1951 Le socialisme des coupons [Bordiga]

Article paru dans Battaglia Comunista N° 11, 1951. Traduit dans Invariance (septembre 1994).

«Sur le fil du temps

Le socialisme des «coupons»

La dernière grande nouvelle qui nous vient du «pays du socialisme», et par là même la dernière grande conquête du «socialisme dans un seul pays», c’est l’émission par la Russie soviétique de son sixième grand emprunt pour trente milliards de roubles.

Il s’agit naturellement d’un emprunt productif d’intérêts pour les souscripteurs, c-à-d pour ceux qui achètent des titres et en versent le prix dans les caisses de l’État. Et la version officielle est que le montant de l’emprunt sera couvert par de petites souscriptions des travailleurs «qui participeront à la puissance de la patrie non seulement grâce à leur travail stakhanoviste, mais aussi grâce à leurs économies».

Dans le pays où l’économie socialiste serait en construction, il existe donc non seulement les roubles, avec lesquels on paye le salaire des travailleurs, mais il existe aussi l’épargne sur le salaire, le dépôt de celle-ci dans les caisses de l’État ou dans les banques, la possibilité d’investir l’épargne accumulée en titres de rente, sur lesquels, tous les six mois, la main solide de l’ouvrier (de la même façon que celle des vieux messieurs qui se pressent dans les salons des banques) détachera en hésitant. le «ticket» de l’intérêt, le très bourgeois «coupon». En plus de tout cela, on a aussi parfaitement le droit de négocier ces titres, de les vendre et de les acheter, de les accumuler en quantité illimitée et donc de passer de l’état de stakhanoviste à celui de fainéantissime «rentier».

Il n’y aurait rien d’étrange, au fond, à l’existence de tels phénomènes économiques, si ce n’est leur importance et leur proportion, si ce n’est aussi le sens de leur développement dans le temps; ils ne permettraient pas, de par eux-mêmes, de faire la démonstration que, dans un pays de la sorte, la dictature du prolétariat n’existe plus, pas plus qu’ils ne fournissent aux millions d’imbéciles du monde bourgeois la preuve que le «communisme a échoué» parce que, ayant essayé d’expérimenter son organisation, on serait retombé dans les formes capitalistes. Ce qui met tout par terre, et qui prouve également que la «puissance de l’État», auquel la classe laborieuse doit consacrer non seulement son sur-travail mais aussi la marge de son épargne sur la consommation immédiate de sa rémunération salariale, n’a rien à envier à la puissance des États de classe du capitalisme (lequel se fonde précisément sur l’effort de production et l’abaissement de la consommation des travailleurs), c’est justement la politique dominante depuis plus de vingt ans, dont le drapeau formel est «l’édification du socialisme à l’intérieur», alors que la substance en est au contraire «la renonciation à la destruction du capitalisme à l’extérieur» et aussi, inexorablement, la renaissance du capitalisme en Russie.

Tout communiste véritable et non d’occasion a su, à partir de 1917, répondre à l’interrogation vulgaire «Comment ça va en Russie?» (en mettant bien en lumière les positions marxistes sur les tâches politiques et économiques de la révolution mondiale) que nous n’avions pas institué en Russie un camp publicitaire pour qu’on puisse aller voir comment fonctionnait le communisme et pour qu’on puisse ainsi se convaincre de l’appliquer également ailleurs… Mais depuis lors des centaines de milliers de petits-bourgeois mesquins ayant été recrutées de par le monde, il faut leur jeter en pâture de bonnes nouvelles et la hausse des actions de la boutique, et on les cherche dans les chiffres d’une productivité exaspérée, des dépôts dans les caisses d’épargne, et des emprunts d’État… Propagande digne précisément du travail de boutiquier; quant aux marxistes, ils ont toujours pensé que les bourgeois, et avec eux, ceux qui sont subjugués par les idéologies bourgeoises, ne peuvent pas être convaincus en leur agitant devant les yeux des écrans publicitaires mais en leur administrant de vigoureux coups de pied dans le dos.

