïveté hypocrite, que l’on a sortie à propos de ce phénomène, en faisant supposer que tous ces ouvriers se sont rués dans le Parti « pour apprendre le léninisme », qu’il faut immédiatement établir pour eux le plus possible « de cours, d’écoles, de conférences du Parti, etc. »

Il faut considérer un pareil accueil comme un vrai danger pouvant immédiatement rejeter du Parti, non seulement les nouveaux adhérents mais, qui sait, peut-être aussi ceux qui en faisaient déjà partie.

V. — Parlons maintenant des résultats de la discussion.

La question même du « cours nouveau » aussi bien que la discussion et son point de départ n’étaient nullement en rapport avec la mort de Lénine. Ce cours commença avant la conférence panrusse, longtemps avant qu’on put prévoir même la mort de Lénine et la marche que pren­drait la discussion.

Il est donc impossible de lier entre eux tous ces événements. Quant à votre question principale : est-il possible que tout cela n’ait rien amené ? vous y trouverez une réponse dans notre article de la Pravda du 18 janvier 1924. Nous y avons clairement exposé pourquoi depuis le X° Congrès la démocratie ouvrière fut enterrée dans les tréfonds du C. C. Vous trouverez encore de plus grands éclaircisements dans le compte-­rendu sténographique du rapport de Chliapnikov.

Tout cela semble si simple et si clair que c’est comme s’il n’y avait pas besoin de l’expliquer en détail.

Nous estimons que dès le Xe Congrès, la composition sociale de notre Parti était devenue à ce point hétérogène, qu’il fut bien près de se désagréger, à la suite d’une discussion violente. C’est là une première considération.

Deuxièmement : au Congrès même, et après celui-ci, le C. C. se fixa comme tâche l’unité du Parti, sans laquelle, naturellement, on aurait été menacé de la possibilité d’une nouvelle guerre civile.

Troisièmement : l’unique fraction qui pouvait dans l’avenir compter sur l’appui de la classe ouvrière était celle de « l’opposition ouvrière » ; c’est justement pour cela que tous les châtiments prévus dans les paragraphes secrets de la réso­lution sur « l’unité » étaient précisément dirigés contre les partisans de « l’opposition ouvrière », contre les partisans de la nécessité de protéger résolument les intérêts immédiats des masses prolétariennes de notre pays.

Quatrièmement : le C. C. pouvait-il dans de telles conditions appliquer au sein du Parti les principes de la démocratie ouvrière? Naturellement non. Au lendemain de l’application de ces principes, il aurait eu à compter avec le groupe­ment des éléments ouvriers du Parti autour de «l’opposition ouvrière» : cela aurait rendu abso­lument impossible la politique économique fixée par le C. C. au Congrès même, et qui, plus tard, prit un caractère nettement dirigé contre les in­térêts de ces masses, ne serait-ce que dans la question des emprunts en or, en céréales, etc.

L’application des principes de la démocratie ouvrière n’aurait pas permis de réaliser non plus la «concentration», c’est à dire la réduction de l’économie, qui devint dès cette époque le contenu fondamental de la politique industrielle du C. C.

D’une part tout cela. De l’autre : les effectifs surtout petits-bourgeois du Parti lui-même, qui peuvent bien être des partisans actifs de la démo­cratie bourgeoise, mais non de la démocratie ouvrière, c’est à dire d’une démocratie qui non seulement assure à chaque membre du Parti la possibilité de prendre part activement au travail de celui-ci, mais l’oblige aussi à diriger ce travail vers les intérêts de la classe ouvrière, et le péné­trer de l’esprit des ouvriers et de leurs intérêts. Ce sont ces deux conditions fondamentales qui déterminèrent le fait que la résolution du X° Congrès, bien qu’elle contînt de sérieuses réserves aux principes de la démocratie ouvrière, demeura néanmoins inappliquée.

Demandez-vous s’il y a eu quelque modi­fication sérieuse de ces conditions. Si oui, dans quel sens cette modification s’est produite. Vous obtiendrez alors une réponse nette à votre « serait-il possible ». Ces considérations ont frappé comme un jet d’eau glacée tous les éléments ouvriers des usines et des établissements d’en­seignement supérieur qui par endroits soutenaient très énergiquement «l’opposition de septembre». Ils éprouvent maintenant une cruelle désillusion, aussi bien à propos de la possibilité de réaliser la démocratie ouvrière avec les effectifs actuels du Parti qu’au sujet de «l’opposition de septembre». Mais tout leur désappointement et leur amertune ne sont que la conséquence de leurs illusions et de rien d’autre.

Il serait triste de vous laisser entraîner par des illusions du même genre pour être désappointés plus tard. Nous sommes convaincus qu’il ne vous sera pas difficile maintenant, en vous fondant sur nos renseignements, de résoudre toutes les questions se rapportant à la période écoulée ainsi qu’au présent.

Là-dessus, je dois finir ma lettre.

Je me préparais à vous écrire brièvement ; en réalité c’est devenu comme vous le voyez toute une brochure ; mais si tout cela vous permettait de voir plus clair dans les questions qui vous paraissaient troubles jusqu’à maintenant, je ne regretterais pas de vous avoir écrit cette lettre pendant deux jours.

Pour conclure, je vous exprime notre ardent souhait que vous entriez solidement en contact avec les nouveaux cadres ouvriers qui sans doute, dans votre région, ne manqueront point de répon­dre à l’événement ébranlant toute la Russie par leur entrée au Parti.

S’il restait encore quelque imprécision après ces écrits, ne laissez passer aucune occasion pra­tique de correspondre ; on pourra alors vous communiquer quelque chose de plus.

Salutations communistes de nous tous.

Medvédiev.

Encore une dernière demande, instante et grave.

S’il vous fallait conserver cette lettre, ne serait-ce que pendant quelque temps, faites s’il vous plaît tout votre possible pour la recopier pour vous à la machine ; renvoyez-moi à tout prix l’original. Je ne l’ai pas écrite d’un coup. Cela explique peut-être une certaine négligence, ame­nant des corrections. Pendant que je l’écrivais, on m’a dérangé cent fois, interrompu, etc., de sorte que vous devrez corriger vous-même. Je ne puis pas recopier cette lettre. Je le répète, tâchez de me la renvoyer coûte que coûte et autant que possible à bref délai.
8e_annee_no16-17_janvier-mars_1927-9

L’assassinat d’Ignace Reiss (Victor Serge, 1938)

12 janvier 2013

Première partie, par Victor Serge, de L’assassinat politique et l’U.R.S.S., brochure de Victor Serge, Maurice Wullens et Alfred Rosmer.

assassinatL’ASSASSINAT D’IGNACE REISS

QUINZE BALLES…

Le 4 septembre 1937, on trouvait sur la route de Chamblandes, non loin de Lausanne, le corps d’un homme jeune encore, vigoureux et bien vêtu, criblé de balles à coups de mitraillette. Plusieurs balles dans la tête, plusieurs balles dans le corps. Les assassins n’avaient pas ménagé les munitions. Ils avaient tiré rageusement, sur le mort comme sur le vivant. Premier trait psychologique : les tueurs s’étaient acharnés pour avoir la certitude de tuer. La main convulsée de l’assassiné retenait quelques cheveux gris… Le corps n’avait pas été dévalisé ; on trouva sur lui un passeport tchèque au nom de Hans Eberhardt et un billet de chemin de fer pour la France. Eberhardt ? La police suisse connaissait déjà ce nom. Quelque temps auparavant, une dénonciation anonyme, extrêmement documentée, lui avait révélé que c’était « un aventurier, trafiquant de stupéfiants et de valuta » qui avait successivement emprunté plusieurs identités différentes, indiquées avec précision par le délateur. Seulement, rien n’avait confirmé cette dénonciation. … (1), Eberhardt, en tout cas, était un faux-nom. Dès le lendemain, la femme de la victime, habitant un village voisin, révélait sa véritable identité : Ignace Reiss, d’origine polonaise, membre du Parti Communiste de l’U.R. S.S., haut-fonctionnaire du Service secret à l’étranger du Commissariat du peuple à l’Intérieur, décoré de l’ordre du Drapeau Rouge, chargé récemment de missions en France et en Hollande. Informé par télégramme, un ami d’Ignace Reiss arriva d’Amsterdam pour suivre l’enquête et y contribuer. H. Sneevliet, directeur du Nieuwe Fackel, député du Parti Socialiste-Révolutionnaire de Hollande à la précédente législature, délégué des communistes de Hollande et d’Indonésie aux premiers congrès de l’Internationale communiste, autrefois délégué par l’Exécutif de l’I.C. auprès de Sun-Yat-Sen, confirma qu’il connaissait Reiss depuis de longues années. Et l’affaire fut tout à coup lumineuse.

Le 27 juin, Reiss avait, par un message officiel au Comité central du Parti communiste de l’U.R.S.S., message communiqué aussitôt à la presse par les soins de Sneevliet, rompu avec le parti de Staline, démissionné de toutes ses fonctions, renvoyé sa décoration. Non sans commettre, par excès de scrupules communistes, une faute si impardonnable qu’elle devait lui coûter la vie. Au lieu de signer de son vrai nom son message à la presse, il l’avait signé d’un pseudonyme de militant : Ludwig. Au lieu de solliciter l’asile et la protection d’un pays démocratique, il avait tenté de se dérober aux exécuteurs par ses propres moyens. « Maintenant, disait-il en quittant la Hollande, s’ils me trouvent, ils ne me manqueront pas…». Ils l’avaient trouvé et ils ne l’avaient pas manqué. Qui, ils ? La brigade des exécuteurs du Commissariat du Peuple à l’Intérieur ou, par abréviation, du Guépéou. L’enquête alla très vite. L’auto qui avait servi au crime fut retrouvée. Elle avait été louée par une jeune femme, chargée des filatures par le Guépéou, Renata Steiner, que l’on arrêta… Dans l’auto on trouva un pardessus d’homme portant la marque d’un magasin madrilène. Des objets, des papiers et des photographies saisis dans un hôtel permirent d’identifier l’un des assassins, une femme, camarade de Reiss, agent secret du Guépéou à Rome, Gertrude Schildbach. Il fut établi que les tueurs avaient exercé de longues et coûteuses surveillances autour de leur victime en Hollande, à Paris, en Suisse, avant de l’attirer au guet-apens ; qu’ils disposaient de crédits pratiquement illimités (2), se déplaçaient en avion ou en auto, passaient toutes les frontières sans difficultés; qu’ils étaient supérieurement organisés; que cinq personnes au moins avaient participé à l’exécution… Le Guépéou venait d’abattre un homme, presque sous les fenêtres de la Société des Nations, au moment précis où Litvinov étudiait à Genève le projet de convention internationale contre le terrorisme…

LES RAISONS DU CRIME

Quelques mois avant de se décider à rompre avec Moscou, Reiss, la conscience déjà profondément troublée, avait fait tenir aux groupements d’extrême-gauche cet avertissement: " La décision d’user de tous les moyens contre vous vient d’être prise. Entendez-moi: je dis tous les moyens.  Tous vos militants sont donc en danger…" Il avait été question de cet « avertissement Ludwig » au moment de l’enlèvement, à Barcelone, du leader du Parti Ouvrier d’Unification Marxiste, Andrès Nin (3), à la mi-juin. On pouvait rapprocher ces mots de l’avertissement de Radek qui s’exclamait au procès de Moscou, en fin janvier : « Si notre exemple ne leur apprend rien, les trotskistes de France d’Espagne et des autres pays le payeront cher ! " (Izvestia de Moscou, compte-rendu officiel, 30 janvier 1937). On sait qu’en Russie, quiconque est soupçonné de faire en son for intérieur la moindre objection à la politique du bourreau est aussitôt qualifié de trotskiste, — ce qui mène loin…

Reiss souffrait, comme un homme qui a voué sa vie à une cause, renoncé à tout pour lui-même, accepté pendant près de vingt ans toutes les tâches, tous les risques pour servir, et qui tout à coup voit cette cause défigurée, piétinée dans le sang et la boue par ceux-là même qui l’incarnaient pour lui avec le plus d’autorité… A travers toutes les crises sociales de l’Europe, les agents secrets de l’Internationale Communiste et de la République des Soviets ont déployé, au service de la révolution, leur invisible activité. Il en est qui ont fait de grandes choses et qui sont demeurés inconnus: il en est qui sont morts inconnus, au travail ou au combat, empalés à Canton, pendus en Turquie, "liquidés" ailleurs de maintes façons. L’U.R.S.S. a eu ses Lawrence et qui lui ont donné — tels Blum- kine, fusillé à Moscou en 1929 — la Mongolie intérieure, presque tout le Sinkiang (Turkestan chinois), une profonde influence sur l’Afghanistan. Dans les pays d’Occident, ils ont contribué à étendre l’influence soviétique et communiste dans tous les milieux de la société. Tous les pays entretiennent des agents secrets à l’étranger et l’on affirme que l’Intelligence Service est une des formations essentielles de la puissance britannique. Mais aucun pays n’a disposé de cadres aussi dévoués que ceux formés par la révolution russe, c’est-à-dire par le grand idéalisme médité et discipliné de la première révolution socialiste victorieuse. En servant, les Reiss avaient la conviction de travailler à la transformation du monde.

Il faudrait placer ici le portrait de l’homme, un homme simple, au visage plein et ouvert, de grande taille, athlétiquement charpenté, un révolutionnaire de ce temps ou plutôt d’un temps révolu, — un homme de la génération que l’on achève de fusiller à Moscou parce qu’elle a pris le pouvoir, nationalisé la production, vaincu en quatre années de guerres civiles, fondé entre la Baltique et l’océan Pacifique, l’Union des Républiques Soviétiques Socialistes, remis par ses propres moyens la production en marche… Esquisse d’une biographie : D’origine juive polonaise, né en 1899. Etudiant en droit à Vienne, adhère au P.C., est envoyé en Pologne par l’Internationale ; arrêté, brutalisé, condamné à cinq années de réclusion, on le retrouve en 1923-26, militant illégalement dans la Ruhr, puis à Vienne où il passe par la prison ; puis à Moscou, puis dans presque tous les pays d’Europe. Il sert. Il a souvent servi les dents serrées, car les années noires se suivent. La plus noire est l’année 1936, – du moins il peut le croire, car nul ne sait que les années 1937 et 1938 seront pires, que le sang va couler à flots sur la révolution massacrée, avec le mensonge des faux-aveux, l’infamie et l’insanité des plus monstrueuses accusations formulées contre les meilleurs, et partout dans le monde l’argent de la corruption…

LE CARNET D’IGNAGE REISS

Reiss ne tenait pas de journal, mais au moment de franchir dans sa vie un nouveau tournant, il jeta dans un carnet quelques notes sommaires, destinées à lui servir de points de repère pour des entretiens. Ces notes nous placent dans l’atmosphère chargée des procès de Moscou et des intrigues connexes poursuivies à l’étranger.

