Archives de la catégorie ‘SFIO’

Deux militants syndicalistes tunisiens persécutés (Pivert, 1932)

5 mai 2013

Paru dans Le Populaire du 30 août 1932.

Illégalement condamnés
ils se voient refuser l’amnistie…

Depuis 1925 deux militants syndicalistes tunisiens sont exilés pour avoir fondé des syndicats! Sous prétexte de « complot contre la sûreté de l’État » on a frappé de bannissement six hommes coupables d’avoir voulu organiser leurs frères de misère. Ils ont fondé la Confédération générale du Travail tunisienne, comprenant surtout des travailleurs indigènes et demeurée dans l’autonomie par rapport à la C.G.T. et à la C.G.T.U. Trois condamnés ont terminé leur peine. Des trois autres, chassés pour dix ans, non seulement de Tunisie mais aussi de France, l’un Mohamed Ali, est mort. Les deux survivants sont Moktar el Ayari et Finidori.

Moktar el Ayari est un vieux militant du syndicat des tramways qui a déjà été retenu en prison en 1922 lors du « complot » monté par Millerand. On n’a rien pu relever contre lui à ce moment. C’est d’ailleurs un « ancien combattant » titulaire de la croix de guerre ! « Il se fit remarquer au retour par ses idées extrêmement avancées » écrit le procureur. Révoqué, il est nommé secrétaire du syndicat. « Pourquoi, après avoir combattu, pour la France pendant la guerre, luttez-vous maintenant contre elle? » lui demanda le procureur. Car lutter contre la Compagnie des tramways de Tunis, QUI EST UNE COMPAGNIE BELGE!, c’est lutter contre la France! !

Finidori a été employé municipal, puis gérant de L’Avenir Social, journal « syndicaliste-communiste », qualifié d’ « individu dangereux » et présenté comme un « communiste notoire et convaincu ». On l’accuse d’avoir été le destinataire d’une lettre adressée par l’ « Union Mondiale de combat en faveur de l’égalité des races ». Cette lettre ne lui est jamais parvenue puisqu’il était incarcéré et qu’on la lui a confisquée…

Il a fallu une véritable forfaiture pour affirmer que les accusés avaient eu « une résolution d’agir, concertée et arrêtée ayant pour but de détruire ou de changer la gouvernement, ou d’exciter les citoyens ou habitant à s’armer contre l’autorité du protectorat… etc. » La seule action, la seule résolution d’agir en commun qu’on puisse établir c’est celle de grouper les travailleurs dans leurs syndicats pour la défense de leurs moyens d’existence…

Voilà le crime qu’expient deux militants !

Or, l’amnistie a été votée pour les cléricaux alsaciens, sous la dernière législature. Ils avaient été condamnés en vertu des articles 87 et 89 du Code pénal. Les syndicalistes tunisiens l’ont été en vertu de l’article 91. On pouvait espérer que le projet déposé par le gouvernement Herriot rectifierait sur ce point l’amnistie Tardieu. La déclaration ministérielle ne contient-elle pas un engagement précis? « Profondément attachés au respect de toutes les libertés syndicales, etc… » Eh bien! non! Le projet d’amnistie a oublié les fondateurs de la Confédération générale du Travail tunisienne. Moktar et Finidori ne constateront, dans leur exil, aucune différence entre Herriot et Tardieu!

Soit! Mais le groupe socialiste au Parlement ne laissera pas s’accomplir ce deuxième geste de classe. Il déposera un amendement en faveur des condamnés frappés par application de l’article 91. Il exigera au besoin un vote public et les syndicalistes pourront compter alors ceux qui sont effectivement « respectueux des libertés syndicales ».

Marceau PIVERT.

deux

Bases marxistes du capitalisme d’Etat de l’Union soviétique (Le Corre, 1966)

5 mai 2013

Publié dans la Revue socialiste N°192, pp. 324-342 [3ème article d'une série, avec précédents: N°189-190, pp. 129-140, N°191, pp. 256-270; et suivants: N°193, pp. 474-487, N°194, pp. 78-98]. Né à Rouen, instituteur, député PCF de Seine-et-Oise en 1936, Darius Le Corre (1903-1996) rompt avec le PCF à la suite du pacte germano-soviétique, participe à un "Mouvement communiste français indépendant" et rejoint la SFIO en 1952 (cf. Pivertistes et communistes dissidents dans la SFIO, 1945-68).

Les dirigeants de l’U.R.S.S., dans les années qui suivirent la révolution d’octobre 1917, savaient, en vertu des critères marxistes qu’ils avaient étudiés avant d’être portés au pouvoir, qu’il ne leur était pas possible d’instaurer le Socialisme dans l’ancien empire des « Tsars ».

Ils savaient même, comme je le montrerai dans la conclusion de mon étude, qu’ils étaient contraints au Capitalisme d’État (celui de la N.E.P., qui était un capitalisme semi-intégré précédant un capitalisme entièrement intégré). Ils prétendirent, cependant, que l’U.R.S.S. était une société socialiste. Ils le prétendirent parce qu’ils avaient peur de perdre l’appui des peuples en leur disant la vérité, et aussi parce qu’ils pensaient que leurs difficultés seraient vite surmontées. Pourtant, peut-on aller au Socialisme dans le mensonge ? Ne valait-il pas mieux exposer dans quelles conditions l’U.R.S.S. pourrait avancer dans la voie des rapports sociaux socialistes car, dans le Socialisme dont le pavillon sert à couvrir des marchandises frelatées, ce qui est fondamental, ce n’est pas la construction des usines, aussi important que cela puisse être pour le relèvement, dans certaines condition, des niveaux de vie, mais les rapports sociaux que les hommes établissent entre eux, qu’ils vivent en communauté ou indépendamment les uns des autres. Les mensonges soviétiques ont permis à la bourgeoisie occidentale, jusqu’à nos jours, de discréditer le Socialisme et le marxisme qui condamnent sans rémission le comportement économique, social et politique du P.C.U.S. A notre époque, je ne suis pas tellement certain que les dirigeants de ce Parti mentent sciemment aux peuples car, après s’être pénétré de cette équation antimarxiste et absurde : Bureaucratie permanente et incontrôlée par le peuple = classe ouvrière, ils doivent relever, selon le sociologue Karl Mannheim, de « ces groupes dominants qui sont dans leur façon de penser si fortement liés à la situation favorable à leurs intérêts qu’ils perdent finalement la faculté de voir les faits qui pourraient les troubler dans leur conscience de seigneurs ». Pourquoi faut-il donc qu’aux dépens des peuples la présence au pouvoir, quand elle est trop prolongée, corrompe ainsi certains hommes ? Quand de jeunes écrivains tels Siniavski et Daniel montrent avec courage, dans leurs œuvres, quelles sont les tares du régime soviétique, les vieux bonzes se mettent en colère et les jettent en prison au lieu de chercher une solution aux problèmes posés par eux. Pourtant, Siniavski n’avait-il pas raison d’écrire :

« A notre nouveau Dieu, nous n’avons pas seulement sacrifié nos vies et notre sang. Nous lui avons aussi sacrifié notre âme blanche comme la neige après l’avoir souillée de toutes les ordures du monde… Afin que les prisons disparaissent pour toujours, nous avons bâti de nouvelles prisons. Afin que toutes les frontières s’effacent, nous nous sommes entourés d’une muraille de Chine. Afin que le travail devienne un repos, nous avons instauré le travail forcé. Afin que plus une goutte de sang ne soit jamais versée, nous avons tué, tué, tué ».

I) Aveuglement sur la nature de l’U.R.S.S.

C’est en 1925 que le jeune secrétaire du P.C.U.S. posa devant le XIV° Congrès de ce Parti la question de savoir si l’U.R.S.S était ou non un capitalisme d’Etat. Il déclara :

« Prenons un autre type d’entreprise — les entreprises d’État. Sont-elles du capitalisme d’État ? Non, elles ne le sont pas. Et pourquoi ? Parce que l’on n’y trouve pas deux, mais une seule classe, la classe des ouvriers, qui possède, en la personne de l’État les instruments et les moyens de production et qui n’est pas exploitée, car le maximum de ce que l’on obtient dans l’entreprise au-dessus du salaire va à l’élargissement continu de la production, c’est-à-dire à l’amélioration de la position de toute la classe ouvrière dans son ensemble. Je puis dire que ceci n’est tout de même pas le socialisme intégral, si nous considérons les restes de bureaucratisme qui subsistent dans les organismes dirigeants de nos entreprises ».

Dans ce texte, Staline énumère les critères qui permettraient d’affirmer que l’U.R.S.S. est socialiste. Or, comme aucun de ceux-ci, pas plus en 1925 qu’en 1966 n’est applicable à l’U.R.S.S., on est en droit d’affirmer qu’en vertu de ces mêmes critères, l’U.R.S.S. est un capitalisme d’État. Reprenons ce texte :

1) l’U.R.S.S. ne serait pas un Capitalisme d’État parce qu’on n’y trouverait pas deux, mais une seule classe. Staline reconnaît cependant qu’il s’y trouve « des restes de bureaucratisme » qui empêchent l’U.R.S.S. de réaliser le socialisme intégral. « Des restes » !…

Or, depuis 1925, tout le monde sait qu’en U.R.S.S. la bureaucratie cooptée a pris des proportions monstrueuses. C’est maintenant une classe sociale avec ses caractéristiques propres, ses privilèges ; une classe qui a été abondamment décrite dans de nombreux ouvrages mais plus particulièrement dans « La nouvelle classe » du Yougoslave Djilas. Et cette classe a des intérêts qui s’opposent à ceux de la classe ouvrière et de la paysannerie soviétiques.

Il est assez curieux, d’ailleurs, de voir Staline prétendre qu’il n’y a qu’une seule classe en U.R.S.S., même en 1925, alors qu’il n’est pas sans avoir appris auprès de son maître Engels que là où il y a État, il y a obligatoirement classes antagonistes : « Tout État est forcément un organe de domination d’une classe par une autre ».

Vérité générale qu’il faut nuancer en signalant qu’il s’agit des deux classes fondamentales autour desquelles d’autres peuvent se ranger et qu’il est des circonstances où l’État réalise l’équilibre des classes de forces sensiblement égales, comme ce fut le cas par exemple, sous Louis XIV et sous Napoléon III.

Enfin, l’État dont il est question ici est l’État politique, l’ambition du Socialisme étant de substituer à l’administration des hommes l’administration des choses, cette substitution résultant de l’impossibilité dans laquelle se trouveront les hommes, un jour, de s’opprimer et de s’exploiter dans le régime d’abondance qu’ils auront créé et où ils seront quasiment placés sur un égal plan de technicité et de culture empêchant la constitution de monopoles économiques, culturels ou professionnels, menaçant l’équilibre de l’ensemble de la société.

A cette étape de l’histoire il n’y aura plus aucune espèce de différence entre la capacité gestionnaire d’une cuisinière et celle d’un administrateur quelconque dans n’importe quel secteur de la société. Nous en sommes encore loin.

2. — L’U.R.S.S., selon Staline, ne serait pas un Capitalisme d’État parce que les ouvriers possèderaient en la personne de l’État les instruments et les moyens de production.

Avouons que ce sont là de bien drôles de « propriétaires » puisque ceux-ci ne peuvent même pas choisir librement, démocratiquement, les membres du conseil d’administration chargé d’administrer ce qu’il est convenu d’appeler "leurs" biens.

Et ces administrateurs bureaucrates qui jouissent collectivement de tous les droits et profits du propriétaire sans toutefois s’en reconnaître le titre, non seulement interdisent aux « propriétaires » selon la Constitution de disposer de « leurs » biens, mais encore exigent de ceux-ci qu’ils se montrent obéissants, sous peine de sanctions.

En somme, les travailleurs soviétiques sont aussi près, en droit, des moyens de production qu’ils mettent en œuvre, qu’ils pourraient l’être spatialement d’une propriété qui leur aurait été reconnue par acte notarié dans Uranus ou Jupiter ! Comme quoi la prestidigitation sociale est une bien belle chose !

3. L’U.R.S.S. ne serait pas un Capitalisme d’État, enfin, parce que les ouvriers n’y seraient pas exploités, « car le maximum de ce que l’on obtient dans l’entreprise au-dessus du salaire va à l’élargissement continu de la production, c’est-à-dire à l’amélioration de la position de toute la classe ouvrière dans son ensemble ». Le « dans son ensemble » qui jette un voile pudique sur les privilèges de la Bureaucratie qui, selon Staline, fait évidemment partie de la classe ouvrière, est des plus charmant ! Mais qui fixe les salaires en U.R.S.S. ? La Bureaucratie. Qui décide « de ce que l’on obtient dans l’entreprise au-dessus du salaire », c’est-à-dire du montant de « la plus-value » ? La Bureaucratie. Et cette Bureaucratie omnipotente, cooptée, incontrôlée par le peuple, utilise cette « plus-value » non pour l’amélioration de la classe ouvrière « dans son ensemble », mais pour l’amélioration de sa propre position de classe, à elle, sur les plans politiques, économiques et sociaux.

Comme dans tout régime capitaliste, en U.R.S.S., l’exploitation des travailleurs fait que ceux-ci ne savent pas quand ils cessent de travailler pour reconstituer la valeur de leur force de travail et commencent à travailler pour la classe qui les exploite.

En vérité, en 1966, le texte de Staline devrait se lire de la manière suivante :

« Prenons un autre type d’entreprise — les entreprises d’État. Sont-elles du capitalisme d’État ? Oui, elles le sont. Pourquoi ? Parce que l’on n’y trouve pas une, mais deux classes fondamentales : celle des bureaucrates cooptés qui possède en la personne de l’État qu’elle contrôle seule, les instruments et moyens de production, et la classe des ouvriers qui est exploitée car le maximum de ce que l’on obtient dans l’entreprise au-dessus du salaire, arbitrairement fixé par la bureaucratie, est utilisé, pour une part, à l’élargissement des revenus des bureaucrates et, pour une autre, aux amortissements et investissements également fixés et répartis arbitrairement. Je puis dire que c’est bien là du capitalisme bureaucratique d’État si l’on considère l’importance du bureaucratisme qui s’est développé dans le parti unique et dans les organes dirigeants de nos entreprises ».

II. – Aveuglement sur le caractère soi-disant non-capitaliste des catégories économiques et sociales en U.R.S.S.

Dans son ouvrage « Les problèmes économiques du socialisme en U.R.S.S. », ouvrage qui fait encore autorité parmi les « communistes » dans les passages que je cite, Staline écrivait en 1952 :

« Si on envisage la question du point de vue formel, du point de vue des processus qui s’opèrent à la surface du phénomène on en arrive à cette fausse conclusion que les catégories du capitalisme restent soi-disant en vigueur dans notre économie. Mais si l’on analyse la question du point de vue marxiste, qui fait une distinction rigoureuse entre le contenu du processus économique et sa forme, entre les processus profonds de développement et les phénomènes superficiels, on ne peut arriver qu’à cette conclusion : c’est que chez nous se sont principalement conservés la forme, l’aspect extérieur des anciennes catégories du capitalisme mais que le fond a changé.»

Marx, lui, répond, traitant de ce que deviennent les catégories du capitalisme en régime socialiste:

« En un mot : si l’on dépouille le salaire aussi bien que la plus value, le travail nécessaire aussi bien que le surtravail, du caractère spécifiquement capitaliste, ces formes disparaissent par là même et il ne reste que leurs fondements communs à tous les modes sociaux de production ».

Comme quoi, contrairement à ce qu’affirme Staline, Marx ne fait pas « une distinction rigoureuse entre le contenu du processus économique et sa forme ».

Pour Marx, quand le contenu social change, la forme, elle aussi, change.

Dans le passage du féodalisme au capitalisme, l’auteur du Capital souligne « l’immense importance » du changement dans la forme du prélèvement sur le travail correspondant à un nouveau contenu social. A la corvée, prélèvement de valeurs d’usage par le seigneur, succède la plus-value, prélèvement de valeurs d’échange par le capitaliste.

Lorsqu’un régime socialiste se substituera à un régime capitaliste, le travailleur ne continuera pas à suer de la plus-value puisqu’il ne sera plus exploité mais à produire un « surplus» socialiste » dont la forme démocratique et le contenu social seront tout à fait différents.

Tout en reconnaissant qu’en U.R.S.S. « se sont principalement conservés la forme, l’aspect extérieur des anciennes catégories du capitalisme », Staline voudrait, cependant, que les économistes renoncent à employer, s’agissant de son régime, des notions utilisées par Marx pour faire l’analyse et la critique du capitalisme, étant donné que le fond, le contenu de ces notions ont changé. Voyons comment il présente sa revendication et demandons-nous si celle-ci est justifiée.

« Je pense, écrit-il, qu’il faut renoncer à certaines autres notions empruntées au Capital, où Marx se livrait à l’analyse du capitalisme, — et artificiellement accolées à nos rapports socialistes. parler entre autres de notions telles que le travail "nécessaire" et le "surtravail", le produit "nécessaire" et le "surproduit", le temps "nécessaire" et le "temps extra". Marx a analysé le capitalisme afin d’établir l’origine de l’exploitation de la classe ouvrière, la plus-value, et de fournir à la classe ouvrière privée des moyens de production une arme spirituelle pour renverser le capitalisme. On comprend que Marx use ici de concepts (catégories) qui correspondent parfaitement aux rapports capitalistes. Mais il serait plus qu’étrange de se servir actuellement de ces concepts, alors que la classe ouvrière, loin d’être privée du pouvoir et des moyens de production, détient, au contraire, le pouvoir et possède les moyens de production. Les propos sur la force de travail comme marchandise et sur le "salariat" des ouvriers sonnent d’une façon assez absurde sous notre régime : comme si la classe ouvrière, possédant les moyens de production, se salariait elle-même et se vendait à elle-même sa force de travail. Il n’est pas moins étrange de parler aujourd’hui de travail « nécessaire » et de « surtravail » : comme si, dans nos conditions, le travail des ouvriers donné à la société en vue d’élargir la production, de développer l’instruction, de protéger la santé publique, d’organiser la défense nationale, etc.. n’était pas aussi nécessaire à la classe ouvrière, aujourd’hui au pouvoir, que le travail dépensé pour subvenir aux besoins personnels de l’ouvrier et de sa famille ».

Ainsi donc, il faudrait renoncer aux notions capitalistes, en U.R.S.S., parce que, dans ce pays, la classe ouvrière :

1° ) détient le pouvoir ;

2°) possède les moyens de production.

Qui, de nos jours, ayant quelque culture politique, peut croire à de pareils boniments ? La réalité dément la propagande. Et cela parce que la pensée des dirigeants soviétiques a cessé d’être dialectique, c’est-à-dire révolutionnaire. C’était bien à prévoir, d’ailleurs. A partir du moment où le mouvement révolutionnaire est consciemment le fait d’une minorité et non de la masse elle-même, le moment arrive où cette minorité maîtresse du pouvoir se comporte d’une manière réactionnaire.

Avant la prise du pouvoir, en 1789, la minorité bourgeoise était révolutionnaire. Mais, dès que celle-ci s’est emparée du pouvoir avec l’aide de la masse dont elle défendait les intérêts en même temps que les siens propres par rapport à ceux du féodalisme monarchique, elle s’est retournée contre le peuple et s’est mise à l’exploiter pour son propre compte. De nos jours, des technocrates salariés font chorus avec l’ensemble des travailleurs contre le capitalisme libéral et semi-libéral, mais, soyons assurés que s’ils parvenaient à accéder au pouvoir, ils ne manqueraient pas de se retourner contre la masse, de tout faire pour échapper à son contrôle et l’exploiter dans les cadres d’un capitalisme d’État plus ou moins intégré.

Cette situation doit amener les travailleurs à réfléchir sur ce que doivent être les partis, les syndicats, et leur action, de manière à ne pas être éventuellement frustrés de leur victoire.

