1918-06 Les syndicalistes français et la guerre [Dumoulin]

Brochure de Georges Dumoulin publiée en juin 1918 aux éditions de l’Avenir international. Repris en annexe dans Rosmer / Le mouvement ouvrier pendant la guerre (t. I, Librairie du Travail 1936) d’où est extraite la note de présentation. Précédente mise en ligne par Ensemble, courant du SNUipp.

Il est à peine besoin de souligner l’importance de cette bro­chure, publiée pendant la guerre, en 1918, et dont nous donnons ici la reproduction intégrale.

Après plus de trois années de front, le secrétaire adjoint de la C.G.T., mineur de son métier, avait été, à son tour et régulière­ment, ramené à l’arrière pour reprendre le pic; il abattait du charbon dans une mine du bassin de la Loire, à Roche-la­-Molière. Le travail était dur, les longues journées laissant à peine le temps de repos indispensable. Mais Dumoulin avait quelque chose à dire sur la guerre et il voulait le dire. Il prit sur ses heures de repos de temps d’écrire une élude d’ensemble qui parut d’abord par fragments dans l’Avenir International et ensuite sous forme de brochure. C’était un « coup d’œil d’en­semble » sur le mouvement syndical avant et pendant la guerre. Les conditions dans lesquelles celle élude fut entreprise n’étaient guère favorables à une vue optimiste des hommes et des choses; il faut avoir cela présent à l’esprit pour attribuer aux jugements formulés leur juste valeur. Quand Dumoulin s’occupe de la période d’avant guerre, il est naturellement porté à insister sur les côtés faibles, sur les insuffisances, et le tableau qu’il fait alors apparaître doit être considéré seulement comme l’envers de la C.G.T. et du syndicalisme. Lorsqu’il mentionne la « germa­nophobie » de certains militants syndicalistes (Griffuelhes, Delzant, etc.), il faut comprendre que cette « germanophobie » restait chez ces hommes un sentiment sous-jacent qui ne devint dominant et dangereux qu’avec l’effondrement de l’internatio­nalisme prolétarien. De même, dans le journalisme ouvrier, les « ivrognes " et les « viveurs » n’étaient pas aussi nombreux qu’il paraît le laisser entendre; à la rédaction de la Bataille Syndicaliste, fort réduite, il y avait seulement un ivrogne : c’était le porte-plume de Jouhaux.

>Autre point plus important, cette affirmation : « Nous sommes l’objet d’une erreur consécutive à notre ignorance et à notre imprévoyance : nous n’avons pas prévu la guerre par alliance et nous ignorons les traités conclus par les diplomates. » La vérité est que la direction confédérale, après avoir montré très clairement et très exactement où devait conduire le jeu de l’alliance franco-russe, glissa vers la thèse gouvernementale, comme l’indiquaient deux passages de son manifeste du 29 juillet : « L’Autriche porte une lourde responsabilité devant l’his­toire… » et « Les gouvernants de ce pays ont le peuple français avec eux si, comme on le dit, ils travaillent sincèrement pour la paix ». Je me souviens très précisément que ce jour même, 29 juillet, quand Dumoulin vint nous voir à la Vie Ouvrière, nous lui fîmes remarquer combien étaient dangereuses semblables dé­clarations dans un manifeste confédéral. Il le reconnut et expli­qua : « C’est Luquet qui nous a fait dire ça. Il vient de l’Huma­nité au Comité confédéral avec des « machins » tout préparés, qui nous inspirent de la méfiance mais qu’en l’absence d’infor­mations précises nous ne sommes pas en état de fouiller comme il le faudrait; on discute, on critique; il a, lui, les dernières informations du journal, et comme de notre côté on n’a rien rédigé, on se rabat finalement sur son texte. » Rédacteur à l’Humanité et membre du Comité confédéral, Luquet s’efforçait toujours de lier l’action du Parti et celle de la C.G.T. Au seuil de la guerre, il contribua, pour sa part, à pousser la C.G.T. dans le sillage du Parti socialiste.

Alfred Rosmer

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LES SYNDICALISTES FRANÇAIS ET LA GUERRE

II y aura à écrire sur ce sujet tout un livre d’histoire appuyé sur des faits et fortifié par des documents. C’est un travail d’après guerre que nous servirons aux militants de l’Interna­tionale et à la classe ouvrière de ce pays.

Ici il s’agit d’une brochure, d’un coup d’œil rétrospectif et d’ensemble; d’un regard douloureux jeté sur le passé. C’est pour nous l’occasion d’indiquer en quelques lignes générales les rai­sons qui nous ont placés du côté de la minorité confédérale, en plein accord avec ceux qui sont allés à Zimmerwald.

Depuis trois ans, nos adversaires peuvent parler et écrire librement sans craindre les foudres de la censure et les rigueurs de l’état de siège, tandis que nous restons muets parce que nous nous arrêtons aux endroits où l’autorité ligote notre pensée. Ce fut une faute de notre part de ne vouloir rien dire parce que l’on ne pouvait pas tout dire. Nos adversaires en ont largement abusé.

Si nous avions dressé notre organe minoritaire devant les majoritaires français, nous aurions empêché bien des découra­gements et réveillé des espérances. Nos pages censurées, gardées précieusement, n’auraient eu qu’à revoir l’imprimerie pour se brocher sur notre livre et devenir un éloquent réquisitoire contre les farceurs qui s’amusent de leur abdication parce qu’elle se mesure à nos souffrances.

Plus tard, nous saurons à quels moyens malpropres ont eu recours les gens de la Bataille, pour faire d’un journal ouvrier, créé avec l’argent des syndiqués révolutionnaires, un organe guerrier, hospitalisant la prose de tous les Don Quichotte en pantoufles et sans fusil.

Prenons donc la parole. Et au lieu de nous vanter d’avoir tout fait pour empêcher la guerre, allons-y !… Non pas d’une série de reniements, mais d’un examen sincère et simple des causes qui ont déterminé l’impuissance du syndicalisme français devant la guerre.

L’ASPECT DU SYNDICALISME EN FRANCE AVANT LA GUERRE

L’influence hervéiste avait cessé. Cette espèce de souffle insur­rectionnel, antimilitariste, antiguerrier, antipatriote, n’avait été qu’un souffle. Le Congrès d’Amiens, dans sa formule antimili­tariste, était laissé pour compte à Yvetot, comme celui de Mar­seille était rejeté sur le dos de Janvion et de ses amis. Le temps de l’A.I.A., des affiches rouges, rédigées par nos « vieille Al­sace » d’aujourd’hui, et des procès retentissants, était passé. Un vent de révisionnisme soufflait sur tout cela. Au centre de la C.G.T. on parlait beaucoup d’une action plus positive.
A mesure que les dangers de guerre grandissaient, l’opportu­nisme pénétrait les rouages confédéraux. Nos majoritaires d’au­jourd’hui, quoiqu’ils affectent d’avoir fait des découvertes dans la guerre, savaient bien que la guerre venait et d’où elle venait. Ils l’ont vue venir en 1911 lors de l’affaire d’Agadir; ils l’ont vue s’étendre lors des deux guerres balkaniques dans le ténébreux travail diplomatique de Londres et de Bucarest.

On en était (loue à l’opportunisme antiguerrier qui devait trouver de larges échos sur les champs protestataires du Pré-­Saint-Gervais.

Mais il n’y avait plus chez les militants, chez les chefs, cette flamme d’action, cet esprit de sacrifice de l’époque passée. Du reste, placés devant le même problème, en présence des mêmes faits, en regard des enseignements tirés des mêmes phénomènes sociaux, les chefs n’étaient pas d’accord. Il y avait l’école Mer­rheim, exerçant sa surveillance sur l’activité économique et financière des grandes puissances; suivant pas à pas les cher­cheurs de débouchés, les constructeurs de chemins de fer; veil­lant sur les convoitises et les besoins nouveaux des grands pays et indiquant au fur et à mesure les matériaux qui s’ajoutaient tous les jours à l’édifice de guerre. Des études publiées dans la Vie Ouvrière fouillèrent les Balkans et suivirent jusqu’à Bagdad ce fameux chemin de fer qui traverse le riche pays de Mésopo­tamie. C’est ici que l’on connut l’importance du Bosphore pour la Russie nouvelle installée sur les rivages de la mer Noire. C’est ici que l’on put suivre la destination des emprunts étrangers et des formidables budgets de guerre.