Ces notes, les voici. Elles nous éclairent à la fois sur l’évolution d’une conscience, sur les dessous du drame russe et sur des affaires demeurées ténébreuses, comme l’affaire Grilewicz, à Prague.

24 juillet 1937

 1. D’après les renseignements que j’ai, des rapports ont été fournis (par le Guépéou) à la police tchèque, à Prague, tendant à présenter l’émigré politique allemand Grilewicz comme un agent de la Gestapo. La police tchèque ne semble pas pressée d’agir. Staline a plusieurs fois téléphoné à Ejov pour lui demander où en est l’affaire Grilewicz ; il (Staline) tient à avoir, à tout prix, un procès contre des trotskistes en Europe, Sloutski dit : « Les autorités tchèques ne sont pas pressées. Elles comprennent des légionnaires (4)."

Les entretiens de Reiss avec diverses personnes nous permettent d’éclaircir le sens de ces notes, prises à Moscou au cours d’une période de collaboration quotidienne avec le chef du Guépéou à l’étranger, Sloutski. Depuis la publication du carnet de Reiss, en russe (décembre 1937), la presse soviétique a passé un entrefilet sur la mort subite de ce Sloutski, à trente cinq ans… Nous avons quelques raisons de croire que l’on s’est défait de lui. — L’affaire Grilewicz se réduit à ceci : Grilewicz, vieil ouvrier, ancien député social- démocrate au Reichstag, communiste opposant de gauche, fut arrêté à Prague sous une inculpation d’espionnage. D’une valise lui appartenant et qui contenait notamment de la correspondance, on tira en son absence des documents photographiques intéressant la défense nationale. Grilewicz avait été dénoncé par des agents secrets du Guépéou qui avaient également préparé sa valise… Il obtint après plusieurs mois d’instruction un non lieu mais fut expulsé de Tchécoslovaquie. L’autorité dont il jouissait dans les milieux d’émigrés allemands l’avait fait désigner pour la présidence d’un Comité d’intellectuels constitué à Prague pour enquêter, en liaison avec les comités similaires de Paris et de New-York sur les procès de Moscou; en provoquant l’arrestation de Grilewicz, le Guépéou réussit à empêcher l’action du comité de Prague. La note de Reiss est remarquable en ce qu’elle nous montre Staline intervenant personnellement, avec Ejov, dans une basse machination policière à Prague… Connaissant l’extrême centralisation des services secrets agissant à l’étranger, cette note nous permet d’affirmer que l’assassinat d’Ignace Reiss a été organisé dans des conditions identiques à celle de la machination contre Grilewicz, c’est-à-dire sur ordre personnel de Staline. La sinistre besogne, expédiée avec la maladresse que l’on sait, s’explique dès lors par l’impatience du « Chef génial »

2. Fin février eut lieu une conversation téléphonique entre Paris et le journaliste tchèque Ripka (des Narodny Listy je crois). On lui parla de la part d’un de ses amis hongrois, pour lui offrir des matériaux sur un procès trotskiste, matériaux à utiliser dans la presse. Ripka coupa la communication. Je sais qui a téléphoné.

Sloutsky, — le chef, rappelons-le, du service étranger du Guépéou — s’était rendu à Paris pour y préparer les campagnes de presse concernant les procès de Moscou. Il faisait téléphoner par un de ses collaborateurs et suivit lui-même la conversation avec M. Ripka, auquel on offrit des documents confidentiels, censés provenir de la Gestapo, en réalité fabriqués à cet effet…

3. Parlant de N…, qui occupe en Angleterre un poste très important, Sloutski dit qu’il appartient à l’Intelligence Service. Sokolnikov, étant ambassadeur à Londres, eut avec lui des contacts d’affaires. Agranov serait disposé à monter, en mettant ces relations à profit, une affaire contre Sokolnikov. Sloutski craint que son service n’en retire beaucoup d’ennuis car ibsissima verba : « Sokolnikov vous en écrira tant et tant (ample geste de la main) sur ses rapports avec Trotski, et c’est nous qui serons roulés. »

On voit ici les faussaires préoccupés des conséquences que pourraient avoir pour eux des faux mal faits ; ne doutant pas, par ailleurs de la complaisance infinie d’un accusé disposé à en avouer «tant et tant». Sokolnikov, ancien collaborateur de Lénine, commissaire du peuple aux finances de l’U.R.S.S., ambassadeur à Londres puis suppléant du commissaire du peuple aux affaires étrangères avoua en effet tout ce qu’on voulut, au procès Radek-Piatakov et ne fut condamné qu?à dix ans de prison tandis que l’on fusillait treize de ses co-accusés. Agranov, membre du Conseil du Guépéou, l’un des metteurs en scène de ce procès a disparu depuis, emprisonné et peut-être exécuté. La note suivante se rapporte à la préparation du procès Piatakov-Radek :

4. Conversation téléphonique entre Sloutski et A. Berman : « Tu me parles d’un document transmis à l’ambassadeur du Japon. Pourquoi me fourr es-tu dans cette histoire ? Où veux-tu que je le prenne, ce document ? »

Haut fonctionnaire du Guépéou, Berman demandait à son collègue du service étranger de lui trouver ou confectionner un document établissant la liaison de certains  accusés avec l’ambassadeur du Japon…

6. Un nommé E. Bêcher ou Brecher, pseudonyme Edek, également Pitersen, a servi pendant des années d’agent-provocateur du Guépéou parmi les camarades polonais. Collaborateur du journal Tribuna Radziecka, paraissant à Moscou, il a livré beaucoup de camarades en Russie et en Ukraine. Se fait passer pour écrivain, natif de Lvov. Fut arrêté et condamné en Pologne comme communiste, puis exclu du parti pour indignité : avait livré un militant à la police.

7. Sloutski dit des communistes de Leningrad : « 4/5 meurent en criant : Vive Léon Davidovitch ! »

Cette conversation se rapporte à mai 1937 ; on venait de fusiller à Leningrad, sans procès naturellement, des jeunes communistes accusés de trotskisme. Il s’agit de Léon Davidovitch Trotski.

9. Les aveux de Kippenberger sur ses entretiens avec von Bredow.

Reiss racontait que Kippenberger, communiste allemand réfugié à Moscou  où il fut fusillé  avait eu, en effet, des entretiens avec le général von Bredow, mais sur la demande expresse de personnalités de Moscou.

10. Quatre-vingt dix heures d’interrogatoire. La remarque de Sloutski sur Mratchkovski.

Mratchkovski, un des héros de la guerre civile, un des chefs les plus réputés de l’armée rouge dans l’Oural, comparut au procès des Seize, avec Zinoviev, Kaménev et Ivan Smirnov, avoua comme eux des forfaits imaginaires et mourut comme eux. Pour briser sa résistance, on l’avait interrogé jusqu’à quatre- vingt dix heures. Le même traitement fut infligé à Ivan Nikititch Smirnov qui opposa aux inquisiteurs la résistance la plus opiniâtre. Reiss relatait que Mratchkovski, se voyant en présence d’un juge d’instruction de dix ans plus jeune que lui et probablement sans états de services révolutionnaires (Sloutski), lui demanda avec emportement : « Qui es-tu, toi ? Ce que je suis, moi, c’est inscrit sur ma poitrine ». Mratchkovski avait la poitrine couverte de cicatrices. Sollicité ensuite d’avouer ce qu’exigeait le Comité Central, il finit par répondre, peut-être à la quatre vingt- dixième heure : « Si Smirnov marche, je marche aussi ». Smirnov s’étant laissé convaincre et briser, à la fois, ces deux hommes connus pour leur fermeté, «marchèrent…». Nous savons par le compte-rendu officiel des débats du procès des Vingt-et-un que le Haut-Commissaire à la Sûreté, lagoda, le plus proche des collaborateurs de Staline, s’était rendu dans la cellule de Smirnov pour s’entendre avec ce dernier sur sa conduite au procès d’août 1936 (5).

11. Décembre 1936. Primakov n’a pas encore avoué. Observation de Sloutski.

Primakov, un des chefs de l’armée rouge, connu pour ses campagnes en Asie centrale, semble n’avoir jamais cédé à l’inquisition. Il figure’ dans la liste des généraux fusillés sans jugement en même temps que le maréchal Toukhatchevski.

12. Perquisition chez Bacovski. Dix-huit heures sans aliments ni repos. Sa femme voulut lui faire du thé, on l’en empêcha de peur qu’elle ne l’empoisonnât. Sans garantie d’exactitude. Relaté par Louis Fisher.

Louis Fisher, correspondant de journaux américains à Moscou, un des agents officieux de la propagande stalinienne à l’étranger, n’inspirait aucune confiance à Reiss.

13. Félix Wolf a refusé d’avouer quoi que ce soit. (Mort).

Félix Wolf, communiste allemand, connu depuis les débuts de l’Internationale Communiste, a été fusillé sans jugement, ainsi que le secrétaire de Thaelman, Werner Hirsch et, croit-on, que Remmele et Heinz Neuman, tous deux membres du Comité Central du Parti Communiste allemand.

14. Conversations continues avec Adolphe, par Kandil. Remarques de Sloutski sur les entretiens avec Roy, en 1935 et le Dr La. en décembre 1936.

Note un peu énigmatique. Adolphe désigne Hitler, Kandil pourrait être Kandilaki, chef de la délégation commerciale soviétique à Berlin, emprisonné depuis à Moscou.

15. Ejov, pendant une conversation dans tes bureaux au printemps 1936 (sans doute erreur, ce devait être 1937) : « Fusillez-en quelques dizaines. »

16. La rumeur circule au Guépéou que Iagoda aurait été un agent de la Gestapo. Les Allemands l’auraient obligé à servir en usant à son égard du chantage, car il aurait été auparavant un indicateur de l’Okhrana. Mais il n’a pas quarante ans !

On sait que Iagoda, qui dirigea tous les services de police pendant plus de dix ans, en étroite collaboration avec Staline, dont il ne fut jamais qu’un docile instrument, fut relevé de ses fonctions de commissaire du peuple à l’intérieur et haut-commissaire à la Sûreté, au lendemain du procès Zinoviev, qu’il avait monté. La raison d’Etat commandait de supprimer en lui, l’homme qui connaissait tous les dessous du premier procès des compagnons de Lénine. Comme il était réellement puissant, on se borna à lui confier le portefeuille des P.T.T. Quand la plupart de ses collaborateurs et amis eurent été révoqués, déplacés ou éloignés de diverses façons, des postes de confiance, on l’arrêta, sous une inculpation de malversations. Il disparut pour un an dans les prisons secrètes qu’il avait lui-même établies, avant de reparaître au procès des Vingt-et-un, en mars 1938, et d’y être condamné à mort après les aveux rituels… Au banc des accusés, il parut vieilli et brisé, e débattit un court moment, revint même sur les aveux qu’on lui avait extorqués à l’instruction. L’Œuvre du 10 mars rapporte que, sur le chef des empoisonnements médicaux, Iagoda déclare : « Les médecins mentent. J’ai menti moi-même à l’instruction. Je vous demande, camarade procureur, de ne pas m’obliger à expliquer publiquement les raisons de ce mensonge ». — « Divers envoyés spéciaux rapportent, qu’à ce moment, le procureur Vychinski blêmit et ne répondit pas ». Iagoda nia avec ironie toute participation à l’espionnage, traita le complot dont s’accusaient Boukharine et Rykov, ses compagnons d’infortune, de fantaisie, mais reconnut avoir connu la préparation de l’attentat de Nikolaév contre Kirov, membre du Bureau politique, en 1934 et avoir fait hâter, par des empoisonnements médicaux, la fin de Gorki et de plusieurs autres personnalités. Constatons, ici, que toute la presse de l’opposition communiste dénonçait depuis l’attentat de Nikolaév, la complicité manifeste du Guépéou dans cette affaire. Si déroutants qu’ils soient, les aveux de lagoda, en ce qui concerne les consignes d’assassinat qu’il passait aux médecins chargés de soigner les personnalités les plus marquantes du régime, pourraient contenir un élément de vérité et peut-être des plus lourds ; mais en ce cas, lagoda, qui jamais n’eut de rôle politique personnel, n’aurait encore été que l’instrument de Staline ; ce qu’il ne pouvait évidemment dire au procès sans perdre sa toute dernière chance, d’ailleurs dérisoire… Il a été fusillé.

Reprenons les notes de Reiss.

18. Dans la question espagnole, un premier mouvement vers le soutien, puis, jusqu’au 6 septembre 1936, défense absolue d’entreprendre quoi que ce soit dans ce sens.

Nous passons un certain nombre de notes, pour des raisons aisées à deviner…

22. Une affaire inconnue au Comité Exécutif Central : Riabinine et Tcherniavski.

Ces deux officiers furent accusés d’avoir préparé un attentat contre Staline. Probablement fusillés.

23. Le cambriolage chez Trotski, à Prinkipo, pour rechercher des documents établissants ses relations avec l’Internationale socialiste et surtout avec Otto Bauer. Douteux.