Mais revenons au caractère antimarxiste, antidialectique, réactionnaire de la pensée des dirigeants soviétiques. Selon Marx, le mouvement s’explique par la dialectique, c’est-à-dire la confrontation de forces contradictoires : la thèse et l’antithèse s’abolissant l’une et l’autre dans une synthèse qui est quelque chose de nouveau et qui amorce un autre cycle. Pour lui, il n’y a pas, comme le croit Staline, avec sa soi-disant distinction rigoureuse marxiste entre le contenant et le contenu, la forme thèse contenant l’antithèse sociale dans un état d’équilibre figé et définitif, mais lutte entre deux contradictoires dominantes pour aboutir à une synthèse qui se réalise dans une nouvelle forme ayant un nouveau contenu antithétique. Si l’on transpose dans la réalité sociale ce raisonnement philosophique on peut dire que la thèse des formes économiques et sociales représentées par la bourgeoisie libérale ou d’État entre en lutte avec l’antithèse sociale représentée par les salariés.

Et le résultat de ce combat n’est pas comme le désire la la bourgeoisie libérale ou d’État un régime stabilisé où les travailleurs s’épanouiraient dans des formes capitalistes, mais un régime où les notions de propriété privée des moyens de production (au niveau de l’individu, du groupe ou de la minorité qui confisque l’État), la plus-value, le profit, le salariat disparaissent avec la bourgeoisie en tant que classe privilégiée pour laisser la place aux notions de propriété réellement collective et de surplus socialiste.

Disparaît également la notion de classe salariée à laquelle se trouve substituée celle de société sans classes, de travailleurs associés (l’association présuppose l’égalité) recevant de la société non pas un salaire (ce qui présuppose l’exploitation) mais un revenu social. L’ « ancien » a été aboli. Il n’en reste plus rien quant à la forme et quant au contenu. Seuls demeurent dans l’abstrait, c’est-à-dire sans caractérisation propre, « les fondements communs à tous les modes de production »: propriété, prélèvements sur le travail, surplus, investissements, etc…

La société se trouve mûre alors pour d’autres mutations dont, à notre époque, il ne nous est pas encore possible d’avoir quelque idée.

Et il est certain que la philosophie marxiste ayant épuisé son rôle social et humain devra laisser la place à d’autres philosophies surgies d’autres réalités afin qu’à travers des révolutions de tous ordres l’humanité poursuive son destin qui est de tenter de s’égaler aux dieux de ses rêves.

III. – La bureaucratie soviétique est-elle une classe ?

Dans la Revue socialiste de mars 1965, n°181, page 297, j’ai posé une série de questions: « Peut-il y avoir dans une société exploitation sans classe exploiteuse ? » Cette question était pleinement justifiée car Serban Voinea affirme, d’une part :

— « Les régimes communistes n’ont aboli ni l’exploitation ni l’oppression » (page 43).

Et d’autre part:

— « Il n’existe plus, en U.R.S.S., de classe s’appropriant la plus-value créée dans le processus de production » (page 44).

« Alors, qui se l’approprie ? avais- je demandé.

— « Les fonctions exercées dans le passé par les capitalistes le sont en U.R.S.S. par les organes collectifs » (page 44).

J’ai demandé : « Les organes collectifs seraient-ils sans contenu de classe ? ».

Et j’ajoutais : « Dans l’affirmative, l’U.R.S.S. étant une société sans classes, serait donc une société socialiste où s’exercerait cependant l’exploitation de l’homme par l’homme ? Cela n’est pas possible ».

 A aucune de ces questions Serban Voinea n’a répondu.

Pour ne pas répondre à la première il s’évade dans l’histoire. Et alors que je demandais s’il peut y avoir dans une société d’exploitation sans classe exploiteuse, il explique que dans le passé des sociétés sédentaires ont été exploitées par des sociétés nomades. Ce que personne ne conteste. Il explique aussi que l’U.R.S.S., en tant que nation, exploite ses satellites, mais était-ce nécessaire puisque j’avais écrit, page 44 du n° 183 de La Revue Socialiste :

« Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, les dirigeants soviétiques se sont livrés à un pillage en règle des États satellites : indemnités de guerre, transfert d’usines, création de sociétés mixtes,traités commerciaux inégaux, etc.. ».

De toute évidence la question visait l’U.R.S.S. Serban Voinea n’y a pas répondu. Aussi je la repose sous la forme suivante :

1. — L’U.R.S.S. peut-elle être une société d’exploitation sans classe exploiteuse ?

Et je continue de demander :

2 — Qui s’approprie la plus-value en U.R.S.S. ?

3. — Si les organes collectifs soviétiques exercent des fonctions capitalistes, ces organes ne sont-ils pas des organes aux mains de « capitalistes collectifs » ?

4. — Si l’U.R.S.S. est une société sans classes, c’est-à-dire socialiste, peut-elle être en même temps une société où s’exerce l’exploitation de l’homme par l’homme ?

IV. — Critères de classe de la bureaucratie soviétique.

Serban Voinea cite des textes de Marx d’où il ressort que celui-ci distingue entre classes conscientes et classes inconscientes :

« La domination du capital, lit-on dans son Anti-Proudhon, a créé à cette masse une situation commune, des intérêts communs. Ainsi cette masse est déjà une classe vis-à-vis du capital, mais pas encore pour pour elle-même. Dans la lutte, cette masse se réunit, elle se constitue en classe pour elle-même. Les intérêts qu’elle défend deviennent des intérêts de classe ».

Quels sont les éléments constitutifs d’une classe consciente ou non d’elle-même ? Marx nous le dit :

— « Par le fait de vivre dans des conditions économiques qui distinguent leur mode d’existence, leur intérêt et leur culture de ceux des autres classes et les posent réciproquement en ennemies, des million des familles constituent une classe ».

(Marx, 18 Brumaire).

Mais qu’est-ce qu’une classe pour elle-même ?  D’après les textes cités par S. Voinea c’est une classe consciente de ce qui fait son originalité et qui lutte ; une classe qui se constitue en « communauté », en « union nationale », en « organisation politique ». Et S. Voinea de conclure :

« De toute manière, c’est son rapport vis-à-vis des moyens de production qui donne naissance à une classe. La propriété de grandes superficies de terres crée le propriétaire foncier, celle des machines et des matières premières le capitaliste industriel. Le manque de tout moyen de production caractérise le prolétaire.

« C’est parce que le groupe dominant en U.R.S.S. ne me paraît pas répondre à ces traits que je ne lui applique pas le nom de classe.

« Darius Le Corre choisit pour la classe des critères différents ».

Ce texte appelle les observations suivantes :

1. – Il est faux d’affirmer que je ne choisis pas pour critère fondamental d’une classe « son rapport vis-à-vis des moyens de production ».

J’en veux pour preuve ce qu’écrit S. Voinea lui-même au début de son étude de la classe, page 395 : « Sans être « capitaliste » (or c’est exactement le contraire que je prétends. D.L.), il existerait pourtant on U.R.S.S., selon Darius Le Corre, une «classe exploiteuses, composée de « tous les privilégiés groupés au sein du parti ou gravitant autour de ce dernier » et qui sont les vrais propriétaires des moyens de production ».

Par contre, j’ai cité quelques privilèges de la classe bureaucratique. Mais Marx, parmi ses critères, ne compte-t-il pas « le mode d’existence » ? Trop de technocrates qui se disent facilement socialistes oublient les privilèges dont jouit toute classe dominante.

C’est ce qu’avait bien compris Lénine quand, avant la prise du pouvoir, il écrivait dans « L’Etat et la Révolution » :

« Particulièrement remarquable, à cet égard, est une des mesures prises par la Commune, et que Marx a souligné : suppression de tous frais de représentation, suppression des privilèges pécuniaires des fonctionnaires, réduction de tous les traitements des fonctionnaires au niveau du "salaire de l’ouvrier". C’est ici justement qu’apparaît avec le plus de relief le tournant de la démocratie bourgeoise à la démocratie prolétarienne, de la démocratie des oppresseurs à la démocratie des classes opprimées, de l’Etat comme « force spéciale » destinée à opprimer une classe déterminée, à la répression des oppresseurs par la force générale de la majorité du peuple des ouvriers et des paysans. Il est "d’usage" de se taire là-dessus comme sur une "naïveté" qui a fait son temps, exactement comme les chrétiens qui, une fois leur culte devenu religion d’Etat, ont « oublié » les « naïvetés » du christianisme primitif et son esprit démocratique révolutionnaire ».

2. — S. Voinea déclare que c’est parce que le groupe dominant en U.R.S.S. ne lui paraît pas répondre aux traits dégagés par Marx qu’il se refuse à lui appliquer le nom de classe.

Pourquoi se contente-t-il de cette simple affirmation ?

Pourquoi ne confronte-t-il pas la Bureaucratie soviétique avec chacun des critères de Marx qu’il a énumérés ?

Ce qu’il ne fait pas je vais le faire pour bien montrer que cette Bureaucratie est une classe sociale. S’agissant de la « culture » S. Voinea soutiendra-t-il que celle des techno-bureaucrates soviétiques est la même que celle des ouvriers et des paysans ? M. Robert Bordaz, retour d’U.R.S.S., nous a appris dans son ouvrage que « La grande majorité des fils d’ouvriers ou de paysans restent ouvriers ou paysans. Au contraire, le plus grand nombre des fils d’intellectuels deviennent intellectuels : on ne cite l’exemple d’aucun d’eux astreint à un travail manuel, même en cas d’échec dans ses études ».

S. Voinea sait-il que pour poursuivre des études en U.R.S.S. il faut être présenté par des parrains et avoir satisfait à une enquête sociale ?

Sait-il, comme nous l’a appris une enquête récente sur l’enseignement dans les grands pays du monde, que l’entrée dans l’enseignement supérieur résulte d’une sélection stricte ? Sait-il que les fils des techno-bureaucrates fréquentent des écoles qui leur sont tacitement réservées ? S’agissant des « conditions économiques », du « mode d’existence », des « intérêts » qui caractérisent une classe, Lénine, reprenant à son compte les critères de Marx, a écrit le 28 juin 1919 dans son étude « La Grande initiative » :

« On appelle classes de vastes groupes d’hommes qui se distinguent par la place qu’ils tiennent dans un système historiquement défini de la production sociale, par leur rapport (la plupart du temps fixé et consacré par la loi) aux moyens de production, par leur rôle dans l’organisation sociale du travail et donc par les moyens d’obtention et la part de richesses publiques dont ils disposent. »

Cette définition s’applique de la manière suivante à la société soviétique:

1°) Les techno-bureaucrates occupent dans le système de production sociale une place de dirigeants investis de tous les pouvoirs par le parti unique, leur parti. Les travailleurs qui leur sont entièrement subordonnés n’exercent aucun contrôle sur eux. Ils n’occupent qu’une place d’exécutants.

2°) Le rapport des techno-bureaucrates aux moyens de production sont ceux du propriétaire à sa propriété. Certes, les techno-bureaucrates ne possèdent pas individuellement de moyens de production mais ils les possèdent tous d’une manière indivise, parce que seuls ils en disposent. Privés du droit de décider de l’utilisation des instruments de travail comme de l’orientation et du volume de la production, les travailleurs soviétiques expropriés par les techno- bureaucrates sont totalement privés de propriété sociale. Sans démocratie, pas de propriété socialiste.

3°) Pour « l’organisation sociale du travail » la responsabilité en incombe exclusivement aux castes administratives, économiques, syndicales, dominées par le Parti. Dans ce domaine, le travailleur soviétique n’a qu’un seul rôle à jouer : obéir et se laisser exploiter.

4°) En ce qui concerne enfin « les moyens d’obtention et la part de richesses publiques dont disposent les classes sociales », on peut dire que, comme ils disposent seuls des moyens de production, les techno-bureaucrates soviétiques décident seuls de la répartition du revenu national. Et c’est ainsi qu’en bons « possesseurs de toutes les richesses matérielles et spirituelles de la nature », comme dit Djilas, ils peuvent jouer leur rôle d’accapareurs de plus-value, ce en quoi consiste précisément la fonction capitaliste.

Si tout cela n’est pas suffisant pour qualifier classe sociale ce que S. Voinea appelle « le groupe dominant en U.R.S.S. », que faut-il de plus ? Si tous les traits qui selon Marx définissent une classe ne sont pas applicables à la techno-bureaucratie, que S. Voinea nous démontre que cette techno-bureaucratie a la même culture, les mêmes intérêts, le même mode d’existence, les mêmes conditions de travail, les mêmes droits sur les moyens de production, le même rôle dans l’organisation sociale du travail, les mêmes moyens d’obtention et la même part de richesses publiques que les travailleurs des usines et les kolkhoziens.

J’attends la démonstration. Et qu’on ne dise pas que cette classe techno-bureaucratique n’est pas une classe consciente, une classe pour elle-même car, alors, pourquoi la dictature ? Pourquoi la mise en prison de Siniavski et Daniel ? La classe techno-bureaucratique a conscience de constituer une communauté qui se renouvelle par cooptation. Elle a son parti: le P.C.U.S. Elle constitue une union nationale.

La classe paysanne soviétique a conscience d’être exploitée. La dictature l’empêche de constituer son parti mais elle lutte par le sabotage du travail dans les kolkhozes. L’ampleur de son combat est tel que la Russie qui, avant 1914, était le grenier de l’Europe, est contrainte d’importer chaque année des millions de tonnes de blé de l’étranger.

La classe ouvrière, elle aussi, est consciente d’être une classe exploitée. Elle est encadrée de manière à ce qu’elle ne puisse agir de façon autonome. Son combat prend la forme d’une interprétation selon ses intérêts des directives du plan.

J’ai montré, par exemple, dans un précédent article à propos de la fabrication de fauteuils comment les travailleurs interprétaient les normes du plan qui leur était imposé.

Évidemment, la techno-bureaucratie ne constitue pas une classe homogène. Les castes qui la composent se disputent le partage de la plus-value arrachée aux salariés. Cette lutte prend l’aspect d’un débat apparemment technique.

La discussion, par exemple, sur le degré de libéralisation à introduire dans l’économie dissimule l’opposition d’intérêts entre les bureaucrates centralisateurs, d’une part, et les technocrates libéralisants, d’autre part, ou, si l’on veut, entre les gens du Parti et les dirigeants des entreprises.

V. — La propriété.

Parmi les arguments que j’ai mis en avant pour affirmer que la Bureaucratie soviétique était propriétaire de fait des moyens de production et d’échange, il en est deux que je suis allé prendre chez Marx. L’un se rapporte à la division du travail et l’autre au caractère propre de toute bureaucratie.

Serban Voinea estime « pour le moins hasardeux de vouloir prouver, grâce à un texte de Marx de 1841-1842,  que les moyens de production soviétiques appartiennent à la bureaucratie».

Soyons sérieux. Ne versons pas dans la démagogie. Ne reprenons pas à notre compte les arguments de nos adversaires que gêne la pensée marxiste. Surtout quand soi-même on se recommande de cette pensée que l’on considère valable tant que le monde dans lequel nous vivons ne sera pas sorti du capitalisme. Va-t-on interdire l’étude de Corneille et de Racine dans nos écoles sous prétexte que ces analystes prestigieux des passions et des caractères humains ont vécu au XVII° siècle ?

« Ah ! pourrait dire à nos contemporains Racine, reprenant à son compte l’apostrophe de Hugo en la modifiant dans sa forme, ne voyez-vous pas que lorsque je vous montre Hermione, Bérénice ou Narcisse c’est à vous-même que je vous révèle ? ».

Tant qu’il y aura des êtres humains qui aimeront et se distingueront les uns des autres par leurs caractères, les plus grands de nos poètes, qu’ils soient du XV° siècle comme Villon, du XVII° siècle comme Corneille, Racine et Molière, ou du XIX° comme Hugo, ils seront toujours, pour l’essentiel, les contemporains de ceux qui les liront.

Tant qu’il y aura des exploiteurs, des capitalistes, des salariés, Marx vaudra toujours la peine d’être consulté. Et ce n’est pas moi qui irai reprocher à Serban Voinea, dans sa réponse, d’avoir cité un Marx de différentes époques, sinon d’avoir, trop souvent, isolé ses citations de leur contexte.

a) La division du travail et la propriété.

Ayant rappelé que pour Marx « la division du travail… implique la propriété » et que « division du travail et propriété privée sont, au demeurant, des expressions identiques », Serban Voinea écrit:

« On ne voit pas bien en quoi cette constatation, faite en 1845, confirmerait l’affirmation que l’appareil de production de l’U.R.S.S. serait la propriété de la bureaucratie soviétique ».

Serban Voinea le verrait très bien s’il se rappelait, que, selon Marx et Engels :

1°) C’est la division du travail, née du développement des techniques, qui a entraîné la désagrégation des communautés primitives et donné naissance à la propriété privée.

2°) Le communisme, c’est la suppression de toute division du travail et par suite de toute propriété privée.

« La transformation, par la division du travail, des facultés personnelles en puissances extérieures, ne peut être arrêtée par le fait qu’on s’en débarrasse idéalement, comme s’il s’agissait d’une notion générale, mais uniquement par le fait que les individus se soumettent de nouveau ces puissances extérieures et abolissent la division du travail. Ce n’est pas possible sans la communauté. Ce n’est que dans la communauté que l’individu acquiert les moyens de développer ses dispositions dans tous les sens. Ce n’est que dans la communauté que la liberté personnelle devient possible ».

Marx, l’Idéologie Allemande, p. 65.

« Dans la véritable communauté, les individus acquièrent leur liberté dans et par leur association ».

Marx, l’Idéologie Allemande, p. 65.

Par leur association, c’est-à-dire dans l’égalité des droits et des pouvoirs. A cette « véritable communauté », Marx oppose

« la pseudo communauté que les individus ont jusqu’ici pu former (celle-ci) a toujours pris vis à vis d’eux une forme indépendante, comme union d’une classe en face d’une autre ; elle était en même temps, pour la classe opprimée, non pas seulement une communauté tout à fait illusoire, mais encore une nouvelle chaîne ».

C’est ce qui se passe de nos jours. L’U.R.S.S. n’est pas « une véritable communauté ».

Dans cette « pseudo-communauté » les individus n’y sont pas associés. Ils ne s’y trouvent pas politiquement, économiquement, socialement sur un plan d’égalité. Ils ne jouissent pas des mêmes pouvoirs. Ils ne sont même pas des citoyens. Ils sont les sujets du P.C.U.S. et de sa Bureaucratie. En U.R.S.S. « la transformation, par la division du travail, des facultés personnelles en puissances extérieures » se manifeste encore. C’est pourquoi il existe une Bureaucratie qui joue son rôle dans la division sociale du travail et qui, pour jouer ce rôle, a confisqué les moyens de production et d’échange à travers la personne de l’État.

A travers l’État les moyens de production sont propriété collective pour la Bureaucratie elle-même et propriété privée par rapport au reste de la population. L’U.R.S.S. sera une « véritable communauté » le jour où elle ne sera composée que d’ « associés » ; le jour où elle abolira division du travail parce que les individus se seront soumis les puissances extérieures que la division du travail avait engendrées à partir des facultés personnelles.

La division du travail implique la propriété privée. La suppression de la division du travail ouvre les portes à la communauté socialiste ou communiste. En Occident il s’agit d’une propriété capitaliste morcelée. En U.R.S.S. d’une propriété capitaliste intégrée à l’État.

En Occident la propriété est une propriété individuelle ou de groupe et en même temps de classe.

En U.R.S.S. elle est uniquement une propriété de classe.

En Occident règne une bourgeoisie libérale et semi-libérale.

En U.R.S.S. règne une bourgeoisie d’État.

Et en Occident comme en U.R.S.S. les bourgeoisies maîtresses des moyens de production et d’échange utilisent ceux-ci pour exploiter les travailleurs en prélevant sur eux de la plus-value.

b) La Bureaucratie et la propriété.

