1918-07 La science et la classe ouvrière [Bogdanov]

Paru dans Culture prolétarienne, n° 2, juillet 1918.

1. Dire que le caractère de classe de la science réside dans la défense des intérêts d’une classe donnée, ce n’est qu’un argument de pamphlétaire ou une falsification pure et simple. En réalité, la science peut être bourgeoise ou pro­létarienne par sa « nature » même, notamment par son origine, ses conceptions, ses méthodes d’étude et d’exposition. Dans ce sens fondamental, toutes les sciences, sociales ou autres, y compris les mathématiques et la logique, peuvent avoir et ont réellement un caractère de classe.

2. La nature de la science est d’être l’expérience collective organisée des hommes et l’instrument de l’organisation de la vie de la société. La science régnante, dans ses branches les plus diverses, est la science bourgeoise : y ont travaillé sur­ tout les représentants de l’intelligentsia bourgeoise, c’est le matériau de l’expérience accessible aux classes bourgeoises qu’ils y ont concentré ; ils l’ont compris et rendu compréhen­sible de leur point de vue bourgeois, ils l’ont organisé avec les procédés et les moyens habituels qui leur sont propres. Il en découle que cette science a servi hier comme aujourd’hui d’instrument à la structuration bourgeoise de la société : d’abord d’instrument de lutte et de victoire de la bourgeoisie sur les classes qui avaient fait leur temps, puis d’instrument de sa domination sur les classes travailleuses, et de tout temps d’instrument d’organisation du progrès de la produc­tion qui a été réalisé sous la direction de la bourgeoisie. Telle est la force organisante de cette science dont on voit pourtant ici même l’étroitesse historique.

3. Cette étroitesse se fait déjà sentir dans le matériau même de la science, c’est-à-dire dans le contenu de l’expé­rience qu’elle organise ; c’est surtout dans les sciences sociales que cela apparaît le mieux. Ainsi, dans l’étude des rapports de production, la science bourgeoise n’a pas pu saisir ni distinguer la forme particulière, supérieure, de la collaboration fraternelle ou collectiviste, parce que cette forme est pratiquement inconnue des classes bourgeoises. Encore plus significative est l’étroitesse de ce point de vue fondamental qui traverse toute la science bourgeoise et qui est due à la situation même des classes bourgeoises dans le système social, donc à tout leur mode de vie. Cette particularité réside dans la rupture entre la science et sa base réelle : le travail social.

4. La séparation entre le travail intellectuel et le travail physique marque l’origine de cette rupture. En soi, elle n’exclut pas la conscience de la liaison indissoluble de la pratique et de la théorie dans le processus social en un tout unique. Mais ce tout, les classes bourgeoises ne peuvent le percevoir, il se trouve hors de leur champ de vision. Ces classes sont éduquées dans l’économie individuelle, dans la propriété privée, dans la lutte sur le marché ; c’est pourquoi les bourgeois ont une conscience individualiste, et la nature sociale de la science leur est incompréhensible. Pour eux, la science n’est pas une expérience collective de travail organisé ni un instrument d’organisation du travail collectif ; pour eux, la connaissance est quelque chose en soi, même quelque chose d’opposé à la pratique, de nature particulière, « idéale », « logique », et si elle peut à leurs yeux effec­tivement diriger la pratique, c’est justement grâce à cette nature supérieure qu’ils lui attribuent, et pas du tout parce qu’elle est issue de la pratique et que celle-ci la façonne. C’est ce fétichisme particulier qui peut être nommé « féti­chisme abstrait de la connaissance ».

5. En même temps que la spécialisation croissait, le monde bourgeois développait tous les domaines de sa création, et la science en particulier. La science est scindée en branches de plus en plus nombreuses, de plus en plus diver­gentes, affaiblissant de plus en plus le rapport vivant qui existait entre elles. La séparation individualiste des hommes a aiguisé ce processus parce que, si la mise en commun de leurs idées est encore une nécessité pour les spécialistes qui travaillent dans la même branche, cette nécessité est relati­vement moins impérieuse pour les spécialistes qui travaillent dans les branches différentes. Cette voie a mené la science à une constitution tout à fait disparate, semblable à celle de la société capitaliste elle-même, et, pour prolonger cette comparaison, son développement a suivi la même anarchie.
Le résultat fut le suivant : bien qu’elle ait accumulé dans toutes ses branches la richesse énorme d’un matériau ainsi que les méthodes pour la façonner, la science bour­geoise ne pouvait parvenir à une organisation intégrale, systématique et harmonieuse. Chaque spécialité a été jusqu’à créer son propre langage qui est devenu incompréhensible même aux savants d’une autre spécialité et pas seulement aux larges masses. Les mêmes corrélations, les mêmes liai­sons de l’expérience, les mêmes procédés de connaissance s’étudient dans des branches différentes, comme s’il s’agissait de choses tout à fait différentes. Les méthodes d’une branche ne se diffusent aux autres qu’avec retard et difficulté. C’est là l’origine de l’horizon borné, de l’étroitesse corporatiste qui se développe chez les hommes de science, affaiblissant et ralentissant la création.

6. De même qu’il a donné une unité aux méthodes tech­niques, le développement de la production machinisée a lui aussi suscité dans la science une tendance à unifier les méthodes, à surmonter les aspects nocifs de la spécialisation. Beaucoup a été fait dans ce sens, mais, en attendant, la rupture radicale entre toutes les branches de la science demeure. Jusqu’à présent, cette tendance à l’unification peut agir seulement sur les détails, mais elle ne peut pas conduire à une organisation harmonieuse et unique de la science dans son entier.

