1908 Impérialisme et question nationale (extrait) [Luxemburg]

Lorsque Kautsky considère la question [de l'État National] sous un autre angle que Marx, il souligne essentiellement l’aspect culturel, pacifique du développement alors que Marx met l’accent sur l’aspect politique dont l’arme dirigée vers l’extérieur est la conquête. Mais ni l’un ni l’autre ne décrivent le destin des nationalités dans le cours de l’histoire selon leur volonté de se séparer ou de devenir indépendantes. Bien au contraire, Kautsky montre directement — pour la première fois à notre connaissance dans les écrits socialistes actuels — la tendance historique à éliminer les différences nationales dans le système socialiste et à fondre l’humanité civilisée en une nation. Certes, constate ce même théoricien, le développement capitaliste suscite en même temps des phénomènes qui viennent apparemment en contradiction: le réveil et le renforcement de la conscience nationale, ainsi que l’aspiration à un État national en tant que "forme d’État qui correspond le mieux aux conditions modernes, sous laquelle il peut le plus aisément accomplir ses tâches.

Or, cet État national "le plus adéquat" n’est qu’une abstraction qu’on peut facilement développer et défendre sur le plan théorique, mais qui ne correspond pas à la réalité. Le développement historique qui mène à la communauté civilisée, englobant tous les hommes, s’opère essentiellement comme l’ensemble du développement social, au milieu de contradictions. Or, la contradiction qui concerne la croissance unificatrice de la civilisation internationale ne réside pas là où la cherche Kautsky, dans la tendance à l’idéal de "l’État national", mais plutôt là où la voit Marx: dans la lutte meurtrière entre les nations, dans la tendance à édifier de grands états capitalistes à l’extérieur des grands domaines de la civilisation et contre eux.

Le développement vers le Grand État qui constitue la caractéristique saillante de l’époque moderne et qui gagne la prépondérance par les progrès du capitalisme condamne dès l’abord toute la masse des mini et micro-nationalités à la faiblesse politique. A côté de quelques nations très puissantes, qui sont les gérants du développement capitaliste car elles disposent des moyens matériels et des moyens intellectuels indispensables pour préserver leur indépendance économique et politique, l’ "autodétermination", l’existence autonome des mini et micro-nations est de plus en plus une illusion. Ce retour à l’existence autonome de toutes ou du moins de la grande majorité de petits États avait des chances et des perspectives d’avenir à l’époque capitaliste. Pour le moment, les conditions économiques et politiques à l’échelle d’un Grand État sont à ce point nécessaires dans la lutte pour l’existence des nations capitalistes que même les petits Etats politiquement indépendants, formellement égaux en droits qui existent en Europe ne jouent qu’un rôle statistique et le plus souvent celui du bouc émissaire. Peut-on sérieusement parler de "l’autodétermination" pour les Monténégrins, les Bulgares, les Roumains, les Serbes, les Grecs, formellement indépendants et même dans un certain sens pour les Suisses, dont l’indépendance est le produit des luttes politiques et du jeu diplomatique dans le "concert européen" ? Vue sous cet angle, l’idée d’assurer à toutes les "nations" la possibilité de s’autodéterminer ressemble pour le moins à la perspective d’abandonner le développement du grand capitalisme pour retourner aux petits États du Moyen Age, loin en arrière, avant les XV° et XVI° siècles.

Le deuxième trait fondamental de l’évolution récente qui condamne sous un autre angle cette idée à n’être qu’une utopie est l’impérialisme capitaliste. L’exemple de l’Angleterre et de la Hollande montre qu’un pays capitaliste peut même dans certaines conditions sauter tout à fait l’étape de transition de "l’État national" et édifier dès l’époque de la manufacture un État colonial. Tous les grands États capitalistes ont suivi aux XVIII° et XIX° siècles l’exemple de l’Angleterre du XVII°. Le fruit de cette tendance est la ruine continuelle de l’indépendance d’un nombre toujours croissant de pays et de peuples, de continents entiers.

C’est ce développement du commerce mondial à l’époque du capitalisme qui entraîne la décadence inévitable quoique parfois lente de toutes les sociétés primitives, qui détruit leur manière historiquement constituée de "s’autodéterminer", les rend dépendantes de la roue du développement capitaliste et de la politique universelle qui broie toutes choses. Seul l’aveuglement parfaitement formaliste permet de prétendre que par exemple la nation chinoise – considérons la population de cet État comme une nation ou comme plusieurs nations – "décide" en fait à l’heure actuelle "de son propre sort". L’annexion directe ou la dépendance politique des pays coloniaux à différentes degrés et sous différentes formes suit l’effet destructeur du commerce mondial. Et si la social-démocratie combat de toutes ses forces la politique coloniale dans son principe et dans tous ses symptômes et s’efforce inlassablement d’empêcher qu’elle continue de progresser, elle se rend bien compte que cette évolution ainsi que le développement de la politique coloniale plongent leurs racines dans les fondements de la production capitaliste, qu’ils accompagneront immanquablement les progrès ultérieurs du capitalisme et que seuls d’innocents "apôtres bourgeois de la paix" peuvent croire que les États actuels se détourneront de cette voie. Compte tenu de cette évolution et de la nécessité de la lutte pour l’existence sur le marché international, de la politique universelle et des possessions coloniales pour les grands États capitalistes, "ce qui remplit le mieux sa fonction dans les conditions actuelles", c’est-à-dire ce qui correspond le mieux aux besoins de l’exploitation capitaliste, ce n’est pas "l’État national" – comme le suppose Kautsky – mais l’État conquérant. Et si l’on compare les différents degrés de rapprochement de ce prétendu idéal, ce n’est pas par exemple, l’État français, qui au moins dans sa partie européenne est à peu près nationalement unitaire, qui correspond le mieux à cette fonction, encore moins l’État espagnol qui d’impérialiste qu’il était s’est presque intégralement transformé en « État national » après s’être débarrassé de ses colonies, mais ces États qui s’appuient sur l’oppression nationale aussi bien en Europe que dans le monde entier : l’État anglais, l’État allemand, les États-Unis d’Amérique du nord qui recèlent en leur sein la plaie béante de l’oppression des Noirs et conquièrent les peuples asiatiques. (…)


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