Serban Voinea écrit :

« D. Le Corre cite un passage de « La Critique de la Philosophie de l’État de Hegel », dans lequel Marx fait le portrait de la Bureaucratie. Celle-ci, écrit Marx, « tient en sa possession l’essence de l’Etat », l’essence spirituelle de la société : c’est sa propriété privée ». De cette mainmise de la bureaucratie sur l’Etat, D. Le Corre conclut que les gérants soviétiques de l’économie, tout en étant privés de titres de propriété, en possèdent une, qui serait, selon Marx, « l’État politique » (ce que Marx affirme en effet au sujet de la bureaucratie en général), mais D. Le Corre ajoute qu’ils posséderaient aussi l’État « économique et social », ce qui peut être autre chose et que Marx ne dit pas. Mais en quoi cela résoud-il le problème de savoir si le groupe dominant de l’U.R.S.S. est propriétaire des moyens de production ? ».

Effectivement Marx ne dit pas que la Bureaucratie en général dont il décrit admirablement la mentalité possède l’État « économique et social » mais c’est pour l’excellente raison que, de son temps, il n’y a pas une seule Bureaucratie qui se soit emparée d’un État à économie intégrée.

Les seules bureaucraties que Marx a connues étaient contrôlées par le Prince ou par des gouvernements démocratiques mais, même dans ces cas, Marx estime que la bureaucratie considère comme « sa propriété privée », « l’essence de l’État, l’essence spirituelle de la société ».

Dans son ouvrage « La République à refaire » notre ami André Ferrat a bien montré comment sous la III° République c’était en fait la haute administration bourgeoise qui menait le char de l’État. Cela est apparu tellement clair à l’opinion publique qu’un adage proclame: "Les gouvernements passent, l’Administration demeure". Mais ce que Marx ne pouvait dire de son temps, il est possible de le dire maintenant, à la lumière de l’expérience soviétique.

S’en tenir à la lettre de Marx ce serait en l’occurrence trahir sa pensée et la vérité. Car l’esprit de la critique de la Bureaucratie par Marx c’est que cette dernière s’approprie tout ce qu’elle contrôle. Les États que Marx a connus étaient des États politiques. Or voilà que, pour la première fois dans l’histoire, une Bureaucratie, avec l’U.R.S.S., non seulement contrôle la politique de ce pays mais aussi son économie et ses organisations sociales intégrées, et qu’en outre, elle n’a de compte à rendre qu’au P.C.U.S., c’est-à-dire à elle-même !

Dans de telles conditions, comment ne pas prétendre que cette Bureaucratie propriétaire privée de l’État où elle se maintient par la dictature est par cela même propriétaire des moyens de production étatiques ? La propriété n’est-elle pas « le droit d’user, de jouir et de disposer des choses de la manière la plus absolue, pourvu qu’on n’en fasse pas un usage prohibé par les lois ou les règlements » ?

Des « lois » et des « règlements » élaborés et édictés par la Bureaucratie soviétique elle-même !… Serban Voinea appelle les bureaucrates soviétiques des « gérants ». Des « gérants » de qui ? Du peuple ? Ils ont été choisis par le P.C.U.S. qui lui-même s’impose au peuple.

Drôles de « gérants » en vérité, comme je l’explique plus haut, que ces personnages qui rançonnent et sanctionnent le peuple « propriétaire constitutionnel » des moyens de production et d’échange !

Serban Voinea se refuse à qualifier classe la bureaucratie soviétique.

Pour lui c’est « un groupe ».

Un groupe dans la classe unique ? Brejnev et Kossyguine appartenant à la même classe sociale que le magasinier Popov ? Mais n’est-ce pas Serban Voinea qui nous a rappelé, sans que cela fût nécessaire, que l’on devait définir les classes par leur rapport aux moyens de production ? Serban Voinea pense-t-il que Popov, le magasinier, a les mêmes droits que Brejnev et Kossyguine sur les moyens de production soviétiques ? Quand Popov a-t-il été appelé à choisir librement, démocratiquement l’orientation économique à donner à son pays ? Non, Brejnev et Kossiguyne n’appartiennent pas à la même classe que Popov. Ils ne sont pas membres d’un groupe particulier de la classe de Popov. Ils appartiennent à une classe qui a confisqué l’État, l’économie, et qui exploite Popov.

Serban Voinea écrit :

« Or, tout en gérant d’énormes moyens de production, les dirigeant.» soviétiques n’ont sur eux; aucun des attributs du propriétaire capitaliste. Celui-ci jouit des trois éléments constitutifs de la propriété individuelle, à savoir l’usus, le fructus et l’abusus. Le membre de la « classe bureaucratique » n’a pas un seul de ces attributs. Il ne peut ni acheter des moyens de production, ni vendre ceux qu’il gère, ni en hériter ou les laisser à ses descendants. Il ne peut ni les louer ou les donner en location, ni les hypothéquer, ni — ce qui est vital — s’en approprier les revenus ».

Ainsi, pour Serban Voinea la seule propriété capitaliste qui puisse exister au monde c’est la propriété individuelle.

Sommes-nous encore au XIX° siècle ?

Pour Serban Voinea il ne peut pas y avoir une propriété de classe, c’est-à-dire une propriété dont aucun membre ne puisse disposer à titre personnel mais dont la classe, elle, peut disposer soit pour exploiter les travailleurs quand la société est divisée en classes, soit pour satisfaire leurs besoins dans le cas d’un régime de travailleurs associés.

Pour Serban Voinea comme pour un certain nombre d’économistes et de sociologues pour qu’il y ait capitalisme il faut qu’il y ait propriété morcelée, individuelle, échange entre propriétaires, marché multilatéral, libre concurrence.

C’est ne pas sortir du libéralisme économique du XIX°. Or si l’on accepte la méthode de Marx parce qu’elle est toute orientée contre l’exploitation de l’homme par l’homme il faut définir le capitalisme non par la libre concurrence mais par la plus-value. Marx a écrit :

« Dans une société donnée, la centralisation n’aurait atteint sa dernière limite qu’au moment où le capital national tout entier ne formerait plus qu’un seul capital, entre les mains d’un seul capitaliste ou d’une seule compagnie de capitalistes ».

(Marx, Le Capital, chap. XXV.)

Dans ce régime où l’unique capitaliste, ou encore la compagnie de capitalistes préfigurent la classe bureaucratique soviétique, entité indissociable, où se trouve la libre concurrence ? L’achat, la vente, la location entre capitalistes sont des phénomènes qui ont disparu. Ce qui reste, c’est l’échange entre « l’unique capitaliste » ou « la compagnie de capitalistes », d’une part, et les travailleurs salariés, d’autre part : force de travail contre salaires.

« Supposons que l’entrepreneur capitaliste utilise son propre capital et qu’il soit son propriétaire foncier, toute la plus value affluerait alors dans sa poche ».

(Marx, Salaires, prix et profits)

C’est exactement ce qui se passe en U.R.S.S. où le rôle de l’entrepreneur capitaliste est joué par la Bureaucratie propriétaire de fait de l’État.

19

La crise de l’internationalisme socialiste (Pivert, 1950)

24 mars 2013

Publié dans La Revue socialiste en avril 1950.

Un siècle après le Manifeste : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! », où en est l’internationalisme prolétarien ?

Nous qui portons dans notre poche une carte rouge d’un Parti qui se propose, dès les premières lignes de ses statuts, « l’entente et l’action internationale des travailleurs », que faisons-nous, en réalité, pour mettre en pratique cette règle socialiste fondamentale ? Si la Première, puis la Deuxième, puis la Troisième Internationale ont fait faillite, quelles sont les causes de ces échecs successifs ? Dans la division actuelle du monde en deux blocs hostiles qui semblent se préparer fiévreusement à l’éventualité d’une troisième guerre mondiale, où voit-on la possibilité d’intervention d’une force internationale indépendante, parlant et agissant au nom de la communauté des peuples menacés, au nom des opprimés enchaînés sous toutes les latitudes, au nom des travailleurs exploités de tous les pays ? Comment répondre ?

Depuis 1933, il n’y a pas eu de véritable Conférence Socialiste Internationale: il n’y a plus d’Internationale Socialiste...

La crise de l’internationalisme socialiste, c’est la crise même du mouvement ouvrier: contrairement aux appels, et aux espoirs de Marx, le prolétariat international s’est révélé infiniment plus perméable aux idéologies des classes dominantes, dont il a épousé les querelles nationales, qu’à l’idéologie socialiste internationale. C’est que la lutte de classes s’est terriblement compliquée, depuis un siècle. Et que la classe ouvrière s’est trouvée parfois obligée de défendre certaines valeurs, comme les libertés républicaines et l’indépendance nationale, au moment même où les classes dominantes les foulaient au pied.

C’est aussi que la conception générale de la révolution socialiste a dû être révisée à l’expérience, par réaction contre une monstrueuse caricature, qui s’est manifestée à l’Est de l’Europe. La violence calculée d’une minorité de « révolutionnaires professionnels » s’élançant à la conquête du pouvoir politique pour brûler les étapes de l’histoire, comporte décidément des risques trop évidents que Fr. Engels avait déjà aperçus à la fin de sa vie. Ce sont aujourd’hui des masses sachant ce qu’elles veulent, et comment elles le veulent, qui construiront, indiscutablement, la société socialiste, ou bien il n’y aura pas de société socialiste ! Mais précisément, les masses laborieuses sont actuellement désorientées. A peine sorties d’une guerre atroce et libérées de l’oppression totalitaire, elles sont invitées, pour éviter une autre oppression, à recommencer la course aux armements, à placer  leurs garanties de sécurité dans l’organisation militaire. Il doit pourtant y avoir autre chose à tenter ? Mais cette « autre chose » ne peut être trouvée en dehors de l’expérience ouvrière. C’est pourquoi il est essentiel de découvrir les raisons de la crise de l’internationalisme socialiste, et de chercher, dans la réalité politique et sociale de 1950, les chances de sa renaissance.

Tout se paie.

Les masses populaires des nations européennes ont abordé la période de la grande crise (ouverte en août 14) avec des illusions et des formules simplistes. Leurs organisations forgées pendant la période ascendante du capitalisme, n’étaient pas préparées à affronter les bouleversements qu’allaient entraîner la première guerre mondiale et ses conséquences. Les précurseurs, ceux qui avaient indiqué la route, furent sacrifiés: Jean Jaurès, Karl Liebknecht, Rosa Luxembourg, les « pèlerins de Kienthal et de Zimmerwald — autant de pionniers incompris sur la route de « l’internationalisme inconditionnel et viril » (pour reprendre (pour reprendre l’expression même de Fritz Adler, dans sa brochure, écrite en 1915).

La première phase de la Révolution Russe fut cependant une magnifique démonstration de la puissance et de la vitalité, dans la conscience prolétarienne, des sentiments internationalistes. Ce n’étaient pas seulement les plus « co-religionnaires communistes » de Lénine et de Trotsky, c’étaient les classes ouvrières même les plus « réformistes » comme celles de Belgique et d’Angleterre qui marquaient, dans l’action, leur solidarité avec le peuple russe. Mais bientôt, les conceptions autoritaires des bolcheviks, leur frénésie de généralisation, à toute la planète, des méthodes que des circonstances exceptionnelles leur avaient permis de faire triompher, eurent pour résultat un véritable état de guerre civile au sein même du prolétariat. L’on donnait à choisir, aux travailleurs de l’Europe occidentale, entre la solidarité internationale et la liberté. Ils choisirent la liberté. Et, par là même, retombèrent dans une autre forme de solidarité : la solidarité nationale. Mais celle-ci ne pouvait pas fournir une solution aux problèmes nés de la première guerre. La conséquence fut un double désastre : croissance foudroyante d’un totalitarisme contre-révolutionnaire, ultra-nationaliste, dans les pays impérialistes arrivés trop tard à la distribution des colonies et des marchés. Ultra-nationalisme développant inévitablement, dans les pays voisins, des réflexes de « défense nationale » d’autant plus vifs, dans les rangs ouvriers, que les classes dirigeantes commençaient à être gagnées par la contagion contre-révolutionnaire et s’avouaient prêtes à abandonner la cause de l’indépendance nationale : « Plutôt Hitler que Léon Blum ! ». En somme, chaque abandon, même explicable, de l’internationalisme socialiste entraînait une défaite nouvelle pour le socialisme lui-même. Et un renforcement corrélatif de la contre-révolution totalitaire : les ouvriers de l’Europe occidentale, après l’échec de la révolution allemande, étaient condamnés à la retraite continue, dans chaque pays, alors que leurs ennemis les plus irréductibles avançaient partout, en formations totalitaires internationales. Fascisme et stalinisme jouaient leur rôle combiné dans les défaites successives que les socialistes durent enregistrer, pays après pays — en dernier lieu en Espagne. C’est lorsque les deux forces totalitaires, nazi-fascisme et stalinisme, signèrent leur alliance d’août 1939 que la deuxième guerre fut rendue possible; mais il y avait auparavant les derniers épisodes de la résistance politique au double danger: pour retarder la guerre les socialistes avaient dû accepter Munich — et le fascisme avait alors remporté une victoire formidable. Ceux des socialistes qui préféraient la guerre, en 38, au compromis munichois ne représentaient qu’une minorité par rapport à l’état réel de conscience des masses, qui avaient horreur de la guerre. Alors, la tragédie éclata partout : entre ceux qui, pour combattre le fascisme, acceptaient la guerre (et parmi eux, cela se comprend, beaucoup de réfugiés politiques des pays fascistes) et ceux qui, pour refuser la guerre, se résignaient à d’impossibles compromis avec le fascisme. Seuls — et encore une fois désespérément seuls — les internationalistes proposaient par l’aide directe au prolétariat espagnol, comme point d’appui, une contre-offensive révolutionnaire risquée, certes, mais audacieuse, pour briser à la fois la menace fasciste et la menace de guerre.

Leurs prévisions ne se sont hélas que trop bien réalisées, et c’est parce qu’ils savent que rien n’est encore résolu, que les mêmes faux dilemmes risquent d’être encore posés aux prolétaires, qu’ils ne considèrent pas comme une solution suffisante et durable le seul écrasement militaire du totalitarisme (hier hitlérien ou demain stalinien). Ce que le socialisme international doit imaginer et imposer, c’est une solution politique : Il s’agit bien moins de détruire militairement des dictatures que de construire une société nouvelle sans exploiteurs et sans dictateurs : c’est là le rôle du prolétariat international, et plus spécialement la mission du prolétariat européen, dont les classes dominantes ont pactisé avec le totalitarisme nazi. Mais deux conditions sont à remplir préalablement : se débarrasser du virus totalitaire stalinien et dépasser enfin le cadre étroit du nationalisme pour atteindre à la première grande expérience historique d’internationalisme en action. Sinon, les mêmes causes produiront les mêmes effets, à une plus grande échelle: TOUT SE PAIE.

Le cas singulier.

Le cas singulier de la classe ouvrière britannique mérite qu’on s’y arrête : en lui réside probablement la clé de tous nos problèmes socialistes et européens. Nous pouvons sans doute regretter que le Labour Party n’ait pas pris la tête du Mouvement Socialiste, Internationaliste, pour les Etats-Unis d’Europe, comme il a pris la tête, avec une remarquable audace, dans ses rapports avec le peuple hindou, des nouvelles relations socialistes qu’il convient d’établir entre peuples ex-coloniaux et vieux pays industriels. On pourrait aussi regretter que les internationalistes, à commencer par Jean Jaurès, n’aient pas été mieux entendus, des socialistes et des masses laborieuses, en 1914-19, en 1936-38, etc. Mais les regrets ne servent à rien : les faits sont là et le mieux est d’essayer de les comprendre pour tirer des enseignements d’une expérience cruelle. Or il se trouve que, dans cette circonstance comme dans d’autres, « c’est le mauvais côté de l’histoire qui fait l’histoire ». Le peuple britannique, seul sur son île, en 1940, a effectivement brisé la menace de la contre-révolution. Sans cette résistance, qui a lié dans un effort commun la plus grande partie de la bourgeoisie britannique, sous la direction de Churchill et la totalité de la classe ouvrière, le cours des choses aurait été entièrement différent. Partout, sur le continent, le totalitarisme nazi a contaminé la majorité des classes bourgeoises et des classes moyennes. En Angleterre, au contraire, l’échec de la mission Hess (compromis avec Hitler) est total: les pro-nazis sont une minorité infime. Partout, sur le continent européen, la classe ouvrière est plus ou moins contaminée par le stalinisme. En Angleterre, non ! Comment expliquer ce double phénomène ? C’est l’histoire même des luttes de la bourgeoisie britannique pour conquérir le pouvoir et construire le plus vieil Empire du monde qui peut nous permettre d’interpréter cette situation paradoxale : la vigueur avec laquelle la bourgeoisie britannique s’est forgée ses instruments de domination — sur ses exploités de la métropole — et sur ses centaines de millions d’esclaves des colonies — a préparé une classe ouvrière également imprégnée de valeurs démocratiques et rebelle aux solidarités internationalistes. Contre la menace de dictature totalitaire, d’où qu’elle vienne, la presque totalité du peuple britannique est d’accord pour prendre les armes. Mais pour découvrir une solution moderne, révolutionnaire, marxiste, à la menace renaissante de guerre et de dictature, la classe ouvrière britannique marque une évidente répugnance: elle craint de s’engager trop loin; elle manque d’audace et d’imagination; elle laisse aux représentants de sa classe dominante (et Churchill est le plus astucieux, le plus éminent de tous) le soin d’entreprendre hardiment, de s’écarter des sentiers battus. La pierre d’achoppement du retour à l’internationalisme socialiste se trouve dans cette psychologie paradoxale. C’est elle qui explique des erreurs symboliques particulièrement désastreuses, comme l’affaire Seretsé ou des discours comme celui de Bevin, justifiant les démontages d’usines allemandes, à la veille des élections en Allemagne, ce qui coûta, dit-on, un million de voix aux socialistes. Le nationalisme est un réflexe de self défense : l’oppression d’un peuple par un autre — ou la menace — le fait sortir des profondeurs du peuple. Mais la solidarité internationale des opprimés seule serait vraiment créatrice.

Spontanéité et organisation.

On aurait cependant tort de croire que la classe ouvrière britannique, et celles des pays du continent européen, sont aussi rebelles que semblent l’être leurs dirigeants à l’internationalisme socialiste.

Lors d’une conférence qui m’avait été demandée, à Winbledon, par les sections du Labour Party de la banlieue sud de Londres, j’ai entendu avec une extrême satisfaction, un vieux militant mineur déclarer: « Nous aurons sans doute à prolonger la durée de nos privations afin de venir en aide à nos camarades du continent qui sont en plus mauvaise condition que nous ».

Mais cet état d’esprit ne transparaît pas assez quand se réunissent les délégués des différents partis socialistes européens pour étudier le problème de la Ruhr, ou celui de la Sarre, ou celui du Conseil de l’Europe…

C’est qu’en effet nous nous trouvons ici devant l’une des questions théoriques les plus classiques, et que tout militant socialiste qui pense par lui-même doit rencontrer un jour ou l’autre: comment concilier les exigences d’organisation du mouvement ouvrier et les manifestations de la spontanéité des masses ? La plupart des défaites ouvrières de 1919 à 1939 mettent en évidence, lorsqu’on les analyse, des spontanéités révolutionnaires (parfois, comme en Espagne, en réplique à des initiatives contre-révolutionnaires). Ce fut le cas, en juin 36, en France. Et les organisations, alors, jouent un rôle conservateur. Le processus historique auquel les masses participent d’un effort créateur, qui comporte ses risques, mais aussi ses conquêtes les plus précieuses, est généralement « encadré » plus ou moins rapidement par les états-majors des organisations. Ensuite, quand la « masse en fusion est refroidie » selon la magnifique expression de Léon Blum, il faut attendre — ou subir les conséquences de l’absence d’audace et de volonté créatrice. En ce qui concerne l’internationalisme socialiste, il y a évidemment aujourd’hui un retard très important, très dangereux, du côté de l’organisation, puisqu’il n’y a pas eu reconstruction de l’Internationale. Doit-on en déduire que « le besoin ne s’en fait pas sentir » dans les rangs des différents partis socialistes ? C’est précisément ce qui reste à voir.