7. La science bourgeoise est peu accessible à la classe ouvrière : elle est dense, son langage corporatiste spécialisé est obscur et compliqué, et de plus, comme elle est bien sûr devenue un produit dans la société capitaliste, elle se vend cher. Si des représentants isolés du prolétariat par­viennent, au prix d’une énorme perte de force, à se rendre maîtres de l’une ou de l’autre de ses branches, son caractère de classe se fait alors sentir : comme ils sont coupés de la base collective de travail, ils s’engagent vers la voie d’une rupture avec la vie, avec les intérêts et la structure de pensée de la collectivité de travail dont ils sont issus. L’étroitesse corporatiste se double ici de la tendance à l’aristocratisme intellectuel. En un mot, en tant qu’idéologie bourgeoise, par son origine, elle organise l’âme du prolétariat selon un mo­dèle bourgeois.

8. Tout cela donne à la classe ouvrière des missions particulières concernant la science contemporaine : son réexamen d’un point de vue prolétarien, dans le contenu comme dans la forme d’exposition ; la création d’une nou­velle organisation, tant pour l’élaborer que pour la diffuser dans les masses ouvrières. Dans la majorité des branches scientifiques, l’accomplissement de ces tâches signifiera une prise en compte méthodique de l’héritage du vieux monde. Mais dans certaines, une création autonome large et profonde sera nécessaire.

9. Le réexamen du contenu de la science doit commencer  par annuler sa rupture d’avec la base collective de travail : le matériau de la science doit être compris et éclairé comme expérience pratique de l’humanité ; ses schémas, ses conclusions, ses formules comme outils de l’organisation de toute la pratique sociale des hommes. Pour le moment, ce travail s’accomplit presque exclusivement dans les sciences sociales, et avec insuffisamment d’ordre et de méthode, mais il doit être diffusé dans tous les domaines de la connaissance. Cette transformation produit une science vitalement proche de la classe ouvrière. L’astronomie comme science de l’orientation des efforts de travail dans le temps et dans l’espace, la physique comme science des résistances rencontrées par le travail collectif des hommes, la physiologie comme science de la force de travail, la logique comme théorie de l’accord social des idées, c’est-à-dire des outils organisationnels du travail pénétreront plus immédiatement, plus facilement et plus profondément dans la conscience du prolétariat que les mêmes sciences sous leur aspect actuel.

10. Il est d’autre part nécessaire de faire tout son possible pour éliminer le caractère disparate de la science qu’a engendré la progression de la spécialisation ; il faut avoir comme objectif l’unité du langage scientifique, le rappro­chement et la généralisation des méthodes des différentes branches du savoir, non seulement des unes par rapport aux autres, mais encore de toutes par rapport aux méthodes des autres domaines de la pratique, l’élaboration d’un total monisme des unes et des autres. Il sera incarné par la science organisationnelle universelle nécessaire au prolétariat, futur organisateur de la vie entière de l’humanité sous tous ses aspects.

11. Pour ce qui concerne les formes d’exposition des sciences, il s’agit de simplifier légèrement, sans porter préju­dice à l’essence de ce qui est exposé. Ces derniers temps, le travail des démocratiseurs de la science a montré à quel point il est possible d’avancer dans ce sens, que ce soit pour les habituels exposés de l’inutile fatras scolastique ou pour la répétition de la même chose sous des noms différents dans des branches voisines. La simplification atteindra déjà un degré suffisant par le seul réexamen de la science d’un point de vue collectif de travail qui la libé­rera du fétichisme abstrait source des pseudo-problèmes et des artifices inutiles qui étaient souvent l’objet des « preu­ves » dans les mathématiques anciennes, la mécanique ou la logique, etc.

12.Le réexamen du contenu et de la transformation de la forme extérieure de la science en constitueront la base, c’est-à-dire son « socialisme », son mode d’adaptation aux tâches de la lutte et de la construction socialiste. La diffusion des connaissances et du travail scientifique doit être une affaire organisée parallèlement. Les deux choses sont indissolublement liées : elles doivent s’incarner dans la vie sous la l’orme de l’Université ouvrière et de l’Encyclopédie ou­vrière.

13. L’Université ouvrière doit être constituée d’un système d’institutions culturelles et éducatives avec des échelons qui convergent vers un centre unique de formation et d’orga­nisation des forces scientifiques. A chaque échelon du système, les cours d’enseignement général doivent être complétés par des cours pratiques, techniques et scientifi­ques à usage social. L’unité de principe des programmes de chaque échelon et de leurs enseignements complémen­taires ne doit pas entraver la liberté d’essayer de parfaire les programmes particuliers, ni surtout les méthodes d’en­seignement.
La forme fondamentale des relations entre enseignants et enseignés doit être la collaboration fraternelle, dans laquelle la compétence des premiers ne se transforme pas en auto­rité souveraine, ni la confiance des seconds en passivité et en absence de critique. L’enseignement doit contenir au pre­mier chef l’assimilation des méthodes.

14. L’élaboration des cours, et, en liaison avec elle, le travail de publication des travailleurs scientifiques de l’Uni­versité ouvrière, doit être orientée vers la création d’une Encyclopédie ouvrière qui ne doit pas être un simple résumé des conclusions de la science, mais avant tout un système complet, harmonieusement organisé pour exposer les métho­des de la pratique et de la connaissance dans leurs liens vitaux.


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