Hier

Lorsque Lénine prononça son discours classique sur la Nouvelle Politique Économique et sur l’Impôt en Nature, il dut répondre à l’objection suivante : quelle sorte de révolution êtes-vous si, après avoir tant parlé de dictature totalitaire des travailleurs, vous tolérez ou acceptez de par la loi des formes sociales nettement privées et donc bourgeoises? Il s’agissait en effet d’admettre à nouveau légalement le commerce libre comme forme fondamentale de distribution des produits, en faisant en sorte que les ouvriers de l’industrie urbaine ne reçoivent pas leur pain des prélèvements obligatoires effectués à la campagne par les forces de l’État ouvrier mais le payent en roubles, tandis que les cultivateurs auraient le droit d’apporter librement leur blé au marché (ce qu’ils avaient toujours fait en cachette) à condition d’en donner une part à l’État comme impôt; masse qu’à son tour l’État aurait négociée à l’intérieur et à l’extérieur. On comprend bien que c’est pour simplifier que nous parlons seulement de pain et de blé. Dans la pratique, alors que pour Moscou on ne pouvait auparavant acheter que des pommes, vendues par des petites femmes semblables à celles qui vendent chez nous des cigarettes américaines, et qu’on allait en tram, en train ou au cinéma gratuitement, on commença à payer pour tout; et on assista à la naissance des grands magasins, tant et si bien qu’on peut dire aujourd’hui que la puissance de la «patrie» soviétique n’est inférieure à aucune autre, étant donné que la magnificence des centres commerciaux de la Lubianka égale celle de Picadilly ou de la Rue Vaugirard.

Comme d’habitude, Vladimir Ilitch, dépeint par les bourgeois comme un despote intolérant, souriait aimablement, et, avec la patience incommensurable dont il était doté, il s’apprêtait pour la millième fois à décortiquer le problème.

Y a-t-il en Russie des secteurs d’économie capitaliste en 1920, c-à-d trois ans après la révolution politique? Si seulement il n’y avait qu’eux (clin d’œil ineffable aux marxistes qui tressaillaient)! Les types d’économie qui s’enchevêtrent dans notre immense pays, expliqua-t-il avec calme, sont tous ceux que l’histoire humaine a présenté jusqu’à maintenant : du communisme tribal primitif au satrapisme asiatique, au féodalisme, au capitalisme. Nous possédons des éléments socialistes comme l’étatisation de l’industrie lourde, par exemple, ou le monopole d’État du commerce extérieur. Une société économique donc hybride et mixte : mais il est de fait que le monde entier et l’histoire entière ne nous présentent jamais de types «purs». Dans les pays les plus avancés industriellement et techniquement comme l’Angleterre ou 1′Allemagne :

«l’économie sociale n’est pas [encore] entièrement bourgeoise au sens classique, bien que la bourgeoisie y soit solidement au pouvoir depuis très longtemps et dans des formes étatiques bien cristallisées».

Le fait est que les marxistes qui faisaient le pèlerinage à Moscou n’avaient pas encore digéré la question du passage du capitalisme au socialisme; ce qui signifie qu’ils n’avaient assimilé pas grand chose ou même rien du tout de ce que papa Marx leur avait apporté depuis sa réfutation de Proudhon en 1847 et de Bakounine en 1871, et bien que la nourrice Engels ait eu continuellement recours au biberon.

Dans l’Italie de 1919, les yeux de beaucoup – les plus extrémistes – ne s’étaient pas encore ouverts, pas même devant les faisceaux de lumière éblouissante d’Octobre 1917 et des formidables thèses léninistes. La longue polémique du début du siècle entre syndicalistes révolutionnaires et anarchisants d’une part, et les grands réformistes indigènes, prudents mais pas idiots, les Bonomi, Cabrini, Bissolati, Turati, Trèves d’autre part, n’avaient pas même clarifié les choses. Ces hommes de cette époque, des droitiers mais qui n’étaient ni des ânes ni à la solde de la bourgeoisie, avaient eu beau jeu, contre les coups de tambours de la «grève générale d’expropriation», d’utiliser les arguments décapants de Marx sur la liquidation générale de Bakounine et de démontrer facilement que les bases de la société de classe ne pouvaient être supprimées ni en un jour, ni en une année.