L’autre école, l’école Griffuelhes, avec .Jouhaux comme pho­nographe, critiquait la première. Cette science, ce savoir, lui déplaisait. Suivant la théorie du moindre effort, ceux qui étu­dient sont traités de petits bourgeois, de secs doctrinaires, d’ir­réalistes. Dans le cénacle de l’ancien secrétaire confédéral, on préfère vivre une politique de couloirs et donner à la C.G.T. les allures d’un petit gouvernement.

Toute l’action confédérale contre les trois ans se ressentira de cette politique dont l’unique ressource était d’impressionner « l’opinion publique v à coups de meetings disposés en séries régionales. Le gouvernement confédéral espérait ainsi contraindre le gouvernement bourgeois à remiser ses mauvais desseins. La « masse ouvrière " devait être impressionnée par l’apparence d’une force, quitte à ne jamais montrer sa faiblesse pour le cas où il aurait fallu agir. Les orateurs de meetings abritaient leur ignorance derrière le succès factice des discours creux et ron­flants. Tandis que les syndiqués s’amusaient de ne rien com­prendre à la guerre qui venait. Evidemment, c’est cette politique qui dominait à la C.G.T.

Politique aussi néfaste que le parlementarisme, parce qu’elle s’aggrave des jalousies internationales. Les chefs de la C.G.T. sont orgueilleux; ils n’aiment pas les " boches " à cause de leur industrie, de leur commerce, de leur puissance. Le verrier Delzant, le bijoutier Lefèvre, le cuirs et peaux Griffuelhes ne cachent pas leur haine des Allemands.

Comme la bourgeoisie française, la politique confédérale mène à l’Entente cordiale, à la quadruple entente avec. le désir de détrôner Legien du Secrétariat international syndical. Les renseignements sur la vie syndicale allemande sont fournis par Cornelissen, ennemi juré de tout ce qui est allemand.

Et voici la crise. Comme conséquences de la chute de l’hervéisme et de la politique confédérale, les éléments nourris d’in­surrectionnalisme s’étaient rabattus sur les chefs de la C.G.T. pour démolir le fonctionnarisme.

On peut dire que les chefs majoritaires méritaient large­ment les, critiques des antifonctionnaires. Mais ce qui est étrange, et c’est précisément ce qui ne me réconcilie pas avec les criti­queurs, c’est Merrheim qui dut subir les plus durs assauts des antifonctionnaires. Justement parce qu’il appelait au travail, parce voulait que l’on sache, il recevait tons les coups. On pardonnait aux mitres parce que loin- politique conservait l’ap­parence €le l’action et l’illusion révolutionnaire.

En résumé, crise d’idées et crise d’action au cœur même de l’organisme confédéral. Crise du fonctionnarisme. Puis, enfin, crise des effectifs. Une organisation stagnante dont l’influence était limitée.

LES SYNDIQUES

Nous venons de voir le sommet de la machine confédérale; descendons immédiatement chez les cotisants. Ils sont trois cent mille groupés dans la C.G.T. Distinguons-les, situons-les en trois faisceaux distincts : 1° ceux qui ont pour unique patron l’État; 2° ceux qui travaillent pour l’industrie privée et qui dépendent législativement de l’État; 3° ceux qui travaillent pour des patrons sans le secours des lois sociales, ou, plus exactement, pour les­quels l’on a très peu légiféré.

Premier faisceau : Allumettiers, Tabacs, Monnaies et Mé­dailles, Arsenaux, Ouvriers de la Guerre, P.T.T., Instituteurs, etc. Deuxième faisceau : Mineurs, Cheminots, Inscrits maritimes. Troisième faisceau : Métallurgie, Bâtiment, Ports et Docks, Travailleurs agricoles, Verriers, Bûcherons, Textile, Céramique, le Livre, les Employés, etc.

N’oublions pas que nous sommes en présence de groupe­ments d’intérêts. Chaque faisceau est également influencé par le révisionnisme. Chacun s’oriente vers des réalisations immé­diates, chacun de son côté, naturellement. L’action se détermine suivant que l’on a l’État; pour patron, ou que l’on vit de ses lois, ou bien que l’on compte uniquement sur la force du groupement. Dans tout ceci, le rôle coordinateur que s’adjuge la C.G.T. appa­raît bien faiblement et se traduit souvent par de l’impuissance. Quand il s’agira de produire un effort d’ensemble pour l’obten­tion de la semaine anglaise, on se heurtera à des convoitises par­ticulières. Aux uns il faut des pensions, beaucoup de pensions, et des traitements plus élevés. Aux autres, il faut des lois, beau­coup de lois. Pour tous, c’est la course aux avantages par des chemins tortueux et parlementaires. L’esprit de classe se définit mal et s’exprime encore plus mal. Ce n’est plus l’action directe coordonnée, c’est l’action particulariste éparpillée, c’est ce qui amènera l’une après l’autre la grève des cheminots, celle des inscrits maritimes, puis celle des mineurs, toutes trois influences par des politiciens.

Je passe rapidement sur cette situation d’avant guerre, mais le mal a des racines plus profondes. La masse des syndiqués est atteinte du même malaise que les chefs. On va plus loin. Jouhaux dresse un rapport dans lequel il est fait état de « l’im­moralité de la classe ouvrière ». L’alcoolisme sévit plus que jamais dans les ports et des méthodes démoralisantes de travail restent en honneur chez les syndiqués. Dans le bâtiment, on va de préférence au gros salaire. Mieux vivre, sans élévation de l’esprit de classe. Mieux vivre, sans amélioration de la cons­cience individuelle. Merrheim et Lenoir signalent les mêmes maux dans la métallurgie. Dans la bijouterie, chez les coiffeurs et garçons de café, on va aux courses de chevaux. Un prolétariat pourri de convoitises qui conserve encore l’instinct de sa classe, mais qui en perd de plus en plus l’esprit.

Un prolétariat ignorant qui ne sait pas lire, qui ne veut pas lire ou qui lit des saletés. Des militants qui jouent d’intermina­bles manilles chez des camarades bistrots. A Paris, une bande de rastaquouères qui rôde autour de la Bourse du Travail et qui offre des verres aux permanents. Un journalisme ouvrier pourri comme l’autre qui vit dans le cloaque ordurier du Croissant. Des ivrognes et des viveurs qui corrigent la syntaxe défectueuse des gros fonctionnaires et qui font mousser leurs discours de congrès. Et la guerre va venir. Elle va nous surprendre an tournant de cette histoire, au moment où nous nous apprêtions à dénoncer nos tares et à étaler notre malaise. Nous allions à Grenoble dans cette intention.

Aurions-nous eu un congrès capable d’un redressement réel? Le débat sur le fonctionnarisme était-il suffisant pour dissi­per tous les nuages et ramener le syndicalisme dans la voie du syndicalisme? Non! Non, parce qu’il eût été un congrès de chefs dont la mentalité n’était pas supérieure à celle des syndi­qués. Non, parce que les syndiqués n’étaient pas capables d’imposer une attitude syndicaliste aux chefs.

Et par ailleurs, la masse des non-syndiqués était-elle loin des syndiqués? Pas si loin que cela. Chez les non-syndiqués, on savait ce que c’était que de profiter de l’action des autres. On savait bien que les gros salaires venaient de l’action syndicale. On profitait sans agir. On était le public des réunions publiques. On était la foule du Pré-Saint-Gervais. On était ceux qui disent du mal de 1a C.G.T. pour être bien avec le patron. Il faut aller

chez les paysans pour trouver des ignorants du mouvement confédéral. Ailleurs, on sait. Si on ne va pas au syndicat, c’est par intérêt. Si on a quitté le syndicat, c’est par dégoût ou parce due le syndicat n’a rien su faire pour retenir ses membres. On est allé au syndicat parce qu’il pouvait servir momentanément à l’obtention d’un gros salaire. On a cessé d’y payer ses cotisations parce que, le gros salaire obtenu, le syndicat ne servait plus a rien.