Notre Parti s’est montré, sur ce point, très bien inspiré en favorisant et patronnant aux yeux des autres partis socialistes d’Europe le « Mouvement Socialiste pour les Etats-Unis d’Europe ». Comme organisation démocratique et socialiste, le M.S.E.U.E. est un excellent moyen de se rendre compte de l’état réel de la conscience politique du prolétariat européen. Si, comme nous le croyons, l’étude des problèmes précis relatifs à la socialisation et à la planification européenne des industries de base, ou de la création d’une autorité politique européenne, met en évidence une volonté socialiste internationaliste des militants, il faudra songer rapidement à réunir un véritable Congrès Socialiste International, pour prendre en charge tous les problèmes d’actualité, d’ailleurs liés à celui de l’intégration européenne. Sinon, nous risquons d’être une fois de plus à la remorque des événements, en position de retraite, obligés de nous abriter sous telle ou telle combinaison diplomatique ou ministérielle. Mais alors nous devrons subir les conséquences de cette subordination même en politique intérieure, même en ce qui touche à la répartition du revenu national et du pouvoir d’achat: car il n’y a pas de politique socialiste efficace en dehors d’une orientation socialiste de la politique internationale. La définition d’une telle politique permet de prévoir les phénomènes de « spontanéité » qui se produiront tôt ou tard. Et de forger l’organisation internationale chargée de les interpréter et de les guider vers les objectifs socialistes.

Le socialisme au gouvernement.

Dans la période d’après-guerre que nous vivons, le retour à l’internationalisme socialiste est rendu encore plus difficile par des habitudes prises au gouvernement : trop souvent les ministres socialistes et les responsables des partis socialistes ont dû mettre de côté les conceptions socialistes qu’ils représentaient pour devenir les interprètes de conceptions purement nationalistes, voire même impérialistes, que l’exercice du pouvoir leur imposait. Les socialistes portés au gouvernement ont plus ou moins été solidaires des accords de Yalta, des marchandages de Postdam, des déplacements arbitraires de frontières, des entreprises colonialistes, des destructions d’usines, des annexions déguisées, etc. Il est urgent qu’une Internationale Socialiste se reconstitue pour désolidariser complètement les travailleurs socialistes de ce genre d’entreprises. En particulier, rien n’est plus navrant que le spectacle de ces destructions d’usines, de hauts fourneaux, de laminoirs, de machines-outils, par des soldats britanniques ou autres, sous les yeux des ouvriers désespérés par la menace du chômage. La destruction d’un métier à tisser par les canuts lyonnais au début du siècle dernier s’expliquait par l’ignorance et par la cruauté des conséquences du machinisme générateur de misère dans le régime capitaliste. Aujourd’hui, détruire des machines, créer du chômage, ou détruire des denrées, c’est, pour des socialistes, le signe même de la barbarie capitaliste : il ne faut pas détruire, il faut faire tourner les machines ; et pour qu’elles produisent des moyens de consommation en rapport avec leur capacité de production, il faut les socialiser; là est le point de départ du langage commun entre tous les travailleurs, donc d’une politique commune, internationaliste et socialiste, de tous les exploités.

Qu’est-ce également que ce genre de littérature, jusque dans notre presse socialiste, relative à la « nécessité » de réduire la production de l’acier en Allemagne. Quoi de commun entre cette proposition et les "Cinq points" de Baarn, qui se proposent la planification européenne de la sidérurgie ? Une certaine « accoutumance » dangereuse s’est établie au cours des années d’« exercice du pouvoir » : on a semble-t-il oublié les objectifs fondamentaux du socialisme international. Et les diplomates supervisent les projets socialistes pour les adapter à la défense de certains intérêts « nationaux » cette fois purement capitalistes. N’est-ce pas scandaleux, par ailleurs, de lire, dans le News Chronicle du 18-3-50, le nom des « administrateurs » désignés par la Haute Commission interalliée pour diriger l’industrie charbonnière et l’industrie sidérurgique dans la Ruhr ? Le premier est Heinrich Kost, qui fut membre du parti nazi pendant 11 ans et le second est Heinrich Dinkelbach, qui a dirigé pendant 30 ans la politique financière du grand trust allemand de l’acier, c’est-à-dire qu’il a largement contribué à l’équipement et à l’armement des S.S. nazis. Ainsi, les « Alliés » en sont là ! et cependant, Truman est l’élu des ouvriers américains organisés, Bevin représente authentiquement la classe ouvrière britannique et notre parti S.F.I.O. a tout de même son mot à dire à un gouvernement qui n’existe qu’avec son soutien. Au lieu de rabrouer le Parti Socialiste Allemand qui voit ces choses et qui réclame la socialisation des industries de de la Ruhr, ne devrait-on pas lui marquer un peu mieux notre solidarité internationaliste dans ce domaine ?

Ne parlons pas de la Sarre. Il y a tout de même un certain temps que le problème est posé, que des mesures anti-démocratiques évidentes ont été prises sur ce territoire allemand. Il aurait été souhaitable que, de notre côté, s’élevât une voix de protestation comme pour faire écho, 80 ans plus tard, à la protestation du vieux Wilhelm Liebknecht contre l’annexion de l’Alsace-Lorraine. Mais une sous-commission du C.O.M.I.S.C.O. doit « arbitrer ». Il faudra bien en revenir, bon gré mal gré, à une conception socialiste internationale de ce genre de problèmes, c’est-à-dire qu’il faudra se résigner à ne plus défendre des revendications purement nationales qui opposent travailleurs à travailleurs.

Le soi-disant « internationalisme » stalinien.

Au moins, dans les rangs des partis socialistes démocratiques, nous avons l’espoir de redresser la situation ; un certain nombre de facteurs objectifs nous permettent d’espérer que ce sera rapide : car l’Europe se fera. Et notre front international de classe se reformera, les militants internationalistes y travailleront.

Mais du côté du stalinisme, aucun espoir n’est permis. Si l’on avait besoin d’une preuve supplémentaire que le régime soviétique n’est pas socialiste, il suffirait de la trouver dans la manière dont la Russie stalinienne traite ses satellites ; les relations économiques et politiques entre nations avancées et nations peu développées sont un excellent critère pour le socialisme : plus un peuple est développé et plus il a de devoirs et de responsabilités à l’égard des autres, telle est la règle pour un gouvernement socialiste (et pour un militant socialiste !). Pour Staline, c’est le contraire: plus il est développé, expérimenté, puissant et plus il a le droit d’exploiter les autres, de les encadrer, de les coloniser, de leur fournir ses policiers et ses maréchaux, de leur réclamer des gages, des prix de faveur, des ristournes sur le commerce international, des participations à ses richesses naturelles, etc.

Inutile d’insister: la Yougoslavie en a fait l’expérience et d’autres, qui se taisent, parce que la dictature les tient à la gorge, pourraient aujourd’hui en témoigner.

Mais alors, on doit comprendre à quel point est périlleuse la défense de la construction socialiste dans un seul pays, qu’il soit britannique ou balkanique. A l’échelle nationale, l’expérience la plus audacieuse, la plus méthodique, est fragile et directement menacée par les forces envahissantes de l’impérialisme politique ou financier. L’internationalisme devient donc une nécessité immédiate, même du point de vue de chaque nation, dans le cadre européen: les hommes d’Etat les plus clairvoyants de la bourgeoisie (parfaitement orchestrés par le Vatican !) se sont rendu compte, avant même la plupart des dirigeants socialistes nationaux, que leur chance de survie capitaliste résidait dans la construction d’une Europe capitaliste.

Sous-estimer cette entreprise, ce serait manquer une occasion qui ne se retrouverait pas de sitôt. Nous aussi, nous voulons l’Europe, notre Europe Socialiste. Et c’est pourquoi nous demandons que les militants socialistes de toute l’Europe — en premier lieu nos amis du Labour Party — travaillent à la convocation d’un Congrès Socialiste Européen destiné à définir le programme socialiste commun à tous les travailleurs européens. Après la réussite de ce premier Congrès, l’internationalisme socialiste aura repris force et vigueur et «l’Internationale» ne sera plus un hymne dépourvu de toute signification.

Marceau Pivert et Fenner Brockway en 1947

Marceau Pivert et Fenner Brockway en 1947

Signification internationale de la bataille laïque (Pivert, 1955)

3 mars 2013

Paru dans la Revue socialiste (mai 1955) et en brochure (Société d’éditions du Pas-de-Calais).

Il suffit de jeter un regard sur ce qui se passe en de nombreux pays autour des institutions scolaires ou dans le mouvement ouvrier pour découvrir le caractère international d’une stratégie politique très cohérente de la part de l’Église romaine. Notre ami Deixonne a bien marqué ici même la virulence des infiltrations cléricales dans tous les domaines de la République française, qui pourtant, par définition, est une République laïque, qui ne devrait reconnaître ou subventionner aucun culte. Mais à cette menace parfaitement calculée, et qui développe son offensive sur le plan international, est-il bien sûr que tous les socialistes soient disposés à opposer une autre stratégie, non moins cohérente, et s’inspirant aussi, dans tous les domaines, des conceptions fondamentales du socialisme international ? Nous nous proposons de fournir ici quelques munitions pour permettre à nos militants et sympathisants de répliquer avec toute l’efficacité désirable. Une expérience, en France, vient de nous apporter des éléments d’information décisifs, et que personne ne pourra plus effacer des mémoires : l’Assemblée Nationale élue en 1951 et qui devrait être renvoyée devant les électeurs l’an prochain est l’une des plus réactionnaires, dans sa composition et dans son orientation, que la France ait jamais eue. Dès son installation, on a vu au minimum 310 députés s’acharner à démolir la législation scolaire républicaine ; refuser des crédits pour l’enseignement public, et subventionner l’école libre ; accorder des bourses nationales aux élèves de l’enseignement secondaire privé, puis des allocations aux écoles primaires privées ; puis des bourses nationales à l’enseignement supérieur privé; puis à l’enseignement agricole privé; puis aux écoles maternelles privées; puis aux cours complémentaires privés; les allocations furent augmentées. Et le personnel enseignant a dû faire une grève générale, le 23 mars, pour protester contre la prétention de la même majorité cléricale de démanteler les services de l’Éducation nationale, en refusant les crédits pour l’enseignement agricole, mais en confiant cet enseignement à des maîtres privés « en accord avec la profession »… Le dessein est évident.

On a quelquefois reproché aux socialistes la loi électorale et les « apparentements » qui sont à l’origine de cette situation ; mais les chiffres montrent que, sans apparentements, les deux extrêmes totalitaires ayant eu plus de députés (le R.P.F. et le P.C.F.), il y aurait eu entre 300 et 325 voix réactionnaires pour entreprendre la même offensive. La responsabilité est ailleurs: elle est naturellement en premier lieu dans le corps électoral lui-même; mais elle est aussi dans l’attitude du M.R.P., parti équivoque en qui trop de socialistes semblent encore avoir confiance ; c’est lui qui, après avoir accepté de se faire élire contre la menace totalitaire, c’est-à-dire dans le respect des institutions démocratiques fondamentales, a mené l’agression en plein accord avec la pire réaction cléricale, et, pour commencer, contre l’école laïque; la lutte sur les deux fronts pour la défense des libertés républicaines était ainsi remplacée par la volonté de l’Église, qui mobilisait toutes ses forces, par une véritable trahison, au service de la réaction; c’est pourquoi on pouvait à la rigueur, dans la situation difficile de 1947 à 1951, parler de «statu quo ». Mais aujourd’hui avec d’ailleurs toutes les autres caractéristiques de la politique réactionnaire que le pays a dû subir, avec les massacres d’Indochine ou les ratissages de Tunisie, ou la stagnation de l’économie, ou l’inconsistance et la servilité de la politique internationale de la France, il n’y a pas d’autre attitude possible que la contre-attaque générale. Le choix même du premier objectif: attaque contre le caractère laïque de l’État et de l’École, est pour nous plein de signification. On ne sera donc pas surpris de nous voir retourner aux sources d’une explication du phénomène. Personne, et le M.R.P. moins que toute autre organisation, puisqu’il nous a fait comprendre que quelque chose, pour lui, est plus important que les institutions républicaines fondamentales, ne s’étonnera de nous voir en tirer toutes les conséquences: au surplus, lors de sa magnifique résistance, le Groupe parlementaire socialiste a bien averti les responsables de ce genre d’opération. Mais l’analyse qui va suivre nous paraît absolument nécessaire, car on n’a pas perdu, dans certains milieux, malgré tout, le désir de ramener le socialisme démocratique au rang d’auxiliaire bénévole d’une vaste entreprise de sauvetage du système social contre lequel il s’est fondé. On parle ouvertement dans certaines revues d’un « travaillisme européen » composé de la démocratie chrétienne et du socialisme démocratique. On oppose spirituellement la "néo-gauche" à la "gauche ancienne manière", celle qui ne se résigne pas à « couper la barbe de Karl Marx ». Ces rêves insensés prennent consistance dans la mesure, précisément, où des forces sociales internationales celles de l’impérialisme capitaliste et de la conservation sociale la plus caractérisée, les alimentent de leur idéologie et de leurs subventions. C’est pourquoi nous croyons devoir alerter tous les militants syndicalistes et socialistes sur la signification exacte de l’offensive cléricale par rapport à une orientation évidente de la politique internationale. Nous avons déjà entendu des affirmations curieuses à ce sujet : la laïcité, après tout, n’était pas un sujet de premier plan ; des impératifs (c’est le cas de le dire) de politique étrangère devaient passer avant ce genre de préoccupation, etc… La vigilance critique de tous est ici sollicitée: nous croyons quant à nous que l’offensive cléricale et la volonté d’union sacrée internationale, c’est-à-dire d’intégration de la classe ouvrière socialiste dans un camp impérialiste sont les deux aspects complémentaires d’une même stratégie contre-révolutionnaire. Dans les deux cas, c’est le même attentat contre l’autonomie de l’action de classe du prolétariat international; c’est la rupture avec cette affirmation permanente du socialisme et du syndicalisme : l’émancipation des travailleurs ne peut être l’œuvre que des travailleurs eux-mêmes. Dans le premier cas, laïcité, il s’agit de persuader les exploités qu’ils doivent se ranger sous la bannière d’une Église; dans le deuxième cas, il s’agit de les convaincre qu’ils doivent s’aligner sur une puissance militaire protectrice. Il suffit d’ailleurs de lire certaines récentes invocations du Président Eisenhower nous invitant à « revenir à Dieu » (discours devant l’American Legion, 20 février) ou celle du nouveau Président — M.R.P. — de l’Assemblée Nationale, plaçant celle-ci sous la même invocation, pour se rendre compte des raisons, et aussi des inquiétudes, qui préoccupent les classes dominantes : comme au cours de toutes les grandes crises, le « retour à Dieu » est apparu comme la suprême ressource ! Mais voyons déjà les faits tels qu’ils se présentent.

LES FAITS PARLENT D’EUX-MÊMES.

Les intentions de l’Église romaine ne sont nullement mystérieuses : partout où elle le peut, elle contrôle la société civile, les phases de la vie, naissance, mariage, mort, et surtout l’éducation… Voyez l’Espagne et voyez l’Italie. Partout où elle a dû céder du terrain, elle cherche à le reconquérir. En Allemagne, l’Église catholique est l’un des soutiens les plus ardents du chancelier Adenauer; en Belgique, elle a profité de son passage au pouvoir, de 1950 à 1954, pour se tailler la part du lion dans le budget : de 1.944 millions de francs belges, les subventions à l’enseignement libre sont passées, en 1955, à 3.203 millions ; le gouvernement actuel, socialiste-libéral, a eu la « malencontreuse » idée de diminuer de 500 millions ces crédits, et surtout d’affirmer que l’Etat a le devoir de créer un enseignement public à tous les degrés. C’en est trop : le cardinal Van Roey, archevêque de Malines et primat de l’Église belge, a failli provoquer la guerre civile. Il y a 940.000 élèves dans les écoles privées et 690.000 dans les écoles publiques : les cléricaux accusent le projet Collard d’être « totalitaire ». Il a fallu que notre camarade Max Buset lance un suprême avertissement contre les jeunes cléricaux s’attaquant aux permanences du Parti Socialiste :

« A partir d’aujourd’hui, la classe ouvrière répondra du tac au tac. Local pour local… Prenez garde que demain les usines ne s’arrêtent et que les travailleurs ne viennent mettre le pied sur votre agitation ».

Mais là aussi, des tendances conciliatrices inspirées par des considérations de politique extérieure s’exercent en faveur d’une sorte de statu quo qui laisserait aux cléricaux crédits et privilèges au détriment d’une véritable laïcisation de l’École comme ont eu le courage de la réaliser en France les Jules Ferry, Paul Bert, J. Macé et Ferdinand Buisson avec l’appui total des masses ouvrières éclairées. C’est en effet la France républicaine qui a eu le mérite de légiférer, dans un pays catholique, en faveur d’une conception laïque, respectueuse de la liberté de conscience des enfants, des institutions scolaires. Cette école publique est devenue si populaire, elle répond si bien aux exigences de la liberté de croyance des familles qu’elle reçoit actuellement 85 % de la population enfantine des écoles primaires. Mais elle est néanmoins attaquée systématiquement par toutes les forces de conservation sociale. Il y a là une raison fort claire : l’Église romaine se présente comme le meilleur bouclier pour protéger les classes dominantes contre la montée lente mais certaine des forces socialistes. L’École laïque n’est que le symbole d’une possible libération des pauvres par leur propre effort. Derrière l’École, c’est le socialisme lui-même qui est visé; cependant, dans les rangs mêmes du prolétariat catholique, le socialisme démocratique fait des progrès; les exigences et les expériences de la lutte des classes portent des frères de combat à se retrouver côte à côte pour la transformation sociale alors même que leurs confessions religieuses tendent à les séparer; alors, les autorités ecclésiastiques interviennent parfois brutalement: c’est le cas de la Hollande, où la fraction catholique du Parti socialiste du Travail vient de répondre courageusement par un refus à l’injonction qui lui était faite de quitter le Parti.

Par contre, les nouvelles qui nous parviennent d’Australie sont plus inquiétantes puisque la fraction catholique du Parti travailliste, qui menait contre la direction du Dr Evatt une lutte acharnée depuis des mois, vient de se faire exclure (par 19 délégués contre 17) ; c’est la scission portée dans les rangs ouvriers par la volonté des catholiques australiens, liés aux catholiques américains et romains, alors que le Dr Evatt et ses amis sont solidaires du Parti Travailliste britannique en politique internationale. Il convient de souligner que certaines bureaucraties syndicales australiennes viennent de décider de supprimer leurs cotisations au Parti travailliste: la majorité de celui-ci s’est opposée à l’envoi de troupes australiennes en Malaisie. Il n’y a pas qu’en Australie que des bureaucraties syndicales se dressent contre une politique socialiste internationale. Même en Angleterre, certaines influences catholiques liées à une certaines politique internationale se font jour. Il convient donc, pour protéger l’unité socialiste et syndicale, de porter une attention scrupuleuse aux inspirations extérieures qui tenteraient de porter au sein du mouvement ouvrier les conflits impérialistes.