Dans les réunions de socialistes «maximalistes», lesquels roulèrent ensuite vers la droite et dans toutes les directions, on dut suer sang et eau pour établir que si la conquête du pouvoir politique comme issue d’une bataille civile rapide est une chose, tout autre est la longue et laborieuse destruction des formes d’économie privée, qui elle est graduelle; d’où Précisément la dictature de Marx et de Lénine, et d’où seulement la condamnation du collaborationnisme des «gradualistes» politiques.

Par conséquent, il n’y a rien d’étrange à ce que, après la conquête du pouvoir ouvrier, survivent des bourgeois, et des types ou secteurs d’économie bourgeoise; c’est même uniquement pour ce fait inévitable qu’on a expliqué et prévu que le pouvoir prolétarien sera un pouvoir de classe, et ce pour une longue période.

En Russie, dans la Russie de Lénine, il n’y avait donc qu’«une certaine dose» de formes socialistes, en attendant de l’augmenter et par quelle voie? la voie maîtresse : celle qui consistait à prendre le pouvoir en Allemagne, on Angleterre, en France, etc…

D’où, inévitablement, le fait d’admettre – lors de ce tournant – non seulement le commerce privé et monétaire, la petite et moyenne gestion privée agricole, mais également les «concessions» de terres, ce mines et d’industrie, dont Lénine a expliqué la nécessité même si elles sont faites, dans certains cas, à des sociétés capitalistes étrangères.

De même qu’en principe il n’est pas étrange que des formes économiques capitalistes partielles subsistent en pleine phase de pouvoir prolétarien, de même nous avons des formes économiques «socialistes» en plein régime et pouvoir capitaliste. Nous donnerons la définition suivante d’une forme complètement socialiste que les instruments de production ne soient pas propriété privée, et que les produits ou services ne soient pas échangés contre de la monnaie. En conséquence, la simple nationalisation d’un service ou d’une production (chemins de fer, tabacs) n’est pas socialiste, ainsi que Marx et Engels l’ont dit cent fois, dans la mesure où le billet et les cigares s’achètent; et pas seulement pour la raison que l’État est un État bourgeois de classe. Cette dernière raison n’existait plus dans le cas de l’industrie lourde russe; mais elle n’est pas encore socialiste si ses produits sont vendus sur le marché monétaire. Sera-t-elle intégralement socialiste si elle fabrique des armes, propriété de l’État? Oui, s’il n’y a pas de possibilité historique d’utiliser ces armes dans une alliance avec des États bourgeois; oui, si nous allons avec certitude vers l’exclusion du marché non seulement des armes avec lesquelles le soldat tire ou des habits qu’il porte, mais aussi du pain et des vêtements destinés au travailleur, et de tout le reste.

En revanche, certains pays capitalistes nous donnent l’exemple de formes socialistes; par exemple, le service des pompiers. Le travail des pompiers n’est pas payé par celui qui fait appel à eux, et personne ne met le feu à sa maison parce qu’il est alléché par le fait que l’extinction est gratis. Si aucune maison ne brûle, ce n’est pas pour cela qu’on dissout le corps des pompiers parce qu’il meurt de faim.

Dans certains pays scandinaves, le service sanitaire est gratuit et les dispensaires sont ouverts à tous. On ne demande même pas à celui qui arrive avec une jambe cassée s’il est à jour de ses cotisations. Ce n’est pas pour cela que les gens en profitent et que la statistique des fractures augmente. On y donne même de véritables fournitures qui étaient autrefois des marchandises : par exemple, en Angleterre, lunettes et dentiers. Le bruyant ministre Bevan s’est brouillé avec les Américains qui l’ont roulé; ces derniers craignaient en effet qu’il mette hors commerce les dentifrices, leur enlevant ainsi un des domaines les plus brillants et les plus intellectuels de leur littérature contemporaine. Étant donné ces exemples clarificateurs, nous n’accorderons de brevets de socialisme ni à la commune de Viggiù, ni aux petites monarchies baltiques, ni au gouvernement travailliste : il ne manquerait plus que cela!