Des camarades disent : « 0n fait la révolution n’importe comment pourvu que les circonstances s’y prêtent. Pas besoin pour cela d’un prolétariat fortement organisé, éclairé, instruit. II suffit que le « sursaut de conscience » se produise au moment opportun. »

Je répondrai : Pour qu’une conscience ait un sursaut, encore faut-il qu’elle existe. Chez des peuples nouveaux, l’ins­tinct est plus fort que lotit le reste. Chez nous, les mauvaises habitudes, les erreurs, les corruptions, ont étouffé l’instinct de classe. Se réveillera-t-il sur les montagnes de haines accu­mulées par la guerre ? Il faut l’espérer et le croire. Je le crois et l’espère. En attendant, la guerre est venue; elle nous étouffe depuis des années et il n’y a pas eu « sursaut de cons­cience ». Disons pourquoi…

PREMIÈRES COMPROMISSIONS

Une parenthèse avant d’aborder ce chapitre. Au moment où j’écris il semble que le vent souffle à l’union. Par charité humaine, des camarades sont enclins à l’oubli et au pardon.

La peur des coups fait se rapprocher des extrêmes. Or, je ra­conte une histoire et pour le bien de celle-ci je ne dois pas me soucier des besoins de l’heure présente. Tant pis si la vérité ne peut s’affirmer qu’au préjudice de l’épiderme des individus.

C’est la semaine diplomatique, la semaine ténébreuse qui précède la mobilisation générale. Jouhaux et Dumoulin revien­nent de Bruxelles où ils ont assisté au congrès de la centrale syn­dicale belge. Ils y ont vu Legien pendant un quart d’heure dans un café. En province, dans les grands centres, on attend du Comité confédéral l’ordre de décréter la grève générale.

Le soir de la rentrée de Bruxelles, un avocat est venu ail Comité confédéral dire que Messimy se propose de zigouiller les chefs de la C.G.T. et d’envoyer les « obscurs » dans des camps de concentration. est ce soir-là, on a peur, on tremble pour sa peau. Il ne convient pas que des ordres partent d’en haut. Les décisions des congrès nationaux faisant se déclencher la grève générale dès l’ordre de mobilisation déchargeaient le Comité confédéral d’une besogne de commandement. Seulement elles le laissaient libre de ne rien faire ou de faire tout le contraire de ce qu’avaient dit les congrès nationaux. Donc le Comité confé­déral reste silencieux vis-à-vis de la province et il prend immé­diatement et diplomatiquement position dans l’immense conflit qui va surgir. Nous sommes l’objet d’une erreur consécutive à notre ignorance et à notre imprévoyance : nous n’avons pas prévu la guerre par alliance et nous ignorons les traités conclus par les diplomates. Cependant le Comité confédéral donne de son attitude une définition analogue à celles des gouvernements :

en France, personne n’a voulu la guerre; en France, nous avons tout fait pour éviter le conflit armé. Les gouvernants bâtiront toute leur doctrine guerrière sur ces deux formules; les majo­ritaires de la C.G.T. construiront leur théorie sur les mêmes affirmations.

La première fois qu’il prend la parole, dans son premier manifeste, le Comité confédéral se range à l’avis officiellement exprimé. I1 dit : « L’Autriche porte une lourde responsabilité devant l’histoire ». Ainsi le syndicalisme français s’engage dans la guerre avant que la mobilisation ne soit décrétée. Par là, il déclare connaître quelque chose à la diplomatie de la bour­geoisie internationale. Il n’a pas encore l’excuse de se dresser contre l’invasion de l’armée du Kaiser, mais il donne aux tra­vailleurs français l’occasion d’ajouter foi à la besogne occulte des diplomates. Le Comité confédéral ne s’inspire d’aucune décision des congrès nationaux; il ne tient aucun compte des résolutions de l’Internationale. Il souscrit aux affirmations diplo­matiques de l’heure présente et consacre une fois de plus son opportunisme de commande en présence de ce que son secré­taire appelle « les réalités présentes » et « les nécessités du moment ».

Le vendredi soir, on assassine Jaurès: Messimy n’a pas mis ses menaces à exécution. Le matin même, on savait que les mesures du Carnet B ne seraient pas appliquées, on savait qu’Almereyda était allé, voir Malvy et on se doutait bien qu’il ne fut pas seul à arpenter les couloirs du ministère, de l’Intérieur. Bref, dès le samedi malin, les chefs confédéraux qui fuyaient leur domicile la nuit, en conspirateurs, purent respirer libre­ment et coucher chez eux; le ciel avait une dernière éclaircie avant 1e sanglant orage et l’accord était fait entre le parti de la guerre et celui de la paix. Ainsi on pouvait mobiliser à l’aise et galvaniser la pensée populaire par les formules devenues géné­rales : Nous n’avons pas voulu la guerre, nous sommes l’objet d’une agression.

Le mardi, aux funérailles de Jaurès, le secrétaire confédéral prononce quelques bonnes paroles, mais il se perd dans son discours. « Ceux qui vont défendre le sol national… dont je suis… », et dont il ne fut pas. Le lendemain, il connaît toutes les louanges de la presse bourgeoise et réactionnaire; Barrès le félicite.
La faute tactique de V. Griffuelhes fut de croire à la chute de Paris et d’entraîner Jouhaux dans sa fuite à Bordeaux. Grif­fuelhes eut peur pour lui-même. Son ami Loiseau m’a affirmé qu’il craignait d’être emmené comme otage en Allemagne.

C’est bien triste ce voyage à Bordeaux. Il nous faudra y revenir pour mieux fixer cet événement. Aujourd’hui, la censure nous contraint à être poli. Là-bas, nos chefs font les « journalistes " et prennent des airs de conventionnels. On S’engueule avec les gens de l’Humanité; on se plaint à Sembat de ce que la Bataille Syndicaliste soit moins favorisée que le journal de Renaudel. On invente pour Jouhaux le coup du « commissaire à la nation ", qui échoue. Et c’est ce sacré voyage à Bordeaux et le truc du « commissaire à la nation " qui marquent le réveil des premières consciences au comité confédéral. Comme le Secrétaire confédéral est allé à Bordeaux sans mandat, quand il s’agit -de l’approuver, au Comité confédéral, une minorité confédérale se dresse pour protester. C’est le réveil, c’est le ressaisissement de quelques-uns qui sauveront au moins -l’hon­neur du syndicalisme de ce pays.

Entre temps, Jouhaux écrit un article pour rendre publique sa conversation avec Legien à Bruxelles. En d’autres circons­tances, jamais ces quelques mots échangés n’auraient fait l’objet d’un événement public. Mais il s’agissait de se donner de l’allure, d’apparaître comme important. Notre homme apparaissait ainsi comme quelqu’un qui était allé regarder l’Allemagne en face en la personne de Legien. Bien entendu, il ne dit pas qu’il a simple­ment bu une tasse de café avec le secrétaire de la centrale alle­mande. Il laisse s’établir la légende et, six mois après, le Temps écrira duc celle entrevue a eu lieu en Allemagne. Jouhaux ne dément cette affirmation que contraint ci forcé.
Il tente d’aller en Italie. Il m’écrit qu’il ira là-bas prêcher l’intervention. Le voyage rate. L’affaire se résume en Lille entre­vue avec de Ambris, qui donne unie interview duc publient les grands journaux français. La bataille est engagée au sein du Comité confédéral entre majoritaires et minoritaires. La lutte conservera longtemps le caractère méchant et haineux parce qu’il s’agit de gens qui oui eu peur et qui ont toujours peur de la guerre. Le jusqu’auboutisme aura été la révélation la plus misérable et la plus grotesque de la guerre. Les jeunes ont voulu vieillir; les boiteux, les borgnes, les manchots ont exagéré l’im­portance de la soustraction que la nature ou l’accident du travail ont opérée sur eux. Mais ils sont jusqu’auboutistes, guer­riers. Jouhaux, qui a bonne santé, tient son sursis d’appel. Bled, qui pourrait tenir un fusil, reste à la rue Grange-aux-Belles. A eux deux, ils tiennent le Comité de Secours national. On ouvre des boutiques, on occupe du monde, on soulage des misères, on reçoit et on fréquente. L’union sacrée n’est pas qu’un Symbole, elle est une chose solide, matérielle, et dont l’exploitation rap­porte. Nos chefs, qui ont de grosses relations, rendent des ser­vices, de multiples services. Hélas! ceux qui doivent à nos chefs n’auront plus rien à dire. Nos majoritaires ont leur carnet B, le carnet de la corruption. Il faudrait faire le tour des fédérations, fouiller les bourses du travail et les unions de syndicats pour voir tous les hommes, tous ceux qui ont été touchés par la grâce de la sacrée union. Il faudrait voir non seulement les gros, mais les petits fonctionnaires du syndicalisme. Et ceux-là ont fait le bloc majoritaire dans des conférences confédérales. Bloc solide, parce qu’il est la majorité des redevables. Parmi eux, il y a des sincères, des patriotes, je le crois. Et puis il y en a qui préfèrent sacrifier l’indépendance de leur esprit pour ne pas risquer leur vie ou leur petit bien-être. Et enfin, il y a les roublards, les fumistes et les tartarins. Il n’empêche que toute l’attitude confé­dérale pendant la guerre vient de là. La peur n’est ni syndica­liste, ni socialiste, ni autre chose en " iste », elle est humaine. A La C.G.T., on a eu peur de la guerre, on a eu peur de la répres­sion, simplement parce que l’on est des hommes comme les autres.

