1932-03 L’expérience russe

Que faut-il penser de l’expérience russe?

La Bataille socialiste, mars 1932

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Notre assemblée d’information du 15 février, salle du Grand-orient, rue cadet, a bénéficié d’un succès caractéristique. L’expérience russe, si difficile à juger, passionne les camarades. Et cela est très bien.

Il s’agissait de savoir si cette expérience a, ou n’a pas, une valeur socialiste. Les deux thèses ont été exposées par Marceau Pivert (pour), J.-B. Séverac (contre), Maurice Delépine (pour), et O. Rosenfled (contre), dans un esprit d’objectivité et non de polémique, de manière que chacun pût se faire au moins un commencement d’opinion.

Le compte-rendu analytique rédigé par Charles Pivert sur ses notes de séances, a été révisé par les orateurs.

Il va sans dire que le sujet n’est pas épuisé et que nous aurons plus d’une fois à la reprendre et à la considérer.

Zyromski ouvre la séance en précisant l’objet de la réunion: la Bataille socialiste, poursuivant son oeuvre d’éducation marxiste a voulu fixer l’attention des militants sur les problèmes angoissants que soulève l’expérience russe, du point de vue des méthodes socialistes, comme du point de vue de l’intérêt du prolétariat international. Sur ces problèmes, les tendances habituelles semblent subir une sorte de décristallisation; même au sein de l’Exécutif de l’I.O.S.

C’est une séance d’information. Les orateurs sont choisis pour exposer précisément les diverses nuances de pensée qui se manifestent. Ils auront seuls la parole.

MARCEAU PIVERT. Une des conséquences de la scission, c’est la difficulté créée aux militants d’examiner certaines questions en toute indépendance d’expression. Aussi bien dans le mouvement syndical que dans le mouvement politique, le souci de ne pas fournir des armes aux adversaires, à ceux qui veulent détruire nos organisations, nous oblige souvent à taire ce que notre conscience nous obligerait à dire au sein d’un prolétariat unifié.

Mais nous voici en progrès continu… Le regroupement s’opère, nous ne craignons plus d’aborder certains points névralgiques du mouvement ouvrier. Nous n’avons guère à nous préoccuper de ceux qui perdent chaque jour un peu plus la confiance du prolétariat. Des manifestations de masse comme Japy, des réunions sérieuses comme celle de ce soir traduisent notre croissance et notre force.

J’étudierai l’expérience russe en essayant de d’oublier les déchirements d’hier et en m’efforçant de la comprendre et de dire loyalement le résultat d’une investigation scrupuleuse.

Si mon avis diffère sensiblement de certains de mes camarades plus expérimentés, comme Rosenfled, je ne dirai pas après jaurès que les proscrits comprennent difficilement la politique de leur pays. Non! Je veux tout de suite apporter un témoignage d’affectueuse fraternité à ceux qui voient la question sous un autre angle et dont la sincérité et le dévouement au prolétariat sont hors de cause: je dirai que cela tient, peut-être, à une différence de documentation et de formation: ils ont sans doute plus d’expérience, j’essaierai d’avoir plus de fraîcheur dans l’observation. Aussi bien mes conclusions seront modestes et sans prétention.

(…) Lorsque les bolcheviks prirent le pouvoir, l’appareil de production était effroyablement détraqué. La tentative de socialisation des mines échoua; la révolte de Kronstadt obligea Lénine à abandonner le communisme de guerre. Ce qui me paraît un des traits les plus remarquables de cette grande figure, c’est sa faculté d’adaptation aux circonstances, sans perdre de vue ce but final. En 1922, il avoue la nécessité du recul:

"Actuellement nous reculons, mais nous ne reculons que pour mieux prendre notre élan et pour nous lancer avec plus de force en avant. [...] Où et comment nous devrons reconstruire, nous adapter, nous réorganiser, pour, après la retraite reprendre l’offensive, nous ne le savons pas encore. Pour réaliser tout cela en bon ordre normal, il faudra essayer non pas 10 fois, mais 100 fois avant de se décider."