On eut donc concéder aux marxistes de la vieille école réformiste, qui ont ensuite effectivement abandonné progressivement le marxisme pour la collaboration de classe et le service de la bourgeoisie, que, dans la société prolétarienne, survivront plus ou moins longtemps des ensembles organisés en termes d’économie privée, et qu’au contraire, le régime capitaliste est contraint d’adopter certaines structures particulières d’économie collective et sociale.

Mais ce qu’on ne peut pas concéder, c’est que la «substitution» des nouvelles formes aux anciennes puisse s’étendre petit à petit à toute la société sans un changement violent de pouvoir politique.

On doit en revanche refuser aux staliniens, les opportunistes d’aujourd’hui, que le changement de pouvoir politique autorise n’importe quelle tolérance et diffusion de structures capitalistes, et qu’on puisse s’accorder indéfiniment avec elles dans le cadre, d’un seul État ou de quelques États, tant que de grands États bourgeois seront présents et puissants dans le monde.

Comment, sous cet angle historique et classiste, le problème de l’épargne, et de l’épargne rémunérée, se pose-t-il dans ses grandes lignes?

Dans l’économie pré-bourgeoise des producteurs autonomes (sous cet angle, le serf de la glèbe possède une certaine autonomie, et il est semblable en cela au paysan-propriétaire et à l’artisan), tout producteur ou famille de producteurs possède une certaine épargne, une certaine réserve d’outils, de vivres, de produits et parfois même de monnaie, qui, dans certaines limites, le prémunit des conséquences des périodes de non-travail et de non-production. L’expropriation produite par l’accumulation capitaliste initiale appauvrit ces producteurs et en fait des prolétaires, définis par l’absence absolue de toute provision, réserve et épargne. L’apologétique capitaliste soutient que, dans la société libérale, chacun a la même possibilité de se constituer une réserve contre le chômage, l’infirmité, la vieillesse. Le communisme marxiste démontre que l’organisation sociale actuelle repose au contraire sur l’existence des sans-réserve, de la grande armée industrielle de réserve.

Le capitalisme se défend contre la pression révolutionnaire de cette masse sacrifiée non seulement avec de la propagande, mais aussi avec des mesures politiques et sociales. Dans une phase dépassée, les ingénus idéologues humanitaires préconisaient des programmes de partage de la richesse, d’accès de chaque travailleur à la possession d’une certaine réserve : maison, pécule, petit champ, ou à la fin une quote-part des actions de l’entreprise dans laquelle il travaille ou a travaillé toute sa vie. Sous des formes différentes, cet idéal est celui de Mazzini, puis des chrétiens sociaux, ensuite des nazis-fascistes; mais, à une époque récente, il est employé ouvertement par le grand capitalisme pour sa défense, et il est accompagné de la réaction ouverts de l’État, lorsqu’il lui faut réprimer des mouvements destructeurs.

Ayant constaté l’impossibilité d’arrêter la concentration des entreprises de production, réformistes et fascistes convergent dans le recours au grand mécanisme de l’assistance sociale. Elle consiste dans la reconstitution d’une réserve sous forme sociale pour les malheureux sans-réserve, pour les prolétaires in toto. A l’aide d’une série de mesures et de prélèvements, qui sont en dernière analyse des prélèvements sur le travail et des parts de plus-value, on constitue des stocks grâce auxquels on promet de s’occuper à la fois des accidentés, des malades, des vieux, des enfants, des mères, et aussi dans certains pays des chômeurs, afin qu’ils ne meurent pas de faim, mais aussi pour que, d’une part, ils n’ôtent pas au capitalisme sa réserve de force de travail, et, d’autre part, qu’ils n’alimentent pas la force de la révolution anti-bourgeoise.

Peu de marxistes digérèrent la position dialectique suivant laquelle Marx, dans le même temps, préconisa et revendiqua cette gamme de mesures, dont l’adoption confirma la validité de notre doctrine; et exclut absolument que celle-ci soit suffisante pour dépasser la lutte de classe et conjurer la révolution de classe.