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En 1915, nos chefs vont à Londres. Désormais, notre secré­taire confédéral ne pensera plus que par Appleton, secrétaire de la General Federation des Syndicats anglais. Appleton est le guerrier anglais. Plus tard, on formera une trinité, la trinité Jouhaux-Appleton-Gompers. Gompers viendra quand l’Amérique décidera d’intervenir dans la guerre.

Nos chefs sont allés à Londres et ils ont refusé d’aller à Copenhague à une réunion des syndicalistes des pays neutres. Merrheim et Bourderon, qui ont été les promoteurs du ressai­sissement confédéral, sont allés à Londres également. Mais ils sont allés à Zimmerwald. Zimmerwald est pour eux le grand acte de courage et pour nous la belle lueur d’espérance. Nous avons compris Zimmerwald, qui nous a comblés de joie et qui a ravivé notre foi internationaliste. Nous n’avons pas compris Londres, qui cal resté pour nous une combinaison secondaire, une machine de guerre montée par Vandervelde, ministre d’état belge. Nous aurions voulu que nos amis n’aillent pus à Londres, malgré leur satisfaction d’avoir vu fonctionner la machine de Vandervelde et d’avoir influencé la résolution votée. Zimmerwald rachète largement le fait de s’être laissé emmener en An­gleterre.

Je cesse cette poursuite des dirigeants du syndicalisme français. An point ou je les ai amenés, il n’est plus utile de leur emboîter le pas. Ils sont situés. Nos amis poursuivront leur besogne. Besogne difficile, pleine de périls et d’embûches. Ils ne seront pas nombreux, mais leur influence sera grande et elle sera féconde. Les autres, les majoritaires, iront toujours plus avant dans l’union sacrée et l’abdication. Léon Jouhaux et Alexandre Luquet visiteront la flotte anglaise. Notre secrétaire confédéral déjeunera chez nos patrons. Ils découvriront une politique ou­vrière nouvelle et tout un assemblage démocratique pour river la classe ouvrière à l’ordre bourgeois régnant. Nous verrons cela dans nos conclusions. Par moments, ils ont des reculs, des revi­rements de conscience. La propagande et l’action minoritaires agissent sur leurs troupes, qui les obligent à réviser leur pro­gramme. Et puis, les temps changent, la guerre est longue. L’union sacrée est dans le marasme et les faveurs sont en péril. A Clermont-Ferrand, on n’était plus les mêmes hommes qu’aux conférences confédérales qui se sont tenues à Paris les années précédentes. Mais ce qu’il faut retenir, ce qui importe par­dessus tout, bien qu’il y ail aujourd’hui rapprochement entre les hommes, c’est la position prise par chacune des deux ten­dances; c’est l’altitude observée par nos amis. II n’y a pas eu abdication complète, ni trahison totale. Des hommes, parmi les chefs ouvriers, sont restés droits, honnêtes et propres. Voilà l’important, l’essentiel et la meilleure preuve que l’avenir est encore à nous. L’ouragan du début avait désemparé le navire et mis l’équipage en déroule. Aujourd’hui, il y a un radeau solide, sur lequel les meilleurs ont trouvé un asile sûr.

Je n’utilise pas les formules d’opposition ni les affirmations d’idées ci d’action de nos amis de la minorité. Ils ont dît : « Cette guerre n’est pas notre guerre; elle est le résultat épou­vantable d’un ordre social et économique établi par une classe qui n’est pas la nôtre. Ils ne se sont pas bornés à rendre responsable dé la guerre l’unique capitalisme impérialiste; ils sont allés jusqu’à la condamnation de toutes les forces mau­vaises, qu’elles soient d’Église, de caste et d’État. Malgré tout le tracas littéraire de Ch. Albert, les appels guerriers de Malato et la vieille haine de notre bon vieux Guillaume, ils ont rejeté tontes ces théories accidentelles, tout ce langage d’occasion, des­tinés à bourrer des crânes. Je me refuse à croire que chez les adaptés on ait cru que la guerre pouvait avoir des vertus. Non, on s’est rallié à des mots, à des phrases, à tout ce qui était creux. vague, bruyant et équivoque. Tout ceci explique bien faiblement ce qui fit le malheur de la C.G.T. Mais dans ce désastre, il reste la possibilité de revivre. Et cette possibilité de vie nouvelle nous est donnée par ceux qui, parmi les chefs de la classe ou­vrière. sont restés des hommes devant la guerre.

IV

NOTRE FAUTE

Notons tout d’abord que l’influence antimilitariste de la C.G.T. s’exerçait sur 300.000 syndiqués. Quand nos majoritaires disent : « Nous avons tout fait pour éviter la guerre », nous ne sommes pas préoccupés par le désir de diminuer la valeur de cette affirmation. Nous entendons simplement la considérer pour ce qu’elle vaut sans en exagérer ni en diminuer l’importance. Pour nous, il ne suffit pas de combattre un mal et de choisir ce prétexte pour s’en rendre complice par la suite. Notre désac­cord vient de ce que nos adversaires n’ont pas jugé utile de continuer le même combat. Legien pourrait nous dire qu’il a tout fait pour empêcher la guerre avant qu’elle éclate. Ce qui compte cependant, c’est son altitude et celle de ses deux millions et demi de syndiqués; ce qui compte, c’est l’attitude des 300.000 syndiqués français et de 1′ensemble des travailleurs de ce pays. Ce que nous voudrions aussi que définissent nos adversaires, c’est la zone d’influence syndicaliste antiguerrière, sa profondeur de pénétration dans la masse des non-syndiqués, le caractère de cette influence, les moyens de propagande employés, la possibi­lité de contrôler les résultats de l’action en général, sa valeur de contrepoids aux idées de revanche et au chauvinisme natio­naliste.