II est ici question d’une légende, mais caractéristique. A l’époque où Trotski résidait dans l’île de Prinkipo, près de Stamboul, en 1929- 31, la Troisième Internationale considérait les socialistes comme des « social-fascistes » , plus dangereux encore pour la classe ouvrière que les fascistes proprement dits; et, imputant toujours à Trotski le plus grand crime concevable selon l’inspiration politique du moment, la presse soviétique l’accusait de négocier en secret avec les leaders de l’Internationale socialiste… On constatera que les temps ont bien changé. La légende se répandit alors parmi les collaborateurs du Guépéou que l’on avait envoyé un agent sûr cambrioler le cabinet de Trotski ; mais Trotski l’aurait surpris, une conversation se serait engagée entre les deux hommes, le cambrioleur du Guépéou, séduit par l’ancien chef de l’armée rouge lui aurait longuement parlé de la vie et de la situation en Russie… Il convient de rappeler qu’un envoyé du Guépéou, et qui était un des hommes les plus remarquables des services secrets, Blumkine, chargé de surveiller Trotski, à Constantinople, entra en réalité en relations avec lui et fut exécuté en 1929, malgré les immenses services qu’il avait rendu à la révolution; et que la villa habitée à Prinkipo fut un jour détruite par un incendie dont les causes n’ont pu être élucidées : Trotski se borna à communiquer le lendemain à la presse que sa correspondance avec Lénine, déposée en lieu sûr, n’avait pas été menacée par les flammes…

26. Ejov parle des hésitations de Dzezjinsky. (Tous les collaborateurs de Dzerjinsky, au Guépéou et dans les autres bureaux sont arrêtés).

Dzerjinsky fut, pendant les premières années de la révolution, le président de la Commission Extraordinaire qui exerça la terreur. D’origine polonaise, il s’était entouré de révolutionnaires polonais, amis ou camarades de jeunesse. Pour faire disparaître ces acteurs et ces témoins du début de la révolution, on a invoqué, notamment, de prétendues hésitations et variations politiques de l’ancien chef de la Tchéka.

29. La note Evdokimov sur les étrangers demeurés en en Russie après la paix de Brest-Litovsk. Evdokimov est un ivrogne fini. Evdokimov, fonctionnaire du Guépéou, à ne pas confondre avec Grigori Evdokimov, ex-secrétaire du Comité Central, fusillé en même temps que Zinoviev, avait exposé dans un mémoire que tous les prisonniers de guerre allemands, autrichiens et hongrois, restés volontairement en Russie après la signature du traité de Brest-Litovsk en 1918, étaient en réalité des agents de l’ennemi, installés en U.R.S.S., à des fins d’espionnage. On remarquera qu’à l’époque du traité de Brest-Litovsk, les empires centraux traversaient une crise sociale qui ne laissait rien subsister de leurs organisations militaires ; que les que les prisonniers de guerre qui se rallièrent alors au bolchevisme étaient, pour la plupart, des ouvriers socialistes ou des travailleurs mariés pendant leur captivité. Beaucoup entrèrent dans le parti communiste et y obtinrent avec le temps des postes de confiance. Le rapport Evdokimov a servi de justification aux mesures implacables qui ont frappé presque tous ces hommes des premiers jours de la révolution, devenus gênants par leur esprit et leur connaissance des choses du pays.

30. Messing-Kaganovitch. « On refuse les commandes ». A vérifier.

Reiss commenta cette note en ces termes : A une conférence tenue à Moscou, où Ton discutait de la mauvaise gestion de la ville, Kaganovich, membre du bureau politique prononça un discours violent dans lequel il dénonçait le sabotage et exigeait pour les saboteurs un châtiment exemplaire. Il se serait tourné, ce disant, vers Messing, personnage influant du Guépéou, qui aurait répondu : « On refuse les commandes » . Traduisons : Je ne me charge pas de monter, par ordre, des affaires de sabotage. Peu de temps après, Messing fut révoqué. Ses collaborateurs attribuèrent la sanction dont il avait été l’objet à cette réplique et ne cachèrent pas, entre eux, leur sympathie pour lui.

32. Rykov et Boukharine, tirés de prison et amenés devant le Comité Central, réuni en séance plénière, pour y présenter leur défense, refusèrent catégoriquement de se reconnaître coupables. Staline répondit : En prison ! Qu’ils se défendent là- bas !

La comparution de Rykov et Boukharine devant le G. G. s’explique par l’autorité considérable dont ils jouissaient encore aux yeux des dirigeants du parti, surpris par les exécutions de  vieux-bolchévicks. On mit près d’un an à briser la volonté de Rykov et de Boukharine, au cours d’une procédure secrète, marquée par une foule d’exécutions sans jugement. Ils consentirent enfin à comparaître au procès des Vingt-et-un, en mars 1938 et à y faire les aveux qu’on leur dictait au nom de la raison d’Etat. Staline tenait à discréditer en eux les derniers des compagnons de Lénine. Ils furent exécutés.

33. D’après certaines rumeurs que je n’ai pu vérifier, Piatakov se serait prononcé contre le mouvement stakhanovien.

On sait aujourd’hui que le stakhanovisme, avec ses records de production, son dédain des normes rationnelles, la division, qu’il entraine, des ouvriers en catégories de recordsmen privilégiés et de travailleurs du rang, suspectés de mauvaise volonté, a été extrêmement coûteux. A la désorganisation des entreprises s’est jointe l’exploitation intensive des possibilités immédiates, sans souci du lendemain, particulièrement funeste dans les mines et les puits de pétroles. Il n’est que trop facile d’épuiser en toute hâte des gisements avantageux.

Piatakov devait disparaître parce qu’il était nommé dans le testament politique de Lénine comme un des hommes du parti les plus capables de continuer l’œuvre révolutionnaire ; et parce qu’il avait joué un rôle de tout premier plan dans les années héroïques avant de devenir, avec Ordjonikidze, l’organisateur réel de l’industrialisation pendant les deux premières périodes quinquennales. Staline lui attribua la responsabilité du gâchis et de l’inhumanité de l’industrialisation, lui fit avouer tout ce qu’il voulut et le fit fusiller le 1er mars 1937. Il semble vrai que Piatakov se soit auparavant élevé contre la campagne dispendieuse du stakhanovisme.

D’autres notes d’Ignace Reiss ont trait au séjour à Moscou de l’écrivain allemand, Lion Feuchtwanger que Mme Reiss rencontra à une représentation du Grand Théâtre : on jouait Shakespeare… Le Guépéou s’était préoccupé de faire venir à Moscou un écrivain de marque dont les déclarations pourraient contrebalancer l’effet du témoignage d’André Gide. Feuchtwanger, bien qu’il se trouvât en U.R. S.S. à des moments tragiques, se prêta à ce jeu. Reiss écrit (6a): : On jouait Le Roi Lear et le jeu des artistes me saisissait. Je ne pouvais pas ne pas penser au destin de ces acteurs. Qu’adviendrait-il d’eux, demain ? Feuchtwanger sait-il ce qu’est devenu le jeune artiste qui lui souhaita la bienvenue en le traitant de camarade ? Ce qu’est devenue la directrice du remarquable théâtre d’enfants de Moscou ? [Nathalie Satz aurait été fusillée...] Feuchtwanger a cru devoir relater dans son livre qu’il reçut à Moscou la visite de Mme Muhsam. II entendait publier ainsi qu’elle était en liberté. Mais il n’a pas dit qu’elle avait été jusqu’alors en prison. Il ne pouvait pourtant pas l’ignorer, — il agit en pleine conscience.

Le révolutionnaire ne parvenait pas à comprendre le mensonge d’un intellectuel en renom. Mensonge par omission plus qu’odieux quand il s’agit d’une Zenzl Muhsam, réfugiée allemande comme lui, veuve du poète assassiné dans un camp de concentration d’Allemagne. Reiss nota de singuliers détails sur les entrevues entre Staline et Feuchtwanger. L’écrivain osa poser au Chef génial des questions embarrassantes, sortit de là plus écœuré que bouleversé, marchanda ensuite chaque mot de l’éloge de Staline que lui réclamait la Pravda. Mais il finit par faire le livre complaisant et faux qu’on attendait de lui… Un homme qui voit Moscou des fenêtres du café Métropole, un homme qui ne visite que des établissements modèles, n’a pas le droit de porter un jugement. La vraie Moscou, on ne peut la décrire qu’avec des larmes et du sang, quand on l’a connue dans ses époques héroïques, quand on a vécu ses  luttes avec son peuple et vécu la trahison de la révolution… Feuchtwanger est-il si naïf ? Son imposture est-elle consciente ? On expliquait à Moscou que Feuchtwanger avait cherché en faisant l’éloge de Staline, à sauver la tête de Radek. Ce n’est peut-être qu’une hypothèse, une rumeur, mais qui montre que Moscou cherchait une explication à la conduite de l’écrivain, tant ses justifications des procès et tes éloges qu’il décernait à Staline sonnaient faux…

Un camarade me disait : « Ce n’est pas Staline qui l’accueille, c’est notre malheur ! »

II faudrait reproduire toutes ces notes. « Feuchtwanger a vu du bien-être à Moscou… Chez qui ? Chez les hommes de lettres bien- pensants, parasites de la vie soviétique qu’il a fréquentés… ».

— «II ose parler de liberté, sans voir la terreur, sans connaître l’épidémie des suicides… ».

— « II parle des manifestations de masses pendant le procès de Piata- kov. Nous savons comment on les organise… ».

— « Que vaut le seul exemple de la veuve du général Iakir qui, sur l’ordre de Staline, a déshonoré la mémoire de son mari fusillé… ».

— « Feuchtwanger dit que l’atmosphère de l’Europe est empoisonnée — et c’est avec celle, imprégnée de miasmes et de sang, du régime stalinien, qu’il voudrait le purifier ! » .

Ces lignes d’un soldat de la révolution qui les a payées de sa vie s’adressent, en réalité, à beaucoup d’intellectuels…

LE MESSAGE D’IGNACE REISS

Le 17 juillet, Reiss adresse au Comité Central du P. C. de l’U.R.S.S., sa démission motivée. La lettre, portée à la légation de l’U.R.S.S., rue de Grenelle, tombe aussitôt entre les mains d’un envoyé de Ejov, muni de pleins pouvoirs, Spiegelglass, qui la décacheté, en prend connaissance et donne le jour même l’ordre de tuer… Voici cette lettre. Notez que celui qui la signe a une femme et un enfant ; notez que s’il échappe à l’assassinat probable, il se trouvera dans quelques mois sans ressources et peut-être sans asile.

Au Comité Central du. P. C. de l’U.R.S.S.

La lettre que je vous écris aujourd’hui, j’aurais dû l’écrire il y a longtemps déjà, le jour ou les Seize furent massacrés dans les caves de la Loubianka sur l’ordre du «Père des Peuples». Je me suis tu alors. Je n’ai pas élevé la voix lors des assassinats qui ont suivi, et il en résulte pour moi une lourde responsabilité. Ma faute est grande, mais je m’efforcerai de la réparer, de la promptement réparer et d’alléger ainsi ma conscience. Jusqu’à ce moment, j’ai marché avec vous. Je ne ferai pas un pas de plus. Nos chemins divergent ! Celui qui se tait maintenant devient le complice de Staline, trahit la classe ouvrière, trahit le socialisme. Je milite pour le socialisme depuis ma vingtième année. Je ne veux pas, sur le seuil de la quarantaine, vivre des faveurs d’un Ejov.  J’ai, derrière moi, seize années de travail illégal. Ce n’est pas peu, mais il me reste assez de forces pour tout recommencer. Car il s’agit bien de tout recommencer. De sauver le socialisme. La lutte s’est engagée il y a longtemps. Je veux y prendre ma place.

Le bruit que l’on fait autour des exploits d’aviateurs survolant le pôle devrait couvrir les plaintes et les cris des victimes torturées dans des caves à la Loubianka, à Svobodnaya (6b), à Minsk, à Kiev, à Leningrad, à Tiflis. On n’arrivera pas à couvrir cette plainte. La parole, la parole de vérité est plus forte que le ronflement des moteurs les plus puissants. Il est vrai que les recordsmen de l’aviation toucheront les cœurs des ladies américaines et de la jeunesse des deux continents intoxiquée de sports plus facilement que nous n’arriverons à conquérir l’opinion internationale et à émouvoir la conscience du monde. Que l’on ne s’y trompe pourtant pas, la vérité s’ouvrira un chemin, le jour du jugement est bien plus proche qu’on ne le croit au Kremlin. Le jour où le socialisme international jugera les crimes commis depuis dix ans, n’est pas loin. Rien ne sera oublié. rien ne sera pardonné. L’histoire est sévère. Le « Chef génial, le Père des Peuples, le soleil du socialisme » rendra des comptes. Pour la révolution chinoise vaincue, pour le plébiscite rouge en Allemagne (6c), pour la défaite du prolétariat allé-

mand, pour le social-fascisme et le front populaire, pour les confidences qu’il a faites à M. Howard, pour son approbation prévenante à M. Laval, — toutes choses géniales ! Ce procès-là sera jugé au grand jour et bien des témoins morts et vivants y comparaîtront. Tous parleront et cette fois, diront la vérité, toute la vérité. Tous comparaîtront, — les calomniés et les innocents fusillés — et le mouvement ouvrier international les réhabilitera, ces Kaménev et ces Mratchkovski, ces Smirnov et ces Mouralov, et les Drobnis, les Sérébriakov, les Mdivani, les Okoudjava, les Racovski et les Andrès Nin, " espions et agents de l’ennemi, saboteurs et agents de la Gestapo » !

Pour que l’URSS et le mouvement ouvrier international ne succombent pas sous la contre-révolution et le fascisme, la classe ouvrière doit venir à bout de Staline et du stalinisme. Ce mélange du pire opportunisme, dénué de principes, avec le mensonge et le sang, menace d’empoisonner le monde et jusqu’aux dernières forces de la classe ouvrière. Lutte sans merci contre le stalinisme ! Opposer au front populaire la  lutte des classes ; à l’action des comités, opposer l’intervention ouvrière dans la révolution espagnole, — voilà ce qu’il faut aujourd’hui. A bas le mensonge du socialisme dans un seul pays ! Retour à l’internationalisme de Lénine ! Ni la II° ni la IIIe Internationale ne sont capables renverser en Prusse le gouvernement social-démocrate d’Otto Braun. — Après avoir dénoncé les socialistes comme social-fascistes, on sait que la IIIe Internationale a passé à la tactique du noyautage des partis socialistes et des fronts populaires, d’accomplir cette mission historique ; corrompues et désagrégées, elles ne peuvent qu’empêcher la classe ouvrière de combattre ; elles ne peuvent que remplir des fonctions de police au service de la bourgeoisie.

