1930-02 Erreur, Trotsky, erreur ! [Monatte]

Extrait du "Carnet du sauvage" de la Révolution prolétarienne N°97 du 1° février 1930.

Allons, bon! voilà Trotsky qui me tombe, plutôt qui me retombe sur le poil dans la « Lutte de classes » de Janvier. Les « fautes fondamentales du syndicalisme » seraient résumées en ma personne. Cet excès d’honneur me vaut un excès de coups. Je suis bien obligé d’en parer quelques-uns, puisque c’est défendre le syndicalisme.

J’aurais tort d’avoir la phobie du scissionnisme syndical ayant fait moi-même en décembre 1914 le premier geste de scission par ma lettre de démission du Comité confédéral. Quelle erreur! Ma décision d’alors était le seul moyen de protester avec un peu de force et d’attirer l’attention des militants syndicalistes sur les dangers de la route où s’engageait la CGT. Ma démission était si peu un geste de scission,  j’étais si loin d’un tel état d’esprit que j’ai combattu toutes les vélléités de scission qui se sont manifestées alors et après. C’est moi qui, du front, ai supplié Dumoulin de se rendre au Congres minoritaire de Saint-Etienne du printemps de 1918 pour y barrer le courant scissionniste. J’aurais la sale habitude de rester à l’écart, d’attendre, de critiquer et ainsi, quoique l’un des premiers amis de la Révolution d’Octobre, je ne serais pas entré tout de suite au parti. Ce serait là un signe de sectarisme chronique ayant des affinités étroites avec le proudhonisme.

Grands dieux ! Que n’ai-je été plus sectaire ! Pourquoi suis-je entré au parti, alors que je n’admettais pas quelques points de programme. pourquoi ai-je cru que dans le travail et la lutte tout s’arrangerait, s’accorderait, puisque nous n’avions qu’un même souci: l’émancipation ouvrière ?

Je ne me suis pas tenu à l’écart, j’ai travaillé à la place où je croyais être utile et pas toujours à celle qui convenait à mes goûts, mais je n’ai jamais voulu être un chef, un chef de parti, un chef de quoi que ce soit.  C’est ce que mes amis russes n’ont jamais compris, Trotsky tout le premier. Avouez que c’est bien mon droit. Et je ne dis pas ça pour me défiler. Je sais même ce que c’est que de tenir le coup aux moments de danger alors que tous les chefs se défilent comme des lapins.

" J’entretenais avec Monatte, dit Trotsky, une correspondance dans laquelle j’insistais pour qu’il vînt à Moscou ? » Que je dise d’abord à Trotsky que s’il m’avait écrit je m’en souviendrais. Or, je ne m’en soutiens pas du tout. M’at-il écrit et ses lettres ne me sont-elles pas parvenues? De mon côté, je ne crois pas lui avoir écrit deux lettres, mais une seule; cette fameuse lettre trouvée sur un journaliste américain tué en Allemagne. Je ne sais pas écrire aux grands hommes. Mais il est exact qu’à plusieurs reprises on m’a dit de sa part que je devais me dépêcher d’aller à Moscou.

Je suis en effet un de ces phénomènes qui, amis de la première heure de la Révolution d’Octobre, ne sont pourtant jamais allés en Russie. J’ai confessé pourquoi à bien des camarades: je peux bien le dire à Trotsky et publiquement.

D’abord je ne voulais pas y aller pour quinze jours mais pour six mois au moins. Un an, si vous voulez, me répondait-on. Je n’ai jamais trouvé le moyen de tailler six mois de répit dans mon existence de militant. Au moment où j’aurais pu les trouver, l’invitation n’était plus valable. J’ai regretté plus que personne de ne pouvoir aller au pays de la Révolution naissante. Mais je ne me suis pas dépêché d’y aller pour un autre motif encore. Un jour de 1920 ou 1921, Radek me faisait inviter en ces termes : « Qu’il vienne donc vite, Monatte, qu’on lui casse les reins à lui et à son syndicalisme. » C’était le moment où à Moscou on jouait au jeu de massacre avec les militants révolutionnaires non bolcheviks. Cela ne me coupa nullement l’envie d’aller à Moscou, mais je me promis de n’y aller que lorsque je serais bien sûr qu’on ne pourrait pas plus me casser les reins que les casser à mon syndicalisme.

Que je réponde sur un dernier point : Trotsky aurait fait la tentative d’expliquer aux lecteurs de la R.P. le caractère criminel du Comité anglo-russe, et je n’aurais pas voulu publier son article. J’ai levé les bras en apprenant cela. Qu’est-ce que c’est que cette histoire? Les faits sont bien différents. Ayant demandé à l’un des camarades qui ont depuis quitté notre « noyau » de résumer par écrit ses conversations de Constantinoples avec Trotsky afin que nous connaissions exactement sa pensée, au moins sur les grands sujets, je reçus un jour, assez longtemps après, quelques pages de notes sur le Comité anglo-russe, qui était évidemment le point central de notre désaccord. Je fis tout de suite la remarque que Trotsky n’avait pas l’air de se souvenir que le but fixé au Comité anglo-russe c’était l’unité syndicale internationale. Ma remarque lui fut soumise. Il me fit remettre un complément aux premières notes.

Allions-nous publier ces deux textes? Pourquoi pas. La RP est une coopérative intellectuelle qui ne pouvait que se réjouir de les publier. Nous n’avons pas peur de faire connaître la pensée de nos contradicteurs. Plus encore quand cette pensée est celle de Trotsky, car nous le respectons même dans ses erreurs. Nous les publierions donc en les accompagnant d’un article de Purcell ou de quelque autre militant anglais et d’un article donnant notre propre point de vue. Cela formerait une utile et intéressante discussion sur un événement important du mouvement international.

Un obstacle nous obligea à ajourner cette publication. Trotsky avait demandé l’autorisation d’aller en Angleterre. Était-ce le moment de sortir ces notes, cet article sur le Comité anglo-russe attaquant avec violence les militants travaillistes anglais ? Nous ne pouvions nous rendre responsables en quoi que ce fût d’une parcelle de responsabilité dans un refus de passeport. Survint un deuxième obstacle qui nous fit renoncer à cette publication. Trotsky ayant intimé à Contre le Courant l’interdiction de publier les articles qu’il lui avait envoyés, réservant, disait-il, sa collaboration à la Vérité, je pensai, nous pensâmes que nous n’étions plus libres de disposer de cet article de Trotsky et qu’il allait sans doute le publier dans la Vérité. Voilà comment nous avons refusé de publier un de ses articles. Trotsky se méprend sur la R.P.

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