Nous avons tout fait pour empêcher la guerre… Qui, nous? Nous et les autres? Nous et le gouvernement? Nous et les bourgeois? Nous et les patrons? Ah non! Pas cette équivoque, pas cette brèche ouverte au mensonge, à la dérobade et à la confu­sion. C’était bon au début, lors de la première secousse, quand l’esprit critique était tout et l’examen impossible. Nous, oui; nous et les véritables socialistes; nous et les anarchistes sérieux, mais pas les autres. J’en reviens donc à nos 300.000 syndiqués. Va-t-on prétendre que ces 300.000 parlaient, pensaient et agis­saient au nom de tout le prolétariat français, de tous les paysans français, de tout le peuple français? Personne n’osera produire cette affirmation. On fait franchement de la propagande antimilitariste dans une quarantaine de bourses du travail. Ces qua­rante bourses du travail servent également pour les séries de meetings d’agitation et de protestation. Elles servent également de dépôts pour les brochures et les tracts. Si les meetings tou­chent toujours les mêmes auditeurs, la propagande écrite pénètre plus avant, va jusqu’au non syndiqué, jusqu’au paysan, jusqu’au sein même de la masse. Et si cela suffit pour prouver que nous avons tout fait contre la guerre avant la guerre, le simple mérite eût été d’en vérifier les résultats. Notre propa­gande antimilitariste, plus tapageuse que profonde, nous a trompés. Les succès, les applaudissements des meetings nous ont aveuglés. Nous nous sommes trompés en nourrissant notre orgueil dans des congrès bruyants avec des motions boursouflées et pleines de suffisance. Nous avons cru que la masse était der­rière ceux qui ne voulaient pas être moins révolutionnaires d’Yvetot. Nous avons laissé croire que toute notre propagande écrite ne devait pas dépasser le Manuel du soldat et la brochure d’Aristide Briand. Nos grands manifestes servaient d’étendards à 1a grande politique confédérale. On agitait ces drapeaux pour conjurer le mal et effrayer les mauvais génies.

Oui, nous avions fait des antimilitaristes, des ennemis de 1a caserne et du gradé qui pouvaient mesurer leur force avec les retraites militaires de M. Millerand. Mais où était notre véritable propagande pacifique antiguerrière. Je vois bien les enquêtes de la Guerre Sociale qui n’aboutirent qu’à un peu plus de trouble et de confusion. J’entends bien la motion Vaillant-Keir-Hardie préconisant l’insurrection contre la guerre. Je ne vois pas notre réelle action positive contre la guerre. La guerre… soit caractère destructeur, ses ruines, ses misères, ses horreurs, ses morts, tout cela a été dit, redit, répété. Mais le fait même, de la guerre, ses origines, ses buts, son esprit, son essence, ses causes détermi­nantes, sa vie puisée dans la vie des hommes organisés pour se battre. Je sais bien, il n’y a pas que le capitalisme impérialisé, il y a la caste, la raison d’Etat, l’esprit d’orgueil et de domina­tion; il y a les professionnels du surpatriotisme et du champ de bataille. Sur tous cela, notre syndicalisme a négligé d’instruire les travailleurs. Nous avons pensé qu’il suffisait de détester la caserne et d’avoir le gradé en horreur pour que la guerre ne vienne pas. Le prolétariat n’a pas la haine de l’état de choses qu’il subit parce qu’il ne le tient pas pour responsable de la guerre. L’union sacrée a été possible parce que le capitalisme, n’est pas encore reconnu coupable par la masse des exploités. Cette responsabilité, cette culpabilité n’ont pas été établies par nous d’une manière claire et suffisante. J’entends de pauvres bougres qui disent : « Il y aura toujours des guerres parce qu’il y en a toujours eu. » Ils ignorent l’histoire des guerres du passé qu’ils identifient au présent comme à l’avenir. J’entends des savants affirmer « que les malheurs d’aujourd’hui sont encore indispensables pour conserver l’énergie et la force morale des hommes ». Notre syndicalisme, notre Internationale n’ont pas ras­semblé autour de notre idéal la puissance d’espérance pour la société que nous voulons bâtir et dans laquelle il n’y aura plus de guerres. C’est ici notre faute capitale de n’avoir pas su don­ner aux hommes la certitude que ce que nous voulons fera dis­paraître ce qui existe. Bien mieux, nous avons laissé subsister cette erreur que l’impérialisme n’existe que dans les pays gou­vernés par un empereur. Dans l’esprit de ceux que nous avons tenus dans l’ignorance, une république n’est pas impérialiste, les pays démocratiques ne sont pas impérialistes. L’impérialisme est le stade de développement atteint par le capitalisme dans tous les pays. Il est audacieux, téméraire, entreprenant, conquérant, suivant son degré de puissance, ses moyens de production, son outillage, ses besoins, sa gourmandise. Il est timide, conservateur et simplement jaloux en raison de son infériorité, de son impuissance; il se repose sur ses conquêtes suivant qu’il est repu et satisfait. Faible ou fort, il porte dans ses flancs la guerre pour attaquer ou pour se défendre. II est l’état de fait, l’état social et l’Etat tout court. Il est l’état de la vie des hommes qu’il entraîne à sa suite dans la haine et dans la folie. C’est ce que nous n’avons pas dit ni avant ni pendant la guerre. Nous avons été un grand parti d’opposition. Tant que nous avons conservé l’apparence de la force on a cru en nous. Le jour où notre faiblesse a été démontrée, la déroute s’est affirmée dans la lamentable faillite.

On parle trop de courage, tandis que le simple courage consiste à reconnaître la vérité telle que les faits nous l’ont apportée.

*

«A l’ordre de mobilisation, les travailleurs répondront par la grève générale et l’insurrection » (motion de congrès). Hélas! « Ils – les travailleurs – considéreront leur ordre d’appel comme une décision de se rendre à la bourse du travail pour y prendre des mesures en conséquence. » (Instructions complémentaires du Comité). Trois fois hélas!

Quels travailleurs? Les 300.000? Ou bien tous les travailleurs, les paysans, les fonctionnaires, les employés? Combien y en a-t-il qui peuvent se rendre à leur bourse du travail? Et combien y a-t-il de bourses du travail pour les recevoir? Que de fois je me suis posé ces questions! Et, chaque fois, j’ai senti la vanité de nos motions de congrès. Je sais bien, l’insurrection peut être le fait d’une minorité infime, un grand mouvement peut avoir des origines modestes, un incendie peut venir d’un petit feu qui couve sous la cendre, un pays peut sauter tout entier à la suite de petites explosions successives qui préludent à la déflagration générale. Ces espoirs pouvaient être réalisés sur les grands centres, Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux, Toulouse, etc. Mais, à ces grands centres, il fallait des ordres du centre plus grand, du Comité directeur parisien. Assurément, il est permis de pen­ser à cette conception hardie d’un mouvement de révolte. Il est permis de croire qu’une dizaine de foyers d’agitation pouvaient en élargir le cadre et en augmenter la portée.

Cependant, à la réflexion, je n’hésite pas il dire qu’il vaut mieux que les événements ne se soient pas produits. Je parle ici en syndicaliste qui ne détache pas sa pensée de l’organisation ouvrière et qui laisse aux personnalités isolées le droit d’avoir une autre opinion.

Ces ordres, le Comité confédéral ne devait pas les donner, ne pouvait pas les donner, n’aurait pas pu les donner. N’ou­blions pas la soudaineté de la guerre, la brutalité rapide des événements, la vertigineuse réalité des faits qui remplace la lumière du jour par les ténèbres de la nuit.

Les secrétaires de fédérations d’industrie ne pouvaient pas donner l’ordre insurrectionnel aux bourses du travail. Dans les 300.000, i1 y a le syndiqué qui obéit à sa fédération et qui va à la bourse du travail. Lequel de ces deux syndiqués, dans le même homme, serait allé à la bourse du travail? Notre syndicalisme est ainsi construit. Et, dans ce dédoublement des person­nalités ouvrières, je vois le marin sur son navire, le mineur au fond de sa mine, le cheminot sur sa locomotive, l’ouvrier de l’arsenal à son étau. Je vois tous les marins, tous les mineurs, tous les cheminots, tous les ouvriers des arsenaux, et, parmi eux, le petit nombre de syndiqués. Je vois, j’entends le secrétaire de leur fédération, leur délégué au Comité confédéral. On assas­sine Jaurès, et les cheminots ont déjà le brassard au bras avec les insignes de leur grade et de leur autorité hiérarchique. Une loi pèse sur les épaules des inscrits maritimes, les mineurs ont, dans leur poche, des fascicules de sursis d’appel, les arsenaux escomptent des risques moindres. Il n’y a pas un prolétariat compact exposé, aux mêmes conséquences de la catastrophe. On tic part pas tous du même point de vue pour apprécier le malheur et le subir. Autour de nous, la foule hurle déjà ses cris de mort et ses désirs d’aller là-bas prendre sa revanche. Elle impose silence à ceux qui ne font pas chorus avec elle. L’admi­rable manifestation des ouvriers parisiens est oubliée, enfouie dans le passé par la clameur folle qui grandit et étouffe tout.