Ironie de l’histoire ! La bourgeoisie fournissait naguère elle-même les Cavaignac et les Gallifet, les Trépov et les Wrangel ; aujourd’hui, c’est sous la glorieuse direction de deux Internationales que les prolétaires eux-mêmes se font les bourreaux de leurs camarades. La bourgeoisie peut vaquer tranquillement à ses affaires ; l’ordre et la tranquillité régnent ; il y a encore des Noske et des Ejov, des Negrin et des Diaz. Staline est leur chef et Feuchtwanger leur Homère ! Non, je n’en peux plus. Je reprends ma liberté. Je reviens à Lénine, à sa doctrine et à son action. Mes faibles forces, j’entends les consacrer à la cause de Lénine. Je veux combattre, car seule notre victoire — la victoire de la révolution prolétarienne — libérera l’humanité du capitalisme et l’U.R.S.S. du stalinisme.

En avant donc, vers de nouveaux combats ! Pour la IV° Internationale !

Le 17 juillet 1937

LUDWIG (IGNACE REISS).

P.-S. — En 1938, j’ai été décoré de l’ordre du Drapeau rouge, pour service rendus à la révolution prolétarienne. Je vous renvoie cette décoration, ci- jointe. Il serait contraire à ma dignité de la porter en même temps que les bourreaux des hommes les meilleurs de la classe ouvrière de Russie. (Les Izvestia ont publié dans les deux dernières semaines des listes de nouveaux décorés dont les mérites sont pudiquement passés sous silence : ce sont les hommes qui ont exécuté les sentences de mort prononcées contre les vieux bolcheviks).

Reiss n’est ni un théoricien ni un journaliste. Son message tient du manifeste, car il est destiné à être rendu public. Écrit à la hâte par un homme d’action qui à trop à dire, dont les heures sont comptées au milieu du danger et qui ne voit de salut que dans le retour à l’intransigeance révolutionnaire de sa jeunesse. Ses idées politiques sont celles de beaucoup d’opposants de gauche du parti russe et des groupes nés, un peu partout dans le monde, des luttes qui se sont livrées au sein de la III° Internationale. Sa doctrine se rapproche le plus de celle de Trotski. Ce qui importe le plus ici, c’est la passion dont elle est empreinte. Les formules politiques d’Ignace Reiss, je n’entends ni les critiquer ni les défendre ; j’admire à travers elles un homme d’énergie et de dévouement.

LA FUITE ET LA FIN

Reiss savait très bien qu’en signant ce document, il signait son arrêt de mort, mais il pensait avoir quelques jours devant lui (7). Transmise par la voie hiérarchique, sa lettre ne devait être ouverte qu’à Moscou, par Ejov. Elle le fut immédiatement par le fondé de pouvoirs de Ejov à Paris, Spregergrass. Le soir même, à l’hôtel, Reiss recevait de l’un de ses camarades, un avertissement téléphonique, obscur, mais qu’il comprit. Plusieurs fois, la sonnerie de l’appareil retentit dans sa chambre ; dès qu’il décrochait le récepteur, on raccrochait au bout du fil. Rien à te dire, comprends toi-même et sauve-toi. Il prit le train. …Il alla, après quelques déplacements, se réfugier en Suisse. De divers endroits, il posta plusieurs lettres, motivant son attitude et invitant ses amis à l’imiter. A ce moment, une sorte de panique régnait dans les services secrets. La plupart des vieux collaborateurs, rappelés à Moscou sous divers prétextes, y disparaissaient et l’on se répétait que plusieurs avaient été exécutés. Leur crime était d’appartenir aux générations condamnées du début de la révolution. Reiss écrivit notamment à une amie de jeunesse, autrefois militante du PC allemand, longtemps agent secret à Paris, à ce moment en fonctions à Rome, Gertrude Schildbach. Au moment de l’exécution des Seize (Zinoviev,  Kaménev, Ivan Smirnov), Schildbach était  venue chez les Reiss, à bout de forces morales et elle avait eu une crise de larmes. Reiss se souvenait de la jeune militante de Leipzig, des enthousiasmes communs, des périls communs, des conversations angoissées des derniers mois. Gertrude Schildbach lui répondit qu’elle pensait à rompre, elle aussi, avec Ejov, — et lui demanda finalement un rendez-vous. Ici commencent à s’enchaîner deux crimes; car il est certain que les cvhefs de Schildbach connaissaient son trouble et ses relations cachées avec Reiss ; dès lors, elle était aussi condamnée à leurs yeux, mais ils allaient d’abord se servir d’elle pour exécuter Reiss.

Schildbach rejoint les Reiss près de Lausanne. Elle passe une soirée avec eux. Elle est l’amie des deux époux, elle câline l’enfant. On lui a donné, pour la femme et l’enfant, des pralines à la strychnine qui seront retrouvées dans sa chambre, à l’hôtel. Elle s’abstient de les offrir, se montre affectueuse, approuve l’attitude politique des Reiss. Le deuxième jour, elle soupe en tête-à-tête avec Ignace Reiss, dans un restaurant près de Chamblandes ; ils sortent ensemble, amis, suivent un moment la route obscure… Et c’est le guet-apens : une auto passe, s’arrête ; Reiss, matraqué, mal assommé, se défend. Plusieurs hommes — et Gertrude Schildbach — le poussent dans l’auto et là l’un des tueurs braque sur lui une mitraillette et tire à bout portant : cinq balles dans la tête, sept dans le corps. Le corps est abandonné un peu plus loin sur la route.

Ceci se passe dans la nuit du 3 au 4 septembre. Des ordres précis de Ejov paraissent avoir hâté le crime. Les 5 et 6 septembre, en effet, Ignace Reiss était attendu à Reims, par deux amis, — l’un des deux étant H. Sneevliet, le publiciste hollandais. Les deux amis attendirent en vain toute une soirée, puis toute une matinée. Au moment de partir, ils achetèrent un journal, lurent et comprirent… Une lettre de Reiss, concernant ce rendez-vous semble bien avoir été interceptée à Paris. Que Gertrude Schildbach ait sciemment  conduit Reiss au guet-apens ou que l’on se soit , servi d’elle pour tenter d’obtenir avec lui un rendez-vous et qu’on l’ait jouée au dernier moment, n’a plus d’importance. Schildbach, elle-même, est perdue. Elle gagne Paris avec les tueurs et de là, sans doute, Moscou. On ne la reverra plus. Le fait qu’elle ait laissé ses effets, ses papiers et jusqu’à des photographies à l’hôtel porte à croire qu’elle ne savait pas, en tout cas, que l’exécution projetée était tout à fait imminente.

La presse communiste ne put pas passer entièrement sous silence l’assassinat d’Ignace Reiss, surtout en Hollande où le Nieuwe Fackel publia sur le champ toutes les données de l’affaire. Mais elle la présenta comme l’exécution d’un agent de la Gestapo par d’autres agents de la Gestapo ! C’est aussi ce qu’écrivit, à Paris, l’Humanité… On verra plus loin les détails de l’instruction.

Un communiqué de la police de sûreté vaudoise à l’agence télégraphique suisse, daté du 11 mars, donne les noms des deux exécuteurs principaux du crime. Ce sont deux Parisiens, un Français et un Monégasque, Roland Abbiat et Etienne Martignat, « importants agents du Guépéou ; Abbiat a déjà été mêlé à une grave affaire aux Etats-Unis et condamné de ce fait » .

SIGNIFICATION D’UN CRIME

L’assassinat d’Ignace Reiss n’est qu’un épisode en marge des procès de Moscou. Dégagée des contingences et des détails, la vérité sur ces procès se réduit à ceci : un des membres du Comité Central bolchevik de 1917, étant parvenu en dix années de luttes et d’intrigues, à une puissance absolue qui ne saurait être justifiée ni par son passé, ni par les idées du parti, ni par les intérêts supérieurs du pays — auquel il a infligé des souffrances incommensurables — s’est vu dans la nécessité d’écarter de la vie politique puis de supprimer physiquement tous ses compagnons d’autrefois, collaborateurs de Lénine, combattants et hommes d’Etat des premières années de la révolution. Trois procès suivis d’exécutions, beaucoup plus d’exécutions sans procès, vingt à trente mille arrestations de vieux-bolcheviks (parmi beaucoup d’autres…) y ont suffi. Cette contre-révolution, que l’on est parfois tenté de comparer à une fascisation, a forcément entraîné dans tous les rouages de l’Etat, et d’abord dans les services secrets, formés d’un personnel particulièrement sélectionné, un trouble profond. Quelque temps avant l’assassinat de Reiss, plusieurs de ses amis et collègues, tous communistes de la première heure, avaient été rappelés à Moscou, arrêtés, fusillés…

A l’étranger comme en U. R. S. S. même, la dictature stalinienne ne voit de remède à la désorganisation qu’elle suscite elle-même que dans la terreur : là-bas, l’assassinat d’apparence légal (et encore pas toujours), à l’étranger l’assassinat tout court. Le cas Reiss n’est pas isolé. En novembre 1936, les archives de Trotsky, déposées à Paris, à l’Institut d’Histoire Sociale de la rue Michelet, furent dérobées par des cambrioleurs, demeurés naturellement inconnus, disposant de moyens techniques tout à fait supérieurs… Un peu plus tard, de faux-agents de la Sûreté opéraient une perquisition à Neuilly, chez Joa quin Maurin, député aux Cortès, leader du « POUM », emprisonné à Saragosse.

A la même époque se situent les filatures exercées autour du fils de Trotsky, Léon Sédov, auquel un traquenard fut tendu à Mulhouse par les exécuteurs de Reiss (8). (Sédov est mort foudroyé par un mal subit, à Paris, quelques jours avant que le procès des Vingt-et-un ne s’ouvrît à Moscou…). Enfin, l’Espagne en guerre civile a offert aux agents de Staline l’occasion d’une large activité. On y a vu disparaître, enlevés pour être emmenés en U.R.S.S. ou mystérieusement assassinés, le jeune socialiste Marc Rhein, fils d’un membre russe du Comité Exécutif de l’Internationale Socialiste, le leader du Parti Ouvrier d’Unification Marxiste, Andrès Nin (il avait vécu dix ans à Moscou et appartenu aux milieux dirigeants de l’Internationale des Syndicats Rouges), le journaliste et militant autrichien, Kurt Landau, connu comme un vieux communiste opposant, l’ex-secrétaire de Trotski, Erwin Wolff, le correspondant du Manchester Guardian à Barcelone, Tioli… Le Parti Communiste espagnol a établi des prisons privées qui échappent au contrôle du gouvernement, fait procéder à des exécutions sommaires, réussi à faire mettre hors la loi, par des mesures nettement contraires à la constitution républicaine, le «POUM», parti ouvrier d’extrême-gauche, nettement antistalinien. Par l’intervention d’une police politique toute-puissante, disposant de ressources illimitées, disposant de ressources illimitées, disposant de sympathies nombreuses dans les milieux communisants (au triste sens actuel du mot) et que n’embarrasse aucune tradition de légalité, aucun scrupule d’humanité, aucun souci d’idéologie, la sanglante corruption du régime stalinien gagne le mouvement ouvrier et les intellectuels avancés d’Occident. L’ombre d’Ignace Reiss, mort pour sa foi socialiste, est là qui nous avertit d’un immense danger.

V. S.

ignace-reiss

Notes:

(1) Cette dénonciation était l’œuvre des chefs d’Ignace Reiss qui, seuls, connaissaient – pour les lui avoir fournies, ses identités successives.

(2) On estime que l’assassinat de Reiss a coûté près de 300.000 francs.

(3) Andrès Nin, ancien secrétaire de l’Internationale des Syndicats Rouges, plus récemment conseiller à la justice de la Généralité de Catalogne, fut arrêté par la Sûreté de la République espagnole, dirigée par le communiste Burillo, séquestré à l’insu du gouvernement, dans des prisons privées du PC, conduit à Alcala de Henarès, où se trouvait un aérodrome soviétique et où il disparut définitivement.

(4) Des légionnaires tchèques de 1916-1918, qui avaient combattu en Russie, connus pour leur hostilité au bolchevisme.

(5) Déposition Boulanov au procès Rykov-Boukharine-Iagoda, Moscou, mars 1938.

(6a) Les pages sur Feuchtwanger publiées en russe, ont été écrites par Eisa Reiss d’après les propos de son mari et ses impressions propres.

(6b) Plus de cent personnes ont été fusillées à Svobodnaya, Extrême-Orient, pendant l’automne 1937, d’après des communiqués officiels. On ne sait pas quelles sont les victimes de ces exécutions.

(6c) Allusion au pébliscite où l’on vit les communistes joindre leurs voix à celles des nazis.

(7) Reiss savait entre autre chose que peu de temps auparavant, un agent subalterne du Guépéou, nommé T… avait été ramassé sur le trottoir de la rue Denfert-Rochereau, blessé de plusieurs balles… Ses agresseurs n’ont pas été identifiés.

(8) Nous n’évoquons pas ici l’enlèvement du général Miller à Paris, sur lequel nous ne possédons aucune information particulière. Ce drame s’est accompli dans des milieux trop éloignés des nôtres.

Autobiographie d’Alexandre Bogdanov

10 janvier 2013

Notice extraite de l’encyclopédie Granat (Moscou, 1927), traduite une première fois dans Les bolcheviks par eux-mêmes (Haupt & Marie, 1969) puis dans La science, l’art et la classe ouvrière (Bogdanov, 1977).

Alexandre Alexandrovitch Bogdanov (Malinovski) (autobiographie)

Je suis né le 10 août 1873, le second de six enfants. Mon père, d’abord maître d’école, devint rapidement instituteur-inspecteur de l’école de la ville. Grâce à quoi, dès l’âge de 6 ou 7 ans, je pus avoir accès à la bibliothèque de l’établissement et ensuite à son petit cabinet de physique. J’étudiais au lycée de Toula. Boursier et interne, je vivais dans des conditions qui ressemblaient fort à celles des prisons et des casernes. C’est là que l’expérience de la méchanceté et de la stupidité de la direction me poussa à combattre et à haïr les détenteurs du pouvoir et à nier l’autorité. Mes études terminées avec la médaille d’or, j’entrai à l’université de Moscou pour y étudier les sciences naturelles. je fus arrêté en décembre 1894 comme membre du Comité d’union des « amicales » et déporté à Toula, où l’ouvrier armurier I.I. Savelevitch m’entraîna dans les cercles clandestins comme propagandiste. V. Bazarov et I. Stépanov m’y rejoignirent bientôt. En 1896, je passai des idées populistes du mouvement « Narodnaïa Volia » à celles des Social-Démocrates et, à partir des conférences faites dans les cercles  j’écrivis le Manuel abrégé de science économique. Ce livre fut publié sous une forme mutilée par la censure à la fin de 1897. Lénine le salua chaleureusement dans son compte rendu dans Mir Boji, 1898, numéro 4.