Ces exemples, que nous pourrions multiplier, posent au socialisme international des problèmes de doctrine et de tactique: il est trop évident que l’influence de l’Église sur des masses populaires encore nombreuses est une des causes de la consolidation du capitalisme, de la lenteur des progrès du socialisme dans certains pays ou certaines provinces. Est-ce à dire que le socialisme doive s’attaquer directement, comme l’ont fait certains anticléricaux d’origine bourgeoise, à la croyance même des prolétaires catholiques ? Non: toute croyance sincère est respectable et dans une certaine mesure explicable pour un socialiste. Il est d’ailleurs évident que le phénomène religieux se manifeste encore plus dans les périodes de désarroi, de désorientation, de crise générale: les Eglises expriment le besoin d’évasion vers une sorte de consolation; c’est la vieille chanson qui berce la misère humaine; mais le socialisme ne peut pas se taire sur la véritable escroquerie dont sont victimes les malheureux prolétaires qui se bornent à la prière pour obtenir l’amélioration de leur sort, ou qui se laissent asservir moralement à un paternalisme débilitant et insultant pour la dignité de l’homme. Pendant des siècles et des siècles, munis de tous les pouvoirs temporels et spirituels, disposant de la suprême puissance et de richesses incalculables, l’Église catholique n’a pas résolu la « question sociale ». Elle a endormi de son mieux la révolte et la souffrance des malheureux. Elle s’est solidarisée officiellement avec toutes les inégalités, toutes les iniquités, qui étaient voulues par le Créateur comme autant d’épreuves préparant le salut éternel dans l’autre monde. Et pour bien s’assurer que les générations dociles accepteraient avec résignation et ferveur cette interprétation de l’univers, la maîtrise de l’éducation était nécessaire. Ce n’est pas là une sorte de malveillante insinuation à l’égard de l’Église : c’est le pape le plus éclairé de la fin du XIX°, Léon XIII, qui explique ainsi lui-même la fonction sociale de l’Église, comme directement opposée à la menace socialiste:

« Il est nécessaire de réunir toutes les forces conservatrices pour arrêter les progrès du socialisme (1).

… Or, entre ces forces, la première, la principale de toutes, c’est celle que peut donner la religion et l’Église. Sans elle, les lois les plus sévères, les rigueurs des tribunaux, la force armée elle-même resteront vaines et insuffisantes… » (id.)

C’est le même « pape social » qui marque rigoureusement la limite infranchissable entre la « démocratie chrétienne » et la « démocratie socialiste »:

« En dehors de cette démocratie qui se nomme et qui est chrétienne le mouvement démocratique séditieux et athée s’avance vers un idéal tout autre par d’autres voies. Aux sociétés civiles qui le flattent et qui s’abritent dans son sein, il prépare des jours amers. Maintenant, l’action populaire chrétienne est, sur le même sujet, une force rivale, qui s’oppose au succès de l’autre, et très souvent le prévient. Si elle ne réussissait qu’à disputer le terrain à la démocratie socialiste, et à en circonscrire les pernicieuses influences, elle rendrait par cela seul un grand service à la société civile et à la civilisation chrétienne» (2).

C’est encore lui qui donne aux catholiques l’ordre d’entrer en tant que tels dans les compétitions politiques afin de faire élire leurs amis :

Vous devez aussi faire vos efforts pour que, dans les Assemblées législatives, soient élus des hommes d’une religion et d’une vertu éprouvées, doués d’une grande persévérance, toujours prêts à soutenir les droits de l’Église (3).

Enfin, et pour ne pas multiplier ces citations, qui marquent clairement les objectifs du cléricalisme, la liaison entre cette fonction de conservation sociale et le système d’éducation est mise en lumière par Pie IX, dans son Encyclique Quanta Cura (p. 8) :

« Enseignant et professant la funeste erreur, ils affirment que la société domestique ou la famille emprunte toute sa raison d’être du droit purement civil et, en conséquence, que de la loi civile découlent et dépendent tous les droits des parents sur les enfants, même le droit d’instruction et d’éducation. Pour ces hommes de mensonge, le but principal de ces maximes impies et de ces machinations est de soustraire complètement à la salutaire doctrine et à l’influence de l’Église l’instruction et l’éducation de la jeunesse, afin de souiller et de dépraver par les erreurs les plus pernicieuses et par toutes sortes de vices l’âme tendre et faible des jeunes gens. »

Ainsi, aucun doute n’est permis : c’est bien pour conserver sa domination sur l’enfance, et au service de la conservation sociale, c’est-à-dire directement en opposition avec le mouvement ouvrier socialiste que l’Église mène sa lutte systématique et obstinée contre la laïcité. Pour elle, le socialisme et la laïcité constituent d’ «horribles fléaux». Et «tous les gens de bien sans distinction de parti» doivent s’unir pour le combattre (Cf. Rerum Novarum). Si le socialisme ne méritait plus cet anathème; s’il ne relevait pas fièrement le défi ; s’il n’apparaissait pas aujourd’hui, et lui seul, comme l’authentique expression de toutes les forces de libération matérielle et intellectuelle de l’humanité, il serait condamné à disparaître, et avec lui toutes les valeurs de civilisation si péniblement conquises à travers des siècles et des siècles de dictature théocratique totalitaire.

Aucune hésitation n’est possible à ce sujet; non seulement le socialisme démocratique international doit relever l’insolent défi, mais encore il est en mesure d’interpréter les causes profondes, et les limites, de l’entreprise cléricale sur la société moderne.

INTERPRÉTATION SOCIALISTE.

Nous avons déjà esquissé ailleurs le rôle de l’Église dans la lutte des classes (4). Les grandes crises sociales, accompagnées d’un affaissement général de l’esprit critique lorsque la guerre et la dictature ont réussi à détruire les forces révolutionnaires, ont toujours pour conséquence d’affreux cortèges de désespoir, de crédulité, de résignation, de peur, d’« idolâtrie de l’autorité » (K. Marx). Alors, en notre vieille Europe, l’influence de l’Église catholique se renouvelle et s’étend; le phénomène auquel nous assistons de nos jours n’est pas nouveau. Pendant des siècles et des siècles, l’Église catholique romaine a été la puissance dominante associée au destin de la société féodale. C’est dans ses rangs qu’il faut aller rechercher les traditions totalitaires les plus anciennes ; l’ombre de l’Empire romain accompagne son règne ; et jamais elle n’a abandonné l’espoir de redevenir cette énorme puissance monolithique, spirituelle aussi bien que temporelle, dominant sans partage les âmes comme les corps. il faut voir dans la théologie catholique une première approximation cohérente d’une interprétation de la vie collective de l’humanité. Malheureusement, comme le fera l’ "autre Eglise", celle du stalinisme, dont nous parlerons plus loin, elle aura la prétention d’extrapoler sa propre expérience méditerranéenne et de vouloir l’imposer au reste du monde. A ses yeux, les « hérétiques » ou les « infidèles » seront des exceptions accidentelles dans l’ordre universel voulu par le Créateur. Il faudra donc les supprimer, purement et simplement, par le fer et par le feu (ou par tous autres moyens raffinés, le mensonge, la balle dans la nuque, les camps de déportation, etc., diront les cléricaux staliniens).

Cependant, en dépit de tous les anathèmes, de toutes les inquisitions et de tous les bûchers, les transformations économiques et sociales du monde font éclater la prétention totalitaire du cléricalisme catholique (comme elles feront éclater finalement, n’en doutons pas, la tyrannie stalinienne). Avec le XVI° siècle, les manifestations de résistance prennent un caractère de masse; dans les luttes sociales comme dans les guerres de religion ; nous renvoyons ici à l’excellent travail théorique, toujours valable, de notre regretté ami Otto Bauer (5). Cette analyse vivante et pénétrante est précisément dédiée à ces « premiers socialistes » que furent les anabaptistes, car ceux-ci, pour la première fois revendiquent la séparation des Eglises et de l’État; ils vont même jusqu’à affirmer que « toute propriété est un péché ». Alors, un décret sanguinaire de Ferdinand 1° de Habsbourg ordonne leur extermination complète ; ce qui fut fait avec une cruauté effroyable; ces "non-conformistes" furent torturés, persécutés et brûlés jusqu’au dernier (en somme, c’étaient les "trotskystes" de l’époque par rapport à la religion officielle, obligatoire pour tous: ce simple rapprochement, en passant, pour inviter les travailleurs, et surtout quelques intellectuels ‘Mandarins" à réfléchir sur l’incompatibilité doctrinale profonde entre la laïcité et le stalinisme, du point de vue socialiste).

Quoi qu’il en soit, c’est de ce combat incessant contre le totalitarisme clérical dans le sein même de la société féodale, et du surgissement renouvelé des forces économiques et sociales dont les « non-conformistes » traduisaient les exigences croissantes, qu’est venue cette conquête de la civilisation moderne: la liberté de conscience.

C’est d’abord la bourgeoisie révolutionnaire qui se heurte durement à l’absolutisme féodal et clérical. D’ailleurs, il ne s’agit pas seulement d’une compétition entre deux idéologies: les intérêts matériels de l’Église, les propriétés de ses évêques, de ses abbayes, de ses monastères, de ses couvents, sont autant de raisons concrètes pour une identification totale entre la féodalité et l’Église catholique. Mais les forces de la bourgeoisie révolutionnaire se développent en même temps que les exigences rapides de la révolution industrielle ; et dans tous les domaines, bientôt, l’assaut est mené contre les structures et les idéologies du passé: défense des libertés individuelles fondamentales, surgissement d’une philosophie matérialiste; schisme et lézardes irréparables dans le vieil édifice clérical romain ; guerres de religion ; guerre de Trente ans ; toutes les phases de cette transformation révolutionnaire conduisent à la destruction du monopole intellectuel et religieux de l’Église romaine ; au terme de l’évolution se trouvera l’égalité de toutes les Églises devant la loi, la reconnaissance du pluralisme des confessions. A noter, dans ce processus, la création de ce que notre ami, l’historien britannique F. A. Ridley, appelle « l’élite des cadres contre-révolutionnaires professionnels », c’est-à-dire la Compagnie de Jésus. Mais rien n’arrêtera désormais la montée générale de la classe révolutionnaire à la direction de l’économie et au pouvoir politique. On comprend alors les condamnations fulminantes de l’Église romaine contre ces « libertés de perdition » que comportent les principes de 1789. Et aussi la source réelle des conflits entre les « deux pouvoirs » : celui de l’Église et celui de l’État moderne. C’est Napoléon qui véhiculera les principes de 1789 derrière sa Grande Armée et qui ira même détruire en Espagne, en 1808, les les tribunaux d’Inquisition. A travers tout le XIX" siècle, la lutte va continuer entre deux tendances au despotisme, représentant d’une part l’Église et tous les vestiges de la contre-révolution, de la contre-réforme, tous les essais de Restauration, et celui de la bourgeoisie capitaliste, qui va de Napoléon à Bismarck et qui tend à contrôler son système d’éducation et de formation des cadres: c’est la naissance du prolétariat moderne, dans le sillage même du capitalisme industriel, qui va bientôt rapprocher les tendances antagonistes. La peur du "spectre rouge", la menace du "socialisme" va bientôt différencier les classes sociales selon un dispositif nouveau: une fois encore, l’Église catholique va se porter au secours de la classe dominante contre la classe révolutionnaire; mais une fois encore, comme on l’a vu au cours de la Révolution française lorsque le petit clergé bénissait les arbres de la liberté, les contagions et les élans vers l’avenir se manifestent jusque dans les rangs des croyants sincères, qui ouvrent les yeux sur le rôle de leurs supérieurs de l’Église romaine, et osent le dire. L’un des exemplaires les plus admirables de ce genre de chrétiens c’est Lamennais, ce « bonnet rouge planté sur la croix » ainsi que le décrivait notre bon maître Bouglé. Lamennais, comme Flora Tristan, répétera que le peuple, pour se libérer, DOIT S’UNIR (Flora Tristan apppelait cette condition indispensable l’UNION OUVRIERE). Et du premier coup, l’ardent orateur catholique posera la question cruciale que les travailleurs catholiques auront à résoudre de notre temps, et aussi les travailleurs staliniens : s’unir EN TANT QUE CLASSE et non plus en fonction des croyances et des frontières confessionnelles et des Eglises… Lamennais ira même jusqu’à souhaiter, au même titre que Babeuf, en face des iniquités monstrueuses qui révoltaient sa conscience de chrétien, l’avènement d’un nouveau Spartacus pour diriger le combat libérateur des classes opprimées…  En contre-partie de cette attitude solidaire des exploités et opprimés, la grande bourgeoisie va se précipiter dans les bras du Vatican dès les premiers combats entre la classe ouvrière et le patronat capitaliste. L’évolution de Thiers prototype le plus cruel, le plus impitoyable du possédant fanatique est à ce sujet significative: en 1828, il est pour l’expulsion des Jésuites; en 1850 il est pour le monopole clérical sur l’enseignement; en 1871, il mitraille et couche dans la tombe 35.000 communards. L’étape de 1850 est décisive : l’alliance entre la bourgeoisie ex-voltairienne et l’Église se scelle sur la question scolaire. On trouve dans le Mémoire Confidentiel des Evêques préparant la loi Falloux le cri du cœur et la raison d’être du cléricalisme:

« Tandis que le funeste enseignement égare les esprits les plus cultivés, la détestable influence des instituteurs primaires, couverts d’une inviolabilité inouïe, achève de jeter dans les populations des campagnes le venin de l’impiété et du socialisme.

Ce démocratisme sauvage qui nie tout pouvoir spécial, tous ces maux, on en convient maintenant, viennent en grande partie de l’éducation donnée à la jeunesse française depuis 50 ans. Tout esprit qui voit de haut les choses de cette terre doit être épouvanté pour le présent et pour l’avenir, pour l’Église et pour la Société… »

C’est alors qu’on institue le monopole clérical de l’enseignement, comme il existe encore en Espagne et en Italie. Cela n’empêchera pas la Commune et la naissance du mouvement ouvrier moderne. Il faut tenter autre chose: le Pape Léon XIII dont nous avons cité les objectifs antisocialistes propose aux catholiques une action  sociale sur le plan même de la classe ouvrière : d’où les mouvements catholiques de Jeunesse, les syndicats chrétiens, les partis social-chrétiens: l’essentiel est de garder le contrôle sur une large fraction de la classe ouvrière. L’Action catholique devancera même dans certaines régions les préoccupations purement conservatrices d’un certain patronat matérialiste et réactionnaire. Mais le nombre croissant de capitalistes libéraux qui se rallient à l’Église, au moment où celle-ci opère son « ralliement » à la République bourgeoise, souligne très exactement le caractère de plus en plus accentué de la ligne de classe qui sépare les défenseurs inconditionnels de l’École laïque, les travailleurs, des cléricaux de toutes obédiences: cette évolution a été parfaitement exposée par Jaurès un peu avant la première guerre. Elle s’est encore accentuée au cours des quarante dernières années. La question posée aux travailleurs syndicalistes et socialistes est donc aujourd’hui sans équivoque: vont-ils à leur tour se laisser gagner par la contagion de "ralliement" en considérant qu’après tout ces querelles autour de l’École publique sont d’un autre âge ? C’est impossible.

C’est d’autant plus impossible que dans les rangs même de la classe ouvrière une autre forme de cléricalisme s’est développée sur les ruines de l’unité révolutionnaire du prolétariat ; une autre forme d’oppression matérielle et intellectuelle, un autre péril de dogmatisme totalitaire ont vu le jour. Entre l’Église de Rome et celle de Moscou seront-ils obligés de choisir ? Devront-ils se laisser diviser, déchirer, et détruire avec certitude en tant que forces de libération sociale, en s’alliant avec un cléricalisme sous prétexte de réformes de la structure nationale de l’Europe, ou avec un autre sous prétexte de défense laïque ? Ce genre d’alliances ne peut conduire qu’à un désastre et c’est pour l’éviter dans toute la mesure du possible que nous tenons à mettre en garde les militants, alors qu’il en est encore temps, contre la tentation de choisir le chemin qui paraît le plus séduisant: bloc "travailliste" (?) entre démo-chrétiens et socialistes d’un côté, ou "bloc laïque" entre socialisme et stalinisme de l’autre. C’est au contraire en demeurant fidèle à la fois à ses traditions révolutionnaires les plus authentiques et à sa capacité de compréhension et d’intégration des éléments prolétariens aujourd’hui divisés par des influences cléricales extérieures que le socialisme démocratique international remplira le rôle qui lui revient. C’est en France que ce genre de problème a été posé le plus clairement depuis plus d’un siècle. C’est en France que se trouvera donc le champ de bataille décisif pour toute l’Europe. Une prise de conscience des masses populaires françaises au sujet de la signification des entreprises cléricales contre la laïcité et de leur traduction par rapport à la situation internationale n’est nullement impossible. Militants socialistes et et syndicalistes s’y emploieront certainement.

CONSÉQUENCES TACTIQUES.

A aucun prix, tout d’abord, le Parti Socialiste ne devra chercher une atténuation quelconque à son programme fondamental pour essayer d’obtenir une alliance électorale ou ou parlementaire soit avec le cléricalisme romain, soit avec le stalinisme. Toutes les traditions du Parti s’y opposent. Au moment où le Groupe Parlementaire, avec les brillants travaux des techniciens du Parti en matière d’enseignement, vient de déposer la proposition 10.390 portant réforme de l’Enseignement public, cette conséquence tactique de l’analyse ci-dessus doit être bien soulignée : en accord avec le mouvement syndical et les Associations des Parents des Elèves des Écoles publiques, il sera nécessaire d’envisager l’ensemble du problème, c’est-à-dire la nationalisation de l’enseignement. Il y a sur ce point continuité entre les décisions de nos congrès : l’excellente résolution de 1929, rapportée par Léon Blum (à Nancy), reprend et précise, en fonction même des agressions cléricales, les dispositions de 1912 :

« Le but que poursuit le Parti Socialiste est l’appropriation collective des moyens de production et d’échange par l’expropriation politique et économique de la classe capitaliste (1). Sa politique est donc une politique de lutte de classe.

Pour l’organisation des travailleurs en parti distinct, il fait appel à tous les exploités, sans faire de distinction entre les sexes, les races, les religions. Mais considérant que les Eglises organisées, désireuses d’utiliser à leur profit la suprématie de l’Etat, mettant leurs représentants presque toujours au service de l’oppression capitaliste, sont amenées à intervenir dans l’action politique quotidienne…

Le parti socialiste doit défendre avec vigueur, avec passion, contre toutes les menaces, les institutions de laïcité ; …si la Séparation des Eglises et de l’Etat est un fait accompli, la lutte pour la laïcité totale des services de la Nation n’est pas close et doit être poursuivie sans défaillance et jusqu’à ce que les Eglises et leurs défenseurs se tiennent strictement sur le terrain de la conscience individuelle. »

La motion fait ensuite obligation à tous les élus de repousser tous les crédits destinés à subventionner les cultes divers et de s’opposer à la reprise de toutes relations officielles avec les représentants du culte.

La lutte pour la liberté de conscience, pour la séparation des Églises et de l’État est naturellement la première à livrer par le socialisme dans les pays où existe encore une religion d’Etat. Mais ce n’est qu’une première bataille, elle ne suffit pas à résoudre tous les problèmes posés à un mouvement révolutionnaire ; celui-ci n’a de sens que s’il sait parfaitement calculer les étapes qui le conduiront à la véritable émancipation sociale. Et c’est aussi par rapport à celle-ci que doivent se traiter les questions de programme partiel et de programme intégral du Parti: une proposition partielle dans le domaine de l’éducation aurait-elle des chances d’atténuer le conflit fondamental entre les deux classes, celle des exploiteurs et celle des exploités ? Certes, il est permis d’avoir cette illusion. Et plus encore en l’état actuel de division du prolétariat. Cependant, nous sommes plutôt en accord, sur ce problème tactique, avec Marx et Engels, qui, dans une circulaire envoyée en 1879 à Bebel, Liebknecht, Bracke et autres, traitaient précisément de ce sujet:

« Le programme ne sera pas abandonné, mais simplement ajourné, pour un temps indéterminé (disent certains auxquels répond le texte répond M.P.). On l’adopte, mais non pas pour soi-même et pour le présent, mais à titre posthume, comme un legs destiné aux générations futures. En attendant, on emploie « toute sa force et toute son énergie » pour toutes sortes de bricoles et de rafistolages de la société capitaliste, pour faire croire qu’il se passe quand même quelque chose et pour que la bourgeoisie n’en prenne pas peur. Ce sont les représentants de la petite bourgeoisie qui se présentent ainsi ».