Ici, une autre de nos erreurs, l’erreur de tous, même de ceux qui ont provoqué la guerre, l’erreur qui nous écrase par son inconcevable durée.

Trop tard pour que nous puissions apporter un avis contraire, on criait autour de nous : « La guerre sera courte, dans un mois, nous aurons réglé l’affaire des Allemands. » De tous les coins du pays, on est parti avec cette idée fausse, avec cet espoir fou que la guerre serait foudroyante, rapide. Nous aurions dû prévoir et dire que la guerre serait longue et pour­quoi elle serait longue. Cette durée de la guerre aurait dû faire partie de notre programme d’éducation de la guerre. Le conflit russo-japonais, en inaugurant le système des tranchées de posi­tion, avait été un enseignement précieux à cet égard, et il avait procuré aux techniciens de l’art l’occasion d’affirmer que les conflits futurs mesureraient leur durée au nombre des nations et des peuples engagés. A l’heure de la mobilisation, il était trop tard pour crier ces avertissements. Du reste, il aurait fallu s’expliquer et produire des arguments téméraires. La guerre ne pouvait pas être courte du fait de l’action militaire de l’Entente; elle le pouvait par l’écrasement rapide de la France par les armées du Kaiser, ce que personne n’admettait, pas plus nous – que les autres. Or, même sans la Marne, même avec Paris aux Allemands, la guerre n’était pas morte; elle s’organisait sur un autre théâtre avec le concours de tous ceux qui en ont alimenté le foyer avec leur portion de combustible. Nous aurions eu des interventions moins lentes et une fin plus proche au lieu du spectacle actuel qui nous montre un incendie toujours prêt à s’éteindre et qui se ranime par l’apport de nouveaux bûchers,

V

LA SOUMISSION

Nos syndiqués sont allés à la guerre, ils n’ont pas fait l’insurrection. Je les ai vus partir, nous sommes partis ensemble, nous avons pris la même raine de wagons à bestiaux qui nous

conduisait vers l’endroit ou l’on devait nous outiller en guer­riers. Mon train ressemblait aux autres, il était identique à ceux qui nous précédaient et à ceux qui nous suivirent. Il était bondé du même monde d’ouvriers, de paysans, de commerçants, d’em­ployés. Les chants, les cris, le vacarme étaient semblables dans toutes les gares et sur tous les réseaux ferrés. Partout ou la craie avait pu trouver place, elle avait tracé des inscriptions uniques qui restent pour l’histoire : « En route pour Berlin », « La gueule à Guillaume ! », « Vivent les gonzesses boches ! », j’en passe et non des moindres. Les cris et les chants procédaient des inscriptions indiquant dans quel état d’esprit la masse quit­tait ses foyers, ses intérêts, femme et enfants et tout ce qui cons­titue le prix de l’existence. Je ne reproche rien, je constate. Parmi ce monde, je souffrais. Mon silence était le signe de désapprobation autant que la honte qui m’étouffait. A la Cha­pelle, un petit lieutenant de chasseurs à pied m’avait confié rapi­dement ses appréhensions. Il venait de se marier, de s’établir; il perdait une situation et un avenir. Il ne chantait pas, il ne criait pas, il n’avait jamais été syndiqué. Dans mon wagon, nous étions trois silencieux. Les deux autres, deux frères, avaient quitté leur mère le matin; ils y pensaient. Leur mise n’indiquait pas des ouvriers, ils ignoraient le Syndicat et détestaient la guerre. Les autres allaient à Berlin et buvaient du pinard. Il est bon de se souvenir que l’on allait à Berlin. Autant que le plus outrancier des chauvins, je suis l’ennemi des envahisseurs, mais, dans une action mauvaise, l’intention équivaut à l’acte, et je reste l’ennemi de tous les envahisseurs, même de ceux qui n’ont pas réussi à envahir.

Je ne sépare pas les hommes des autres hommes. Je veux être juste. Y avait-il des syndiqués dans mon wagon, dans mon train, dans les trains suivant et précédant le mien ? Oui, ils étaient là, noyés, perdus, pris dans le remous et animés par la contagion du concert belliqueux. Il y avait d’autres silencieux, d’autres souffrants, faisant exception dans la cohue, ceux-1à se reconnaîtront. Je les ai vus partir pour le champ de bataille, fleuris, enthousiastes, patriotes. A quel moment se sont-ils res­saisis ? Jusqu’où sont-ils allés pour comprendre nos erreurs com­munes et percer l’épaisseur des ténèbres? Nul ne saurait le dire. Exclus du monde des idées, nourris des lectures guerrières, il leur a fallu longtemps pour pouvoir réfléchir. Quand je les ai retrouvés à Verdun, ils en voulaient à tout le monde : aux jour­nalistes, aux députés, aux socialistes, aux Parisiens, aux gen­darmes, à ceux de l’arrière. L’impression la plus forte, la plus nette en eux était celle du bourrage de crâne, du mensonge, de l’exagération, de l’erreur. Nos syndiqués ? Ils savaient. Ils sa­vaient que Thomas était ministre, que Jouhaux était bien de la maison, que l’Union sacrée régnait sur le pays avec le système D. Quelques-uns connaissaient Zimmerwald et percevaient faiblement les échos de l’action minoritaire. On peut dire cependant que leur premier acte de ressaisissement fut l’application du système D. Camarades syndiqués, vous n’êtes pas exempts de reproches, mais vous méritez des excuses. Quand vous avez senti l’horreur de votre position, l’exemple des chefs embus­qués et embusqueurs vous a engagés dans la voie du… démerdage. Tout le monde n’a pas pu se débrouiller; il y en a quelques-uns qui n’ont pas voulu. Du reste, tous les syndiqués n’étaient pas à la guerre, il y avait les vieux, les non mobili­sables, dont l’opinion était plus ou moins centriste. Mais si j’évoque le système D, c’est parce que je sais qu’il a été pour nous comme pour tous les groupements procédant de l’Union sacrée un système de corruption et de maquignonnage. Les gens, qui veulent faire la guerre avec le sang des autres Se sont trou­vés dans tous les milieux. Chez Thomas, il y avait le magasin de gros des faveurs dirigé par l’état-major coopératif. Et il n’y a pas que les métaux qui sont passés par là, il y a aussi les amis de la boulangerie, les garçons épiciers, sursitaires indis­pensables exerçant tous les métiers.

Eh oui ! La guerre est longue, elle a puisé en elle-même la durée de son existence et aussi dans la lâcheté morale de toits ses complices.

*

Le bloc des syndiqués s’est rompu. La mine, les chemins de fer, les usines métallurgiques, les postes et la marine marchande en ont absorbé la plus grande partie. Au front, leur départ était salué, fêté., arrosé de pinard. On ne leur en voulait pas, ou les enviait simplement. Je me souviens de ces réflexions rosses : « Quand vous serez là-bas, vous serez pour la guerre jusqu’au bout ! Vous direz : « On les aura » , comme les autres. » En effet, ils ont tenu longtemps; ils tiennent encore; nous tenons.

Sont restés au front les syndiqués de la terre, les typos, les employés, les chapeliers et tous ceux dont la profession n’auto­risait pas une mobilisation à l’arrière.

Je prends ceux de l’arrière par profession et je les classe suivant leur action particulière. Les mineurs sont sages, pondé­rés, modestes. Ils occupent une situation géographique défec­tueuse : les grosses régions houillères du Nord sont envahies; il faut du charbon; abattre du charbon, c’est travailler pour la défense nationale. Les mineurs envahis ont des vengeances à assouvir, de la haine à satisfaire. Les chefs de la corporation sont guerriers, majoritaires, revanchards. On se réveille très tard pour réclamer et obtenir des indemnités de vie chère. Ces der­niers temps seulement, on a rué dans les brancards dans la Loire et dans le Gard. Les mineurs sont venus dans les Syndicats se grouper. Ils sont venus nombreux pour manger, pour avoir les salaires élevés, heur fédération nationale a grossi, doublé ses effectifs.