Je passai une partie de l’automne 1895 à Kharkov comme étudiant à la Faculté de médecine. J’y fréquentai les cercles de l’intelligentsia social-démocrate, dirigés par Revanine. Je m’en séparai cependant pour une question concernant la morale à laquelle ils donnaient une signification indépendante. En 1898, désirant donner une réponse aux nombreuses questions de nos travailleurs sur la conception générale du monde, j’écrivis mon premier livre philosophique Eléments fondamentaux d’une vision historique de la nature. En automne 1899 je terminai l’université. Ensuite, je fus arrêté pour mes activités de propagandiste. Six mois de prison à Moscou, déportation à Kalouga, puis trois ans à Vologda. J’écrivais et j’étudiais beaucoup. En 1902, je préparai et je rédigeai un recueil contre les idéalistes, Étude sur la conception du monde réaliste. Je fus six mois médecin dans un hôpital psychiatrique. A partir de fin 1903, je rédigeai la revue marxiste Pravda, publié à Moscou.

En automne 1903, j’adhérai au bolchévisme. Après ma période d’exil, au printemps de 1904, je pars rejoindre Lénine en Suisse. A la réunion des 22, je suis élu au buireau des comité de la majorité, le premier centre bolchevik. A peu près à la même époque, je suis exclu pour la première fois du "marxisme" par l’Iskra menchevique (un des articles d’« Orthodoxe » m’accusant d’idéalisme philosophique dans le numéro 70). A l’automne, je rentre en Russie etr à partir de décembre 1904, je travaille à Pétersbourg au bureau des comités de la majorité et au comité local. je prépare les tracts sur l’insurrection armée et sur la convocation du congrès du parti, ainsi que la plus grande partie des autres tracts du bureau. Au printemps de 1905 se tient le congrès de Londres, III° congrès d’orientation bolchevik. Je rapporte sur les problèmes de la « révolte armée » et les questions d’organisation. Je suis élu au premier comité central bolchevik. Je retourne travailler à Pétersbourg à la rédaction du journal bolchevik Novaia Jizn. Je représente le C.C. au soviet des députés ouvriers, et c’est là que je suis arrêté le 2 décembre 1905. Je suis libéré sous caution en mai et retrouve le C.C. sous l’influence des mencheviks.

Exilé à l’étranger, je rentre clandestinement en Russie et vis à Kuokkala, avec Lénine. Je collabore à divers organes bolcheviks et travaille aussi dans les fractions social-démocrates des 1°, 2° et 3° Douma. Je suis d’abord pour le boycottage de la 3° Douma, mais, après la décision prise par la Conférence du parti de ne pas la boycotter, je dirige dans Vperiod, journal clandestin des ouvriers dont je suis le rédacteur en chef, la campagne électorale.

Je suis envoyé à l’étranger à la fin de 1907 pour diriger avec Lénine et Innokenti le Proletarii, organe bolchevik. Au cours de l’été 1909, je suis, avec Krassine, écarté du centre bolchevik comme bolchevik de gauche. Je suis également écarté du C.C. du parti en janvier 1910, lors de l’union des fractions menchevik et bolchevik. Je prends part à l’organisation des deux premières écoles du parti destinées aux ouvriers. L’une à Capri, à l’automne de 1910, l’autre à Bologne. C’est en décembre 1909 que je présente la plate-forme du groupe bolchevik, qui prend le nom de Groupe littéraire Vperiod. Cette plate-forme, " Position actuelle et tâches du parti ", formule pour la première fois le mot d’ordre de culture prolétarienne. J’abandonne le groupe " Vperiod " au printemps de 1911 lorsqu’il quitte le terrain de la propagande culturelle pour celui de la politique. Jusqu’à la révolution, j’écris seulement des articles de propagande dans la Pravda et autres organes ouvriers.

Je reviens en Russie en 1914 et suis envoyé sur le front comme médecin. J’y écris des articles de propagande. Dans l’un d’eux, en janvier 1918, je fais le « diagnostic » du communisme de guerre.  Je me consacre ensuite totalement au travail scientifique et culturel dans le « Proletkult » (culture prolétarienne) à l’université populaire, etc. En automne 1921, j’abandonnai mes activités au « Proletkult » et m’adonnais définitivement à mon travail scientifique. Depuis 1918, je suis membre de l’Académie communiste (anciennement socialiste).

Mes principaux écrits :

1. Concernant l’économie politique. — Manuel abrégé de science économique, le premier manuel écrit d’un point de vue historique (les dernières éditions ont été revues et augmentées en collaboration avec Dvolaitski) ; a été traduit en anglais et en d’autres langues. Cours initial d’économie politique sous forme de questions et de réponse; le grand cours d’économie politique: Cours d’économie politique, ayant comme co-auteur I.I. Stepanov. L’étude « L’Échange et la technique », écrite en 1903, et parue dans le recueil Essais sur la conception réaliste du monde, première tentative de prouver la théorie de la valeur du travail en la fondant sur le principe de l’équilibre.

2. Concernant le matérialisme historique. — La science de la conscience sociale est un exposé historique du développement de l’idéologie, notamment les formes de la pensée, en expliquant leur genèse à partir des rapports de production (le livre a été traduit en allemand) ; De la psychologie de la société est un recueil d’articles des années 1902-1906 ; « Les principes organisationnels de la technique sociale et l’économie » (dans Vestnik Sotsialistitcheskoï Akademii, 1923, n° 4) est une explication des formes de la coopération à travers les rapports techniques.

3. Concernant la philosophie. — Les volumes I-III de L’empiriomonisme, 1903-1907, donnent une image du monde du point de vue organisationnel, c’est-à-dire en tant que processus de formation, de lutte et d’action réciproque des complexes et des systèmes de différents types et des diverses étapes de l’organisation. La philosophie de l’expérience vivante, 1911, est un aperçu du développement des divers systèmes réalistes dans la philosophie, jusqu’à l’empiriomonisme. Du monisme religieux au monisme scientifique est un exposé des raisons qui fondent le monisme scientifique, qui élimine la philosophie en général (l’exposé était annexé à la 3e édition de la Philosophie de l’expérience vivante).

4. Concernant la science de l’organisation. — La science générale de l’organisation: la tectologie, volumes I-III parus en 1913-1922, est le développement de la science générale des formes et des lois de l’organisation de toutes sortes d’éléments de la nature, de la pratique et de la pensée (la première partie vient de paraître en Allemagne) ; « Les principes du plan économique unifié », dans la revue Vestnik Trouda, 1921, n° 4-6, ainsi que « Le travail et les besoins du travailleur », dans la revue Molodaïa Gvardia, 1922, n° 3, sont l’application des lois d’organisation à la solution des problèmes d’ordre économique. "La compréhension objective du principe de la relativité", paru dans Vestnik Kommunistitcheskdi Akademii, 1924, n° 8.

5. Concernant la culture prolétarienne. — Le monde nouveau, articles des années 1904-1906, est un essai de vulgarisation des caractéristiques du type supérieur de la vie culturelle ; Les tâches culturelles de notre temps, en 1911, développe le programme de la culture prolétarienne ; L’art et la classe ouvrière (traduit en Allemagne) ; Le socialisme et la science : les buts scientifiques du prolétariat, études sur la science prolétarienne (traduit partiellement en Allemagne) ; Les éléments de la culture prolétarienne dans le développement de la classe ouvrière est une analyse historique de la genèse de la culture prolétarienne. Sur la culture prolétarienne est un recueil d’articles des années 1904-1924. Ajoutons, sur ce thème, les deux romans: L’Étoile rouge, 1907 (utopie traduite en français, allemand, etc.); L’ingénieur Menni, roman fantastique, 1912, donnant un tableau du heurt entre la culture prolétarienne et la culture bourgeoise.

J’ai encore publié plusieurs autres ouvrages, des dizaines d’études, des brochures et des conférences et un grand nombre d’articles dans les journaux et de tracts, notamment du genre propagandiste.

Voir aussi:

Je fais passer le "Testament" de Lénine en France (Body)

6 janvier 2013

Extraits de Un piano en bouleau de Carélie (Marcel Body, 1981).

Thorès était chargé de la défense de Schwartzbard, le meurtrier de Petlioura à Paris. Ce dernier devait comparaître prochainement aux Assises. Et c’était pour obtenir son acquittement qu’Henry Thorès et Bernard Lecache demandaient aux autorités soviétiques de leur fournir la preuve que Petlioura avait ordonné certains des nombreux pogromes perpétrés en Ukraine, sur le territoire placé sous son contrôle. Or malgré toutes leurs recherches, les autorités soviétiques ne parvinrent pas à découvrir dans les archives un seul document de ce genre. En quelques jours, Henry Thorès et Bernard Lecache étaient devenus pour nous sinon des amis, du moins des confidents et des hommes sûrs. M’adressant un jour à Henry Thorès, je lui demandai s’il était certain de faire acquitter Schwartzbard.

« Je le ferai acquitter, me dit- il, mais à une seule condition : qu’il ne parle pas. Sinon je ne réponds plus de rien.

— Comment l’empêcherez-vous de parler ?

— Oh ça, dit-il d’une voix de stentor, c’est une question d’organe ! »

Je voyais journellement, en fin de soirée, Alexandre Chlipanikov et Medvédiev et je les mettais au courant et mes pensées et de mes rencontres. L’arrivée d’Henry Thorès et de Bernard Lecache les intéressa beaucoup. A cette époque, dans les milieux informés du Parti, on parlait à mots couverts de ce qu’on appelait le Testament de Lénine, document archi-secret que Staline et son équipe gardaient jalousement sous le boisseau. Trotski lui-même, sous la pression de Staline, niait son existence après qu’il eut proposé à la réunion du Politburo où ce document avait été examiné, de ne pas en tenir compte,afin que Staline, contrairement à ce que demandait Lénine, garde sa place de secrétaire général du Comité central où il disposait de tous les leviers de commande du Parti et de l’État.

Ce « Testament » nous intéressait au premier chef et nous étions de plus en plus désireux de savoir ce qu’il contenait. J’en parlai à Chliapnikov et à Medvédiev et leur demandai de me le procurer. Quelques jours après, ils me remirent une copie authentique du fameux document. Je leur avais dit qu’il m’était possible de le faire remettre en main propre à Boris Souvarine, par Henry Thorès et Bernard Lecache, pour qu’il en tire le meilleur parti possible dans l’action menée contre la mainmise de Staline sur le P.C. russe.

Je confiai donc, chez Pierre Pascal, le document à Henry Thorès lui-même, en présence de Bernard Lecache, en lui signalant l’importance de ce que je lui remettais et le danger qu’il y aurait pour eux, si on venait à le découvrir dans ses papiers à la frontière. De sa voix de Stentor, il me rassura: « Ne vous inquiétez pas. Je vais le mettre dans mon dossier et personne n’ira le chercher là. » C’est dans ces conditions que ce Testament est arrivé en France et a été remis à Boris Souvarine. Quelques jours plus tard, nos deux voyageurs étant de retour à Paris, Pierre Pascal reçut une carte postale de Boris Souvarine où étaient dissimulés ces quatre mots : « Que faire du document ? » D’accord avec moi, Pascal répondit : « Ce que vous voudrez. » Boris Souvarine avait donc le champ libre pour le publier. Mais je ne m’attendais pas à le voir éclater comme une bombe dans la presse internationale. Je croyais qu’il serait publié dans un des organes que faisaient paraître, à Paris, les groupes d’Opposition. Il en fut tout autrement. Boris Souvarine et Max Eastman affrontèrent tous les risques avec courage en publiant ce « Testament de Lénine » et en se portant garants de son authenticité. Staline, son entourage et ses adeptes nièrent l’authenticité de ce Testament. Quant aux dirigeants du P.C. français, ils persistèrent jusqu’au XXe Congrès du P.C. russe, tenu en 1956, à affirmer qu’il s’agissait d’un document apocryphe. Jusqu’à présent, l’origine de ce document, la manière dont il est parvenu en Occident, n’ont pas été rendues publiques.

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Bernard Lecache en 1923

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Henry Torrès en 1921

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Avant-propos à la plateforme Sapronov (Le Réveil communiste, 1928)

4 janvier 2013

Extrait de Avant Thermidor : Révolution et contre-révolution dans la Russie des soviets : plateforme de l’Opposition de gauche dans le parti bolchévique (Sapronow, Smirnow, Obhorin, Kalin, etc.), Éditions du Réveil communiste, 1928.

AVANT-PROPOS

Cette traduction de la plateforme de l’opposition. de gauche (Sapronow, Smirnow, Obfhorin, Kalin), au sein du parti bolchevique russe, paraît à un un moment où ce qu’on aime appeler aujourd’hui la lutte fractionnelle un peu partout dans les milieux staninistes, social-démocratiques et mêmes pseudo-oppositionnels ou pseudo-gauchistes, la lutte fractionnelle, que nous appellerons avec plus de précision, la reprise de la lutte des classes, en Russie, atteint son tournant décisif. Ce que les créateurs et exécuteurs de la Bolchévisation, les Zinoviev, les Kamenew, etc…, ont préparé, donne aujourd’hui ces fruits. On a mené une lutte acharnée et sans trêve pour détruire ce qu’on aime appeler l’ «ultra-gauche », pour liquider, par la confusion et la falsification, ce qu’il y avait de plus marxiste dans le Trotzkisme, la conception de la révolution permanente, pour réduire au néant la capacité politique des militants ouvriers des sections de la Comintern. On a lié la pensée du communisme au préjugé disciplinaire et unitaire ; c’est ainsi qu’on a préparé, par la dégénérescence de la 3° Internationale d’abord, par le manque de résolution après, les prémisses du Thermidor, qui est aujourd’hui une réalité qui devient inexorablement.