Pendant ce recul, il semble bien que le jeu normal de l’accumulation par le moyen de la propriété privée ait pu s’exercer. Quand la reconstitution au moins partielle de la production fut réalisée, alors à la "NEP" succéda la "Ligne générale", qui exprima la reprise de la marche vers une nouvelle socialisation. Dans les pays capitalistes, ce phénomène essentiel de l’accumulation se fait au détriment des peuples coloniaux et des paysans; le profit global naît moins de l’augmentation du niveau technique de la production que de la possibilité de piller de larges masses de producteurs paysans ou de consommateurs coloniaux. Mais voici que le prolétariat ou tout au moins une minorité qui agit en son nom, prend le pouvoir dans un immense pays féodal, avant le développement de l’industrie et le fonctionnement habituel du mécanisme de l’accumulation. Que faire? Problème impossible à imaginer du temps de Marx.

L’expérience russe, sur ce point, apporte nécessairement quelque chose de neuf. L’accumulation s’est faite partiellement aux dépens des koulaks et des forces de l’économie privée développées par la NEP.

Elle se fait aussi au dépens du prolétariat extérieur puisque les capitalistes prêtent à la Russie, qui doit exporter des produits parfois à perte… Peut-être! Mais comment faire autrement? Cette sorte de transfusion des machines les plus perfectionnées des pays capitalistes dans l’U.R.S.S. permet à celle-ci d’économiser, même lorsqu’elle vend ses produits à perte; en gagnant du temps, en utilisant l’expérience technique, en rattrapant son retard, comme on l’a dit, elle paye ainsi une sorte de "taxe d’apprentissage". Rien ne permet d’affirmer ni l’échec fatal, ni la réussite nécessaire d’une telle tentative. C’est le développement même de l’expérience qui permettra de porter un jugement définitif sur elle.

Le rôle de la dictature est facile à imaginer, dans ce processus: les antagonismes de classes ne sont pas disparus: entre le "secteur privé" et le secteur étatisé, la lutte prend des formes tantôt atténuées, tantôt exaspérées; lorsque la tension est trop forte, il faut jeter du lest. C’est la même "élasticité" dans les rapports entre paysans et ouvriers, en tant que classes, qui explique les fameux zigzags de Staline. L’essentiel réside dans la persistance de l’état d’équilibre et le développement des éléments d’appropriation collective.

Est-ce là le socialisme réalisé? Non! Puisque la production et la propriété ne sont aps entre les mains de l’ensemble de la classe ouvrière, se déterminant librement, et consommant intégralement sa plue-value. Mais cela ne tourne pas le dos au socialisme! Dans une certaine mesure cela nous rapproche sans aucun doute du socialisme [...]

Tout ceci doit nous inciter à la prudence dans les affirmations et surtout les prévisions. mettons-nous loyalement du côté des faits. Certes, je n’oublie pas les crimes contre le prolétariat international, la scission, que rien ne justifiait, la scission que Moscou prolonge absurdement, je n’oublie pas la brutalité des méthodes contre nos camarades socialistes, mais j’essaie de comprendre. ce qui nous heurte, ce qui nous meurtrit est peut-être la conséquence des nécessités historiques: ce prolétariat et ces masses paysannes russes sont passés sans trasition d’une dictature effroyable, celle du tsar, à une autre dictature, qui leur paraît sans aucun doute préférable en tous points. Que savent-ils, que peuvent-ils connaître des exigences de liberté et de démocratie qui sont chères au mouvement ouvrier occidental? L’erreur consiste précisément à clicher, à stéréotyper la forme russe de la Révolution et à vouloir l’imposer aux prolétariats anglais, allemand, français ou espagnol… Mais ne commettons pas la même erreur symétrique. Admettons ce qui résulte des processus que nous ne pouvons modifier.

Et surtout, à l’heure présente, alors que l’on devine tous les impérialismes en effervescence, alors que la guerre monte à l’horizon, soyons plus vigilants et plus actifs que jamais pour hâter la reconstitution rapide de l’Unité internationale.

Celle-ci ne peut pas se réaliser si nous ne faisons pas effort pour tendre des mains fraternelles au prolétariat russe, en dépit des frontières artificielles que l’on a tracées pour nous séparer de lui. Pour moi, je veux suivre le développement de son expérience avec une sorte de préjugé favorable; car je sais bien qu’un jour ou l’autre, il éprouvera le besoin de cette liberté de discussion, de cettedémocratie intérieure que nous pratiquons ici-même; de même, je sais que nous sommes, nous socialistes, le rempart vivant et cohérent, à l’abri duquel il peut faire son ascension au véritable pouvoir. Lui et nous, nous nous rejoindrons, sans aucun doute, dans la lutte pour l’expropriation capitaliste, par la démocratisation du mouvement prolétarien, au moment des batailles décisives [...]