Evidemment, c’est une force qui pouvait s’exprimer autre­ment si l’impulsion des chefs avait été différente. Mais la masse corporative est par elle-même lente à se mouvoir. Ce fut l’Union sacrée, sans grèves, sans agitation. Les questions d’indemnité de vie chère se réglèrent chez les ministres et chez les préfets.

Les cheminots sont des militaires. Eux aussi sont venus nombreux au Syndicat. Le Syndicat National, qui groupait les travailleurs de l’exploitation, a fait la fusion avec la Fédération des mécaniciens. Il y a eu de ce fait renforcement sensible en effectifs et en unité matérielle. Sur tous les réseaux, les mêmes besoins accrus ont poussé ces travailleurs vers 1a même action pour obtenir des indemnités de cherté de vie. Les mêmes causes ont abouti aux mêmes résultats chez les cheminots que chez les mineurs. Seulement, ici l’unité morale n’est pas réalisée. Chez les mineurs, l’opposition contre les chefs majoritaires est faible, imprécise, difficile. Chez les cheminots, Bidegaray trouve partout des adversaires sur sa route; il en rencontre dans tous les Congrès de réseau où les minorités s’affirment nombreuses et audacieuses. Les esclaves du rail regimbent aussi bien contre les fleurs dont on les orne que contre les tortures qu’ils subissent. Les gouvernants ont rendu hommage à l’esprit de sacrifice ale ces deux corporations. Elles ont connu tous les éloges. La vérité, c’est qu’elles ont subi une double contrainte patronale et militaire qui s’aggrave aujourd’hui d’une poigne gouvernemen­tale plus rude. Mineurs et cheminots ont souscrit à l’Union sacrée et c’est lu moment où ils s’aperçoivent qu’ils en sont dupes et victimes qu’on leur impose silence par un renforcement de la discipline. Passons à d’autres; aussi bien, tout ce que l’on croit établi solidement, tout ce que l’on croit réel n’est qu’illusion. On vit sur de l’hypocrisie, sur des rancœurs et des flots d’amertume. Le front qui absorbe tout le courage, toute la noblesse de sentiments, tout l’héroïsme est utilisé comme un moyen de contrainte par la plus forte punition. L’homme qui, avec raison, craint le front, préfère abandonner sa dignité, abdiquer ses libertés et subir. Ainsi on a vécu.

Si on pénètre du même coup d’œil la corporation des métaux, le jugement est moins facile. On ne se rend pas aussi bien compte. Du reste, on se heurte à toutes sortes de complexités qui entraînent l’esprit à des constatations diverses. On se trouve en présence d’un amalgame de faits dont chacun vaudrait un examen particulier. La métallurgie a été l’endroit béni du système D ; le paradis des « tourneurs ». C’est un sujet sur lequel je ne veux pas insister car il n’est pas avantageux pour ce pays. Je reste avec nos syndiqués. Ils furent pris dans le remous, comme les autres et la fièvre du pain les avait brûlés, eux aussi. L’argent, les nouveaux riches, la femme à l’usine gagnant gros, l’état de célibat et l’absence de famille pour beaucoup ont créé un milieu anormal. Les Syndicats squelettiques du début ont vu arriver à flot des affamés avides. Il a fallu donner aliment à cette foule qui envahissait les Syndicats pour vivre et mieux vivre. Dans ce mélange d’hommes et de femmes affûtant l’acier, des besoins nouveaux se sont créés en même temps que les moyens de consommation diminuaient. Réagir ne fut pas facile. Bordereaux des salaires, délégués d’atelier et la science d’Albert Thomas ne sont pas parvenus à régler cette situation et à donner au domaine du métal un caractère de solidité et de clarté. Là encore, on vit sur du creux. Sur du vide, sur un avenir menaçant.

II faut avouer qu’il fut impossible aux militants d’échapper aux besoins corporatifs. Et puis il n’y avait pas que les gros salaires; dans certaines usines, on ne payait pas, certaines catégories d’ouvriers n’étaient pas payées ; l’hygiène, la sécurité, le travail des femmes et des enfants préoccupaient les Syndicats.

Mais quelque chose qui ne tient pas s’use vite. On sent bien que l’on ne pourra pas toujours fabriquer des munitions et, s’il existe une mentalité de munitionnaire, elle n’est que provisoire, passagère et accidentelle. En traversant des périodes diverses, à la suite de différents mouvements et du contact syndical, on est parvenu à être dégoûté de produire de quoi faire la guerre. Le mineur n’a pas cessé de faire le même charbon et il sent moins son rôle de guerrier. Et dans tout ce monde de sursi­taires, il n’y a vraiment que le métallurgiste pour s’apercevoir que son métier est tout entier à la guerre.

Le gros recrutement syndical en métallurgie provient des mêmes raisons qui ont poussé mineurs et cheminots vers l’orga­nisation corporative. La fédération des métaux connaît un chiffre d’adhérents qui n’avait jamais été atteint par elle. Et si toutes les fédérations nationales avaient pu bénéficier des mêmes privilèges, nous serions loin des 300.000, car nous atteindrions aujourd’hui le million de syndiqués. Mais il y a eu des morts et le bénéfice réalisé n’est pas grand. Constatons donc que les idées minoritaires de la fédération des métaux n’ont pas empêché le recrutement syndical. Là aussi on est venu pour manger. Mais une fois qu’on y est les idées viennent, on les reçoit et elles pénètrent l’esprit de la corporation. A part quelques exceptions rares, tous les militants des syndicats devinrent minoritaires. On s’y expliqua sur tout, sur tout le problème guerrier, sur Zimmerwald, sur la révolution russe. On apprit de quoi était faite la trahison des majoritaires et la manière dont ils prati­quaient l’absolutisme au Comité confédéral. Ailleurs, on ne savait rien; ici, on fut au courant de tout. Plus tard, nous péné­trerons l’intimité de ces choses, car nous nous gardons aujour­d’hui contre l’excessive curiosité. Les gens qui savent iront ,jusqu’à l’action. A la guerre ils ont opposé la Paix. Leur atti­tude a pris un caractère qu’aucune raison d’opportunité ne pouvait modifier. Ici, l’impatience est en bas, chez ceux qui ont su après, longtemps après; l’opportunisme est en haut. chez ceux qui savaient d’avance. On se heurte à ces deux concep­tions. C’est dommage que les choses les plus intéressantes à dire doivent être tues momentanément, car nous nous serions per­mis ici de parler du Congrès minoritaire de Saint-Étienne, des grèves qui l’ont pour ainsi dire accompagné et des résultats malheureux auxquels nous aboutissons. Enregistrons ces événe­ments comme la conséquence du mouvement des idées minoritaires. Heureux dans notre action, nous aurions trouvé partout des encouragements et des éloges. Assumons simplement la charge de nous défendre sans rien regretter ni renier.
Nous approchons ainsi de notre conclusion. Nous laisserons le monde des sursitaires pour revenir à l’ensemble du mouve­ment. Marins, postiers et autres services publics, nous les lais­serons aussi. Nous sommes trop mal renseignés pour porter d’autres jugements. Il y a des minoritaires dans les postes, il y en a chez les inscrits maritimes comme il y en a partout. C’est aux chefs qu’il faut s’en prendre, c’est eux qu’il faut attaquer – de front comme les responsables de la valeur morale de leurs troupes. Les Bidegaray, Bartuel, Rivelli, Reaud, Savoie et d’au­tres doivent nous donner leur bilan moral. Nous leur reprochons d’avoir vécu trop au-dessus et trop en dehors de leur classe. I1 y a parmi eux exceptions, mais sur les autres nous avons le douloureux avantage d’avoir suivi la classe ouvrière aux en­droits où elle a souffert et où elle souffre toujours. Je l’ai connue aux heures sombres des bombardements, je partage ses souf­frances au fond de la mine, dans ce pays d’usine où se dressent les canons et s’outille la guerre. « Taisez-vous ! », nous a-t-on dit. « Travaillez ! Obéissez ! ». Nous nous taisons, lions obéis­sons, nous travaillons. C’est à peine si nous osons percer ce silence commandé et recommandé de ces quelques lignes hum­bles et. timides. Et tout ce que nous venons de dire c’est le passé, c’est ce qui fut avant et pendant la guerre. Pour l’avenir on a, paraît-il, fait de merveilleuses découvertes et on nous in­vite audacieusement, en pleine période de destruction et de ruines accumulées, à un travail de reconstruction économique et de réorganisation ouvrière. Disons notre pensée.