Cette plateforme, présentée en juin 1927, au Bureau Politique du Parti Communiste Russe à été naturellement interdite par le C. C. du P. C. R. Elle a été déjà éditée en Allemagne, il y a à peu près deux mois par un groupe de combattants de l’Octobre Hambourgeois, expulsés du P.C.A. Sa parution en France, déjà annoncée sur le « Réveil communiste » de Novembre 1927, a subi quelques retards à cause de l’étroitesse de nos moyens qui ne sont point ceux des bolchevisateurs. Nous pensons qu’à un moment où des éléments qui ont signé la « Plateforme de l’Opposition Russe » éditée en France par les soins de G.Faussecave, tels que Zinoview et Kaménew, les hommes de 1917, se soumettent de la façon la plus honteuse au Stalinisme, brisant en même temps ce « bloc des oppositions » que nous n’avons jamais soutenu ainsi que l’on fait des soi-disant Bordighistes à un moment où tout le groupe des signataires de la présente plateforme est exclu dtu P. C. R., cette brochure conserve toute son importance politique pour le prolétariat français. Elle se différencie nettement de la « Plateforme de l’Opposition Russe » éditée par les soins de Faussecave. Un tableau plus minutieux et en même temps plus substantiel des conditions du prolétariat et de l’économie russe proclamée socialiste par tous les organes officiels de la bolchevisation y est contenu. On y trouvera une description particulièrement impressionnante du milieu politique soi-disant communiste, où les idées et les mœurs à l’Ustraliov gagnent le terrain au jour le jour. Également remarquable est la position de nos camarades russes vis-à-vis de la question de l’État prolétarien ou démocratie ouvrière et s’ils n’osent pousser leur critique à ses conclusions logiques, il faut reconnaître que leur conception à ce sujet n’est pas si équivoque que la conception ressortie du compromis Trotzki-Zinoview. Plus claire et plus courageuse que la plateforme du bloc oppositionnel, la plateforme Sapronow a pris sur la question de la guerre une position qui, si elle n’est pas un hardi renversement de la conception officielle, représente toutefois un pas en avant.

Enfin, nous sommes sûrs que la « Plateforme Sapronow » apportera une contribution très remarquable à l’information des éléments qui suivent avec attention cette phase particulièrement douloureuse de la lutte prolétarienne. Cette publication représentera aussi un démenti objectif aux charlataneries qui ont été débitées par des extrémistes tels que Schumacher, et des socialistes tels que Carbone. Et on pourra constater de quelle sorte les rêves de Marx, Lafargue et Guesde ont été réalisés, ou bien mieux, de quelle sorte nos grands maîtres sont ridiculisés et insultés dans la presse Staliniste.

Nous ne pouvons pas, ici, nous entretenir longtemps sur le contenu politique de cette plateforme. Mais nous nous voyons forcés par la tendance à équivoquer de quelques éléments, qui sont toujours en quête de la petite spéculation politique, de ces "bégueules" du communisme, que l’école de la bolchévisation a produit par centaine, de souligner les principales différences de notre pensée politique de la ligne de nos camarades russes.

Pour ceux qui auront déjà lu notre « Plateforme de Gauche », présentée par un groupe de Bordighistes au C.C. du P.C.F. et qui auront réfléchi en même temps sur son contenu idéologique et tactique, et encore plus, pour ceux des camarades italiens en particulier qui connaissent les « thèses de Rome » et la précise formulation tactique du C.C. bordighiste, qui a dirigé le P.C.I. depuis la scission de Livourne en 1921 jusqu’au moment de l’élimination de Lénine de la scène politique en 1923, ces différences ne représenteront pas des prémices. Nous devons tout d’abord remarquer que nous ne tenons pas du tout à la pureté de la ligne Léniniste, ainsi que nos camarades Russes. Notre pensée, à ce sujet, n’a, subi aucun changement et elle correspond précisément au contenu de la ligne politique de Bordiga, qui peut être suivie à travers les différentes manifestations de la pensée de ce camarade. Et pour faciliter la clarification sur ce terrain nous espérons pouvoir présenter aux camarades français, la brochure contenant un discours de notre camarade Bordiga, sur « Lénine ».

La dernière polémique Boukharine-Bordiga, est au fond le résumé de cette divergence substantielle entre nous et Lénine, entre notre tactique et la tactique de Lénine. Nous devons remarquer à ce point-ci que nous n’avons pas peur, à un moment où tous affirment d’être « Léninistes », que nous ne sommes pas « Léninistes », tout au moins sur un terrain, où il est facile de glisser vers l’opportunisme. Nous ne sommes pas de ceux qui songent à l’apothéose du corps "incorruptible" du grand tacticien russe vers le « Panthéon national ». Nous sommes simplement des « communistes » et, tout en conservant un profond amour envers l’homme dont la voix a surtout retenti contre les traîtres du prolétariat, nous estimons avoir, en tant que communistes, le droit de ne pas nous arrêter à Lénine. Nous n’aimons pas à cacher l’importance de ce différend tactique entre nous et nos camarades Russes, qui se proclament tout à fait attachés à la ligue tactique du Léninisme. Nous croyons que c’est (là, en effet, un problème de la plus haute importance pour l’élite révolutionnaire du mouvement prolétarien. Nous avons admis que la ligne léninienne, sur le terrain des solutions tactiques, a été bien praticable dans les conditions historiques russes, mais nous ne pouvons pas l’accepter comme une solution intégrale pour le mouvement du prolétariat dans les pays plus avancés au point de vue industriel. Nous conservons, par conséquence, en Bordighistes qui n’ont aucune prétention de représenter officiellement la pensée de Bordiga, qui malheureusement est aujourd’hui forcé au silence, notre aversion vis-à-vis du compromis avec les éléments social-démocratiques et nous donnons toujours à la tactique du front unique, l’interprétation que la gauche italienne a déjà donné dans les « thèses de Rome ». Nous rappellerons à ce sujet qu’un article exposant notre tactique sur le « front unique » a déjà paru, il y a deux ans, sur le « Cahier du Bolchevisme », organe théorique du P. C. F. Par rapport à la particulière interprétation de la situation russe, nous estimons que la position des camarades Sapronow, etc…, vis-à-vis de la question de la démocratie ouvrière soit très acceptable, en ce qu’elle se pose sur un terrain marxiste et offre au prolétariat international le terrain pour une large discussion, sur un problème vital de la révolution prolétarienne.

Pour ce qui se rapporte aux particuliers développements de la dictature prolétarienne et de sa dégénérescence dans l’union des Soviets, nous sommes obligés de remarquer que nos camarades russes sont tombés dans une contradiction très visible en ce qu’ils en ont nié d’abord à peu près l’existence, quand, dans le chapitre « l’Etat des Soviets », à page 42 de l’édition allemande [ils] affirment que la continuation d’une politique telle que la politique du Stalinisme mène à la formation d’un gouvernement bonapartiste, ainsi qu’a été défini par Engels, tandis que dans le chapitre sur  « le parti », à page 51 de la même édition allemande,ils affirment que pour la totale liquidation de la dictature prolétarienne, est nécessaire la totale liquidation du parti communiste. Nous ne comprenons pas d’ailleurs, quelle garantie un parti dégénéré offre à la dictature prolétarienne. Nous ne comprenons pas non plus, comment on puisse faire des distinctions entre parti et tête du parti et baser sur cette distinction de pure forme, l’existence de la dictature prolétarienne. L’histoire donne déjà sur ce terrain l’expérience très nette de la social-démocratie, qui offre une réfutation complète de cette position qui n’est ni gauchiste, ni marxiste.

Enfin les solutions que note camarades russes envisagent pour une situation, dont le tableau n’est pas du tout flatteur pour cette prétendue conservation de la dictature prolétarienne en Russie sont basées, ainsi que les solutions de toutes les autres sections de la Comintern, sur le mythe de l’unité du parti. Ce mythe détache le parti de la situation objective et le place au-dessus du processus historique. Il est donc anti-marxiste et anti-historique. C’est pour cela que nous lui opposons et lui opposerons toutes nos forces.

La réalité a, au demeurant, détruit tous les mythes. Aujourd’hui elle a fait justice aussi de ce mythe de l’unité du parti. Et si, au dernier discours de Staline, prononcé à la veille de l’assassinat de Joffe posant nettement la question : ou avec nous, ou contre nous, les Zinoview et Kamenew répondent en désavouant tout leur programme, toute leur critique, pour l’unité du parti, nous déclarons que ce sont là des nouveaux (et même anciens) traîtres du prolétariat qui rejoignent leurs amis de la bolchevisation. Et à ce moment où le découragement et l’épidémie des suicides menace les forces révolutionnaires survécues à cette rapide succession de défaites et de déviations du mouvement prolétarien, les conscients communistes, qui savent opposer leur volonté révolutionnaire contre le courant, répondront sans hésiter au défi lancé par le représentant de la Nep-bourgeoisie et du koulakisme russe, le seul mot que la lutte des classes impose aux représentants du prolétariat: « Contre vous et contre tous les traîtres et renégats de la classe ouvrière ».

Les Groupes d’Avant-Garde Communistes. Lyon, 1° janvier 1928.

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Un prisonnier du Guépéou: Francesco Ghezzi (1929)

23 décembre 2012

Paru dans La Révolution prolétarienne N°84 du 15 juillet 1929.

UN PRISONNIER DU GUÉPÉOU
Francesco Ghezzi

J’ai fait la connaissance de Ghezzi à Moscou en 1921 : c’était à l’époque du troisième Congrès de l’Internationale Communiste et du premier Congrès de l’Internationale syndicale rouge, au début de la « nouvelle politique économique » (NEP), au lendemain du massacre de Cronstadt, à la veille de la famine qui devait ravager terriblement la Russie l’hiver suivant.

De nombreuses délégations de tous les pays avaient été appelées à participer à ces assises. Il y avait une source de force et de joie dans le concours de ces révolutionnaires pleins d’ardeur et d’espoir, vers le centre da première révolution socialiste. Ils aspiraient à y vivre dans une atmosphère de camaraderie, et vraiment ils y vivaient dans les premiers moments, avant que les discussions apolitiques et la
lutte des fractions et des tendances n’eussent creusé des fossés et mis des distances entre les hommes.

Sur cette base d’aspirations communes, on s’entendait facilement et des amitiés se nouaient vite : elles se nouaient surtout, sincères et franches, entre les hommes du rang, entre les simples militants, sans nom et sans titres, qui n’avaient rien pour se recommander les uns aux autres que leurs yeux, leur expression, leur poignée de mains, tout ce qui émanait spontanément, directement de leur personnalité.

C’est ainsi que se firent les meilleures « découvertes », non pas parmi les chefs ou les porte-parole députés, mais parmi les simples soldats de la Révolution, parmi les ouvriers restés en contact avec le peuple.

Entre les « découvertes » que je fis de la sorte, il n’en est pas de plus heureuse que Celle de Ghezzi.

Découverte aisée, en vérité : sa figure si franche, si ouverte, et en même temps si charmante, n’attirait-elle pas de suite les regards et ne parlait-elle pas pour lui, avant qu’il n’eût ouvert la bouche? Un communiste italien a écrit de lui qu’il était « jeune; valeureux et si beau de franchise, d’intelligence éveillée et vive, de lumière intérieure, que tous ceux qui l’on rencontré n’oublieront jamais ce prolétaire de vingt an? ».

ghezzi

L’apparence ne trompait pas : j’ai rarement connu nature aussi droite, aussi franche. Ce jeune homme (il avait alors 27 ans à peine et paraissait en avoir beaucoup moins), bien que mûri par les rudes expériences d’une vie de souffrance et de lutte, avait gardé une fraîcheur et une force de sentiments toutes juvéniles. Je ne soupçonnai pas d’abord tout ce qu’il avait vécu et ne l’appris que plus tard et non de lui, car il n’est pas de ceux qui cherchent à se faire valoir. Voici en quelques mots ce que fut cette vie.

*

Francesco Ghezzi est né en 1894 à Milan, la grande ville commerciale et industrielle de l’Italie, où, grâce à une nombreuse population ouvrière, le socialisme prit un développement rapide, mais dominé bientôt par l’influence de Turati et des réformistes.

Son père était jardinier et ne gagnait pas assez pour entretenir sa famille qui devenait plus nombreuse d’année en année. La mère de Francesco mourut, alors qu’il était encore tout enfant; le père se remaria et les rejetons continuèrent à pulluler. Il fallait vivre : dès l’âge de sept ans, Francesco commence à gagner son pain, à aider sa famille. A douze ans, il travaille déjà dans une grande usine métallurgique de Milan.

Précocement mis en présence des réalités sociales, il se dégage des croyances du milieu d’où il est sorti. Son père était catholique; il travailla quelque temps dans un couvent de nonnes; le petit Francesco avait une très belle voix, les nonnes le faisaient volontiers chanter à la messe : très pieux et doué du sens de la beauté, il devait être impressionné par les cérémonies religieuses.

Il résista physiquement au dur labeur de la fabrique et la fabrique le sauva moralement, l’arracha aux mensonges qui endorment la conscience, distillés par le catholicisme, lui découvrit les injustices sociales fondamentales.

C’était un enfant curieux, intelligent, allant les yeux grands ouverts. A ses questions, restées souvent sans écho dans sa famille, la vie de la fabrique donna bientôt réponse : pour compléter son éducation, à la discussion orale à l’atelier, dans la rue, syndicaliste, lui fit connaître la littérature révolutionnaire. Mais comme tous les militants italiens que j’ai connus, c’est à la vie même qu’il doit son éducation : à la discussion orale à l’atelier, dans la rue, partout, à l’action qui, chez eux, accompagne toujours la parole : à quatorze ans, il est emprisonné pour la première fois, et, comme il sied, la première fois est suivie de beaucoup d’autres. En Italie, les jeunes militants sont plus souvent en prison qu’en liberté : ils y vont avec ardeur, guidés par leur foi révolutionnaire. Ghezzi chantait en prison et là comme ailleurs, il faisait de la propagande : ne faisait-on pas de la propagande en tout lieu et en toutes circonstances en ce pays de soleil ?