Nous ne voyons en effet aucune raison pour rechercher à tout prix un accord avec des adversaires soit du socialisme, soit de la laïcité : il faut au contraire présenter tout le programme socialiste, et celui-ci comporte nécessairement la nationalisation de l’enseignement ; on nous permettra d’invoquer ici le témoignage direct de Léon Blum, qui a écrit la préface de « L’Église et l’École » et qui déclare :

« Je pense comme lui (comme l’auteur M.P.), et d’ailleurs comme tout le Parti, si je me réfère à la résolution unanime de Nancy, que LE SOCIALISME PEUT SEUL CONCEVOIR ET CRÉER UN SYSTÈME D’ÉDUCATION INTÉGRALEMENT LAÏQUE, c’est-à-dire intégralement fondé sur la culture rationnelle de l’esprit, c’est-à-dire INTÉGRALEMENT ÉPURÉ DE TOUTE TRADITION RELIGIEUSE COMME DE TOUT PRÉJUGÉ DE CLASSE.  Je pense que la collectivité étant seule capable de dispenser un enseignement ainsi défini, l’argument serait suffisant, même s’il n’en existait pas d’autres aussi forts, POUR REVENDIQUER EN SA FAVEUR UNE VOCATION EXCLUSIVE DU DROIT D’ENSEIGNER, ET QUE L’IDÉE DE LAÏCITÉ CONDUIT AINSI PAR UNE DÉDUCTION INÉLUCTABLE A L’IDÉE DE LA NATIONALISATION DE L’ENSEIGNEMENT…. »

C’est même la nationalisation de l’enseignement, en protégeant la liberté de toutes les consciences, qui mettrait fin à l’intervention de l’Église dans la vie politique aux côtés de la réaction sociale, ce qui oblige le prolétariat organisé à la considérer comme ennemie. Ce sont aujourd’hui les mêmes antagonismes qui se révèlent plus âpres, en raison même des espoirs internationaux du cléricalisme. Ce sont les mêmes solutions qui s’imposent : les travailleurs catholiques eux-mêmes seront amenés à comprendre que c’est le socialisme qui garantit le mieux leur liberté intérieure au contraire. En apparaissant comme l’auxiliaire du régime qui les exploite, après avoir justifié le servage médiéval et l’esclavage antique, l’Église catholique lie son sort à un système social condamné qui l’entraînera dans sa ruine. Aucun compromis, en tous cas, n’est concevable pour le socialisme : sacrifier la laïcité pour quelque raison que ce soit signifierait une abdication irréparable pour ses perspectives générales de libération de l’humanité par son propre effort.

L’existence, dans les rangs ouvriers, d’une autre forme de cléricalisme, le stalinisme, n’entraîne aucune atténuation à cette rigueur doctrinale et tactique : tout au contraire. Il est incontestable que le stalinisme a affaibli considérablement la capacité de combat de la classe ouvrière; il introduit en effet au cœur de celle-ci les méthodes mêmes de la contre-révolution : comme pour l’Église catholique au Moyen-Age, pour le stalinisme, l’hérétique est l’ennemi qu’il faut détruire ; toute opposition est « impie », monstrueuse, intolérable ; il faut donc la supprimer impitoyablement. Pour les deux cléricalismes, la vérité scientifique, la probité scientifique, l’objectivité, n’existent pas : ce sont les faits qui servent la cause qui comptent et méritent d’être retenus ; les autres, et surtout ceux qui gênent, doivent être ignorés ; on brûle les livres et on censure, on organise la congrégation de l’index et l’épuration des bibliothèques, on fabrique l’histoire, on arrache périodiquement des pages de l’Encyclopédie, on supprime le rôle de Trotsky dans la fondation de l’Armée Rouge comme le Père Loriquet passait sous silence la Révolution française tout entière. On dirige la recherche scientifique à coups de décrets, et on chasse les modernes Galilée des universités où ils pourraient propager des idées subversives, c’est-à-dire en contradiction avec les « idées » du Chef Génial, infaillible et omniscient… Enfin, quant à l’éducation proprement dite, à la valeur de la personnalité formée par les deux cléricalismes (mais fort heureusement il y a toujours des "rebelles"), il convient de reprendre, sur les deux fronts, les termes mêmes de Karl Marx (12 septembre 1847. D.B.Z.) :

« Les principes sociaux du christianisme prêchent la lâcheté, le mépris de soi, l’abaissement, la soumission, l’humilité, bref toutes les qualités de la canaille. Le prolétariat qui refuse de se laisser traiter en canaille a besoin beaucoup plus de son courage, de son respect de soi, de sa fierté et de son goût de l’indépendance que de son pain. Les principes sociaux du christianisme sont sournois; le prolétariat est révolutionnaire ».

En sorte que lorsque le stalinisme se présente à nous avec les défroques du cléricalisme et du jésuitisme, c’est un retard de quatre siècles sur l’évolution de l’humanité civilisée qu’il voudrait nous imposer : il ne fait qu’imiter les manifestations de dégénérescence d’une société incapable de regarder ouvertement le monde tel qu’il est ; il cultive les attitudes de servilité et de résignation qui ont toujours été dénoncées par toutes les avant-gardes révolutionnaires. Il transforme en pantins sans personnalité ni caractère des savants assez imprudents pour accepter cette tutelle ridicule. Quelle est l’opinion, par exemple, de Frédéric Joliot-Curie sur la bombe atomique ? En 1945, c’est une arme formidable, et puis ensuite, à Stockholm, c’est une barbarie sans nom ; et puis la bombe H menace l’existence de toute l’humanité… et puis non, elle ne menace que le capitalisme… Le moment est venu pour le socialisme international de reprendre le drapeau de la libre investigation dans tous les domaines contre tous les dogmatismes, tous les obscurantismes, toutes les congrégations de profiteurs et de parasites qui faussent la réalité pour dissimuler à leurs victimes les iniquités sociales.

Mais il faut, pour que cette lutte sur les deux fronts soit victorieuse, que le socialisme prenne pleinement conscience de ses possibilités et de ses responsabilités: une classe révolutionnaire qui ne peut compter que sur elle-même doit combattre impitoyablement toutes les manœuvres d’enveloppement, de mensonge, de corruption ou de séduction de l’ennemi. En premier lieu, il lui faut faire son unité profonde autour de son école laïque ; toutes les forces sociales qui ont intérêt à l’organisation d’un enseignement objectif, respectueux des croyances, et valable pour tous les enfants sans distinction se retrouveront d’autant plus aisément pour le développement des institutions scolaires laïques qu’il s’établira entre elles un contrat spontané de tolérance et de loyauté mutuelle à l’égard de ce qui est. C’est une véritable rééducation nécessaire aussi pour les adultes, et que l’École laïque devra préparer, que la reconnaissance des diversités de croyance, de couleur, de traditions, d’idéal… Les dogmatiques, les totalitaires, les autoritaires sont choqués par tout ce qui est « autre ». Le laïque éducateur ou militant, cherche à connaître et à découvrir, derrière ces diversités respectables, ce qu’il y a cependant de commun, l’homme, équivalent en droits à un autre homme ; il considère l’enfant non plus en fonction de son Église, de son État, mais par rapport à ce qu’il sera lui-même, et en fonction de sa capacité de libre détermination.

La conciliation entre les deux orientations est impossible. L’une, la cléricale, postule que l’humanité ne peut pas découvrir elle-même la voie de son salut : il lui faut le concours d’un Être Suprême, ou diront les staliniens, d’un Chef Génial… Tandis que les laïques et les socialistes postulent au contraire que c’est seulement dans ses propres tâtonnements, dans ses erreurs mêmes que l’humanité doit trouver la possibilité de dominer son propre développement, sa maîtrise sur l’Univers et sur la société. A ces différents cléricalismes s’ajoutent même parfois des bureaucraties puissantes, qui cherchent, elles aussi à "excommunier" l’hérétique, celles dont Marx, dans sa Critique de la philosophie de l’État de Hegel (p. 456) rappelle « l’esprit foncièrement jésuitique, théologique »… Les Jésuites de l’État, les théologiens de l’État constituent en effet la « République-prêtre ». Leur réflexe de défense est le Décret d’Inquisition et la Suppression. Mais les socialistes et les syndicalistes peuvent se prémunir contre ce nouveau danger par un retour permanent aux méthodes de libre détermination et de démocratisation. On ne combat les tendances liberticides avec efficacité que par des méthodes de liberté. C’est donc la même attitude qu’ils auront à l’égard des travailleurs catholiques et des travailleurs staliniens: la libre discussion et la mise en évidence de ce qu’il y a de commun chez les travailleurs, chez les hommes victimes des mêmes iniquités, des mêmes aliénations ; l’appel constant aussi à ce qui doit être la personnalité, l’individualité de chacun, son propre jugement, son appréciation originale des faits et des devoirs de solidarité prolétarienne. Les croyances et les idéologies différentes dans les rangs d’une classe exploitée sont des produits d’une évolution antérieure : les heurter de front ne conduit qu’à un blocage des possibilités de contact ; il faut considérer même le phénomène religieux en socialiste pour comprendre ce que représente "ce soupir de la créature accablée, le cœur d’un monde sans cœur, l’esprit d’une existence sans esprit, l’opium du peuple" (K. Marx, Philosophie du Droit, 1844). Mais cette appréciation du phénomène vu de l’extérieur par un observateur affranchi doit comporter en même temps la reconnaissance d’une existence intérieure qui mérite le respect dans la mesure même où elle a dépassé le stade du fanatisme conquérant et agressif à l’égard d’autrui. Libre à chacun de cultiver sa propre métaphysique ou de s’en passer, l’essentiel est de se mettre au travail côte à côte, et sans attendre, pour  transformer la structure sociale afin de libérer les esclaves modernes. La défense du niveau de vie, de la liberté, de la paix constituent autant d’occasions pour rassembler les travailleurs sur leur terrain de classe. La séparation des prolétaires en organisations différentes selon les exigences confessionnelles sera le premier obstacle à surmonter. Pourquoi donc une organisation confessionnelle, ou stalinienne, si nous sommes convaincus que nous avons besoin de toutes nos forces, et qu’il n’y a pas d’autre méthode, pour déterminer notre action, que la consultation démocratique et libre de tous ? Là se trouve le test de la bonne foi à l’égard de la classe exploitée dans son ensemble; là se lit le fait qu’on a préféré la secte, ou l’Église ou l’appareil, à la classe elle-même. Et cette sorte d’éducation peut être préparée sur les bancs de l’École laïque, non pas en posant ce genre de problème, mais indirectement, en créant chez l’enfant et l’adolescent le besoin de se décider en connaissance de cause, après avoir entendu ou recueilli tous les éléments contradictoires d’une décision, le besoin de n’être pas seulement un serviteur docile d’une machine quelconque dont on ne comprend pas le mécanisme ni la raison d’être, mais un être capable de penser et d’agir par lui-même. Au surplus, il n’y a pas de problèmes avec des catholiques ou d’anciens communistes qui sont déjà dans les rangs du socialisme international parce qu’ils ont reconnu en lui la grande école mutuelle par laquelle doivent nécessairement passer tous ceux qui aspirent à une vie de plus en plus libérée. Ils ont décidé, ces catholiques ou ces communistes, de faire comme Lamennais: « J’ai abandonné le christianisme pontifical pour le christianisme de la race humaine ». Alors, nous sommes avec eux comme ils sont avec nous et certains portent encore plus douloureusement que nous « la blessure de leur temps », car ils ont eu plus de peine que nous à quitter leur Église, cette « sauvegarde », mais aussi cette étouffante protection…

Dans cette conception générale de l’éducation laïque considérée comme la préparation nécessaire à toutes les transformations démocratiques conscientes des structures sociales, le rôle du syndicalisme universitaire est évidemment essentiel. Les travailleurs de l’enseignement se trouvent placés au cœur même d’un service public d’importance décisive, et ils sont en ce sens chargés d’une double responsabilité: à l’égard de la communauté qui leur confie le sort des enfants, et dont ils doivent assurer loyalement la formation et la préparation à la vie démocratique ; et à l’égard de leur classe, dont ils doivent se sentir solidaires, aussi bien dans ses luttes quotidiennes que dans ses perspectives les plus ambitieuses. C’est en assurant correctement et pleinement la première tâche qu’ils serviront le mieux la seconde; ils doivent donc se garder rigoureusement d’introduire à l’école les querelles et propagandes qui divisent les familles ; mais ils doivent également se protéger eux-mêmes et protéger leurs élèves contre les déformations, les pressions, les ignorances calculées qui résultent de l’existence ou de la volonté des classes privilégiées. Ce genre de préparation à leurs tâches délicates et fécondes est déjà entrepris par des initiatives syndicales prospères : les publications pédagogiques, les ouvrages scolaires, les coopératives scolaires, les revues pour enfants, les œuvres postscolaires, les colonies de vacances, etc.. etc.. Autant de moyens d’action directe en vue de compenser, dans l’intérêt de l’enfant, les déterminisme d’un régime social dans lequel la frontière et les privilèges de l’argent sont encore trop évidents.

Mais cet aspect syndical de la défense et du développement des œuvres laïques doit aujourd’hui s’insérer dans une prise de conscience internationale du front de bataille : il ne suffit plus, à notre époque de bouleversements rapides dans les conditions de la production, de l’éducation et de la lutte de classe, de limiter son horizon aux bornes d’un étroit corporatisme, ou aux frontières nationales ; c’est l’ensemble de l’évolution de l’humanité qui doit être aperçu par les travailleurs, et en premier lieu, par les éducateurs ; et c’est en liaison étroite avec la diversité fabuleuse des forces d’émancipation qui montent partout qu’une véritable contre-offensive laïque et socialiste peut, et doit bloquer l’entreprise réactionnaire de tous les cléricalismes.

En d’autres termes, nous considérons la bataille laïque comme l’une des phases les plus significatives d’une bataille de classe internationale pour la paix et la liberté: à l’heure où l’on parle beaucoup, dans certains milieux qui ne sont pas tous socialistes, d’intégration européenne ou autre, il convient donc de tenter, entre socialistes, syndicalistes et laïques cette première « intégration » de nos perspectives de classe afin que tout progrès sur un plan puisse entraîner un progrès correspondant sur l’autre. Si cet effort n’est pas tenté, nous sommes tous menacés de « désintégration » rapide… et nous serons vaincus en ordre dispersé.

LA BATAILLE LAÏQUE ET LE TROISIÈME CAMP.

L’éducation laïque doit contribuer à former des générations capables de décider elles-mêmes, démocratiquement et lucidement, de leur sort et de celui de l’humanité tout entière. Le syndicalisme et le socialisme d’aujourd’hui ne peuvent continuer à demeurer au-dessous de cette condition essentielle de leur progression: si chaque prolétariat s’associe à sa bourgeoisie exploiteuse ou à sa bureaucratie totalitaire, il est évident que l’émancipation par rapport à la tutelle idéologique et politique des Églises perd son sens: puisqu’on retomberait, au sujet des questions cruciales de notre temps, la guerre et la paix, la tyrannie et la liberté, la misère et le bien-être, à l’alignement avec une Église ou avec l’autre, dans un camp ou dans un autre. A quoi bon se battre pour la laïcité si le stalinien doit se comporter comme un esclave obéissant à l’égard des ordres que lui envoie la hiérarchie de son Église, et qui le placeront aux heures décisives, aux côtés des pires réactionnaires fascistes et cléricaux (par exemple contre P. Mendès-France ou contre Ch. Pineau). A quoi bon lutter pour la laïcité si, d’autre part, une certaine conception de la « sécurité » vous place nécessairement dans le même camp que Franco, soi-disant pour défendre le "monde libre". Toute bataille laïque engagée en dehors d’une véritable perspective internationale risque fort d’être rapidement perdue ; au contraire, si elle est considérée comme un secteur important d’une bataille plus vaste, elle a de grandes chances d’être victorieuse, et en outre, de contribuer elle-même à des victoires plus importantes sur le champ international de la lutte de classe. Et pour commencer, elle oblige les combattants à revenir aux sources profondes de leur inspiration ; elle les replace automatiquement sur le plan de leur tolérance mutuelle, de leur participation volontaire à une œuvre qui dépasse chaque fraction, chaque idéologie particulière, chaque clan… Pour bien fixer, dans le concret, cette donnée essentielle, la "co-existence" nécessaire et pacifique de tous les éléments ouvriers se réclamant de la démocratie intérieure, observons l’attitude de deux puissants mouvements syndicaux en face d’une question internationale comme la remilitarisation de l’Allemagne et la course aux armements. Prenons, pour éviter toute polémique entre nous, l’attitude des syndicats allemands et celles des syndicats américains: les premiers sont énergiquement hostiles à cette remilitarisation qui risque de compromettre définitivement la réunification de leur pays; les seconds (du moins l’A.F.L.) insistent ouvertement auprès des travailleurs allemands pour qu’ils se laissent remilitariser. Nous sommes ici au cœur même de notre sujet: une éducation laïque et démocratique internationale devrait considérer que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est absolu : même s’il se trompe, il n’appartient à personne, de l’extérieur, de dicter sa ligne de conduite au prolétariat allemand; au contraire, toute politique internationale raisonnable et autonome doit tenir compte de cette résistance; sans doute celle-ci gagnerait à s’exprimer au nom de la solidarité internationale des exploités et pas seulement au nom des intérêts du peuple allemand, si légitimes soient-ils. Sans doute aussi, devrait-on voir s’affirmer plus énergiquement partout cette volonté farouche de refuser la marche à la guerre comme moyen de résoudre quoi que ce soit, encore plus à l’ère thermo-nucléaire qu’antérieurement. Mais la première découverte à faire, pour le mouvement ouvrier international, et particulièrement pour le mouvement ouvrier américain, c’est celle d’une politique autonome de classe, valable pour tous les travailleurs, pour tous les peuples, au service de la liberté et de la paix aussi bien pour le peuple russe que pour le peuple américain et pour tous les autres; c’est qu’il est impossible de définir cette politique commune si l’on se contente de suivre les inspirations diplomatiques de ses propres classes dominantes. Car alors, chacun suivra son inspiration vers le moindre mal ; des peuples résignés accepteront la tyrannie stalinienne pour ne pas revenir à l’insécurité capitaliste; et d’autres peuples résignés accepteront de se mettre au service des militaristes occidentaux pour les charger de protéger leurs libertés, mêmes relatives. Dans les deux cas, l’abdication est éclatante; dans les deux cas, la peur ou l’aveu de faiblesse et d’impuissance sont à l’origine de la démoralisation et de l’obéissance plus ou moins passive. Et l’humanité continuera à descendre la pente vers la barbarie atomique, et les pauvres conquêtes de la laïcité seront emportées comme fétus de paille dans le dispositif général de dégradation des libertés démocratiques et d’infiltration totalitaire et cléricale dans tous les domaines. Une véritable ligne de résistance, une stratégie générale capable de contre-attaquer victorieusement, sur tous les fronts, contre le stalinisme dans les rangs ouvriers, contre l’union sacrée et la docilité à l’impérialisme capitaliste dans les pays démocratiques, exigent donc la reconquête de l’autonomie de pensée et d’action du mouvement ouvrier dans tous les domaines, à commencer par le domaine qui commande tous les autres, celui de la politique internationale. On ne défendra efficacement les institutions que si l’on se place sur le terrain de l’indépendance totale du mouvement ouvrier à l’égard de tous les gouvernements et de toutes les Églises ; et pour réaliser cette indépendance totale, il faut se porter résolument sur la ligne internationale du « troisième camp », le camp de tous les opprimés contre tous les oppresseurs.