VI

ESPÉRONS, TRAVAILLONS, AGISSONS

J’ai suffisamment indiqué que j’étais partisan de la révision des méthodes d’action et d’éducation du syndicalisme. Je main­tiens la condamnation de la politique confédérale d’avant-guerre faite de bruit et d’impuissance. Je me déclare d’accord avec ceux qui veulent introduire de l’ordre dans notre administration syndicale : de l’ordre dans les syndicats, dans les Unions départementales, les Bourses du travail, les Fédérations, la Confédé­ration. De l’ordre par le classement réel des syndiqués, de la force acquise par une augmentation des moyens sur des coti­sations renforcées. Si ces principes d’ordre sont admis et appli­qués dans la pratique syndicaliste, l’angoissante question de la fuite des effectifs sera en grande partie résolue.

Je me déclare d’accord avec ceux qui veulent faire des militants sérieux, instruits, capables de faire de la propagande. Je n’avale pas du premier coup l’idée d’une sorte d’académie syndicale pour fabriquer des pédants ou des pontifes. Je suis averti que parmi nos prédécesseurs il s’est trouvé des ennemis du savoir, parce que l’ignorance des autres constituait leur brevet de science. Je demande que la question soit posée et étudiée d’abord. Là encore, il faut, de l’ordre. Quand on est allé en Angleterre, on ne s’est pas borné, je l’espère, à admirer la flotte anglaise et l’éloquence guerrière du citoyen Appleton; on a dû voir comment les Anglais produisaient des militants, ce qu’étaient leurs écoles, leur Central-College et leur degré de savoir. Non, il ne suffit pas d’être expert en matière financière et en bilans patronaux pour être un excellent militant syndica­liste. IL faut savoir cela et autre chose, voire beaucoup de choses plus simples. Des hommes et de l’ordre; une administration et des moyens; des locaux pour administrer, des salles pour se réunir, des bibliothèques et des livres. Un syndicalisme d’ordre, possédant des hommes, des moyens et des effectifs, ne m’ef­fraye pas par son poids. Nous ne, pouvons plus revenir aux temps où la dualité était préférée, à la quantité. Tous ceux que la guerre a poussés au syndicat doivent être conservés en les plaçant dans l’impossibilité de retourner à l’égoïsme et au dé­goût. Je voudrais qu’au moins les minoritaires se mettent d’ac­cord sur ces deux points. Nos adversaires croient précisément qu’ils ont découvert quelque chose; ne leur laissons pas le mo­nopole de poser aux hommes d’ordre pour nous attribuer tout le fardeau du verbalisme. Autant qu’eux, plus qu’eux, il nous faut nous montrer éducateurs, administrateurs et organisateurs.

Par ailleurs, il nous faut veiller et combattre. Combattre avec passion, avec acharnement, car c’est ici que les dangers vont naître. Pour moi, l’ordre, l’administration, les effectifs, les hommes, les livres, le savoir ne sont rien si la vie du syndica­lisme ne repose pas sur les deux sentiment,, qui donnent aux idées des hommes la valeur d’un idéal : la haine et la foi. La haine de ce qui doit être détruit et la foi pour ce qui doit être construit. Sans cela, la machine serait pesante, insupportable et devrait être considérée par nous comme l’un des rouages du régime que nous voulons détruire. Or, c’est présentement la mise en péril du syndicalisme tel qu’il a été formulé dans ce pays et tel qu’il entend s’exprimer dans l’Internationale ou­vrière. C’est la grande et merveilleuse découverte des majori­taires. On veut nous entraîner vers une politique ouvrière nou­velle. Ne les suivons pas, combattons-les. La guerre a révélé l’impuissance de l’impérialisme économique de ce elle a montré de combien, au point de vue industriel, il était inférieur à l’impérialisme des autres pays. Le cri d’alarme a été poussé par des hommes de toutes les classes et de tous les partis. Mettre en valeur les richesses du pays; modifier l’outillage, cons­truire des usines, ouvrir des mines, chercher des débouchés d’écoulement pour les produits et se procurer des matières pre­mières. Provoquer des ententes capitalistes, réformer le système bancaire, changer des lois industrielles comme celle de 1810 sur les mines, aller jusqu’au système allemand des cartels, attein­dre au niveau des trusts américains, faire une république indus­trielle ayant foi-ce d’argent. Prenons garde, amis minoritaires, on va essayer de nous dresser coutre ce vaste programme pour nous situer parmi les adversaires du progrès et de l’évolution. Ne laissons pas se créer cette équivoque. N’acceptons pas cette évolution comme nue suite fataliste des faits, disons-la néces­saire pour le but que nous poursuivons. Affirmons très haut que les cheminots pourront s’emparer des chemins de fer, que les mineurs pourront prendre la mine, les postiers les postes et tout le prolétariat l’ensemble des moyens de production sans subor­donner l’émancipation du travail au développement total du capitalisme. On veut enchaîner le syndicalisme au capitalisme; duc nous fassions partie de l’impérialisme économique. Notre impérialisme ouvrier atteindrait ainsi à la barbarie industrielle. Une formidable production pour accroître la consommation. Des bras taylorisés et des ventres germanisés. Notre pensée, nos instincts de classe sont en péril. Je prends cette lointaine re­marque du docteur Nicolaï : pour que les Romains, peuple aris­tocrate, soient parvenus au savoir et à la supériorité morale, ils ont dû faire travailler pour eux d’autres peuples esclaves. Méfions-nous de l’esclavage moderne. Dans un monde comme le nôtre, l’impérialisme ouvrier se doublerait de l’impérialisme des individus : il se triplerait de l’impérialisme des consomma­teurs insatiables.

A l’aide de prétextes accidentels, la lutte de classe est battue en brèche. Dans les tranchées on s’est rencontré avec des pa­trons, dans les usines on a « tourné » avec des riches, des notaires et des banquiers. Des syndicalistes fatigués ont pris usine à leur compte et des commandites ouvrières ont fleuri sur la ferraille. Le nombre des conditions moyennes, l’importance de la classe tampon, la paysannerie et la petite industrie, ont ouvert des horizons à l’entente des classes. N’acceptons pas cette déformation, cette déviation. Pour nous, la classe que nous combattons n’est pas représentée par le modeste patron boulanger qui pétrit au fond d’une cave avec ses deux commis, c’est le régime que nous combattons, l’organisation capitaliste produit d’une classe; un état social qui réduit le travail à l’esclavage pour le conduire à la barbarie en passant par des guerres. C’est à lui qu’il ne faut pas laisser enchaîner le syndicalisme. Ce régime de classe n’a rien modifié, rien changé; il s’appuie tou­jours sur les mêmes forces d’autorité et de domination. L’État, l’Église, le sabre, les prisons forment toujours ses piliers d’erreurs et de contrainte. Écartons-nous de lui et ne nous laiss­ons pas attacher par les maillons d’os de sa chaîne. Sa chaîne est prête : participation aux bénéfices, pénétration dans les conseils patronaux, associations mixtes pour études industrielles, conférences, cours, écoles professionnelles, etc. Une fois enchaî­nés, les meilleurs des nôtres y abdiqueront leur pensée, et notre idéal. Amis minoritaires, arrachons-nous de celle étreinte et laissons les autres s’embarquer dans le concubinage. Sur ce nouveau chemin de Damas, ils y rencontreront Samuel Gompers, Karl Legien et Ben Tillet, en compagnie des hommes d’affaires de la bourgeoisie internationale. Nous irons vers les travailleurs de tous les pays pour rebâtir l’Internationale ouvrière.

G. DUMOULIN.

Roche-la-Molière, juin 1918

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