Ce mécanisme lourd et bureaucratique de l’assistance moderne, voulu par les sociaux-démocrates, les sociaux-chrétiens et les sociaux-nationalistes, tend à substituer une forme de réserve sociale à la réserve de l’ancien travailleur libre. Le mirage de cette méthode, c’est qu’elle lie le prolétaire à la conservation d’un système dans lequel on lui réserve un quid minimum de garanties contre les incertitudes de l’avenir, en essayant de lui enlever – ou de faire en sorte qu’il ne voit plus – sa caractéristique, celle de «n’avoir rien à perdre» sauf ses chaînes; et en effet il est beaucoup plus difficile de voir et de prévoir les incertitudes découlant du développement du capitalisme avec ses guerres, ses inflations, ses famines et ses destructions massives et bestiales de réserves de marchandises et de réserves humaines.

Depuis un certain temps, dans les pays capitalistes les plus puissants, on a pris l’habitude d’ajouter au réseau d’assistance la possibilité pour l’ouvrier d’avoir même une petite maison bien meublée, et peut-être l’automobile….

Aujourd’hui

Il découle des caractères de l’économie moderne qu’un échafaudage de garanties sociales pour la classe laborieuse est plus que conciliable avec le régime et le pouvoir bourgeois, et que les capitalistes locaux et mondiaux ont tout intérêt à ce que les travailleurs se sentent entourés par ce réseau et disposent au maximum possible d’une réserve économique; et c’est encore mieux s’ils sont titulaires de livrets d’épargne, de comptes en banque; et de titres d’emprunts nationaux qui ajoutent un revenu au produit salarial de leur travail ou à leur pension.

Le mécanisme social russe est évidemment une copie de tous ces caractères, et, à chaque jour qui passe, il veut les mettre encore plus en valeur, que ce soit dans la propagande ou bien dans la législation.

Est-il possible que ce chemin soit celui de la construction socialiste? Dans quelle direction l’économie socialiste résout-elle le problème de la réserve économique? Le problème est aussi ancien que la fable de la cigale et de la fourmi. La fourmi, insecte coopératif, mais néanmoins bourgeois et avec des idéaux mazziniens, pense à faire des provisions à la bonne saison afin de pouvoir manger en hiver; c’est ainsi que procèdent le paysan, l’artisan et le pêcheur esquimau, lequel ne consomme qu’une partie de la graisse de baleine qui le chauffera, l’éclairera et le nourrira durant l’hiver. La civilisation arrivée, les classes dominantes ont brutalement pillé les réserves sociales tirées du travail de tous et en ont fait un monopole de leurs pouvoirs constitués. Cette réserve de classe est camouflée sous la législation et l’organisation bureaucratique d’un nouveau type de réserve individuelle, d’épargne personnelle. Mais cette dernière est désormais, du fait des exigences irrésistibles et de l’ampleur de l’organisation moderne de la production, d’une fragilité absolue. Dans la mesure où l’économie socialiste commence à construire une véritable réserve sociale, et arrache l’«héritage des générations passées» au privilège et au monopole des minorités de classe, elle rend inutile, sur une échelle de plus en plus large, tout mécanisme de réserve individuelle, sous forme de titres. L’assistance, la prévoyance et l’épargne, formes de l’économie bourgeoise, sont éliminées et détruites dans l’économie socialiste. Comme tout changement de formes économiques, celui-ci est également progressif, mais c’est, sans doute aucuns la direction selon laquelle se construit le socialisme. La réserve de l’économie socialiste est à la disposition de tout le monde. Il y aura pour longtemps des règles, des limites ou des interdictions, mais, dans la mesure où l’on avancera sur le chemin du socialisme, l’appropriation sous forme nominative de parts de la réserve s’effacera.

Il apparaît donc que les partisans de Joseph Staline devraient cesser de se réclamer de la «trinité» Marx-Engels-Lénine, et qu’il vaudrait mieux qu’ils se placent sous l’égide de celle de Mazzini-Léon XIII-Hitler pour aller vers une économie qui s’inspire des Droits et des Devoirs de l’Homme, de Rerum Novarum ou de la Charte du Travail.

