1908-08 Les deux possibilismes [André]

(Le Socialisme, 8 août 1908)

Il n’y a qu’un Socialisme, mais il y a bien deux façons de concevoir sa réalisation : la façon scientifique, celle du socialisme international et la façon possibiliste, celle dont sont particulièrement affligés depuis longtemps une notable fraction des socialistes français.

Le Socialisme scientifique ne croit pas la Révolution sociale possible par étapes. Il attend la Transformation sociale d’une main-mise sur le pouvoir politique par le Quatrième-État et c’est en vue de cette main-mise qu’il organise le prolétariat en parti de classe. Tous ses efforts sont des efforts de recrutement, d’éducation et d’organisation. Faire comprendre au plus grand nombre des travailleurs manuels et intellectuels que, suivant le mot du Tiers, « ils sont tout dans la Nation et peuvent être tout, lorsqu’ils le voudront » ; leur démontrer l’inéluctable nécessité de la socialisation des moyens de production ; les attirer au socialisme par une propagande à leur portée, appropriée à leurs milieux respectifs ; utiliser, pour que cette propagande ait le plus d’efficacité, tous les moyens à notre disposition en régime capitaliste, y compris les moyens légaux ; répudier les procédés susceptibles de nuire au recrutement et à l’éducation des masses, tels sont les traits essentiels de la méthode du socialisme international.

Cette méthode a, pour les révisionnistes, le grave inconvénient de condamner le socialisme à ce que certains agités appellent « l’inaction ». Recruter, éduquer et organiser, c’est, paraît-il, ne pas agir. Cela oblige à attendre que le recrutement, l’éducation et l’organisation des prolétaires soient assez complets pour que la main-mise révolutionnaire sur l’Etat se puisse accomplir victorieusement.

Et, ceux qui, à l’instar du Roy de France, « craignent d’attendre », préconisent une méthode plus rapide, la méthode possibiliste. En vertu de cette dernière, on commence tout de suite la Révolution. Ce commencement a lieu de différentes manières : par la pénétration pacifique ou par l’action directe. On prétend « agir suivant son tempérament » mais réaliser dès maintenant, en régime capitaliste, toutes les possibilités immédiates de tranches de socialisme. Ici, on s’associe aux réformateurs bourgeois, afin de populariser et de voter des réformes qui, ajoutées bout à bout pendant des siècles, accompliront « sans secousse » la transformation de la propriété. Là, n’ayant point de patience de recruter, d’éduquer et d’organiser les camarades de travail, on compte uniquement sur la « minorité agissante » pour réduire successivement les droits des patrons et exproprier, chantier par chantier, usine par usine, le capitalisme.

Possibilistes radicalisants et possibilistes anarchisantes ont, tour à tour, expérimenté leur méthode. Chacune de leurs expériences a été pour le prolétariat français une admirable leçon des choses. La tentative faite en 1893 par le syndicat des chemins de fer a montré que proclamer la grève générale et la voter dans les Congrès ne suffisait pas pour que cette prétendue possibilité d’émancipation se réalise par la volonté d’une minorité audacieuse. Le régime des bombes à la Ravachol et à l’Emile Henry a pris fin dans un fiasco complet. L’entrée de Millerand au ministère a prouvé que la « pénétration pacifique » dans l’officine gouvernementale transformait le conquérant en serviteur de la Bourgeoise. Les récentes grandes manœuvres du syndicalisme révolutionnaire n’ont réussi qu’à attirer dans un guet-apens militaire les illusionnés de l’action directe. Enfin, même la manifestation suprême, par laquelle la C. G. T. a voulu protester contre le massacre de ses troupes, n’a pu avoir toute son ampleur, parce que la minorité agissante ne saurait, à elle seule, déterminer un chômage général, ne fût-il que de 24 heures. La 21e section du Livre, au contraire, parce qu’elle est une majorité éduquée et organisée, parce qu’elle n’a pas épuisé ses adhérents dans des grèves incessantes, a pu, malgré les incertitudes du mouvement, sauver l’honneur de l’organisation syndicale.

Ainsi, les unes après les autres, toutes les mises en oeuvre du possibilisme : mise en oeuvre réformiste et gouvernementale, mise en oeuvre anarchiste, loin d’être des commencements de la Révolution sociale, ont fourni au gouvernement capitaliste l’occasion de victoires faciles.

Victoires éphémères, d’ailleurs, car si les dures leçons de l’expérience découragent momentanément ceux des nôtres « qui ne savent pas attendre », le plus grand nombre des militants ouvriers y puisent une plus grande confiance dans la vieille méthode du socialisme international.

Ne cherchons pas l’impossible sous prétexte de possibilisme. Lutter à cent contre mille, avec des pierres ou de mauvais revolvers, contre des sabres affilés et des fusils de précision, c’est de l’héroïsme inutile. Tirer sur les prolétaires soldats, alors que nous les exhortons de ne pas tirer sur les prolétaires en bourgeron, c’est reculer l’heure où l’armée sera du côté de l’insurrection. Ameuter par de vaines menaces l’opinion publique contre les organisations ouvrières, c’est entraver l’oeuvre d’éducation qui doit précéder et rendre enfin possible la Révolution Sociale. Préparons la victoire du prolétariat en préparant les éléments indispensables de cette victoire : le recrutement, l’éducation et l’organisation.

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