1847-09 Le Projet d’émigration du citoyen Cabet

Article anonyme tiré de la Kommunistische Zeitschrift de Londres ( Revue Communiste, organe de la Ligue des Communistes) de septembre 1847. Traduit dans les Cahiers de l’ISMEA/ Etudes de marxologie N°14 (1970)

Le citoyen Cabet, de Paris, lance un appel aux communistes français où il dit : Puisque nous sommes persécutés, calomniés et vilipendés ici par le gouvernement, les prêtres, la bourgeoisie, voire par les républicains révolutionnaires, puisqu’on cherche même à nous couper les vivres et à nous ruiner au physique et au moral, quittons la France, allons en Icarie ; et il espère que vingt à trente mille communistes seront prêts à le suivre et à fonder dans une autre partie du monde une colonie communiste. Cabet n’a pas encore déclaré où il veut émigrer ; mais c’est probablement dans les États libres de l’Amérique du Nord ou au Texas ou peut-être en Californie, que les Américains viennent de conquérir, qu’il a l’intention de fonder son Icarie.

Comme certainement tous les communistes, nous reconnaissons aussi avec joie que Cabet a lutté avec une ardeur infatigable, avec une admirable ténacité, et a lutté avec succès pour la cause de l’humanité souffrante, qu’il a, par sa mise en garde contre les conspirations, rendu un service immense au prolétariat ; mais tout cela ne peut pas nous décider, lorsqu’à notre avis, il s’engage dans une fausse voie, à le laisser continuer sans crier casse-cou. – Nous estimons la personne du citoyen Cabet, mais nous combattons son projet d’émigration et sommes convaincus que, si l’émigration qu’il propose a lieu, il en résultera le plus grand préjudice pour le principe du communisme, que les gouvernements triompheront et que les derniers jours de Cabet seront troublés par d’amères désillusions.

Les raisons de notre opinion sont les suivantes :

1. Nous croyons que, lorsque dans un pays les corruptions les plus honteuses sont à l’ordre du jour, lorsque le peuple est opprimé et exploité de la façon la plus vulgaire, lorsque le droit et la justice ne prévalent plus, lorsque la société commence à se résoudre en anarchie, comme c’est actuellement le cas en France, tout champion de la justice et de la vérité doit se faire un devoir de rester dans le pays ; d’éclairer le peuple ; d’inspirer un nouveau courage à ceux qui fléchissent, de jeter les fondements d’une nouvelle organisation sociale et de faire hardiment front contre les coquins. – Si les honnêtes gens, si ceux qui luttent pour un avenir meilleur s’en vont et veulent laisser le champ libre aux obscurantistes et aux coquins, l’Europe tombera forcément ; – l’Europe, qui est précisément la partie du monde où simplement pour des raisons statistiques et économiques la communauté des biens peut être introduite en premier le plus facilement – et une nouvelle épreuve du feu et de la misère sera, pour des siècles encore imposée à la pauvre humanité.

2. Nous sommes convaincus que le projet de Cabet de fonder en Amérique une Icarie, c’est-à-dire une colonie basée sur les principes de la communauté des biens, ne peut encore être réalisé à cette heure, et cela :

a) parce que tous ceux qui veulent émigrer avec Cabet peuvent bien être d’ardents communistes, mais sont encore, de par leur éducation, trop infectés des défauts et des préjugés de la société actuelle, pour pouvoir s’en défaire immédiatement à leur entrée en Icarie ;

b) parce que, nécessairement, cela provoquera dans la colonie des querelles et des frictions que la société extérieure, puissante et hostile, ainsi que les espions des gouvernements européens attiseront encore davantage jusqu’à ce qu’elles conduisent à une dissolution complète de la société communiste ;

c) parce que les émigrants sont en majorité des artisans, et qu’on a besoin là-bas avant tout de vigoureux travailleurs agricoles pour défricher et cultiver le sol et qu’un artisan ne se transforme pas aussi facilement en travailleur de la terre que d’aucuns se le figurent peut-être ;

d) parce que les privations et les maladies que le changement de climat amène à sa suite décourageront bien des gens et les décideront à se retirer. – En ce moment, beaucoup sont férus d’enthousiasme pour le projet dont ils ne voient que le beau côté mais quand surviendra la rude réalité, quand les privations de toutes sortes seront exigées ; quand tous les petits agréments de la civilisation que même l’ouvrier le plus pauvre peut encore se procurer de temps à autre en Europe disparaîtront ; le plus grand découragement remplacera chez beaucoup l’enthousiasme ;

e) parce que pour les communistes qui reconnaissent le principe de la liberté personnelle, – et les Icariens le font certainement, eux aussi – une communauté des biens est, sans période de transition, et a vrai dite sans période démocratique de transition dans laquelle la propriété personnelle n’est transformée que peu à peu en propriété sociale, est tout aussi impossible qu’il l’est pour le laboureur de récolter sans avoir semé.

3. L’échec d’une tentative telle que Cabet la projette ne supprimera pas, il est vrai, le principe communiste ni n’en empêchera a tout jamais l’introduction pratique, mais fera que bien des milliers de communistes découragés, quitteront nos rangs ; et la conséquence probable en sera que pendant une et même plusieurs générations le prolétariat opprimé devra encore croupir dans la misère ; et enfin

4. Quelques centaines ou quelques milliers de personnes ne peuvent en somme établir et maintenir une communauté des biens sans qu’elle ne prenne un caractère absolument exclusif, sectaire, comme par exemple la communauté fondée en Amérique par Rapp, etc. Mais notre intention ni, nous l’espérons, celle des Icariens, n’est pas d’établir une telle communauté des biens.

En outre, nous n’avons pas encore mentionné les persécutions auxquelles les Icariens, s’ils veulent rester en rapport avec la Société extérieure, seront probablement, voire presque certainement, exposés en Amérique. – Que chacun de ceux qui veulent aller en Amérique avec M. Cabet commence par lire un rapport sur les persécutions auxquelles les Mormons, une secte religioso-communiste, furent et sont encore exposés là-bas.

Telles sont les raisons pour lesquelles nous considérons comme dangereux le projet de Cabet d’émigrer et pour lesquelles nous crions aux communistes de tous les pays : Frères, restons sur la brèche de notre vieille Europe ; travaillons et luttons ici, car ce n’est qu’en Europe qu’il existe actuellement déjà tous les éléments pour l’établissement d’une communauté des biens, et cette communauté sera établie ici ou ne le sera nulle part.

Une réponse vers «1847-09 Le Projet d’émigration du citoyen Cabet»

  1. La vie et l’oeuvre de Cabet « La Bataille socialiste dit :

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