C’est ainsi qu’il devint jeune homme et que ses  idées se formèrent au hasard des expériences de la vie et des discussions. Par réaction contre son milieu passif et catholique, il surgit en lui une haine du prêtre et surtout du policier, instrument brutal de l’oppression capitaliste. Pour avoir pendant longtemps travaillé dans une imprimerie, où il faisait indéfiniment tourner la roue des machines, il avait pris en horreur le salariat qui lui apparaissait semblable à l’antique esclavage. Plus tard, il apprit le métier de repousseur, lié à l’orfèvrerie, et le sens de la beauté, qui était profondément en lui, eut l’occasion de s’exercer et de lui faire voir un autre aspect du travail. L’attrait de la beauté, qui pourrait faire la joie de tous dans une société meilleure, la pitié et la révolte en face du travail-esclavage de l’atelier, un sentiment inné de justice, tels furent les éléments principaux qui contribuèrent au développement de sa personnalité et qui le poussèrent à la « Chambre du travail » et vers ces foules milanaises vibrant encore de colère au souvenir des odieux massacres de 1898, où le général Bava-Beccaris avait fait tirer à coups de canon sur les foules sans défense, voire même sur des indigents qui attendaient la soupe à la porte d’un couvent.

Francesco se joignit aux anarchistes, à ces francs-tireurs de la Révolution, qui étaient de toutes les manifestations ouvrières, qu’on voyait résister, revolver au poing, aux brutalités policières, qui n’épargnaient pas les « jaunes », et dont la prompte réaction à toutes les iniquités sociales inquiétait les social-démocrates, partisans d’une action plus modérée et de la conquête électorale du pouvoir.

La guerre vint. Entre le début du conflit et l’entrée de l’Italie dans la mêlée, le pays connut une période de préparation de près de dix mois, où partisans et adversaires de l’intervention armée ne cessèrent de se rencontrer sur tous les terrains. L’ensemble du mouvement socialiste tint bon, mais que de défections individuelles : Mussolini, Corridoni et plusieurs des personnages les plus représentatifs du syndicalisme révolutionnaire passèrent dans les rangs des interventionnistes et firent cause commune avec les nationalistes bourgeois. Non seulement Ghezzi n’hésite pas un instant sur la voie à suivre, mais même la guerre déclarée, il continue la lutte : un an après, il est sur la place du Dôme, à Milan, avec les femmes milanaises qui sont venues crier ce qu’elles pensent du roi et de son gouvernement ; arrêté, passé à tabac, il n’a de pensée que pour les copains qui, enfermés dans les cellules, demandent en vain un peu d’eau pour layer leurs faces tuméfiées.

C’est de nouveau la prison pendant des mois, la faim, le froid, mais, dans son souvenir, toutes les souffrances disparaissent derrière la fierté d’avoir lutté contre la guerre. Libéré, il passe les Alpes, malgré tous les dangers d’une telle expédition en ce moment-là : il ne veut à aucun prix participer à cette guerre. Dans la Suisse petite bourgeoise, lui et d’autres jeunes indomptables scandalisent même les hôtes habituels de la méthodique Maison du Peuple de Zurich. Ils conspirent, ils parlent, ils agissent et l’on voit bien que ce n’est pas seulement au gouvernement italien qu’ils en veulent, mais à tous les gouvernements capitalistes. Nouvelle arrestation, nouveau procès où, par un truc désormais classique, la justice bourgeoise mêle aux purs révolutionnaires, pour essayer de les déconsidérer, des aventuriers, des espions, des mouchards. Mais c’est une occasion de clamer quand même sa foi anarchiste. L’accusation se dégonfle et Ghezzi peut reprendre sa vie errante de proscrit.

La guerre finie, le ministre Nitti est forcé d’accorder une amnistie générale (sinon il n’y aurait pas assez de prisons en Italie pour enfermer tous ceux qui se sont rebellés contre la guerre impopulaire.) Francesco Ghezzi rentre aussitôt. C’est la grande période de fermentation sociale qui suit la guerre et qui va mettre l’Italie à deux doigts de la Révolution.

Le moment culminant est celui de l’occupation des usines, en septembre 1920. Ghezzi est à son poste avec tous les bons militants, il y restera jusqu’au dernier moment. Comme Malatesta, il adjure les camarades de ne pas quitter les usines occupées, que les corporations ouvrières gardent et défendent. Il faut étendre le mouvement, s’attaquer aux rouages de l’État. Mais les chefs réformistes de la C. G. T. se défilent, ils passent la main à la direction du parti socialiste qui, bien que composée en majorité de membres du futur parti communiste, se récuse à son tour et n’ose pas prendre la tête du mouvement. Le moment décisif est passé, les ouvriers sont obligés de sortir des usines, la tête basse. La roue de la fortune a tourné ; la bourgeoisie capitaliste, qui avait subi les événements, reprend courage ; avec son aide le fascisme se développe, instrument de la réaction.

On ne tarde pas à arrêter Malatesta, l’homme le plus populaire parmi les masses ouvrières, grâce à son long passé de militant irréprochable, à sa sincérité, à son éternelle vaillance. Les masses ont encore des velléités de réagir, mais les chefs socialistes, qui se croient encore à l’abri, les retiennent : Serrati, qui est en ce moment le chef le plus influent du P. S., met les foules en garde contre les manifestations en faveur d’un homme, si sympathique fût-il. Les anarchistes seront seuls à réagir : ils le feront impulsivement, individuellement, sans coordination dans l’action et d’une manière qui sera exploitée pour ses fins par la bourgeoisie qui penche de plus en plus vers le fascisme. Une bombe jetée au music-hall Diana, à Milan, lieu fréquenté par les noceurs et les désœuvrés, fait un grand nombre de victimes. Ghezzi n’est Pour rien dans cet attentat, mais, comme il est connu parmi les anarchistes milanais, on le poursuit. Traqué, il passe de nouveau la frontière. En 1921, il est en Russie, avec deux de ses camarades, comme délégué de l’Union syndicale italienne (association de Syndicats et de Chambres de travail où domine la tendance anarcho-syndicaliste), au premier Congrès de l’Internationale Syndicale rouge.

Telles étaient les expériences accumulées par Ghezzi dans sa vie, relativement longue déjà, de militant, quand je le rencontrai à Moscou.

Il y arrivait avec tout l’enthousiasme qu’il avait Pour la Révolution russe dans son ensemble, dont il avait suivi avec passion le développement, d’abord de Suisse, ensuite d’Italie ; mais il arrivait les yeux ouverts, avec la volonté de connaître, de comprendre, de voir les ombres comme les lumières ; il ne s’était point fait d’avance une âme de courtisan du nouveau régime ; il n’était pas prêt à attribuer une importance historique au fait que lui, prolétaire, gravissait les escaliers où ne passaient, il y a quelques années, que le tsar et sa suite (ainsi que je l’ai vu faire par un naïf dans un journal ouvrier de Paris) ; il n’était pas non plus de ces délégués qui se contentaient d’aller de l’hôtel Lux au Kremlin et qui attendaient les automobiles de l’Etat même pour faire ce petit trajet (j’en ai connu beaucoup de cette espèce). Il allait à pied par les rues de Moscou, il tâchait d’entrer en contact avec la population, et sa grande facilité pour apprendre les langues le servait ; il prenait part aux « samedis communistes », après-midi où les militants donnaient volontairement et gratuitement leur- travail à la communauté. Lui, vrai révolutionnaire et qui avait déjà tant de luttes à son actif, sentait le devoir d’étudier la révolution à fond, d’en reconnaître les fautes aussi bien que les succès, de ne pas l’accepter « en bloc » et les yeux fermés, suivant’ une formule qui a été longtemps à la mode.

Après ce que j’ai dit de la carrière de Ghezzi et de ses tendances, tous ceux qui connaissent bien l’histoire de la Révolution russe devineront sans peine quelles furent ses impressions. Sur le terrain syndical, il défendit l’autonomie des associations ouvrières contre la mainmise du P. C., dont il était, dès lors, aisé de deviner les fins dernières. Il était partisan de la collaboration dans des limites précises, non de la soumission.

Entre les diverses tendances qui se dessinaient déjà dans le P. C., ses sympathies allaient naturellement à l’Opposition ouvrière de Kollontaï, Chliapnikov, etc. Elle avait été écrasée au Xe Congrès du P. C. russe et la diffusion de la remarquable brochure de Kollontaï intitulée « l’Opposition ouvrière » avait été arrêtée ; mais Ghezzi avait pu prendre connaissance de cet opuscule, grâce à la traduction manuscrite faite par un communiste français, (cet important document, resté presque inconnu, a été publié beaucoup plus tard par la Revue anarchiste, disparue depuis.) Ce qu’il critiquait dans la tactique des chefs bolcheviks ne l’empêchait pas, du reste, de reconnaître leur valeur : la première fois qu’il entendit parler Lénine, il fut enthousiasmé par ce qu’il y avait de simple, de direct, dans la manière, dénuée de tout ornement de tout effet oratoire, dont Lénine exposait les questions. « Voilà ce qu’il faut dire ! Voilà comment il faut parler ! », s’écriait-il, sentant toute la puissance humaine de cette grande expérience, de
cette grande force désintéressée,

En 1922, Ghezzi est en Allemagne. Le gouvernement italien, déjà complètement dominé par le fascisme, réclame son extradition. Le ministre social-démocrate Severing l’emprisonne en attendant de le livrer. Il passe sept mois à la prison de Moabit, à Berlin : mais l’opinion ouvrière s’est émue, les communistes eux-mêmes s’agitent, le Rote Fahne organise une campagne active qui a du retentissement à l’étranger, la Russie des Soviets réclame Ghezzi comme l’un de ses propres citoyens. L’Etat allemand se décide à le relâcher, à condition qu’il quitte aussitôt son territoire.

Il rentre en Russie volontiers, parce qu’ayant pris contact avec ce peuple merveilleux, si original, si riche en possibilités d’avenir, il désire le connaître plus profondément, se mêler plus intimement à lui.

Il va apprendre à fond sa langue, vivre avec lui de sa vie. Il aurait pu, comme tant de réfugiés politiques, avoir une existence facile, un bon logement, un travail point dur en acceptant les avances du gouvernement. Mais il veut continuer sa vie de prolétaire, en contact avec les travailleurs de la terre et de l’usine. Pour rétablir sa santé gravement compromise par son emprisonnement en Allemagne et combattre la tuberculose qui le mine, il va dans le midi de la Russie, en Crimée. Un camarade russe, qui a vécu près de lui en ces années, me décrit ainsi sa vie :

« Le voilà cultivant, joyeux, un tout petit bout de terre, avec une équipe de francs-tireurs comme lui, arrachant aux impôts de l’État et à la pression des « nepmans » quelques légumes et quelques fruits pour se subvenir et pour donner à manger à ceux qui, de la Moscou du Nord, viennent réparer un peu leurs poumons délabrés par les usines de l’Etat-patron. Et la Yalta de la « NEP », la Yalta des hauts fonctionnaires vautrés dans les sanatoria, la Yalta des plats valets du Parti profitant des cures, voit passer sur ses quais et ses promenades, l’équipe à Ghezzi, discutant, se chamaillant : il y a là-dedans des communistes, des bons, qui croient à leur façon à une société nouvelle, mais qui ne sont pas des parasites ; il y a des hommes qui aiment la Révolution russe, mais qui sont déroutés en la voyant sombrer ; il y a ceux qui ont fixé leur route et pour qui le jardin de Ghezzi n’est qu’un morceau de verdure bien ensoleillé où l’on passera quelques jours, mais d’où l’on ira courir les usines et les mines et les routes de la Russie pour harceler l’Etat-patron.

« Ghezzi rentre à Moscou, avide d’une vie active ; l’autorité n’ose pas encore lui dire nettement ce qu’elle pense de lui, mais elle le prive de travail : c’est en vain que, pendant des semaines et des mois, lui, régulièrement syndiqué, se traîne dans les bureaux de placement. C’est bien le : crois ou crève !

Mais, en sus de la haine, la ruse s’éveille ! On finit par les avoir, ce pain et ce travail qui vous sont refusés ! Ghezzi, à la « Metallolamp » tourne, repousse sans relâche.

« Aux ennemis de l’ouvrier salissant le nom de communiste, Ghezzi dit avec mépris, nettement, ouvertement, ce qu’il en pense : le Guépéou hésite longtemps devant celui qui n’a rien à cacher de ses opinions, puis, croyant le moment venu, il frappe.

« Ghezzi est, dit-on, enfermé à Souzdal, mais depuis son arrestation, personne ne l’a vu : le secret le plus absolu s’est fait autour de lui ; un noir dessein se trame : c’est à Verkhné Ouralsk qu’on veut l’envoyer, prison isolée par des centaines de kilomètres de. tout chemin de fer; et là, dans l’éloignement, ce sera la fin : les poumons affaiblis par le régime des prisons italiennes, suisses, allemandes, vont céder et, sans que personne n’en sache rien, on le liquidera. Au fond, pour lui, qu’importe ! Il savait bien qu’il finirait ainsi un jour, mais pour nous qui sommes libres, qui pouvons crier, crions camarades, crions au secours, partout ! N’est-ce pas la moindre des choses que nous puissions faire ? »

Que puis-je ajouter à cet appel émouvant, qui vient d’un travailleur, d’un révolutionnaire aussi pur que Ghezzi et qui, lui aussi, à connu là prison en Russie pour avoir défendu les droits des ouvriers Contre l’envahissante bureaucratie, contre les Communistes de la treizième heure, contre les profiteurs de la Révolution.

La cause de Ghezzi, c’est la cause du prolétariat tout eritier par qui et pour qui là Révolution a été faite et qui doit la défendre, non seulement contre ses ennemis du dehors, mais aussi à l’intérieur contre ses exploiteurs et ses usurpateurs. Défendre Ghezzi, ce n’est pas défendre l’homme de tel ou tel parti, de telle ou telle fraction : c’est défendre la cause du prolétariat dans son effort d’émancipation, d’auto-éducation, de réalisation d’une société nouvelle, d’affermissement de ses conquêtes. Toute la vie de Ghezzi a été la manifestation d’un effort semblable : à travers mille difficultés matérielles, il n’a cessé de s’instruire, de se développer moralement et intellectuellement, non pour son propre plaisir, mais pour le bien de toute sa classe et le triomphe d’une société meilleure. Ayant compris en ces derniers temps que sa vie nomade, en l’empêchant de faire des études coordonnées, avait laissé des vides dans son éducation sociale, il avait décidé de profiter des possibilités, que seule la République des Soviets offre aux ouvriers, de faire des études supérieures (l’une des vraies conquêtes de la Révolution) et il préparait son entrée à l’Université en étudiant activement après son rude travail de la journée à l’usine, quand le Guépéou l’arrêta.