ROSENFELD. [...] Parlant des témoignages des voyageurs, Rosenfeld en démontre la fragilité. On ne voit qu’une partie des choses, ce que les autorités montrent aux visiteurs. Ceux-ci ne peuvent se renseigner ni par la presse qui est tout entière entre les mains du gouvernement, ni par des conversations avec les habitants qui ont peur de parler avec des étrangers (ils peuvent être accusés de contre-espionnage économique). Pour être sincère le voyageur devrait dire qu’il a vu telles et telles belles réalisations, mais il devrait ajouter qu’une infime minorité seulement bénéficie de ces réalisations, tandis que l’énorme majorité de la classe ouvrière vit dans la misère.

Rosenfeld reprend aussi une expression de M. Pivert: la Russie paie à l’heure actuelle une taxe d’apprentissage. Or le plan quinquennal a coûté 800 milliards. On a emprunté à l’étranger, et on paie les intérêts. On a augmenté les impôts. On a recouru à l’inflation.

La réalisation d’un plan quinquennal est un sacrifice très dur imposé à toute une génération. Au sujet de la collectivisation, le tracteur étant substitué au boeuf, c’est un progrès, mais la collectivisation par la violence amène la résistance des paysans et par conséquent la dégradation de l’agriculture.

La Russie s’industrialise. Cela la rapproche du socialisme. Certes. Mais par la conquête de la Mandchourie, le Japon accélèrera l’industrialisation de ce pays riche, mais arriérié. Mais nous, sachant cela, pouvons-nous néanmoins justifier l’invasion de la Mandchourie par les Japonais? En nous plaçant sur ce terrain nous devrions justifier même le colonialisme.

Le marxisme n’a pas dit simplement qu’il fallait attendre la concentration du capitalisme, le développement économique de l’humanité. Il nous a ppris aussi que le socialisme était l’oeuvre de la classe ouvrière elle-même.

Or, la terreur ne cesse de s’accrître en Russie. En 1920, les mencheviks étaient convoqués aux réunions des Soviets – ils ne l’étaient plus en 1921 – et depuis ce fut l’exil et la déportation. D’autres, des oppositionnels furent traités comme Riazanov et Trotsky. La dictature – et en Russie c’est une dictature politique doublée d’une dictature économique – s’accentue et dégrade la classe ouvrière privée de tout moyen d’action propre. Ainsi au lieu de nous rapprocher du socialisme, le plan quinquennal nous en éloigne. Car, le capitalisme d’Etat n’est un progrès que si la démocratie prolétarienne la plus complète règne dans le pays. Le fascisme fait aussi du capitalisme d’Etat, mais personne n’affirmera que c’est là la marche vers le socialisme.

Néanmoins, nous disons qu’il faut défendre la révolution russe. Non pas parce qu’elle est socialiste, elle ne l’est pas, mais parce qu’elle est faite par la classe ouvrière. Et la révolution n’est pas terminée.

En conclusion, Rosenfeld demande de ne pas se faire d’illusion sur le plan quinquennal. Le danger, c’est dans dans les kolkhoz[es] s’organise la résistance des paysans. Les ouvriers sont également mécontents. Un état d’esprit contre-révolutionnaire se crée.

On peut sauver la révolution, mais seulement par la démocratisation graduelle du régime soviétique. La social-démocratie russe et l’I.O.S. tout entière sont pr^tes à collaborer avec les bolcheviks. On pourrait alors créer une véritable république des travailleurs, basée sur l’accord entre le prolétariat et la classe paysanne. On pourrait alors abandonner sans troubles les folies et exagérations du plan quinquennal, sauvegarder les véritables réalisations et protéger la Russie contre la mainmise du capitalisme étranger. Et alors l’U.R.S.S. pourrait devenir un point d’appui pour le prolétariat international dans sa lutte pour la démocratie, pour la paix et pour le socialisme.

Zyromski remercie l’auditoire, félicite les orateurs de leurs exposés substantiels et lève la séance sur le cri qui fera l’unité: "Vive la Révolution russe"!

Affiche soviétique (1931)

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