Ces idées surgissent d’ailleurs des rangs du mouvement ouvrier lui-même et nous pourrions citer de nombreux témoignages. L’un des plus émouvants est celui de nos camarades socialistes et syndicalistes espagnols, bien placés pour voir, avant beaucoup d’autres, la liaison indissoluble entre laïcité et troisième camp. Car ils ont été trahis successivement par l’Eglise stalinienne, puis par celle de Rome, par l’Est comme par l’Ouest. Notre camarade Luis Hernandez critiquait ainsi récemment avec beaucoup d’à-propos une brochure de l’A.F.L. (faite par Mathew Woll) qui prenait position contre l’admission de la Chine communiste à l’O.N.U. au moment même où les Etats-Unis font campagne pour l’admission de Franco à l’O.N.U. Singulière identification d’un mouvement syndical puissant avec la politique impéraliste de son gouvernement ! Luis Hernandez réplique: « Le rôle du mouvement syndical ne doit pas être d’encourager la politique nationaliste de son propre gouvernement, mais au contraire de rechercher à tout moment les occasions de solidarité internationale des travailleurs ». Le redressement constant des organisations internationales ouvrières pour qu’elles en finissent avec ce genre de docilité aux grands impérialismes qui s’affrontent est donc l’un des aspects de la bataille pour la laïcité : si le mouvement ouvrier libre ne se dégage pas de ses liens avec un camp ou avec l’autre (car la condition est ici exactement identique pour les fractions stalinisantes), il y a de grandes chances que la bataille laïque soit sacrifiée et perdue parce que les grands blocs antagonistes auront imposé leur loi et déchiré ou paralysé tout véritable mouvement international indépendant. Mais rien n’est perdu si l’action de classe elle-même s’inspire peu à peu des exigences de l’esprit démocratique, qui doit considérer l’état actuel de diversité des tendances dans le mouvement ouvrier comme une réalité à analyser, à comprendre, et à dépasser par un effort de libre coopération. Ce sont surtout les grandes organisations, qui ont tendance à confondre la prospérité de leurs maîtres avec la supériorité politique de leurs conceptions, qui devront faire effort pour tenir compte de l’opinion des minorités décimées, exilées, vaincues au cours des combats précédents, mais par là même mûries et mieux préparées aux prochaines exigences de la lutte internationale de classe.

Tout reviendra finalement à un choix impératif entre la confiance d’une classe révolutionnaire en ses propres méthodes et la confiance que ses éléments les moins évolués continueront à exprimer à leurs Églises, leurs bureaucraties, et à des forces militaristes et et impérialistes nettement contre-révolutionnaires. Les défaites de l’internationalisme prolétarien au cours de deux grandes guerres mondiales ont évidemment créé un complexe d’infériorité, un doute angoissant chez de nombreux prolétaires. Mais il faudra bien pourtant qu’on en revienne à la claire affirmation de la fameuse "Adresse inaugurale" (1864):

« Les travailleurs doivent se mettre au courant des mystères de la politique internationale, surveiller la conduite diplomatique de leurs gouvernements respectifs, la combattre au besoin par tous les moyens en leur pouvoir et enfin lorsqu’ils seront impuissants à rien empêcher, s’entendre pour une protestation commune… Et revendiquer les lois de la morale et de la justice qui doivent gouverner les relations des individus comme la règle suprême des rapports entre les nations ».

La classe ouvrière internationale doit donc définir sa propre politique internationale ; les grands impérialismes ont manifestement mis en lumière ce qu’on pouvait attendre de leur « Club des cinq millions », lorsqu’ils ont cyniquement traité les peuples comme des troupeaux, à Yalta ou ailleurs. L’heure est venue de dénoncer sur ce point aussi bien l’Est que l’Ouest, c’est-à-dire les gouvernements de colonisateurs et d’exploiteurs. Et d’appeler à la solidarité, à la collaboration active, à la résistance et aux revendications fondamentales tous les travailleurs qui doivent aujourd’hui faire la preuve de leur capacité démocratique et révolutionnaire. Le retour à l’indépendance à l’égard des deux blocs ne pourra que renforcer la tendance à l’indépendance idéologique, à la révision permanente, expérimentale, des doctrines et des méthodes ; or cette renaissance sera facilité par le développement des institutions laïques. La classe ouvrière rencontrera sur tous les plans les mêmes ennemis; qu’elle se garde donc des compromis ici ou là: elle y perdrait ses chances de rassembler toutes les valeurs, toutes les forces neuves, à commencer par la jeunesse laborieuse et estudiantine, qui a intérêt à forger une société d’hommes libres, capable de maîtriser la misère, le despotisme et la guerre.

C’est l’Église catholique elle-même qui nous invite à cette prise de conscience internationale de la bataille laïque (le prochain pape sera-t-il américain ? Quel joli sujet de méditation sur le transfert aux États-Unis du centre de gravité du monde capitaliste!). Nous refusons quant à nous, socialistes, de laisser se poser l’alternative entre l’Église de Rome et celle de Moscou. C’est le retour aux techniques de libre investigation, de tolérance, de respect des diversités au sein du mouvement des classes laborieuses, de libre détermination démocratique et de solidarité internationale qui doit permettre, à nos yeux, une renaissance rapide de la capacité politique des travailleurs. Ils ne sont aujourd’hui impuissants et menacés, leurs conquêtes les plus précieuses comme la laïcité de l’éducation ne sont en danger que parce qu’ils se sont laissé diviser par les conflits de leurs maîtres d’esclaves, parce qu’ils ont trop aisément adopté les compétitions et antagonismes de leurs classes ou bureaucraties dominantes. La gravité même du danger doit permettre une clairvoyance accrue et la découverte des alliés latents; dans cette société en pleine transformation, à l’aube d’une révolution technique formidable (la conquête de l’énergie atomique d’où peut sortir le meilleur comme le pire), alors que des centaines de millions de travailleurs à peau colorée sont en marche vers leur émancipation, la bataille laïque en France et en Europe doit prendre toute sa signification symbolique: il y a des gens qui ont intérêt, comme le faisaient autrefois les guerriers Scythes pour mieux garder leurs prisonniers en esclavage, à crever les yeux des exploités pour mieux maintenir leur système d’exploitation. Les laïques, les syndicalistes et les socialistes relèvent ce défi insolent. Nos alliés sont innombrables. Dans tous les pays, on commence à se rendre compte que la lutte contre le totalitarisme stalinien ne peut être entreprise victorieusement que par la classe ouvrière elle-même et pour ses propres objectifs. On commence à retrouver les traditions révolutionnaires authentiques du passé ; à regarder au-delà de la stupide et bornée conservation pure et simple d’un ordre social criblé d’iniquités révoltantes. En face des forces de « l’ordre », de la « stabilité », de la coercition permanente, par un travail lent mais insaisissable et invincible de libre réflexion et de libre critique, tout ce qui est vermoulu, artificiel, imposé de force par la violence ou la pression de conscience apparaît comme fragile, et condamné à disparaître. Le pouvoir politique des Eglises, celui des bureaucraties totalitaires, celui des colonialismes colonisateurs et des militarismes destructeurs de richesses sont déjà mis en cause par le lent surgissement universel des besoins de bien-être et de liberté. Le rôle des minorités lui-même apparaît aux esprits clairvoyants comme indispensable et salutaire; c’est le grand spécialiste américain des questions russes, George F. Kennan, qui le signale:

« Un trop grand besoin de symétrie et d’ordre, une trop forte insistance sur l’uniformité et la conformité; trop peu de tolérance pour l’atypique et le phénomène minoritaire: tout cela peut savonner la pente sur laquelle les nations glissent vers le totalitarisme ». (6)

Or une éducation laïque et un régime de démocratie politique sont précisément destinés à permettre l’expression de toutes les pensées, de toutes les opinions comme dans une société ouverte, ayant confiance en l’humanité elle-même pour déterminer la marche de son destin. Les adversaires de cette conception basique se trouvent aujourd’hui dans les rangs des classes privilégiées qui cherchent à imposer leurs vues dogmatiques totalitaires dans la formation des esprits. Ils se trouvent dans les rangs des appareils de gouvernement qui ne pensent qu’à la dictature policière ou militaire pour étouffer les oppositions; ils se manifestent par des législations d’exception, par l’écrasement des minorités non-conformistes, et finalement par l’entreprise la plus spectaculaire que nous ayons vue depuis longtemps contre les institutions scolaires laïques de notre République. Tous ces adversaires de la laïcité se définissent ainsi comme des ennemis conscients et déclarés de l’émancipation des travailleurs. Tous préparent un nouveau massacre pour arrêter encore une fois la marche de l’humanité vers une organisation socialiste de l’économie garantissant à tous bien-être et liberté. Il est donc tout naturel que le socialisme international prenne conscience de ses responsabilités et organise, dans tous les domaines, sa propre réplique, constructive, créatrice, libératrice au « monde de la puissance » (7) et à tous les calculs insidieux. Une humanité qui veut libre libre, et non plus détruire et opprimer, qui veut jouir des fruits de ses conquêtes pacifiques, et continuer à se débarrasser des angoisses primitives pour aménager enfin son propre domaine, oui, cette humanité maîtresse de son destin est au bout de nos longs combats (8).

Notes:


(1) Léon XIII. Lettre à l’Episcopat italien in La Cité Chrétienne d’après les enseignements pontificaux, par Henri Brun, approuvé par le Card. Gasparri. 9-4-1924, p. 103.

(2) Léon XIII: Allocution au Cardinal Oreglia, T. VII, p. 1968.

(3) Léon XIII: Lettre aux Evêques de Hongrie, T. III. p. 234.

(4) Marceau Pivert : L’Eglise et l’Ecole. 1932.

(5) Otto Bauer : Le Socialisme, la Religion et l’Eglise. 1928.

(6) Extrait de « Totalitarisme » publié sous la direction de Cari J. Friedrich.

(7) Expression de Camus.

(8) A titre d’exercice devérification des thèses générales exposées ci-dessus je suggère l’étude des relations entre la guerre d’Indochine (et la situation actuelle) et le rôle des Missions Catholiques, de d’Argenlieu, de Diem, en rapport avec les différents et successifs impérialismes qui ont ensanglanté ce malheureux pays.

 

Manifestation "Ferrer" du 17 octobre 1909 pour l’Espagne libre

21 juillet 2012

Appel de la Fédération socialiste de la Seine paru à la Une de l’Humanité du 16 octobre 1909, suivi du plan de la manif paru à la Une de l’Humanité du 17 octobre 1909 et de photographies de la manif du 17 octobre 1909, pour certaines éditées en cartes postales.

Au Peuple de Paris

Après d’autres, Ferrer est mort, assassiné.

Le Peuple de Paris, toujours ardent pour les nobles causes, a fait entendre son cri d’indignation, et des milliers de citoyens ont répondu à l’appel qui leur avait été adressé.

C’est déjà le passé.

Il faut maintenant songer à l’avenir.

Il y a, prêts à entrer dans l’atroce fossé de Montjuich, des hommes et des femmes qui ont été condamnés, comme Ferrer, sans autre forme de justice que l’abominable parodie contre laquelle toute l’Europe proteste.

Le journal espagnol républicain El Pais écrit:

II y a en ce moment six hommes et une femme condamnés à mort. Le ministère public demanda encore hier une autre condamnation à mort.; Ce faucheur terroriste va-t-il continuer après l’éxécution de Ferrer?

Laisserons-nous en silence s’accomplir ces crimes nouveaux?

Déjà notre presse immonde la même qu’autrefois insinue que, pour ne songer qu’à Ferrer « célèbre et millionnaire », on a négligé les autres malheureux sur qui s’est abattue la griffe du gouvernement espagnol.

Déjà même, croyant qu’elle pourra faire prendre le change sur les incidents qui ont marqué ta soirée de jeudi, elle ose réclamer des poursuites et voudrait sans doute appliquer à Paris le régime espagnol.

Pour répondre à ces calomnies comme à ces provocations, pour affirmer que l’émotion produite par les événements d’Espagne n’est ni superficielle, ni limitée à quelques catégories de citoyens ardents, nous demandons à tous les hommes de cœur de dire avec nous qu’ils veulent obliger les criminels à reculer devant la réprobation publique.

Jeudi, nous étions vingt mille.

Dimanche à 3 heures, nous voulons être cent mille et plus.

Paris ouvrier, Paris socialiste, Paris républicain se doit à lui-même d’affirmer sa solidarité généreuse pour toutes les victimes de la répression espagnole.

En convoquant ainsi tous les citoyens à ce devoir, la Fédération de la Seine veut le dire hautement:

Elle ne cherche pas de troubles.

Elle ne veut pas violer le territoire espagnol, représenté diplomatiquement par l’ambassade.

Par l’imposante grandeur de la manifestation, par le nombre de ceux eut seront là, elle veut seulement donner au gouvernement espagnol la preuve que c’est bien la foule immense du peuple de Paris qui proteste et qui s’indigne.

C’est en plein jour, hors de l’ombre propice aux coups de police comme aux actes individuels qui en sont les conséquences, qu’elle convoque les citoyens de Paris.

Elle veut qu’aucun incident extérieur, aucune diversion ne puisse servir à nos adversaires pour nier ou pour masquer l’ampleur de l’émotion populaire.

Elle veut aussi faire avec loyauté une décisive expérience pour conquérir la liberté des pacifiques manifestations de la rue, comme elle existe dans les monarchies d’Angleterre et de Belgique.

Par la volonté exprimée de tous ses militants, révolutionnaires ou modérés, par leur accord unanime, seront déterminées les mesures que la Fédération de la Seine compte prendre pour assurer l’ordre dans la manifestation, pour enlever ainsi au pouvoir les prétextes aux brutalités policières.

A dimanche donc.

Travailleurs de Paris, socialistes et républicains de Paris, préparez-vous avec toutes les grandes villes d’Europe et de France à flétrir la domination cléricale et militaire sous laquelle étouffé l’Espagne, à dire votre espoir d’un relèvement qui fera de l’Espagne une République de plus dans le monde.

FÉDÉRATION DE LA SEINE.

Un militant nommé Lefeuvre (1985)

19 juillet 2012

Publié dans le mensuel Enjeu: pour la république et le socialisme n° 24, juillet-août 1985.

« Ma vie n’est pas très intéressante tu sais ! »: voilà comment débute un entretien avec René Lefeuvre. Modestie caractéristique de ces intellectuels ouvriers qui ont en dépôt une part de la mémoire du Mouvement ouvrier. Et pourtant, à 83 ans, quelle expérience ! Rappelons quelques traits de son itinéraire. Il est né en 1902 en Ille-et-Vilaine. Son père était maçon et sa mère brodeuse. A 16 ans, il deviendra apprenti maçon. Après l’armée, il monte à Paris et, en 1928, il devient commis d’entreprise, avant de se reconvertir pour « cause de chômage ». Il sera dorénavant correcteur. Nous sommes en 1934.

En 1930, secrétaire des Amis de Monde, l’hebdomadaire d’Henri Barbusse, il avait créé divers groupes d’études : études sociales et histoire du mouvement ouvrier, économie politique, groupe artistique, etc. Ces groupes ont donné naissance à la revue Masses en 1933, d’où sortirent, en 1934, Les Cahiers de Spartacus… Un demi-siècle au service de l’édition militante.

Quand va se faire chez toi la rupture avec le stalinisme, puis le bolchévisme ?

— J’étais soldat à Paris. Et pendant ces années 1923-24, j’achetais le Bulletin Communiste de Souvarine. Bien entendu, quand Souvarine a été exclu du PC, ça m’a posé des questions. Mais je n’étais pas, à ce moment-là, formé politiquement pour en tirer toutes les conclusions.

— Tu n’as jamais adhéré au PC ?

— Non, jamais. J’ai sympathisé seulement un temps. Mais quand j’ai été nommé secrétaire des Amis de Monde, je fréquentais déjà les cercles Souvarine. Et les questions que je posais à l’égard de l’URSS impliquaient des réserves très grandes. Mais je n’avais pas à provoquer des discussions à ce sujet dans le groupe. On faisait quand même des conférences d’un esprit aussi large que possible. Et il était difficile aux rédacteurs de Monde, qui étaient des anti-staliniens convaincus, comme Rossi et Laurat, de ne pas faire passer à travers leurs interventions leurs réserves, qui étaient d’ailleurs fort bien perçues par les camarades un peu avertis. Par contre, dans Masses, j’ai publié des articles doctrinaux qui affirmaient des positions en rupture avec le bolchévisme.

— Tu adhères quand à la SFIO ?

— C’est un peu plus tard, en 1934. On a été traumatisé par les événements de février. On a été écœuré de la collusion entre les communistes, plutôt les staliniens, car je n’aime pas salir le mot de communiste à leur sujet, et les fascisants, lors des manifestations de février 1934. Cela a amené une bonne fraction des collaborateurs de Masses à adhérer au Parti socialiste. Pour ma part j’adhère à la 5° section, à la tendance la « Bataille Socialiste », animée alors par Jean Zyromski et Marceau Pivert. Zyromski appartenait, d’ailleurs, à la 5e section. Puis, Marceau Pivert prend contact avec moi et quelques autres, et on décide de former une nouvelle tendance, la « Gauche Révolutionnaire ». A ce moment-là, j’avais cessé la publication de Masses parce que j’avais perdu mon travail, et que ça posait des problèmes de financement. On m’a alors demandé de me charger du bulletin La Gauche Révolutionnaire, ce que j’ai fait. Je m’occupais aussi particulièrement de la rubrique syndicale, je me suis mis d’accord avec Marceau pour pouvoir ressortir, parallèlement à ce bulletin, qui était interne au Parti socialiste, Masses, en remplaçant les articles qui posaient des problèmes intérieurs au Parti par des contributions d’anciens collaborateurs de Masses, contributions concernant des problèmes doctrinaux et d’histoire du Mouvement ouvrier. Malheureusement, toute initiative suscitant des jaloux, certains ont mené campagne pour que j’arrête Masses prétextant qu’ils en avaient déjà lu une partie dans La Gauche Révolutionnaire. C’est alors que j’ai décidé de lancer Les Cahiers de Spartacus.

— Qu’est-ce qui a séparé Zyromski et Pivert ?

Les positions de Marceau sur le plan révolutionnaire étaient plus nettes que celles de Zyromski. Et Zyromski, qui deviendra après la guerre sénateur communiste, avait déjà une attitude équivoque à l’égard de l’URSS. Cela le gênait que le problème de l’URSS soit posé. Si Marceau n’en faisait pas un cheval de bataille, l’esprit était nettement anti-stalinien.

Comment la « Gauche Révolutionnaire » arrivait-elle à concilier sa politique très unitaire à l’égard du PC et une attitude clairement anti-stalinienne ?

En fait, c’était assez difficile à tenir pour moi. J’étais anti-stalinien à fond. Je savais, par Souvarine et par les copains du Cercle Communiste Démocratique, ce qui se passait en URSS et ce qui se préparait. C’était en 1936 et on n’ignorait pas que la vieille garde bolchévique était condamnée. Mais, en même temps, il y avait un esprit unitaire en 1936 qui a emporté tout le monde. Même les gens deLa Révolution prolétarienne, la revue syndicaliste révolutionnaire de Rosmer et Monatte. Mais, contrairement à Zyromski, la « Gauche Révolutionnaire » menait son action unitaire tout en osant poser les problèmes concernant l’URSS.

A propos de Blum, Daniel Guérin, alors militant de la « Gauche Révolutionnaire », écrit dans son livre sur le Front populaire : « Nous avons contribué nous-mêmes à la sacralisation de Léon Blum (…) Qui est metteur en scène de ce culte ? Nul autre que Marceau Pivert. Un peu plus tard, trop tard, il invitera les militants à sa libérer d’une « certaine religiosité » qui leur interdit de juger sainement la politique des « militants les plus prestigieux » (mai 1937) ; mais en attendant c’est lui qui fait office de grand prêtre »1

— C’est un peu vrai que la « Gauche Révolutionnaire » a participé à la création d’un « mythe Blum » et que cela s’est retourné contre elle. Mais elle a surtout participé, en fait, à l’enthousiasme général que créait le Front Populaire. Des nuances, il y en avait, mais au fond elles n’étaient pas tellement accusées face au Parti qui prenait le pouvoir. La « Gauche Révolutionnaire » a été entraînée par le mouvement.