Rien ne symbolise mieux l’opposition de la nouvelle classe d’oppresseurs, qui s’est formée dans les cadres du parti communiste, à l’émancipation complète du prolétariat. Du fascisme à la bureaucratie soviétique en passant par le social-patriotisme, Ghezzi aura subi l’assaut de toutes les forces de réaction qui s’opposent à l’ascension des prolétaires : si ses frères de tous les pays ne réussissaient pas à l’arracher à la mort qui le menace, ils auraient à enregistrer une grave défaite.

JACQUES MESNIL.

Discussions à la prison politique de Verknie Ouralsk (Ciliga)

24 novembre 2012

Extrait de Crise d’État dans la Yougoslavie de Tito, Ante Ciliga – 1974

A la veille de la Révolution russe, la tendance innée dans le mouvement ouvrier et socialiste à créer dans son propre sein un rameau supérieur de la future nouvelle classe dominante, a donné lieu, dans le parti bolchevique déjà, à une protestation significative. Après 1905, le second théoricien bolchévique après Lénine, Bogdanov — grand savant et philosophe — commençant par s’opposer à l’autoritarisme conservateur de Lénine, développa en une série d’études sociologiques et d’articles publiés dans le journal Vpériod (« En Avant ») la conception suivante: la caractéristique distinctive d’une classe dominante n’est pas – comme l’affirment Lénine et Kautsky – le "droit de propriété", c’est-à-dire la possession juridique et formelle des moyens de production, mais la possession effective, c’est-à-dire la fonction réellement dominante dans le processus de production. Celui qui dispose des moyens de production dans le processus du travail, qui organise le travail lui-même, qui dispose du produit obtenu, qui le distribue selon sa volonté et son jugement, celui-là est le véritable propriétaire, le vrai « patron ». Les idées « hérétiques » de Bogdanov anticipaient exactement sur la future réalité soviétique, et il était naturel que l’« opposition ouvrière » et ses plus éminents protagonistes, Chliapnikov et Miasnikov, en fussent de facto les disciples, dans la défense de la de la fonction ouvrière au sein de la production.

Dans les empires communistes les « oppositions ouvrières » sont étouffées, de même que les masses ouvrières sont dominées par les « nouveaux barons » de la nouvelle classe dominante, la bureaucratie triomphante, communiste et non communiste.

Dans quelle direction va cette tendance ? Sur quoi débouchera cette évolution ?

Sans nul doute c’est là l’une des interrogations fondamentales sur l’actuelle société soviétique. Elle tourmente tous les dissidents, de Grigorenko à Amalrik et Soljenytsine. Elle trouble aussi le sommeil du Kremlin, sinon à cause de l’opposition interne, ouvrière et intellectuelle, du moins à cause de la menaçante rivalité chinoise. Pendant le premier Plan quinquennal, entre 1928 et 1933, dans ce Parlement de l’opposition russe qui était alors réuni à la prison politique de Verknie Ouralsk, où j’ai été de novembre 1930 au printemps de 1933 l’un des quatre cents détenus, cette question sur l’avenir de la société bureaucratique soviétique occupait la place principale après deux autres : Staline réussira-t-il à mener à son terme son Plan quinquennal? Que sortira-t-il de la future guerre entre l’Allemagne hitlérienne et la Russie stalinienne?

La très grande majorité de ces opposants, pour la plupart « trotskystes orthodoxes », s’attendait, comme il est de règle en de semblables cas de crise de la Révolution, à l’échec de Staline. Leurs discours et leurs articles se concentraient sur l’analyse et les pronostic de la "politique de salut" de la Révolution, après la "faillite" de la politique stalinienne [1]. Seule une minorité de cinquante détenus à peu près prévoyait ou prenait en considération l’éventualité d’une réussite de l’« industrialisation accélérée et de la collectivisation forcée » de Staline.

Pour ces détenus se posait le problème de l’évaluation sociologique de la société soviétique qui se serait formée sur la base de cette réussite. Une trentaine d’entre nous — parmi lesquels je me trouvais — répondaient : il s’agira d’un capitalisme d’État, avec la bureaucratie comme classe dominante, ou plutôt cette bureaucratie est déjà installée depuis le printemps de 1921.

Comme dans toute phase cruciale de la Révolution, pendant la période du premier Plan quinquennal, les subdivisions se multiplièrent à l’infini. Le groupe des trente « Goskapl » (défendant la thèse du capitalisme d’État) se divisait, avec des nuances personnelles, en deux sous-groupes principaux. Vladimir Smirnov, un étudiant d’Odessa, brillant styliste, était le plus important représentant de l’un de ces sous-groupes. En un livre de plusieurs centaines de pages, il a exposé et défendu le « capitalisme d’État » comme phase générale de la civilisation du monde moderne. Il s’agissait, d’après lui, d’une nouvelle civilisation qui remplacerait la société bourgeoise comme cette dernière avait remplacé la société féodale. La société socialiste lui succéderait à un moment encore impossible à déterminer mais de toute façon encore loin de nous. Une femme, Ida Lemelman, éminente représentante de la traditionnelle intelligentsia révolutionnaire russe, était le principal supporter du jeune Smirnov.

A cette thèse s’opposait l’autre groupe. Il admettait seulement une "partielle progressivité" historique de la société du capitalisme d’État pour les pays arriérés de l’Orient, éventuellement ceux de l’Afrique et de l’Amérique latine, où le système du capitalisme d’État pourrait être le moyen le plus sûr de parvenir à une industrialisation rapide qui les amènerait au niveau de l’Occident déjà évolué. J’étais le principal défenseur et agent de publicité de cette tendance. Une ouvrière du textile, Dora Zak – célèbre pour son comportement courageux pendant la guerre civile, quand elle était tombée aux mains des « services de sécurité » de l’Armée blanche — en était le plus fervent supporter. Il est intéressant de relever que ces deux femmes avaient combattu l’une et l’autre, pendant le fatal hiver 1920-1921, dans les rangs de l’ "opposition ouvrière".

Quarante ans déjà ont passé depuis ces discussions et ces polémiques du " Polit-isolator" de Verknie-Ouralsk. La presque totalité des participants a aujourd’hui certainement disparu. Quelques- uns de mort naturelle, la plupart comme victimes des purges staliniennes des années 1936-1938.

L’évolution générale du monde pendant ces quarante années a donné plus de force, me semble-t-il, à la thèse de la "progressivité", relative et partielle, de la société communiste du capitalisme d’État. L’universalité de la phase de capitalisme d’État, comme ère nouvelle de la civilisation humaine, ne fut pas une conception isolée du jeune novateur Smirnov. Parmi les autres partisans de cette thèse, le plus connu en Occident fut l’ex-communiste américain James Burnham. Son livre, la Révolution des managers, très lu à l’époque, publié en France sous le titre l’Ère des organisateurs, fut préfacé par Léon Blum. Mais ses idées sont aujourd’hui généralement oubliées, et abandonnées par l’auteur lui-même.

Note:

[1] Nous avions en prison pleine liberté de parole et la Police nous fournissait le papier et l’encre pour publier nos journaux (à l’intérieur). Nous recevions toute la presse soviétique et la presse communiste de l’étranger. Devant cette « incroyable » liberté d’expression, le premier jour de mon arrivée à Verknie Ouralsk, je me demandai,déconcerté : « Où suis-je tombé? Dans un asile de fous ou sur le dernier îlot de liberté en Russie? » Il s’agissait effectivement du dernier îlot de liberté, qui dura jusqu’à l’attentat de Kirov (1er décembre 1934).

Les détenus expliquaient les choses de la façon suivante : la direction du Guépéou et celle du Parti considèrent nos opinions et nos articles comme une source d’information sur l’opinion publique et sur l’état d’esprit du pays. C’est pour cela qu’ils tolèrent et favorisent notre liberté d’expression. De fait, toutes les six à huit semaines avait lieu une perquisition générale, toute l’abondante correspondance intérieure entre les divers partis de la prison était saisie ainsi que tous nos journaux et articles, et ils étaient nombreux, chaque groupe – il y en avait une vingtaine – avait son propre organe. Le lendemain, tout recommençait pour deux autres mois.

En prévision de ces saisies et de ces perquisitions, les documents les plus importants étaient cachés en lieu sûr. A côté des 4 à 500 oppositionnels communistes et ex-communistes, il y avait aussi à Verknie Ouralsk le « secteur » de divers groupes socialistes et anarchistes. En tout une centaine. Ils menaient une vie moins active. Entre les deux « secteurs » existait une correspondance : « la Poste ». En tant qu’étranger j’étais plus intéressé que les que les communistes russes par des contacts pour information avec ce second secteur. J’avais appris la présence parmi eux d’un vieil ouvrier de Moscou, dernier représentant des « maximalistes » , groupe de « socialistes-révolutionnaires » célèbre pendant la Révolution de 1905-1907 pour d’audacieux attentats et actes terroristes, et je le recherchai, le priant de me donner des informations sur son groupe. « Nous, maximalistes, combattants conscients de l’avant-garde du prolétariat… »commença-t-il. J’eus alors la vision du vieux soldat tenant bien haut le drapeau de son régiment. Il correspondait avec quelques sociaux-démocrates "mencheviks" et avec un jeune ouvrier anarchiste avec lequel j’avais lié connaissance durant mon voyage de la prison de Leningrad à Verknie Ouralsk. Beaucoup de détenus avaient de riches bibliothèques qui se trouvaient en contact durant les promenades à l’air libre. La grande bibliothèque de la prison contenait des œuvres littéraires russes et étrangères certainement réquisitionnées pendant la Révolution dans les riches demeures seigneuriales de la région.

 

La réhabilitation de Boukharine (1988)

28 octobre 2012

Après l’avoir abattu comme traître et espion en 1938 à l’issue d’un des célèbres procès staliniens, les autorités soviétiques ont décidé de «réhabiliter» Boukharine. Elles disent maintenant que tout cela était un coup monté et que les preuves utilisées pour le condamner étaient fausses et obtenues sous la torture. C’était évident à tous dès l’époque, à l’exception de ceux qui pensait que Staline était un demi-dieu et la Russie le paradis des travailleurs ( une longue liste d’éminents écrivains, savants et artistes pourrait être donnée).

Nikolaï Boukharine était un de ces bolcheviks qui savaient ce que le socialisme était vraiment. Dans L’ABC du communisme, écrit conjointement avec Préobrajensky en 1919, le socialisme est décrit comme une société sans argent dans laquelle il y aurait une distribution en fonction des besoins. Boukharine était évidemment dans l’erreur quant à la façon d’arriver au socialisme, ne favorisant pas l’action majoritaire utilisant des méthodes démocratiques, mais l’action d’une minorité d’avant-garde utilisant la dictature et la terreur – terreur dont il finit lui-même par être victime.

Boukharine était également l’auteur de plusieurs ouvrages qui, une fois éliminés le non-sens bolchevique sur l’incapacité politique des travailleurs et la nécessité d’un parti d’avant-garde pour les diriger, ne sont pas trop mauvais d’un point de vue marxiste. L’économie mondiale et l’impérialisme, écrit pendant la Première Guerre mondiale, a expliqué comment le capitalisme était devenu un système mondial dominé par les blocs nationaux concurrents de capitaux organisés par l’État. Le Matérialisme historique et The Theory of the Leisure Class font face aux critiques contemporaines de la pensée de Marx sur l’histoire et l’économie. Boukharine a en effet montré bien plus de connaissance du marxisme et de la nature du socialisme que ne l’a fait Trotsky, qui n’a jamais été capable de comprendre la différence entre le socialisme et le capitalisme d’Etat.

En 1918, Boukharine a officiellement déclaré que la Russie sous Lénine menait une politique de capitalisme d’État. Il a pour cela été dénoncé par Lénine comme un «crétin gauchiste» mais cela a provoqué la célèbre reconnaissance par Lénine que la Russie était en effet un capitalisme d’État, le gouvernement bolchevique y étant forcé par l’état arriéré de l’économie de la Russie à l’époque.

Plus tard Boukharine en est venu à accepter le point de vue de Lénine et est devenu un partisan enthousiaste de la nouvelle politique économique, officiellement décrite par le Parti bolchevik comme «le développement du capitalisme sous le contrôle de l’État prolétarien", introduite en 1921. Après la mort de Lénine en 1924, il est devenu le principal avocat et défenseur idéologique de cette N.E.P. Au début, le nouveau dictateur, Staline, était avec lui mais en 1928, les paysans riches (koulaks) et les petits entrepreneurs (nepmen) qui prospéraient sous la N.E.P. furent considérée comme une menace potentielle pour la domination bolchevique en fournissant une base sociale d’un mouvement pour « restaurer le capitalisme » en Russie. Staline décida de les écraser et de les éliminer et se lança dans une politique d’industrialisation et de collectivisation forcée. Boukharine, qui, depuis 1925, avait été le numéro 2 du régime russe, n’était pas d’accord et a été exclu du bureau politique en 1929 comme «déviationniste de droite" – la première étape vers sa fin humiliante neuf ans plus tard.

On dit que l’une des raisons pour lesquelles Gorbatchev voulait réhabiliter Boukharine, c’est que sa propre nouvelle politique économique a quelque ressemblance avec celle des années 1920, en ce qu’elle est aussi une politique de développement du capitalisme sous le contrôle d’un État soi-disant prolétarien. C’est peut-être vrai, sauf que si dans les années 1920 les bolcheviks appelaient encore un chat un chat, ce n’est plus le cas. Depuis l’époque de Staline, ces bolcheviks qui comme Boukharine admettaient franchement le capitalisme d’État ont fait place à ce qui est maintenant appelé le socialisme. Gorbatchev est trop stalinien pour revenir à l’ancienne terminologie.

En tout état de cause, il faut espérer que la réhabilitation de Boukharine permettra que ses écrits deviennent disponibles en Russie, en commençant par ceux où il définit correctement le socialisme comme une société sans argent et dans laquelle il a bien vu que la Russie se dirigeait vers le capitalisme d’État. Ensuite, les travailleurs russes pourraient les comparer et voir Gorbatchev pour ce qu’il est: le dictateur politique d’un empire capitaliste d’État. Mais nul doute que serait porter la glasnost un peu trop loin.

Adam Buick (Socialist standard de juillet 1988)


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