Le chiffre de trente milliards de roubles est imposant. L’emprunt précédent de vingt milliards fut souscrit en quelques jours pour plus de vingt-sept milliards; là aussi on s’engage par gros blocs et les banques concentrent les souscriptions. L’État russe aura donc une dette publique qui dépassera les cent milliards de roubles, ce qui équivaut à environ vingt mille milliards de lires. La dette publique du très bourgeois État italien est d’environ cinq cent milliards. Si cette dette était réellement répartie entre tous les citoyens, chaque Russe aurait pour 110 mille lires de titres, chaque Italien en aurait pour à peine dix mille. Mais rien n’est moins sûr que la répartition uniforme des titres : ils sont détenus par les quelques possédants et cumulards intérieurs et extérieurs, alors que le passif effrayant est, lui, à la charge non pas de tous les citoyens, mais de tous les travailleurs, et c’est avec leur travail qu’il est payé. Nous ne discutons pas ici de la destination du produit de cette opération gigantesque : on a affirmé qu’il ne serait pas pour les dépenses militaires mais pour les grands travaux de construction et d’amélioration. Si l’État a besoin de roubles pour l’achat de grandes masses de marchandises nécessaires, cela veut dire que ces stocks, trouvables à l’intérieur et à l’extérieur du pays, qu’il s’agisse de matériaux de construction, d’outillage ou de provisions de vivres pour les très nombreux ouvriers, sont aux mains de particuliers.

L’État russe ne peut donc promouvoir ces travaux sans favoriser une accumulation capitaliste soutenue. C’est ainsi que Marx décrit la dette publique comme un des facteurs décisifs de l’accumulation. Un État socialiste n’a pas de dette publique. S’il en a une vis-à-vis de l’extérieur, il est clair qu’il est assujetti politiquement aux États capitalistes et il est encore plus clair qu’il fait travailler les ouvriers russes pour payer, sous forme d’intérêts des titres, les profits des patrons indirects étrangers. S’il en a une vis-à-vis de l’intérieur, ou si les blocs de titres sont concentrés en masses considérables, il est clair que l’État n’a pas le pouvoir de classe, puisqu’il ne peut pas bloquer le profit de ce type de capitalisme qui n’organise pas, qui n’entreprend pas, mais seulement un pouvoir semblable à celui que Lénine définit dans l’impérialisme comme rentier et parasitaire. Si enfin, la détention des titres était réellement partagée entre tous les citoyens, chose qui fait rire si l’on pense que les trois-quarts de la population russe au moins ne peuvent être encore atteints par ce type d’opérations dans la mesure où ils vivent dans des économies à cadre naturel et local, ou même ci elle est subdivisée entre tous les prolétaires de la zone centrale, on aurait un compte d’ordre inutile, puisque les intérêts seraient payés par une diminution proportionnelle des salaires en argent.

Là où une dette d’État existe sur une grande échelle, avec un caractère permanent et donc fantastiquement progressif, il est impossible qu’il n’y ait pas une partie dont la masse qui travaille supporte entièrement le passif et qui engendre un gros bénéfice pour une minorité de particuliers non-travailleurs. Capitalisme donc en action, et en cours d’accumulation progressive.

Marx définit la dette publique comme l’aliénation de l’État. L’État ne peut s’aliéner qu’à un groupe privé. L’État de la classe prolétarienne ne peut être aliéné qu’à une classe non prolétarienne. Avec les grands emprunts, l’État russe s’aliène plus ou moins directement à la grande finance mondiale, arbitre de toute la masse de titres qui circulent de par le monde, selon les estimations de Lénine, et l’intermédiaire de cette aliénation progressive et inexorable est à l’évidence une couche interne d’entrepreneurs d’affaires et d’ensembles de production, qui trouve appui et service dans la bureaucratie d’État.

«La dette publique opère comme un des agents les plus énergiques de l’accumulation primitive. Par un coup de baguette, elle doue l’argent improductif de la vertu reproductrice et le convertit ainsi en capital, sans qu’il ait pour cela à subir les risques, les troubles inséparables de son emploi industriel et même de l’usure privée» (Marx).