Que peux-tu dire des rapports entre la SFIO et le gouvernement ?

C’était la même chose pour le Parti. Il y avait une nette influence de la situation sur lui. Il jouait le jeu, avec des réticences peut-être, mais il jouait le jeu. A ce propos, je vais te citer une anecdote qui m’a été racontée par Marceau Pivert. Cela se passait lors d’une réunion de la C.A.P. (Commission Administrative Permanente) du Parti socialiste où il était question de manifestations au cours desquelles il y avait du sang. Marceau préconisant la résistance aux éléments fascisants, Blum s’est alors écrié : « Oh, du sang, du sang dans la rue, je ne veux pas ! ». Il a piqué une crise, presque hystérique. Alors, le vieux Bracke lui a dit : « Mais, enfin, Léon, nous sommes des révolutionnaires »… Cette anecdote m’est toujours restée en mémoire.

Et la poussée de la Gauche au sein de la SFIO ? Au 34e congrès de Marseille, juillet 1937, la « Gauche Révolutionnaire » et la « Bataille Socialiste » font, si on totalise leurs votes, plus de 45 %…

Oui, incontestablement, il y avait une poussée de la gauche. Mais nous nous sommes heurtés à la force de l’appareil, dominé par Paul Faure et des municipalités. Il faut toutefois préciser que l’appareil de la SFIO n’avait rien à voir avec la puissance d’un appareil stalinien. Alors, les grandes idées sur lesquelles on a réuni occasionnellement une majorité n’étaient pas appuyées sur un mouvement solide, structuré. Malgré, par exemple, un début de développement des « Amicales Socialistes » d’entreprise, impulsées par la « Gauche Révolutionnaire »2, dans lesquelles je n’étais pas directement impliqué, et qui étaient conçues comme complémentaires à l’action électorale. Il n’empêche que cette majorité occasionnelle a quand même flanqué la frousse à Paul Faure. Mais il a su jouer habilement – c’était un fin manoeuvrier – sur les divergences réelles qui existaient entre la « Gauche Révolutionnaire » et la « Bataille Socialiste ». Et puis, il a manoeuvré pour faire apparaître la « Gauche Révolutionnaire » comme scissioniste. En fait, un des rares scissionistes clairement déclaré au sein de la « Gauche Révolutionnaire » était Daniel Guérin. Finalement, on a été poussé par l’appareil à la scission à cause de la dissolution de la Fédération de la Seine alors animée par Marceau et la « Gauche Révolutionnaire ». Personnellement, j’étais contre cette scission et la création du PSOP (Parti Socialiste Ouvrier et Paysan) qui l’a accompagnée. J’ai suivi parce que je ne pouvais pas quitter les gens avec lesquels j’étais en accord. J’ai donc suivi, mais en considérant, contrairement à Guérin, que c’était une blague. Seulement, il n’était pas de bon ton de le dire. Mais je l’ai quand même dit. Cela ne pouvait que conduire à l’échec, les gens étant extrêmement attachés au Parti. Et Marceau lui-même, c’est à contre-coeur qu’il l’a fait.

On parle d’environ 6 000 adhérents au PSOP dont 4 000 dans la région parisienne, sur 30 000 sympathisants de la « Gauche Révolutionnaire ».

Ces chiffres ne m’étonnent pas.

L’hétérogénéité de la « Gauche Révolutionnaire » a provoqué des divisions internes, notamment sur la guerre d’Espagne. Ainsi Marceau Pivert, dans un premier temps, tout en participant à l’aide clandestine à la République espagnole, va approuver la politique de non-intervention de Blum, puis il reviendra sur sa position pour rejoindre la lutte contre l’embargo…

Ça, c’est la contradiction qu’il y avait en Marceau Pivert lui-même, qui était un pacifiste. C’était, il ne faut pas l’oublier, un ancien « gazé » de 14-18.

Au début, il y a eu alors désaccord entre Pivert et ceux qui, comme Colette Audry et Michel Collinet, participaient avec des militants de la « Bataille Socialiste », par exemple Longuet et Zyromski, au Comité d’Action Socialiste pour l’Espagne (CASPE). Dans cette controverse, tu te situais comment ?

J’étais pour le soutien à l’Espagne et la levée de l’embargo. J’avais déjà été en rapport personnel avec le POUM 3 (Parti Ouvrier d’Unification Marxiste) pour lequel j’avais beaucoup de sympathie. La « Gauche Révolutionnaire » a d’ailleurs fortement développé ses contacts avec le POUM. Marceau entretenait une correspondance monumentale : c’est fou, l’importance qu’il accordait aux liaisons avec les groupes révolutionnaires des autres pays !

D’autres divergences vont apparaître, notamment lors du 1er congrès du PSOP en mai 1939. En gros, on va voir s’opposer les « pacifistes intégraux » à ceux qui, comme Guérin, se présentent comme des « pacifistes révolutionnaires » et ceux qui, comme Michel Collinet, insistent sur la différence entre le fascisme et les démocraties bourgeoises. Dans son livre, Guérin critique la position de Collinet, jugée par lui proche du « social-patriotisme » de Zyromski. Tu as pris quelle position dans ces débats ?

Tu sais, Guérin n’était pas avare de jugements sur les autres mais il ne faisait pas souvent son autocritique. Il y avait une tendance générale à appliquer les schémas de la Première Guerre mondiale à ce qui se préparait. Le pacifisme issu de la Première Guerre a pu, alors, freiner la prise de conscience face à l’hitlérisme. Personnellement, je considérais qu’on allait fatalement à la guerre et qu’on ne pouvait pas être déserteur. Mais en tant que secrétaire de rédaction de Juin 36, l’organe du PSOP, j’ai vu parfois se passer des choses qui étaient loin de me plaire. Et, contrairement à Guérin qui est parti à l’étranger, j’ai accepté la mobilisation. J’ai plus été entraîné par le mouvement, d’ailleurs, que je n’ai pris position pour la mobilisation. Puis, j’ai été fait prisonnier à Dunkerque et amené en Allemagne où j’ai passé le reste de la guerre. J’ai vu alors la terreur que le totalitarisme pouvait faire régner sur un pays. Mais il y avait aussi des opposants, par exemple, cet ancien social-démocrate qui a été un de mes gardiens et qui me parlait des réunions clandestines qu’il tenait avec ses camarades. Pour en revenir aux débats du PSOP, je me situais assez nettement aux côtés de Collinet.

Lors de ce congrès du PSOP, tu es monté au créneau contre les « activités fractionnelles » des trotskystes…

Oui, c’est ce qui m’a alors vivement opposé à mon vieil ami-ennemi Guérin qui était trotskysant à cette époque et qui, d’ailleurs, me traite dans son livre de « Fouquier-Tinville au petit pied ». Car je n’ai pas hésité à demander au congrès l’exclusion des trotskystes. Je ne suis pas, par tempérament, un épurateur, mais quand tu vois venir dans ton organisation des gens qui sont assez bavards et assez crétins pour dire : « On vient pour ramasser des jeunes pour les emmener chez les trotskystes » et foutre en l’air les jeunes du PSOP, eh bien, je pense qu’on n’a qu’une chose à faire : leur répondre « va-t-en faire ton boulot ailleurs ! » et les flanquer dehors. Or, ils étaient aussi nets que ça. Guérin le savait parfaitement, mais il ne fallait pas les toucher. Une des choses fantastiques était leur facilité de bluff, et elle est permanente. Quand ils sont entrés au PSOP, ils étaient, paraît-il, 500, mais on n’en a jamais vu plus de 50… Et puis, les trotskystes restaient très bolchévisés.

Quelles ont été les brochures que tu as publiées avant la guerre dans le cadre de Spartacus ?

— On a publié La Révolution russe de Rosa Luxemburg — j’avais déjà publié en 1934 dans Masses le « Discours sur le programme de la ligue spartakiste », prononcé par Rosa en décembre 1918 et qui m’avait fortement marqué, 16 fusillés à Moscou de Victor Serge, Union sacrée de Rosmer et Modiano, Au secours de l’Espagne socialiste de Prader, ainsi que plusieurs autres brochures sur la Révolution espagnole et les crimes staliniens en Espagne.

A la Libération, tu as participé au secrétariat de rédaction du Populaire, Pivert va lui-même rejoindre la SFIO. Il fait partie d’ailleurs de la coalition « de gauche » qui porte Guy Mollet au secrétariat contre Daniel Mayer

Ce qui n’a pas été pour le mieux… Après le Populaire, je suis passé aux Éditions de la Liberté, les éditions du Parti dirigées par Mme Fuzier. Certaines brochures ont été ainsi co-publiées par les Éditions de la Liberté et Spartacus, que j’avais repris, notamment des textes de Jaurès. Mais en 1949-50, une chute des ventes, liée au climat général de désintérêt pour la critique politique, m’a amené à arrêter Spartacus. Et puis, avec la politique coloniale de Mollet, j’ai quitté la SFIO, mais sur la pointe des pieds, sans fanfare… J’avais quitté auparavant les Éditions de la Liberté qui tombaient en quenouille. Parce qu’une des caractéristiques de Mollet alors, c’était son désintérêt pour la formation culturelle et doctrinale des militants. Après sa mise à l’écart du PS, il a créé l’OURS, qui n’est pas mal, qui apporte des éléments intéressants, mais ce n’était pas du tout le cas quand il était Secrétaire général. Après, je n’ai guère eu d’activité politique jusqu’à ma retraite, car j’étais assez découragé. En 1957, j’ai entrepris la construction d’un maison sur un terrain de banlieue. Un maçon est orphelin, s’il n’a pas de maison…

Est-ce que tu connais les conditions dans lesquelles Zyromski est entré au PC à la Libération ?

Je ne le sais pas précisément. Ce serait à travers la Résistance, le PC lui aurait offert un poste de sénateur. Je ne veux surtout pas le rabaisser. Je crois que c’était un type honnête au fond. Du moins tel que je l’ai connu, tel que je l’ai vu vivre à la 5e section. Il n’a pas été parmi les acharnés contre Marceau Pivert. En général, quand les gens se séparent, ils se salissent mutuellement. Je n’ai jamais entendu dire qu’il l’ait fait.

Tu as redémarré l’édition quand ?

En 1968. J’avais 66 ans et je disposais d’un stock important de brochures dont la vente avait repris. Entre 1968 et 1979, je vais publier 15 numéros de la revue Spartacus et une centaine de bouquins : Pannekoek, Korsch, Mattick, Archinov, etc. A la fois des marxistes hétérodoxes et des libertaires, ce qui a fait découvrir au public des éléments de l’histoire et de la pensée révolutionnaires qui étaient encore peu connus. Même Rosa Luxemburg, Maspéro n’a commencé à s’y intéresser qu’une fois que les bouquins que j’avais publiés dans les années 50 ont été remis en vente.

Quelle est ton attitude aujourd’hui par rapport au marxisme ?

Je serais pour un marxisme libertaire. Je considère encore que l’apport de Marx est fondamental. Mais il a quand même donné naissance à des courants autoritaires. Par exemple, Lénine, qui s’est recommandé de lui en le tortillant comme il pouvait, en le trahissant selon moi. Et il y a dans le marxisme des idées parfois contradictoires qui demandent à être révisées. De toute façon, il n’existe pas un marxisme, il existe de multiples interprétations de Marx, multiplicité qui est assez justifiée par les nuances mêmes de la pensée de Marx qui a évolué. Par exemple, il n’aurait pas écrit, après la Commune, le « Manifeste Communiste » de la même façon. Et puis, il y a l’apport non négligeable de gens comme Bakounine. Sur un autre plan, Marx et Bakounine utilisaient des moyens vraiment « politiciens » pour se tirer dans les pattes. Pour en revenir à ta question, je considère le marxisme comme la base la plus solide jusqu’à ce qu’on ait trouvé quelque chose de nouveau. Mais aujourd’hui, il s’agit surtout de tirer des leçons des expériences et des mouvements révolutionnaires qui se sont produits depuis la dernière guerre, et surtout tirer les leçons de ce qu’on a pu faire du marxisme à travers le bolchévisme, qui est une véritable négation du marxisme tel que je le comprends.

(propos recueillis par Philippe Corcuff)

Notes:

[1] Daniel Guérin : « Front populaire, révolution manquée. Témoignage militant », Ed. Maspéro, 1970.

[2] Cf. Jean-Pierre Rioux : « Les socialistes dans l’entreprise au temps du Front Populaire. Quelques remarques sur les Amicales socialistes, 1936-1939 », revue Le Mouvement social, janvier-mars 1979.

[3] Le POUM était un parti essentiellement catalan, d’abord trotskysant mais qui a finalement rompu avec Trotsky. Il était considéré comme « le parti frère » de la Gauche Révolutionnaire, Michel Collinet ayant même la double appartenance. Il subira la double répression des franquistes et des agents de Staline.

Il faut en finir (tract de la Fédération socialiste de la Seine, avril 1938)

15 juillet 2012

(Texte disponible ici).

Cliquer sur l’image pour une meilleure résolution

(Merci à J.G.)

Encyclopédie socialiste, syndicale et coopérative de l’Internationale ouvrière (1912-1921)

3 mai 2012

Liste des volumes

Première publication en 1912-1913:

Compléments en 1921:

La nationalisation par rachat des chemins de fer (Guesde, 1911)

12 avril 2012

Intervention de Jules Guesde au Congrès de Saint-Quentin de la S.F.I.O. (lundi 17 avril 1911, l’après-midi).

GUESDE. – Je demande la parole pour traiter la question de la nationalisation des chemins de fer, qui vient d’être portée à l’ordre du jour par le citoyen Milhaud.

(…)

JULES GUESDE. – Si j’ai demandé la parole ce n’est pas pour intervertir l’ordre du jour du Congrès ou pour y introduire des questions qui n’y étaient pas portées. Mais étant donné qu’on soulève ici une question absolument imprévue, sur laquelle nos Fédérations n’ont pas eu à se prononcer, j’ai dit, et je répète, qu’avant même d’en saisir la Commission du Congrès, il faudrait au moins qu’une discussion générale s’engageât devant le Congrès lui-même. Que voulez-vous que fasse la Commission à laquelle vous renverrez la proposition Milhaud ? à quel titre, au nom de qui va-t-elle l’adopter ou va-t-elle la repousser ou l’amender ? Où sont ses pouvoirs ? Quelles sont les Fédérations qui en ont discuté ? Aucune. A moins que vous ne la renvoyiez à la Commission à fin d’enterrement. Alors j’en serais et je renoncerais à la parole; mais ce que j’affirme, c’est qu’aucune Commission ne peut se substituer aux Fédérations d’abord, au Congrès ensuite. (Applaudissements.)

Comment ! on soulève, par voie de motion, cette grande question de ce qu’on a appelé, les uns, les services publics, les autres (des partis socialistes considérables comme la démocratie socialiste allemande), tout simplement du capitalisme d’État; et on enlèverait ici le vote d’une pareille motion où l’on permettrait à une Commission sans mandat de trancher la question, c’est absolument impossible. Je demande que la question de la nationalisation ou de l’étatisation des chemins de fer soit renvoyée au prochain Congrès. Je demande que les Fédérations en soient régulièrement saisies et puissent en discuter à fond. On vient de nous dire que la manière de venir en aide aux cheminots, d’aider à leur libération, c’est de les mettre directement entre les mains de l’État, en rachetant les chemins de fer; si c’était vrai, demain ce sont les ouvriers textiles qui vont se lever et vouloir que l’État rachète les tissages et les filatures. (Applaudissements.) Ce sont les mineurs qui, à leur tour, vont exiger que les mines soient rachetées par l’État. (Applaudissements, interruptions.) … Avec quoi allez-vous faire tous ces rachats ? Où allez-vous trouver les 200 et quelques milliards nécessaires à une pareille opération… (Interruptions.) … Le Parti socialiste n’est pas le Parti du rachat, il est le parti de l’expropriation (Applaudissements.) Il n’a pas à racheter, il a à reprendre par et pour le prolétariat, ce qui a été volé au prolétariat; et pour un pareil but, il n’y a qu’un moyen qui s’impose: c’est la prise du pouvoir politique, condition de la reprise de la propriété capitaliste. Là est tout le socialisme et quand vous entrez dans la voie des rachats, si fructueux pour les capitalistes, vous faites purement et simplement les affaires de ces requins dont parlait tout à l’heure la proposition Milhaud (Applaudissements et protestations.)

Il y avait des requins derrière les chemins de fer des Charentes en déconfiture, qui rachetés au prix que vous savez, ont constitué le premier chemin de fer de l’État. Il y avait des requins derrière l’Ouest, non moins en déconfiture, qui s’est fait racheter dans des conditions telles que les actions ont monté de plus de cent francs (Applaudissements, protestations.) Ce n’est pas là du socialisme, encore une fois, c’est du contre-socialisme. Je comprends très bien que des capitalistes avisés cherchent à se faire racheter dans la société actuelle, ne serait-ce que pour ne pas être expropriés demain. (Applaudissements, interruptions.)

Je répète qu’une Commission nommée par le Congrès ne saurait trancher une question comme celle-là. Si on veut qu’elle soit abordée utilement, elle doit être d’abord discutée par les Fédérations et renvoyée par elles à un Congrès. Jusque-là, nous avons à rester le Parti socialiste, et à ne pas nous suicider; surtout dans des manifestations qui font, qu’on le veuille ou non, le jeu d’une fraction de la classe capitaliste, sinon de toute la classe capitaliste. (Applaudissements et protestations.)

Voir aussi:

Appel de femmes socialistes (1919)

4 mars 2012

A l’occasion de la Journée mondiale des femmes du 8 mars (initiée en 1910 par Clara Zetkin), nous republions cet appel de femmes socialistes paru dans l’Humanité le 15 septembre 1919 :

Appel aux femmes

Malgré toutes les promesses, la France va être consultée sans que nous puissions jouir de nos droits de citoyennes.

Notre devoir est de parler au pays.

Le Congrès socialiste réuni extraordinairement à la veille des élections joint sa protestation à la notre en présence de l’injure que nous fait le Sénat en nous considérant comme incapables de participer aux destinées de la nation.

Françaises et internationalistes, nous tenons à faire remarquer à toutes celles qui espèrent la réalisation du désarmement général qu’il ne sera assuré que par l’évènement de la Révolution sociale ; l’abolition du capitalisme entraînant celle des militarismes.

Elles doivent entrer en masse dans le seul Parti politique qui a toujours réclamé nos droits. Elles pourront alors s’intéresser utilement aux problèmes économiques et politiques qui s’imposent à l’attention des travailleurs du monde entier.

Elles ne peuvent plus rester indifférentes et ne pas clamer avec nous leur indignation d’une continuation sournoise de la guerre, de l’intervention criminelle contre des peuples coupables de vouloir la paix dans la liberté ! Elles seront avec nous pour dénoncer un traité de paix, germe de guerres futures ; elles s’uniront à nous pour demander compte à notre militarisme de l’assassinat en Russie de notre compatriote Jeanne Labourbe et exiger l’amnistie immédiate pour ses autres victimes du temps de guerre.

Nous envoyons, du haut de cette tribune, notre salut à nos camarades de tous les pays, confuses de notre infériorité sociale dans une France qui renie son passé et sa Révolution.

Les citoyennes : Jeanne Mélin, Marthe Bigot, Annette Charreau, Louise Bodin, Alice Jouenne, Léonie Kauffmann, Marianne Rauze, Monette Thomas, Leycia-Thérèse Maurin, Lithucci, Bully, Lucy Paille, Doizié, Féliziani, etc.


Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Joignez-vous à 122 followers