1908-04 Éducation, Organisation [Vérecque]

Article de Charles Vérecque paru dans Le Socialisme du 6 avril 1908.

Une classe ne peut supplanter une autre classe, dans la direction de la Société, que si elle est consciente et organisée. Lorsque la Bourgeoisie fit sa révolution, elle y était préparée depuis longtemps. Sans doute, elle ne s’est pas amusée à prévoir tous les détails de la Société à établir, mais elle savait ce qu’il y avait lieu de réaliser pour abattre tous les obstacles à son développement. La classe ouvrière, qui est la classe infériorisée et dominée, ne peut avoir de cohésion, de force et arriver à ses fins, qu’en s’organisant et en devenant consciente, qu’en se plaçant résolutement sur ce terrain.

Se détacher le plus possible, complètement, de toutes les fractions bourgeoises, aussi bien des fractions républicaines que des fractions réactionnaires, toutes ces fractions les ayant trompés, pourchassés, exploités et massacrés à tour de rôle et se valant dans la défense du système capitaliste et l’écrasement du prolétariat ; former leur propre parti, leur parti de classe, et n’espérer leur affranchissement que de leurs propres forces organisées et disciplinées, voilà ce que les travailleurs ont à faire.

Il s’agit donc d’éducation et d’organisation, et c’est à cela que les socialistes emploient leurs efforts. Tant que les travailleurs formeront la queue, la suite d’une fraction quelconque de la Bourgeoisie, ils seront domestiqués, ils seront incapables de s’affranchir. Ils serviront les buts des bourgeois avec lesquels ils batailleront, mais ne servant pas les leurs, ils les oublieront ou ne pourront jamais bien les distinguer. Il est hors de conteste que les couleurs politiques dont s’affuble la Bourgeoisie, ne sont que des moyens de s’attacher les travailleurs pour conserver la puissance politique et, par cela même, la direction de la Société.

Depuis 1789, la Bourgeoisie, en France, est maîtresse du pouvoir politique; toutes ses fractions en ont disposé successivement, légitimistes, royalistes, monarchistes, impérialistes, républicains à différents degrés. Le pouvoir a pu - et dû - changer de mains : il est resté la chose de la même classe, de la Bourgeoisie, divisée dans ses fractions pour le partage des profits, mais unie dans ses fractions pour défendre ses profits contre les attaques des travailleurs.

Aussi les travailleurs ne devraient-ils jamais favoriser aucune couleur politique portée par l’une quelconque des fractions de la Bourgeoisie, même la fraction radicale. Entre les radicaux et les travailleurs, il doit y avoir le même fossé creusé qu’entre eux et les réactionnaires. En quoi les radicaux diffèrent-ils de ceux-ci ? Ils sont peut-être pour des réformes plus avancées, mais, comme les réactionnaires, ils sont pour le maintien de l’ordre social actuel. Cela suffit pour les condamner et les combattre comme les autres.

Dans leur lutte pour la possession du pouvoir politique, les travailleurs doivent être et rester eux-mêmes, constituer l’armée de classe que les événements leur permettront de jeter sur l’armée bourgeoise pour la mettre en déroute. D’ailleurs, la lutte de classe enseigne aux prolétaires à ne connaître la Bourgeoisie que pour la traiter en ennemie et la combattre sur tous les terrains, comme le voulait le Congrés de Marseille de 1879.

Du temps où l’on ignorait complètement la doctrine socialiste, les travailleurs pouvaient encore s’accrocher aux basques de ces messieurs de la Bourgeoisie et attendre d’eux une modification ou un changement à leur misérable existence. Cela est impossible aujourd’hui, après trente années de propagation du Socialisme scientifique.

L’organisation des travailleurs en parti de classe est appelée à se faire sous la double forme syndicale et politique. De même que les conditions du travail, que les conditions dans lesquelles s’exercent la production et la répartition des produits, obligent les travailleurs, pour se garantir contre l’augmentation des heures de travail et la diminution des salaires, en un mot pour se défendre contre le patronat, à se réunir en syndicats, en groupes corporatifs, de même en vue de supprimer le patronat, ils sont obligés de regarder au-delà de cet horizon trop terre-à-terre, et de se grouper dans un parti politique, dans le Parti socialiste poursuivant, lui, la transformation de la Société par la socialisation des forces productives.

Le rôle du Parti socialiste est de prendre toutes les mesures pour le recrutement, la propagande et l’organisation ; de semer partout, dans les villes et dans les campagnes, l’idée d’expropriation politique et économique de la Bourgeoisie ; de réveiller la conscience de classe des travailleurs et de les conduire vers l’affranchissement définitif. Il faut, pour le triomphe rapide de la révolution sociale, que les têtes pensantes de la classe ouvrière soient familiarisées avec la doctrine socialiste et ses conclusions.

C’est pourquoi le Parti socialiste ne doit négliger aucune occasion qui lui est offerte, pour arracher les travailleurs à l’éparpillement et les mener derrière son rouge drapeau à l’assaut de la société bourgeoise. Dans les circonstances actuelles, le Parti socialiste n’est et ne peut être, selon une parole de Guesde, qu’une espèce de sergent instructeur et recruteur, instruisant et recrutant par tous les moyens.

Pour aboutir, la prochaine révolution sociale a besoin d’un prolétariat instruit et organisé. Avoir la conscience de leur droit absolu au capital, à toutes les richesses sociales, être groupés en un parti de classe, ce sont les deux conditions que doivent remplir les prolétaires intéressés tout particulièrement à la transformation de la Sociétè.

Ce qui sépare les prolétaires de leur émancipation, c’est leur ignorance, on ne le répètera jamais assez. S’ils savaient, ils seraient affranchis. La nouvelle société est prête à fonctionner sous leur direction et à leur profit : il ne manque que leur consentement. La besogne quotidienne des socialistes est de les préparer à la mission historique qu’ils ont à accomplir.

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