1948-01 Staline sauvé de l’inflation [Bricianer]

Article de Serge Bricianer publié sous pseudonyme dans Internationalisme N°30 (15 janvier 1948).

Les serpents muent la saison chaude venue. Le rouble, lui, fait peau neuve en décembre. Stabilisé en 1924, dévalué en 1935, le voici maintenant revalorisé.

Présentée comme consécutive aux lourdes dépenses causées par la guerre, à l’émission par les nazis de force fausse-monnaie, cette mesure vient, en fait, pallier aux difficultés rencontrées en cours d’exécution du quatrième plan quinquennal, plan qu’une propagande orchestrée s’efforce déjà, air connu, de réduire à quatre ans.

Une fois de plus, la classe ouvrière est la première atteinte. En effet, les derniers ukases supprimant le rationnement alignent du même coup certains prix essentiels (lait, œufs, fruits, thé) à ceux du marche noir officiel. Sans doute, le prix du blé sera diminué de 12%, mais 1 kilo de pain n’équivaut-il pas en brut à une heure de travail stakhanovisé ? D’autre part, la ponction considérable opérée sur l’ensemble de la masse monétaire s’accompagne de décrets pris aux fins de convertir et consolider les emprunts émis lors des trois quinquennats passés. Cela, assure-t-on, pour frapper les spéculateurs. Mais l’épargne patriotique, constitué dans l’enthousiasme obligatoire, est rognée d’au moins 33% de son montant. Elle sera, il est vrai, fondée sur une monnaie saine, jusqu’à la prochaine opération de sauvetage ou renforcement du rouble. En attendant et de toute façon, l’ouvrier en Russie voit s’amenuiser encore un standard de vie minimum.

Cependant, rafle des billets en circulation et conversion des obligations semblent devoir atteindre plus particulièrement le paysannat. Aussi bien les mesures prises l’ont été après les derniers engrangements de céréales et coton dans les silos d’État, mais avant les emblavures de fin d’hiver. L’un de leur but parait être de remédier à la crise que connaît actuellement l’agriculture collectivisée. Des kolkhozes manquent de tracteurs, certes, mais aussi ils sont abandonnés lentement pour l’exploitation plus lucrative de lopins, voire de terres privées. Il faut donc organiser le retour aux kolkhozes des terres lui ayant échappé de par "initiative individuelle". Il faut "dékoulakiser". Mais, alors que la dévaluation de 1933 venait après la dékoulakisation, c’est au processus inverse que nous assistons aujourd’hui. Il appert probablement aux gouvernants russes que le dessert peut se prendre dès avant les plats de résistance, l’emploi de la contrainte, de la déportation. Quant aux "spéculateurs", aux détenteurs de "profits illicites", c’est-à-dire les millionnaires de village et les bureaucrates concessionnaires, ils peuvent continuer leur jeu fructueux. Bien sûr, leurs liquidités se trouvent amputées des deux tiers, mais il n’est profit sans risques. Et les notables ne sauraient décemment se plaindre, les prix du vin, de la vodka et autres produits de luxe restent inchangés.

Ces prix, tous les prix furent triplés l’an dernier ; pour les privilégiés ils ne font que subir, à nouveau, une hausse de même ordre. A part ça, tout va bien.

***

Ainsi, des cataclysmes naturels, tels les dévastations occasionnées par les opérations militaires et la sécheresse de l’été passé, sont venus stimuler de leurs séquelles la nécessité de remplacement et élargissement du capital fixe (usure du matériel, ouverture de nouveaux marchés etc…). C’est dans cette situation que Marx situait la base matérielle des crises périodiques se répétant à intervalles décennaux. La dévalorisation du rouble, manifestation crue du caractère capitaliste de l’État stalinien, est un symptôme éclatant en même temps que le fruit des contradictions économiques dudit État. En les analysant, nous retrouverions les prémisses, désormais classiques, de ces crises périodiques : anarchie de la production confiée soit à des bureaucrates incapables, soit à des techniciens prévaricateurs ; rupture d’équilibre de la proportionnalité entre les différents éléments du capital social (dans le secteur surtout des objets de consommation) ; enfin la limitation du marché suivant celles du pouvoir d’achats conférés par les salaires ouvriers. Mais l’étendue restreinte de cette étude en réserve le soin à une autre occasion.

Cependant, les effets de la revalorisation du rouble ne seront pas seulement ressentis à l’intérieur de la Russie. L’aveu de défaite qu’elle constitue dans le domaine de la préparation à la 3ème guerre impérialiste a été soigneusement enregistré à Washington. Les américains durcissent leur attitude dans les conférences internationales (ONU, Londres) et resserrent leur étau stratégique enserrant leur prochain adversaire militaire (aide intérimaire, concours de plus en plus intensif accordé à Tchang-Kaï-Chek ). Et la Russie, pour renforcer des positions menacées, pour conserver sa fraction d’héritage du nazisme, se voit dans l’obligation d’exporter une part plus grande de sa production. Si minime que soit cette part en chiffres absolus, elle n’en pèse pas moins sur une infrastructure non relevée encore de l’effondrement de 1940-42. Pour se procurer l’outillage qui lui manque, la Russie exporte en Grande Bretagne son blé, aux États-Unis des matières premières indispensables, au premier rang desquelles les métaux rares nécessaires à la fabrication d’alliages spéciaux (tungstène, manganèse, vanadium, etc..). Nul doute que ces métaux lui reviennent sous forme de bombes et autres projectiles. Pour maintenir son sex-appeal économique vis-à-vis des pays centre-européens, Moscou doit, là aussi, exporter des matières indispensables à son propre relèvement. Quelques jours avant de dévaloriser, Moscou s’engageait à absorber 60% des exportations tchécoslovaques. Un peu partout dans les territoires encore occupés (Roumanie Allemagne Hongrie, Corée) ou non (Bulgarie, Finlande, Pologne), les Russes sont conduits à abandonner un nombre sans cesse plus grand d’avantages lointains (ainsi, la part de réparations à verser immédiatement augmente tandis que le montant global des réparations exigées diminue : pour l’Allemagne, Molotov doit fixer un chiffre etc.). Et Moscou n’a d’autre ressource maintenant que de raffermir sa bureaucratie chez ses satellites, en cassant les reins aux bourgeois indigènes ; puis, retirant ses troupes, la laisser se démerder seule (Bulgarie : le départ des troupes russes est précédé de la liquidation des bourgeois opposants et d’embrassades Dimitrov-Tito. La défaite économique, marquée par la revalorisation, ne manquera pas d’amener un durcissement encore accru de la politique russe dans les Balkans (expulsion des derniers capitalistes étrangers dans les pétroles roumains, centre–Europe et Allemagne – les dirigeants démocrates chrétiens sont saquée par les autorités russes).

Pour en terminer, on se souviendra que les nouveaux roubles seront de format considérablement agrandi. Ils pourront donc ainsi servir de mouchoir de poche. Qui sait ? Et l’hiver russe est si froid !

G. Cousin.

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