Après l’étatisation de tout le capital industriel et bancaire, était-il compatible avec la construction socialiste de tolérer l’emploi de la monnaie comme instrument de mesure de l’échange? Sous certaines conditions, on peut être d’accord. Y avait-il compatibilité avec une certaine mise en réserve de monnaie sur l’épargne tirée du salaire du travailleur ou du traitement du fonctionnaire? Avec de plus grandes réserves sur la mesure, la direction et le développement du phénomène, on peut encore être peut-être d’accord. Mais à la condition léniniste qu’il s’agisse de gagner du temps pour pouvoir assener le coup de force au capitalisme chez les puissances étrangères, afin d’abréger ensuite les étapes.

Après avoir admis cette mise en réserve de l’épargne, la construction socialiste est-elle compatible avec «le fait de douer cet argent de la vertu reproductrice» en attachant aux titres, déjà négociables en tant que numéraire (Marx), le fameux coupon?

Absolument pas; c’est de la pure construction du capitalisme. Laissons parler Marx

«… le système moderne des impôts était le corollaire obligé des emprunts nationaux… La fiscalité moderne… renferme donc en soi un germe de progression automatique… aussi le grand patriote de Witt l’a-t-il exaltée dans ses Maximes comme la plus propre à rendre le salarié soumis, frugal, industrieux, et … exténué de travail ».

Ce n’est pas pour rien que, comme le hollandais de Witt, les protagonistes de l’emprunt de Moscou sont de «grands patriotes».

Vieille nourrice Engels! Les enfants ne veulent pas comprendre. Dühring (toujours lui) faisait lui aussi fonctionner avec de l’argent sa «communauté économique». Et toi, tu en faisais, comme d’habitude, une analyse tranchante.

«… en acceptant sans plus l’argent en paiement, la communauté économique laisse ouverte la possibilité que cet argent ait été acquis autrement que par le travail personnel. Non olet, «l’argent n’a pas d’odeur». Elle ne sait pas d’où il vient. Mais ainsi sont données toutes les conditions pour que la monnaie-métal qui, jusqu’à présent, n’a joué que le rôle d’un jeton de travail, prenne une fonction monétaire réelle… [de] richesse individuelle accumulée».

Il ne nous est pas permis d’ouvrir le «Grand Livre» du Kremlin et nous ne savons pas d’où proviennent les 30 milliards de roubles. Mais nous savons très bien, après avoir compile. les syllabaires marxistes, où ils vont : à la reconstruction du capitalisme.

S’ils savaient qui nous sommes, ils fulmineraient l’excommunication contre nous. Mais elle ne nous enlèverait pas le droit, pas plus qu’à quiconque, le titre une fois souscrit, de nous présenter avec le coupon détaché et de nous voir, sous le chapeau, encaisser les roubles de notre petit morceau d’État. [1]

Note des traducteurs :

  1. A propos de l’encyclique Rerum Novarum en 1891 – l’encyclique fut publiée le 15 mai – Léon XIII ne pouvait plus se permettre de rejeter le monde moderne et la société capitaliste comme l’avait fait Pie IX, quand le 8 décembre 1864 il publia son encyclique Quanta Cura dans laquelle était inclus le fameux Syllabus (liste des erreurs modernes : athéisme, matérialisme, etc. ). Léon XIII était obligé de reconnaître l’existence irréversible du capital et d’une «question sociale» tout en condamnant la lutte des classes et en acceptant la propriété privée ; il lui fallait à la fois faire barrage aux idées socialisantes se répandant dans certains milieux catholiques et également empêcher que ne se développent les positions anticapitalistes traditionalistes. L’Église catholique pour survivre doit périodiquement se différencier du monde existant pour conserver son identité (réaffirmation du schisme avec le paganisme, avec le judaïsme, du corpus doctrinal intemporel, dénonciation du capitalisme) puis, mais parfois en même temps, jouer la carte de l’acceptation du devenir, de la tolérance, de l’œcuménisme (aggiornamentos divers) pour ne pas être marginalisée. Depuis deux mille ans, elle y a magnifiquement réussi.

Une Réponse to “1951 Le socialisme des coupons [Bordiga]”

  1. Petit florilège sur la dette publique « La Bataille socialiste Says:

    [...] l’accumulation. Un État socialiste n’a pas de dette publique. » (Bordiga, Le socialisme des coupons, [...]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Joignez-vous à 380 followers

%d bloggers like this: